jeudi 1 mars 2018

341. Le 16 mars 1978, l'échouement de l'Amoco Cadiz provoque une marée noire gigantesque.

Depuis les années 1960, l'Europe importe une grande partie de ses matières premières d'Asie du Sud-Est. Cette situation a entraîné une explosion du trafic maritime et la multiplication des immatriculations de bateaux, toujours plus grands et spécialisés. Cette circulation maritime en très forte hausse peut s'avérer périlleuse. 
Les côtes bretonnes connaissent de forts coefficients de marées auxquels sont habitués les marins du  cru, mais lors des tempêtes, les capitaines au long court peuvent parfois s'y faire prendre. Il y a tout juste 40 ans, ce fut le cas de l'équipage de l'Amoco Cadiz.
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 * Une avarie de barre au large du Finistère. 
L'Amoco Cadiz (Wiki Commons)
 Le 16 mars 1978 au matin, à l'entrée sud de la Manche, à proximité des côtes bretonnes par une mer très formée, l'Amoco-Cadiz vogue à proximité des côtes bretonnes. Ce pétrolier géant de 330 m de long affrété par la société Shell, appartient à la Phillips, une compagnie de Chicago implantée aux Bermudes. Immatriculé au Libéria, le navire transporte 227 000 tonnes de pétrole brut du Golfe Persique à destination de Rotterdam aux Pays-Bas.
A 9h15, le navire-citerne connaît une panne de gouvernail qui oblige le commandant italien du navire, Pascale Bardari, à arrêter les machines et demander de l'assistance. Arrivé sur zone, un remorqueur allemand, le Pacific, propose ses services. Il est 11h28. Contacté par téléphone, l'armateur de Chicago refuse l'offre d'assistance payante. Les négociations s'éternisent. Pendant ce temps, l'Amoco, poussé par un fort vent d'ouest, dérive dangereusement  vers les côtes. A 14 heures, une fois l'assistance acceptée, le Pacific peut enfin entrer en action, mais il est trop tard. Dans des creux de 7 à 8 mètres et par des vents dépassant les 130 kilomètres à l'heure, l'opération de sauvetage échoue. Il est 21 heures lorsque le pétrolier finit par s'immobiliser sur les hauts fonds au large de Portsall, avant de se briser en deux à 21h55. Le sauvetage périlleux des 44 membres d'équipage, tous Italiens, a lieu au cours de la nuit. Très vite, le pétrole s'échappe des citernes et les premières nappes touchent la côte. En l'espace de deux semaines, la totalité de la cargaison se déverse en mer.
Le 28 mars, le tanker sombre définitivement.

* Un travail de Sisyphe. 
Igor Golubenkov (CC BY 2.0)
La marée noire souille près de 360 km de côtes, de Brest à Saint-Brieuc avec des conséquences environnementales dramatiques: lente agonie des oiseaux aux ailes engluées de mazout, mort par asphyxie des mollusques, coquillages, poissons... Selon les travaux conduits par des scientifiques quelques années après la catastrophe, la marée noire aurait tué par engluement ou par effet toxique, autour de 260 000 tonnes d'animaux marins. Dans la baie de Morlaix, la densité d'animaux a été divisée par cinq.
Pour faire barrage à la nappe gluante et poisseuse de pétrole, les autorités mettent en place un dispositif d'intervention impressionnant. Ce plan Polmar - pour Pollution maritime - est déclenché par Michel d'Ornano, le ministre de la Culture et de l'Environnement. Les secours utilisent différentes méthodes pour tenter de réduire la pollution comme l'épandage de produits "dispersants", l'installation d'un barrage flottant de 11 km de long ou encore l'aspiration par les pompiers du fioul répandu en mer.
A terre, pour dépolluer le littoral et nettoyer les plages, un travail de Sisyphe attend soldats et pompiers. Très vite, ces derniers bénéficient du concours de milliers de bénévoles. En colère, mais conscients de la nécessité de se retrousser les manches, les riverains se lancent alors dans une lutte désespérée contre le déferlement de la nappe gluante.
Pour redonner un aspect présentable au littoral souillé, il faudra pas moins de deux ans d'efforts acharnés. (1)


Mars 1978, nettoyage de plage. (Fylip 22 CC0 1.0)
* La bataille juridique ne fait alors que commencer. Les villes et villages des communes sinistrées (90 collectivités au total) se réunissent dans un syndicat mixte de défense et de protection des communes bretonnes. Aux côtés de l’État et de la Société pour l'étude et la protection de la nature en Bretagne (SEPNB), ils  assignent devant la justice américaine  l'Amoco Corp, propriétaire du pétrolier, et son constructeur. (2) Face à quelques scientifiques et une poignée d'avocats défendant les intérêts de l'Etat français et des collectivités locales affectées par la marée noire, le groupe Amoco aligne des centaines d'experts et d'avocats. Le bras de fer judiciaire s'apparente donc à la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Le 18 avril 1984, le tribunal de Chicago attribue à l'Amoco Corp la responsabilité principale de l'accident et une responsabilité partielle aux chantiers navals qui ont construit le supertanker. Les dommages à verser ne couvrent toutefois qu'une petite partie des dépenses consenties pour nettoyer le littoral saccagé.
Le 24 janvier 1992, au terme de 14 années de procédure, les plaignants obtiennent d'un jugement en rectification une revalorisation des dommages et intérêts. La cour d'appel de Chicago condamne l'Amoco Corp à verser 1 257 millions de francs d’indemnités (3), soit environ la moitié des sommes demandées. En reconnaissant pour la première fois la responsabilité et la culpabilité d'une compagnie pétrolière, le jugement entraîne une révolution du droit maritime à l'échelle internationale. 

* Plus jamais ça. 
Par son ampleur et ses conséquences dramatiques, la marée noire marque durablement les esprits. Elle conduit le gouvernement français à revoir ses moyens de lutte anti-pollution et à mettre en place de nouvelles règles d'organisation des routes maritimes.
Pour gérer le trafic international et l'éloigner des côtes, un nouveau rail de navigation est créé au large d'Ouessant, obligeant les navires qui transportent des matières dangereuses à passer à 50 km des côtes. Sur le rail d'Ouessant, le dispositif de séparation du trafic permet de séparer la voie montante de la voie descendante. Les bateaux, surveillés par satellite, doivent respecter la règle. Si leur trajectoire est suspecte, les veilleurs et officiers d'astreinte de la préfecture maritime de l'Atlantique ou du CROSS les rappellent à l'ordre. 
A Brest, le Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage (CROSS) de la pointe bretonne régule un trafic maritime considérable. La Manche supporte en effet le plus gros trafic de porte-conteneurs au monde. Entre les méga ports de l'Europe du nord, un flux aller-retour incessant de navires gigantesques  sillonne le rail. Dans ces conditions, pas un navire de doit échapper à la vigilance des équipes de surveillance du Cross corsen. Chargées d'alerter par radio (Ouessant trafic) les bateaux des coups de grain, des marées et de vérifier l'éventuelle vétusté des navires, elles scrutent la position des bateaux 24 h sur 24. Connectées à un réseau international d'informations relayé par des balises éparpillées sur tous les océans du globe, elles sont renseignées en permanence sur l'identité des navires, leurs cargaisons et leurs routes. 
Dans le couloir maritime de la Manche, plusieurs vedettes croisent, prêtes à agir à la moindre alerte. En complément, un puissant remorqueur de haute mer est affecté en permanence à l'assistance des pétroliers ou portes conteneurs géants. Lorsqu'il ne suffit pas, la marine nationale doit alors intervenir.
Les douanes françaises contrôlent également des navires depuis les hélicoptères. La vue aérienne peut  déceler les sillages de pollution des bateaux peu scrupuleux. Grâce à ces moyens, les dégazages sauvages en Atlantique se font plus rares. Les interventions des services de secours ont également permis de sauver de nombreuses vies humaines et d'éviter plusieurs marées noires.  

By Ludovic Péron (Own work) (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) Wiki Commons
Si malgré tout la marée noire ne peut être évitée, les autorités disposent depuis la catastrophe de l'Amoco Cadiz d'un dispositif efficace: le plan Polmar. Déclenché en cas de pollution marine accidentel, ce plan d'intervention sert à coordonner et à centraliser les moyens de protection. 
La catastrophe Torrey Canyon en 1967 a conduit la communauté internationale à établir un régime d'indemnisation des victimes de pollution par les hydrocarbures, sous l'égide de l'Organisation Maritime Internationale (OMI). "Les Fonds internationaux d'indemnisation pour les dommages dus à la pollution par les hydrocarbures (FIPOL) ont pour vocation l'indemnisation en cas de pollution par des hydrocarbures persistants à la suite de déversements provenant de navires-citernes dans leurs Etats membres." (cf: le site du FIPOL)
Les autorités ont enfin décidé de la création du Cedre, le Centre de documentation, de recherche et d'expérimentations sur les pollutions accidentelles des eaux. 

* Images apocalyptiques. 
Le naufrage de l'Amoco Cadiz est terrible, tant par l'accumulation des circonstances que par l'envergure de la pollution et le choc engendré. Les marées noires ont donc logiquement inspiré nombre d'artistes. En 1967, Serge Gainsbourg  publie la chanson Torrey Canyon, du nom du super tanker venu s'échouer au large des côtes bretonnes, le 18 mars de cette même année. Le chanteur y fait parler le pétrolier qui énumère les différents éléments de son identité:
 "Je suis né dans les chantiers japonais / 
En vérité, j'appartiens aux Américains /
 Une filiale d'une compagnie navale / 
Dont j'ai oublié l'adresse à Los Angeles (...) 
Si je bats pavillon du Liberia /
 Le captain et les marins sont tous italiens /
 Le mazout dont on m'a rempli les soutes
C'est celui du consortium British Petroleum"

 Les "Cent vingt mille tonnes de pétrole brut" du Torrey Canyon se déversent finalement dans le milieu marin, provoquant la première marée noire d'envergure.

Le naufrage de l'Amoco Cadiz inspire de nouveau dégoût et colère aux artistes.
Pour Anne Sylvestre, "un bateau (...) vomit du noir assassin / Il tue la mer et avec elle / Tout ce qui vivait dans son sein / Il endeuille à jamais les plages / Il désespère les marins / Empoisonne les coquillages / Et les oiseaux mourront demain" ("un bateau mais demain"). Dans Portsall, Jean-Michel Caradec (4) insiste sur les conséquences écologiques de la marée noire qui vient ruiner l'économie locale:

"Je suis un pêcheur de Portsall /
 Mon bateau est à fond de cale / 
Comme un cormoran tout bancal /
 Il pourra plus lever ses voiles / 
J'pourrai pas finir d'le payer /
 Je pourrai plus prendre la mer /
 La mer c'était mon idéal / 
Mon oreiller, mon univers". 

 Au rayon des catastrophes (seulement musicales cette fois... c'est moins grave) citons les oiseaux de goudron d'André Helle et Albert Taïeb (1978) ou l'Amoco d'un Alain Barrière en pleine période disco (le titre idéal pour vider la piste). (5)
 Autant de morceaux qui témoignent à chaud d'une conscience écologique bien plus ancrée qu'auparavant. 

L'épave de l'Amoco Cadiz fait désormais la joie des amateurs de plongée, tandis que son ancre, scellée  sur le terre-plein du port de Portsall, fait celle des "selfeurs". Son empreinte dans la mémoire locale reste, elle, bien présente.

Notes:
1. les petites galettes noires de fioul restent encore visibles aujourd'hui dans les abers.
2. N'ayant souscrit qu'une maigre assurance, l'Amoco Transport Company n'aurait sans doute pas été contrainte de payer dans le cas d'un jugement en France. Aussi, l'Etat français et les collectivités locales décident de poursuivre la maison mère, Amoco International Oil Company, à New York, puis Chicago.  
3. 1045 millions de francs à l’État français et 212 millions au syndicat mixte, soit 192 millions d'euros au total.
4. Lui-même fils de marin breton.
5. Histoire de ne pas finir sur une mauvaise note, terminons avec le "Cap'tain Naimo"de la Tordue, un titre beaucoup plus récent et sans lieu direct avec l'Amoco Cadiz.. 

Sources:
- L'Ouest en mémoire: "L'Amoco Cadiz"  [fresques.ina.fr]
- Cedre: "Amoco Cadiz"
- INA-Jalons: "Le naufrage du pétrolier Torrey Canyon"
- France 3 Bretagne: "Le  16 mars 1978, l'Amoco Cadiz s'échoue devant Portsall"
- France 3 Bretagne: "Ces marées noires qui ont marqué la Bretagne"

 
- "Les nouveaux espaces de l'écologie", in "La société française de 1945 à nos jours" par Ludivine Bantigny, Jenny Raflik, Jean Vigreux, la documentation photographique, septembre-octobre 2015.
- Naufrage de l'Amoco Cadiz.  
- L'Amoco Cadiz la plus grande marée noire. (pdf)
- Une liste impressionnante de "chansons  écolo".

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