lundi 29 janvier 2018

Le zouave du Pont de l'Alma

Paris a connu au cours de son histoire quelques inondations majeures. En 1658, sous la régence du jeune Louis XIV, la Seine atteint 8m63 à l'échelle du futur pont d'Austerlitz. Près de la moitié des maisons du pont Marie n'y résistent pas et s'effondrent. En 1740, la Seine atteint 7,90m sur l'échelle du pont de la Tournelle. Il s'agit de la première inondation cartographiée. En 1802, sous le Consulat, la Seine quitte son cours pour réoccupait un ancien bras abandonné qui contournait la capitale par le Nord.
La crue de 1876 ravage plusieurs bâtiments publics et inonde les caves. L'année précédente, le maréchal de Mac Mahon, président de la République monarchiste, s'était  rendu dans le quartier Saint Cyprien à Toulouse pour exprimer sa compassion aux familles des centaines de pauvres gens qui venaient d'y périr, sous l'effet d'une crue soudaine de la Garonne. Devant la presse rassemblée, il aurait eu ce commentaire lapidaire: "Que d'eau, que d'eau!" Face aux forces de la nature déchaînée, le pouvoir politique peinait à anticiper et prévenir les catastrophes.

29 janvier 1910 (Wikimedia Commons)
Quelques initiatives avaient pourtant tenté de freiner l'inexorable montée des eaux.  Dans les années 1740, l'ingénieur du roi Buache décrivait avec soin le phénomène et tentait d'identifier les zones inondables. 
Dans le cadre des travaux d'Haussmann, l'ingénieur des Ponts et Chaussées Belgrand conçut un service hydrométrique s'appuyant sur un réseau d'observateurs disséminés dans tout le bassin fluvial de la Seine. Son quartier général parisien se chargeait d'exploiter les informations collectées. L'observatoire de Montsouris crée en 1873 mesurait quant à lui la quantité d'eau tombée sur Paris.
Les moyens mis en œuvre pour contrer les assauts du fleuve contribuèrent paradoxalement à endormir la vigilance des Parisiens. L'ampleur des débordements de la Seine en 1910 n'en fut que plus marquante pour la population.

* Paris-Venise.
L'été 1909 s'avère extrêmement pluvieux, les terres saturées d'eau ne peuvent plus rien absorber à l'automne. A cela s'ajoute un hiver très pluvieux avec beaucoup de neige, des pluies diluviennes qui s'abattent sur les bassins d'alimentation de la Seine à compter de la mi-janvier. Toutes les conditions sont réunies pour un débordements de ses affluents (Yonne, Marne, Oise, Eure...). Au cours de la semaine du 21 au 28 janvier 1910, l'agglomération parisienne subit une crue d'une ampleur exceptionnelle. Le 28, à son apogée, la Seine atteint 8,62 m au pont d'Austerlitz. Le zouave du pont de l'Alma voit l'eau monter jusqu'à ses épaules. A cette date, le centre de la capitale est inondé. Des dizaines d'artères, une douzaine d'arrondissements (473 ha dans la capitale) et de nombreuses banlieues se trouvent sous les eaux. 
Gare st-Michel (Wikimedia Commons)

 Les conséquences immédiates de la crue sont considérables avec tramway et métropolitain paralysés, gares bloquées, gaz et électricité coupés... Envahies par les eaux, les usines de banlieues, qui font vivre Paris, s'immobilisent. Leurs ouvriers doivent chômer. Les incinérateurs d'ordures se trouvent à l'arrêt, aussi le préfet Lépine ne trouve rien de mieux que d'inviter les Parisiens à jeter leurs déchets dans le fleuve, au grand dam des communes aval. Une des usines qui produit l'air comprimé de la ville dans le XIIIème arrondissement est inondée. Aussitôt, les aiguilles des horloges publiques se figent comme pour souligner un peu plus à quel point la capitale paraît désormais hors du temps, paralysée. La ville s'immobilise et se retrouve isolée car la gare d'Orléans et le réseau des trains de l'ouest cessent de faire circuler les trains.

* La ville moderne craque.
La modernité et le progrès technique que connaît Paris au début du XX° s participent à l'aveuglement général. Le développement des réseaux (égouts, distribution des eaux, du téléphone, métro) convainc certains que la capitale se trouve désormais à l’abri des inondations dévastatrices d'antan. Or, en cette fin janvier 1910, c'est précisément dans les secteurs les plus modernes que l'on rencontre le plus de faiblesses potentielles. "La ville est tout à la fois atteinte dans sa modernité... et victime de sa modernité", note E. Toulet, responsable de la bibliothèque historique de Paris. 
 L'infiltration des eaux commence par le tunnel du métro; bientôt ce sont tous les nouveaux réseaux qui cessent de fonctionner: téléphone, train, éclairage (au gaz) qui ne fonctionnent plus. Puisque la technique lâche, il faut se tourner vers des valeurs sûres telles que les omnibus hippomobiles, les fameux "moteurs à crottin" qui tentent vaille que vaille de se frayer un chemin entre les flaques.

(Wikimedia Commons)
 * Un quotidien bouleversé.
Le quotidien des Parisiens  est durement affecté par la crue. Dans l'ouest de la capitale, de nombreux habitants doivent évacuer. On redoute alors les vols et cambriolages. En fait, très peu de pillages seront à déplorer. A travers les rues inondées, les Parisiens se déplacent grâce à des passerelles. L'armée est appelée en renfort, tandis que les matelots de la Royale assurent les déplacements des députés en canots.
Pour venir en aide aux sinistrés, des associations de bienfaisance telles que l'union des femmes françaises, l'union des femmes de France ou la Croix Rouge se mobilisent, distribuant nourritures et vêtements, organisant des dortoirs de fortunes. La médiatisation de la crue suscite un grand élan de générosité dans et hors du pays. Des banquiers tels que Pereire, Rothschild, le pape, le roi des Belges, le prince de Galles envoient de l'argent pour secourir les Parisiens, tandis que des souscriptions sont lancées dans la presse. Au total, près de 4 millions de francs seront collectés.

En dépit de cet élan de solidarité, la situation devient très préoccupante au bout d'une semaine. Les difficultés d'approvisionnement de la capitale combinées aux menées inflationnistes de certains commerçants contribuent à l'augmentation du prix des denrées. Bientôt les premiers cas de typhoïde apparaissent. L'archevêque de Paris fait alors célébrer un service de pénitence, ultime recours pour implorer la clémence du fleuve... Mais dès que la décrue commence, le 29 janvier, les Parisiens se ruent sur les bords de Seine. Une sorte d'insouciance existe. Des photos sont prises, des films, des cartes postales mises en vente (les "50 vues de Paris-Venise").

* Gestion politique de la crise.
A cette époque il n'y a aucune prise en charge par l’État des conséquences du débordement des eaux (pas de plan Orsec ni de déclaration de zones sinistrées), les pouvoirs publics se contentant - c'est déjà bien - de sauver les vies humaines. Dans ce but, la mobilisations des services municipaux, de l'armée, des pompiers jouent un rôle fondamental.
Pour le reste, ce sont surtout l'assistance publique des bureaux de bienfaisance ou les entreprises privées qui aident (Liebig distribue des rations de nourriture, des sociétés privées proposent des pompages gratuits). En l'absence d'Etat providence, la charité tient alors une place bien plus grande qu'aujourd'hui.
Conscients de néanmoins jouer leur avenir dans la gestion de cette crise soudaine, les élus manifestent leur compassion, de manière symbolique. Au cours de la semaine cruciale, le préfet de la Seine accompagné du président de la République Fallières et du président du Conseil Briand se rendent auprès des sinistrés à Alfortville. Après coup, l'Etat votera des crédits pour faire face aux conséquences de l'inondation, indemnisant commerçants et propriétaires dont les biens furent détruits.

* La mise en accusation du régime et la recherche de boucs émissaires. 
A quelques mois des élections législatives (avril 1910), Alexandre Millerand, le ministre des Travaux publics, tentent bien d'expliquer, de rassurer, conscient qu'il faut éviter une exploitation politique des événements contre le cabinet Briand et contre le régime républicain. C'est qu'aux lendemains de la crue, l'extrême-droite antiparlementaire met en accusation le gouvernement, pointant son manque de prévoyance et des défaillances dans la gestion de crise. L'Action française et Drumont dans la "Libre Parole" développent les thèmes chers à l'extrême-droite avec une dénonciation de l'anarchie administrative. Dans ce régime d'anonymat ("la Gueuse"), personne ne semble responsable, même pas les ingénieurs à l'origine de "l'éventration" de Paris. L'antisémitisme revient également à travers des éditoriaux de Drumont. Le 10 février 1910, ce dernier fustige "les ravageurs de forêts". Si la crue a eu cette ampleur, c'est à cause du déboisement opéré en amont de Paris. Ce déboisement est dû à "une armée allemande fractionnée en société". Ces sociétés sont tenus par des Juifs. L'internationale juive aurait donc transformé la "Gaule chevelue" d'autrefois en "Gaule chauve". Finalement les Juifs vendent les forêts comme ils ont vendu les secrets militaires affirme-t-il en référence à l'affaire Dreyfus. Au fond, la simple explication naturelle ne suffit plus, on a donc recours à la rumeur. Pour Drumont dont l'antisémitisme confine à l'obsession, il ne faut pas chercher bien loin le bouc-émissaire...

* Le bilan
Alors que la décrue s'amorce enfin, il faudra néanmoins des semaines pour que la vie retrouve son cours normal. Le bilan matériel s'avère très lourd: 20 000 immeubles inondés, soit le quart des habitations que compte alors Paris, 200 000 Parisiens sinistrés. Au total, les dégâts seront estimés à 400 millions de francs-or, soit environ 1 milliard d'euros.
On ne compte qu'un mort dans Paris, une trentaine en banlieue.
Si la mémoire de la crue de 1910 ne s'est jamais éteinte, c'est sans doute en raison de la médiatisation exceptionnelle dont elle a fait l'objet. D'innombrables photographies d'actualité sont prises pour faire la une de la presse illustrée alors en plein essor. Paris-Venise inspire aussi les peintres, les pionniers du cinématographe, les dessinateurs, les affichistes, les chansonniers. Paul Lack y va par exemple de son "Jardin des plantes aquatiques" (1910) sur l'air de la Paimpolaise. La ménagerie s'est en effet rapidement retrouvée inondée. Si pour les hippopotames, la crue tient du miracle, elle provoque en revanche la noyade de la girafe et des antilopes.



* Anticiper et prévenir de futures crues majeures.
Dès le 8 février, une commission des inondations est nommée, dont le but est de prévenir un retour d'un épisode similaire et aussi de multiplier les précautions à prendre. Placée sous la direction d'Alfred Picard, un ingénieur, polytechnicien et ancien ministre de la marine, elle aboutit à un rapport qui préconisera toute une série de moyens pour lutter contre des événements ultérieurs comparables. 
Plusieurs aménagements sont réalisés sur la Seine et dans son bassin versant entre 1910 et 1932. La destruction de la Passerelle de l'Estacade, du Barrage de la Monnaie, la reconstruction du pont du Carroussel avec des piliers moins larges doivent
favoriser l'écoulement du fleuve. Il y a aussi l'approfondissement du lit de la Seine, le réhaussement des berges avec la construction de murettes de protection.  Sur le bassin versant du fleuve, en amont de Paris, de grands lacs de réservoirs sont creusés entre 1949 et 1990. Ces aménagements, aujourd'hui appelés les "grands lacs de Seine" (Pannecière, Orient, Temple et Amance, Der-Chantecocq), permettent de stocker l'eau en cas de crue. Aujourd'hui, ces réservoirs ne pourraient toutefois retenir qu'un quart de l'eau qui s'est déversée dans Paris en 1910. Le risque de crue majeure est donc toujours là.

* Une crue centennale. L'inondation de 1910 fait partie de ce que les experts nomment une "crue centennale"; un événement exceptionnel, qui a une chance sur cent de se produire chaque année. La question n'est pas de savoir si une nouvelle crue peut revenir à Paris, mais quand? Or en 100 ans, la vulnérabilité de la capitale a augmentée. Avec la forte artificialisation et imperméabilisation des sols, la Seine ne pourrait plus aujourd'hui se répandre dans les champs.  Surtout, depuis un siècle, il y a eu densification de l'habitat (435 000 logements) et des activités économiques en zones inondables. L'agglomération parisienne est en effet passée de 4,5 millions d'habitants en 1910 à plus de 10 millions aujourd'hui. Ensuite, il y a la multiplication des réseaux souterrains. La ville de Paris est construite sur 8 ou 9 niveaux de sous-sols empilés avec d'abord caves et parkings, puis canalisations pour le gaz et le téléphone, les égouts, les tunnels de métro, la fibre, le RER, d'anciennes carrières de gypse et de calcaires, enfin la ligne 14 du métro. Tous ces réseaux sont interdépendants et peuvent donc devenir des vecteurs potentiels de circulation et d'infiltration des eaux.

* Quelles seraient aujourd'hui les conséquences d'une nouvelle crue à 8,62 m?
 Comme il s'agit de crues lentes avec une montée des eaux de l'ordre de 50 cm à 1 mètre par jour, les populations auraient sans doute le temps de se mettre à l'abri. Environ 440 communes seraient directement concernées (notamment Alfortville à la confluence de la Marne et de la Seine). Ce serait donc 850 000 habitants qui seraient exposés en Ile de France. La navigation devrait cesser dès 4,30m de hauteur. Les infrastructures bordant le fleuve seraient durement affectées à l'instar du port fluvial de Genevilliers, de la BNF, du Louvre ou du ministère de la Défense. La distribution de l'eau potable, de l'électricité, la gestion des eaux usées et des déchets, les transports (1) seraient perturbées.
L'impact de la crue serait donc avant tout matériel et économique. Si une crue type 1910 survient aujourd'hui, le montant des dégâts serait cependant bien plus élevé qu'alors.

* Que pouvons-nous faire pour minimiser les conséquences d'une crue de ce type?
Il faut d'abord apprendre à vivre avec ce risque et l'intégrer dans nos aménagements. La préfecture conseille par exemple à chacun de vivre avec un kit de survie (avec 3 litres d'eau, des aliments non périssables, des vêtements chauds et couvertures, une lampe de poche, une radio à piles, une trousse de premiers soins, un réchaud, des papiers personnels et de l'argent liquide) permettant de tenir 3 jours afin de ne pas être pris dans l'urgence et ne pas déranger les services de secours très sollicités par ailleurs. La prévention passe aussi par des campagnes d'exercices et d'informations. En mars 2016, l'opération Sequana visait à éprouver la capacité de tous les acteurs à gérer une crue majeure de la Seine. 
La prévention nécessite enfin le respect de l'interdiction de bâtir en zone inondable (plan de prévention du risque inondation: PPRI). De même, les normes de construction des nouvelles habitations doivent être plus contraignantes (absence de sous-sol, mise en hauteur de l'électricité...).



Les systèmes de prévention contribuent à créer de la confiance et peuvent laisser croire que de tels phénomènes ne peuvent plus se produire. Or, il est impossible aujourd'hui d'empêcher de telles inondations. Il reste donc primordial d'entretenir la mémoire des catastrophes passées. 
Pour cela, on peut compter sur le zouave du pont de l'Alma. Car si les hydrologues mesurent le niveau des eaux au niveau du Pont d'Austerlitz, c'est bien la statue du pont de l'Alma qui permet aux Parisiens de se faire une idée de la gravité de la crue. 
Construit sous le Second Empire et inauguré par Napoléon III, le pont de l'Alma permet de relier le quartier de Chaillot à celui de Grenelle. A l'origine, les piles du pont accueillaient une statue représentant chaque corps de l'armée française ayant servi pendant la guerre de Crimée: un zouave (les soldats des régiments français d'Afrique du Nord) et un grenadier en amont, un chasseur à pied et un artilleur à l'aval. Pourquoi le zouave s'impose-t-il finalement comme la "vigie star"? (2) "Certainement parce que le Zouave a la particularité d’avoir un vêtement extrêmement détaillé, des jambières, des guêtres, une culotte bouffante, une large ceinture et une veste", explique explique Daniel Imbert, spécialiste du patrimoine parisien, et secrétaire général de la commission du vieux Paris.
Lors de la rénovation du pont de l'Alma au début des années 1970, seul le zouave est conservé, mais déplacé de l'autre côté du pont. 
A chaque nouvelle montée des eaux, le zouave se rappelle au bon souvenir des Parisiens et des artistes. Serge Reggiani lui a consacré une chanson au début des années 1980, Thomas Fersen le mentionne dans "Ne pleure plus" dont nous avons déjà parlé ici. Jacqueline Maillan, quant à elle, l'évoque avec humour (merci @XavierMauduit pour cette découverte).



Notes.
1. Plus de circulation sur les ponts, fermeture des tronçons d'autoroutes (A4, A86), des voies sur berge et de plusieurs gares, arrêt de nombreuses lignes de métro, du RER (C).
2. Il possède même désormais un compte twitter (@zouavealma). 

Sources:
- Concordance des temps: "La Seine et les inondations de 1910"avec
Isabelle Backouche, auteure de "La trace du fleuve. La Seine et Paris (1750-1850)".
- "Qui est ce Zouave, vigie des crues de Paris?" [France culture]
- "La crue de Paris, une société face aux risques". (Archives de Paris)
- Institut d'aménagement et d'urbanisme: "Territoire inondable. L'aléa inondation en Ile-de-France
- Le Dessous des Cartes: "Crue de la Seine: risque régulier, risque oublié"
-Les Savanturiers reçoivent Magalie Reghezza-Zitt, géographe.

Aucun commentaire: