samedi 2 septembre 2017

331. "L'Homme de Cro-Magnon"

Pour qu'une science préhistorique puisse émerger, il a fallu que les savants se libèrent du cadre chronologique du récit biblique. Il faut ainsi attendre le XVIIIème siècle et Buffon pour faire reculer l'âge de la Terre  bien avant la date fixée de la Création (environ 4000 av. J.-C.). La constitution d'une "préhistoire" fut sans cesse remodelée par les découvertes successives. (1) Autour de 1950, la préhistoire s'autonomise comme une science grâce à la révolution du carbone 14, qui confère à la discipline un cadre chronologique fiable.

Par 120 (Travail personnel) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons


En 1974, on croit avoir trouvé notre ancêtre le plus ancien, un bipède âgé de 3 millions d'années trouvé dans la terre éthiopienne par Yves Coppens et son équipe. Le squelette est alors affublé du prénom de Lucy, en référence à la chanson des Beatles ("Lucy in the sky with diamonds"). Cette découverte permet à Coppens de développer son hypothèse de l'east side story, selon laquelle la formation du grand rift africain aurait transformé l'Afrique de l'est en une immense savane, un milieu qui incita les primates hominoïdes à se redresser. L'homme se serait différencié du singe à l'est de cette vallée. Lucy était alors considérée comme la grand-mère de l'humanité. 
L'hypothèse de "l'east side story" s'effondre en 2001 avec la découverte à l'ouest du la vallée du Rift, dans le désert tchadien, de Toumaï, un bipède âgé de 7 millions d'années. Toutefois Toumaï et Lucy sont des australopithèques et non nos ancêtres directs. 
Notre plus ancien parent semble être l'homo habilis, apparu en Afrique il y a environ 2,4 millions d'années. Sa faculté à fabriquer des outils en taillant la pierre le distingue définitivement des primates qui l'ont précédé. Avec habilis débute le Paléolithique ("ancien âge de pierre"), la période la plus reculée et la plus longue de la Préhistoire.
Il y a environ 1,9 millions d'années, "l'homme dressé" lui succède. L'homo erectus fabrique des outils plus performants, comme le biface. Vers 400 000 av. J-C, il parvient à maîtriser le feu. L'être humain peut désormais affronter l'obscurité et le froid, effrayer les animaux, cuire les aliments. Certains groupes d'erectus migrent déjà vers l'Europe et l'Asie.

Si l'historien doit sans cesse remettre sur le travail son ouvrage, cela vaut encore plus pour l'historien dont les hypothèses restent largement tributaires des découvertes successives. Ainsi, en 2017, des ossements d'homo sapiens datant de 315 000 découverts sur le site du Djebel Irhoud (Maroc) remettent complètement en question toute la chronologie de nos origines. Jusqu'ici, les fossiles les plus anciens de cette espèce dataient de 200 000 ans et provenaient d'Afrique du sud et de l'est. Selon Jean-Jacques Hublin, qui a dirigé les travaux sur le site, "le visage de ces hommes n'étaient pas différent du nôtre. Leur boîte crânienne était aussi volumineuse, avec une forme oblongue, mais leur cerveau moins développé. Notre idée est que l'émergence de l'homme moderne est plus ancienne encore et qu'il s'agit d'un phénomène panafricain. Homo sapiens était probablement déjà présent sur l'ensemble du continent africain il y a 300 000 ans. Bien avant sa sortie d'Afrique, il y a eu une dispersion ancienne à l'intérieur du continent." A la recherche de nourriture, les homo sapiens se déplacèrent pour occuper un espace toujours plus étendu. Ces migrations eurent probablement lieu selon des vagues successives non continues, allant plus ou moins loin, et probablement suivies de reflux. Les premiers hommes font preuve d'une grande versatilité, c'est-à-dire d'une capacité à s'adapter à des milieux très différents et changeants.
Au gré des opportunités du milieu qui les entourait, les homo sapiens en vinrent à peupler tous les continents, notamment l'Europe à partir de 40 000 avant J.-C. Ils y rencontrent Néandertal (2) avec lequel la coexistence dure près de dix mille ans, jusqu'à l'extinction de cette espèce. (3) L'homo sapiens est donc le dernier et l'unique représentant du genre homo. Il est l'homme moderne. 

Rhinocéros à grande corne. Grotte Chauvet. Par Inocybe sur Wikipedia français [Public domain ou Public domain], via Wikimedia Commons]

Il y a 100 000 ans, lorsque les Homo sapiens commencent à se répandre sur la planète à partir du foyer africain, les foyers de peuplement s'avèrent très discontinus. Il reste malaisé de cerner les contours de l'organisation de ces populations. Il semble toutefois que les humains sont alors très peu nombreux, ont une faible natalité et une espérance de vie réduite. Chasseurs-cueilleurs nomades, ils forment de petits groupes occupant des territoires restreints, ce qui n'empêche pas l'établissement de réseaux de relations à longue distance. Ceci explique "la très large diffusion d'idées techniques et de fondements idéologiques, tels que le révèlent les productions artistiques. (...) Songeons par exemple au succès (...) des 'Venus' (...) que l'on retrouve disséminées dans l'ensemble du continent [européen]." [cf: François Bon p43]
Globalement, ces sociétés évoluent dans des environnements froids. Ces nomades s'abritent dans des habitats temporaires: huttes, tentes de peaux ou entrées des grottes. Ils y fabriquent leurs armes avec des silex taillés.
A la fin du Paléolithique, il y a environ 40 000 ans, archéologues et préhistoriens décèlent "une diversité de comportements culturels inédite". (cf: François Bon) Cette diversité touche les traditions technologiques avec la maîtrise de multiples techniques dans la tailles de pierre. L'utilisation de nouveaux matériaux (os, bois, pierre, ivoire, coquillages) contribue aussi à la sophistication, au perfectionnement de l'outillage et des armes (harpons en os, pointe de sagaie en silex, propulseur en bois de renne). L'usage d'armes de longue portée diminue d'ailleurs les risques de transformer le chasseur en proie, tout en allongeant son espérance de vie. Coureurs des steppes, les chasseurs traquent les troupeaux de rennes, bisons, chevaux. 
Les homo sapiens donnent une sépulture à leurs morts et croient donc peut-être à une vie dans l'au-delà. A partir de 35 000 av. J.-C., et sans qu'on puisse l'expliquer, ils représentent des animaux sur les parois des grottes ou sur des roches en différentes régions du globe.  Dans le même temps, ils réalisent des sculptures de femmes aux formes accentuées que les archéologues surnomment "Vénus". "La pensée symbolique qui se manifeste au travers de la création de milliers d'images dessinées sur les parois des grottes et des abris sous roche partout dans le monde, ou sur des objets du quotidien, matérialise la création d'une multitude d'identités." (cf: François Bon p 40)
Cette "explosion artistique" semble la marque de puissantes mutations comportementales. 
Dessinateurs habiles, les premiers hommes semblent aussi avoir pratiqué la musique comme le laisse supposer la découverte en 2008 dans le sud-ouest de l'Allemagne, d'une flûte en os de vautour vieille de 40 000 ans! A défaut d'enregistrements de cette époque, nous nous contentons ici des évocations farfelues de nos lointains ancêtres dans les chansons populaires contemporaines. C'est ainsi que les Quatre Barbus en pincent pour "l'homme de Cro-magnon"; un terme longtemps utilisé pour désigner les fossiles de Sapiens en Europe. Son origine vient de la découverte fortuite en 1868, d'un ensemble de squelettes sous l'abri de Cro-Magnon (4), lieu-dit situé à la sortie du village des Eyzies-de-Tayac en Dordogne. Finalement, la reconnaissance de l'art pariétal (découverte de la grotte d'Altamira en 1879) modifia la perception de cette humanité préhistorique et bientôt l'appellation homo sapiens s'imposa. (5)
Si le terme Cro-magnon est tombé en désuétude, il reste bien présent dans la langue vernaculaire. Sa belle sonorité ne passe pas inaperçue et permet aux Quatre barbus d'en faire un refrain efficace:  "L’Homme de cro / L’Homme de ma / L’Homme de gnon / L’Homme de CroMagnon, poum ! / L’Homme de cro de magnon". Assurément, "ce n’est pas du bidon". Les paroles multiplient les anachronismes assumés sur nos lointains ancêtres. Le couplet sur la chasse met ainsi aux prises Cro-magnon avec le diplodocus ce qui est évidemment impossible. Les chanteurs mentionnent ensuite de belles inventions à venir ("Viv’ment qu’on invente le fusil!") ou au contraire les aberrations de l'évolution ("Faut-il qu’nos héritiers soient bêtes / Pour avoir inventé le travail! "). Les Quatre Barbus glissent également quelques références à leurs contemporains... Monsieur Cro-Magnon décore son intérieur avec goût ("Si tu veux voir des cart’s postales / Viens dans ma cavern’ tout là-haut / J’te f’rais voir mes peintures murales / On dirait du vrai Picasso! ") et considère que Madame Cro-Magnon "ressemble à Lolo Brigilla", croisement probable entre Godzilla et Gina LoloBriggida.



En 1966, Pierre Tisserand compose "l'homme fossile", dont Serge Reggiani laisse une belle interprétation (également en italien). La chanson débute par la découverte des restes d'un "pithecanthropus erectus". "V'là trois millions d'années que j'dormais dans la tourbe / Quand un méchant coup d'pioche me trancha net le col / Et me fit effectuer une gracieuse courbe / A la fin de laquelle je plongeai dans l'formol / D'abord on a voulu m'consolider la face / On se mit à m'brosser mâchoire et temporal / Suivit un shampooing au bichromat' de potasse / Puis on noua un' faveur autour d'mon pariétal". Notre homme est un chasseur, "qui assommait bison, aurochs", un "virtuos' du gourdin", mais aussi un artiste, "drôl'ment doué pour les petits dessins de Vénus callipyg' aux tétons comm' la lune". Enfin, si l'homme fossile vivait il y a trois millions d'années, il n'en constitue pas moins déjà un homme moderne ("je jouais au tiercé"), déjà victime de la violence guerrière et des armes ("C'était avant la guerre / avant que tout ait sauté"). 



Les Quatre Barbus – "L’homme de cro magnon" (1955)
C’était au temps d’la préhistoire
Il y a deux ou trois cent mille ans
Vint au monde un être bizarre
Proche parent d’l’orang outang
Debout sur ses pattes de derrière
Vêtu d’un slip en peau d’bison
Il allait conquérir la Terre
C’était L’homme de cro magnon
  

 Refrain:
 L’Homme de cro
L’Homme de ma
L’Homme de gnon
L’Homme de CroMagnon, poum !
L’Homme de cro de magnon
Ce n’est pas du bidon 

L’homme de cro magnon
… bis
 

Armé de sa hache de pierre
De son couteau de pierre itou
Il chassait l’ours et la panthère
En serrant les fesses malgré tout
Devant l’diplodocus en rage
Il se f’sait tout d’même un peu p’tit
En disant dans son langage
Viv’ment qu’on invente le fusil!
   
refrain
Il était poète à ses heures
Disant à sa femme en émoi
Tu es bell’ comme un dinosaure
Tu r’ssembles à Lolo Brigilla
Si tu veux voir des cart’s postales
Viens dans ma cavern’ tout là-haut
J’te f’rais voir mes peintures murales
On dirait du vrai Picasso!
  
  
refrain 
 Deux cent mille ans après sur terre
Comm’ nos ancêtres nous admirons
Les bois. les champs et les rivières
Mais s’ils rev’naient quelle déception
Nous voir suer six jours sur sept
Ils diraient sans faire le détail
Faut-il qu’nos héritiers soient bêtes
Pour avoir inventé le travail!
  

 Refrain

Notes: 
1.  "Comme imaginaire du très lointain passé, elle a (...) miné en profondeur les représentations nationales du XIXème siècle: les chasseurs de rennes, à Solutré ou à Aurignac, relèguent les Gaulois et les Aryens à des cousins de province, dans une humanité préhistorique où l'ancienneté des métissages rend improbable toute prétention (...) à la pureté des origines." (cf: Yann Potin p 35)
2. L'homme de Neanderthal vivait sur le continent européen il y a 300 00 ans. Disparu il y a 30 000 ans environ sans laisser de descendants, il appartient à une espèce différente de la nôtre. 
3. En 1908, la découverte de squelettes d'hommes de Neandertal groupés à La Chapelle-aux-Saints en Corrèze, laisse supposer qu'ils ont fait l'objet d'une inhumation volontaire. Jusque là considéré comme appartenant à une race frustre, Neandertal semble lui aussi disposer d'un lien avec l'au-delà, la transcendance.
4. une francisation de l’occitan Cròs-Manhon, Cròs signifiant creux, grotte, Manhon pouvant signifier grand.
5. "Si Cro-Magnon n'était pas seulement artisan mais artiste, alors c'est qu'il était doté d'un rapport à la mémoire et l'abstraction: L'Homo devient "savant" et l'adjectif sapiens s'impose peu à peu." (cf: Yann Potin, p34) 

Sources:
- Yann Potin:"L'invention d'une science", in L'Histoire n°420, février 2016.
- François Bon: "La vie quotidienne au Paléolithique", in L'Histoire n°420, février 2016. 
- "Homo sapiens ne fait pas son âge", in Histoire & civilisations n°31, septembre 2017, p 6. 
- Panique au Mangin palace saison 2: "Tu es préhistoire".
- Le Monde: "La découverte qui bouleverse l'histoire d'homo sapiens". 
- Les enfants de DJebel Irhoud.

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