Pages

mercredi 14 mars 2018

342. Quand la northern soul galvanisait la jeunesse anglaise.

De la fin des années 1960 jusqu'au crépuscule de la décennie suivante, la jeunesse des villes du Nord de l'Angleterre s'éprit de la northern soul. Assoiffés de musiques noires, ses prosélytes partirent en quête de titres rares aux tempos rapides et aux beats lourds. 

[afin d'accompagner en musique ce billet, une sélection maison de 38 morceaux irrésistibles vous attend un peu plus bas]

***
Plantons le décor. Vous êtes jeune et vivez dans le nord de l'Angleterre. Le travail sur la ligne de production est éreintant et rébarbatif. Votre quotidien est borné par les murs de l'usine et rythmé par ses cadences. Vous êtes payé au lance-pierre, mais suffisamment pour vous échapper le temps du week-end. Pour cela, inutile d'aller aux antipodes, le dépaysement se trouve là, au bout de la rue, dans le sous-sol humide d'une cave reconvertie en club. Vous avez enfilé des vêtements amples n'entravant pas les mouvements du corps, une bonne paire de chaussure, avalé quelques pilules. Fébrile, vous descendez les quelques marches qui vous séparent de la piste de danse. Désormais, vous n'avez plus qu'à vous laisser porter par la musique, d'obscurs titres à la rythmique trépidante. Vous êtes membre d'une société secrète, vous êtes un(e) northern soul girl (boy).
Le poing ganté de noir, symbole de la sous-culture northern soul. (Wiki C)


Le courant northern soul émergea progressivement parmi les mods de Manchester. Les multiples difficultés économiques et sociales n'entravaient en rien la grande vigueur culturelle de cette ville grise. John Robb se souvient: " Le Manchester des années 1960 dansait dans le crépuscule de la révolution industrielle. Dotée de la vie nocturne la plus effervescente du pays née de ses coffe bars et d'une passion pour les musiques noires, Manchester possédait également une scène musicale qui n'avait rien à envier aux autres villes. Il a toujours existé dans la ville une forte tradition musicale (...). A de nombreux égards, Manchester était une ville de musique noire qui tirait pleinement parti de sa population multiraciale et multiculturelle (...)."
Les mods y vibraient sur des musiques afro-américaines lors de soirées enfiévrées. Affamés  de blues, de rhythm and blues ou de modern jazz (d'où leur nom de mods), ces jeunes hédonistes se retrouvaient chaque fin de semaine dans les coffee shops et les clubs. Pour rester éveillés, ils se dopaient au Purple Heart, des amphétamines subtilisées à la pharmacie familiale.

* Le Twisted Wheel.
Le foyer de la northern soul correspondait au twisted wheel. Il s'agissait d'un all-nighter dans lequel environ 600 personnes pouvaient danser sur les sons les plus rares du pays du samedi soir au dimanche matin 7h30. Situé en sous-sol, le club ouvrit ses portes en novembre 1963 au 26 Brazenose Street, près du centre-ville de Manchester. L'établissement n'avait rien d'un palace. Accrochées aux murs des petites salles au sol de pierre, des roues (wheels) de vélo tenaient lieu de décoration.
Le DJ résident, Roger Eagle, possédait une collection de disques prodigieuse dont il sélectionnait le meilleur afin de concocter des playlists renversantes. Son flair infaillible attirait les danseurs sur la piste comme des insectes autour d'une source de lumière. 7 heures durant, Eagle enchaînait les morceaux de blues, jazz, soul ou blue beat. Au fil des mois, l'assistance réclama des titres toujours plus énergiques, capables de suivre la cadence frénétique imposée par les danseurs sous speed. (1) Eagle dût bientôt renoncer à sa playlist très éclectique au profit du seul stomping. Le tempo avait fini par tout conditionner. 
Finalement, lassé d'être mal payé et de l'esprit étriqué des clients, le DJ vedette prit la porte. En 1965, le Wheel déménagea au 6 Whitwork Street. Les nouveaux DJs ne passaient plus que des morceaux de soul ultrarapide. Les fondements de la northern soul venaient d'être posés, mais le genre n'avait pas encore de nom. 
Après s'être rendu au Twisted Wheel, c'est Dave Godin, journaliste pour Blues and Soul et propriétaire du magasin de disques Soul City installé à  Covent Garden, qui utilisa le premier l'appellation de Northern Soul dans un de ses articles. "J'avais remarqué que les fans de foot du nord venaient dans mon magasin pour acheter des disques, mais ils n'étaient pas intéressés par les dernières sorties, plutôt par les fins de stocks. Je ne pouvais pas continuer à appeler les 'fins de stocks' alors il a fallu trouver un nouveau nom. Et c'est ainsi que l'on baptisa ce style la Northern soul." (1) Le mot "northern" (du nord) ne renvoie donc pas ici aux lieux d'origine de cette soul, Detroit, Chicago ou Philadelphie, mais à l'endroit où on l'appréciait: le nord de l'Angleterre.


  

* Le verdict de la piste.
Il est difficile, voire vain, de tenter de proposer une définition absolue de la northern soul tant elle pouvait varier d'un DJ ou d'un club à l'autre. "Dans l'authentique esprit Mod, rejetant les succès trop connus des superstars de la Tamla, [les amateurs de northern soul] privilégient les faces B, les morceaux rares ou passés inaperçus." (Source C: François Thomazeau p78) Interprétée par des artistes tombés dans l'oubli faute d'avoir décroché un tube aux Etats-Unis, cette "soul du Nord" permettait d'accompagner les danses effrénées des clubbeurs sous speed. 
Un titre comme The night de Frankie Valli and the Four Seasons réunit tous les critères du morceau northern soul efficace. Dès l'intro, la basse ronflante impose une rythmique lourde et syncopée. Plaquées sur un écrin musical soigné, les harmonies vocales raffinées du groupe annoncent la voix puissante de l'interprète principal. Vas-y Frankie, c'est bon, bon, bon... Les up-tempos entraînants taillés pour le piétinement des stompers combinés à un refrain accrocheur transforment le morceau en classique.
Le seul critère absolu était que le beat soit bon et adapté au piétinement. Une fois cette condition remplie, le DJ pouvait enchaîner sucreries blue eyed soul, vocalises élégiaques des girls bands, soul épicée made in New Orleans, instrumentaux frénétiques ou Motowneries inspirées... Lorsque retentissaient les premières notes des classiques northern, les danseurs déferlaient sur la piste, hystériques. Comment rester insensible au chant d'une Melba Moore dont la magic touch assurait 2 minutes 12 de félicité et une pêche assurée pour le restant de la soirée? Une belle sélection pouvait vous mettre la fièvre pendant des heures.

 * "une carte de la ringardise géographique profonde".
Inspirés par le Wheel, de nombreux clubs de soul aux noms farfelus firent leur apparition dans les villes du Nord de l'Angleterre: le Mojo à Sheffield, le Oodly Boodly (puis Night Owl) à Leicester, le Blue Orchid à Derby, le Dungeon à Nottingham, le Lantern à Market Harborough, le Whiskey A Go-Go à Birmingham. Comme le notent Brewster et Broughton (source A), "la Northern soul marquait la revanche des petites villes. Même si elle avait été bercée dans la métropole de Manchester, ses clubs légendaires dessinaient une carte de la ringardise géographique profonde : Tunstall, Wigan, Blackpool, Cleethorpes.
A Wolverhampton, grâce à une programmation aux petits oignons, le DJ Farmer Carl Dene fit rayonner le Catacombs dont les portes fermaient pourtant à minuit. Le maître de cérémonie, qui possédait des disques ultra-rares, parvint à découvrir plusieurs hymnes à venir de la northern soul (« Tired of being lonely » des Sharpees, « From teacher to the Preacher de Barbara Acklin et Gene Chandler ou "I'll do anything "de Doris Troy).
[Wikimedia Commons]
Installé en périphérie de Stoke-on-Trent, dans la petite ville de Tunstall, le Torch transforma la northern soul en idolâtrie au cours de son unique année d'existence (du début 1972 à sa fermeture en mars 1973). Vu de l'extérieur, cet ancien cinéma reconverti ne ressemblait à rien, mais une fois sur la piste de danse on se serait cru dans un sauna. L'ambiance y était exceptionnelle si l'on en croit le DJ Ian Dewhirst: « C'était comme un rêve. Comme si, soudain, vous vous sentiez enfin chez vous. Sans parler de cette merveilleuse sensation de camaraderie. Tout le reste : les fans, les marginaux et les cinglés qui venaient d'un peu partout avaient l'air de former un petit milieu très soudé, une niche. »
Son confrère, le DJ Ian Levine se souvient de la venue au Torch de Major Lance, chanteur oublié: «il chantait avec le pire groupe de tous les temps ! C'était un groupe britannique qui n'avait aucune idée de ce qu'était la northern soul. C'était mon premier soir comme DJ là-bas et ça a été la nuit la plus électrisante de toute ma carrière. Le club était plein à craquer. Il y en a qui étaient suspendus aux poutres. Il devait faire cinquante degrés. On se tenait tellement chaud entassés les uns sur les autres, que la transpiration s'évaporait des corps sous l'effet de la condensation et nous dégoulinait dessus depuis le plafond.» (source A)



* Wigan Casino vs Blackpool Mecca.
L'âge d'or de la northern soul correspond à l'apogée de deux clubs rivaux. A Wigan, une ville où l'on filait autrefois le coton du Lancashire, se trouvait le Casino. A une heure de route de là,  au bord de la mer d'Irlande, le Mecca faisait la fierté de Blackpool. Leurs DJs respectifs  rivalisaient pour dénicher les disques les plus excitants. Les deux salles connurent un succès prodigieux. Venus de tout le pays, des centaines de soul boys et soul girls s'y livraient aux démons de la danse. Chaque club fournissait des badges à ses membres. Représentant un poing fermé ou un hibou, ils permettaient à leurs détenteurs d'identifier d'autres adeptes de la communauté northern.
Le Wigan casino, un club réservé aux véritables connoisseurs, comptait plus de 100 000 membres en 1976!  "L'énorme piste de danse en bois d'érable rebondissait comme si elle était animée d'une vie propre. (...) Sous l'effet de la condensation qui retombait sur les danseurs, la pièce s'enrhumait et s'assombrissait. C'était comme regarder à travers une moustiquaire." (source A)


By Simon Mallett [Wikimedia Commons]
A la fermeture du Torch, le Mecca s'imposa comme l'autre cœur battant de la "soul perdue" et le plus sérieux rival du Casino. Situé à Blackpool, la station balnéaire des prolos du Nord, le Mecca était installé à l'étage d'un gigantesque club, dans une petite salle baptisée  Highland Room. Les DJs Les Cockwell, Ian Levine et Colin Curtis y proposaient une playlist toujours plus pointue. Fils à papa, le second multipliait les voyages aux Etats-Unis pour y dénicher des disques rares (« Ourlove is in the Pocket » de J.J. Barnes, « Seven Day lover » de James Fountain). Le Mecca fermait ses portes à 2h du matin, soit peu de temps après que le Wigan ouvre les siennes. Aussi, beaucoup de soul fans fréquentaient régulièrement les deux clubs, sans se soucier de l'écart entre les playlists. Quand le Mecca fermait, les danseurs se dirigeaient vers le Wigan pour s'y amuser le restant de la nuit car, même sans alcool, l'ambiance y était électrique.
 
La rivalité persistante entre ces deux cathédrales de la soul finit par tourner au conflit ouvert. Plusieurs facteurs contribuèrent à jeter de l'huile sur le feu. Pour tenir toute la nuit, les danseurs du Casino ingurgitaient toujours plus d'amphétamines ce qui accentuait l'excitation générale. "Il y avait [aussi] le fait que la piste de danse du Wigan était bien plus grande. « Sur cette piste de danse gigantesque, si le tempo n'envoyait pas tout de suite, le disque ne fonctionnait pas », note Kev Roberts. Au Wigan, ce sont les besoins des danseurs et leurs drogues qui déterminaient le cap à tenir." [source A]
Alors que le mouvement connaissait une crise d'identité, les deux clubs se disputèrent la direction à prendre. Les DJs du Wigan sélectionnaient exclusivement des titres répondant aux canons esthétiques du genre, se gardant bien de proposer autre chose que ces stompers frénétiques de la soul de Detroit. Au contraire, Ian Levine cherchait à partager ses goûts musicaux éclectiques. Il glissait donc dans sa playlist quelques morceaux disco ou jazz-funk entre deux classiques northern soul, à la satisfaction des danseurs du Mecca. Ces derniers raillaient le conservatisme des membres du Casino dont le culte de l'ancienneté et de l'anonymat confinait selon eux au snobisme. Les "traditionalistes" considéraient au contraire Curtis et Levine comme des hérétiques et des parias parce qu'ils jouaient des disques de hustle ou de Philly disco ("I love music" des O'Jays, "Heaven must bemissing an angel" de Tavares, "Younghearts run free" par Candi Staton).  
A l'occasion d'un événement organisé en journée au Ritz de Manchester, les publics des deux clubs furent réunis. Les fans du Casino prirent violemment à parti Ian Levine: « Va te faire foutre ! Dégage ! Passe des stompers » Fataliste, le DJ du Mecca ne pouvait que constater: « C'étaient comme deux clubs de supporters : Manchester City et Manchester United. Ça ne fonctionnait pas".

Cleethorpes. [Bryan Ledgard CC BY 2.0]
* Les aventuriers du vinyle oublié. 
Lorsque la scène northern Soul fut à son apogée, DJs et collectionneurs  partirent en quête de titres obscurs, de  chefs-d’œuvre négligés. Cette quête nécessitait un long apprentissage. Il fallait étudier le nom des chansons les plus prisées et apprendre la longue histoire qui précédait chaque disque : qui l'avait fait, pourquoi il avait été négligé, comment il avait été découvert , qui l'avait joué le premier...
Pour dégoter ces pépites oubliées, il fallait de la chance certes, mais surtout beaucoup d'abnégation, de la patience et, si possible, des moyens tant le champ d'investigation était immense. En quête de précieuses galettes, les diggers écumaient les bacs d'invendus des disquaires de Londres ou des Midlands. Comme certains disques n'étaient jamais sortis ailleurs qu'aux États-Unis, il fallait parfois se rendre sur place pour les y dénicher, dans les boutiques d'occasion ou les entrepôts désaffectés. 
Pour les DJs, le jeu en valait la chandelle tant la possession d'un disque rare pouvait constituer un avantage décisif sur la concurrence. (2)

L'ère northern soul introduisit de profondes transformations dans la culture club. Pour rester crédible, le DJ dût se transformer en chercheur musical, sa mission relevant désormais autant de l'archéologie que du passage de disques. Monomaniaque du groove oublié, il devint un véritable chercheur musical dont la sélection recevait où pas l'approbation des danseurs. En dénichant le bon son, la cote du DJ pouvait s'envoler du jour au lendemain car les clubbeurs n'hésitaient pas à faire des centaines de km simplement pour écouter CE disque particulier, inaccessible. « Trouver un disque inconnu, c'est comme voir un bébé se transformer en adulte responsable. Vous l'écoutez à la maison et vous vous demandez si cela va marcher. Et puis vous constatez que vous aviez vu juste. Tout d'un coup, c'est un tube. Vous voyez la valeur du disque s'envoler alors qu'elle partait de zéro. C'est presque comme la Bourse», constate Ian Dewhist, un DJ majeur de la northern soul. [source A]
Inévitablement, la compétition crût entre DJs. La pratique du camouflage importée de Jamaïque permettait parfois de préserver quelque temps l'exclusivité d'un titre (son cover up). Il suffisait pour cela de recouvrir le macaron central du vinyle et de lui donner un faux nom. Fatalement, la pratique du bootlegging se développa lorsque les DJs se firent graver des copies en acétates des disques les plus rares (Elidiscs).

* Sur la piste.
 Sur le dancefloor, il fallait être crédible, voir et être vu, donc soigner sa mise. Au départ, simple décalque du style mod, les danseurs arboraient jean shrink to fit, blazer, chaussures Derbys et chemise boutonnée. Avec l'affirmation d'une véritable scène northern soul au cours des seventies, le look se modifia pour faciliter les mouvements amples des danseurs.
Désormais, "les danseurs étaient habillés de la tête au pied à la mode soul : des pantalons plissés à taille haute avec de larges jambes à poches connues sous le nom de « Brummie Bags », des chemises de bowling, des débardeurs ou des polos Ben Sherman, des chaussettes blanches, des chaussures à semelles plates en cuir et un sac de sport Adidas ou Gola contenant le nécessaire pour la nuit : du talc pour saupoudrer la piste de danse, des fringues de rechange, quelques 45 tours à échanger et, bien sûr, de la came." Les vêtements devaient être légers et les cheveux courts pour ne pas trop souffrir de la transpiration. Avant tout, la tenue devait être pratique pour danser.
Sur la piste, il fallait tournoyer sur soi, sauter en levant la jambe, se recevoir en grand écart au sol avant de se relever. La posture devait être propre, le regard fixe. Parmi les principales figures de danse "northern soul", on peut citer le backdrop. Le danseur se reçoit en arrière sur une ou deux mains, avant de remonter rapidement, mais toujours en rythme. The spin consiste à tournoyer les mains en l'air  ou près du corps, lentement ou rapidement, mais toujours gracieusement. Lorsqu'il est bien réalisé, le kick, le fameux lancer de jambes, est très spectaculaire. Il s'agit de garder l'équilibre; si on trébuche, il faut tout de suite enchaîner sur un autre mouvement sinon c'est la honte. Enfin, le shuffle consiste à bouger ses pieds par petits pas en avant et en arrière tout en avançant et reculant le corps.


 
* Une société secrète souterraine.
Le succès remporté par la northern soul peut surprendre si l'on considère que le genre repose sur de vieux titres passés totalement inaperçus lors de leur sortie. Le courant parvint pourtant à durer grâce à l'enthousiasme des collectionneurs et DJs, en quête perpétuel de titres oubliés.
Le courant reposait sur la fidélité d'une armée de danseurs acharnés, de passionnés pour lesquels entretenir la ferveur soul relevait d'un code d'honneur. Ces nuits de folie constituaient un fabuleux échappatoire aux dures conditions d'existence. Comme le note Barry Doyle dans un essai consacré à la northern soul: « C’est une culture de la consolation, un moyen d’échapper à la réalité du travail, de la maison, de la famille ». Il n'y avait donc pas de dimension politique en tant que tel dans le phénomène, juste la fierté d'appartenir à une communauté soudée autour de l'amour d'une musique.
Pour les non-initiés, la northern soul relevait de l'ésotérisme. Comme le note avec justesse, Brewter et Broughton:"la northern soul est un exemple fascinant de culture jeune (...) sur laquelle l'industrie du disque n'a jamais eu la mainmise parce que l'industrie du disque ne l'a jamais comprise." Mike Pickering, futur DJ de l'Haçienda, surenchérit: "La northern soul, c'était quelque chose de spécial. Il n'y avait pas de médias pour tout relayer instantanément. J'avais l'impression de faire partie d'une société secrète. Un jour, j'avais pris le train de Stockport à Manchester pour le week-end et j'ai vu des gamins en blazer. Ils portaient les premiers badges northern soul, ceux avec le poing fermé. Je me suis dit:'Ceux-là vont à Wigan ou à Blackpool.' C'était vraiment underground". [cf: John Robb p38]
Antidote aux sirènes mainstream et commerciales, le courant préserva farouchement son indépendance et donc sa pureté car il reposait avant tout sur les clubs, non sur les classements de vente de disques ou les nouveautés. Plus le titre paraissait vieux et rare, plus il séduisait.

* Déclin et héritage.
En dépit des efforts acharnés des collectionneurs et DJs, la scène northern soul commença néanmoins à manquer de "nouveaux" morceaux. « (...) Au bout d'un moment, les chances de découvrir un vieux chef-d’œuvre ont diminué : ils avaient tous été exhumés», résume Dave Godin. Le trafic de drogue, la pression immobilière précipitèrent également la fermeture des clubs et donc l'assèchement du courant. Pourtant, parmi les danseurs, l'enthousiasme restait intact. Ainsi, le 20 septembre 1981, lors de la dernière soirée du Wigan Casino, alors que le  DJ avait joué les "three before eight" - les trois titres de conclusion  qui marquaient la fin du show - les danseurs refusèrent de partir. 

La grande période northern soul s'acheva au tout début des années 1980, non sans laisser dans son sillage un héritage fécond. Par ses pratiques, elle marqua les prémisses de la culture club et du digging, cette quête du rare groove menée par des collectionneurs en quête de disques jamais réédités. Grâce au mouvement, les clubs commencèrent à concurrencer la radio dans leur capacité à engendrer des tubes. (3)
La northern soul servit aussi de matrice à la hi puis nu-energy et même à la house dont quelques uns des premiers DJs débutèrent dans le circuit northern.
Musicalement, l'influence du courant perdure. Des artistes aussi différents que Paul Weller, Dexy's Midnight Runners, Ocean Coulour Scene, St Etienne, Belle and Sebastian, Fatboy Slim (4), Plan B ou Duffy ont revendiqué ou s'inscrivent toujours dans cette tradition.
Si aujourd'hui, la northern soul est surtout une affaire de nostalgie, les danseurs (plus très jeunes il est vrai) n'en continuent pas moins à jeter du talc sur les pistes de danse pour les rendre glissantes ou à s'affronter lors de concours. Fanatiques du rare groove, ils entretiennent avec passion et ferveur le culte d'une musique qui sut s'imposer comme une partie de l'âme de la jeunesse ouvrière du nord de l'Angleterre. 

"Keep the faith"
Notes:
1. Les danseurs se procuraient les amphétamines auprès des dealers du club ou dans les pharmacies locales.  
2. "Do I love you indeed I do", morceau très rare de Frank Wilson devint un classique absolu de la northern soul et l'un des disques les plus recherchés par les collectionneurs.
3. des titres tels que « Just a little misunderstanding » des Contours en 1970, « I'm gonna run from you » de Tami Lynn ou encore « Hey girl don't brother me » des Tams en 1971
4. Pour son énorme tube « Rockafeller Skank », ce dernier n'avait-il pas samplé l'instrumental « sliced tomatoes » des Just Brothers?

Sources:
Source A: Bill Brewster et Frank Broughton"Last night a DJ saved my life", Castor astral, 2017. Chaudement recommandé, ce livre est aussi passionnant qu'instructif.
Source B:  John Robb:"Manchester music city 1976-1998", Rivages/Rouge, 2012. 
Quelques extraits d'entretiens intéressants sur le Twisted Wheel et leur DJ vedette: Roger Eagle.
Source C: François Thomazeau: "Mods, la révolte par l'élégance", Castor Astral, 2011.
Source D: "Northern soul: l'âme noire du Nord industriel". Un billet à lire sur le site Grey Britain. 
Source E: L'émission Audioguide sur la RTS consacra une émission à la  Northern soul en 2015.

Pour écouter des morceaux de northern soul:
- Un coffret particulièrement complet: Odyssey, a northern soul time Capsule
- Sans casser sa tirelire, il existe aussi beaucoup de ressources sur la toile comme la malle au trésor de Funky 16 Corners ou encore le Northern soul Top 500 sur Youtube.

Liens:
- Timeline: "The kids of Northern Soul brought the swelling energy of American music to working-class Britain"
* D'autres billets consacrés à la soul music et son histoire dans l'histgeobox:
- "A Muscle Shoals, seul le groove comptait."
- Naissance et essor du label STAX à Memphis.
- Motown, l'usine à tubes de Detroit. 

jeudi 1 mars 2018

341. Le 16 mars 1978, l'échouement de l'Amoco Cadiz provoque une marée noire gigantesque.

Depuis les années 1960, l'Europe importe une grande partie de ses matières premières d'Asie du Sud-Est. Cette situation a entraîné une explosion du trafic maritime et la multiplication des immatriculations de bateaux, toujours plus grands et spécialisés. Cette circulation maritime en très forte hausse peut s'avérer périlleuse. 
Les côtes bretonnes connaissent de forts coefficients de marées auxquels sont habitués les marins du  cru, mais lors des tempêtes, les capitaines au long court peuvent parfois s'y faire prendre. Il y a tout juste 40 ans, ce fut le cas de l'équipage de l'Amoco Cadiz.
***

 * Une avarie de barre au large du Finistère. 
L'Amoco Cadiz (Wiki Commons)
 Le 16 mars 1978 au matin, à l'entrée sud de la Manche, à proximité des côtes bretonnes par une mer très formée, l'Amoco-Cadiz vogue à proximité des côtes bretonnes. Ce pétrolier géant de 330 m de long affrété par la société Shell, appartient à la Phillips, une compagnie de Chicago implantée aux Bermudes. Immatriculé au Libéria, le navire transporte 227 000 tonnes de pétrole brut du Golfe Persique à destination de Rotterdam aux Pays-Bas.
A 9h15, le navire-citerne connaît une panne de gouvernail qui oblige le commandant italien du navire, Pascale Bardari, à arrêter les machines et demander de l'assistance. Arrivé sur zone, un remorqueur allemand, le Pacific, propose ses services. Il est 11h28. Contacté par téléphone, l'armateur de Chicago refuse l'offre d'assistance payante. Les négociations s'éternisent. Pendant ce temps, l'Amoco, poussé par un fort vent d'ouest, dérive dangereusement  vers les côtes. A 14 heures, une fois l'assistance acceptée, le Pacific peut enfin entrer en action, mais il est trop tard. Dans des creux de 7 à 8 mètres et par des vents dépassant les 130 kilomètres à l'heure, l'opération de sauvetage échoue. Il est 21 heures lorsque le pétrolier finit par s'immobiliser sur les hauts fonds au large de Portsall, avant de se briser en deux à 21h55. Le sauvetage périlleux des 44 membres d'équipage, tous Italiens, a lieu au cours de la nuit. Très vite, le pétrole s'échappe des citernes et les premières nappes touchent la côte. En l'espace de deux semaines, la totalité de la cargaison se déverse en mer.
Le 28 mars, le tanker sombre définitivement.

* Un travail de Sisyphe. 
Igor Golubenkov (CC BY 2.0)
La marée noire souille près de 360 km de côtes, de Brest à Saint-Brieuc avec des conséquences environnementales dramatiques: lente agonie des oiseaux aux ailes engluées de mazout, mort par asphyxie des mollusques, coquillages, poissons... Selon les travaux conduits par des scientifiques quelques années après la catastrophe, la marée noire aurait tué par engluement ou par effet toxique, autour de 260 000 tonnes d'animaux marins. Dans la baie de Morlaix, la densité d'animaux a été divisée par cinq.
Pour faire barrage à la nappe gluante et poisseuse de pétrole, les autorités mettent en place un dispositif d'intervention impressionnant. Ce plan Polmar - pour Pollution maritime - est déclenché par Michel d'Ornano, le ministre de la Culture et de l'Environnement. Les secours utilisent différentes méthodes pour tenter de réduire la pollution comme l'épandage de produits "dispersants", l'installation d'un barrage flottant de 11 km de long ou encore l'aspiration par les pompiers du fioul répandu en mer.
A terre, pour dépolluer le littoral et nettoyer les plages, un travail de Sisyphe attend soldats et pompiers. Très vite, ces derniers bénéficient du concours de milliers de bénévoles. En colère, mais conscients de la nécessité de se retrousser les manches, les riverains se lancent alors dans une lutte désespérée contre le déferlement de la nappe gluante.
Pour redonner un aspect présentable au littoral souillé, il faudra pas moins de deux ans d'efforts acharnés. (1)


Mars 1978, nettoyage de plage. (Fylip 22 CC0 1.0)
* La bataille juridique ne fait alors que commencer. Les villes et villages des communes sinistrées (90 collectivités au total) se réunissent dans un syndicat mixte de défense et de protection des communes bretonnes. Aux côtés de l’État et de la Société pour l'étude et la protection de la nature en Bretagne (SEPNB), ils  assignent devant la justice américaine  l'Amoco Corp, propriétaire du pétrolier, et son constructeur. (2) Face à quelques scientifiques et une poignée d'avocats défendant les intérêts de l'Etat français et des collectivités locales affectées par la marée noire, le groupe Amoco aligne des centaines d'experts et d'avocats. Le bras de fer judiciaire s'apparente donc à la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Le 18 avril 1984, le tribunal de Chicago attribue à l'Amoco Corp la responsabilité principale de l'accident et une responsabilité partielle aux chantiers navals qui ont construit le supertanker. Les dommages à verser ne couvrent toutefois qu'une petite partie des dépenses consenties pour nettoyer le littoral saccagé.
Le 24 janvier 1992, au terme de 14 années de procédure, les plaignants obtiennent d'un jugement en rectification une revalorisation des dommages et intérêts. La cour d'appel de Chicago condamne l'Amoco Corp à verser 1 257 millions de francs d’indemnités (3), soit environ la moitié des sommes demandées. En reconnaissant pour la première fois la responsabilité et la culpabilité d'une compagnie pétrolière, le jugement entraîne une révolution du droit maritime à l'échelle internationale. 

* Plus jamais ça. 
Par son ampleur et ses conséquences dramatiques, la marée noire marque durablement les esprits. Elle conduit le gouvernement français à revoir ses moyens de lutte anti-pollution et à mettre en place de nouvelles règles d'organisation des routes maritimes.
Pour gérer le trafic international et l'éloigner des côtes, un nouveau rail de navigation est créé au large d'Ouessant, obligeant les navires qui transportent des matières dangereuses à passer à 50 km des côtes. Sur le rail d'Ouessant, le dispositif de séparation du trafic permet de séparer la voie montante de la voie descendante. Les bateaux, surveillés par satellite, doivent respecter la règle. Si leur trajectoire est suspecte, les veilleurs et officiers d'astreinte de la préfecture maritime de l'Atlantique ou du CROSS les rappellent à l'ordre. 
A Brest, le Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage (CROSS) de la pointe bretonne régule un trafic maritime considérable. La Manche supporte en effet le plus gros trafic de porte-conteneurs au monde. Entre les méga ports de l'Europe du nord, un flux aller-retour incessant de navires gigantesques  sillonne le rail. Dans ces conditions, pas un navire de doit échapper à la vigilance des équipes de surveillance du Cross corsen. Chargées d'alerter par radio (Ouessant trafic) les bateaux des coups de grain, des marées et de vérifier l'éventuelle vétusté des navires, elles scrutent la position des bateaux 24 h sur 24. Connectées à un réseau international d'informations relayé par des balises éparpillées sur tous les océans du globe, elles sont renseignées en permanence sur l'identité des navires, leurs cargaisons et leurs routes. 
Dans le couloir maritime de la Manche, plusieurs vedettes croisent, prêtes à agir à la moindre alerte. En complément, un puissant remorqueur de haute mer est affecté en permanence à l'assistance des pétroliers ou portes conteneurs géants. Lorsqu'il ne suffit pas, la marine nationale doit alors intervenir.
Les douanes françaises contrôlent également des navires depuis les hélicoptères. La vue aérienne peut  déceler les sillages de pollution des bateaux peu scrupuleux. Grâce à ces moyens, les dégazages sauvages en Atlantique se font plus rares. Les interventions des services de secours ont également permis de sauver de nombreuses vies humaines et d'éviter plusieurs marées noires.  

By Ludovic Péron (Own work) (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) Wiki Commons
Si malgré tout la marée noire ne peut être évitée, les autorités disposent depuis la catastrophe de l'Amoco Cadiz d'un dispositif efficace: le plan Polmar. Déclenché en cas de pollution marine accidentel, ce plan d'intervention sert à coordonner et à centraliser les moyens de protection. 
La catastrophe Torrey Canyon en 1967 a conduit la communauté internationale à établir un régime d'indemnisation des victimes de pollution par les hydrocarbures, sous l'égide de l'Organisation Maritime Internationale (OMI). "Les Fonds internationaux d'indemnisation pour les dommages dus à la pollution par les hydrocarbures (FIPOL) ont pour vocation l'indemnisation en cas de pollution par des hydrocarbures persistants à la suite de déversements provenant de navires-citernes dans leurs Etats membres." (cf: le site du FIPOL)
Les autorités ont enfin décidé de la création du Cedre, le Centre de documentation, de recherche et d'expérimentations sur les pollutions accidentelles des eaux. 

* Images apocalyptiques. 
Le naufrage de l'Amoco Cadiz est terrible, tant par l'accumulation des circonstances que par l'envergure de la pollution et le choc engendré. Les marées noires ont donc logiquement inspiré nombre d'artistes. En 1967, Serge Gainsbourg  publie la chanson Torrey Canyon, du nom du super tanker venu s'échouer au large des côtes bretonnes, le 18 mars de cette même année. Le chanteur y fait parler le pétrolier qui énumère les différents éléments de son identité:
 "Je suis né dans les chantiers japonais / 
En vérité, j'appartiens aux Américains /
 Une filiale d'une compagnie navale / 
Dont j'ai oublié l'adresse à Los Angeles (...) 
Si je bats pavillon du Liberia /
 Le captain et les marins sont tous italiens /
 Le mazout dont on m'a rempli les soutes
C'est celui du consortium British Petroleum"

 Les "Cent vingt mille tonnes de pétrole brut" du Torrey Canyon se déversent finalement dans le milieu marin, provoquant la première marée noire d'envergure.

Le naufrage de l'Amoco Cadiz inspire de nouveau dégoût et colère aux artistes.
Pour Anne Sylvestre, "un bateau (...) vomit du noir assassin / Il tue la mer et avec elle / Tout ce qui vivait dans son sein / Il endeuille à jamais les plages / Il désespère les marins / Empoisonne les coquillages / Et les oiseaux mourront demain" ("un bateau mais demain"). Dans Portsall, Jean-Michel Caradec (4) insiste sur les conséquences écologiques de la marée noire qui vient ruiner l'économie locale:

"Je suis un pêcheur de Portsall /
 Mon bateau est à fond de cale / 
Comme un cormoran tout bancal /
 Il pourra plus lever ses voiles / 
J'pourrai pas finir d'le payer /
 Je pourrai plus prendre la mer /
 La mer c'était mon idéal / 
Mon oreiller, mon univers". 

 Au rayon des catastrophes (seulement musicales cette fois... c'est moins grave) citons les oiseaux de goudron d'André Helle et Albert Taïeb (1978) ou l'Amoco d'un Alain Barrière en pleine période disco (le titre idéal pour vider la piste). (5)
 Autant de morceaux qui témoignent à chaud d'une conscience écologique bien plus ancrée qu'auparavant. 

L'épave de l'Amoco Cadiz fait désormais la joie des amateurs de plongée, tandis que son ancre, scellée  sur le terre-plein du port de Portsall, fait celle des "selfeurs". Son empreinte dans la mémoire locale reste, elle, bien présente.

Notes:
1. les petites galettes noires de fioul restent encore visibles aujourd'hui dans les abers.
2. N'ayant souscrit qu'une maigre assurance, l'Amoco Transport Company n'aurait sans doute pas été contrainte de payer dans le cas d'un jugement en France. Aussi, l'Etat français et les collectivités locales décident de poursuivre la maison mère, Amoco International Oil Company, à New York, puis Chicago.  
3. 1045 millions de francs à l’État français et 212 millions au syndicat mixte, soit 192 millions d'euros au total.
4. Lui-même fils de marin breton.
5. Histoire de ne pas finir sur une mauvaise note, terminons avec le "Cap'tain Naimo"de la Tordue, un titre beaucoup plus récent et sans lieu direct avec l'Amoco Cadiz.. 

Sources:
- L'Ouest en mémoire: "L'Amoco Cadiz"  [fresques.ina.fr]
- Cedre: "Amoco Cadiz"
- INA-Jalons: "Le naufrage du pétrolier Torrey Canyon"
- France 3 Bretagne: "Le  16 mars 1978, l'Amoco Cadiz s'échoue devant Portsall"
- France 3 Bretagne: "Ces marées noires qui ont marqué la Bretagne"

 
- "Les nouveaux espaces de l'écologie", in "La société française de 1945 à nos jours" par Ludivine Bantigny, Jenny Raflik, Jean Vigreux, la documentation photographique, septembre-octobre 2015.
- Naufrage de l'Amoco Cadiz.  
- L'Amoco Cadiz la plus grande marée noire. (pdf)
- Une liste impressionnante de "chansons  écolo".