vendredi 28 juin 2013

272. Benoît Charest: "Tour de France".

Alors que les coureurs de la 100ème  édition du Tour de France s'apprêtent à partir, revenons sur la genèse et le développement de la Grande Boucle. Tour à tour, instrument pédagogique, puis support publicitaire, cette épreuve sportive s'est imposée comme un "objet du patrimoine national", immensément populaire.

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Après l’invention de la bicyclette à pédale par Pierre Michaux en 1861, le vélocipède connaît un succès populaire rapide. (1) Lors de l’exposition universelle qui se tient à Paris en 1867, il conquiert un public de plus en plus vaste.
Dès les années 1870, la pratique du "vélocipède" se démocratise grâce à la création de clubs, à l'organisation de courses. La "petite reine" s'impose comme un nouveau moyen de transport et de promenade qui supplante bientôt le cheval dans les usages. La bicyclette devient ainsi un objet familier, ancré dans les pratiques et les représentations.
Par conséquent, l'industrie du cycle (2) connaît un rapide essor au cours des années 1890, en parallèle avec une activité commerciale en plein développement, comme en attestent les nombreuses campagnes publicitaires de l'époque.  Dans ces conditions, les améliorations techniques se suivent à un rythme soutenu (doublement du diamètre de la roue avant, ajout de freins). 


A partir des années 1880, la pratique d'un cyclisme sportif se développe en France. Les épreuves cyclistes, organisées par la presse ou les industriels du secteur, deviennent des événements sportifs très médiatisés et incontournables au tournant du XXème siècle.
Cyclisme sur piste ou sur route s'avèrent extrêmement populaires. L'engouement pour le premier engendre la construction de dizaines de vélodromes dans la plupart des grandes villes françaises. La création et le succès rencontré par le premier tour de France témoignent de l'engouement pour le second.


"Les incidents d'Auteuil. Agression contre le président de la République." Une du supplément illustré du Petit Journal n°488. Dimanche 18 juin 1899. En pleine affaire Dreyfus, dans les tribunes du champ de courses d'Auteuil, le baron Christiani écrase d'un poing rageur le chapeau haut de forme du président Loubet.

 
* "La plus grande épreuve cycliste du monde entier."
 L'idée de la course apparaît en pleine affaire Dreyfus. Depuis quelques mois paraît le Vélo, un des premiers quotidiens  réellement spécialisé dans le domaine sportif. Un des principaux bailleurs de fonds du quotidien est le comte (futur marquis) de Dion. Ce nationaliste farouche, anti-dreyfusard notoire, participe à l'échauffourée d'Auteuil. Il fait partie de la petite bande d'aristocrates qui conspuent le président Loubet. A la sortie de son bref emprisonnement, le comte constate avec aigreur  que le rédacteur en chef du Vélo, Pierre Giffard, dreyfusard militant, a blâmé son attitude. La riposte du comte ne se fait pas attendre (octobre 1900). En association avec Henri Desgrange, ancien clerc de notaire et recordman de l’heure cycliste, il lance dans les pattes de Giffard, un journal rival: L'Auto-Vélo.  
Dès lors les deux titres se livrent une concurrence effrénée. Pour le nouveau venu, la lutte se révèle difficile car Le Vélo bénéficie de son avance et d'un quasi-monopole sur l'organisation des courses cyclistes. Qu'à cela ne tienne, Desgrange entend battre l'adversaire sur son propre terrain. D'emblée, il affiche sa préférence pour le cyclisme sur route en organisant le Marseille-Paris. (3) Le succès rencontré suscite l'inquiétude de Giffard qui intente un procès. La justice lui donne raison. Il obtient que le mot "vélo" disparaisse du titre du journal de Desgrange.
Ce dernier, secondé par Géo Lefèvre, persévère et décide d'organiser une course de longue distance. Aussi, le mardi 19 janvier 1903, L'Auto annonce la tenue de "la plus grande épreuve cycliste du monde entier. Une course d'un mois. Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Paris. 20 000 francs de prix. Départ 1er juin. Arrivée le 5 juillet au parc des princes."

Desgrange publie le règlement de l'épreuve: course sans entraîneurs; ni suiveurs, ni soigneurs et six étapes avec des repos de deux ou trois jours. L'itinéraire retenu relie les principales villes de France. La sécurité et les contrôles locaux sont confiés aux sociétés cyclistes des endroits traversés.

Julien Lootens lors du Tour de France 1903.


Le 1er juillet 1903, à Montgeron, à l'intersection des routes de Melun et de Corbeil, devant l'auberge du Réveil-Matin, les coureurs s'élancent. Les soixante engagés parcourront 2428 kilomètres en trois semaines. Sur des chaussées dans un état déplorable, avec un matériel rudimentaire, les coureurs attirent néanmoins les foules. A Paris, l'accueil du public est délirant. Maurice Garin remporte la course et accomplit le Tour en 94 heures et 33 minutes. 
Pourtant, un an plus tard, à l'issue du deuxième Tour, Desgrange écrit: "Le Tour de France est terminé et sa seconde édition aura, je le crains bien, été aussi la dernière." La course est en effet émaillée d'une série de scandales: chutes provoquées par l'affluence sur le parcours, tractage illicite des coureurs ("système de la Maison Lacorde et Latire"), agression d'un cycliste (Maurice Garcin) par les supporters d'un de ses rivaux, clous jetés sciemment sur la chaussée... A tel point que l'Union vélocipédique de France doit, à l'issue de l'épreuve, disqualifier les quatre premiers du classement général!

Le tour de France 1903 ne comprend que 6 étapes. Particulièrement longues, elles relient les grandes villes du pays. Les départs se font souvent de nuit , pour éviter la canicule estivale.



* Comment expliquer l'engouement pour cette course?
Les modalités retenues séduisent d'emblée le public. La course s'étale sur plusieurs semaines, tandis que l'enjeu sportif est décuplé par le fractionnement en étapes. Désormais, un cycliste inconnu peut s'illustrer en roulant la course de sa vie, tandis que les as visent avant tout le classement général. Les souffrances endurées par les participants impressionnent. Ainsi, lors des premières éditions du Tour, les distances parcourues s'avèrent monstrueuses comme en attestent les articles qu'Albert Londres consacre à "la Grande boucle" 1924: 
"Ils ont quatre cent douze kilomètres dans les jambes (...) Ils ont le soleil, ils ont la poussière, ils ont les fesses en selle depuis deux heures du matin et il est six heures trente du soir; dans une dernière souffrance, ils font un dernier effort pour l'arrivée."

Pour Georges Vigarello, trois principes d'organisation donnent au Tour une cohérence durable: 
" Trois principes, élaborés dès les premières années de l’épreuve, et qui en expliquent la relative unité ainsi que l’impact imaginaire. Le premier tient à une convergence particulière entre le sport, la presse contemporaine et les stratégies publicitaires (un journal et des commanditaires « soutiennent » l’épreuve, ils en exploitent l’image pour gagner des marchés) ; le second tient à la création d’une mythologie, une légende populaire, à laquelle participe la « France » (les géants de la route, les forçats, le pays des mers et des grands cols) ; le troisième, enfin, tient à la création de rituels sportifs, mêlés à une gestuelle nationale (l’accolade des notables, les Champs-Élysées, les défilés). " (4)
 Ces différents éléments n'ont pratiquement jamais été remis en cause depuis. 

Valéry Giscard d'Estaing sur le Tour de France 1975.

* L'exploitation d'un spectacle.
 Les intérêts bien compris de l'industrie du vélo et des médias contribuent à l'exploitation de ce spectacle très rentable, dont la vocation publicitaire originelle ne s'est pas démentie depuis 
Nous l'avons vu, ce sont d'abord les grands quotidiens qui financent et organisent les courses cyclistes. Lors des premiers Tours, l'engouement pour l'épreuve permet aux journaux d'engranger d'importantes recettes publicitaires. Ils savent en outre pouvoir compter sur l'appui décisif des fabricants de cycle. Relayés désormais par des entreprises fort diverses, ils soutiennent la compétition en finançant des équipes. La caravane publicitaire, qui fait son apparition dans l'entre-deux-guerres, illustre le rôle clé joué par la réclame.
 Les journalistes narrent les exploits "des forçats de la route". Ils donnent sens et unité aux courses dont les spectateurs du bord de route n'ont qu'un aperçu fugace. Ils fidélisent de la sorte un lectorat important. Pour preuve, le tirage de L’Auto s'envole dès l'été 1903 (de 20 000 à plus de 60 000 exemplaires). Dans le même temps, Le Vélo, qui ne peut s'appuyer sur une compétition aussi attrayante que le Tour, périclite rapidement. (5)  
Depuis, d'autres médias complètent et relaient la presse dans l'exploitation de la Grande Boucle, au premier rang desquels il convient de citer la télévision. Aujourd'hui, les nouvelles du Tour sont désormais davantage à chercher dans les rubriques médicales ou judiciaires des quotidiens, elles n'en continuent pas moins de susciter l'intérêt du public comme en témoigne les fortes audiences télévisées engendrées. 


Cliché des collections Félix Potin consacrées aux "célébrités contemporaines". Pionnier de la grande distribution, Félix Potin distribue à ses clients des photographies petit format à collectionner. Les reportages sportifs et les photographies font des coureurs cyclistes de nouvelles "célébrités contemporaines". Les clichés noir et blanc des nouveaux héros s'ancrent rapidement dans l'imagerie populaire.

* Légende et héros.
Les reportages créent un "discours héroïque sportif" et contribuent à l'intronisation des  plus grands champions cyclistes au panthéon national. Les journalistes font de l'incident le plus insignifiant un récit haletant, ils échafaudent une dramatique, fabriquent de l'histoire à la grande satisfaction des lecteurs. Sous la plume de Desgrange, Maurice Garin devient une "superbe bête de combat, un géant." Albert Londres célèbre pour sa part, non sans ironie toutefois, les "forçats de la route". Ces chroniqueurs participent de la sorte à" la création d'une 'légende'".
Depuis, les médias n'ont cessé de perpétuer cette "fabrique des héros", montant en épingle les duels entre champions. que se livrent Fausto Coppi et Gino Bartali ou plus tard Jacques Anquetil et Raymond Poulidor. 

* Mythologie nationale.
Le cadre géographique est également sublimé, érigé en un espace mythique. Comme le note Georges Vigarello, "la course est affrontement aux choses, aux lieux, mise en scène d’obstacles topographiques. Un décor où le cadre national joue dès lors un rôle central." Le Tour est une course d'autant plus singulière, qu'elle touche au pays, à ses frontières, ses paysages, son sol. 
Les premiers tracés  du Tour  confortent la croyance en l'unité géographique d'un pays protégé par des "frontières naturelles" inexpugnables (Alpes, Pyrénées, littoraux). Entre 1905 et 1914, les villes-étapes retenues se situent d'ailleurs à proximité des frontières comme pour bien indiquer les bornes du pays.
La lutte contre les éléments climatiques ou/et les obstacles topographiques s'apparente sous la plume de certains à un véritable combat homérique. Quelques lieux deviennent mythiques: Alpe d'Huez, Ventoux, Tourmalet, Galibier, col de la Madeleine...
Une des ambitions des promoteurs de la course n'est-elle pas d'apprendre la géographie et l'amour du pays aux Français? Lecteur assidu de Barrès, Desgrange prétend "rendre la patrie visible et vivante", enseigner la France aux Français. D'ailleurs, la course renoue avec le tour monarchique instauré à partir de Charles IX, elle tient également du tour des compagnons.
Mais la IIIème République y trouve également son compte, car comme le note Vincent Duclert, le Tour devient "une aventure fraternelle et républicaine: la France des terroirs n'y retrouvait-elle pas celle de la pédagogie laïque de Fernand Buisson et des origines républicaines de la patrie incarnées dans Le Tour de France par deux enfants? [le best-seller de G. Bruno] "
Bref, c'est un moment symbolique d'appropriation du territoire national. Les villes étapes sont autant de prétextes pour se remémorer les gloires locales, auxquelles des hommages appuyés sont rendus. 


  * Le Tour et les vicissitudes de l'Histoire.
Dès l'origine, l'épreuve épouse les vicissitudes de l'histoire du pays et ne peut faire abstraction du contexte géopolitique environnant. 
Ainsi, comme pour mieux se remémorer les provinces perdues, la Grande Boucle traverse la Moselle entre 1906 et 1910. 
Le 3 août 1914, Desgrange, dans l'esprit duquel le Tour est l'occasion d'une régénération morale et physique de la nation, écrit : Depuis quatorze ans que L'Auto paraît tous les jours, il ne vous a jamais donné de mauvais conseils. Alors ! Écoutez-moi ! Les Prussiens sont des salauds. [...] Il faut en finir avec ces imbéciles malfaisants qui, depuis quarante-quatre ans, nous empêchent de vivre, d'aimer, de respirer, d'être heureux. ».

Après les quatre années d'interruption de la grande guerre, le Tour 1919 fait étape en Alsace-Moselle, manière de célébrer son retour dans le giron hexagonal.
 Dans l'entre-deux-guerres, en écho au "pacifisme patriotique" ambiant, les équipes nationales remplacent les équipes de marques. Dès lors les rivalités nationales sont mises en scène dans le cadre feutré des compétitions sportives. Pendant que Desgrange dresse les louanges d'André Leducq (vainqueur en 1930 et 1932), " merveilleuse synthèse de notre race", l'Italie mussolinienne célèbre quant à elle les exploits de Gino Bartali (en 1938).  
L'Auto constate que l'heure est à « l'exaspération du chauvinisme patriocard dans le public."



Le tracé du Tour 1919 épouse les frontières maritimes et terrestres du pays. Les cyclistes empruntent de nouveau les routes de Moselle et d'Alsace.  Pour être facilement identifiable au sein du peloton, le leader au classement général arbore pour la première fois le maillot jaune, la couleur des pages du journal L'Auto

 Au cours de la seconde guerre mondiale, un "Circuit de France" (1942) fait office de course cycliste nationale et il faut attendre 1947 pour que la Grande boucle redémarre. Son organisation est désormais confiée au quotidien L'Équipe, dirigé par Jacques Goddet, et au Parisien libéré, propriété du groupe Amaury.
Durant les Trente glorieuses, alors que la France s'urbanise et s'industrialise, les organisateurs peinent à faire leur deuil de la "France des terroirs". "Tout se passe comme si le Tour de France ne faisait que retarder et masquer l'effacement du monde rural dont il donne l'illusion de la permanence." (cf: Leboeuf et Léonard)
 L'épreuve devient en tout cas tout à fait emblématique de la "civilisation des loisirs" en marche. Sa périodicité estivale correspond d'ailleurs à la période des vacances scolaires. Profitant de leurs congés, des millions de Français viennent acclamer les coureurs au bord des routes ou les contemplent sur leurs écrans de télévisions.
L'intégration du Tour dans le groupe Amaury accentue encore la dimension commerciale et financière d'un spectacle dont l'ouverture internationale s'accélère. Ainsi, les organisateurs ouvrent le Tour sur l'Europe, puis le monde à compter des années 1990. Les incursions des coureurs hors de l'hexagone deviennent fréquentes. Les "succès" des Américains Greg Lemond et Lance Armstrong contribuent d'ailleurs fortement à la médiatisation de la course sur le continent américain.

Le Tour de France 1992 arbore les couleurs de l'Europe, avec 6 pays traversés.


* Pot belge et EPO.
Depuis une vingtaine d'années, les révélations sur des pratiques de dopage dans le peloton se succèdent à un rythme soutenu, allant jusqu'à faire vaciller la course. Lors de l'édition 1998, les coureurs mettent pied à terre à deux reprises en guise de protestation contre l'éviction des coureurs de l'équipe Festina.
L'examen attentif des 15 derniers palmarès du Tour révèle que la plupart des gagnants de l'épreuve ont trempé dans des affaires de dopage à l'instar de Bjarn Riis (vainqueur 1996 qui a depuis avoué s'être dopé), de Jan Ulrich (vainqueur 1997 impliqué dans le scandale Puerto), Lance Armstrong (vainqueur à 7 reprises entre 1999 à 2005 et déclassé depuis), Floyd Landis (vainqueur 2006 et déclassé depuis), Alberto Contador (vainqueur 2010 et déclassé depuis)...
L'hyper-médiatisation de ces affaires récentes ne doit pas faire oublier cependant que les pratiques dopantes remontent aux origines même de la Grande Boucle. Pour s'en convaincre, relisons Albert Londres qui recueille les propos de trois coureurs venant de jeter l'éponge lors de la seconde étape du Tour 1924:
 " Vous n'avez pas idée de ce qu'est le Tour de France, dit Henri [Pélissier]; c'est un calvaire. [...] Voulez-vous voir comment nous marchons? Tenez...
De son sac, il sort une fiole:
- ça c'est de la cocaïne pour les yeux, ça c'est du chloroforme pour les gencives... 
- ça, dit [Maurice] Ville, vidant aussi sa musette, c'est de la pommade pour me chauffer les genoux.
-Et des pilules? Voulez-vous voir des pilules? Tenez, voilà des pilules.
Ils en sortent trois boîtes chacun.
- Bref! dit Francis [Pélissier], nous marchons à la 'dynamite'."

Depuis, de grands champions tels que  Fausto Coppi, Jacques Anquetil ont reconnu s'être dopés, quand ils n'ont pas été contrôlés positifs (Eddy Merckx à trois reprises); prouvant de la sorte que les tricheries gangrènent le peloton depuis des décennies. La pratique massive du dopage a certainement contribué à flétrir l'image du cyclisme professionnel. Pour autant, elle ne semble pas avoir affecté la popularité du Tour qui reste un des événements sportifs les plus suivis au monde.

Lance Armstrong et Marco Pantani dans l'ascencion du Mont Ventoux en 2000. Le premier, 7 fois vainqueurs du Tour entre 1999 et 2005, a été rayé des palmarès. Le second, qui "allait plus haut plus vite que tout le monde", est mort à 34 ans d'une surdose de cocaïne dans un hôtel miteux de Rimini...


* Quand les artistes s'en mêlent.
Chroniqueurs littéraires, écrivains, réalisateurs ont beaucoup fait pour ennoblir le Tour. Des dizaines de chansons évoquent également l'épreuve.
Les années 1930 sont marquées par l'empreinte de l'accordéoniste Fredo Gardoni, auteur de marches à la gloire des cyclistes. Les paroles du "Tour qui passe" en 1933  sont bien dans l'air du temps: "Voilà le Tour qui passe, saluons ses champions / C'est l'avenir de la race de cinq grandes nations / Allemands, Italiens, Suisses, avec les Belges faut qu'on les applaudisse / Mais tout de même au fond du coeur, nous souhaitons que le vainqueur / soit désormais un p'tit Français." (7)
En 1952, Charles Trenet entonne: "Partout où passe le Tour de France / C'est la fête, c'est dimanche / C'est dimanche de la France / On distribue des chapeaux en papier / des mirlitons, des savonnettes.
Dans les années 1950 et 1960, la caravane publicitaire accueille chanteurs et musiciens. Coiffée d'un sombrero, l'accordéoniste Yvette Horner plastronne, juchée sur une Citroën traction avant de la marque Suze. 

Yvette Horner et son mannequin de plâtre.  De 1952 à 1963, l'accordéoniste précède le peloton.


Le piano à bretelle, longtemps instrument roi du Tour, est désormais en veilleuse, mais  de nombreux titres rendent toujours hommage (ou pas) aux cyclistes. Citons en vrac: "60 millions de Poulidor" par Kent,  "C'est le blaireau" (surnom de Bernard Hinault par Michel Delbecq), "Joachim Agostinho" de Romain Didier, "Louison Bobet" par Ludwig von 88, "Rimini" (sur Marco Pantani), "Jalabert" toutes deux par les Wampas. 
Mais nous tenons ici à mettre à l'honneur " Tour de France". En moins de deux minutes, cette ritournelle évoque sur un fond d'accordéon insistant, les réalités de la course: efforts, liesse populaire, reliefs, médiatisation, dopage...
 

Benoît Charest: "Tour de France" (BO des Triplettes de Belleville).
Je vous parIe en direct de cette 17ème étape du Tour de France
Le peloton, énorme machine de muscles et d' acier, vient de s'élancer
Monter en danseuse, appuyer sur la pédale, surveiller son braquet,
que d'épreuves pour ses jeunes qui, en attendant l'auréole de la victoire,
se contentent de celle de la sueur qui laisse dans son sillage ce trait de musc
que connaissent bien les spectateurs massés le long des routes.
Pédalage et défonçage sont les mamelles du Tour de France
alors... ils se défoncent car la ligne est en encore loin.
Alors que le peloton n'est plus qu'un souvenir, le glas des premiers abandons
résonne dans la montagne. Face à l'effot, ceux qui ont le coup de pédale moins
rageur donnent l'impression de reculer, de s'effacer, de disparaître.


Notes:
1. En 1861, le carrossier et charron parisien Pierre Michaux (1813-1885), carrossier et charron parisien, ajoute des pédales à la draisienne, donnant naissance le vélocipède « moderne ».
2. Citions parmi d'autres: la "Maison Michaux", rebaptisée "Compagnie Parisienne" en 1869, la lyonnaise "Clément et Cie", l'entreprise dijonnaise Terrot, enfin l'anglaise Humbert et Companie.
3. Il écrit: "Les courses sur piste sont à coup sûr un régal délicat, un mets fin que tout le monde à ce titre peut complètement goûter. Mais les courses sur route, dans leur magnifique brutalité, parlent mieux à la foule, les résultats sont plus nets."  
4. Les audiences engendrées par la course font du Tour de France un passage obligé pour les dirigeants politiques.  
5. C'est aussi parce qu'il est privé du soutien des industriels antidreyfusards que le Vélo disparaît. Cependant, beau joueur, Desgrange appelle Giffard à venir le rejoindre dans l'aventure du Tour de France.
6. Les coureurs viennent désormais des quatre coins du monde et plus seulement de France, Italie, Espagne et Belgique.
7. Dans l'Auto, Desgrange décrit alors en ses termes les coureurs du peloton:« Les Espagnols, petits et noirauds, très réservés, peu prétentieux ; les Allemands, vivante antithèse de ces derniers, grands et blonds, plus imposants ; les Belges, aux visages familiers, ayant pris dans l'habitude de grandes épreuves un calme souverain ; les Italiens, pétulants, bouillants, parlant de tout engloutir ; les Français, vous les connaissez, nous ne ferons pas ici le procès de notre race. »
 


Sources et liens:
- Georges Vigarello: "Premier tour de France cycliste." (archivesdefrance.culture.gouv.fr)
- Gilles Fumey: "Le Tour de France ou le vélo géographique.", Annales de géographie n°650, 2006.
- Gilles Fumey "Les frontière mouvantes du Tour de France", (Libération)
-  Vincent Duclert:"La République imaginée (1870-1914)", Belin, 2012.
- Jean-Luc Boeuf, Yves Léonard: "Les forçats du Tour de France", in L'histoire n° 277, juin 2003. 
- Georges Joumas: "L'affaire Dreyfus, une étape du Tour de France", in L'histoire n° 244.
- Du 1er au 19 juillet 1903, le premier Tour de France.
- Histoire par l'image: Dossier sur l'histoire du vélo
- Le Monde:" Tour et détours: une Grande Boucle qui se contorsionne de plus en plus. " 

Liens:
- RFI: "La chanson du Tour de France.
- France info: "Ces chansons qui font le Tour.
- Libération: "Tour 2013: un siècle de cyclisme en 21 étapes."
- "Abécédaire arbitraire du cyclisme de course" par Hervé Jeanney.

vendredi 21 juin 2013

271. Aristide Bruant: "A Biribi".

Après la suppression des galères sous Louis XV, les bagnes de Rochefort et Toulon sont voués à l'exécution de la peine des travaux forcés. A partir des années 1840, la peur s'insinue auprès des populations civiles qui  redoutent la présence de ces milliers de forçats regroupés dans les arsenaux. A l'instar des Anglais qui déportent des milliers de condamnés vers l'Australie, Napoléon III décide de l'exil définitif de ceux qui bafouent gravement la loi. Le choix se porte alors sur la Guyane, que l'on espère développer grâce à l'afflux de réprouvés dont le travail permet de surcroît le rachat de leurs fautes.
Au XIXè siècle, le début de la conquête coloniale fait de l'Afrique du nord une nouvelle zone de relégation. L'armée française y implante des bagnes militaires qui lui permettent de se débarrasser de ses "mauvais sujets".

 "Les fortes têtes, on les mâte mon gaillard." Illustration de Maurin dans Les Temps Nouveaux en 1910.


* Qu'est-ce que Biribi?
Biribi est le nom générique donné aux nombreuses structures disciplinaires et pénitentiaires de l'armée française installées en Afrique du Nord entre 1830 et la fin des années 1960 (1); "corps spéciaux" dans le langage militaire et "bagnes coloniaux" sous la plume des journalistes. Le terme recouvre en effet une grande diversité d'institutions et de corps punitifs de l'armée française: 
- Les compagnies disciplinaires accueillent les soldats "indisciplinés".
- Les condamnés par les conseils de guerre échouent dans les établissements pénitentiaires de l'armée. Ils se décomposent en prisons militaires, pénitenciers, "ateliers de travaux publics".
- A partir de 1889, les jeunes condamnés par les cours d'assises sont incorporés dans les "sections d'exclus".
- Enfin, les soldats délivrés des précédentes institutions, puis les jeunes conscrits ayant fait l'objet de condamnations correctionnelles avant leur incorporation, sont intégrés aux bataillons d'infanterie légère d'Afrique, ces fameux "Bat' d'Af'" qui participent dès l'origine aux opérations de conquête coloniale.

L'armée française refoule donc les mauvaises têtes dans ce vaste archipel pénitentiaire, éparpillé en chantiers ou camps itinérants intimement liés à l'avancée de la colonisation. 
Le terme Biribi vient de biribisso, du nom d'un jeu de hasard d'origine italienne. C'est Émile Gaboriau, un romancier judiciaire du XIX ème siècle, qui emploie le premier le terme pour désigner un bagne militaire. Les billes nécessaires au jeu évoquent peut-être les cailloux que les hommes cassent à longueur de journée, à moins que l'emploi du terme ne se réfère à la déveine qui conduit les guignards à Biribi.

Sur cette couverture d'une édition du Biribi de Georges Darien, le disciplinaire est soumis au supplice de la crapaudine.


 * L'impossible réforme des bagnes militaires.
Depuis l'Affaire Dreyfus et la découverte de l'île du Diable, les bagnes sont régulièrement dénoncés. Deux griefs principaux sont formulés contre ce système: l'arbitraire des décisions souvent motivées par des raisons politiques et surtout les mauvais traitements et les sévices subis par les disciplinaires.
Dès les années 1840, des journaux dénoncent la répression disciplinaire disproportionnée mise en œuvre par l'armée d'Afrique et décrivent par le menu le silo, la barre, la crapaudine, le supplice du clou.
Mais, c'est la publication en 1890 de "Biribi, discipline militaire", célèbre roman de Georges Darien, qui marque le début de la seconde grande offensive contre les bagnes d'Afrique. Avec une grande force, l'ouvrage lève le voile sur le régime de Biribi. On y découvre tout l'arsenal des peines atroces, les coups, la faim, la soif, les fers, le silo, la crapaudine, le "tombeau", la cruauté des sous-officiers, les terribles chaouchs (2) qui provoquent les hommes, les "cherchent" jusqu'à les faire "tourner" au conseil de guerre. L'antimilitarisme virulent de certains passages du texte inquiète l'éditeur de Darien. En pleine crise boulangiste et alors qu'une nouvelle loi militaire est en préparation, la question de l'armée s'avère en effet particulièrement sensible.

En écho à l'écrivain, anarchistes et socialistes révolutionnaires multiplient les attaques contre les "brutes galonnées" (jugées notamment responsables du récent massacre de Fourmies en 1891). Dans ce contexte, Biribi devient la cible principale du combat antimilitariste. (3)



Jacques Dhur est un des premiers à dénoncer les conditions de vie terrifiantes de Biribi.

Une nouvelle étape est franchie en 1902. A cette date, le magazine La Vie illustrée met en une la photo d'un disciplinaire à la crapaudine. L'épisode marque la rencontre entre Biribi et la presse moderne, qui donne à cette question un écho sans pareil.
Puis, à compter de novembre 1906, Jacques Dhur, un des journalistes les plus en vue de la presse française jette son dévolu sur Biribi dans une campagne retentissante publiée par Le Journal. L'agitation contre les bagnes suit désormais un mouvement crescendo dont l'affaire Aernoult-Rousset constitue assurément le paroxysme. Lancée par l'extrême gauche antimilitariste, elle fédère l'ensemble des milieux syndicalistes et socialistes, réussissant même à faire revivre un temps les grandes heures du dreyfusisme.

* L'affaire Aernoult/Rousset.
Un jeune ouvrier couvreur, Albert Aernoult,  est impliqué à l'automne 1905 dans une chasse aux "jaunes" lors de la grève des terrassiers de Romainville. On l'accuse en outre d'avoir commis des dégradations sur un chantier. Condamné à 10 mois de prison, il est incorporé à sa sortie de détention au 1er bataillon d'infanterie légère d'Afrique et se retrouve bientôt à la section de discipline de Djenan-El-Dar. Il y meurt le 2 juillet 1909, à 23 ans, des suites d'une "congestion cérébrale" selon les termes officiels. Or, quelques jours plus tard, Le Matin publie une lettre collective rédigée par un groupe de disciplinaires. Ces derniers y révèlent que Aernoult a en fait été la victime des sévices infligés par les chaouchs. Profitant de l'émotion soulevée, deux députés socialistes interpellent le ministre de la guerre à la Chambre qui leur oppose une fin de non recevoir.
L'affaire rebondit en 1910 à la suite de la condamnation par le conseil de guerre d'Oran à 5 ans de prison d'Emile Rousset, le disciplinaire qui a osé révélé l'assassinat d'Aernoult.
Dès lors, une vaste campagne antimilitariste le constitue en saint et martyr. Un comité de défense sociale se constitue pour "sauver Rousset" et hâter sa libération. Optant pour la provocation, il publie une affiche dans laquelle les 16 signataires  (anarchistes, syndicalistes et socialistes) fustigent l'armée. Le Parquet de la Seine porte aussitôt plainte pour "provocation au meurtre  et à la désobéissance". De nombreux dreyfusards et des députés socialistes (Jaurès, de Pressensé, Allemane) rallient le mouvement et acceptent de venir témoigner au procès. Des militants organisent conférences et débats, tandis que de nombreux articles reviennent sur l'enfer Biribi tout en réclamant la libération de Rousset et le rapatriement du corps d'Aernoult.


Dessin de Grandjouan pour le rapatriement du corps d'Aernoult: "Celle qui envoie crever en Afrique ses fils les plus pauvres et les plus déshérités n'est pas une mère, c'est une marâtre. A bas Biribi."


L'acquittement des 3 gradés accusés du meurtre d'Aernoult, la condamnation de Rousset pour un meurtre qui lui a été opportunément mis sur le dos par la hiérarchie militaire, relancent une dernière fois l'agitation. Finalement, en 1912, une ordonnance de non-lieu innocente définitivement Rousset. 
L'affaire aura duré 3 ans et mobilisé une part importante de l'opinion, outrée par le déni de justice. Les bagnes militaires sont, certes, brocardés par la presse antimilitariste, mais certainement pas supprimés. L'adoption d'une nouvelle "loi scélérate" qui alourdit la répression contre les antimilitaristes et le déclenchement de la Grande guerre contribuent même à remplir comme jamais Biribi.
Car, comme le note Vincent Duclert: "Le contexte de la remilitarisation et de la menace allemande rendait inadmissible toute réforme qui aurait pu être interprétée comme de l'antimilitarisme. [...] Le nationalisme justifiait le maintien d'un monde sans droit et sans morale dans la France civilisée, dissimulé de surcroît aux yeux des contemporains  par un refus de connaissance. "


Albert Londres dans un camp disciplinaire d'Afrique du Nord.


La dernière grande offensive contre les bagnes coloniaux est l’œuvre du plus célèbre des journalistes de l'entre-deux-guerres: Albert Londres. Dans un reportage dont il a le secret, Londres plonge une fois encore "la plume dans la plaie". La série, intitulée "A Biribi chez les pégriots", paraît dans Le Petit Parisien du 19 avril au 10 mai 1924, avant de sortir un peu plus tard en volume  sous un titre percutant, "Dante n'avait rien vu: Biribi". Son réquisitoire est sans appel, l'écho du reportage considérable. Relayés par la Ligue des droits de l'homme, les écrits de Londres contribuent à l'ouverture d'une commission d'inspection dans les établissements pénitentiaires d'Afrique du nord (1924). Le décret qui en découle ordonne la fermeture du pénitencier de Dar-Bel-Hamrit, mais il ne remet pas fondamentalement en cause ce système répressif. (4)



 
* "Biribi, c'est en Afrique".
Biribi est un non lieu, mais comme le chante Bruant: "Biribi, c'est en Afrique". Le système pénitentiaire mis en place se situe en effet en Afrique du nord et reste intimement lié à la politique coloniale de la France qui réclame une importante main d’œuvre. (5) 
Cette localisation lointaine est justifiée par "le désir d'exclusion, de relégation voire d'élimination." L'Algérie apparaît ainsi comme un moyen de se débarrasser des indésirables. L'éloignement constitue d'ailleurs en soi un châtiment.  D'aucuns considèrent que la relégation des condamnés permet de couper le fautif de son environnement traditionnel et escomptent la régénération des punis de l'armée par le travail, pensé comme un instrument d'amendement et de mise en valeur coloniale. En Algérie, les condamnés militaires, les hommes des bataillons sont astreints à des missions militaires telles que la construction de routes, de baraquements, l'extraction de pierres. Mais, un bon nombre de disciplinaires exécutent également des travaux agricoles pour le compte de colons, à moins qu'ils ne soient placés au service de petites entreprises ou de municipalités.
Les établissements pénitentiaires prescrivent 9 à 10 heures quotidiennes d'un travail collectif ingrat qui consiste bien souvent à casser des cailloux en plein soleil.
Dans un numéro de La Guerre sociale, on peut lire: "A Biribi c'est en Afrique... Ce premier vers de la lugubre et tragique chanson de Bruant résume tous nos griefs contre cet Enfer, comme il en résume toutes les horreurs et toutes les hontes. (...) [c'est] l'Afrique des chaouchs qui torturent pour se distraire, l'Afrique des territoires militaires où il n'y a pas d'opinion publique, pas de journaux, où le sabre est roi." L'isolement de certains camps permet en effet à quelques sous-officiers de perpétuer châtiments et supplices en dépit des interdictions officielles et de transformer ces lieux en zone de non-droit. L'éloignement et l'absence de tout contrôle extérieur leur permet d'agir en toute impunité comme en atteste un note du Bureau de la justice militaire datée de 1924:
"Livrés à eux-mêmes en des lieux inhospitaliers, (...) à l'abri des regards, (...) les sous-officiers surveillants se livrent malheureusement à des violences  et des abus de pouvoir regrettables vis-à-vis des détenus (privation de nourriture et de boisson, poucettes, crapaudine, tombeau, mise au silo, homme roué de coups). (...) Il faut dire que certains récit de M. Albert Londres ne sont point exagérés et que certains ateliers au fond du "bled" sont de véritables enfers."

Une des manières de résister dans cet univers de contrainte absolue passe par la pratique -interdite-, mais très répandue, des tatouages.



* "A Biribi, c'est là qu'on crève."
Des sources disparates (cf: paragraphe suivant) permettent d'entrapercevoir l'univers de Biribi. 
Violences et soumission deviennent la règle quotidienne, permettant de punir et contraindre ceux que l'armée considère comme des fautifs. Les multiples vexations et contraintes visent à humilier et briser l'individu qui ne peut arborer moustache ou barbe ni détenir d'argent. L'absence de permission, le contrôle du courrier, les privations de toute sorte, l'omniprésence des violences physiques, le travail harassant, les privations sexuelles, la situation sanitaire effroyable constituent autant de griefs exprimés par les "Biribis". 
Dans les chambrées, d'autres formes d'oppression  sont instaurées, par les détenus eux-mêmes. Ce sont les caïds qui font régner leur loi, celle du plus fort, imposant un strict partage des rôles dans les gourbis. Or, Dominique Kalifa souligne qu'à l'instar des " autres société carcérales, l'homosexualité constitue un recours et une issue. Au delà de l'assouvissement des besoins sexuels, elle est surtout un des modes d'organisation et de régulation de la société des hommes", imposant un strict partage des rôles. (6)
Au sommet de la hiérarchie sociale de Biribi règne donc les caïds, "les durs, les costauds, les fortiches, les mecs à la redresse qui force l'admiration du groupe." (D. Kalifa) 
La seconde catégorie identifiable "est constitué[e] des 'femmes' - des minots, des gironds - sexuellement dominées mais socialement protégées."
Enfin Dominique Kalifa identifie  "le monde des gonzesses, des 'goyeaux', des 'nénesses', des 'djèges' (...) violés chaque jour, victimes de la loi du muscle." Ce "troisième groupe, le plus sordide, est formé des souffre-douleur, de ceux qui ne se marient pas et qui passent de mains en mains, des prostitués aussi."



* « l’expérience sensible de Biribi ». 
Plusieurs sources permettent d'approcher l'expérience vécue par les soldats. Les rapports des médecins décrivent un état des lieux sanitaire épouvantable. Les duretés du climat, de la tâche à accomplir, les sévices subis, le manque d'alimentation brisent les corps et les esprits, quand ils ne transforment pas certains lieux en véritables mouroirs. La manque de soins aggrave encore la mortalité des bagnes.
Officiers, sous-officiers dépeignent pour leur part un univers effroyable. Mais, alors que les disciplinaires accusent l'institution de les corrompre dans ce "lazaret moral" qu'est Biribi, les gradés considèrent au contraire que la responsabilité de cette atmosphère délétère incombe aux comportements de ce "résidu des hommes tarés."
 Parmi ce rebuts irrécupérable de l'armée, d'aucuns distinguent les condamnés militaires - moins coupables à leurs yeux - des membres des compagnies coloniales.
Les conditions d'enfermement et de casernement aggravent la situation des hommes punis et placent les plus influençables sous la coupe des caïds qui font régner "l'esprit spécial de la pègre", transformant par exemple les Bataillons d'Afrique en une école du vice et de l'immoralité. La Loi de 1889 qui dirige toute une classe d'âge vers les casernes conduit vers les bagnes de nouveaux individus. Le Dr Combe constate: "Hier, ils étaient des apaches, des anarchistes, des professionnels de l'antimilitarisme et du vol, des dévoyés haineux de la société bourgeoise, des contempteurs de toute morale, des insoumis, des souteneurs, manieurs de 'surins' et faiseurs de 'merlingues'... Aujourd'hui ils sont soldats." Car dans cet "enfer militaire", ce sont de nouvelles lois - celles de la pègre - qui s'imposent.
Cette lecture s'accompagne de l'approche déterministe chère à Lombroso, inventeur du concept de "criminel-né". Plusieurs officiers considèrent ainsi les hommes de Biribi comme des dégénérés, des vicieux incorrigibles.

Les aliénistes pour leur part, décrivent  les névroses et maladies qui affectent les disciplinaires ("saharite", "névrose du sud"). Le Dr Graulle note par exemple; "Il [l'affaissement du sens moral] est dû à l'existence monotone menée dans ces bleds désertiques, où le lendemain n'est que l'éternel recommencement de la veille. Cette monotonie, augmentée d'un climat torride et débilitant, amène chez l'individu un fléchissement du tonus volontaire, un laisser-aller, aboutissant à la mélancolie et à l'aboulie."

La parole des détenus est plus rare car, comme l'explique Dominique Kalifa, "toute l'organisation de Biribi vise à ce que l'oubli recouvre à jamais l'expérience. [...]  En dépit des crâneries de quelques fiers-à-bras, c'est la soumission et la sujétion qui bornent d'emblée l'horizon quotidien à Biribi.





* Les représentations de Biribi.
Les différents discours évoqués précédemment nourrissent l'imaginaire de Biribi, puissamment relayés par les romans-feuilletons, reportages populaires et bien sûr par les chansons. 
En écho à la propagande antimilitariste et aux principaux scandales (affaire Aernoult/ Rousset), des chansons militantes voient le jour. Ainsi Gaston Couté crée Gloire à Rousset et dénonce les sévices endurés par les disciplinaires dans La chanson des silos. Montéhus, très populaire depuis la création de Gloire au 17è, compose plusieurs chansons hommages: Rêve de Rousset, La vengeance d'un camisard (7) , La tombe d'un camisard.
Dans une autre veine, les chansons "réalistes" ou "sociales", contribuent à forger une représentation très sombre de ces "bas-fonds" de l'armée. (8)
Aristide Bruant consacre ainsi plusieurs morceaux de son monumental répertoire aux hommes de Biribi (Les Joyeux, A Biribi, Aux Bat' d'Af'). Ces chansons sont caractéristiques des représentations de l'Afrique des bagnes du début du XXème siècle qui s'articulent autour de trois motifs principaux identifiés par Dominique Kalifa:  

- le chansonnier insiste d'abord sur le déchirement lié à l'exil, à l'origine d'un redoutable cafard.  Contraints de quitter leurs familles, ces hommes se languissent de leurs quartiers, des faubourgs des grandes villes françaises dont une majorité d'entre eux est originaire.

- Sous la plume de Bruant, l'Afrique de Biribi, c'est 'la terre maudite, la terre du bagne, de l'exil et des tortures' [...]. L'Afrique n'existe que par ses maux." Brisés par l'autoritarisme de sous-officiers sadiques, la morne existence des soldats ne se résume la plupart du temps qu'"à marner sans fin". 
Entre disciplinaires s'impose la loi des plus forts. Aussi, « La nuit, on entend hurler le mâle »,
Bref, le Biribi de Bruant est un lieu de perdition, dont on revient "sauvage, lâche et féroce". (9) 

- Enfin, en dépit des souffrances endurées, c'est bien le fatalisme qui domine. A Biribi, la forte tête "est obligé d'poser sa chique" et pour celui  qui "veut faire ses épates, c'est peau d'zébi".

* Conclusion.
Laissons le dernier mot à Dominique Kalifa, dont nous ne recommanderons jamais assez l'ouvrage (voir sources):  "Toutes ces figures se mêlent sans doute dans des destins obscurs et sinueux, où les responsabilités ne sont jamais univoques. Mais beaucoup de ces hommes n'ont eu d'autre issue que de s'enfoncer, de punition en punition, dans les cercles de la répression militaire, de 'tomber' de conseil de discipline en conseil de guerre. Condamnés à des peines disproportionnées et sans appel [...], ces hommes ont vécu l'arbitraire d'un travail éreintant, la suspicion permanente, la faim, les brimades, les coups et parfois les sévices infligés par des sous-officiers indignes. Beaucoup d'entre eux sont revenus de Biribi. D'autres ont été broyés par une machinerie sans merci, qui ne leur fit jamais de cadeaux."




Notes:
1. Durant cette période, ils "accueillent" 600 à 800 000 soldats.
2.  Ce terme turc signifie "fonctionnaire", mis devient bientôt synonyme de "bourreau".
3. L'affaire Dreyfus élargit encore le cadre de la contestation car ce crime judiciaire met en cause tout le dispositif de la justice militaire, en particulier les conseils de guerre.
4. Les témoignages, les reportages indignés et les campagnes de dénonciation de peines iniques (menées notamment par la ligue des droits de l'homme) pousse les autorités à quelques réformes. Ainsi, la loi sur la transportation disparait du Code pénal par décret-loi du Front populaire en 1938.
5. Citons Dominique Kalifa: "[...] l'Afrique (...) a donné aux corps spéciaux de l'armée française toute leur identité. Elle leur a donné un sens, celui de la réhabilitation par la conquête et la mise en valeur coloniale."
6. Bruant chant: "A Biribi c'est là qu'on râle qu'on râle en rut  / La nuit on entend hurler l'mâle qu'aurait pas cru / Qu'un jour y s'rait forcé d'connaître Mamzelle Bibi [avoir des relations homosexuelles] / Car tôt ou tard il faut en être à Biribi à Biribi"
7. Le "camisard" est un disciplinaire. 
8. Dominique Kalifa écrit:"Le registre le plus prolixe est cependant celui des chansons de rue et de barrières, où des voix cassées, tailladées ou brûlées entendent rendre compte de la grande déchirure du peuple. Maître du populisme montmartrois de la fin du XIXè siècle, Aristide Bruant s'empare très tôt de cette thématique qui s'accorde parfaitement avec le dolorisme à la fois pathétique et drolatique des chansons de bas-fonds.
9. La mise en place de l' ordre intérieur informel qui s'installe dans les gourbis s'alimente, sous la plume de Bruant, aux représentations des barrières et des bas-fonds.


Aristide Bruant: "A Biribi".
Y'en a qui font la mauvaise tête au régiment
Les tires-au- cul ils font la bête inutilement
Quand ils veulent plus faire l'exercice et tout l'fourbi
On les envoie faire leur service à Biribi à Biribi

A Biribi c'est en Afrique où qu'l'plus fort
L'est obligé d'poser sa chique [se tenir tranquille]
Et de faire le mort
Où que l'plus malin désespère de faire chibi [s'évader]
Car on peut jamais s'faire la paire à Biribi à Biribi

A Biribi c'est là qu'on marche faut pas flancher
Quand l'chaouch [le sous off'] crie "en avant marche" il faut marcher
Et quand on veut faire ses épates c'est peau d'zébi [quand on veut faire le malin, c'est en vain]
On vous met les fers aux quat' pattes à Biribi à Biribi

A Biribi c'est là qu'on crève de soif et d'faim
C'est là qu'il faut marner [travailler] sans trêve jusqu'à la fin
Le soir on pense à la famille sous le gourbi
On pleure encore quand on roupille à Biribi à Biribi

A Biribi c'est là qu'on râle qu'on râle en rut
La nuit on entend hurler l'mâle qu'aurait pas cru
Qu'un jour y s'rait forcé d'connaître Mamzelle Bibi [avoir des relations homosexuelles]
Car tôt ou tard il faut en être à Biribi à Biribi

On est sauvage, lâche et féroce quand on r'vient
Si par hasard on fait un gosse on se souvient
On aimerait mieux quand on s'rappelle c'qu'on subit
Voir son enfant à la Nouvelle qu'à Biribi qu'à Biribi


 

Sources: 
* Dominique Kalifa, "Biribi. Les bagnes coloniaux de l'armée française." Compilation de critiques de l'ouvrage ici.
 * Vincent Duclert: "La République imaginée (1870-1914)", Belin, 2012.
* Criminocorpus: 
- "La vie au bagne.
- "Adieu Cayenne ou l'imaginaire du bagne."
- "Le siècle des bagnes coloniaux."
* "1910: Meure Biribi! Sauvons Rousset.


Liens: 
- Le Blog de l'atelier de création libertaire évoque Biribi dans de nombreux posts.
- Autre morceau d'anthologie consacré aux bagnes: "les enfants de Cayenne".
- "Dans la rue". Recueil de chansons de Bruant. (PDF) [Du temps des cerises aux feuilles mortes]
- Un dictionnaire d'argot familier
- Il y a un siècle: "12 novembre 1909: L'enfer des bagnes militaires."
- Genepi Rennes: "Biribi, les bagnes coloniaux de l'armée française" de Dominique Kalifa.