lundi 15 octobre 2018

Vie et légende du baron rouge, as des as de la grande guerre.

Lorsque la première guerre mondiale débute, l'aviation n'en est qu'aux balbutiements et ne dispose que de moyens rudimentaires.  La seule mission qu'on reconnait alors aux avions est l'observation, la reconnaissance. Pour Foch, "les aéroplanes sont des jouets scientifiques intéressants, mais ne présentent pas de valeur militaire." Lors des premiers mois du conflit, les pilotes survolent la ligne de front, observent, puis rapportent ce qu'ils ont vu. Ces informations permettent de mieux régler les tirs d'artillerie, cependant le haut commandement se méfie de ces nouvelles machines volantes et accorde peu de crédits aux rapports établis par les observateurs aériens. 

* Naissance de l'aviation de chasse.
 Au fur et à mesure du conflit, les missions affectées  à l'aviation se transforment. Les états-majors expérimentent ainsi les bombardements grâce à des escadrilles chargées de balancer sur l'ennemi les obus réformés. 
Mais ce sont finalement les aviateurs eux-mêmes qui parviennent à démontrer l'utilité que peut avoir l'aviation d'un point de vue militaire. Ainsi, en octobre 1914, contre l'avis de l'état-major, les Français Frantz et Quénault (1), parviennent à détruire un avion ennemi grâce à la mitrailleuse Hotchkiss embarquée à bord de leur engin.
 Roland Garros est le premier à monter une mitrailleuse sur le capot de son avion pour pouvoir tirer vers l'avant. Pour que les balles n'endommagent pas son appareil, l'aviateur met au point une hélice blindée, avec sur les pales des déflecteurs en acier écartant les projectiles qui viennent les heurter. 
Le Hollandais Fokker, qui travaille pour le compte de l'Allemagne, fait véritablement entrer l'aviation de guerre dans une nouvelle ère avec l'invention d'une mitrailleuse synchronisée tirant entre les pales de l'hélice. Ce faisant, il donne un avantage technologique incontestables aux Allemands à l'été 1915. (2

* Le baron rouge entre en scène.

Les tactiques de combat aérien restent très frustes jusqu'en 1916 avec l'élaboration  d'une liste de huit règles de base à toujours respecter (le Dicta Boelcke). Auteur de ce nouveau credo, l'as allemand Oswald Boelcke impose également les premières Jagstaffeln, ou escadrilles spéciales de chasse (Jasta en abrégé), des unités compactes et agressives. Des tactiques s'élaborent et le combat individuel devient bientôt l'exception. A la tête de la Jasta 2, Boelcke prodigue son enseignement à ses élèves dont fait partie un certain Manfred von Richthofen, le futur "baron rouge".


Manfred von Richthofen en 1917. [Wiki C.]

Von Richthofen naît en 1892 à Breslau en Silésie (actuelle Pologne) dans une vieille famille de juges et magistrats. Le jeune garçon est élevé par son père Albrecht dans une culture nationaliste et militaire. Soldat, ce dernier vit dans le souvenir des guerres passées. (3) En bon rejeton de l'aristocratie prussienne, Manfred intègre une institution de cadets, en sort officier de cavalerie et sert bientôt dans les uhlans.
Lorsque la première guerre mondiale éclate, le cavalier de vingt-deux ans découvre un conflit qui ne ressemble en rien à ce qu'il avait imaginé. Loin des combats livrés sabre au clair, la lutte se déroule dans les tranchées, la boue. Von Richthofen doit se rendre à l'évidence: la cavalerie ne sert à rien dans cette guerre moderne! De même, la lutte contre les francs-tireurs s'accompagne de terribles représailles et d'exactions aux antipodes du code d'honneur de la chevalerie. Manfred se sent plus meurtrier que soldat (4) dans cette sale guerre livrée par des civils dont il "méprise la rouerie et le manque de règles claires."
Après avoir combattu sur le front russe, von Richthofen est transféré en 1915 à Verdun, un secteur alors très calme, où il s'ennuie ferme. Lassé de combattre dans l'infanterie qui le prive de la gloire militaire à laquelle il aspire, il se porte volontaire pour devenir pilote et intègre l'escadrille Boelcke en septembre 1916, un mois avant la mort au combat du maître. Ses qualités de pilotage lui permettent de rapidement monter en grade. Le 11 janvier 1917, il prend le commandement de la Jasta 11. Au sein de l'escadrille, Richthofen impose des tactiques audacieuses. En opération, il vole à plus haute altitude que le reste de la formation dont les avions servent de leurre. Une fois l'adversaire berné, Richthofen fond sur lui en de fulgurants piqués. Très vite, la renommée du pilote dépasse les rangs de l'armée. Il devient un as.

* Les chevaliers du ciel. 
"L'aviateur est une figure tissée d'images et de récits nés dans le creuset de la culture médiatique." (source A p). En effet, le nouvel imaginaire médiatique contribue à alimenter la fascination grandissante pour la chasse et les "chevaliers du ciel". Les journaux inaugurent des rubriques sportives où l'aéronautique figure en bonne place. La presse populaire, dont l'influence est alors considérable, contribue à cette fabrique des héros.  Les pilotes deviennent de véritables vedettes dont les exploits s'apparentent aux joutes chevaleresques. 
Jeunes, presque tous promis à la mort, les premiers pilotes viennent à quelques exceptions près de l'aristocratie ou de la grande bourgeoisie. En favorisant l'entre-soi, cette situation contribue largement à forger un état d'esprit particulier chez les aviateurs. Jalousés par les troupes au sol, les pilotes jouissent très vite d'une grande popularité. 
La presse des différents pays belligérants décerne le titre "d'as" aux pilotes ayant abattu un certain nombre d'ennemis. En France, un pilote devient "as" de guerre  s'il compte au moins cinq victoires. L'homologation d'une victoire est possible lorsque des témoins assistent à la chute d'un avion dans le camp "ami". Un véritable palmarès s'établit à la tête duquel se trouve "l'as des as", l'aviateur ayant obtenu le plus grand nombre de victoires. (5) En France, René Fonck, Charles Nungesser, Georges Guynemer deviennent des héros patriotiques, célébrés dans "la guerre aérienne illustrée", un hebdomadaire animé par l'ancien journaliste sportif Jacques Mortane.


Georges Guynemer à bord de son Morane Saulnier. [By Agence Rol (BNF, ark:/12148/btv1b69455912, Rol, 46105) [CC0], via Wiki C]


L'exposition médiatique dont bénéficient les pilotes est bientôt encouragée par l'armée. Aux lendemains du désastre de Verdun, les quartiers généraux prennent l'habitude de communiquer le nom des aviateurs. La France a alors besoin de héros capables d'incarner le combat. Alors que la guerre dure depuis près de deux ans et a déjà fait 650 000 morts, aucune issue rapide au conflit ne paraît envisageable. Il faut redonner du souffle. Dans la guerre de masse, industrielle et mécanique où l'artillerie tient la première place, l'idée se fait jour qu'il existerait un esprit aviateur, une éthique particulière, un code d'honneur tout droit hérité de la chevalerie médiévale impliquant le respect de l'adversaire. Quand la boue des tranchées noie dans l'anonymat les fantassins, l'aviateur, lui, se hisse au-dessus de la mêlée, dans un lieu inaccessible à la majorité des hommes. L'aviation, une arme moderne et individuelle, pourvoit au besoin de jeunes héros. En France, les plus talentueux aviateurs deviennent des célébrités. 
- Charles Nungesser termine ses patrouilles de chasse par des acrobaties, ce qui lui vaut des jours d'arrêt. Lourdement blessé au cours d'une mission, "le hussard de la mort" se trouve dans un état pitoyable, ce qui empêche d'en faire un héros mobilisable pour le pays.  
- Issu de la bonne société, Georges Guynemer et sa figure angélique personnifie le combat tout en donnant une bonne image du pays. Au sein de l'escadrille N3, dite "escadrille des cigognes", il remporte au total 53 victoires. Sa mort, à seulement 23 ans, provoque un choc considérable. (6)


L'avion du baron rouge. [Wiki C.]


Dans le camp adverse, Manfred von Richthofen est l'incontestable vedette.
Alors que l'état major demande de peindre les avions allemands dans des couleurs discrètes, le baron opte pour le rouge. Ceci explique son surnom. Sous son impulsion, l'aviation allemande possède une incontestable supériorité sur les escadrilles alliées. Au cours du seul mois d'avril 1917 ("bloody april"), Richthofen abat 21 avions anglais. (7) L'état major allemand entend bien exploiter l'extraordinaire notoriété dont jouit désormais le pilote. En mai, l'aviateur reçoit une permission exceptionnelle. Il rencontre le kaiser Guillaume II, puis rédige - avec l'aide des services de propagande de l'armée - une autobiographie. Le succès est immense. Des cartes postales à son effigie inondent le pays.
Le 6 juillet, le baron est sérieusement blessé à la tête. L'état-major, qui cherche à protéger son héros, envisage de lui retirer son commandement, mais Richthofen refuse catégoriquement de quitter le service. Un mois après sa blessure, le pilote redécolle. 
A partir de septembre 1917, le baron vole sur le Fokker Triplan, un avion très performant qui lui permet d'enchaîner les succès. Parmi tous les pilotes de la guerre, Richthofen possède d'ailleurs le record absolu de victoires (80 au total).
La structure qu'il commande évolue. Un nouveau groupe de chasse réunit plusieurs escadrilles. Celle du baron est bientôt surnommée "le cirque volant", à cause des avions bariolés qui la compose.  L'escadrille se déplace en fonction de l'évolution du front. Lorsqu'une mission est finie, il faut démonter les baraques en tôles, charger les pièces des avions dans un train, puis choisir un aérodrome, remonter les avions, pour enfin repartir à l'attaque.


Les restes du Fokker Triplan du baron rouge. [Wiki C.


* La dure réalité
Lors des permissions, les as mènent grand train. Aux yeux des poilus ordinaires, ils passent pour des noceurs. Cette fureur de vivre s'explique sans doute par les risques encourus lors des combats. Les pertes dans l'aviation sont en effet terribles et l'espérance de vie d'un pilote, très réduite. Albert Ball meurt à 21 ans, Guynemer à 22, Oswald Boelke à 25, von Richthofen et Max Immelmann à 26, Roland Garros à 30 ans. Outre l'ennemi, l'avion lui-même est un danger constant pour le pilote et les accidents très fréquents. 
Le 21 avril 1918 alors qu'il vole dans le secteur d'Amiens, Richthofen se lance à la poursuite d'un jeune pilote canadien (Wilfried May). Il est à son tour pris en chasse par l'as canadien Roy Brown. Pour échapper aux tirs, le baron doit s'exposer aux lignes ennemies. Un projectile tiré par l'artillerie australienne précipite la chute de son avion et la mort du baron. Le lendemain, dans le petit cimetière de Bertangles, des soldats anglais et australiens rendent les honneurs à leur pire adversaire. (8)



De son vivant, le personnage fascinait déjà ses contemporains; une fois trépassé le baron rouge devient légende et sa mémoire fait l'objet de multiples réappropriations. Herman Göring, qui a succédé à Richthofen à la tête de l'escadre de chasse en juillet 1918, entretient le culte du héros disparu. Devenu chef de la Luftwaffe du IIIe Reich, l'ancien pilote récupère la figure du baron pour le compte des nazis. Ces derniers érigent une stèle en son honneur, financent un musée Richthofen dans sa ville natale, célèbrent l'anniversaire de sa mort et donnent son nom à la première escadre de la Luftwaffe. Le mythe survivra néanmoins à cette récupération. Après la seconde guerre mondiale, le pilote fait son apparition dans des bandes dessinées (Snoopy, Corto Maltese...), des romans, des films, des chansons... Exemple ici avec le titre "baron rouge" chanté en 1985 par les Gangsters d'amour, groupe mythique de la scène belge du milieu des années 1980.
Sur une musique millésimé eigthies, les paroles du regretté Jeff Bodart témoignent de l'aura dont jouit le baron plusieurs décennies après sa disparition. Le prestige du pilote ("On ne compte plus tes victoires", "le premier des as") est encore renforcée par l'attitude chevaleresque ("Salut plutôt qu'achève") dont on prétend qu'il fit preuve en vol.  Pour autant, le parolier n'élude pas la dangerosité des combats aériens ("facile d'accrocher par derrière un ticket pour l'enfer"). Loin de protéger Richthofen, son impressionnant palmarès en fait une cible de choix, un véritable trophée ("Tels étaient leurs vrais plans / Briser le premier des as"). Dans ses conditions, "nul ne pouvait s'en tirer / Richthofen est tombé". Sa disparition a tout d'une catastrophe pour l'armée allemande ("Pour le Reich quel désastre"). 

Aujourd'hui, le culte Richthofen persiste et s'articule toujours autour du même thème: un pilote de légende, un chevalier du ciel dont le surnom se prête particulièrement bien à l'exploitation commerciale.




Notes:
1 . A l'époque, chaque avion accueille deux individus: un pilote et un observateur, puis tireur chargé de larguer les obus par dessus les lignes ennemies.    
2. Le Fokker Eindecker - le premier véritable avion avion de chasse - est un monoplan armé d'une mitrailleuse synchronisée sur le capot du moteur avant. 
3. Au cours d'une parade, Albrecht sauve un de ses soldats tombés de cheval dans les eaux glacées de l'Oder. Le sauvetage provoque une grave surdité et entraîne son renvoi. Il en éprouve une grande amertume et reporte désormais ses espoirs de gloire militaire sur ses enfants.
4. Pour préserver la légende du baron, les biographes passent sous silence la lutte implacable contre les francs-tireurs ou encore l'exécution sommaire de moines soupçonnés d'aider les Français.
5. Un insatiable esprit de compétition anime les pilotes. Cette rivalité existe avec les aviateurs ennemis, mais aussi les alliés, au sein des escadrilles et parfois même à l'intérieur d'une famille. Un vif antagonisme oppose par exemple les deux frères Richthofen, Lothar et Manfred.
6. "Tombé au chant d'honneur le 11 septembre 1917, héros légendaire tombé en plein ciel de gloire après trois ans de lutte ardente. Restera le plus pur symbole des qualités de la race: ténacité indomptable, énergie farouche, courage sublime. Animé de la foi la plus inébranlable en la victoire. Il lègue aux soldats français un souvenir impérissable qui exaltera l'esprit de sacrifice et les plus nobles émulations", peut-on lire sur la citation posthume à l'ordre de l'armée en date du 16 septembre 1917. Sa mémoire, entretenue avec constance par les anciens combattants au cours de l'entre-deux-guerres, est aussi utilisé à des fins pédagogiques dans les classes. Au sortir de la guerre, le Parlement décide même d'inscrire son nom au Panthéon, sanctification républicaine ultime (plaque inaugurée au 1922).   
7. Si les Britanniques disposent de plus d'avions que leurs adversaires, ils sont obsolètes et incapables de rivaliser avec les excellents avions allemands (Fokker Dr.1 Triplan à partir d'août 1917). De même, le niveau de formation des pilotes anglais laisse à désirer. 
8. En 1919, la sépulture de von Richthofen est transférée de Bertangles au cimetière allemand de Fricourt dans la Somme. A la demande de sa famille, la dépouille du baron est rendue aux autorités allemandes, son cercueil est alors conduit lors de funérailles grandioses à l'Invalidenfriedhof de Berlin en 1925. Depuis 1975, il repose dans le caveau familial du cimetière de Wiesbaden. Une plaque commémorative indique toujours l'endroit où son avion s'écrasa.

 
Gangsters d'amour: "Le baron rouge"
On ne compte plus tes victoires
Tu frappais pour la gloire
Ne combattant pas sans trêves,
Salue plutôt qu'achève
Jamais le baron vainqueur
Ne s'acharne sur sa proie

Refrain:
Hey baron rouge
Ton vieux Fokker
Sent l'essence et la peur

Mais les ennemis abattus
Te retrouvent au combat
Balançant sur leurs triplans
Tels étaient leurs vrais plans
Briser le premier des as
Pour le Reich quel désastre
Refrain 
 
Facile d'accrocher par derrière 
Un ticket pour l'enfer
Les feux de leurs mitrailleuses
Sans merci les tueuses
Nul ne pouvait s'en tirer
Richthofen est tombé 
 
Refrain
Hey baron rouge
Ton vieux chasseur
Sent la mort et l'honneur
Fokker Wulf Fokker Wulf Fokker Wulf 
Sources:
Source A. Juan Vazquez Garcia:"Les as de l'aviation. Pluie d'exploits dans les airs", in Histoire et civilisations n°39, mai 2018.
Source B. Mélodie Simard-Houde: "Un nouvel imaginaire médiatique. La fabrique des héros.", in Histoire et civilisations n°39, mai 2018.
Source C. Mission centenaire: "Manfred von Richthofen: vie et mort du baron rouge"
Source D. 2000 ans d'histoire: "Le baron rouge".
Source E. "Les aviateurs de la grande guerre"
Source F. La fabrique de l'histoire: "Georges Guynemer, l'héroïsme à ciel ouvert"

Liens:
- BCU 14-18: "La Grande guerre et le heavy metal: la figure du baron rouge"
- En envor: "La mort du baron rouge vu par la presse bretonne."
- Histoire par l'image: "L'aviation dans la Guerre de 14-18", "Chevaliers du ciel: les aviateurs, nouveaux héros de la grande guerre".
- Un site consacré au regretté Jeff Bodart et un groupe facebook.
- Liste des as de la Première guerre mondiale.  

mardi 2 octobre 2018

356. De la "Marche" au "Chant des Partisans", genèse et essor d'un hymne de la résistance.

En décembre 2006, un arrêté du ministère de la culture proclame monument immatériel historique le manuscrit original du Chant des Partisans. En février de cette même année disparaissait Anna Marly, compositrice et auteure des paroles originales russes de cet hymne de la résistance. Dans les pas de celle qui "fit de son talent une arme pour la France" (de Gaulle), nous nous proposons ici de revenir sur la genèse et l'essor de cette "Marseillaise de la résistance". 

                                                     ******                                                           

Anna Betoulinsky naît le 30 octobre 1917 à Petrograd, dans une vieille famille noble orthodoxe, ce qui vaut à son père d'être fusillé par les Bolcheviques. Comme des dizaines de milliers de Russes blancs, la toute petite fille se réfugie dans le sud de la France avec sa sœur, sa mère et sa nourrice. Douée pour les arts, Anna apprend la danse et la musique. Prokofiev, un ami de la famille, décèle le talent de la jeune fille à laquelle il donne quelques rudiments de composition. Installée à Paris en 1934, Anna danse dans les ballets russes, puis se retrouve étoile des Ballets Wronska. En parallèle, elle compose ses premières chansons et se produit à la guitare sous le nom d'Anna Marly au Shéhérazade, célèbre cabaret russe de la capitale.
L'exode de juin 1940 l'entraîne jusqu'à Lisbonne. Du Portugal, Anna Marly parvient à gagner Londres. Elle s'y engage comme volontaire à la cantine du quartier général des Forces françaises libres. Dans la capitale britannique, la jeune femme  fréquente les communautés française et russe en exil, chante au micro de la BBC dans l'émission "les Français parlent aux Français". Dans le cadre du Théâtre des Armées, elle se rend également dans les camps de soldats et de marins pour y interpréter ses titres. Attristée par le sort de l'Europe sous le joug, la chanteuse crée de vibrantes chansons inspirées par les circonstances ("Paris est à nous", "Courage")

Anna Marly en 1937 (See page for author [CC BY-SA 4.0  (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)], via Wikimedia Commons)


 * La marche des partisans.
 En décembre 1942, après avoir lu un article consacré à la bataille de Smolensk (1941), l'artiste compose un chant appelé à un grand avenir.
  "Dans un concert quelque part en Angleterre, j'ai presque un millier de soldats-marins dans la salle, ça crépite, il fait chaud. Pendant que mes camarades chantent ou présentent quelque chose, je suis dans les coulisses. (...) Je trouve sur la table un quotidien anglais où en grosses lettres, à la une, il y a
'la bataille rage autour de Smolensk et en Russie. Les Allemands avancent, les Russes se défendent, mais il y a des hommes qui, poitrines nues, sans une arme dans les mains, s'en vont dans les forêts avec l'idée de pouvoir saboter, de vouloir défendre leur pays: les partisans.'
 En russe on dit "partisansky". (...) J'ai été bouleversée car mon sang russe n'a fait qu'un tour. J'ai pris ma guitare et, sur un coin de table, j'ai commencé à faire le bruit des pas. J'ai imaginé un groupe d'hommes qui s'en vont le long du précipice et je disais, je racontais, je sifflais par moment, mais il y avait surtout le bruit des pas. J'ai ainsi composé le "chant des partisans"... "la marche" - à l'époque je l'appelais "la marche des partisans" - qui veut dire donc en russe: 
"De lisière en lisière/
la route longe le précipice / 
le croissant de lune file hâtivement dans le ciel /
 nous sommes les vengeurs du peuple / 
nous irons jusqu'au bout /
 nous entrerons dans les forêts /
 où l'animal ne peut se frayer un passage / 
où le corbeau ne peut voler /
 nous vengerons notre pays / 
le vent de la liberté souffle sur nos tombes". 

Lorsque j'ai composé ma chanson dans les coulisses, après j'ai essayé de la chanter sur scène. (...) Je me suis dit: "je vais voir quel effet cela fait." Alors, j'ai donné deux ou trois chansons autres et puis tout à coup je leur raconte la Marche des partisans en leur donnant bien sûr une traduction puisque c'était en russe. (...) Je la chante [en fredonnant, sans mélodie et seulement en tapant sur la guitare le bruit des pas] et puis je vois que, au bout de la chanson, lorsque j'ai terminé, rien ne bouge, personne ne bouge. J'ai eu peur, je me suis dit:"Bon, ça doit être un four. Ils ne me comprennent pas." Et alors, tout à coup, ça a été un tonnerre d'applaudissements, des trépignements... enfin un succès! Là je me suis dit: "Cette chanson a quelque chose. C'est pas possible." (...)
Lorsque je suis passée à la BBC, je l'ai chantée. Les Anglais, machinalement, ont écrit "guerilla song", ils l'ont baptisée ainsi. Guérilla, c'était bien la guérilla, oui!"
                            [Anna Marly au micro de Jacques Minier (France culture) en juillet 2000.]

En introduction, la chanteuse siffle en crescendo la mélodie de la chanson, puis frotte délicatement les cordes de sa guitare, ce qui n'est pas sans évoquer des bruits de pas furtifs. Le morceau est un vibrant hommage au combat héroïque, dramatique, souvent désespéré des partisans, ces troupes irrégulières confrontées à la furie meurtrière des nazis ou de leurs zélés collaborateurs. Sur une mélodie lente et lourdement rythmée, le Chant cherche à galvaniser les combattants. 


* De la Marche au Chant des partisans.
A Londres, début 1943, lors d'une soirée entre exilés français (1), Anna Marly interprète en russe la Marche des partisans devant Joseph Kessel. (2) Russophone, ce dernier s'écrie: "mais voilà ce qu'il faut pour la France." (3) Accompagné de son neveu Maurice Druon, il s'attelle alors à l'écriture d'une version française de la marche. "Les strophes vinrent assez aisément. Nous nous attachions surtout, avec les mots le plus simples possibles, mais les plus durs, sans fioriture aucune, à évoquer toutes les formes de lutte et tous les risques de nos  compagnons sur le sol national. C’est à eux que nous pensions, à leurs peines et leurs affres. Nous tentions de nous faire leurs témoins et leurs messagers", écrit Maurice Druon. [dans "C’était ma guerre, ma France, ma douleur" Maurice Druon, Plon, 2010]

Peu après, le petit groupe de Français libres se retrouve chez Liouba Krassine et Emmanuel d'Astier de la Vigerie, le fondateur de Libération Sud. Kessel et Druon soumettent à l'auditoire leur version de la Marche. Anna Marly se souvient: «Quand j'ai entendu par Liouba qu'ils écrivaient les paroles françaises, alors j'ai commencé moi aussi à écrire les miennes. Mais je n'avais pas beaucoup de temps et quand je viens à cette soirée, j'ai ma traduction dans ma poche, (...) une esquisse en somme. (...) De nouveau une chaleur fraternelle, les camarades, on parle de la France (...). Et puis alors la guitare, je chante. Et puis Joseph Kessel s'approche de moi et dit:"Voilà, les paroles sont faites. Vous voulez les chanter?"» (source) « Je n’osai pas avouer que j’avais mon propre texte dans la poche… J’étais légèrement vexée. Celui-là était beau, très beau même. Germaine Sablon l’entonna à son tour. Quelqu’un prononça le Chant des partisans. De l’original russe, il ne restait que les corbeaux et la musique. » 
Il restait aussi l’élément essentiel du titre: le terme de partisan, un mot inscrit dans la langue russe, mais alors peu ou pas utilisé pour désigner les résistants français.(4)
Ainsi, au printemps 1943, de l’adoption et de l’adaptation française de la Marche des partisans (russes) naît le Chant des partisans (français).  



* "Ami entends-tu"
Au fil de quatre quatrains, les paroles de Kessel et Druon épousent à merveille la mélodie  d'Anna Marly et sa progression en fortissimo. Violentes, dures, sanglantes, tout à la gloire des combattants clandestins, elles sont ancrées dans la sombre réalité d'un pays en guerre.
L'Allemand n'est jamais mentionné directement, mais dans le contexte de l'époque, tout le monde connaît "l'ennemi".


Ami entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines. 
Ami entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne,
 Ohé partisans ouvriers et paysans, c'est l'alarme !

 L'anaphore "Ami, entends-tu" sollicite l'attention de l'auditeur dont on espère l'engagement.  Les "cris sourds du pays qu’on enchaîne » se réfère à l’occupation de la France. Tel un "vol noir de corbeaux" - ce charognard qui se repaît de sa proie - l'occupant s'est abattu sur le pays. Ici personnifiée, la France est privée de sa liberté, réduites aux  " cris sourds du pays qu'on enchaîne".
Face à ce constat dramatique, les auteurs sonnent "l'alarme". L'ensemble du corps social - "partisans, ouvriers et paysans" - doit lutter, résister à l'oppresseur, avant de le chasser.

Ce soir l'ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes
 Montez de la mine, descendez des collines, camarades.
 Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.
 Ohé! les tueurs à la balle et au couteau tuez vite !
 Ohé! Saboteurs attention à ton fardeau Dynamite !

La deuxième strophe tient de l'exhortation, l'impératif s'impose ("montez", "descendez", "sortez", "tuez"). Qu'ils viennent "de la mine", "des collines" ou qu'ils sortent "de la paille", qu'ils utilisent "les fusils, la mitraille, les grenades", la "balle", le "couteau" ou la "dynamite", les combattants doivent passer à l'action pour que l'ennemi, à son tour, connaisse "le prix du sang et des larmes".

C'est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères.
 La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère. 
Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves.
 Ici, nous vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève

Les Allemands sèment dans leur sillage " la haine", "la faim", "la misère". Ils réquisitionnent, arrêtent, torturent, autant d'épreuves qui incitent les Français ("nous pousse", "on") à s'engager dans la lutte, à entrer dans la Résistance, toujours au nom d'un idéal de liberté ("brisons les barreaux des prisons"). Dans les deux derniers vers de la strophe, une antithèse oppose les pays en paix ("il y a des pays où les gens (...) font des rêves) et les pays en guerre ("ici, (...) nous on crève").  
Le chant cherche à développer l'esprit de résistance, à motiver ceux qui luttent déjà, tout en poussant les autres à l'action au nom de la Liberté et pour une vie meilleure.

 Ici, chacun sait ce qu'il veut, ce qu'il fait, quand il passe 
Ami, si tu tombes, un ami sort de l'ombre à ta place.
Demain du sang noir séchera au grand soleil sur les routes.
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute...
 
Résister c'est agir, s'engager en pleine conscience ("chacun sait ce qu'il veut, ce qu'il fait") dans une lutte clandestine ("sort de l'ombre") et périlleuse ("Ami, si tu tombes"). Sans éluder les risques encourus, la dernière strophe met en lumière l'esprit de fraternité qui relie ces hommes. Les combattants forment une chaîne jusque dans la mort ("Ami, si tu tombes, un ami sort de l'ombre à ta place"). Cette solidarité permet d'envisager à terme la libération et le retour à une vie normale ("demain du sang noir séchera au grand soleil").
La personnification de la Liberté, présentée comme un être vivant au milieu des partisans, confirme cette impression: "dans la nuit la Liberté nous écoute".

* La diffusion du chant.
Le 30 mai 1943 à 16 heures, Germaine Sablon interprète le Chant des Partisans pour la première fois à la BBC. Elle est aussi la première interprète de la chanson au cinéma dans le film d'Antonio Cavalcanti, Trois chants de résistance, sorti en Angleterre en 1943.
Le passage sifflé de la mélodie et son registre aigu passent assez bien le brouillage allemand, aussi sert-il bientôt d'indicatif au poste Honneur et patrie, par lequel la France libre s'adresse à la France occupée. 
Publié au mois de septembre 1943 en France dans les cahiers de libération, le journal clandestin d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie, le chant fait son chemin via la radio, les tracts, la presse clandestine, le bouche à oreille et finit par s'imposer après le débarquement des Alliés en Normandie.
Dans ses mémoires, Maurice Druon écrit:
"Notre chant fut rapidement connu. (...) Il fut répandu par le courrier de l’air que les avions anglais de la RAF jetaient par milliers d’exemplaires sur la France. Je sais que les passeurs des zones interdites s’en servirent pour signaler que la voie était libre, qu’il fut fredonné à bouche fermée par des prisons entières, et qu’il fut tranché dans la gorge de certains condamnés devant les pelotons d’exécution." 
"Le sifflet, la marche des partisans, le chant de la libération, le chant des partisans, tout cela, c'est cette chanson qui est devenue l'hymne de la résistance, mais elle l'est devenue parce que personne ne la poussée, personne n'a essayé de l'imposer. Elle a été prise par le terroir, par les Français, par les maquisards et elle a volé de ses propres ailes", constate Anna Marly. [source D
Ainsi, de proche en proche, à partir de l'été 1944, et "sans que personne n'en ait pris la décision formelle, Le Chant des Partisans devient l'hymne de la Résistance, toutes tendances politiques confondues - dans les maquis fidèles à de Gaulle comme chez les Francs-tireurs partisans liés au Parti communiste." [Dicale p110]

L'enregistrement commercial a lieu en avril 1945, à la réouverture des studios d'enregistrement par la voix de basse de Gilbert Morin, puis par Pierre Nourago...
Depuis lors, des dizaines d'interprètes ont chanté le morceau à l'instar de
Germaine Sablon (1946),  Yves Montand (1955), Mireille Mathieu, Johnny Hallyday (ah que coucou!), les Motivés.

Après la guerre, la chanson est érigée en symbole de la Résistance, entonnée dans les rassemblements patriotiques autour des monuments aux morts. Le 19 décembre 1964, à l'occasion du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, André Malraux convoque le Chant des partisans dans la conclusion de son discours solennel: « L’hommage d’aujourd’hui n’appelle que le chant qui va s’élever maintenant, ce Chant des partisans que j’ai entendu murmurer comme un chant de complicité, puis psalmodier dans le brouillard des Vosges et les bois d’Alsace […]. Écoute aujourd’hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le chant du Malheur. C’est la marche funèbre des cendres que voici. "


Le Chant des Partisans (1943)
Ami entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines. 
Ami entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne,
 Ohé partisans ouvriers et paysans, c'est l'alarme ! 

 Ce soir l'ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes
 Montez de la mine, descendez des collines, camarades.
 Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.
 Ohé! les tueurs à la balle et au couteau tuez vite !
 Ohé! Saboteurs attention à ton fardeau Dynamite !

 C'est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères.
 La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère. 
Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves.
 Ici, nous vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève
 
 Ici, chacun sait ce qu'il veut, ce qu'il fait, quand il passe 
Ami, si tu tombes, un ami sort de l'ombre à ta place.
Demain du sang noir séchera au grand soleil sur les routes.
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute...

Notes:
1. "J'ai commencé à chanter pour ces Français qui, mystérieusement, courageusement, avaient franchi la Manche pour rejoindre d'autres Free French. Et j'ai fredonné mon chant russe pour les partisans de Smolensk. Même effet que sur mes petits matelots! Un grand gaillard chevelu et qui comprenait parfaitement le russe - je n'avais jusque-là jamais entendu parler de Joseph Kessel - s'est levé, enthousiaste, en s'écriant: «Mais voilà ce qu'il nous faut pour la France!» Le jeune homme blond - Maurice Druon - qui était avec lui ne cachait pas son émotion. Quelques jours plus tard, ils me proposèrent de nouvelles paroles: elles collaient merveilleusement avec la musique", se souvient Anna Marly. [source F]
2. Écrivain et journaliste reconnu, Kessel est entré dans la clandestinité au sein du réseau Carte. Plume remarquée, Druon plonge lui aussi dans la résistance. Il suit son oncle dans la traversée des Pyrénées à Noël 1942. Depuis l'Espagne, les deux hommes rejoignent  Londres en janvier 1943.
3. C'était aussi la conviction d'Etienne d'Astier de la Vigerie si l'on en croit le témoignage de Maurice Druon: "Cet esthète s’est mis en tête d’avoir un chant de la résistance. C’est vous deux qui devez nous faire notre chant de guerre. Ces conversations se passaient parfois chez la maîtresse qu’il avait à Londres, Louba Krassine, qu’il épouserait bientôt." (...) "Comme on le voit, le chant des Partisans fut en quelque sorte un ouvrage de commande." [source G]
4. On parlait plus volontiers de patriotes (en référence aux volontaires de 1792) ou de francs-tireurs. 

Sources:
Source A: "Anna Marly, artiste d'origine russe, membre de la France libre, compositrice du Chant des partisans" dans l'émission Tour de Chant (30/10/2017) de Martin Pénet sur France Musique.
Source B: "Le chant des partisans" dans la Marche de l'histoire (30/10/2017) sur France Inter avec Martin Pénet.
Source C: "l'éphéméride" de Frédéric Pommier".
Source D: En 2000, Anna Marly évoque la genèse de "La marche des partisans", puis sa transformation en "Chant des partisans".
Source E: des ressources sur le Chant dans le cadre du concours national de la résistance et de la déportation.
Source F: "Le Chant des partisans, c'est une leçon d'humanité", L'Express 8/6/2000 .
Source G: Maurice Druon: "C’était ma guerre, ma France, ma douleur", Plon, 2010. 
"Un chant pour la résistance". 
Source H: deux analyses de la chanson dans le cadre de l'histoire des arts
Source I: "Une jeune fille écrit pour le maquis cette chanson aujourd'hui célèbre", Regards du 15 /3 /1945. [Gallica Bnf]