mardi 14 février 2012

255. Super mama djombo: "Sol Maior Para Comanda" (1979)


A l'origine de la conquête coloniale de l'Afrique, le Portugal est aussi la dernière métropole à s'y maintenir.  Nous tenterons ici de comprendre dans quelles conditions cette décolonisation tardive s'effectue, en nous concentrant plus particulièrement sur l'exemple bissau-guinéen.



Né en 1924 en Guinée portugaise d'un père  instituteur cap-verdien et d'une mère guinéenne. Après de brillantes études au Cap-Vert, Amilcar Cabral obtient une bourse pour poursuivre ses études à Lisbonne. Il y fréquente d'autres assimilados tels qu'Agostinho Neto ou Eduardo Mondlane (futurs fondateurs des mouvements de libération angolais et mozambicain). Ils y découvrent la pauvreté de la métropole, la brutalité de la dictature et sympathisent avec la résistance anti-salazariste en gestation. Très influencés par la revue Présence africaine et l'Anthologie de la poésie négro-africaine publiée par Senghor, Cabral, Neto, Mario de Andrade fondent le Centre d'Etudes africaines en 1951 avec pour ambition de promouvoir la création littéraire africaine.







Depuis la promulgation de l'Acte colonial en 1930, l'Estado Novo de Salazar s'accroche à ses colonies: Guinée-Bissau, Cap-Vert, Angola, Mozambique, São Tomé et Principe
L'empire, considéré comme le garant de la grandeur du pays, fait l'objet d'une intense propagande. Un colonialisme suranné s'y perpétue, immuable. 
Sous l’œil vigilant des colons en armes et de la redoutable police politique (PIDE), les populations indigènes semblent s'accommoder d'un système apparemment solide. D'aucuns considèrent alors que l'empire colonial portugais se trouve à l'abri du mouvement d'émancipation affectant le reste du continent. 
Pour autant, conscient de la nécessité d'infléchir son discours dans un contexte devenu favorable aux mouvements d'émancipation coloniale, Salazar fait siennes les idées du sociologue brésilien Gilberto Freyre, pour lequel la colonisation portugaise repose sur un intense métissage racial et culturel. Ce "luso-tropicalisme", à l'origine d'une civilisation multiraciale originale, relève largement du mythe et de l'entreprise de mystification. Il permet en tout cas à L'Estado novo d'affirmer avoir décolonisé en assimilant ses territoires d'outre-mer et leurs habitants. (1)
Dans cet esprit, les colonies deviennent sur les documents officiels des "provinces d'outre-mer" en 1951. De même, l'adoption d'un nouveau "Statut des indigènes des provinces de Guinée, Angola et Mozambique" plus libéral, ne remet pas fondamentalement en cause la ségrégation et le racisme omniprésent dans l'empire.
Dans le même temps, le régime s'emploie à canaliser - avec un certain succès - l'émigration portugaise vers les provinces d'outre-mer. A contretemps, l'Angola et le Mozambique se transforment en colonies de peuplement à l'heure où le reste du continent accède à l'indépendance.




A y regarder de plus près, la torpeur de l'empire colonial portugais  n'est qu'apparente.  
A compter des années 1950, "l'esprit de Bandung"se diffuse aussi en Afrique lusophone où s'organise discrètement la contestation nationaliste. Les premiers meneurs indépendantistes se recrutent parmi les assimilados et mestiços partis étudier au Portugal. Profondément imprégnés de culture marxiste, ces étudiants africains de Lisbonne rentrent alors dans leurs patries respectives et passent à l'action politique. (2) 
Ainsi, en Guinée-Bissau, Amilcar Cabral accompagné de quelques camarades dont Rafael Barboza, Aristide Pereira et son frère Luis, fondent en septembre 1956 le Partido Africano da Independência da Guiné e Cabo Verde (Parti Africain pour l'Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert = PAIGC). L'audience du parti s'avère d'abord très confidentielle, se réduisant à la capitale Bissau.  
Les premières manifestations d'importance ont lieu en août 1959. Le 3, la grève des dockers du port de Bissau est brisée par les colons portugais qui tirent et tuent une soixantaine de personnes sur le quai de Pidjiguiti. Ce jour, devenu férié, marque le coup d'envoi de la lutte pour l'indépendance et incite le PAIGC à changer de stratégie. 
Deux ans plus tard, le 3 août 1961, le parti nationaliste proclame le passage de l'action purement politique à l'action directe. Les combattants quittent la capitale pour l'intérieur du pays. Avec l'aval de Sékou Touré, ils installent également des bases en Guinée Conakry et lancent des opérations de sabotage des infrastructures de transport et de communication (routes, téléphone, ponts). Les autorités portugaises, inflexibles, engagent une répression brutale et accroissent la présence militaire sur place (10 000 hommes en 1961). De son côté, la police politique, la redoutable PIDE (Policia Internacional e de Defesa do Estado) traque les opposants qu'elle emprisonne et torture dans des camps. Pourtant, en dépit de la précarité de ses positions et de l'obsolescence de l'armement dont il dispose, le PAIGC lance en janvier 1963 ses premiers raids d'envergure. Confrontées au même moment à l'embrasement de leur colonie angolaise, les forces armées portugaises ne parviennent pas à prendre l'avantage sur un ennemi qui exploite à merveille la végétation pour se rendre insaisissable. C'est sur le petit territoire bissau-guinéen que les pertes portugaises sont proportionnellement les plus importantes. 


Le contexte international s'avère de plus en plus  défavorable aux Portugal, dont la colonisation fait désormais l'objet d'une large réprobation. 
Lors des assemblées générales de l'ONU et des conférences panafricaines,  le colonialisme portugais est fustigé par les jeunes Etats africains qui se relaient à la tribune. L'accession à l'indépendance des pays limitrophes des colonies portugaises permet en outre aux mouvements de libération d'y installer des bases arrières . 
La bipolarisation du monde et l'option révolutionnaire privilégiée par les mouvements nationalistes expliquent également l'alliance de ces derniers avec le bloc de l'est (Chine, URSS) dont ils adoptent les modèles (en particulier les exemples cubains et vietnamiens).
En Guinée Bissau, les guérilleros bénéficient progressivement d'un meilleur armement fourni par l'URSS et ses alliés. Ces engagements déterminent les Etats-Unis à soutenir Salazar à partir de l'accession au pouvoir de Nixon en 1969. Le Portugal devient dès lors un allié précieux dans la lutte contre le communisme en Afrique.  L'Estado novo s'appuie en outre sur les bastions de l'Afrique blanche australe que sont la Rodhésie de Ian Smith et l'Afrique du Sud.
On assiste dès lors à une vietnamisation des guerres coloniales portugaises qui se caractérise par "l'africanisation" de la guerre (avec le recrutement de troupes africaines en appui aux soldats portugais), un contrôle des populations déplacées dans des "hameaux stratégiques" (aldeamentos), enfin le recours aux défoliants avec le déclenchement de la guerre chimique dans les zones forestières (en Angola).

 Membres du PAIGC passés en revue dans le secteur de la péninsule du Cubucare.


En Guinée Bissau, le nouveau commandant en chef des forces armées portugaises, le général Antonio de Spinola tente d'isoler le PAIGC en renversant Sékou Touré. Mais l'opération Mar verde (mer verte) tourne au fiasco. Spinola doit se résoudre à prendre langue avec les nationalistes. Craignant une contagion aux autres colonies, le successeur de Salazar, Marcello Caetano le désavoue assurant préférer la "déroute militaire dans l'honneur"à un accord négocié avec les "terroristes." Sur le terrain, le PAIGC renforce ses positions grâce aux missiles sol-air Strella, de fabrication soviétique, qui rendent périlleux toute opération de l'aviation portugaise dans le ciel guinéen. L'organisation indépendantiste contrôle désormais de vastes territoires où elle installe ses institutions. Elle bénéficie désormais d'une reconnaissance internationale. En effet, le 22 septembre 1972, l'assemblée générale de l'ONU reconnaît le PAIGC comme le représentant légitime du peuple de Guinée Bissau.

Les guerres africaines pèsent désormais très lourdement sur l'économie et la société portugaise. Au début des années 1970, le pays doit consacrer la moitié de son budget aux conflits. La lassitude gagne une opinion publique inquiète pour les appelés du contingents,  astreints à un service interminable et périlleux. Même les soutiens traditionnels de la dictature finissent par douter. Les officiers supérieurs des forces armées critiquent ouvertement l'intransigeance de Caetano. Le pourtant très conservateur général Spinola se prononce pour une forme d'autodétermination pour les Africains dans son livre Le Portugal et son avenir. 
Le pape Paul VI reçoit même au Vatican en 1970, Neto, Cabral et Marcelino dos Santos (le vice président du Frelimo mozambicain) avant de dénoncer en 1974 le concordat passé avec le Portugal en 1940.

Le général Spinola passant des troupes coloniales en revue.



C'est finalement la grave crise que traverse l'armée, empêtrée dans des guerres "ingagnables", qui accélère les événements en métropole et dans l'empire. De jeunes officiers de gauche regroupés dans le Mouvement des Forces Armées (MFA) se prononcent pour une claire reconnaissance du droit des peuples à l'autodétermination. 
Le 25 avril 1974, l'armée renverse Caetano lors de la Révolution des œillets. Le général Spinola accède à la tête du pays et s'oppose rapidement au MFA à propos de la décolonisation. Ce dernier est partisan de la négociation, alors que Spinola refuse de reconnaître l'indépendance de l'Angola et du Mozambique. Il ne peut en revanche qu'entériner la déroute des troupes portugaises en Guinée Bissau, reconnue indépendante par le Portugal en août 1974. Il faudra attendre la démission de Spinola pour que des négociations sérieuses s'ouvrent avec les mouvements nationalistes angolais et mozambicain. (3)

Le 20 janvier 1973, Cabral est assassiné dans des conditions troubles. Sa mort réveille les luttes intestines et ravive le clivage entre Guinéens et Cap-Verdiens. Celui qui s'impose comme le héros national n'assiste donc pas à la proclamation unilatérale d'indépendance du 24 septembre 1973. Pour le compte du PAIGC, c'est son demi-frère, Luis Cabral, qui prend les rênes du pays.


La poignée de colons de Guinée Bissau quitte un pays exsangue dans lequel la métropole n'a jamais vraiment investi. On y compte alors 99% d'analphabètes!
La tâche s'avère donc ardue pour le nouveau pouvoir qui échoit à Luis Cabral. Dirigeant inflexible jusqu'à son renversement en 1980, le pays adopte sous sa férule un modèle de développement socialiste. (4)



La lutte pour l'indépendance se mène d'abord les armes à la main, mais s'épanouit également dans le domaine culturel, les artistes cherchant à s'émanciper de la pesante tutelle portugaise. L'engagement des musiciens bissau-guinéens aux côtés des nationalistes accroît l'intense répression menée par la PIDE.
Le Cubiana Jazz par exemple subit les foudres de la police politique. Fondé en 1969, le groupe électrifie le rythme traditionnel gumbe. A l'aide d'un langage imagé et subtil, le chanteur José Carlos Schwarz (dit Zé Carlos) dénonce en  kriolu (5) l'oppression exercée par les Portugais. Le morceau Djiu de Galinha évoque un sinistre pénitencier où furent emprisonnés de nombreux opposants dont Schwartz lui même (en 1971). (6)
« Djiu de Galinha/C’est comme le pêcheur qui attend la marée puis le retour à terre/C’est comme le paysan qui pleure la pluie puis espère la récolte… »

L'orchestre Super Mama Djombo (SMD), concurrent direct du Cobiana,  s'engage lui aussi très tôt dans lutte anti-impérialiste. Le nom du groupe est emprunté à une divinité féminine locale, à laquelle se réfèrent constamment les guérilleros. Son répertoire célèbre la lutte de libération du PAIGC comme sur les titres Guiné Cabral ou Sol Maior Para Comanda. Sur ce titre fleuve, un narrateur loue les mérites d'Amilcar Cabral et du PAIGC dont le SMD s'impose bientôt comme l'orchestre officiel. En effet, à l'instar des politiques culturelles menées en Guinée-Conakry et au Mali, le parti bissau-guinéen s'attache les services d'orchestres et promeut la musique moderne comme facteur d'identité nationale.
Le SMD connaît ainsi son heure de gloire au lendemain de l'indépendance grâce à des prestations scéniques brillantes et à la diffusion de ses morceaux sur la radio nationale bissau-guinéenne. En tournée à Cuba, le groupe y reçoit les honneurs du Festival musical de la jeunesse de La Havane en 1978. Son succès s'étend à toute l'Afrique lusophone, alors même que le groupe n'a jamais enregistré. En 1980, au cours d'une unique session d'enregistrement à Lisbonne, le SMM grave six heures de chansons qui constitueront le matériel des 5 albums diffusés par le label national Cobiana records.



A l'enthousiasme de l'indépendance succède rapidement la désillusion face à l'autoritarisme d'un régime incapable de faire reculer la pauvreté endémique. Le SMD prend peu à peu ses distances avec le pouvoir et aborde de manière très critique la situation du pays. Sur un de leurs morceaux les plus célèbres (le prodigieux Dissan Na M'bera), les musiciens dénoncent la corruption et le clientélisme si éloignés des idéaux défendus par les combattants de la Libération. " Laisse moi marcher de ce côté de la rue / Ne m'écrase pas avec une voiture officielle." En novembre 1980, le renversement de Luis Cabral par un nouveau régime militaire entraîne la marginalisation du SMD, associé dès lors aux "années Cabral".

Les musiciens cap-verdiens célèbrent à leur tour l'accession à l'indépendance de l'archipel. Pour l'occasion,  Voz di Cabo Verde, une formation fondée à Rotterdam en 1965 au sein de la diaspora, enregistre l'euphorique Independancia (en écoute sur Deezer).





La video ci-dessus compile des clichés pris par le photographe norvégien Knut Andreasson, lors d'un reportage effectué en 1970 dans les zones libérées par le PAIGC.
Nous n'avons pu trouver les paroles du morceau, mais si vous parlez le portugais et souhaitez  vous lancer dans une transcription en commentaire, c'est avec grand plaisir...


Notes: 
1. Seuls les civilisados (citoyens portugais) et les assimilados, noirs ou métis, peuvent alors accéder à une expression politique légale dont restent privés les indigènes (indigena) qui représentent pourtant l'immense majorité de la population. 
2. Ils coopèrent avec le parti communiste portugais qui décide de soutenir les partis nationalistes en gestation sans créer de sections coloniales inféodées au PC métropolitain. Dès lors, les luttes des nationalistes se situent dans une optique révolutionnaire et impérialiste.
3. Les accords de Lusaka de septembre 1974 fixent la date de l'indépendance du Mozambique au 25 juin 1975. Les négociations s'avèrent beaucoup plus périlleuses en Angola où aucun des trois mouvements indépendantistes (UNITA, MPLA, FNLA) ne peut prétendre représenter le peuple angolais dans son ensemble. Le 11 novembre 1975, le MPLA proclame la République populaire de l'Angola. 
Des guerres civiles interminables opposent aussitôt des factions irréductibles, appuyées et instrumentalisées par les deux Grands.
4. Après avoir formé un État commun pendant six ans, la Guinée-Bissau et le Cap-Vert prennent des chemins séparés en 1980.
5. Synthèse du portugais et des langues locales
6. José Carlos est mort à 27 ans, en 1977, sur le tarmac de l’aéroport de La Havane, où l’avion qui l’amenait à Cuba prit feu.


En bonus une sélection de quelques pépites musicales d'Afrique lusophone avec, entre autres, Bonga, Cesaria Evora, Super Mama Djombo, Ferro Gaita...




Sources:
- Armelle Enders: "Histoire de l'Afrique lusophone", Chandeigne, 1994.
- L'émission consacrée à  La Guinée Biissau dans le cadre d'une excellente série sur les indépendances africaines diffusée en 2009 par France Culture
- Yves Léonard: "La fin de l'Afrique portugaise", Les Collections de l'histoire n°49, octobre 2010.
- Sylvie Clerfeuille: "l’Afrique lusophone bercée par la saudade" (PDF)
- Marc Michel: "Décolonisations et émergence du Tiers Monde, Carré histoire, Hachette supérieur, 2005.
- Nous avons consacré d'autres posts à l'émancipation des colonies portugaises et aux leaders nationalistes sur Samarra: "Les décolonisations africaines en musique 2 (1960-1990)", "les pères des indépendances africaines","Quand les Cubains exportaient la révolution en Afrique."
- Florent Mazzoleni:"L'épopée de la musique africaine", Hors collection, 2008.
 

Pochette de l'album Independancia enregistré par Voz de Cabo Verde.


Liens:

- Biographie d'Amilcar Cabral sur le site du Monde diplomatique
- Le dossier "Samarra en Afrique".
- Une discographie complète du super mama djombo
- Présentation du groupe et de son dernier disque sur T.P. Africa, un excellent blog italien consacré aux musiques d'Afrique de l'ouest. 
- Idem avec le blog Worldservice qui consacre un post au SMD.
 - Afrisson: la musique de Guinée Bissau.
- Petit atlas musical de la lusophonie. (PDF)
- Africulture: "Le melting pot angolais."
- Le Monde: "Bonga, la voix rauque de la décolonisation."

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