samedi 15 mai 2010

209. C.A.M.P: "Thiaroye".

Dans un article précédent nous nous sommes intéressés à la création du corps des tirailleurs sénégalais, leur rôle dans la conquête coloniale en Afrique, puis leur engagement en Europe au cours de la grande guerre:

1. Félix Mayol: "Bou Dou Ba Da Bouh".

Nous nous sommes ensuite intéressés ici aux tirailleurs en tant que sentinelles de l'Empire dans l'entre-deux-guerre, puis à leur participation à la deuxième guerre mondiale.

2. C.A.M.P.: "Hosties noires".

* * * * *
Ici, nous nous intéressons au massacre du camp de Thiaroye qui reste un symbole fort de l'injustice coloniale et des promesses non tenues par la France.

* Une victoire au goût amer.







La Libération laisse un goût amer aux tirailleurs dont un grand nombre ont eu à subir une longue et éprouvante captivité dans les fronstalags, quand d'autres participent aux combats de la France libre.
Ces derniers représentent la moitié des troupes ayant débarqué en Provence. Or, de Gaulle privilégie l'intégration de groupes de résistants à la 1ère armée. Il opte donc pour le "blanchiment" des unités à l'approche de l'Allemagne au prétexte que le rude hiver vosgien représenterait un danger pour les troupes noires passe mal. Les bataillons de tirailleurs cèdent difficilement leurs armes pour équiper les nouveaux combattants. Nombre de soldats se sentent floués et en éprouvent une grande rancœur.
D'autres motifs de mécontentement peuvent être identifiés:

- les opérations de rapatriement des anciens prisonniers africains traînent en longueur faute de navires disponibles. Transférés dans des zones de transit par le GPRF, ils sont progressivement rapatriés à partir de l'automne 1944.

- Pour des raisons diverses (lenteurs administratives, calculs compliqués des salaires,
distinctions entre soldats), des discriminations grossières apparaissent dans le paiement de solde. Dans les centres de regroupement des tirailleurs l'agitation grimpe vite. Les soldats constatent des différences incompréhensibles dans le versement de solde de captivité. Ces calculs semblent à géométrie variable et très en deçà des attentes des tirailleurs. Les contestations se multiplient: à Morlaix en novembre 1944 (voir ci-dessous), dans le centre de transit de Versailles en décembre 1944 ou à Hyères à la fin du mois de novembre. Dans ce dernier cas, la révolte a pour origine la décision de l'administration de retirer les vêtements militaires et effets personnels des soldats quittant les zones de combat.

- A ces mesure vexatoires s'ajoutent les demandes insistantes de paiement des arriérés de solde, ainsi que diverses primes (prime de démobilisation, prime de combat...). Or, en l'absence de toute coordination avec la Métropole, les autorités locales, dépourvues, multiplient le manœuvres dilatoires afin de temporiser.

Tous ces éléments expliquent le mécontentement qu'éprouvent alors de nombreux tirailleurs dont certains se rebellent. Au port d'embarquement de Morlaix le 4 novembre 1944, 300 des 1700 tirailleurs (tous anciens prisonniers) se rebellent et réclament leur solde non réglée (ils n'obtiennent que le quart de leur dû). Le 11 novembre, les gendarmes tirent faisant 7 blessés graves.

Anciens prisonniers africains attendant leur rapatriement. France, 1944.

1280 de ces mêmes hommes, durement réprimés et auxquels on a promis le rapide versement du reste de leurs soldes, embarquent pour Dakar. Ils sont conduits le 21 novembre 1944 à Thiaroye, une caserne située dans la périphérie de Dakar. L'état-major doit procéder aux opérations de démobilisation. Les soldats ne sont pas encadrés par leurs cadres de contact habituels, avec lesquels s’était instaurée une certaine relation de confiance.

Le 30 novembre, les tirailleurs refusent de prendre le train qui doit conduire certains d'entre vers leurs territoires d'origine (destination Bamako). En effet, en dépit des promesses, ils n'ont toujours pas touchés leurs arriérés de solde. A Thiaroye, ce 30 novembre, le général Dagnan, commandant de la division Sénégal-Mauritanie, est pris à parti, encerclé. Il promet alors que le paiement des soldes se ferait dans les villages d'origine des tirailleurs. Sur cette ultime promesse, ces derniers le laissent partir.

Pour le général Dagnan, le détachement se trouve en situation de rébellion et il considère qu'il vient d'être victime d'une prise d'otage. La discipline aurait donc vacillé. La hiérarchie militaire réagit promptement puisque le lendemain, 1er décembre, un détachement militaire appuyé par des chars intervient dans le camp. Incrédules et encore ensommeillés, les soldats sont sommés de grimper dans les wagons devant les conduire à Bamako. C'est alors qu'une rafale de mitraillette provoque de nombreuses victimes: 24 tués sur le coup et 11 autres morts des suites de blessures; 35 blessés.


Les autorités françaises n'entendent pas en rester là et organisent une cour martiale à Dakar afin de juger les "mutins". Le 6 mars 1945, les 34 tirailleurs inculpés écopent de peines de prisons allant jusqu'à dix années. Lors de sa plaidoirie Lamine Guèye rappelle que "ces tirailleurs venaient de combattre pour la France, pendant que la plupart de leurs accusateurs et bourreaux faisaient ici une besogne qui n'avait rien à voir avec les intérêts de la France" (l'administration coloniale de l'AOF était restée fidèle à Vichy). Le retentissement du procès fut important au Sénégal et assura l'élection de Lamine Guèye à l'Assemblée nationale. C'est sous la pression des élites politiques africaines que le président de la République accorde la grâce aux soldats encore emprisonnés lors d'un voyage en AOF en 1947. Leopold Sedar Senghor lui demande la libération des derniers condamnés:

"J'ai l'honneur d'appeler à nouveau votre bienveillante attention sur les prisonniers sénégalais condamnés après les incidents de décembre 1944, au camp de Thiaroye. Dix huit d'entre eux sont encore en prison. Je crois savoir qu'ils sont l'objet d'une proposition pour une grâce amnistiante. Leur cas est d'autant plus pitoyable que ce sont d'anciens prisonniers de guerre qui avaient subi quatre années de captivité et dont un grand nombre s'était battu dans le maquis, aux côtés de leurs camarades F.F.I. Sans doute sont-ils coupables d'acte d'indiscipline en ayant retenu prisonnier un général pour appuyer leurs revendications : mais il y a à leur faute des circonstances atténuantes. Aussi bien leurs revendications étaient-elles fondées puisqu'ils s'agissait pour eux de se faire donner l'arriéré de leurs solde et indemnités, avant leur retour au foyer."
Lettre du 16 mai 1947, publiée dans "Réveil" 215 du 12 juin 1947
Fresque murale à Dakar.
* Les désillusion de Brazzaville...

Le drame illustre le décalage persistant entre les généreuses intentions brandies à Brazzaville et la persistance d'un système colonial, fondamentalement inégalitaire.
En janvier 1944, à Brazzaville, première capitale de la France libre, le général de Gaulle réunit les représentants de l'Empire afin de repenser le système colonial. Alors que les Africains aspirent à l'émancipation, les Français réaffirment le principe de l'assimilation et rejettent toute idée d'indépendance. Au bout du compte, la conférence propose de timides réformes sociales face aux abus les plus flagrants du système (travail forcé), mais elle ne concrétise aucune avancée politique significative.

Le drame de Thiaroye met en évidence les mêmes aspirations. Les soldats rapatriés en novembre 1944 ne sont plus les combattants et anciens captifs de 1940. La plupart estiment que l'ancienne relation coloniale, faite de paternalisme et fondamentalement inégale, a vécu. Les soldats refusent d'être ramenés à la sujétion coloniale après leur participation à la lutte contre le nazisme.
Certes, la promesse non tenue du paiement des arriérés de solde cristallise les mécontentements. Mais, comme le rappelle Armelle Mabon (voir sources),"ce n'est pas tant la réclamation légitime des droits qui a causé la répression sanglante, mais bien l'aspiration à l'égalité et à la dignité."
En Afrique noire, comme au Maghreb, les populations attendent des changements politiques et économiques susceptibles de mettre un terme aux abus manifestes de la colonisation. La répression brutale, démesurée, de l'armée prouve que la France entend restaurer l'ordre colonial au plus vite au sein de l'empire. Le général de Boisboissel parle de la tragédie de Thiaroye comme d'"un nécessaire douloureux coup de bistouri dans un abcès dangereux"
Monument en hommages aux "martyrs de Thiaroye" à Bamako (Mali).

Le drame de Thiaroye
sera longtemps refoulé de la mémoire collective. Aux lendemains de la tuerie, la nouvelle du drame se répand dans toute l'Afrique. Mais en France, où de Gaulle se charge d'enterrer l'événement, on ne connaissait pas ou très mal les faits eux-mêmes (sauf dans les milieux militaires). Il n’y a jamais eu de commission d’enquête indépendante sur cette affaire. Embarrassées, les autorités préfèrent donc garder le silence. Quant à ceux qui en parlent, ils ne trouvent guère d'écho en France.
Dans la revue Esprit de juillet 1945, Senghor y fait allusion, mais il faut attendre l'intervention du député socialiste Lamine Guèye devant la Constituante, en mars 1946 pour avoir une meilleure connaissance du massacre. La poursuite des combats en Europe au 1er décembre 1944 explique sans doute la facilité avec laquelle l'état-major parvint à gérer cet épisode.
Ainsi, Thiaroye tombe dans un relatif oubli. Depuis quelques années en revanche, le massacre a fait l'objet de films (Sembène Ousmane y consacre un long-métrage en 1988 ou encore Bouchareb ci-dessous), de livres ou encore de chansons comme le prouve l'extrait ci-dessous.

Le président sénégalais Aboulaye Wade, en août 2005, inaugure une journée nationale du Tirailleur et en appel devoir de mémoire. Jacques Chirac a dépêché à Dakar Pierre-André Wiltzer, ex-ministre de la Coopération et ambassadeur hors cadre, dépêché à Dakar par Jacques Chirac déclare lors des cérémonies « Thiaroye 44 est un événement tragique et choquant. Ceux qui en portent la responsabilité ont sali l'image de la France. »



L'album "A nos morts" est l'œuvre d'une compagnie de rappeurs et de chanteurs de Strasbourg : le C.A.M.P., Collectif d'artistes pour une mémoire partagée. Il retrace l'histoire des tirailleurs africains, maghrébins et asiatiques - de 1857 à 1945 -, à travers de raps originaux ou de textes fondateurs ("l'Affiche rouge" de Louis Aragon, des déclarations de Jean Jaurès ou de Kateb Yacine) mis en musique et conceptualisé par Yan Gilg. Le morceau ci-dessous interprété en wolof évoque le massacre de Thiaroye. 



" THIAROYE " - SPECTACLE " A NOS MORTS " par C2L
 

THIAROYE (Griot)

Auteur/interprète : Farba MBAYE

Compositeur : Yan GILG

YOUGA :

Hetto mi halanma, sa anda mi anndinma, Sada anndi mi siftinma

No yarouno, no woorouno, Nialawma thiaroye to to leydi sénégal Go decembre hittandé 1944

Bibbé leydi né mbaldi fayré é boomaaré, Diamma niangou ngou mi dagnani kaltowo

Hay goto e tawanobé yaltanni e o gallé, Fof koy on diamma ndoutti e diomiraaro

Findini en ko boomaare soudaande, Werlaandé yeddjitanndé heftindé bibbé Afrique

Niangou thiaroye, Darinoobé nguam ndimaagou adouna, Habanaadé goto fof ha diéya hooré moum, Ndoutti mbadi foddé

moum en

Namdi ndiobdi moum en mbiya alla, Yonaanima koutthina e moum en feteladji

Koni ndaw ko hawni, Haloobe poular mbi teddoungal daasétaaké rondété

Yaraani no haani ngati sen ndaari tawen ko en tognaa, Sen welsindibé wala en ngala doolé

Ngandoumi ko enen ngonno sabaabou, Harallébé woldé adouna, Bé né ndiaari doolé, Ko wawno hen wondé fof en

ndieddjiti

Namndaaki ouboudé maybe men, Namndaaki laabi walaa fenndo

So wona tan ko ndiettirden desngoudji, Addani en fiyédé ken ndioftotaako ma taw

Sen kaali handé mbiyéden en ndjiata so wona ko feewaani, Yourmini hen maybe bé, biyanoodo hen fof wona wolde

yanata

Kono ko kodinoodo honna walla ha dieyti hooré moum

Routti dianfi. Ndaw ko hanaani , Dieddou bandam wona soubaka wade watto dawra

Kono yo thioukaagou tin fam no yaarouno hanki, Ngam moddjindé ngondigou men

Ko gnamlouden né heewi sen loubima éné haani tottéden, Bé connouden né keewi, sen kodima éné haani teddinéden

Youga, tan thiobal atou et diadié atou, Tanoum dioubbol tan sally yéro

Tan sally mo salambourou kangué yeloytaako

Farba bagguel ko sally bocar dioubol , Mo daara wouro koly

TRADUCTION :

Ecoute, je te conte, si tu ne savais pas, je te raconte ...si tu le sais déjà, je t'éclaire

Comment ça s'est passé ce 1er Décembre 1944 au camp de Thiaroye au Sénégal.
Alors que s'annonce la fin de la guerre et que par ailleurs on pense aux retombées politiques de
notre contribution pour la libération, une nuit sans fin commence. Les tirailleurs démobilisés, en attente de leurs arriérés sont encore une fois mis à l'épreuve. En guise de remerciements, pour tous les services rendus à la France, on leur demande de rentrer obligeamment à la maison : il n'y aura pas de versement à leur profit.

Après une légitime protestation, vient l'heure de l'artillerie lourde envers ceux qui avaient servi la patrie ; canons du chef vers les serviteurs.. Par ignorance ou faiblesse, nous avons subi, pourtant nous étions à l'heure

Défenseurs de la liberté à travers les temps, soldats, guerriers.. Certains volontaires, d'autres
engagés de force ont vu leurs frères mourir au combat. Mais si seulement on avait dit à un de ces braves que c'est cette mort qu'ils allaient rencontrer ... pas sur un champ de bataille mais à l'intérieur de leurs murs.

Ceux là même qui n'avaient pas demandé à enterrer leurs morts, à voir leur noms gravés sur les places et rues de la métropole mais juste à obtenir leur dû. Nuit sanglante sans témoin, Eclairs sur le ciel de Dakar ... mère, la trahison resurgit à l'heure de la gloire. Jeunesse, ne pleures pas l'heure n'est pas à la vengeance ni aux règlements de comptes, mais à la prise de conscience que le lourd tribu soit notre dote envers la liberté.

Nous avons été cent fois hébergeurs et donateurs à travers les temps.
Youga, petit fils de Thibal et Diadié Atou, de Dioubol et Sally Yéro.




Les paroles et leur traduction sont à consulter sur ce fichier PDF.
Sources:
- Pap Ndiaye: "Les soldats noirs de la République, L'histoire n°337, décembre 2008.
- Eric Derro, Antoine Champeaux: "La force noire. Gloire et infortune d'une légende coloniale", Taillandier, 2006.
- Yves :"Massacres coloniaux 1944-1950 : La IVe République et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, Paris, 1994..
- La "révolte de Thiaroye" par Armelle Mabon sur le site de la LDH Toulon.

Liens:
* Un riche dossier consacré aux tirailleurs sur le site de RFI.
- La douloureuse mémoire de Thiaroye.
* le film que Sembène Ousmane consacre à Thiaroye.
* "CAMP l'hommage aux tirailleurs sénégalais" sur le site de RFI.
* Un blog consacré à la compagnie mémoires vives.
* Le site My Space du spectacle "A nos morts".


2 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour

Nous sommes la médiathèque André Malraux. Présents sur les nouveaux réseaux sociaux 2.0, nous donnons à nos lecteurs pendant l'été, des liens qui nous paraissent particulèrement pertinents et riches.
Vous êtes les premiers !
Belle journée à vous et bonne continuation.

http://www.facebook.com/pages/Mediatheque-Andre-Malraux-de-Beziers-Mediterranee-MAM/131485220202251?ref=sgm#!/pages/Mediatheque-Andre-Malraux-de-Beziers-Mediterranee-MAM/131485220202251?ref=sgm

M.AUGRIS a dit…

Merci à vous et bonne continuation !
E.A.