mardi 2 juillet 2019

"Ils nous ont parqués au Vélodrome "

Après une guerre-éclair, l'armée française s'effondre en quelques semaines. La convention d'armistice est signée entre la France et l'Allemagne. Pays vaincu, la France n'est pourtant pas totalement occupée. Une ligne de démarcation la coupe en deux. Alors qu'au sud, une zone "libre" est laissée au gouvernement français, les Allemands installent au nord une administration militaire. Dans cette zone, la police française est tenue d'obéir aux ordres allemands. D'emblée, l'esprit de coopération y est bon. 
En zone libre, la République est balayée; le maréchal Pétain s'impose à la tête d'un nouveau régime dictatorial: l’État français.
 
De juillet à septembre 1940, sans adopter de loi raciale, l’État français installe une politique antisémite camouflée. (1) La persécution prend la forme de mesures générales visant les étrangers, les naturalisés, les "mauvais citoyens", sans désigner ouvertement les juifs. Mais à partir de l'automne, la persécution devient directe.
Tout en s'inspirant de la politique xénophobe républicaine, Vichy édicte une législation d'exclusion rétroactive. Le 3 septembre 1940, le conseil des ministres décide l'internement des "individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique". 
Le 3 octobre 1940, le premier statut des juifs propose une définition du "juif" calquée sur les critères de la législation allemande. L'occupant n'intervient cependant en rien dans l'adoption de la loi, élaborée et adoptée en pleine autonomie par Vichy. Le texte multiplie les interdictions professionnelles. Les Juifs ne peuvent plus être officiers, magistrats, professeurs. En application du statut, 3 000 individus sont ainsi licenciés. 
Le lendemain, la loi du 4 octobre permet l'internement "des ressortissants étrangers de race juive" de zone libre. Les commissaires de police désignent les indésirables qui sont conduits dans des camps spéciaux par plus de plus de 5 500 gardiens et policiers recrutés pour l'occasion. Au total, 40 000 juifs endurent des conditions de vie dramatiques. A Gurs, Rivesaltes ou au Vernet, c'est sous l’œil des forces de l'ordre françaises en charge de la surveillance que meurent de la faim ou de maladies des centaines de détenus. Pour le ministre de l'intérieur Marcel Peyrouton, il s'agit "d'une simple mesure d'ordre public".
Le 24 octobre 1940, la rencontre à Montoire de Pétain et Hitler choque une partie de l'opinion publique. 

Au nord de la ligne de démarcation, l'administration française et la police doivent appliquer les ordres allemands et donc leur politique antijuive. Dès les premières semaines de l'occupation, les Allemands expulsent les juifs d'Alsace Lorraine ou des régions frontalières (pays de Bade) vers la zone libre. Dès juillet, la police secrète de la Wehrmacht se livre aux pillages chez des banquiers juifs ou dans des hôtels particuliers de la capitale. A partir d'août, les services de l'administration militaire (MBF) multiplient les ordonnances antijuives. Les mesures pleuvent (2): 
- l'ordonnance du 27 septembre prescrit un recensement général. A Paris, la convocation des juifs dans les commissariats s'accompagne du tamponnage du mot Juif sur leurs papiers d'identité. Le service des étrangers de la Préfecture de police de Paris (PP) en charge de l'opération recense 151 000 personnes. Tous font l'objet d'un fichage très élaboré. Première étape de la spoliation, les commerçants doivent apposer l'affiche allemande "entreprises juives" sur la devanture de leurs boutiques. Les gardiens de la paix français surveillent la stricte application de la mesure. 
- par l'ordonnance du 18 octobre 1940, les entreprises juives doivent être déclarées. De politique allemande, la spoliation économique est progressivement prise en charge par le Service de contrôle des administrateurs provisoires (SCAP), une administration française.

En remplacement de Laval, l'amiral Darlan devient le vice-président du conseil en février 1941. Au printemps, la victoire de l'Allemagne paraît inéluctable. Les dirigeants de Vichy prennent alors connaissance du projet nazi de "déjudaïsation" du territoire européen. La pression s'accentue. Ainsi, un Commissariat Général aux Questions Juives (CGQJ) est crée à la demande du lieutenant SS Dannecker (le délégué d'Eichmann à Paris). L'idée est de "confier à l’État français le soin d'agir contre les juifs afin de préparer les conditions de leur prochaine déportation." (Laurent Joly p50) Dirigé par Xavier Vallat, un ardent antisémite, le CQGJ dispose de très larges attributions, au point de se transformer en une sorte de ministère. Pour le commissaire, "la grande masse des étrangers juifs de l'Europe centrale, Juifs de l'Orient, qui ces dernières années sont venus en véritables légions sur notre pays, pour son plus grand malheur [...] seront vraisemblablement refoulés." Comme en zone libre, l'occupant décide d'interner les juifs étrangers de zone occupée.  Cherchant à faire reposer sur Vichy la responsabilité de leur politique, les autorités allemandes mettent à la disposition des dirigeants de l’État français les camp de Pithiviers et Beaune-la-Rolande. 
Le 2 juin 1941, un nouveau statut des juifs - complété par une série de décrets - allonge les interdictions professionnelles à de nouveaux secteurs d'activités en zone libre. Par la loi du 22 juillet 1941, Vallat étend l'"aryanisation économique" à la zone libre. Dans le même temps le CGQJ y ordonne le recensement des juifs (110 000 individus recensés comme juifs au sud de la ligne de démarcation). De fait, l'activisme législatif du CGQJ radicalise la politique antisémite de Vichy. Le 14 mai 1941, une première rafle est initiée à Paris contre les juifs apatrides. 3 747 hommes (sur 6494) se rendent à leur convocation à la Préfecture de police avant d'être conduits dans les camps du Loiret par des gendarmes français (Pithiviers et Beaune-la-Rolande). Le procédé utilisé, plein de duplicité, invite les individus à se rendre au commissariat pour un examen de situation. Ceux qui ne se rendraient pas à la convocation sont toutefois menacés de s'exposer aux "sanctions les plus sévères".

Rafle de Juifs à Paris - 20 août 1941 (Bundesarchiv Bild 183-B10816)
 L'invasion de l'URSS par les troupes de la Wehrmacht le 22 juin 1941 précipite les militants communistes dans la lutte anti-armée. Les attentats contre les troupes d'occupation se multiplient. A chaque attentat, les Allemands répondent par des exécutions massives d'otages. Dans ce contexte, le MBR institue une politique de représailles délibérément centrée sur les juifs. Sous l'impulsion de Dannecker, les rafles se multiplient: 
- Les 20 et 21 août 1941, une opération menée dans le XIe arrondissement de Paris par les agents de la Gestapo et des soldats allemands aboutit à l'arrestation, puis au transfert de 4200 personnes (Français et étrangers) dans le camp de Drancy placé sous la direction de la police française. 
- Le 12 décembre 1941,  en représailles à un attentat communiste, 750 juifs français sont appréhendés à Paris par les feldgendarmes sur ordre du MBF.
- A Paris, à la suite d'un nouvel attentat, Sadosky, le brigadier-chef des Renseignements généraux, établit une liste de "suspects" parmi les communistes et internés politiques (dont Gabriel Péri). Parmi eux figurent 43 juifs. Tous sont fusillés le 15 décembre 1941.

Camp de Drancy. Bundesarchiv, Bild 183-B10919 / Wisch / CC-BY-SA 3.0 [CC BY-SA 3.0 de (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)]
* La première phase de déportation (mars-juillet 1942) ou l'époque Dannecker.
Progressivement, l'administration militaire allemande (MBF) abandonne la direction de la police antijuive à la Gestapo et à Dannecker, pourtant simple lieutenant SS. L'extermination planifiée des juifs se profile (la conférence de Wannsee a lieu en janvier 1942). En mai, Darquier de Pellepoix remplace Vallat à la tête du CGQJ.
L'ordonnance du 7 juillet 1942 impose le port de l'étoile en zone occupée. (3) [Le 21 janvier 1942, l'amiral Darlan s'oppose à la demande allemande visant à imposer, par une loi de Vichy, le port de l'étoile jaune en zone libre.] Dès lors la police des questions juives et la police municipale française traquent une nouvelle catégorie de délinquants: les juifs mal ou non "étoilés"!
Le printemps 1942 marque une accélération foudroyante du programme génocidaire. Himmler affirme la volonté des nazis de débarrasser l'Europe des juifs d'ici un an. Désormais, l'extermination s'impose comme une fin en soi. 
Oberg, le chef de la police SS en France, réclame la livraison de 40 000 juifs de zone occupée à transférer rapidement à Auschwitz. En juin 1942, Eichmann planifie avec Dannecker les convois de juifs à déporter. Après un premier convoi parti en mars 1942, quatre nouveaux trains transportent à Auschwitz les hommes raflés en 1941 et les premières victimes d'arrestations individuelles, le plus souvent pour infraction au port de l'étoile. 

Femmes juives portant l'étoile jaune à Paris en juin 1942. Bundesarchiv, Bild 183-N0619-506 / CC-BY-SA 3.0 [CC BY-SA 3.0 de (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)]


A Vichy, la collaboration est plus jamais à l'ordre du jour. Revenu aux affaires par la volonté de l'occupant en avril 1942, Laval affirme sans ambages qu'il "souhaite la victoire de l'Allemagne." En plus de sa fonction de chef du gouvernement, il dirige les ministères des affaires étrangères, de l'intérieur et de l'information. Pour satisfaire aux exigences allemandes, il sait pouvoir compter sur son secrétaire général à la Police: René Bousquet. Haut fonctionnaire ambitieux, champion de la conciliation à l'ego hypertrophié, ce dernier entend mener une "reconquête" administrative et nationale face aux empiètements du vainqueur. Cette défense des intérêts de l'administration implique la reconnaissance de l'autonomie de la police française. A cette fin, en mai et juin 1942, il rencontre les chefs de la police SS (Heydrich: bras droit de Himmler, Oberg, Knochen).  Heydrich aborde avec Bousquet la question juive et annonce la déportation prochaine de 5 000 juifs de zone occupée. Le haut fonctionnaire français fait savoir que des milliers de juifs  sont internés en zone libre et qu'il serait disposé à les lui livrer. Pour les Allemands, la proposition a tout d'une aubaine. Compte tenu des effectifs engagés sur le front de l'est, le nombre de policiers et militaires allemands en France occupée se trouve au plus bas (40 000 hommes), or les forces françaises sont trois fois plus importantes. Pour assurer leur sécurité et réprimer communistes, juifs et résistants, les Allemands ont donc plus que jamais besoin de la police de Vichy. Bousquet adresse alors une véritable offre de services à ses interlocuteurs: "la police française arrêtera le nombre de juifs désiré par les SS, à condition qu'ils soient étrangers et que les forces de l'ordre agissent en pleine autonomie." (Laurent Joly p82)
La volonté de Bousquet de restaurer la souveraineté de la police française le pousse ainsi à passer un pacte scandaleux. Ainsi, dès que Carl Oberg fait part des projets nazis de déportation massive, le jeune ministre lui vante les mérites de sa police. Dans une lettre datée du 18 juin 1942, il écrit: "Vous connaissez la police française. Elle a sans doute ses défauts, mais elle a aussi des qualités. Je suis persuadé que réorganisée (4) sur des bases nouvelles et énergiquement dirigée, elle est susceptible de rendre de grands services. "
De l'accord Bousquet-Knochen du 2 juillet, il résulte que les juifs français seront épargnés. En province, les chefs de la police allemande ne semblent cependant pas liés à l'accord. A Bordeaux, sur les 170 juifs appréhendés au cours d'une rafle menée le 15 juillet 1942 par des policiers SS et français, 40 sont des citoyens français. Tous sont finalement transférés à Drancy trois jours plus tard. 
Lors de nouvelles rafles organisées à la mi-juillet dans les région d'Angers, Rennes et Château-Gontier (Mayenne), la police de Vichy assiste feldgendarmes et policiers allemands.

* La rafle du Vel d'Hiv'
Afin de donner satisfaction aux demandes insistantes de l'occupant, Vichy engage une gigantesque rafle à Paris. 
Dannecker a la haute main sur l'organisation des opérations dont il fixe les objectifs: la capture de 22 à 25 000 juifs en âge de travailler. A cette fin, les fichiers du "service juif" de la Préfecture de Police servent à identifier les apatrides de 16 ans et plus. 
L'essentiel de la logistique repose sur la police municipale dirigée par Emile Hennequin. 
L'opération policière implique des effectifs considérables. 1600 équipes composées d'un gardien en tenue et d'un agent en civil procèdent aux arrestations. 800 agents ont pour mission de garder les centres primaires, d'autres doivent escorter les bus conduisant les victimes au Vel' d'Hiv' dont la surveillance échoit à un service d'ordre fourni. Enfin plusieurs dizaines de gradés supervisent la rafle. Afin d'éviter toute négociation, les consignes données aux équipes chargées des arrestations visent à restreindre au maximum les échanges des policiers-victimes.  En moyenne, chaque équipe doit traiter 17 fiches d'arrestation, ce qui correspond à une douzaine de visites domiciliaires.
A l'aube du 16 juillet 1942, les policiers frappent aux portes de leurs victimes. Or, les arrestations se déroulent plus lentement que prévu, car le zèle policier fléchit au cours des opérations. A l'issue de la journée, 11 363 juifs ont été arrêtés. Le lendemain, les binômes appréhendent 1400 personnes supplémentaires. Le bilan officiel à la fin des deux journées de rafles s'élève à 12 884 juifs arrêtés (3031 hommes, 5802 femmes et 4051 enfants de moins de 16 ans).

Émile Hennequin, directeur de la Police Municipale à la Préfecture de Police, signataire de la circulaire 173-42 du 13 juillet 1942, organisant la Rafle du Vel d'Hiv. Anonyme. Jebulon for upload. [Public domain]


Si l'on rapproche les 8 833 adultes effectivement arrêtés des 27 391 fiches d'arrestations établies, on aboutit à un taux de "réussite" de l'opération inférieur à un tiers. 
Plusieurs facteurs expliquent cet échec (très) relatif. Parmi les milliers de policiers ou personnels administratifs dans la confidence de l'opération, certains ont prévenu des connaissances/ amis de l'imminence de la rafle. Les fuites ont donc été fréquentes. 
Depuis quelques jours, les rumeurs d'arrestations massives  ont pris un tour plus précis et ont mis les juifs de la capitale en état d'alerte comme le prouve la diffusion de tracts par la propagande communiste ou encore un passage du journal d'Hélène Berr daté du 13 juillet 1942: "Quelque chose se prépare, quelque chose qui sera une tragédie, LA tragédie peut-être."
Là où les juifs sont plus concentrés, notamment dans les arrondissements centraux, leur chance d'avoir été prévenu du danger et de pouvoir compter sur un secours de proximité est plus grande. L'attitude, les ordres transmis par les commissaires d'arrondissements en charge des arrestations jouent également un rôle crucial. Le zèle fanatique déployé dans le 12ème par Henri Boris aboutit à un taux d'arrestation record de 63%. Au contraire, dans le 2e arrondissement, le taux d'arrestation de 20% témoigne sans doute d'une application a minima des instructions de l'état-major par Roger Jéhanno.

La rafle du Vel d'Hiv' a ceci de particulier qu'elle est la seule au cours de laquelle aucun Allemand n'est mêlé directement à l'opération sur le terrain. Pour Bousquet, "l'opération, 100% française, fait figure de test majeur en vue d'un objectif politique et administratif bien précis: l'autonomie de la police nationale et son développement dans les territoires occupés." (Laurent Joly p 104)
En dépit du bilan contrasté de la rafle, Oberg accepte l'accord sur les polices le 8 août. Bousquet exulte et incite "ses troupes à se montrer à la hauteur de la confiance allemande". Dès lors, il convient de frapper fort en zone libre et de livrer aux Allemands les 10 000 juifs réclamés. A la mi-août, les préfets et leurs polices évacuent les juifs apatrides des Groupes de travailleurs étrangers et camps d'internement de zone sud (Gurs, Rivesaltes). Puis le 26 août, une rafle générale menée par des milliers de policiers et gendarmes conduit à l'arrestation d'environ 6 600 juifs de zone libre.

Par Djampa [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) ou CC BY-SA 4.0  (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)], de Wikimedia Commons

La rafle du Vel d'Hiv a inspiré des films (la rafle), des documentaires, des romans, mais aussi des chansons. En 2002, Annie Cordy interprète un titre écrit par Gilbert Bécaud, tiré de la comédie musicale Madame Rosa (une adaptation de la Vie devant soi de Romain Gary). L'ignoble rafle y est décrite par une survivante. Devenue vieille, cette dernière exulte à l'idée d'avoir fait la nique aux nazis et leurs sbires.



Conclusion: 
"En 1942, la politique de collaboration du président Laval et l'hubris technocratique de René Bousquet, combinées à l'antisémitisme xénophobe en cours à Vichy, ne pouvaient donner que des résultats dramatiques: livrer le maximum de juifs apatrides pour satisfaire l'occupant."
Voyant le vent tourner, l’État français revoit ses positions en 1943. Lorsque les Allemands réclament les naturalisés, Vichy accepte dans un premier temps avant de se rétracter. Vichy n'en continue pas moins de poursuivre la persécution pour le compte des Allemands. Arrestations et déportations perdurent jusqu'au dernier jour de l'Occupation; 90% des 76 000 Juifs déportés ont été arrêtés par les diverses forces de police françaises, ont transité par des camps  gardés généralement par des gendarmes français, et ont été déportés par les nazis essentiellement vers Auschwitz-Birkenau. Sans la police française, jamais les Allemands n'auraient pu arrêter autant de Juifs en si peu de temps. L'autonomie de la police dont se glorifie Bousquet fut l'instrument grâce auquel les nazis purent appliquer le programme de la solution finale en France. 
Ainsi, l'argument qui consiste à voir en l'attitude de Vichy une politique du "moindre mal" consistant à sacrifier les juifs étrangers pour sauver les français ne résiste pas à l'examen des faits. "En persécutant dès 1940 les juifs nationaux, rendus vulnérables pour les années à venir par les lois raciales et les diverses interdictions professionnelles, en ne tenant aucun compte de la nationalité française des enfants d'apatrides visés à l'été 1942, en tolérant d'emblée les violations des accords Bousquet-Oberg, puis en acceptant, à partir de janvier 1944, de rafler des juifs français, Vichy a été loin, en vérité, de mener une politique de sauvegarde ou de "moindre-mal"." (L. Joly p 148) 

Annie Cordy:"Ah bravo"

La guerre, un petit matin, on cogne à la vitre
Un cri "Debout la putain, fais ta valise et vite !"
Dehors l'aurore de juillet grouillait de flics
Mon Dieu, mon Dieu, ces Français plus pourris que les Fritz

Ils nous ont parqués au Vélodrome
Le soleil crachait sur Israël
Et, dans les gradins, nos étoiles jaunes
Qui faisaient honte au ciel

Du Vel d'Hiv jusqu'aux bus et des bus aux wagons,
Des wagons jusqu'aux camps : Terminus

Et pourtant, moi, la mort, j'en suis revenue
Et comment on s'en sort ? Je ne sais pas, je ne sais plus
Mais je suis là, je suis là et bien là !

Ah bravo, bravo, j'existe, je persiste à exister
Je suis bonne, je m'abonne ce soir à l'éternité
Donnez-moi des tonnes de sourires d'enfants
Et des hommes taillés dans des volcans

Ah bravo, bravo, et pardon si parfois j'y pense encore
J'ai baisé ces fils de putes et je leur crache au mirador
Ce mâtin du diable, ce chien autrichien :
Je l'emmerde dans son enfer chrétien !

Ah bravo, bravo, je vous jure que je ne vous oublierai pas
De mon étoile jaune là-haut, je veillerai sur vous en bas
Pleurez pas, mes chéris, sur ma terre promise
J'aurai votre amour dans ma valise

Du Vel' d'Hiv' jusqu'aux bus, et des bus aux wagons,
Des wagons jusqu'aux camps : Terminus
J'ai fait partie des veinards, de ces sacrés veinards
Qui ont revu leur gare

Ah bravo, bravo, tu as beau me tatouer un numéro,
J'ai tiré le bon et crève !
C'est moi qui ai eu ta peau
Je survis aux fanfares, à Lili Marlène
Je suis grasse, j'ai cent ans et je m'aime !

Notes:
1. Près de 300 000 Juifs vivent en France à la veille de la seconde guerre mondiale, un tiers sont Français, deux tiers sont des immigrés venus de l'est de l'Europe. Parmi eux on compte près de 30% de Juifs polonais, chassés par la misère et l'antisémitisme. L'arrivée de ces populations provoque des réactions très hostiles. La presse de droite titre sur la "guerre juive", la guerre que les Juifs souhaitent pour se venger de Hitler. Déjà certains pensent à la nécessité d'une loi, d'un statut, d'une réglementation spéciale définissant la place des Juifs dans la société française. 
2. Une troisième ordonnance du 26 avril établit une longue liste d'activités interdites, tout en imposant le blocage des comptes commerciaux. Le 28 mai, la quatrième ordonnance bloque l'accès des comptes bancaires des particuliers de "race juive". 
3. Une série d'ordonnances allemandes  multiplie en 1942 les interdictions: couvre-feu entre 20 heures et 6 heures du matin; interdiction de changer de résidence; interdiction de fréquenter les établissements ouverts au public; obligation de ne faire ses courses qu'entre 11 heures et 12 heures, etc. 
4. La police se transforme avec la création de la police nationale, des GMR et de polices parallèles à l'instar de la police des Questions Juives. Au sein de l'école nationale de police à Lyon, le commissaire Baudry dispense un cours sur la législation antijuive et publie même un manuel de droit antisémite. Il s'y félicite de la gestion prochaine de la "question juive". Vichy est définitivement devenu un Etat policier, au service de la politique antisémite allemande.
5. De même Pierre Bousquet s'oppose à la remise de 1 000 enfants à des organisations américaines disposées à les prendre sous leur protection.

Sources:
- Laurent Joly:"L'Etat contre les Juifs. Vichy, les nazis et la persécution antisémite", Grasset, 2018.
- Paroles d'histoire n°27: Persécution et survie des Juifs sous Vichy avec Laurent Joly et Jacques Sémelin.
– Pierre Laborie, « 1942 et le sort des Juifs : quel tournant dans l’opinion ? », Annales ESC, 1993, 48-3, p. 655-666.
- "La police de Vichy", documentaire du réalisateur David Korn-Brzoza et de l'historien Laurent Joly diffusé sur France 3 le mercredi 19 septembre 2018.


mercredi 26 juin 2019

"Black Korea" d'Ice Cube ou la chronique de violences annoncées.

Au printemps 1991, Ice Cube (1) sort Death Certificate. Dans cet album d'une rare violence, le rappeur s'en prend à plusieurs reprises à la communauté coréenne de Los Angeles.
Le morceau Black Korea fait ainsi écho  au meurtre d'une jeune afro-américaine par une épicière coréenne. Le 16 mars 1991, Soon Ja Du, la gérante de l'épicerie "Empire liquor Mart" sur la 91e Figueroa Street de South Central à Los Angeles, constate qu'une adolescente de 15 ans, Latasha Harlins,  vient de glisser une bouteille de jus d'orange dans son sac. Lors du passage en caisse, une altercation éclate lorsque l'épicière récupère de force la bouteille. Alors que la jeune fille quitte le magasin, Du l'abat dans le dos, d'une balle en pleine tête. La scène filmée et diffusée sur les chaînes de télévision tend à prouver que l'adolescente prévoyait de payer la boisson (on retrouvera d'ailleurs 2 dollars dans sa main gauche). 
Le 15 novembre 1991, lors du procès, la juge Joyce Karlin considère que la réaction de la gérante est compréhensible dans la mesure où elle était confrontée régulièrement à de petits délinquants agressifs. Contre l'avis du jury qui y voyait un homicide volontaire, la juge condamne Du à 5 ans de prison avec sursis, 400 heures de travaux d'intérêt général et 500 dollars d'amende. Cette peine scandaleusement légère sera confirmée en appel le 21 avril 1992, soit une semaine avant le déclenchement des émeutes qui ravagèrent Los Angeles. La mort de Harlins survient en effet dans un contexte local hautement explosif puisque 13 jours avant le crime, l'automobiliste Rodney King était passé à tabac par  des policiers de Los Angeles, sous l’œil d'une caméra amateur. 

. Patrouille de la garde nationale dans les rues de South Central, appelée en renfort pour mettre fin aux pillages. [Public domain]
Ce fait divers met aussi en lumière un phénomène économique nouveau depuis les années 1980: la domination du commerce de détail par les Coréens dans certains quartiers pauvres. Avec l'effondrement des emplois industriels, des quartiers comme South Central à Los Angeles ou South Bronx à New York voient la pauvreté s'installer et les épiciers et petits commerçants juifs et italiens vendre leur commerce de détail à bas prix à des Coréens. Ces derniers ont recours à un "financement ethnique", le kae, un système de prêt interne à la communauté qui leur permet de réunir facilement une somme sans passer par les banques américaines. Nantis de ce capital et bien organisés, ces immigrants se mettent à leur compte, pârvenant à dominer en quelques années les commerces de détail, les épiceries, les stations service (70% d'entre elles à South Central appartiennent à des Coréens). Or, ces entreprises familiales ignorent la main d’œuvre locale, tout en prenant bien soin de ne pas résider sur place. Bien organisés, les Coréens dominent le commerce de détail et se "retranchent" dans leur quartier. Le centre commercial luxueux d'Olympic Avenue, Koreatown Plaza, symbolise la réussite des 800 000 Coréens de Los Angeles, ce qui en fait la seconde ville "coréenne" au monde après Séoul. A Koreatown, les habitués se retrouvent dans leur culture, parlent leur langue, suivent les trois chaînes de télévision en coréen et peuvent même placer leur argent dans les six banques coréennes du quartier.

L'assassinat de Latasha Harlins détériore un peu plus encore les relations déjà exécrables qu'entretiennent les Afro-Américains et les populations d'origine asiatiques dans les quartiers. Ice Cube, qui cherche à mettre en lumière ce phénomène en lumière, place ces tensions au cœur de son second album. (2) Pour Cube, "Black Korea reflète fidèlement l'ambiance des quartiers et l'état d'esprit des gens. (...)"Les Noirs  ne les aiment pas et vice-versa. Les Coréens ont de nombreux commerces dans la communauté noire. Le meurtre [d'Harlins] n'est qu'une preuve supplémentaire du problème, un exemple de plus du mépris du peuple noir. Dès que vous entrez dans leurs magasins, ils sont convaincus que vous allez voler quelque chose. Ils vous suivent dans tout le magasin comme si vous étiez un criminel. Ils disent: 'Achète quelque chose ou barre-toi.' Si ça ne vous est jamais arrivé, vous ne pouvez pas savoir combien il est terrible d'être considéré comme un criminel quand on essaie de faire une course en toute innocence."" (Chang p 437)
 "La tension entre les Afro-Américains et les Asiatiques était un des principaux thèmes sous-jacents filés tout au long de Death Certificate. Sur Us, il [Cube] appelait à la solidarité raciale en réaction aux  "Japs qui accaparent les terrains vacants dans mon quartier pour construire un magasin et vendre leurs produits." (...) Sur Horny Lil' devil, une chanson sur l'émasculation de l'homme noir, il écrasait métaphoriquement les "démons" - les Blancs qui harcelaient sexuellement des femmes noires, les racistes et les "tapettes" - et terminait en tabassant le propriétaire "jap" de l'épicerie du coin." (Chang p 434)
D'emblée l'album fut considéré par de nombreux journalistes comme l'exemple de la dépravation du rap, globalement désigné comme responsable des tensions sociales que les artistes ne prétendaient qu'exprimer. Dans le magazine Billboard, un journaliste demandait aux chaînes de magasins de disques de boycotter Death Certificate au motif que "son adhésion éhontée à la violence contre les Coréens, les Juifs et autres Blancs franchit la frontière qui sépare l'art de l'apologie du crime." (3) (source E p 212)
Dans Asian week, Dong Suh, le fils d'un commerçant d'origine asiatique, constatait, amer: "comparés aux Coréens-Américains, les Afro-Américains sont une majorité numérique et politique. Ice Cube ne se rend pas compte qu'en tant que membre de cette majorité, il possède un pouvoir de nuisance contre les Coréens." (4)

Pour beaucoup d'observateurs, les propos violents d'Ice Cube était certes excessifs, mais s'expliquaient par la situation sociale explosive de South Central. Dans The Source, James Bernard trouvait ainsi des circonstances atténuantes au rappeur: "Oui, Ice Cube est très en colère, et il exprime cette colère en termes rudes, brutaux et monolithiques. Mais la source de sa rage est très réelle. Dans la communauté noire, en particulier à Los Angeles; d'où Cube est originaire, beaucoup ont l'impression que la chasse aux Noirs est ouverte, après l'agression de Rodney King et le meurtre récent d'une jeune fille noire par une commerçante coréenne." Pour Bernard Loupias du Nouvel Obs, Ice Cube "répondait par la violence verbale au meurtre d'une adolescente noire, Latasha Harlins, par une épicière coréenne. La gamine est morte d'une balle tirée dans le dos. Elle avait volé une bouteille de jus d'orange. L'épicière a été condamnée à cinq mois de "travail communautaire". Au même moment, un postier noir qui avait abattu un chien de garde écopait de cinq mois ferme. Dans le ghetto, le message a été reçu cinq sur cinq: une vie noire vaut moins qu'un jus d'orange ou que la vie d'un chien méchant." (source D) 
Avec Black Korea, Ice Cube annonce clairement les violences à venir entre la communauté noire et les commerçants coréens, la première accusant les seconds d'être des exploiteurs et des racistes. La mise en garde d'Ice Cube est cinglante: ou vous apprenez à nous respecter ou nous réduirons en cendres vos magasins. [ "pay respect to the black fist / or we'll burn your store right down to a crisp!"] De là à imaginer la réalisation des menaces proférées par le rappeur, il y avait un pas... Pourtant, fin avril début mai 1992, les magasins aux mains de gérants asiatiques furent la cible des pillages et des dévastations.

 


Black Korea (1991)
Everytime I wanna go get a fuckin brew
I gotta go down to the store with the two
oriental one-penny countin motherfuckers
that make a nigga made enough to cause a little ruckus
Thinkin every brother in the world's out to take
So they watch every damn move that I make
They hope I don't pull out a gat and try to rob
they funky little store, but bitch, I got a job
("Look you little Chinese motherfucker
I ain't tryin to steal none of yo' shit, leave me alone!"
"Mother-fuck you!")
Yo yo, check it out
So don't follow me, up and down your market
Or your little chop suey ass'll be a target
of the nationwide boycott
Juice with the people, that's what the boy got
So pay respect to the black fist
or we'll burn your store, right down to a crisp
And then we'll see ya!
Cause you can't turn the ghetto - into Black Korea


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A chaque fois que je veux aller me prendre une putain de bière
Je dois descendre jusqu'au magasin avec les deux
enculés d'orientaux(one-penny coutin?)
qui rendent un negro dingue au point de lui faire faire du grabuge
pensant que tout mes frèrs sont dehors pour voler
alors ils font attention a chacun des putains de mouvements que je fais
ils espèrent que je ne vais pas sortir un flingue pour essayer de braquer
leur petit magasin puant, mais salope j'ai un job!
("regarde petit enculé de chinois
j'essaye pas de te voler tes trucs, fous-moi la paix!"
"va te faire foutre!")
yo yo écoute ça
donc ne t'avise pas de me coller dans les rayons de ton petit supermarché à la con 

ou ta petite épicerie merdique sera la cible
d'un boycott national
de l'essence pour les gens, c'est ce que les gars ont
alors respecte le poing noir dressé 

ou nous brûlerons sauvagement ton magasin
et ensuite on s'occupera de toi
parce que tu ne peux pas transformer le ghetto en Corée noire


Note
1.  Né à South Central en 1969, Ice Cube intègre NWA (Niggaz With Attitude) dont l'album Straight Outta Compton en 1988 marque la consécration du gangsta-rap, sous-genre de la Côte Ouest glorifiant la violence. L'année suivante, Cube quitte le groupe et lance sa carrière solo avec Amerikkla's most wanted. En 1991, le rappeur tourne dans le film Boyz N the Hood de John Singleton, puis sort son deuxième album Death certificate
2. Ces querelles apparaissent aussi au cinéma. Dans Boyz N The Hood, les promoteurs asiatiques semblent vouloir faire main basse sur les quartiers de LA pour en faire une nouvelle Séoul (voir l'affiche "Seoul to Seoul Realty" de John Singleton). Ice Cube joue lui-même dans le film le membre d'un gang de South Central.
Dans Do the right thing, Spike Lee relate la dynamique d'un quartier multiethnique sur fond de hip-hop. Il y met en scène un épicier coréen-américain, Sonny , qui parvient à empêcher l'incendie de son magasin en démontrant que lui aussi est noir. Une violente altercation oppose Sonny, le gérant asiatique de l'épicerie, à Radio Raheem, un client afro-américain venu acheter des piles pour son ghetto blaster.  



3. En référence aux suprémacistes racistes du Ku Klux Klan et au titre du premier album de Cube, Robert Christgau du Village Voice conseillait de renommer le rappeur: "Appelez-le Ice KKKube - un fanatique pur et simple".
4. Pour Michael Franti, de Disposable Heroes of Hiphoprisy, "les jeunes qui sont perdus et exaspérés par la situation considèrent les rappeurs comme s'ils étaient des universitaires et avaient des réponses à toutes ces questions incroyables. La plupart du temps, ils n'en ont pas et ils finissent par dire n'importe quoi."


 Sources:
Source A: Jeff Chang "Can't stop won't stop: une histoire de la génération hip-hop", Allia, 2006.
Source B: Philippe Jacquin, Daniel Royot, Stephen Whitfield: "Le peuple américain. Origines, immigration, ethnicité et identité.", Seuil, 2000. 
Source C: Valentine Garnier: "Les représentations des émeutes et leur appropriation dans la culture du ghetto aux Etats-Unis, 1992-2015", Bulletin de l'institut Pierre Renouvin, n° 43, printemps 2016.
Source D: Un article de Bernard Loupias dans le Nouvel Obs.
Source E: Dorian Lynskey: "33 révolutions par minute. Une histoire de la contestation en 33 chansons", vol. II, Editions Payot et Rivages, 2012.