vendredi 25 janvier 2013

268. Robert Wyatt: "Shipbuilding" (1983)

L'archipel des Malouines est situé dans l'Atlantique sud, à environ 500 km à l'est des côtes argentines. En 1982, les îles comptent un peu plus de 1800 habitants. A l'époque, ce petit territoire caillouteux ne représente pas d'intérêt stratégique particulier et ne dispose que de maigres ressources. Sans cesse balayé par un vent glacial, il ne représente assurément pas un lieu de villégiature prisé. Et, c'est pourtant pour ce bout du monde, que l'Angleterre et l'Argentine se livrent un conflit aussi brutal que bref, d'avril à juin 1982.

 


L'origine des tensions tient au fait que le Royaume Uni et l'Argentine se disputentdepuis des décennies l'antériorité de la découverte des Malouines. Est-elle le fruit d'une expédition hispanique effectuée en 1520 dans le cadre des Grandes découvertes comme l'affirme les Argentins? Ou s'agit-il d'une découverte réalisée en 1592, à la suite d'une expédition britannique menée par John Davis?
La première tentative de colonisation planifiée remonte en tout cas à 1764. Parti de Saint-Malo, Bougainville  établit la colonie française de Port Louis. (1) Dès 1767, Louis XV cède néanmoins aux protestations de l'Espagne qui récupère les Malouines contre le versement d'une forte indemnité. Port Louis est rebaptisé Port Soledad. Finalement, l'Espagne se retire en 1820 de l'archipel au profit de l'Argentine devenue indépendante (Provinces Unies du Rio de la Plata)Elle y installe une garnison. Mais en 1833, une corvette britannique s'empare de Port Soledad avant d'occuper l'ensemble de l'archipel. Le représentant de la nation argentine à Londres, Moreno, émet une protestation formelle, protestant contre ce qu'il considère comme un "abus de pouvoir", une "invasion".
Dès lors, des négociations ont lieu au XIX et XXème siècle. Après 1965, les Nations Unies reconnaissent la validité de l'argumentation de la nation argentine. Une résolution enjoint les deux gouvernements à ouvrir des négociations. Un accord passé en 1971 laisse entrapercevoir à moyen terme, une rétrocession possible des îles aux autorités argentines.

 

* Le coup de poker de la junte argentine.
 Mais, Galtieri, le nouvel homme fort de la junte militaire qui gouverne d'une main de fer le pays depuis 1976, dépêche, dans la nuit du 1er au 2 avril 1982, 5000 fusiliers qui s'emparent sans coup férir,  et sans faire de victime, de la "capitale" Port Stanley. L'effet de surprise permet à leur puissante aviation de s'emparer sans difficulté des Malouines, à l'époque très peu défendues. (2) 
En agissant de la sorte, les militaires  espèrent faire diversion et permettre le maintien au pouvoir d'une junte de plus en plus décriée. Il faut dire que la dictature a échoué sur tous les plans. A l'absence de libertés est venu s'ajouter une grave crise économique et sociale. (3) 
Or, le plan de Galtieri semble fonctionner au delà de ses espérances les plus folles. La joie est immense dans les rues de Buenos Aires au lendemain de l'intervention aux Malouines. Les Argentins célèbrent ce qu'ils considèrent comme une "récupération". Cette allégresse peut tout de même surprendre dans un pays meurtri et divisé après les années de répression implacable que lui a fait subir la dictature. Mais, la mainmise sur les Malouines  permet de faire vibrer la fibre nationaliste argentine. Comme l'escomptait Galtieri, une sorte d'union sacrée se dessine. D'aucuns considèrent cette entreprise comme une cause nationale, une défense de la souveraineté du pays.


Buenos Aires, place de Mai. Galtieri célèbre la "récupération" des Malouines.

 
 Le pari des militaires paraît osé, mais Galtieri se convainc que la Grande Bretagne renâclera à organiser la défense d'un territoire distant de 13 000 km. Au contraire, Thatcher, qui entend restaurer le prestige de l'ancienne grande puissance mondiale, relève le défi et lance la riposte

Dès l'annonce de "l'invasion" de l'archipel, le premier ministre britannique lance à l'assaut des Malouines une véritable armada composée de 44 bâtiments, accompagnée d'un corps expéditionnaire de 10 000 hommes. Avant que la flotte ne rallie l'archipel, les diplomates s'agitent et tentent de trouver une solution pacifique. Très rapidement toutefois, les Britanniques remportent la bataille diplomatique. Dès le 3 avril,  les Nations unies exigent le retrait des troupes argentines. Elle peut compter en outre sur le soutien sans faille du reste de la communauté européenne.
Du côté argentin, les marges de manœuvre s'avèrent désormais très réduites. Les soutiens internationaux attendus se dérobent un à un. Le lâchage des Etats-Unis constitue assurément la désillusion la plus grande pour Galtieri qui espérait le soutien américain ou en tout cas une neutralité bienveillante. En tant qu'élément clé de la lutte contre "la subversion communiste" (sic) en Amérique latine, Buenos Aires demeurait en effet un des plus fidèles alliés de Washington sur le sous-continent. Mais, c'était sans compter avec les excellents rapports noués entre Thatcher et Reagan. Tous deux partagent les mêmes conceptions économiques néo-libérales, ainsi qu'un anticommunisme viscéral. Officiellement, l'administration américaine clame qu'elle est "l'amie des 2 camps" (Reagan), mais dans les faits, elle fournit une aide militaire décisive à ses fidèles alliés britanniques à la fin avril.
La France pour sa part, mène une diplomatie ondoyante. Après avoir livré de l'armement à l'Argentine, elle n'en transmet pas moins le mode de fonctionnement aux Britanniques.

Au bout du compte, la voie diplomatique échoue. Les positions se durcissent de part et d'autres. Poursuivant sa fuite en avant, le général Galtieri refuse de faire évacuer les troupes argentines des Malouines. Les soldats britanniques arrivent sur zone dans les premiers jour de mai. Le 21, les troupes débarquent dans le bassin de san Carlos. La progression est lente, mais le 14 juin, les soldats argentins, pris en étau à Port Stanley (Puerto Argentino) doivent capituler. Le général Ménendez abandonne ses troupes.


* "Britain is great again." 
La guerre des Malouines se transforme en fiasco complet pour la junte, dont elle précipite la chute. La défaite met en lumière l'impréparation totale des militaires argentins qui pensaient pouvoir obtenir satisfaction en négociant en position de force. Surtout, les généraux perdent sur leur propre terrain, militaire.
La guerre des Malouines constitue une véritable aubaine pour Thatcher dont la côte de popularité était alors au plus bas. Le premier ministre joue son avenir politique sur cette affaire qu'elle dirige seule. Pour autant, selon Philippe Chassaigne, il convient de ne "pas exagérer le rôle du Falklands factor dans la victoire électorale de juin 1983, qui, au vu des errements du Labour, ne pouvait pas faire de doute." Quoi qu'il en soit, Thatcher exploite pleinement cette victoire qui permet d'exorciser le pitoyable échec de Suez. Triomphale, elle proclame devant les Communes: "Britain is great again." "Nous avons cessé d'être une nation en déclin. Nous avons trouvé une nouvelle confiance née dans les batailles économiques menées à l'intérieur et éprouvée et vérifiée à 13 000 km d'ici." 


Janvier 1983. Margareth Thatcher entourée de soldats.

* Le bras de fer se poursuit.
Du côté argentin, le conflit constitue un véritable affront. Le "rapport Rattenbach", établi lors de la période de transition démocratique et censé établir le "rôle de chacun concernant la conduite politique et militaire du conflit", fut largement caviardé afin de minimiser les responsabilités indiscutables de la junte. Condamnés à 12 ans de prison ferme, les trois principaux responsables militaires de l'échec furent finalement amnistiés par Menem en 1990.

30 ans après la guerre, les Malouines demeurent un sujet très sensible.
Buenos Aires revendique toujours l'archipel dont la récupération est une obligation constitutionnelle. 

Pour sa part, le gouvernement britannique se retranche derrière le principe "d'autodétermination" des populations insulaires qui restent favorables au maintien des Malouines dans le giron britannique. Dans chaque camp, on ne manque pas de commémorer quotidiennement les évènements. (5)
 



 
* "How does it feel (to be the mother of a thousand dead)?"
La guerre des Malouines ne pouvait laisser indifférents les musiciens britanniques. Alors même que les navires de la Navy cinglent vers l'Atlantique sud, le groupe Crass compose son cinglant "Sheep farming in the Falklands", "collage macabre de bulletins d'information, de parodies, de paroles virulentes et moqueuses qui imaginaient des soldats britanniques 'fuking sheep'". Le pacifisme du groupe l'isole totalement au sein d'une société britannique devenue va-t-en-guerre.
Crass récidive néanmoins à l'issue du conflit en sortant "How does it feel (to be the mothern of a thousand dead)?" ["Quel effet cela fait-il d'être la mère de mille morts?"], une allusion au nombre approximatif de victimes de la guerre des Malouines. Le titre, directement adressé à la "dame de fer", s'impose en tête des hits-parades indépendants en 1983. Thatcher, accusée de vanité, de mensonges, d'arrogances, est tenue pour seule responsable des évènements: "You determined, you created, you ordered / It was your decision to have those young boys slaughtered" ("Vous avez déterminé, vous avez créé, vous avez ordonné / vous avez décidé de voir ces jeunes gens massacrés"). Le titre s'invite même en pleine session parlementaire. Profitant des questions au gouvernement, le travailliste Raymond Powell invite Thatcher à écouter le morceau, offre qu'elle décline. Le député conservateur Tim Eggar considère le disque comme "le plus haineux, le plus calomnieux et le plus obscène qui ait été produit", réclamant même des poursuites en vertu de l'Obscene Publications Act de 1959. (6)
"Island of no return" (1985) de Billy Bragg reprend la controverse autour du torpillage du croiseur General Belgrano, coulé avec son équipage (323 victimes argentines).
Le morceau Shipbuilding critique l'intervention britannique aux Malouines en en dénonçant les implications économiques et sociales. Le producteur Clive Langer compose une superbe mélodie pour Robert Wyatt et confie les paroles à Elvis Costello. (7) Inspiré par la série de protest songs que Robert Wyatt venait d'enregistrer, Costello raconte l'histoire d'un ouvrier dont le chantier naval est sauvé de la faillite grâce à de nouvelles commandes. Mais ce regain d'activité est dû à la guerre à laquelle son fils participe...
 

Ship building { La construction navale}

Is it worth it? / A new winter coat and shoes for the wife
And a bicycle on the boy’s birthday. / It’s just a rumour that was spread around town / By the women and children, soon we’ll be shipbuilding
Well I ask you / The boy said ‘Dad, they’re going to take me to task : But I’ll be home by Christmas. / It’s just a rumour that was spread around town / Somebody said that someone got filled in / For saying that people get killed in / The results of their shipbuilding.


With all the will in the world / Diving for dear life / When we could be diving for pearls.
It’s just a rumour that was spread around town / A telegram for a picture postcard / Within weeks they’ll be reopening the shipyard / And notifying the next of kin / Once again.


It’s all we’re skilled in /We will be shipbuilding. / With all the will in the world / Diving for dear life / When we could be diving for pearls
_____________________________________
Cela en vaut-il la peine? / Un nouveau manteau et des chaussures pour l'épouse / et un vélo pour l’anniversaire du petit. / C’est juste une rumeur qui s’est répandue en ville / colportée par les femmes et les enfants, nous allons bientôt relancer la construction navale
Eh bien, je vous demande / Le petit a dit: «Papa, ils vont m'envoyer au charbon / Mais je serai à la maison pour Noël." /
 C’est juste une rumeur qui s’est répandue en ville/ Quelqu’un a dit qu'un type s'est fait battre / pour avoir dit que les gens se font tuer / à cause des chantiers navals.
Avec la meilleure volonté du monde / Plonger pour sauver des vies / alors qu'on pourrait plonger pour pêcher des perles.
C’est juste une rumeur qui s’est répandue en ville / Un télégramme en guise de carte postale
Dans quelques semaines, ils rouvriront le chantier naval / et avertiront les proches parents une fois de plus.
C’est la seule chose que nous sachions faire / nous construisons des bateaux. / Avec la meilleure volonté du monde / Plonger pour sauver des vies / alors qu'on pourrait plonger pour pêcher des perles.


Notes:
1. C'est d'ailleurs en référence aux habitants de Saint Malo, les Malouins, que l'on désignera par la suite ces îles (Malvinas en espagnol)
2. La "guerre sale" menée contre la prétendue subversion communiste entraîne la mort et la disparition d'environ 30 000 Argentins, l'emprisonnement et l'exil de milliers d'autres.
3. Le 30 mars 1982, avant veille de l'intervention militaire aux Malouines, une important rassemblement ouvrier est sauvagement réprimé à Buenos Aires.
4. L'année suivante, les élections conduisent au pouvoir un civil: Raúl Alfonsin.

5Les exploitations pétrolières off-shore au large des Malouines attisent un peu plus encore les tensions entre les deux États.
6. Le texte définit comme obscène ce qui tend à "dépraver et corrompre" le lecteur ou l'auditeur. La tentative de poursuite du député Eggar en novembre 1982 constitue le premier recours au texte de loi depuis son adoption en 1959.
7. Ce dernier livrera sa propre version du morceau, sur lequel apparaît aussi le solo de trompette lumineux de Chet Baker (merci à Dror pour l'info). 


Sources:
- Dorian Lynskey: "33 Révolutions par minute. Une histoire de la contestation en 33 chansons." (vol. 2), Rivages rouge, 2012. 
- Philippe Chassaigne: "Histoire de l'Angleterre des origines à nos jours", collection Champs, Flammarion, 2001.
- Stéphane Lebecq (dir.): "Histoire des îles britanniques"  , PUF, 2007.
- Excellente synthèse sur le blog de JC Diedrich.
- Yasmine Carlet: " Stand down Margaret. L'engagement de la musique populaire britannique contre les gouvernements Thatcher." Editions Mélanie Séteum, 2004.
- L'émission de la Marche de l'Histoire consacrée à la guerre des Malouines

Liens:
- "1982: la guerre anglo-argentine des Malouines.
- la chanson décortiquée sur le site de la RTBF.
- Les échos: "Nouvelles révélations sur la guerre des Malouines.
- Le Monde: "Les Malouines, 30 ans de conflit irrésolu."
- Jalons pour l'histoire du temps présent (INA): "la guerre des Malouines."
- Nouvelles d'Amérique: "Malouines: les îles de discorde."
- Le Monde: "Les Malouines, pomme de discorde entre Londres et Buenos Aires.
- L'Humanité: "Malouines: un bras de fer entre Londres et l'Argentine.

3 commentaires:

Entre les Oreilles a dit…

Merci pour ce post.

Vous pourriez aussi signaler que la version d'Elvis Costello contient l'une des rares apparences du trompettiste de jazz Chet Baker dans un titre pop...

Dror

raoul blottiere a dit…

Ah ben ça alors, je l'ignorais totalement. Merci de l'information. Je vais le préciser.
J.

Anonyme a dit…

Bonjour,

Merci pour ce post passionnant !

Peut-on aussi ajouter qu'un autre musicien, et non des moindres, a publié en 1983 un album sur ce même thème : Roger Waters et son groupe Pink Floyd, sortent en effet cette année-là, "The final cut : a requiem for a post war dream", une oeuvre très belle et puissante dont les thèmes font largement écho au conflit des Malouines (sans compter une critique au vitriol de la politique de Thatcher).

Bonne continuation !

Jacques