vendredi 16 octobre 2015

Loca Virosque Cano (15): Orly

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la question du logement devient cruciale tant la situation en ce domaine est préoccupante. A l'aube des années 1950, le mal logement affecte un tiers des Français. Cette situation s'explique à la fois par les très nombreuses destruction au cours du conflit (1 million de logements) et parce que les efforts de reconstruction s'avèrent nettement insuffisants dans les années d'après-guerre. Entre 1945 et 1950, seuls 200 000 logements sont réalisés, alors même que le pays connaît un début de croissance démographique.
Or les logements existants manquent singulièrement de confort, leur équipement demeure très rudimentaire. En 1954, quatre habitations sur dix ne disposent pas de l' eau potable sur l'évier, 72% ne possèdent pas de W.C. intérieurs, 82% n'ont ni salle de bains ni douche. 
En région parisienne, le logement populaire souffre du surpeuplement. 65% des ménages ouvriers disposent de moins de 10m² par personne. Les taudis sont alors légions (on en dénombre 350 000 en 1959!).

 
L’État engage une véritable politique nationale de construction avant que l'abbé Pierre ne lance son appel en faveur des mal-logés sur les ondes de Radio Luxembourg, le 1er février 1954. Cet appel n'en contribue pas moins fortement à la prise en compte du problème du mal-logement. (1)


* "On dit caserne? C'est beaucoup plus une chartreuse."
Or, en dépit des premières réalisations, la pénurie de logements s'installe dans la durée. La demande de toits augmente sans cesse dans le contexte du baby boom. A cette croissance démographique soutenue s'ajoute le développement industriel qui caractérise le début des Trente Glorieuses.  Par conséquent, l'exode rural amorcé au XIXème siècle s'accélère et s'achève. Enfin, l'arrivée de près d'un million de "rapatriés d'Algérie" en 1962, constitue un autre défi de taille pour les pouvoirs publics. Tous ces éléments expliquent l'engagement de la France dans un énorme programme de construction de logements collectifs auxquels on a donné le nom de "grands ensembles". (2)

A la tête du ministère de la Reconstruction et de l'urbanisme de septembre 1948 à janvier 1953, Eugène Claudius-Petit incarne mieux que quiconque la politique du logement de l'après-guerre. Considérant qu'il faut construire et plus seulement rebâtir l'existant, le ministre propose un programme de construction de 100 000 logements annuels dont une part substantiel (40% des logements neufs) bénéficie d'un financement public (secteur dit "aidé"). En avril 1953, Pierre Courant - successeur de Claudius-Petit - lance un plan de construction ambitieux prévoyant la sortie de terre de 240 000 logements par an. "Pour la première fois les aspects fonciers, financiers et techniques sont pris en compte simultanément." [Zancarini-Fournel & Delacroix] Au total cela représente un million de logements construits entre 1953 et 1963. 
Cette politique volontariste de construction de logements sociaux (3) s'appuie sur des organismes spécifiques (la Caisse des dépôts et consignations et la Société Centrale Immobilière de la Caisse des dépôts, filiale technique de la précédente) et sur de nouveaux mécanismes de financement avec la mise en place du 1% patronal, en 1953 (4).
En août 1957, le vote d'une loi-cadre prévoit la construction de 300 000 logements sur cinq ans (première mouture de la loi de décembre 1958 sur les zones à urbaniser en priorité).
 Compte tenu de l'ampleur de la pénurie, il fallait construire vite et à bon marché ce qui décida les pouvoirs publics à opter pour l'habitat collectif et le béton. Le choix du logement collectif devait aussi permettre à l’État de mieux peser sur les décisions en matière d'aménagement du territoire. 

Au delà de leur grande diversité, les grands ensembles possèdent un certain nombre de traits caractéristiques communs: des barres et des tours intégrées dans des plans géométriques traversés et délimités par des avenues et des rues perpendiculaires. Ils prennent place dans des zones éloignées des centre-ville, là où le coût des terrains reste accessible.

Eugène Claudius-Petit et Le Corbusier devant le chantier de la Maison de la Culture à Firminy. [vers 1957] Dans un discours prononcé en 1952, le ministre de la construction  déclare:" On dit caserne? C'est beaucoup plus une chartreuse. Il n'y a pas de bruit, il n'y aura pas de bruit. Il y aura l'intimité des foyers, totalement accordée aux habitants de cette cité. On a dit obscurité? Ces appartements sont baignés de lumière. Et nous bâtissons pour que les hommes vivent mieux dans leurs cellules primitives, dans la famille, afin que le foyer soit abrité vraiment, et profite des joies essentielles que sont: le soleil, l'espace, la verdure... Nous voulons ramener la nature au milieu de la cité. C'est la volonté des hommes de notre temps de ne pas accepter d'être enfermés toute la vie dans une muraille de pierres."
* "un très chouette appartement"
Dans un premier temps, les grands ensembles sont présentés comme "le fleuron de la modernité urbaine". Tenants d'une "idéologie moderniste hygiéniste, rationalisatrice et 'anti-pavillonnaire'" [Zancarini-Fournel & Delacroix], leurs défenseurs les conçoivent comme un" espace égalitaire" où régnerait quiétude et harmonie.
Du côté des habitants, les témoignages des "pionniers" des grands ensembles semblent confirmer qu'ils gardent un bon souvenir de leur installation dans les grands ensembles. Il faut se rappeler que les nouvelles constructions améliorent incontestablement les conditions de vie. Plus propres et plus vastes, le nouveaux appartements remplacent avantageusement les logements populaires vétustes des centres-villes, rendant accessibles à leurs habitants le confort moderne (sanitaires et chauffage central). 
Deux habitants arrivés dans la cité des Courtillières, à Pantin, à la fin des années 1950 se souviennent ainsi de leur installation: 
"- ça a été une découverte pour moi les Courtillières, la verdure, si près de Paris, c'était le miracle pour nous. [Jusque là] on était dans une pièce, quatre, sans eau et sans écoulement. Donc quand on est arrivés ici avec mon frère on courait partout dans la "maison". D'abord c'était immense, la première fois qu'on a visité, ça paraissait immense par rapport au 16 m² qu'on avait. Et ensuite... il y avait l'eau! Il y avait les toilettes. Tout ce qu'on avait pas connu jusque là. C'était un rêve.
- Je me rappelle de la première baignoire. C'était une baignoire sabot. (...) Nous, on était tellement contents d'avoir c't petite baignoire. (...) Le chauffage au sol, on ne voulait même pas dormir sur les lits, on mettait les paillasses par terre parce que c'était chaud. On avait pas l'habitude. Celui qui s'achète une villa avec une piscine, il n'est pas plus heureux que nous quand on est entrés dans ce HLM. Ça fait la même impression... Toute proportion gardée bien sûr..." [témoignages de deux habitants des Courtillières diffusés dans le documentaire "le bonheur est dans le béton" sur France 3 IDF]

Rapidement toutefois, les difficultés et défauts de conception apparaissent: problèmes d'insonorisation et d'isolation thermique, trop grande promiscuité avec le voisinage, augmentation des charges avec le renchérissement de l'énergie...
 A partir du début des années 1960, la composition sociologique des habitants des grands ensembles change. Les "pionniers", qui appartenaient surtout à une "petite classe moyenne" en phase d'ascension sociale, déménagent vers des zones pavillonnaires. Ils sont remplacés par des populations généralement plus pauvres composée d'ouvriers et de petits employés.  Le gouvernement renforce au même moment"son offre de logement pour les familles les plus modeste et défavorisée. Cette politique d'homogénéisation sociale des HLM est sans doute un des facteurs qui expliquent que se développe dans les grands ensembles, à partir des années 1960, un sentiment de relégation sociale." [Zancarini-Fournel & Delacroix p488] (5) Appelées pour reconstruire le pays, les populations immigrées ne bénéficient, quant à elles, d'aucune politique du logement et ne sont donc guère concernées par les grands ensembles. "Trop souvent, les ouvriers étrangers qui bâtissent pour les autres n'ont d'autre logement que l'abri en tôle ou en planches", peut-on lire dans Le Monde du 15 février 1967. De fait, ces travailleurs habitent où ils le peuvent, c'est-à-dire dans les bidonvilles, "hôtels meublés", "garnis" et foyers. Ce n'est qu'avec la résorption (partielle) des bidonvilles et la nécessité du relogement au début des années 1970, que les populations immigrées bénéficient enfin d'un accès au logement social.


* "véritables murailles de béton"
 Dès la fin des années 1950 - et alors même que les grands ensembles sont en cours de réalisation - des débats s'engagent sur la qualité de vie dans ces nouveaux logements collectifs. En 1957, une commission se penche sur "les problèmes de la vie dans les grands ensembles d'habitation", afin d'éviter que ces derniers ne deviennent un échec humain et pour offrir les meilleures conditions d'une vie possibles à leurs habitants.
Désormais les nouvelles réalisations font l'objet de vives critiques. Émanant principalement d'architectes, de sociologues et des milieux médicaux; elles rencontrent un écho certain dans les médias. En janvier 1960, le Figaro considère les grands ensembles comme "un univers concentrationnaire". La même année, en décembre, un journaliste du Parisien libéré envisage Sarcelles comme une "géométrie glacée de blocs livides"!
Les critiques émanent bientôt du monde politique. Pierre Sudreau, commissaire à la construction et à l’urbanisme pour la région parisienne, puis ministre évoque "certains grands immeubles, véritables murailles de béton, longs de plusieurs centaines de mètres, hauts de plus de douze étages [qui] annihilent le côté humain de la construction", dans un entretien accordé au Figaro littéraire en 1959.


Dans les années 1960, les grands ensembles font partie du paysage de nombreuses périphéries urbaines et particulièrement de Paris: construction de Sarcelles à partir de 1955, les Bleuets à Créteil (1959-1962); la Pierre Collinet à Meaux (1958-1963), Les Grandes-Terres à Marly-le-Roi (1955-1958); le Haut-du-Lièvre à Nancy (1956-1962), les Courtilières à Pantin (1955-1960). Ici le Val Fourré à Mantes la Jolie dont la construction débute en 1959.



* "Escalier C bloc 21"
Les promesses ne résistent pas au temps. Construits au moindre coût, les logements aérés et lumineux se détériorent. "Ce qui semblait merveilleux sous les crayons des architectes n'est plus aussi vivable que prévu. Le tout béton connait ses dérives." La déception est donc à la hauteur des attentes.
 A cet égard, l'ironie douce amère du dimanche à Orly de Gilbert Bécaud, chanson beaucoup moins innocente qu'il n'y paraît, est tout à fait symptomatique. Le morceau date de 1963, alors même que les premiers grands ensembles sont sortis de terre depuis peu. Les paroles de Delanoë décrivent à merveille les sentiments ambivalents des premiers résidents des grands ensembles. Certes "c'est un très chouette appartement" qui dispose du "confort au maximum" avec "un ascenseur et un´ sall´ de bain", mais aussi "la télé, le téléphone"...
Autant d'objets caractéristiques de cette nouvelle société de consommation qui donnent l'illusion de la liberté, mais l'illusion seulement... Toutes ces "Choses" dont Georges Pérec souligne la vacuité dans son livre à succès.
Le jeune homme de la chanson cherche à échapper à cet univers étriqué, ces appartements sans âme et standardisés, situés en banlieue, assez près de Paris pour l'apercevoir "au lointain", mais trop loin pour s'y rendre aisément. Aussi, pour s'évader loin de "l'escalier 6 bloc 21", le garçon part admirer sur les terrasses d'Orly les caravelles et les premiers avions à réaction. Tout juste inauguré (en 1961), l'aéroport incarne alors la modernité, un lieu d'évasion - par procuration certes -, mais un lieu qui permet de se changer les idées. Les avions s'envolent et strient les cieux de leurs silhouettes effilées. Regardant par les hublots de ces oiseaux métalliques, le jeune homme imagine le ridicule bloc 21, minuscule, enfoncé dan la glaise. ["Un jour, de là-haut, le bloc vingt et un / Ne sera qu´un tout petit point."]
L'aéroport offre du rêve au jeune homme, loin de l'appartement et de ses parents, déjà confits dans leurs petites habitudes de vieux. [Le dimanche, ma mère fait du rangement / Pendant que mon père, à la télé, / Regarde les sports religieusement] Bien conscient de l'étroitesse de cet avenir dans le très "chouette appartement / Que [son] père, si tout marche bien, / aura payé en moins de vingt ans", le fils préfère imaginer un départ vers l'ailleurs, loin de son train-train quotidien, de l'atroce métro-boulot-dodo, quand, " à sept heures vingt-cinq, tous les matins", Nicole et lui prennent le métro.


 Conclusion: 
Au total, les grands ensembles ont permis de résoudre en partie la crise du logement d'après-guerre. (5) On est passé de 14 millions de logements en 1954 (pour 43 millions d'habitants) à 21 millions en 1975 (pour 53 M d'hb). A cette date, presque tous ces logements disposent de l'eau courante, 3 sur 4 de W.C. intérieurs, 7 sur 10 d'une salle de bains...
Il n'en demeure pas moins que ces grands ensembles ne "sont pas parvenus à incarner pleinement le volet 'logement' de la société des Trente Glorieuses" (Thibault Tellier cité par Zancharini). La modernité sociale qu'ils étaient censés incarner n'est pas au rendez-vous. Les grands ensembles ont notamment buté sur le processus d'individualisation et plus profondément peut-être sur la révolution culturelle silencieuse d'un "individualisme" caractérisé par la quête de l'épanouissement et qu'illustrerait à sa manière la montée en puissance de la 'société des loisirs'." [cf: Zancarini-Fournel et Delacroix]

Merci à Pierre...



Dimanche à Orly 

- Paroles: Pierre Delanoë - Musique: Gilbert Bécaud - 1963

A l´escalier 6, bloc 21,
J´habite un très chouette appartement
Que mon père, si tout marche bien,
Aura payé en moins de vingt ans.
On a le confort au maximum,
Un ascenseur et un´ sall´ de bain.
On a la télé, le téléphone
Et la vue sur Paris, au lointain.
Le dimanche, ma mère fait du rangement
Pendant que mon père, à la télé,
Regarde les sports religieusement
Et moi j´en profit´ pour m´en aller.


Je m´en vais l´ dimanche à Orly.
Sur l´aéroport, on voit s´envoler
Des avions pour tous les pays.
Pour l´après-midi… J´ai de quoi rêver.
Je me sens des fourmis dans les idées
Quand je rentre chez moi la nuit tombée.


A sept heures vingt-cinq, tous les matins,
Nicole et moi, on prend le métro.
Comme on dort encore, on n´se dit rien
Et chacun s´en va vers ses travaux.
Quand le soir je retrouve mon lit,
J´entends les Bœings chanter là-haut.
Je les aime, mes oiseaux de nuit,
Et j´irai les retrouver bientôt.


Oui j´irai dimanche à Orly.
Sur l´aéroport, on voit s´envoler
Des avions pour tous les pays.
Pour toute une vie… Y a de quoi rêver.
Un jour, de là-haut, le bloc vingt et un
Ne sera qu´un tout petit point.



Notes
1. 1. A la suite de cet appel, le gouvernement adopte un programme de 12 000 logements en cités d'urgence.
2. L'expression est véritablement utilisée pour la première fois dans la circulaire Guichard de 1973 qui met un terme au programme de construction des grands ensembles pour privilégier le logement individuel!
3. La moitié des nouveaux logements construits sont des HLM (habitations à loyer modéré). Continuation d'une politique de l'entre-deux-guerres (loi Sarraut de 1928 sur les HBM).
4. 1% des salaires doivent être versés pour l'investissement dans le logement social; le patronat est ainsi associé aux politiques publiques de logement.  
5. même si en 1965 leur population ne représente que 2% de la population totale.  

Sources et liens:
- S. Zancarini-Fournel, C. Delacroix: "Histoire de France 1945-2005", éditions Belin, 2010.
- Panique au Mangin Palac: "tu es banlieue".
- La construction des grands ensembles de banlieues: l'exemple de Sarcelles (INA).
- Entretien avec Thibault Tellier.
- Les grands ensembles. 50 ans d'une politique fiction française.
- Libération: "Au lieu de 'l'homme nouveau', on récolta la haine."
- Libération: "Le grand ensemble peut faire du grand et de l'ensemble."
- Libération: "Le documentaire "le bonheur est dans le béton."
- France 3: Doc 24: "Le bonheur est dans le béton.
- Les grands ensembles: de la ville moderne à la ville durable. (pdf)
- Gilbert Bécaud et son ode à l'aéroport d'Orly.
- Les grands ensembles en images
- Ressources intéressantes sur le site du Musée de l'histoire de l'immigration

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