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vendredi 27 juillet 2012

Loca Virosque Cano (12). The Pogues "White City", 1989.


White City : Londres à l’heure des JO mais en 1908.

Du 27 juillet au 10 Août 2012, Londres s’apprête une nouvelle fois à accueillir les Jeux Olympiques. A cette fin d'immenses et modernes installations sont sorties de terre. Inexorablement, depuis l’an 2000, le visage de la ville s’est transformé, en particulier sur les rives de la Tamise qui se sont couvertes de constructions futuristes. Pour la capitale britannique, l’entrée dans le nouveau millénaire correspond à une période frénétique de constructions. 


Parmi les gratte-ciels qui hissent Londres au rang des villes mondiales de première importance, on retiendra le Gherkin, inauguré en 2004, sorte de suppositoire bleu gigantesque que les londoniens surnomment affectueusement le « cornichon », propriété d’une société d’assurance suisse. L’ont précédé, par exemple, le London Eye, attraction touristique dont la mise en service a été accompagnée de celle du Millenium Bridge, que l’on emprunte pour relier la vénérable cathédrale Saint Paul à la reconvertie et étonnante Tate Modern[1]. Plus à l’est le nouveau City Hall, tout de verre bombé avec son escalier hélicoïdal octroie une vue magnifique sur Tower Bridge et la tour de Londres, il date, lui de 2002.
Le Gherkin (@vservat 2005)
La Tate Modern et le Millenium Bridge (@vservat 2006)

Le London Eye (@vservat 2006)
Le London City Hall à gauche (@vservat 2005)
Le Shard de R. Piano alors en construction (@vservat 2011)
Le Shard en travaux (@vservat2011)




En vue des Jeux Olympiques une deuxième vague de réalisations vint prolonger  ce vaste chantier transfigurant un peu plus la capitale anglaise. En font partie notamment la tour d’Anish Kapoor baptisée « Orbit » et entièrement financée par le groupe ArcelorMittal. Inspirée par la tour de Babel elle se dresse au dessus du sol de l’East End à 115 mètres de haut. L’œuvre du sculpteur indien est au moins aussi décriée que le Shard de Renzo Piano (tout récemment terminé), qui transperce le ciel de la capitale ou encore que ce téléphérique situé au niveau de l’ancien Millenium Dome devenu l’O2 Arena (une des grandes salles de concert de la ville). Celui ci  permet de traverser la Tamise par les airs et de relier différentes installations sportives.


Qu’ils appartiennent à l’une ou l’autre des phases de construction, bon nombre de ces projets sont controversés parfois de façon compréhensible (le Millienium Dome fut un gouffre financier), parfois de façon plus incantatoire (pour le Shard, par exemple). Si l’adage dit que quand le bâtiment va tout va, il est permis de s’interroger sur la santé  de l’économie britannique quand on sait que la quasi totalité des dernières réalisations furent financées par des capitaux étrangers et arrivent à terme par un système de « naming » (parrainage via des sociétés privées qui donnent leur nom au projet). Du London Eye (qui porte le nom d’EDF) au téléphérique Emirates, Londres est devenu un très vaste écran publicitaire.
La Tour Orbit de Kapoor et le stade
Olympique (@blogs.artinfo.com)

B. Johnson maire de Londres à bord du téléphérique
Emirates au fond l'O2 Arena (@urbanews)

Ce n’est pas la première fois que Londres se dote de grandes infrastructures pour les besoins des Jeux Olympiques. La capitale a déjà organisé deux fois cette grande messe sportive et médiatique, au sortir de la guerre en 1948, et antérieurement en 1908. Cette année là les JO  devaient se dérouler à Rome, mais la ville n’ayant pu lever les fonds nécessaires à la construction des équipements, l’organisation en fut transférée à Londres. La ville fait alors construire un gigantesque stade dans l’ouest de la capitale. Baptisé The Great Stadium, il devient rapidement White City Stadium du nom de la station qui le dessert.


S’il n’en reste rien aujourd’hui, la station est encore portée sur les plans de métro de la ville. D’une capacité de 93 000 places, le stade est alors le plus vaste du monde. Etrangement, pour un édifice de cette taille, 10 mois seulement furent nécessaires à sa construction. Il comprenait suffisamment d’équipements pour que de nombreux concours olympiques puissent s’y dérouler en athlétisme et cyclisme par exemple. Dans ce complexe sportif, on pouvait également pratiquer le football, le rugby, le hockey. Une piscine olympique accueillait sur le site les compétitions de natation. Il est à noter que c’est lors des JO de 1908 que fut fixée la distance la distance moderne du marathon : elle se cala sur la distance séparant Windsor Castle du White City Stadium soit 26 miles et 385 yards[2].


Affiche des JO de 1908
(@ilyaunsiecle.blog.lemonde.fr)

Le site des Jo avec le White City Stadium en
haut à gauche (@whitecitydevelopment.co.uk)























White city : le roi des stades de courses de lévriers Greyhound.

C’est en 1927 que la destinée du stade prend une nouvelle direction. En effet, le site est investi par l’association des courses de chiens Greyhound. Venues des Etats Unis, ces courses de lévriers suscitent un grand intérêt dans l’ensemble du monde britannique jusqu’en Australie. Elles s’implantent en Europe au cours des années 20. 


C’est un américain qui donne sa physionomie à ce type compétitions canines. Owen Patrick Smith invente, en effet, le leurre mécanique qui permet de faire courir les chiens lévriers Greyhound sur le cynodrome.  Ces chiens ont très peu d’odorat mais parviennent à faire des pointes de vitesse incomparables en suivant un « lièvre » tracté mécaniquement. Owen Patrick Smith s’associe à son compatriote Munn et à quelques anglais pour fonder la GRA (Greyhound Racing Association) afin de prendre pied en Albion.


La première course ne réunit que 1700 spectateurs et se tient au stade Belle Vue de Manchester le 24 juillet 1926. A Londres, le White City stadium fait rapidement des émules. La ville utilise 5 autres stades pour ces compétitions  dans l’entre deux guerre, attestant de l’engouement populaire pour ces courses. Les stades de Wembley, Harringay[3], Catford, Wimbledon et Walthamstow (un des derniers à avoir fermé en 2008). Mais le White City Stadium occupe une place à part dans ce panel car c’est lui qui accueille chaque année le Derby, course reine entre toutes (elle se tient aujourd’hui à Wimbledon).



Course de lévriers à White City, jour de Derby
non datée (@greyhound Museum)


La popularité des courses tient autant aux performances des lévriers qu’à l’organisation de paris. De véritables stars à 4 pattes fidélisent le public des cynodromes. La carrière d’un chien étant relativement courte (jusqu’à ses 5 ans  si tout va bien), ceux qui arrivent à décrocher des titres prestigieux plusieurs fois de suite sont assez rares. 


Ainsi Mick The Miller, lévrier irlandais propriété de Martin Brophy, né en 1926 remporta-t-il deux fois le Derby en 1929 et 1930. Il faillit même réussir le triplé en 1931 mais la course remportée ayant été rejouée en finale suite à une irrégularité, il dut s’incliner devant un autre concurrent. Toutefois, pour sa toute première participation Mick the Miller fit descendre le record du monde de vitesse au dessous des 30 secondes pour couvrir les 525 yards[4]. Il se reconvertit en 1934 pour débuter une carrière d’acteur dans un incertain « Wild Boy », et trépassa en 1939. Au début des années, le Greyhound Dog Hall of Fame ajouta le nom de Patrica’s Hope à celui de Mick the Miller. Le chien remporta également deux fois la course en 1972 et 1973.


Mick the Miller (@bookmakers1.com)
Les courses de lévriers Greyhound forment un univers à part et étrange pour le monde non anglo-saxon dans lequel elles n’ont jamais véritablement réussi à s’implanter. Chaque course aligne 6 chiens, qui rappelons-le, courent après un leurre mu mécaniquement. Chaque chien porte un dossard de la couleur de sa case de départ, les codes couleur changeant selon les championnats. En Angleterre le chien de la trappe 1 porte ainsi un dossard rouge, le 2 est bleu, le 3 est blanc, le 4 est noir, le 5 porte du orange et le 6 des rayures noires et blanches. A partir de là vous en déduisez que les deux lévriers de la célèbre pochette du Parklife de Blur sont un n°2 et n°4… 


Couverture de l'album Parklife  de Blur 1994.
Les paris forment tout autant un système réservé aux initiés. Ci dessous voici comment se présentent les tickets permettant d'engager de l'argent sur les chiens pour une série de courses et les explications sur ce qui y est reporté. On voit qu’un nombre très important de renseignements y figure allant du nom du chien à celui de son éleveur en passant par le numéro de la trappe qu’il occupe à chaque départ de course. 


Shane Mac Gowan, chanteur des Pogues, aurait aujourd’hui pourtant bien du mal à évoquer les vieux tickets de paris trainant sur le sol d’un parking désaffecté trempé par une pluie anglaise, puisque de nos jours ceux-ci s’effectuent de plus en plus en ligne ou électroniquement, comme pour bien des sports sujets à pronostics et gain d’argent. De toute façon, depuis les années 80, bon nombre de cynodromes ont soit disparu soit limité le nombre de courses organisées. Le football aussi sujet à pronostics a dévoré l’espace sportif, captant une bonne partie du public populaire et de ses mises qui se consacrait auparavant aux courses de lévriers.


Cliquez sur le document pour en lire les détails



White City : entree oraison funèbre et nouveau départ.



Bien que puisant leur inspiration musicale dans les sonorités de la musique folk traditionnelle irlandaise autant que dans les grands mythes et épisodes de l'histoire de l'île verte [5], les Pogues se sont formés à Londres en 1982. Le groupe est en fait majoritairement anglais si l’on se réfère aux origines de ses membres, Shane Mac Gowan, sa figure emblématique étant lui même né en Angleterre bien qu’ayant passé  une partie de son enfance dans le sud de l’Irlande. Il signe les paroles de « White City » sur l’album « Peace&Love » sorti en 1989. Deuxième single extrait de l’album « White city » en reflète la tonalité londonienne autant que sportive.  En effet celui-ci comporte aussi le ténébreux « Misty Morning Albert Bridge » et la couverture de l’album présente un boxer en position de combat dont les mains sont tatouées des mots Peace and Love, en une référence assez claire au Love and Hate de « La nuit du chasseur »[6]. La pochette est restée célèbre puisque notre boxer possède une main droite dotée de 6 doigts ce qui permet d’y  faire apparaître l’intégralité du mot Peace.





Lorsque Shane Mac Gowan compose « White City », il s’agit d’une oraison funèbre. Le stade est alors fermé depuis plusieurs années. La dernière course de lévriers Greyhound s’est en effet déroulée le 22 septembre 1984 au White City Stadium. Tout un univers disparaît alors, les travaux de destruction du site commençant quelques jours plus tard, ce qui permet à Mac Gowan de livrer une puissante évocation de cette Atlantide engloutie faite de parieurs criards, noyant leurs rêves de fortune au comptoir d’un pub sous une pluie anglaise. On sent poindre une réelle empathie pour ce monde disparu, tableau réaliste d’une Angleterre prolétaire et populaire. En la matière « White City » est la digne héritière de « Dirty Old Town » célèbre reprise de la chanson d’E. MacColl consacrée à la ville industrielle de Salford, dans la banlieue de Manchester, que l’on visite en mettant nos pas dans ceux d’un ouvrier.[7] Mais laissons à l’auteur le soin de nous parler du White City Stadium :




Here a tower shinning Bright

Ici autrefois se tenait une tour brillante
Once stood gleaming in the night
Qui illumimait la nuit
Where now there's just the rubble
Où il n'y a plus aujourd'hui que les décombres
In the hole here the paddies and the frogs
Dans ce trou les paddies et les grenouilles
Came to gamble on the dogs
Venaient parier sur les chiens
Came to gamble on the dogs not long ago
Venaient parier sur les chiens il n’y a encore pas si longtemps

Oh the torn up ticket stubs
Oh les talons de tickets déchirés
From a hundred thousand mugs
De cent mille leurres
Now washed away with dead dreams in the rain
A présent nettoyés avec les rêves morts sous la pluie
And the car-parks going up
Et les parkings à la place
And they're pulling down the pubs
Et ils font partir les pubs
And its just another bloody rainy day
Et c’est juste un autre foutu jour de pluie

Oh sweet city of my dreams
 Oh douce ville de mes rêves
Of speed and skill and schèmes
De vitesse, de talent et d'intrigues
Like Atlantis you just disappeared from view
Comme Atlantis tu as disparu sous nos yeux
And the hare upon the wire
Et le lièvre sur le fil électrique
Has been burnt upon your pyre
A été brulé sur le bûcher
Like the black dog that once raced
Comme le chien noir qui autrefois courrait
Out from trap two
Sortant de la stalle n°2





Le BBC television center de Wood Lane, sur le site de
White City (@tripadvisor)

Les terrains ayant été rachetés par la BBC, un ensemble de départements de ce grand média britannique s'est implanté entre White City et Wood Lane [8]. Au sud, se trouve le BBC Television Center, et plus au nord, à l’endroit où s'élevait le stade, d'autres services se sont ajoutés tels le Media Center (ci-dessous). Une ville dans la ville, avec aussi bien des studios que des bureaux destinés à l'administratif ou encore des services (cafés, restaurants) destinés aux employés du site et aux touristes car une partie des installations se visite.

A White city, les Starbucks café ont remplacé les pubs, les businessmen ont succédé aux paddies, les badges d'identification s'accrochent aux revers des vestes et les billets des parieurs ne jonchent plus le sol d'un quartier devenu bien plus aseptisé.


BBC Media Village est le complexe le plus récent situé
quasiment à l'emplacement du White City Stadium.
(@wikimedia)

Remerciements : A Mathieu Ferradou qui a traduit si joliment les paroles imagées de "White City" permettant de jumeler la mise en ligne de l'article avec l'ouverture des festivités londoniennes et à Laurent Colantonio qui innocemment m'a aiguillée vers ce titre en conversant sur le madeleines de Proust.



Bibliographie :
Il s'agit surtout de se reporter à différents articles de presse et sites internet.

Sur les grands travaux londoniens : 


  • Le site des cafés géo comporte des articles précieux sur les transformations de la ville qu'elles soient architecturales ou politiques notamment dans ce compte rendu d'un café géo.
  • The guardian vous propose ici un tour virtuel du grand site olympique  et la tour de Kapoor est présentée ici
  • Le Huffignton post français propose ici une présentation du gratte ciel de R. Piano The Shard.
  • Le journal le Monde pointe quant à lui dans cet article les dérives liées au "naming" qui affectent aussi bien les velibs londoniens que le cable-car financé par fly emirates.


Sur les JO, le stade de White city et les courses.

Sur les Pogues : 

  • Le site du chanteur des Pogues : http://www.shanemacgowan.com/
  • Le site du groupe : http://www.pogues.com/
  • Le site de l'accordéoniste et co-fondateur du groupe James Fearnley : http://jamesfearnley.com/
  • A lire (pas encore fait pour ce qui me concerne) : J. Fearnley "Here Comes everybody", 2012 qui sont les mémoires de ce membre du groupe chroniquées sur le Guardian par Alexis Petridis ici.

Sur la BBC :

Notes :

[1] La Tate Modern était anciennement installée dans le quartier de Pimlico. Les œuvres sont déménagées en quasi totalité dans une ancienne centrale électrique désaffectée qui est inaugurée en 2000, regroupant les collections de peinture depuis 1900. L’ancienne Tate devient la Tate Britain qui abrite, de son côté les œuvres antérieures à 1900 dont les fabuleuses collections pré-raphaelites.
[2] Ce qui équivaut dans notre système métrique à 42,195 kilomètres.
[3] Celui-ci est particulièrement célèbre à cause du totalisator, un appareil permettant de gérer simultanément l’ensemble des paris en cours, inventions australienne visible sur ce lien.
[4] Ce qui fait un peu plus de 480 mètres. 
[5] Les Pogues ont un nombre important de titres qui font référence aux épopées mythologiques irlandaises « The sick bed of Cuculhain », et à certains épisodes marquants de l’histoire de l’Irlande comme « Thousands are Sailing » évocation de l’immigration irlandaise au XIX siècle vers le nouveau monde, précédement traité par Blot sur l'Histgeobox.
[6]" La nuit du chasseur", film de C. Laughton sorti en 1955 met en scène un pasteur menaçant les enfants de son ancien co-détenu afin de mettre la main sur le magot issu d'un cambriolage. Harry Powell le pasteur joué par Mitchum a tatoué les mots "love" et "hate" sur les doigts de chacune de ses mains.
[7] "Dirty old town" set one reprise par les Pogues dune chanson d'E. MacColl dat ant de 1948 qui époque la banlieue industrielle de Manchester : Salford. la ville lutte depuis désespérément pour se détacher de ce sobriquet si peu valorisant.
[8] Pour avoir un aperçu des plans du site cliquez ici