mercredi 27 septembre 2017

Chansons anarchistes 1/4: "La Ravachole"



L'anarchisme est une théorie politique qui réclame l'abolition définitive de toute forme d'autorité, laquelle ne vise pour les libertaires qu'à assurer la puissance de quelques privilégiés. Au cours du dernier tiers du XIXème siècle, les épouvantables conditions d'existence du monde ouvrier nourrissent le succès de l'anarchisme. Instabilité économique, épuisement physique et chômage sont alors le lot quotidien du prolétariat. Cette situation intolérable conduit les partisans de l'anarchisme à imaginer un monde différent, plus juste; un monde organisé sans autorité politique (l'Etat), économique (le capital), ou morale (la religion). Pour les libertaires, l'anarchie n'est pas désordre puisqu'elle propose d'organiser la société différemment.
Les deux premiers grands théoriciens de l'anarchisme sont Pierre-Joseph Proudhon et Mikhaïl Bakounine. Le premier défend avec ténacité les concepts de mutuellisme et d'autogestion, basés sur une réciprocité désintéressée et la solidarité. Il défend également le fédéralisme, un mode d'organisation sociale qui a pour but d'accroître l'entraide entre des individus et des groupes d'individus tout en préservant leur autonomie, sans passer par un pouvoir étatique. Pour Bakounine, les moyens de production (terre, instruments de travail) doivent devenir propriété collective de la société, laquelle doit s'organiser sur la base d'un accord librement consenti par tous et non sous les ordres d'une puissance supérieure. En cela, il s'oppose aux théories de Marx. Alors que les idées anarchistes apparaissent dans les statuts de la Ière Internationale (Association internationale des travailleurs) en 1864, la rupture avec les socialistes intervient en 1872, lors du congrès de La Haye, tandis que les objectifs et les méthodes de l'anarchie sont précisées cette même année au congrès de saint-Imier, dans le Jura suisse, un des principaux foyers de l'anarchie. 

Légende : « Ceux qui vivent de la mine. Ceux qui en crèvent. » By Unknown - Le Père Peinard, in Le Péril anarchiste, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=15558769
Plusieurs médias contribuent alors à la diffusion des idées anarchistes. Ainsi, une presse dynamique se développe, apportant une cohésion à la cause en tenant les compagnons informés des débats sur la théorie et la tactique. En 1892, on ne compte pas moins de 16 journaux anarchistes publiés en France.
- La Révolte de Jean Grave a un contenu intellectuel et relativement modéré.
- Hebdomadaire intellectuel, littéraire et artistique, l'en-dehors de Zo d'Axa cherche à convertir par l'ironie et le sarcasme.
- Le Père Peinard d’Émile Pouget tire son nom d'un cordonnier imaginaire au franc parler irrésistible. Grossier et antireligieux, Pouget utilise l'argot familier du petit peuple pour fustiger les "cléricochons" (prêtres), "les troubades" (soldats), "la républicanaille" (républicains) et les "bouffe-galette" (députés).
Les groupes anarchistes pullulent dans les quartiers populaires parisiens tels que Montmartre. Ils y partagent la butte avec les peintres, les écrivains, les artistes d'avant-garde dont certains partagent les idées libertaires (Paul Signac, Henri Toulouse-Lautrec, Camille Pissarro pour les seuls peintres).
Pour un grand nombre de militants, l'éducation du peuple reste l'enjeu capital pour parvenir à l'instauration d'une société anarchiste. Des écoles libertaires pour les plus jeunes, des "universités populaires" pour les adultes voient alors le jour. Or, "parmi les outils propagandistes utilisés par les compagnons pour mener à bien cette œuvre d'éducation du peuple ou de l'esprit des individus, la chanson occupe une place de choix."


 * La chanson anarchiste pour "décrasser les boyaux de la tête".
Selon Gaetano Manfredonia, l'importance accordée à la propagande chansonnière est immense. Aux yeux des théoriciens de l'anarchisme, les chansons ont de grandes vertus. Accessibles, elles permettent d'atteindre aisément les couches les plus défavorisées de la population. Elisée Reclus, qui cherche à "atteindre les paysans" par la chanson, affirme: "Ils aiment la chanson, ils la comprennent, ils s'en pénètrent... et se fichent des brochures didactiques." Il s'agit en outre d'un moyen d'expression dont le mode de production est en prise directe avec les aspirations populaires. Au cours des années 1880 et 1890 en effet, les auteurs de ces chansons sont souvent de simples militants qui s'adonnent à la composition sans pour autant en tirer un profit matériel quelconque. Ces très nombreuses chansons  accompagnent la plupart des manifestations publiques et privées des compagnons. 

La chanson telle que la conçoivent les libertaires vise à former les esprits, à "décrasser les boyaux de la tête" comme l'exprime Le Père Peinard. Ces productions constituent autant de prétextes pour vulgariser les rudiments de la doctrine ou des idéaux libertaires. Les grandes vertus éducatives attribuées à la chanson expliquent la place de choix que lui réserve les anarchistes dans leurs tentatives d'éducations libertaires. (1)

Aux yeux de nombreux anarchistes, la chanson est avant tout un art engagé et partisan. Pour le syndicaliste révolutionnaire Fernand Pelloutier, une chanson ne saurait être envisagée comme une production neutre ou purement individuelle. La chanson doit s'inscrire dans un but de propagande.  "Poètes et musiciens, lancez les strophes vibrantes qui éveilleront dans l'âme des humbles l'impatience de leur servage, et, aux heures trop fréquentes du découragement, renouvelleront l'ardeur des forts." Contre la société bourgeoise, Pelloutier exhorte les chansonniers libertaires à mener un véritable combat culturel afin d'éradiquer les chansons chauvines ou licencieuses, mais aussi le music hall et les "café-concert". (2)
Les chansons permettent encore de désigner les adversaires, de dénoncer "les maux provoqués par le capital, le militarisme, la politique et la religion pour exhorter tous les exploités à la révolte.
Enfin, le répertoire des chansons anarchistes s'étoffe et se diversifie au fil des événements, en particulier au cours de la vague d'attentats perpétrés en France de 1892 à 1894.
 
* La propagande par le fait.
La terrible répression de la Commune, en mai 1871, a décapité pour une décennie le mouvement anarchiste. Ceux qui échappent à l'exécution ou au bagne, optent pour l'exil, en Suisse notamment. L'intensité et la cruauté de la répression menée par le pouvoir "bourgeois" radicalisent les positions des jeunes libertaires dont certains renoncent à l'action collective, ainsi qu'à la propagande orale et écrite, jugées inefficaces. Certains optent pour la mise en œuvre d'actions violentes, envisagées comme des moyens de propagande plus "efficaces". Il convient désormais de "frapper par la terreur l'imagination des foules". On parle de "propagande par le fait". Dans un article paru en 1880 dans Le Révolté, Pierre Kropotkine considère que "notre action doit être la révolte permanente par la parole, par l'écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite ( ... ) Tout est bon pour nous qui n'est pas la légalité.
Pour certains, le passage à l'acte contribue à la sanctification, élève au rang de martyre. C'est le cas de du nihiliste russe Sergueï Netchaïev dont l'organisation terroriste La Volonté du peuple organise des assassinats de responsables politiques. 

Le Capital et le Travail, caricature anarchiste extraite du Père Peinard, et citée dans Le Péril anarchiste (Félix Dubois). See page for author [Public domain], via Wikimedia Commons
 
Le congrès international du 14 juillet 1881, réuni à Londres, reconnaît officiellement cette nouvelle stratégie. " En sortant du terrain légal, sur lequel on est généralement resté jusqu'aujourd'hui, pour porter notre action sur le terrain de l'illégalité qui est la seule voie menant à la Révolution, - il est nécessaire d'avoir recours à des moyens qui soient en conformité avec ce but. [...] Les sciences techniques et chimiques ayant déjà rendu des services à la cause révolutionnaire et étant appelées à en rendre encore de plus grands à l'avenir, le Congrès recommande aux organisations et individus faisant partie de l'Association Internationale des Travailleurs, de donner un grand poids à l'étude et aux applications de ces sciences comme moyen de défense et d'attaque.
Les principaux théoriciens et la majorité des militants anarchistes n'approuvent pourtant guère cette violence. Pour Jean Grave, Sébastien Faure ou Émile Pouget, c'est l'éducation des masses, la propagande pacifique et la pédagogie qui doivent assurer le triomphe des idées libertaires. (3)
 



* Dynamite.
La propagande par le fait s'inscrit dans le contexte de la seconde révolution industrielle.  L'invention d'explosifs permet désormais de commettre facilement des attentats meurtriers. C'est particulièrement le cas de la dynamite dont le chimiste Alfred Nobel dépose le brevet en 1867. Le nouveau produit trouve immédiatement un marché dans l'armée, les mines, la construction, l'industrie en général. Le potentiel destructeur de la dynamite n'échappe pas aux anarchistes dont certains se font les apôtres à l'instar du relieur allemand Johann Most. A partir des années 1880, la plupart des journaux anarchistes consacrent d'ailleurs des rubriques spéciales aux techniques de fabrication d'explosifs (dans Le Révoltéla RévolteL'en-dehorsLe Père Peinard). 
Plusieurs chansons anarchistes composées à l'époque vantent également les mérites des bombes en général et de la dynamite en particulier ("Dame Dynamite", la "polka dynamite"). En 1893, le compagnon Martenot envoie La Dynamite, une chanson explosive au journal L'Insurgé qui n'ose la publier...

Il est un produit merveilleux / expérimenté par la science. / Et qui pour nous les miséreux / fera naître l'indépendance. / Tant mieux s'il éclate parfois / en faisant beaucoup de victimes. / Chez nos ennemis les bourgeois / cela nous venge de leurs crimes. 
Placer une marmite / bourrée de dynamite. / Quelque soit la maison / en faisant explosion / la nouvelle ira vite. / Pour inspirer la terreur, / il n'y a rien de meilleur / que la dynamite.

Défendue par des intellectuels tels que Kropotkine, Louise Michel ou Paul Brousse, la propagande par le fait convainc également de jeunes déclassés venus de milieux très défavorisés. (4)

 * "Salut à toi le Ravachol.
Ravachol, de son vrai nom Francis Claudius Koenigstein, est très tôt confronté à la misère. Ouvrier teinturier dans la région stéphanoise, il doit subvenir avec son maigre salaire aux besoins de sa famille. Révolté par les injustices sociales, il est renvoyé pour fait de grève à plusieurs reprises. Ses idées subversives le conduisent naturellement vers l'anarchie dont il devient un militant convaincu. Cet engagement se double toutefois d'actions criminelles sans lien avec l'anarchie. La police est sur ses traces ce qui l'oblige à se cacher et se déplacer constamment. A Barcelone, il apprend à fabriquer des bombes. De retour à Paris, il entend faire parler la poudre au nom de la cause anarchiste, en s'en prenant aux symboles de la répression de l’État qui bat alors son plein.
Échauffourées de Clichy (1891). Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1077065
Le 1er mai 1891, 9 manifestants sont abattus par la troupe à Fourmies, une ville lainière du Nord de la France. Le même jour, à Clichy, trois ouvriers anarchistes accusés abusivement d'avoir tiré sur la police sont arrêtés et malmenés. En août, ils passent au jugement sous l'accusation de violence sur "des agents de la force publique". Deux des trois hommes subissent de lourdes condamnations (3 et 5 ans de prison). 
Ces deux évènements mobilisent dans les milieux anarchistes. ils scandalisent Ravachol  qui entreprend dès lors de venger les "martyrs" de Clichy. Aidé d'un complice, le 11 mars 1892, il place une charge explosive au 136 boulevard saint-Germain, dans l'immeuble du juge Benoît, qui a présidé le procès des trois de Clichy.  Le 27 mars, il fait subir le même sort à celui du procureur général Bulot, qui avait requis la peine de morts. Peu de temps après, dans un restaurant appelé Le Véry, il se confie au serveur Lhérot qu'il pense acquis à la cause anarchiste. Dénoncé, Ravachol est finalement arrêté. Juste avant l'ouverture de son procès, le 25 avril 1892, une bombe fait sauter Le Véry. L'explosion tue deux hommes dont le patron, monsieur Véry. Pour le Père Peinard, c'est l'heure de la "Véryfication"... 
Lors des débats, le procureur Bulot lance à l'accusé: "Vous n'êtes qu'un chevalier de la dynamite", ce que Ravachol prend pour un compliment. Condamné aux travaux forcés pour ses attentats, il écope à l'issue d'un autre procès de la peine capitale pour deux assassinats commis auparavant. 

 
 

Le 11 juillet 1892, Ravachol est exécuté. Avant de perdre la tête, il crie "Vive la Ré...", mais le couperet l'empêche de terminer. Quelques minutes auparavant, sur le chemin de la guillotine, Ravachol avait entonné la chanson de père Duchesne (également appelée L'bon Dieu dans la merde). (5) Clairement blasphématoire ("nom de Dieu" est répété 37 fois), violente, la chanson dénonce pêle-mêle les illusions de la religion, l'exploitation de la misère, les profiteurs et les institutions en général. Quant aux ennemis de la classe ouvrière, ils doivent être châtiés sans mollesse: "Si tu veux être heureux Nom de Dieu / pends ton propriétaire... / coupe les curés en deux Nom de Dieu". 

Ravachol symbolique, caricature anarchiste extraite du Père Peinard, et citée dans Le Péril anarchiste (Félix Dubois). [By Charles Maurin (Le Père Peinard, in Le Péril anarchiste) [Public domain], via Wikimedia Commons]
La mort de Ravachol l'élève au rang de martyr. Dans son Éloge à Ravachol, Paul Adam prévient: "Le meurtre de Ravachol ouvrira une ère nouvelle." Pour le critique anarchiste, Ravachol est un "rédempteur" dont le sacrifice et les souffrances rappellent ceux de Jésus-Christ. Une gravure sur bois de Charles Maurin (voir ci-dessus) le présente "comme un martyr, son visage défait et héroïque pris dans la lunette de la guillotine." [John Merriman p89]

A son tour, Koenigstein inspire des chansons, notamment la Ravachole, dont les paroles sont écrites par Sébastien Faure.  Publiée pour la première fois dans L'Almanach du Père Peinard (1894), elle se chante sur l'air de la Carmagnole et du ça ira. " Dansons la Ravachole, / Vive le son, vive le son, / Dansons la Ravachole, / Vive le son / D’l’explosion ! / Ah, ça ira, ça ira, ça ira, / Tous les bourgeois goût’ront d’la bombe, / Ah, ça ira, ça ira, ça ira, / Tous les bourgeois on les saut’ra.. / On les saut’ra !"



La couverture médiatique abondante de l'événement popularise la "propagande par le fait", tout en terrifiant. "C'est alors qu'émerge  l'image de l'anarchiste vêtu de sombre, insaisissable, tapi dans l'ombre, une bombe sous le manteau (...)." (Merriman p89) Les attentats spectaculaires de Ravachol provoquent une véritable psychose. La succession des explosions ou agressions attribuées aux anarchistes laisse imaginer un vaste complot organisé. Aussi, une intense répression s'abat sur les anarchistes, qu'ils soient ou non adeptes de la propagande par le fait. Les autorités s'emploient dès lors à infiltrer les milieux libertaires à l'aide d'agents secrets et d'informateurs rétribués. La police multiplie les perquisitions et arrestations, expulse les étrangers soupçonnés d'anarchisme, tout en incitant les employeurs à licencier les ouvriers suspects. La "psychose de la dynamite" semble justifier la violation des droits individuels.
Arrestation de Ravachol à la une du Petit Journal - Bibliothèque nationale de France, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=15760071
 L'accusé avait prévenu ses juges de Montbrison : "J'ai fait le sacrifice de ma personne. Si je lutte encore, c'est pour l'idée anarchiste. Que je sois condamné m'importe peu. Je sais que je serai vengé." Sa prédiction se vérifie très vite. L'affaire Ravachol inaugure le cycle sanglant des attentats et de la répression qui s'abattent sur la France pour deux longues années.
  

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Notes:
1. Au sein de La Ruche, le théoricien de l'anarchisme Sébastien Faure dirige la chorale.

Passionné de musique et de chant, il est l'auteur et interprète de plusieurs compositions très appréciées des libertaires.  
2. Les libertaires  luttent contrent l'annexion progressive de la chanson politique et sociale par la sphère marchande. Après 1900, les chansonniers professionnels "engagés" supplantent les militants-compositeurs amateurs. Ce faisant, la chanson anarchiste cesse "d'être une chanson écrite par des militants pour des militants pour devenir une chanson écrite par des professionnels pour des militants, réduits au rand de public payant." (cf Gaetano Manfredonia)
3. En octobre 1879, au Congrès de la Chaux-de-Fonds, la question du futur mode d'action des anarchistes divise et donne lieu à d'âpres discussions.  Certains envisagent le recours à la violence, tandis que les autres affirment la nécessité de se rapprocher des syndicats ouvriers. 4. Exemples: Livré à lui-même dès sa plus tendre enfance, Ravachol exerce de nombreux petits métiers pour subvenir aux besoins de sa famille. Petit délinquant, il reçoit bientôt une formation auprès d'intellectuels libertaires dans un centre d'études sociales. 
La lecture des ouvrages des penseurs libertaires et des journaux anarchistes jouent un rôle comparable pour Jules Bonnot.

5. Organe de presse des hébertistes sous la Révolution française, le journal du Père Duchesne est ressuscité pendant la Révolution de 1848 ou lors de la Commune de Paris.

 * Sources: 
- John Merriman: " Dynamite Club. L’invention du terrorisme à Paris", Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Lyasse, Tallandier, 255 pp.
- Jean Maitron: "Ravachol et les anarchistes", Gallimard, Folio histoire, 1992.
- Jean Garrigues: "Anars: la décennie terroriste", in Les collections de l'Histoire n°27: les grandes batailles de la gauche.

- Gaetano Manfredonia, « La chanson anarchiste dans la France de la belle époque.Éduquer pour révolter », Revue Française d'Histoire des Idées Politiques 2007/2 (n°26), p. 101-121.
- Concordance des temps: "La Troisième République et la violence anarchiste: libertés ou sécurité?", avec Jean Garrigues. [podcast]

  * Liens: 
- "Les enragés de la dynamite."
- Rebellyon.info: "1892: exécution de Ravachol à Montbrison" / "24 juin 1894 à Lyon: Caserio poignarde Sadi Carnot"
- Deux disques essentiels: "chansons anarchistes" par les Quatre barbus et "pour en finir avec le travail" sur le site vrérévolution.



dimanche 17 septembre 2017

332. "La complainte de Violette"

Le 21 août 1933 vers une heure du matin, alors qu'elle vient de passer la soirée au bal, la jeune Violette Nozière regagne le modeste deux pièces-cuisine qu'occupe ses parents, rue de Madagascar, dans le XIIème arrondissement de Paris.  Âgée de 18 ans, elle est la fille unique de Baptiste, mécanicien au P .L.M. (Chemins de fer Paris-Lyon-Méditerranée) et de Germaine. Incommodée par une forte odeur de gaz, Violette cherche de l'aide auprès du voisin de palier, M. Mayeul. Ce dernier ferme les robinets de gaz et accompagne Violette dans l'appartement familial: « Mme Nozière gît sur le lit ensanglanté. Sur le lit de Violette, gît son père inanimé. » (Police magazine, 3 septembre 1933 « empoisonneuse »). Mme Nozière respire encore et peut être sauvée, mais son mari n'est plus. Surpris par l'absence d'émotion de la fille du couple, les policiers écartent rapidement la thèse du suicide. Au commissaire qui l'interroge, Germaine Nozière, la mère, déclare ne se souvenir de rien, si ce n'est d'avoir avalé des sachets de poudre blanche donnés par le médecin qui soignait sa fille.
Convoquée au commissariat, Violette se fait porter pale. Cette fuite sonne comme la première preuve de sa culpabilité. Elle ne sera arrêtée qu'une semaine plus tard, le 28 août, alors qu'elle consomme une glace vanille à la terrasse d'un café. Conduite à la Brigade criminelle (quai des orfèvres), la jeune fille passe rapidement aux aveux: « C’est moi qui ai fait avaler à mes parents du Soménal, j’en avais acheté trois tubes… »
 
Pour les besoins de l'enquête, la vie de Violette est passée au crible. Inscrite  au  lycée Fénelon, Violette sèche les cours, profitant des joies du Quartier latin dont elle fréquente les cafés (Palais du café, les Quat’z Arts) avec ses amants. Loin de l'existence étriquée que mène ses parents, Violette s'invente une nouvelle vie, bourgeoise, loin de la promiscuité embarrassante du minuscule appartement familial.
Accusée de parricide avec préméditation et de tentative de meurtre contre sa mère, Violette Nozière encourt une lourde peine.

Violette Nozière en 1933, au cours de l'instruction. Agence de presse Meurisse [Public domain], via Wikimedia Commons


Aussitôt, la France se passionne pour ce feuilleton sordide. La presse tient là un "beau" fait divers. D'une part, le parricide se situe alors au sommet de la hiérarchie pénale. En outre, le crime est commis par une jeune fille.
Les "quatre grands" de la presse du matin (Le Journal, Le Petit Parisien, Le Matin et Le Petit Journal) consacrent leur une à l'affaire. Paris soir, que vient de reprendre en main, Jean Prouvost, accompagne ses articles de nombreuses photographies, alors que les autres titres dédaignent quelque peu le médium. " L'image est devenue la reine de notre temps. Nous ne nous contentons plus de savoir, nous voulons voir", peut-on d'ailleurs lire dans le journal. La dimension voyeuriste du fait-divers joue ici à plein. Pour la première fois, c'est la photographie qui constitue le fait-divers. Ainsi, le récit de l'arrestation de Violette se fait en images et en séquences. Mises en scènes, ces photographies parachèvent l'image ténébreuse de Violette Nozière.
De nouveaux magazines s'emparent à leur tout de l'affaire et consacrent Violette Nozière comme "l'empoisonneuse", une figure archétypale de la femme criminelle (comme la marquise de Brinvilliers ou Henriette-Blanche Canaby avant elle). L'empoisonneuse est l'auteur d'un crime déloyal, sournois, hypocrite. 
En proie à une profonde inquiétude sociale et économique, les Français se passionne pour le feuilleton du "monstre en jupon", quitte à éclipser la récente accession de Hitler à la chancellerie allemande. Violette Nozière monopolise la une. 

Le déroulement de l'instruction permet à la presse d'entretenir l'intérêt pour l'affaire dont elle énumère les moindres éléments.  Les aveux transforment le fait divers sordide en polémique nationale.
Dans le contexte d'un affrontement très virulent entre droite (1) et gauche, l'affaire divise l'opinion. Dans une France en perte de vitesse démographique et qui vieillit, la jeunesse, censée représenter l'avenir de la nation, cristallise toutes les inquiétudes. Les partisans de l'ordre moral font de Violette l'incarnation de la jeunesse dévoyée du Paris décadent et chaotique des années folles, sans valeurs ni moral. Les premiers éléments de l'enquête scandalisent l'opinion. Pour Le Figaro, Violette Nozière n'est "ni laide ni jolie. Le visage est ovale, d'une pâleur mortuaire et impressionnante; le nez trop long, les sourcils sont épais. Les yeux, quand elle ne les tient pas baissés, semblent fuir; si parfois, ils se fixent, on les aperçoit durs et mauvais. [...]" Le Matin, Le Petit Journal, Paris-Soir dressent un portrait épouvantable de la jeune femme, dépeinte comme une créature voleuse, insensible, mythomane, au mœurs légères et dissolues. Sa relation amoureuse avec Jean Dabin, un apprenti maquereau royaliste, passionne la presse et l'opinion. C'est pour fuir avec lui qu'elle aurait décidé de supprimer ses parents. La presse révèle bientôt que Violette Nozière se prostitue par intermittence et a contracté la syphilis; autant d'éléments qui déchaînent les passions. En enfreignant les normes de son temps, l'accusée semble s'affranchir de la moral très stricte qui s'imposent alors aux  jeunes filles, quelque que soit leur milieu social. Aux yeux de l'opinion publique, le fait de sortir avec des garçons dont elle n'est pas fiancée fait d'elle une "vicieuse", qui aime le sexe et les aventures, autant d'éléments considérés comme immoraux. 
La presse populaire s'insurge contre la mollesse de la justice. "Assez de crimes impunis, assez d'indulgence, assez de circonstances atténuantes, assez de ces meurtriers dont on fait des vedettes, assez de ces instructions qui traînent! Il a fallu un an pour faire asseoir cette Violette Nozière sur le banc des accusés. Un an! [...] Cette reine du pavé m'a l'air d'une bonne sans place, même pas: d'une boniche endimanchée qui ne possède dans son sac que de mauvais certificats. Son père a abusé d'elle? Si cela était, elle a tué.", peut-on lire dans Paris-Soir

* La complainte ou le crime chansonné. 
A côté de la presse, un autre support a sans doute permis d'inscrire Violette Nozière dans le paysage sonore des Parisiens: la complainte. Certes, en  1934, les complaintes criminelles ne constituent plus le média puissant qu'elles furent au XIXème siècle. (2) Concurrencées  par l'essor de la presse populaire, puis l'apparition du gramophone et de la radio, elles deviennent de plus en plus rares même s'il s'en produit encore quelques unes.

Composées "sur timbre", les complaintes se chantent sur un air préexistant, connu de l'auditoire, ce qui dispense de joindre une partition au texte. Alors même que le genre semble en voie de disparition, l'empoisonnement de la rue de Madagascar inspire plusieurs complaintes, un indice de l'empreinte profonde laissé par cette affaire dans l'opinion. L'une d'entre-elles se chante sur l’air de la Paimpolaise. (3) "Horrible fille", "lâche rouleuse",  "gueuse", "vraie gigolette", "enfant maudit", Violette en prend pour son grade. Il s'agit ici non seulement de décrire en musique le crime et le châtiment, mais aussi de dénoncer, de conspuer la criminelle. (4) "Violette était aventurière / A Montmartre au quartier Latin / Elle détestait dit-elle son père / Elle avoue cela sans chagrin / Cynisme inconscient / Aplomb dégoûtant / C'était une vraie gigolette / Malgré son p'tit air innocent / Tout le monde courtisait Violette / Elle avait de nombreux amants"
Dans le film de Claude Chabrol, un chanteur ambulant entonne une complainte sur l'air de "Quand on s'aime, on est bien tous les deux", de Vincent Scotto: "Elle empoisonna ses parents / La lâche Violette Nozière / Se riant de leur calvaire / Pour leur soutirer de l'argent / Sans pitié pour les cheveux blancs / De ceux qui la mirent au monde / Cette gueuse vagabonde / A commis ce crime monstrueux". En voici un extrait.
"L'avantage de la complainte par rapport aux journaux et aux images triomphantes, disait Marcel Aymé dans Marianne, est 'd'être toujours présent[e] à la mémoire, plus ou moins disponible', ce qui la rend capable après des années de 'résumer' un crime et d''en restituer l'atmosphère'. Des paroles simples et emphatiques au pouvoir d'émotion décuplé par le chant, un objet d'appropriation individuelle, sensorielle, qui dispense in fine du support lui-même: voilà pourquoi assurément, à côté du flot des photographies et des milliers de pages de journaux et hebdomadaires, il ne faut pas minimiser la part que les supports anciens ont jouée pour inscrire Violette Nozière dans l'imaginaire et la mémoire collectifs.", écrit Anne-Emmanuelle Demartini dans son récent ouvrage.

Germaine Nozière à la barre des témoins lors du procès. Au cours de l'instruction alors que la jeune fille implore le pardon de sa génitrice, cette dernière lance: «  Je te pardonnerai quand tu seras morte. Tue-toi, tue-toi ! » Agence de presse Meurisse [Public domain], via Wikimedia Commons

Le procès s’ouvre en octobre 1934, dans un contexte dramatique (l’assassinat à Marseille du roi Alexandre de Yougoslavie et de Louis Barthou à Marseille). La foule se presse, dense, près du palais de justice. Les contemporains s'identifient aux Nozière, cette famille modeste, d'origine rurale, venue tenter sa chance à Paris; les parents, travailleurs, économisent pour  pouvoir donner la meilleure éducation à leur fille unique. Le crime de cette dernière n'en apparaît donc que plus odieux. Violette pleure, s’évanouit à plusieurs reprises, se tient le visage entre les mains, au grand dam des jurés.
Pour maître Henry Géraud et maître de Vésinne-Larue, ses deux avocats, Violette est avant tout une victime. Pour justifier son geste, elle affirme en effet avoir été abusée depuis l'enfance par son père : « Il a abusé de moi lorsque j’avais 12 ans. Depuis, il était terriblement jaloux de mes fréquentations masculines. Il m’a dit qu’il me tuerait si je parlais de la chose à ma mère. » L'accusation portée s'avère très délicate: "c'est à la fois une charge explosive, qui alimente le scandale, mais c'est aussi quelque chose dont on ose pas parler, que les journaux n'évoquent qu'à demi-mot, usant d'expressions détournées comme 'l'odieuse accusation'". (Cf: S. Maza)
En septembre 1933, dans le magazine Vu, Sans même avoir examiné l'inculpée, le professeur Magnus Hirschfeld balaie l'accusation d'inceste d'un revers de la main: "Il serait dangereux d'ajouter foi aux affirmations de Violette Nozière (...). De pareilles accusations d'ordre sexuel surgissent souvent de l'imagination érotico-hystérique des jeunes filles au sortir de la puberté et s'expliquent par le besoin de justifier et de se faire pardonner certaines défaillances. (...) Très souvent, ce sont des caresses tout à fait innocentes prodiguées par des adultes qui se trouvent à l'origine de ces interprétations fantaisistes (...).  Ce sont, dans la plupart des cas, des professeurs qui font l'objet de ce genre d'accusations et parfois même les parents."
Selon cette interprétation, largement partagée à l'époque, l'inceste relève du pur fantasme et la criminelle a commis son geste par défaut de sens moral!
Sujet hautement tabou dans la société patriarcale de l'époque, l'inceste crée une stupeur horrifiée. On ne doit pas en parler ni prononcer le mot. Ceci enferme le discours de la presse. Dans les journaux, aucune condamnation de l'inceste, mais la condamnation de la parole sur l'inceste. D'aucuns s'étonnent que Violette Nozière ne se soit confiée à sa mère ou sa grand-mère, sans comprendre la difficulté de révéler l'inceste. Aussi, à quelques exceptions près (les surréalistes, le commissaire Marcel Guillaume), ni le public ni le jury n'accordent foi aux accusations de Violette contre son père. Au fond, la jeune femme ne peut être entendue/comprise par l'opinion, car sa sexualité déviante - en fonction des normes de l'époque - permet d'évacuer la sexualité déviante du père dont on dresse au contraire un portrait flatteur. Un père respectable, un cheminot méritant, un modèle de vertu républicaine qui se sacrifie pour sa fille. En brisant cette image, Violette "tue" une deuxième fois son père et accuse dans le même temps cette large frange de la population qui s'identifie au couple Nozière.

Violette au cours de son procès. Agence de presse Meurisse [Public domain], via Wikimedia Commons
Lors du procès, les arguments de la défense sont systématiquement balayés. Le commissaire Guillaume, convaincu que l'accusée a donné le vrai mobile de son crime, n'est pas entendu. Les perquisitions effectuées au domicile ont pourtant mis à jour des éléments troublants: un chiffon tâché de sperme dont le père se serait servi pour éviter que Violette ne tombe enceinte, des revues licencieuses dans la table de nuit du couple... Un doute s'insinue sur la moralité du père. Quelques journalistes semblent gagnés par le doute. Un débat s'installe au sein de l'opinion, au cœur même des repas de famille. D'anciennes victimes d'incestes brisent le tabou et prennent la plume pour partager leur expérience avec le juge (dans le dossier d'instruction figurent des plusieurs dizaines de lettres de femmes écrivant au juge).

Dans une France sclérosée par sa morale et ses vieux carcans, des voix commencent à s'élever. Louis Aragon, qui couvre l'affaire pour l'Humanité affirme: "Plus que jamais dans l'affaire de la rue de Madagascar le caractère de classe de la justice bourgeoise, de la police, de la presse apparaît." Dès novembre 1933, dans la Revue anarchiste, Bardamu remarque : « L’inceste est un mot dont on s’effraie, c’est une pratique courante, j’admire les cheminots qui ne croient pas Nozière capable d’avoir troussé sa fille parce qu’il était un bon mécanicien. »
En décembre 1933, les surréalistes ont édité une brochure intitulée Violette Nozière. Ce manifeste paraît aux éditions Nicolas Flamel à Bruxelles afin de contourner la censure. On y trouve des poèmes et dessins d’André Breton, Victor Brauner, Alberto Giacometti, René Char, Paul Eluard, Salvador Dali, Max Ernst, René Magritte. Subjugués par l'image de Violette, dangereuse femme fatale à l'aura sexuelle fascinante, le groupe d'artistes offre une analyse très subversive, dénonçant la collusion entre le père incestueux, les juges, les jurés. Pour ces auteurs, cette affaire permet de fustiger l'hypocrisie d'une société bourgeoise qui vit dans le conformisme et l’étroitesse d’esprit. Pour la gauche et les surréalistes, Violette Nozière est une rebelle contemptrice de l'ordre bourgeois, symbole malgré elle d'une société profondément inégalitaire. Le volume de poèmes et de dessins est explicite. Un poème de Benjamin Perret use du langage le plus cru pour dénoncer l'inceste et parle du "petit papa qui violait". Un dessin de Magritte met en scène, pour mieux le dénoncer, l'inceste paternel commis avec la complicité de la justice. On y voit une jeune fille vêtue de blanc sur les genoux d'un homme vêtu de noir qui passe sa main sous sa jupe devant un homme avec un haut-de-forme et une mallette ( = le juge).L'affaire inspire à Paul Eluard ce poème fameux: 

"Violette rêvait de bains de lait,
De belles robes de pain frais
De belles robes de sang pur
Un jour il n’y aura plus de pères
Dans les jardins de la jeunesse
Il y aura des inconnus
Tous les inconnus
Les hommes pour lesquels on est toujours neuve
Et la première
Les hommes pour lesquels on échappe à soi-même
Les hommes pour lesquels on est la fille de personne
Violette a rêvé de défaire
A défait
L’affreux nœud de serpents des liens du sang."

Mais pour l'avocat général Claudel, l'accusée n'a rien de la "justicière" qu'elle prétend être. Il s'agit au contraire d'une « menteuse, orgueilleuse, perverse, inventive, criminelle… », qui ne mérite aucune pitié. S'adressant aux jurés, il lance: "Quand nous aurons parcouru ensemble le cycle de cette horrible tragédie je vous demanderai, MM. les jurés, de prononcer la peine capitale contre la misérable fille qui non contente de tuer, a déversé sur la tombe de sa victime, de son père, le flot immonde des calomnies et des mensonges créés par sa perverse imagination."
Germaine Nozière, bien que partie civile, a pourtant fini par pardonner sa fille et supplie même le jury: "Pitié, pitié, pour mon enfant!" Peine perdue... Le 12 octobre 1934, après seulement une heure de délibération, Violette Nozière est condamnée à la peine de mort pour parricide et empoisonnement, sans circonstance atténuante. L'accusation d'inceste n'a pas été retenue. Dans leur grande majorité, la presse et l'opinion salue le verdict.
Le 17 octobre 1934, l’écrivain Marcel Aymé écrit au contraire dans « Marianne » : «En condamnant Violette Nozière sans vouloir parler d’inceste le tribunal s’est montré fidèle à l’une de ses plus chères traditions. Il a voulu affirmer le droit du père à disposer absolument de ses enfants, tout compris : droit de vie et de mort, et droit de cuissage aussi. »

Condamnée, Violette Nozière reste au centre de l'attention. Le 24 décembre 1934, le président de la République Albert Lebrun commue sa peine en travaux forcés à perpétuité. La jeune femme quitte la Petite Roquette pour la prison de Fresnes, Haguenau, puis Rennes.

Prisonnière exemplaire, la détenue est touchée par la foi, ce qui incite le père Sertillanges à intercéder en sa faveur auprès du maréchal Pétain, qui réduit sa peine à 12 ans de prison, le 6 août 1942. En détention, elle entre au service du greffier-comptable de la prison ce qui lui permet de rencontrer le fils de ce dernier, un certain Pierre Garnier, dont elle tombe amoureuse. Sa réinsertion réussie entraîne une libération anticipée, le 29 août 1945. Au mois de décembre de cette même année, elle épouse Pierre Garnier. De leur union naitront cinq enfants. Le couple gère des restaurants en région parisienne, puis en Normandie. Voci un étonnant retour à la conformité sociale pour celle qui fut célébrée comme le symbole de la résistance au modèle familial petit bourgeois!
Fidèle à ses convictions, Breton réclame en 1953 la réhabilitation: "Réhabilitez-la! Cachez-vous! De mémoire d'homme, jamais affaire criminelle n'aura fait surgir à la cantonade plus belle collection de crapules que le procès Violette Nozière, il y a vingt ans." "Que cette dernière sache qu'elle n'a pas cessé de grandement nous émouvoir et qu'elle ne compte parmi nous que des amis." Il lui écrit encore: "Tu ne ressembles plus à personne de vivant ni de mort, mythologique jusqu'au bout des ongles."
Le 18 mars 1963, la cour de justice de Rouen exauce le poète en prononçant la réhabilitation, un fait unique dans les annales judiciaires concernant un condamné à mort. « Tout est effacé ! Il n’y a plus de Violette Nozière ! Aux yeux du monde de la justice, elle n’existe plus. Nous avons gagné notre guerre de 30 ans », exulte Maître de Vésinne-Larue, son fidèle avocat.
Atteinte d’un cancer des os, Violette Nozière meurt à Rouen, le 26 novembre 1966.

En 1978, Claude Chabrol met en scène l'affaire Violette Nozière. Le scénario d'Odile Barski dresse le portrait d'une Violette mystérieuse et solitaire. La scénariste sublime le fait-divers pour en faire une tragédie. Isabelle Huppert interprète avec talent l'empoisonneuse. Comme les surréalistes avant lui, le réalisateur fait du parricide un acte de résistance et de contestation.


Notes:

1. Robert Brasillach qui, dans « notre avant-guerre » écrit à propos de Violette Nozière :
« …. Les détails douteux et sales de sa vie navrante, la grise atmosphère de débauche où alternaient les cocktails, la drogue et le café crème, l’argent et la misère…un atroce monde sans Dieu. »

2. Sous l'Ancien régime, les complaintes sont transcrites sur des canards ou des feuilles volantes distribuées par des chanteurs ambulants. Ces derniers apprennent la mélodie à l'auditoire, mais réclament l'achat du "format" pour révéler les paroles au-delà du deuxième couplet. Le canard reprend généralement un titre et un sous-titre circonstancié, les paroles des complaintes, la ligne mélodique, un bref résumé de l'affaire chantée, une illustration façon "imagier" progressivement remplacée par une photographie. A partir du début du XXème siècle, le canard se réduit souvent à la seule complainte, non illustrée et non commentée, ce qui contribue à son rapprochement avec le "petit format".
3. Ce titre, publié en 1895, sur des paroles de Théodore Botrel et une musique d'Eugène Feautrier, connaît un succès prodigieux  jusqu'à la seconde guerre mondiale et sert de ligne musicale à de nombreuses complaintes.
4. La complainte prend souvent la forme d'une confession qui se décompose en trois temps: une formule d'appel suivie d'une longue narration exposant le(s) crime(s), avant l'énoncé puis l'exécution de la sentence, enfin un bref épilogue à visée moralisante. Les refrains n'apparaissent dans les refrains que très progressivement.  


Sources:
- Anne-Emmanuelle Demartini: Une histoire des années 30, Violette Nozière, la fleur du mal, Champ Vallon, 2017.
- "Faits divers, l'histoire à la une: Violette Nozière, l'empoisonneuse parricide", documentaire diffusé sur Arte le 16 septembre 2017.
- Retro News: L'affaire Violette Nozière (1/3); les débuts de l'affaire (2/3),  la condamnation et la réhabilitation (3/3).
- Sarah Maza: "Le cas Violette Nozière", L'Histoire n°368, octobre 2011, p24.
- Jean-François "Maxou" Heintzen: "le canard était toujours vivant! De Troppmann à Weidmann, la fin des complaintes criminelles, 1870-1939" sur Criminocorpus. 
-  Criminocorpus: "Affaire Violette Nozière: journaux de l'époque".

Liens:
- Deux autres complaintes abordées par l'histgeobox: "la complainte de Mandrin", "la complainte de Bouvier".

samedi 2 septembre 2017

331. "L'Homme de Cro-Magnon"

Pour qu'une science préhistorique puisse émerger, il a fallu que les savants se libèrent du cadre chronologique du récit biblique. Il faut ainsi attendre le XVIIIème siècle et Buffon pour faire reculer l'âge de la Terre  bien avant la date fixée de la Création (environ 4000 av. J.-C.). La constitution d'une "préhistoire" fut sans cesse remodelée par les découvertes successives. (1) Autour de 1950, la préhistoire s'autonomise comme une science grâce à la révolution du carbone 14, qui confère à la discipline un cadre chronologique fiable.

Par 120 (Travail personnel) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons


En 1974, on croit avoir trouvé notre ancêtre le plus ancien, un bipède âgé de 3 millions d'années trouvé dans la terre éthiopienne par Yves Coppens et son équipe. Le squelette est alors affublé du prénom de Lucy, en référence à la chanson des Beatles ("Lucy in the sky with diamonds"). Cette découverte permet à Coppens de développer son hypothèse de l'east side story, selon laquelle la formation du grand rift africain aurait transformé l'Afrique de l'est en une immense savane, un milieu qui incita les primates hominoïdes à se redresser. L'homme se serait différencié du singe à l'est de cette vallée. Lucy était alors considérée comme la grand-mère de l'humanité. 
L'hypothèse de "l'east side story" s'effondre en 2001 avec la découverte à l'ouest du la vallée du Rift, dans le désert tchadien, de Toumaï, un bipède âgé de 7 millions d'années. Toutefois Toumaï et Lucy sont des australopithèques et non nos ancêtres directs. 
Notre plus ancien parent semble être l'homo habilis, apparu en Afrique il y a environ 2,4 millions d'années. Sa faculté à fabriquer des outils en taillant la pierre le distingue définitivement des primates qui l'ont précédé. Avec habilis débute le Paléolithique ("ancien âge de pierre"), la période la plus reculée et la plus longue de la Préhistoire.
Il y a environ 1,9 millions d'années, "l'homme dressé" lui succède. L'homo erectus fabrique des outils plus performants, comme le biface. Vers 400 000 av. J-C, il parvient à maîtriser le feu. L'être humain peut désormais affronter l'obscurité et le froid, effrayer les animaux, cuire les aliments. Certains groupes d'erectus migrent déjà vers l'Europe et l'Asie.

Si l'historien doit sans cesse remettre sur le travail son ouvrage, cela vaut encore plus pour l'historien dont les hypothèses restent largement tributaires des découvertes successives. Ainsi, en 2017, des ossements d'homo sapiens datant de 315 000 découverts sur le site du Djebel Irhoud (Maroc) remettent complètement en question toute la chronologie de nos origines. Jusqu'ici, les fossiles les plus anciens de cette espèce dataient de 200 000 ans et provenaient d'Afrique du sud et de l'est. Selon Jean-Jacques Hublin, qui a dirigé les travaux sur le site, "le visage de ces hommes n'étaient pas différent du nôtre. Leur boîte crânienne était aussi volumineuse, avec une forme oblongue, mais leur cerveau moins développé. Notre idée est que l'émergence de l'homme moderne est plus ancienne encore et qu'il s'agit d'un phénomène panafricain. Homo sapiens était probablement déjà présent sur l'ensemble du continent africain il y a 300 000 ans. Bien avant sa sortie d'Afrique, il y a eu une dispersion ancienne à l'intérieur du continent." A la recherche de nourriture, les homo sapiens se déplacèrent pour occuper un espace toujours plus étendu. Ces migrations eurent probablement lieu selon des vagues successives non continues, allant plus ou moins loin, et probablement suivies de reflux. Les premiers hommes font preuve d'une grande versatilité, c'est-à-dire d'une capacité à s'adapter à des milieux très différents et changeants.
Au gré des opportunités du milieu qui les entourait, les homo sapiens en vinrent à peupler tous les continents, notamment l'Europe à partir de 40 000 avant J.-C. Ils y rencontrent Néandertal (2) avec lequel la coexistence dure près de dix mille ans, jusqu'à l'extinction de cette espèce. (3) L'homo sapiens est donc le dernier et l'unique représentant du genre homo. Il est l'homme moderne. 

Rhinocéros à grande corne. Grotte Chauvet. Par Inocybe sur Wikipedia français [Public domain ou Public domain], via Wikimedia Commons]

Il y a 100 000 ans, lorsque les Homo sapiens commencent à se répandre sur la planète à partir du foyer africain, les foyers de peuplement s'avèrent très discontinus. Il reste malaisé de cerner les contours de l'organisation de ces populations. Il semble toutefois que les humains sont alors très peu nombreux, ont une faible natalité et une espérance de vie réduite. Chasseurs-cueilleurs nomades, ils forment de petits groupes occupant des territoires restreints, ce qui n'empêche pas l'établissement de réseaux de relations à longue distance. Ceci explique "la très large diffusion d'idées techniques et de fondements idéologiques, tels que le révèlent les productions artistiques. (...) Songeons par exemple au succès (...) des 'Venus' (...) que l'on retrouve disséminées dans l'ensemble du continent [européen]." [cf: François Bon p43]
Globalement, ces sociétés évoluent dans des environnements froids. Ces nomades s'abritent dans des habitats temporaires: huttes, tentes de peaux ou entrées des grottes. Ils y fabriquent leurs armes avec des silex taillés.
A la fin du Paléolithique, il y a environ 40 000 ans, archéologues et préhistoriens décèlent "une diversité de comportements culturels inédite". (cf: François Bon) Cette diversité touche les traditions technologiques avec la maîtrise de multiples techniques dans la tailles de pierre. L'utilisation de nouveaux matériaux (os, bois, pierre, ivoire, coquillages) contribue aussi à la sophistication, au perfectionnement de l'outillage et des armes (harpons en os, pointe de sagaie en silex, propulseur en bois de renne). L'usage d'armes de longue portée diminue d'ailleurs les risques de transformer le chasseur en proie, tout en allongeant son espérance de vie. Coureurs des steppes, les chasseurs traquent les troupeaux de rennes, bisons, chevaux. 
Les homo sapiens donnent une sépulture à leurs morts et croient donc peut-être à une vie dans l'au-delà. A partir de 35 000 av. J.-C., et sans qu'on puisse l'expliquer, ils représentent des animaux sur les parois des grottes ou sur des roches en différentes régions du globe.  Dans le même temps, ils réalisent des sculptures de femmes aux formes accentuées que les archéologues surnomment "Vénus". "La pensée symbolique qui se manifeste au travers de la création de milliers d'images dessinées sur les parois des grottes et des abris sous roche partout dans le monde, ou sur des objets du quotidien, matérialise la création d'une multitude d'identités." (cf: François Bon p 40)
Cette "explosion artistique" semble la marque de puissantes mutations comportementales. 
Dessinateurs habiles, les premiers hommes semblent aussi avoir pratiqué la musique comme le laisse supposer la découverte en 2008 dans le sud-ouest de l'Allemagne, d'une flûte en os de vautour vieille de 40 000 ans! A défaut d'enregistrements de cette époque, nous nous contentons ici des évocations farfelues de nos lointains ancêtres dans les chansons populaires contemporaines. C'est ainsi que les Quatre Barbus en pincent pour "l'homme de Cro-magnon"; un terme longtemps utilisé pour désigner les fossiles de Sapiens en Europe. Son origine vient de la découverte fortuite en 1868, d'un ensemble de squelettes sous l'abri de Cro-Magnon (4), lieu-dit situé à la sortie du village des Eyzies-de-Tayac en Dordogne. Finalement, la reconnaissance de l'art pariétal (découverte de la grotte d'Altamira en 1879) modifia la perception de cette humanité préhistorique et bientôt l'appellation homo sapiens s'imposa. (5)
Si le terme Cro-magnon est tombé en désuétude, il reste bien présent dans la langue vernaculaire. Sa belle sonorité ne passe pas inaperçue et permet aux Quatre barbus d'en faire un refrain efficace:  "L’Homme de cro / L’Homme de ma / L’Homme de gnon / L’Homme de CroMagnon, poum ! / L’Homme de cro de magnon". Assurément, "ce n’est pas du bidon". Les paroles multiplient les anachronismes assumés sur nos lointains ancêtres. Le couplet sur la chasse met ainsi aux prises Cro-magnon avec le diplodocus ce qui est évidemment impossible. Les chanteurs mentionnent ensuite de belles inventions à venir ("Viv’ment qu’on invente le fusil!") ou au contraire les aberrations de l'évolution ("Faut-il qu’nos héritiers soient bêtes / Pour avoir inventé le travail! "). Les Quatre Barbus glissent également quelques références à leurs contemporains... Monsieur Cro-Magnon décore son intérieur avec goût ("Si tu veux voir des cart’s postales / Viens dans ma cavern’ tout là-haut / J’te f’rais voir mes peintures murales / On dirait du vrai Picasso! ") et considère que Madame Cro-Magnon "ressemble à Lolo Brigilla", croisement probable entre Godzilla et Gina LoloBriggida.



En 1966, Pierre Tisserand compose "l'homme fossile", dont Serge Reggiani laisse une belle interprétation (également en italien). La chanson débute par la découverte des restes d'un "pithecanthropus erectus". "V'là trois millions d'années que j'dormais dans la tourbe / Quand un méchant coup d'pioche me trancha net le col / Et me fit effectuer une gracieuse courbe / A la fin de laquelle je plongeai dans l'formol / D'abord on a voulu m'consolider la face / On se mit à m'brosser mâchoire et temporal / Suivit un shampooing au bichromat' de potasse / Puis on noua un' faveur autour d'mon pariétal". Notre homme est un chasseur, "qui assommait bison, aurochs", un "virtuos' du gourdin", mais aussi un artiste, "drôl'ment doué pour les petits dessins de Vénus callipyg' aux tétons comm' la lune". Enfin, si l'homme fossile vivait il y a trois millions d'années, il n'en constitue pas moins déjà un homme moderne ("je jouais au tiercé"), déjà victime de la violence guerrière et des armes ("C'était avant la guerre / avant que tout ait sauté"). 



Les Quatre Barbus – "L’homme de cro magnon" (1955)
C’était au temps d’la préhistoire
Il y a deux ou trois cent mille ans
Vint au monde un être bizarre
Proche parent d’l’orang outang
Debout sur ses pattes de derrière
Vêtu d’un slip en peau d’bison
Il allait conquérir la Terre
C’était L’homme de cro magnon
  

 Refrain:
 L’Homme de cro
L’Homme de ma
L’Homme de gnon
L’Homme de CroMagnon, poum !
L’Homme de cro de magnon
Ce n’est pas du bidon 

L’homme de cro magnon
… bis
 

Armé de sa hache de pierre
De son couteau de pierre itou
Il chassait l’ours et la panthère
En serrant les fesses malgré tout
Devant l’diplodocus en rage
Il se f’sait tout d’même un peu p’tit
En disant dans son langage
Viv’ment qu’on invente le fusil!
   
refrain
Il était poète à ses heures
Disant à sa femme en émoi
Tu es bell’ comme un dinosaure
Tu r’ssembles à Lolo Brigilla
Si tu veux voir des cart’s postales
Viens dans ma cavern’ tout là-haut
J’te f’rais voir mes peintures murales
On dirait du vrai Picasso!
  
  
refrain 
 Deux cent mille ans après sur terre
Comm’ nos ancêtres nous admirons
Les bois. les champs et les rivières
Mais s’ils rev’naient quelle déception
Nous voir suer six jours sur sept
Ils diraient sans faire le détail
Faut-il qu’nos héritiers soient bêtes
Pour avoir inventé le travail!
  

 Refrain

Notes: 
1.  "Comme imaginaire du très lointain passé, elle a (...) miné en profondeur les représentations nationales du XIXème siècle: les chasseurs de rennes, à Solutré ou à Aurignac, relèguent les Gaulois et les Aryens à des cousins de province, dans une humanité préhistorique où l'ancienneté des métissages rend improbable toute prétention (...) à la pureté des origines." (cf: Yann Potin p 35)
2. L'homme de Neanderthal vivait sur le continent européen il y a 300 00 ans. Disparu il y a 30 000 ans environ sans laisser de descendants, il appartient à une espèce différente de la nôtre. 
3. En 1908, la découverte de squelettes d'hommes de Neandertal groupés à La Chapelle-aux-Saints en Corrèze, laisse supposer qu'ils ont fait l'objet d'une inhumation volontaire. Jusque là considéré comme appartenant à une race frustre, Neandertal semble lui aussi disposer d'un lien avec l'au-delà, la transcendance.
4. une francisation de l’occitan Cròs-Manhon, Cròs signifiant creux, grotte, Manhon pouvant signifier grand.
5. "Si Cro-Magnon n'était pas seulement artisan mais artiste, alors c'est qu'il était doté d'un rapport à la mémoire et l'abstraction: L'Homo devient "savant" et l'adjectif sapiens s'impose peu à peu." (cf: Yann Potin, p34) 

Sources:
- Yann Potin:"L'invention d'une science", in L'Histoire n°420, février 2016.
- François Bon: "La vie quotidienne au Paléolithique", in L'Histoire n°420, février 2016. 
- "Homo sapiens ne fait pas son âge", in Histoire & civilisations n°31, septembre 2017, p 6. 
- Panique au Mangin palace saison 2: "Tu es préhistoire".
- Le Monde: "La découverte qui bouleverse l'histoire d'homo sapiens". 
- Les enfants de DJebel Irhoud
Ces chansons qui font l'actu: "L'homo sapiens, c'est maintenant".