mardi 31 mai 2016

310. Ben Harper: "Like a King" (1994)

Au lendemain de l'effondrement de l'URSS et de la démonstration militaire de la guerre du Golfe, les Etats-Unis de George Bush semblent à leur apogée. Au même moment pourtant, les terribles problèmes socio-économiques qui affectent les quartiers pauvres du pays manquent de faire vaciller l'hyperpuissance. L'épicentre des soulèvements se situe à Los Angeles où une banale intervention des forces de l'ordre met en lumière les relations exécrables de la police avec les habitants des ghettos sur fond d'affrontements multi-ethniques.


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Le 3 mars 1991, à Lake view Terrace au nord-est de Los Angeles, Glen (Rodney) King rentre chez lui en voiture avec deux amis. Tous trois viennent de partager quelques bières devant un match de basket. En excès de vitesse, le jeune Afro-américain de 26 ans est pris en chasse par une voiture de la LAPD (Los Angeles Police Department). Les policiers font signe au conducteur de se garer, mais celui-ci accélère. Une course-poursuite s'engage. (1)
Après avoir roulé à tombeau ouvert pendant dix kilomètres, King finit par s'arrêter. En quelques secondes, trois voitures de police et un hélicoptère sont sur les lieux. Le chauffeur, qui n'accepte de sortir de son véhicule que sous la menace d'une arme, se débat. C'est alors que le sergent Stacey Koon sort son taser et neutralise l'homme. Lorsque ce dernier tente de se relever, d'autres agents sortent leur matraque et le rouent de coups. L'affaire en serait restée là si George Holiday n'avait filmé la scène. L'homme raconte: "j'étais dans ma salle à manger. J'ai pris ma caméra et je me suis précipité au balcon. Le temps que j'arrive, ils étaient déjà en train de frapper le mec et à chaque fois qu'il essayait de se relever, il prenait un coup de matraque."


 
* Le tabassage de Rodney King.
L'image a beau être floue, on n'en distingue pas moins une scène difficilement supportable.  Une pluie de coups de pieds et de matraques s'abattent sur le jeune homme à terre. Les policiers forment un arc de cercle, frappent ou observent la scène, impassibles. Au total, ce sont cinquante-six coups de matraques, de coups de pieds qui pleuvent sur Rodney King. 
Le surlendemain, Holidays confie sa cassette à une chaîne locale quicide d'en diffuser une minute, avant que CNN n'en fasse de même quelques heures plus tard. Dès lors, la bastonnade de King fait le tour du monde et suscite une très vive émotion.  Un débat national s'ouvre sur les brutalités policières et l'injustice raciale. L'affaire Rodney King devient l'étendard des injustices subies par les Noirs face à la police blanche.
Toutes les charges retenues contre Rodney King sont rapidement abandonnées. Au contraire, 4 policiers sont poursuivis pour agression et usage excessif de la force. Très attendu, leur procès s'ouvre le 29 avril 1992 - un an après les faits - à Simi Valley, petite commune du nord de Los Angeles du comté de Ventura. Compte tenu de la tension qui entoure l'affaire, le choix d'organiser le procès dans cette banlieue à majorité blanche est censé permettre le déroulement serein des débats. Sur les 12 jurés, il y a 10 blancs, une asiatique, un latino, mais aucun noir.

* "Pas de justice, pas de paix."
D'emblée, les Américains se passionnent pour les débats diffusés à la télévision. Au cours des débats, les avocats de la défense s'emploient à démonter la vidéo et multiplient les arguties. Selon eux, il faut tenir compte de l'agressivité de Rodney King, de sa conduite en état d'ébriété, de la course-poursuite à laquelle il contraignit les policiers, enfin de ses antécédents judiciaires.
Après un mois de débat, les jurés annoncent leur verdict: "Au nom du jury populaire et  des pouvoirs qui nous sont délivrés, nous déclarons que l'accusé ici présent, Stacey C. Koon, n'est pas coupable du crime d'agression et des blessures qui lui sont reprochés, en particulier celui d'avoir utilisé une arme. Il n'y a pas de violation du code de la police dans le cadre de cette intervention pour trouble à l'ordre public. Signé par la Cour le 29 avril 1992."
La sentence sonne comme un affront. En dépit de preuves irréfutables, les jurés ont décidé d'acquitter les accusés! Le verdict fait l'effet d'une bombe et provoque aussitôt de violentes réactions. 
A l'entrée du palais de justice, des manifestants excédés brandissent des pancartes sur lesquelles le mot "Shame!" a été tracé. Devant le siège du LAPD, un groupe de protestataires dont les rangs grossissent rapidement scandent des slogans vengeurs: "Pas de justice, pas de paix". Un kiosque a journaux est incendié, puis des voitures. 
Une très vive tension s'installe dans toute la ville, en particulier dans South Central, l'immense ghetto noir de Los Angeles. L'angle des avenues Florence et Normandy devient l'épicentre d'incidents qui se répandent comme une traînée de poudres. Des cocktails Molotov sont envoyés sur les bâtiments, des boutiques sont assaillies, les pillages commencent. Des centaines de personnes pénètrent dans les magasins pour voler de la nourriture, de l'électroménager, des vêtements. En deux heures à peine, près de deux cents incendies sont déclarés et lorsque les pompiers arrivent pour les éteindre, ils se font attaquer. Totalement dépassées, les forces de l'ordre doivent céder le terrain aux membres des principaux gangs de la ville (Bloods ou Crisps).

 
Un camion conduit par un blanc (Reginald Denny) qui passe dans le quartier de South Central est pris d'assaut. Le conducteur est extirpé de son véhicule et roué de coups avec une violence extrême. La scène est filmée depuis les hélicoptères des chaînes de télé. La violence de l'agression fait immédiatement penser à la violence de la vidéo du tabassage de Rodney King. Deux images qui se répondent en écho pour illustrer ce déchaînement collectif.

Quelques heures après le déclenchement des violences et en dépit de l'instauration d'un couvre feu, de l'envoi de 2000 soldats de la garde nationale de Californie, les émeutes se poursuivent et s'amplifient. De nouveaux quartiers sont touchés à l'instar de West-side, Pasadena ou Compton. Progressivement la paralysie gagne la métropole: les services de bus ne sont plus assurés, les écoles fermées, les rencontres sportives ajournées... Au cours de la nuit, les émeutes concernent désormais près de la moitié de Los Angeles. Les violences se propagent même à d'autres villes, notamment San Francisco, Atlanta, Las Vegas. (2)


Le 1er mai, au troisième jour des émeutes, la situation devient critique. Plusieurs initiatives sont prises pour tenter de ramener le calme: 

- Une grande marche pacifique pour appeler à la fin des révoltes est organisée. 
- Dans ses prêches, le pasteur Cecil Murray ne condamne pas la violence émeutière, mais exhorte les fidèles à exprimer colère et tristesse par des chants et des prières. 
- Au bord des larmes, la voix tremblante, Rodney King lui-même s'exprime:"Je voudrais juste vous dire: ne pourrait-on pas s'entendre? Arrêtez de rendre la vie des personnes âgées et des enfants si dure."
Face aux événements, le pouvoir fédéral, surpris par l'ampleur et la spontanéité de l'insurrection,  tergiverse. Après deux jours et deux nuits d'affrontements, George Bush se décide enfin à réagir. Le président confie le dossier Colin Powel, le chef de l'état-major inter-armée. Décision est prise d'envoyer les marines. Au total, si on additionne policiers, gardes nationaux, marines, ce sont au total 20 000 hommes qui sont déployés dans la grande ville californienne. Plus que jamais, Los Angeles semble en état de siège.  Ce n'est qu'à ce prix, qu'après six jours d'émeutes, la situation s'apaise enfin, le 4 mai. Les pillages, incendies, échanges de tirs se réduisent au fil des heures, mais les stigmates de la crise restent encore bien visibles.
Au total, les émeutes provoquent la mort d'une cinquantaine de personnes (tuées par balles, dont une dizaine par la police), surtout des hommes entre 18 et 45 ans, latinos ou afro-américains. Plus de 2000 blessés sont à déplorer, enfin des milliers de bâtiments sont détruits. L'ensemble des dégâts matériels avoisinerait le milliard de dollars. 




* Les raisons profondes des émeutes.
 Les émeutes ne peuvent être réduites à une simple réaction épidermique à un jugement inique (celui de Rodney King), mais traduisent plus profondément la détérioration de la situation sociale des quartiers pauvres de Los Angeles. La disparition de l'emploi industriel provoque un fort chômage, une explosion de la criminalité. L'essor du commerce de la drogue procure rapidement de l'argent mais s'accompagne de la spectaculaire violence des gangs qui se disputent les territoires de la drogue.
Interrogés lors des insurrection, les habitants du ghetto traduisent le malaise social des jeunes émeutiers. "C'est la seule façon qu'ils ont de s'exprimer avec leur violence, leur colère. Et tant qu'on aura pas amélioré les infrastructures avec des écoles pour les instruire, tant qu'on ne les traitera pas avec justice, ça continuera." 
La fraction de la classe moyenne noire qui peut partir quitte le ghetto. La population noire la plus pauvre est donc isolée dans des quartiers en voie d'abandon. La suppression des aides sociales sous les présidences républicaines (Reagan, Bush) accentue l'isolement social et les difficultés des populations les plus pauvres.


La crise de Los Angeles met encore en évidence les vives tensions inter-ethniques qui traversent les quartiers. Un double mouvement migratoire entraîne ainsi de profonds bouleversements démographiques à South Central. A compter des années 1970, l'installation de migrants latino-américains, principalement originaires d'Amérique centrale et sans-papiers, représentent une main d’œuvre bon marché. Pour les Afro-américains, ces nouveaux venus constituent une concurrence dans l'accès aux emplois. Les rivalités entre les deux groupes se traduisent alors parfois par une guerre entre gangs se disputant les territoire du commerce de la drogue. 
Au cours de la décennie suivante, l'arrivée de migrants coréens qui rachètent épiceries et commerces locaux suscite de vives tensions autour de la possession des commerces. (3) 

Aussi, bien avant le déclenchement du soulèvement à South Central, de vives tensions compliquent la cohabitation entre ces trois communautés. Les émeutiers, qui sont principalement des Afro-américains et des Latinos, s'en prennent avant tout aux magasins tenus par des Américains d'origine coréenne.
L'arrivée des populations hispaniques et asiatiques a relativisé la place de la population noire; cette situation engendrant une vive concurrence entre minorités défavorisées dans l'accès aux ressources économiques ou à la représentation politique locale.


* Les conséquences, immédiates ou lointaines, des émeutes
Les émeutes éclatent en mai 1992 alors que la campagne électorale pour les présidentielles du mois de novembre bat son plein. Grand favori du scrutin, le président républicain sortant George Bush, affronte le jeune gouverneur de l'Arkansas, le démocrate Bill Clinton. 
L'explosion des émeutes place au cœur des débats les questions sociales et le problème des minorités, jusque là totalement absents des discussions. Après de nombreux atermoiements, Bush se rend à Los Angeles le 7 mai, deux jours après son rival démocrate.  Le président insiste sur le maintien de l'ordre, la répression (4) et annonce le déblocage d'aides d'urgence s'élevant à 600 millions de dollars. Déclarée zone sinistrée, la ville se voit allouer des aides spécifiques à la reconstruction.  Deux des quatre agents de police responsables du tabassage de King sont rejugés et condamnés à deux ans de prisons. Daryl Gates, le chef de la LAPD est mis à pied et remplacé par Willy Williams, un Afro-américain réputé pour avoir rétabli le dialogue entre la police et la communauté noire de Philadelphie. En parallèle, une commission se charge d'enquêter sur la police de Los Angeles.



* "The day the niggaz took over."
Les événements suscitent une véritable onde de choc dans l'ensemble de la société américaine, en particulier chez les musiciens.    
Avant même le surgissement du soulèvement, les principaux représentants du gangsta rap - dont LA est le berceau - dépeignent dans leurs morceaux les difficultés économiques et sociales du ghetto, les conflits interethniques, la guerre des gangs ou/et les violences policières.
Sur le premier album de Niggaz With Attitude (NWA), Straight Outta Compton en 1988, le titre"Fuck tha police" fustige déjà la stratégie agressive de Daryl Gates, le chef du LAPD
Dans Black Korea (1991), un titre menaçant et empreint de racisme, Ice Cube évoque le conflit entre les Afro-américains et les Coréens de LA. "Alors respecte le poing
noir, / ou on brulera ta boutique jusqu’à ce qu’il n’en reste que de la poussière / et
ensuite on se reverra ! / Car vous ne pouvez pas changer le ghetto en une Corée
noire.
"


Sans surprise, les émeutes deviennent le sujet de nombreux rap. Fin 1992, alors que LA peine à se remettre des émeutes, Dr Dre sort son album The Chronic sur lequel figure "the day the niggaz took over" ("le jour où les nègres ont pris le contrôle"). On y entend la voix de reporters au moment des émeutes et le bruit des hélicoptères survolant les quartiers en feu. "Je ne cherche pas la paix, je ne suis pas Rodney King / (...) Il y a des émeutes à Compton, il y a des émeutes à Long Beach / Il y a des émeutes à Los Angeles parce qu'ils ne veulent pas vraiment comprendre / Des négros commencent à piller et la police commence à tirer (...) Bloods et Crips dans la même équipe / Avec l'aide des négros et des latinos, il est temps de piller et d'assaillir (...) La police a la gâchette facile, elle n'aime pas les négros. "
En novembre 1992, dans The Predator, Ice Cube énumère les noms des quatre policiers  de l'affaire King et lance le rageur "no justice, no peace".
Avec sa formation rap-metal Boundy Count, Ice-T publie en mars 1992 le sulfureux Cop Killer. "Mon fusil à pompe est chargé (...) / Je vais démolir quelques flics / Je vais réduire quelques flics en poussière." Plus loin, il fait même référence à Rodney King et Daryl Gates: "J'emmerde la police pour Daryl Gates / J'emmerde la police pour Rodney King". Devant le tollé provoqué, l'album doit être retiré de la vente et l'album ne pourra ressortir que dans une version expurgée.
 
Dans un registre pop nettement plus apaisé, mais néanmoins incisif, Ben Harper s'inspire des événements de Los Angeles pour sa chanson « Like a King ». Se référant au combat pour les droits civiques et à Martin Luther King l'auteur y délivre un constat pessimiste sur la situation de la population noire américaine toujours frappée par l'injustice et le racisme.


 
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Les émeutes de Los Angeles mettent en évidence l'abandon des ghettos américains dans lesquels n'existe plus aucune mixité sociale ainsi que l'acuité des tensions raciales et sociales qui traversent toujours la société américaine
Grâce à son fort dynamisme économique, Los Angeles parvient certes à rebondir rapidement à la différence de Detroit par exemple. Poour autant les stigmates de la crise resteront visibles encore longtemps.



Ben Harper: "Like a king" (1994)
Well Martin's dream / Has become Rodney's worst nightmare / Can't walk the streets / To them we are fair game / Our lives don't mean a thing / Like a king, like a king, like a king / 
Rodney King, Rodney King, Rodney King / Like a king, like a king, like a king / How I wish you could hep us Dr King.

Le rêve de Martin / est devenu le pire cauchemar de Rodney / On ne peut plus marcher dans les rues / Pour eux, nous ne sommes que des proies / Nos vies ne signifient rien pour eux / Comme un roi, comme un roi, comme un roi / Rodney King, Rodney King, Rodney King / Comme j'aimerais que vous puissiez nous aider Docteur King. 

Make sure it's filmed, shown on national T.V. / They'll have no mercy. / A legal lynch mob like the days strung up from the tree. / The L.A.P.D.

Assurez-vous que ce soit filmé, / Montré à la télévision nationale. Ils n'auront aucune pitié. / Un lynchage légal organisé, Comme aux jours où l'on pendait haut et court. / La police de Los Angeles. 

 So if you catch yourself thinking it has changed / for the best you better second guess cause Martin's dream / has become Rodney's worst nightmare. 

Si vous vous prenez à penser que la situation s'est améliorée, /  Vous feriez mieux de vous raviser Parce que le rêve de Martin / Est devenu le pire cauchemar de Rodney)



Notes:
1. King, sans doute conscience d'être en état d'ébriété, a des antécédents judiciaires. Deux ans auparavant, il était en effet sous les verrous pour un braquage. Après douze mois en prison, il obtient sa liberté conditionnelle.
2. On redoute alors une contagion émeutière comparable à ce qui avait pu se produire au cours des années 1960 (Watts 1965, Detroit 1967).
3. Rodney King est emprisonné pour avoir braqué un de ces commerces et frappé le gérant.
4. Plus de 10 000 personnes sont arrêtées, la moitié est hispanique. Les tribunaux jugent à la chaîne et envoient les condamnés en prison. La plupart des personnes arrêtées ont un casier judiciaire vierge.  
 

 
Sources:
- Pap N'Diaye:"Les Noirs américains en marche pour l'égalité", Gallimard, 2009.
- Affaires sensibles (France Inter) avec Pap N'Diaye. 
- Valentine Garnier: "Les représentations des émeutes et leur appropriation dans la culture du ghetto aux Etats-Unis (1992-2015)", in  Bulletin de l'institut Pierre Renouvin n°43, 2016.
- E. Augris: Petite histoire du rap west-coast sur Samarra.
- Dorian Lynskey:"33 volutions par minute. Une histoire de la contestation en 33 chansons", vol.2, Payot et Rivages, 2012.
- Revue de presse internationale de Thomas Cluzel.  
- Le Monde: "Les émeutes de Los Angeles 20 ans après".
- Les amateurs du scoop.

Liens:
- Libération: "Los Angeles, dix ans après les émeutes". 
- Los Angeles Times: "The L.A. Riots: 24 years later."

2 commentaires:

Entre les Oreilles a dit…

"No Justice, no peace" est aussi dans le refrain du dernier morceau de Prince, Baltimore

Un Prince engagé
Dror, The Dissident, le 5 mai 2016
http://the-dissident.eu/10558/un-prince-engage

Julien blottiere a dit…

Merci Dror.
Je viens de lire avec intérêt l'article et, en effet, cette dimension de l’œuvre "princienne" m'avait totalement échappée... Merci aussi pour la découverte du site (the dissident) que je ne connaissais pas.

J.