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mardi 28 avril 2020

1978. Gisèle Halimi dénonce le viol dans ses plaidoiries, Anne Sylvestre dans ses chansons.

La société française des années soixante-dix se montre très indulgente à l'égard des violences masculines faites aux femmes, réduites au silence par une terrible pression sociale. Au cours de la décennie, les féministes font du viol une question politique. "Les différents groupes féministes souhaitent (...) faire le procès d'une société qui engendre les violeurs, dénoncer ces violeurs qui sont dans la grande majorité des cas des "monsieur tout le monde" et une justice faite pour les hommes et par les hommes." (source I)

* Un crime considéré comme un délit. 
La législation du XIX° siècle cherchait moins à protéger les femmes violées, qu'à défendre  l'honneur de leurs familles. La loi de 1810 du Code Pénal identifie le viol à une pénétration vaginale avec éjaculation perpétrée hors mariage et avec violence, excluant donc de sa définition la sodomie et la fellation forcées. La plupart des affaires sont alors requalifiées en simples "attentats à la pudeur". Cette déqualification du viol revient à nier la réalité du crime.
 Jusqu'au milieu des années 1970, les médias n'évoquent pas le viol, sauf pour le relativiser. Les propos de maître René Florian, un des ténors du barreau de l'époque, résume bien cet état d'esprit: "Souvent, devant les tribunaux ou devant les cours d'assises, comparaissent des jeunes gens condamnés à de lourdes peines qui brisent leur carrière, qui commettent des sottises dont ils ne voient pas la gravité. Il y a un certain nombre de filles qui, parce que c'est la mode, qu'elles sont dans le vent, considèrent qu'il est de bon ton de se montrer libres avec les garçons." Ce point de vue, assez représentatif des mentalités de l'époque, présente les femmes comme des tentatrices, en grande partie responsables de ce qui leur arrive en cas d'agression. (1) Au fond, le viol n'apparaît comme pas très grave, pas suffisamment en tout cas pour gâcher la vie d'un homme... Dans ces conditions, les victimes hésitent à porter plainte, car l'attitude des policiers et des gendarmes, comme celle des magistrats et des médecins, reste souvent empreinte de suspicion. Alors qu'elle est la victime, la femme violée doit toujours prouver son non consentement, démontrer qu'elle n'a pas provoqué son agresseur. A l'issue de l'enquête de moralité, si la jeune femme violée est considérée comme de mœurs légères, sa plainte n'aboutira pas.
Jean-Honoré Fragonard: "le verrou" / Public domain
* "Déshonorée mais si contente"
La culture populaire est alors pleine de viols, généralement présentés de manière désinvolte. C'est particulièrement le cas dans un média aussi populaire que la chanson. En 1965, Mireille Darc chante "Déshonorée": "Il n'a pas demandé ma main / Il s'est contenté de me prendre (...) / c'est vrai je suis déshonorée / Déshonorée mais si contente / Bien sûr il m'est venu des larmes / Et du refus et du dégoût / Mais très doucement tout à coup / Je me mis à rendre les armes (...) Il faudrait bien qu'on le punisse / Mais allez donc le rattraper /C'est un merveilleux cavalier". La femme est ici vue comme un gibier. "Contente" d'être violée, elle ne veut surtout pas que l'on conduise son agresseur en prison. L'auteur masculin (Maurice Vidalin) de la chanson place ses paroles dans la bouche d'une femme pour légitimer la situation, ce qui ne fait qu'accroître le malaise. En 1964, France Gall a 16 ans. Pierre Cour lui fait chanter: "Moi je vous le dis / Qui connaît les filles / Quand elles disent non / Plus elles disent non / Plus ça veut dire oui / Ho oui". Un autre stéréotype apparaît ici: la minoration de la parole des femmes dont le non consentement est systématiquement remis en cause. Au fond, les femmes aimeraient être malmenées et leur protestation ne sont que de pure forme. 
En 1973, dans "les villes de solitude", Michel Sardou chante: "j'ai envie de violer des femmes, de les forcer à m'admirer, / Envie de boire toutes leurs larmes et de disparaître en fumée". Pour sa défense, le chanteur prétend vouloir ici dénoncer les pulsions criminelles libérées par l'alcool. Il accrédite ici l'idée d'une présumée "loi de la nature" qui voudrait que la sexualité masculine soit avant tout pulsionnelle, dominatrice et violente. En 1962, Charles Aznavour chante "Trousse Chemise". Les paroles de Jacques Mareuil  font le récit euphémisé d'un viol. L'agresseur conduit sa victime dans la zone la plus reculée de l'île de Ré et la saoule pour mieux l'abuser: "Et j'ai renversé à Trousse-Chemise / Malgré tes prières / À corps défendant / Et j'ai renversé le vin de nos verres / Ta robe légère / Et tes 17 ans". Le violeur minimise les faits, et donc ses responsabilités: "Quand la mer est grise et qu'on l'est un peu (...) On fait des bêtises, souviens-toi nous deux".(2)

* Une oppression spécifique des femmes. 
Ce rapide tour d'horizon témoigne de l'imprégnation dans les mentalités de ce que l'on n'appelle pas encore la culture du viol. Dès l'origine du Mouvement de Libération de la Femme, en 1970, le viol se trouve au cœur des combats d'un mouvement qui entend saper le système patriarcal. (3) Cette même année, Emmanuel de Lesseps dresse le récit de son viol dans la revue Partisans pour mieux s'en libérer par l'écriture. En 1972, plusieurs organisations féministes tels que le Mouvement pour la liberté de l'avortement (MLA), Choisir, les Féministes révolutionnaires ou encore des adhérentes du Planning familial organisent des journées de dénonciation des crimes contre les femmes à la Mutualité. Pour la première fois, des femmes violées partagent en public leur souffrance. En 1974, des féministes se rassemblent boulevard Sébastopol afin de dénoncer les entraves à leur droit de circuler la nuit sans être importunées. (source K) Jusqu'en 1975 cependant, la question du viol n'a pas encore fait l'objet d'une campagne spécifique. C'est alors que la sordide affaire Tonglet Castello est portée à la connaissance de la justice.
Titien: "Tarquin et Lucrèce" / Public domain
* L'affaire Tonglet Castellano.
Le 21 août 1974, Anne Tonglet et Araceli Castellano font du camping sauvage dans la Calanque de Morgiou. Au cours de la journée, un jeune homme accoste de manière agressive les deux femmes. Elles le rabrouent, il quitte les lieux. L'incident semble clôt; les campeuses installent leur tente pour la nuit. A une heure du matin, elles sont réveillées en sursaut par trois hommes qui pénètrent dans leur tente, parmi eux se trouve l'individu menaçant croisé la veille. Le deux femmes sont violées pendant quatre heures. Au petit matin, elles se réfugient dans une gendarmerie située à la sortie des calanques. En état de choc, elles sont conduites à l'hôpital, tandis que les forces de l'ordre procèdent à l'arrestation de leurs agresseurs.

* Des démarches éprouvantes pour les victimes. 
Les deux femmes décident de porter plainte. L'instruction commence par une enquête de moralité des victimes, au cours de laquelle les enquêteurs se montrent très suspicieux. Les policiers posent des questions équivoques, sur la vie privée, les relations amoureuses (sexuelles) entre les deux femmes. Les victimes doivent ensuite convaincre les médecins. "Nous avons été examinées par un professeur de la fac de médecine qui est arrivé avec ses étudiants (...). Il n'y avait pas de femmes. Donc on a dû écarter les jambes, chacune à notre tour, et il a introduit son doigt dans le vagin «pour voir si l'hymen acceptait le doigt ou pas». J'entends encore les termes", se souvient Anne Tonglet. Le calvaire continue. Les accusés nient les faits, assurent que les vacancières étaient consentantes. 
Pour une partie de la presse locale, l'orientation sexuelle des deux touristes, la pratique du naturisme et du camping sauvage, ont crée une situation de pousse-au-crime. Tout est bon pour minimiser la gravité des faits et discréditer les victimes. On en oublierait presque qu'elles viennent de subir un crime odieux, d'autant qu'Araceli Castellano est tombée enceinte d'un de ses violeurs. Elle doit subir un avortement (encore criminalisé à l'époque).

* Le viol doit relever des assises.
La juge Ilda di Marino mène d'emblée une instruction à charge. Suspicieuse, elle s'interroge sur les motivations des plaignantes, tout en assimilant l'attitude des violeurs à une erreur d'interprétation. De viol, l'affaire est requalifiée en  simples "coups et blessures n'ayant pas entraînés une interruption de travail de plus de 8 jours". Les accusés rentrent libres chez eux, dans l'attente d'une comparution en correctionnelle. Les plaignantes ne trouvent pas non plus de réconfort auprès de leurs avocates. Ces dernières considèrent en effet que le viol ne relève pas des assises. Consternées, les plaignantes s'adressent à Gisèle Halimi. Depuis plusieurs années, l'avocate mène une bataille judiciaire pour faire avancer la cause des femmes. A l'automne 1972, elle est parvenue à transformer le procès de Bobigny en un réquisitoire pour le droit à l'avortement. Elle voit dans le procès à venir une opportunité pour enfin faire le procès du viol. Elle accepte donc d'assurer la défense aux côtés de ses collègues Anne-Marie Krywin et Marie-Thérèse Cuvelier. A l'automne 1975, les avocates obtiennent du tribunal correctionnel de Marseille qu'il se déclare incompétent en raison de la nature criminelle des faits. La décision marque une première victoire importante pour les mouvements féministes qui se battaient depuis plusieurs années pour faire "monter en assises" les affaires de viol

* Libérer la parole.
La décision lance véritablement la campagne contre le viol. Le 26 juin 1976, à l'initiative du MLF, trois mille femmes se réunissent au Palais de la Mutualité à Paris autour du slogan "Ras le viol!" La même année, un manifeste en fait "l'expression de la violence permanente faite aux femmes par une société patriarcale", rappelant que "Quand une femme dit non, ce n'est pas oui, c'est non!" La situation semble enfin changer dans le pays qui considérait jusque là le viol comme un simple délit, au même titre qu'un vol ou une conduite en état d'ivresse. 
Le silence se fissure: des femmes prennent la parole dans les journaux, à la télévision. En octobre 1975, pour la première fois, une femme violée témoigne à visage découvert à la télévision. "Je voudrais qu'on me reconnaisse, qu'on me regarde telle que je suis et je voudrais que l'on arrive à me dire que je ne suis pas responsable du malheur qui m'est arrivé. J'ai été traitée comme on ne traite même pas un animal", déclare-t-elle. En octobre 1977, les "Dossiers de l'écran" consacrent une émission au  thème du viol. Le standard reçoit un nombre considérable d'appels de femmes qui osent prendre la parole face aux téléspectateurs.

* "Viol de nuit, terre des hommes"
Dans le même temps, de vifs débats apparaissent parmi les féministes ainsi qu'avec certains militants d'extrême gauche qui dénoncent le recours à la justice d’État, la criminalisation de la sexualité ou encore la stigmatisation des hommes des classes populaires dans les procès pour viol. Les féministes répliquent en se demandant pourquoi le problème de la répression n'est soulevé qu'à propos du viol, non pour les autres crimes.
Le 1er mai 1976, le service d'ordre de la CGT bousculent des féministes dont les banderoles sont jugées provocantes. Sur l'une d'entre elles, on peut lire: "Viol de nuit, terre des hommes." Comme le souligne Séverine Liatard: "les féministes doivent donc se battre sur deux fronts: contre une société qui ne mesure pas la gravité du viol et contre une partie de l'extrême gauche qui, opposée à toute forme de répression, considère cette campagne, comme une revendication réactionnaire." (source K)

* Le procès. 
Le procès en tant que tel n'en finit pas d'être différé. Il s'ouvre finalement 3 ans et neuf mois après la commission des faits. Dans ce laps de temps, Gisèle Halimi a peaufiné sa stratégie. Elle entend "dénoncer la discrétion, voire la complaisance, avec laquelle les tribunaux jugeaient jusque là les affaires de viols: correctionnalisation, huis clos prononcé à la demande des accusés, suspicion de consentement vis-à-vis des victimes."(cf. F. Virgili, source C) Ainsi, l'avocate récuse le huis clos réclamé par les accusés car, selon elle, il entretient la honte que la société fait peser sur les victimes. Or pour les féministes, le déshonneur se trouve du côté des violeurs, non l'inverse.
L'enjeu dépasse de loin la condamnation des trois violeurs. Pour Gisèle Halimi, le procès doit permettre de changer les rapports entre les hommes et les femmes. "Il ne peut pas y avoir de société où le couple, au plan de l'amour, soit basé sur la force physique. C'est quasiment du fascisme", déclare-t-elle. L'attitude des agresseurs à l'égard des victimes n'est pas totalement indépendante de la manière dont fonctionne une société qui donne trop d'avantages à l'homme, une société trop asymétrique dans la relation entre les sexes. Au fond, les agresseurs sont le résultat d'une société qui tolère ce type d'agression. (source A: Vigarello)
Comme elle était parvenue à transformer le procès de Bobigny en tribune pour la légalisation de l'avortement (4), l'avocate cherche à faire de celui d'Aix le procès politique du viol, à mener bataille au nom de la cause des femmes, pour l'égalité, le respect de leur dignité, de leur corps, de leur indépendance.
Artotatita / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)
La veille de l'ouverture du procès, le 2 mai 1978, le président du tribunal reçoit des dizaines de lettres de soutien aux jeunes femmes. Des centaines de militantes sont présentes, notamment les féministes de l'association Choisir de Gisèle Halimi.  L'attente est immense. Pour la première fois, le procès d'un viol bénéficie d'une couverture médiatique importante. Les journalistes décrivent avec délectation l'opposition entre le jeune avocat de la défense  Gilbert Collard et Gisèle Halimi, l'affrontement entre le local et la parisienne, le jeune ambitieux et la "diva du barreau"...

Comme à Bobigny, l'avocate convoque à la barre de "grands témoins" tels que le poète et académicien Pierre Emmanuel, l'écrivaine Françoise Mallet-Joris, des politiques (Florence d'Harcout, Arlette Laguillier). Le président du tribunal, qui ne veut surtout pas que le procès devienne une tribune, s'oppose à leur comparution et suspend l'audience. A l'extérieur du tribunal règne une atmosphère délétère. Les familles et amis des accusés crachent, insultent, frappent. Les plaignantes et leurs avocates ne peuvent sortir du palais de justice que sous escorte policière. "Dans cette région de Méditerranée, il y a une espèce de consensus sur le fait qu'on "perce" les femmes et, finalement, cette complicité masculine est une insulte pour les hommes et pour la conception que nous avons de l'amour" , se désole le professeur Alexandre Monkovski, témoin de la partie civile. Pour Maître Collard, ses clients, "des braves gens, avec la culture rudimentaire, le psychisme de leur environnement (...) n'avait pas eu le sentiment de violer(...)." Les féministes rassemblées à l'extérieur du tribunal lancent des slogans pour couvrir la plaidoirie de la défense. A l'issue de deux jours de procès, le verdict tombe: 6 ans et deux fois 4 ans de réclusion criminelle pour les violeurs. A l'annonce du verdict, il y a dans la salle un soulèvement de cris et d'insultes très violentes. Malgré les efforts du président de la cour d'assises, la médiatisation a fait du procès d'Aix celui du viol, regardé comme un crime et plus un délit.  

* Une nouvelle définition du viol.
Pour que cette victoire ne reste pas isolée, l'objectif est désormais de faire changer la loi. Le texte de 1832 mettait sur le même plan le viol et l'attentat à la pudeur. Au nom de l'exigence d'un devoir conjugal, le viol entre époux n'était pas reconnu. Enfin, en définissant le viol comme une pénétration vaginale forcée, la loi niait l'existence d'hommes violés par d'autres hommes. Le 4 mai 1978, au lendemain du verdict, la sénatrice Brigitte Gros propose de réformer la législation. "Une femme qu'on viole est une femme qu'on torture, une femme violée est une femme blessée, meurtrie, abaissée, humiliée, parfois sa vie entière. Le viol, c'est vrai, est un crime intolérable, sa répression mais aussi sa prévention sont devenues une nouvelle exigence de civilisation", assène-t-elle à la tribune le 28 juin 1978. A sa suite, les groupes de gauche déposent à leur tour des propositions de loi. Les débats parlementaires se déroulent au printemps 1980 devant une vingtaine de députés présents... Avec le vote de cette loi, un pan de l'oppression des femmes cède. La loi promulguée le 23 décembre 1980 définit en des termes clairs ce qu'est un viol: "tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui (...) par violence, menace ou surprise est un viol." [article 222-23 du Code Pénal
La loi réprime le viol par quinze ans de réclusion criminelle contre 5 auparavant. La peine peut aller jusqu'à 20 ans en cas de circonstances aggravantes (viol en réunion, par surprise, sur une personne vulnérable ou un(e) mineur(e) de moins de 15 ans). (5) De même, le huis clos n'est plus obligatoire, les associations peuvent se porter parties civiles et le nom des victimes de doit pas apparaître sans leur accord. L'adoption de la loi encourage les femmes à porter plainte. (6
Dans "L'amour violée", la réalisatrice Yannick Bellon filme le viol dans toute sa violence. Sorti en 1978, il suscite le scandale, mais obtient également un grand succès.
Conclusion: Le problème du viol est loin d'être résolu. Les femmes violées qui décident de porter plainte doivent encore subir des violences symboliques. Les faits sont toujours minimisés et le non-consentement remis en cause. Le viol reste la seule infraction criminelle dans laquelle la victime se sent systématiquement coupable. Aujourd'hui, il n'y a encore que 10% des femmes violées qui portent plainte: soit elles n'osent pas, soit elles ne veulent pas en parler, soit elles ont peur de ce qui va se passer, soit elles n'y croient pas trop. Les délais d'instruction restent longs, en moyenne quatre ans. En outre, une plainte sur dix seulement finit aux assises.
Pour autant, le procès d'Aix a permis de faire du viol un problème de société. Il permet notamment de souligner que les victimes sont atteintes, non seulement d'une façon morale et sociale, mais aussi d'une façon psychologique. Elles sont soumises à un trauma. Leur vie est atteinte dans la manière même dont elles existeront ensuite. "Nous sommes des mortes vivantes", déclarent publiquement Araceli Castellano et Anne Tonglet. Pour la première fois, une correspondance est mise entre l'agression sexuelle en tant que telle et la façon dont on brise l'intégrité de quelqu'un pour une durée indéterminée. Aussi, en dépit des insuffisances et atermoiements, un important travail juridique a été accompli, même si d'un point de vue militant on peut légitimement considérer qu'il reste incomplet.

Pour ne pas terminer sur une chanson présentant le viol avec complaisance, écoutons la grande Anne Sylvestre. L'année même du procès du viol, elle compose et interprète Douce maison. Avec une grande subtilité et justesse, la chanteuse utilise une métaphore filée pour évoquer un viol, ainsi que la manière dont sont alors souvent perçues les victimes.


L'auditeur croit d'abord avoir affaire à  une histoire d'effraction et de dégradation de bien. Au fil des couplets cependant, il comprend que la "douce maison" est en fait une jeune femme victime d'un viol en réunion.   

 C'était une maison douce, une maison de bon aloi.
Juste ce qu'il faut de mousse répartie aux bons endroits,
Assez de murs pour connaître une chaleur bien à soi
Et ce qu'il faut de fenêtres pour regarder sans effroi.


 La "mousse répartie aux bons endroits" de la maison évoque une jeune fille dotée de jolies formes. Les murs représentent les vêtements qui préservent l'intimité, couvrent le corps et préservent la chaleur. Les fenêtres correspondent aux parties non couvertes du corps (décolleté, jambes, bras). Le texte précise bien qu'il s'agit d'une femme décente ("assez de murs") et séduisante (" ce qu'il faut de fenêtres"). 

Refrain: Non, non, je n'invente pas,
Mais je raconte tout droit

Elle ouvrait parfois sa porte à ceux qu'elle choisissait.
La serrure n'est pas forte, maison, tu n'as pas de clé,
Mais avec sa confiance jamais elle ne pensa
Qu'on pût user de violence pour pénétrer sous son toit.
 

 
La porte donne accès (amical, sexuel) à l'intimité de la jeune femme, décrite comme une femme libre et indépendante, qui choisit ses partenaires. "La serrure n'est pas forte", il semble donc facile de s'introduire dans la "douce maison". Pour Anne Sylvestre, une femme doit vivre sa sexualité comme elle l'entend, aussi librement que peuvent le faire les hommes, sans faire pour autant l'objet de violences sexuelles. Parce qu'elle fait confiance, et ne se voit pas comme une victime potentielle, la jeune femme ne se méfie pas. 

Advint qu'un jour de malchance une bande s'approcha.
On sonne à la porte, on lance des coups de pieds ça et là.
A plusieurs, on s'encourage, on prétend qu'elle ouvrira,
Et commence le saccage, la porte on l'enfoncera.

 
La sonnerie intempestive, les coups évoquent le harcèlement sexuel, des attouchements ou gestes déplacés (mains au fesses, palpations)perpétrés par les membres de la bande. 
Dans le cadre d'un viol en réunion, la dynamique de groupe dilue la responsabilité de l'individu qui commet l'irréparable et s'apprête à saccager. La porte enfoncée correspond à l'arrachage des vêtements ou au début de l'acte de pénétration non consentie.

 Sauvagement ils pénètrent, dévastant tout devant eux.
Ils obligent les fenêtres à s'ouvrir devant le feu.
Avec leurs couteaux ils gravent des insultes sur les murs,
Et s'en vont faisant les braves quand tout n'est plus que blessure.
Dans le quatrième couplet, le terme "pénétrer" montre que le crime est en train d'être commis. Au delà de la douleur physique, le viol laisse des séquelles ("insultes sur les murs"), parfois indélébiles à la victime. Il marque la chair, l'esprit, durablement, provoque fréquemment un trauma et ne s'oublie pas (Fatals Picards "Oublie"), sauf quand, justement, les troubles dissociatifs sont tels qu'ils entraînent une amnésie traumatique. 
Le crime ne dure généralement que quelques minutes, mais les conséquences pour la victime sont dramatiques. Une femme violée est une femme dévastée, meurtrie. Après un viol "tout n'est plus que blessure".

La maison, depuis ce crime, n'a plus d'âme ni de nom,
Mais elle n'est pas victime, c'est de sa faute, dit-on.
Il paraît qu'elle a fait preuve d'un peu de coquetterie
Avec sa toiture neuve et son jardin bien fleuri.
La chanteuse utilise une démonstration par l'absurde. On ne reprocherait pas à une maison d'être coquette pour minimiser la responsabilité des cambrioleurs. A fortiori, dans le cas d'un viol, on ne peut imputer la responsabilité du crime à la victime, sous prétexte qu'elle est maquillée, séduisante, souriante...

D'ailleurs, une maison sage ne reste pas isolée:
Celles qui sont au village se font toujours respecter.
Quand on n'a pas de serrure, il faut avoir un gardien.
C'est chercher les aventures que de fleurir son jardin.

 
De nouveau, les reproches pleuvent sur la victime. Une maison isolée est facile à cambrioler. Une jeune femme indépendante, libre, qui sort seule la nuit, s'expose aux agressions, surtout si elle s'habille de manière "provocante" ("c'est chercher les aventures que de fleurir son jardin"). Dans cette logique, le seul moyen de se protéger consiste à "avoir un gardien", un homme auquel on confie la clef de sa serrure. C'est encore une fois à la jeune femme de modifier son comportement pour ne pas risquer le viol, et non au violeur de craindre la justice pour ses crimes.  

 Si vous passez par la route et si vous avez du cœur,
Vous en pleurerez sans doute, c'est l'image du malheur.
Mais rien, pas même vos larmes, ne lui portera secours.
Elle est loin de ses alarmes, elle est fermée pour toujours.
La narratrice s'adresse à l'auditeur, considéré ici comme un observateur objectif. Les viols provoquent des troubles psychotraumatiques en nombre (difficulté à se laisser approcher par des hommes, retrouver une vie sexuelle), aggravés lorsque la victime est mise en accusation ou l'agresseur déresponsabilisé. 

Si j'ai raconté l'histoire de la maison violentée,
C'est pas pour qu'on puisse croire qu'il suffit de s'indigner.
Il faut que cela s'arrête, on doit pouvoir vivre en paix,
Même en ouvrant sa fenêtre, même en n'ayant pas de clé.

 
Une conclusion logique. On doit pouvoir vivre en sécurité, même en cherchant à plaire et à séduire, même en ayant une vie sexuelle épanouie

 Non, non, je n'invente pas. Moi, je dis ce que je dois.
La dernière phrase de la chanson modifie celle qui ponctue les refrains. En utilisant le verbe "devoir" la chanteuse incite les femmes à parler et porter plainte. 

  Notes:
1. Gisèle Halimi constate: "Quand une femme est violée, on dit: «Elle n'avait qu'à pas porter un jean collant, elle n'avait qu'à pas sourire, elle n'avait qu'à pas sortir, elle n'avait qu'à pas... elle n'avait qu'à pas...» A la limite, elle n'avait qu'à pas exister en tant que femme."
2"Elle n'a pas crié au viol, mais s'est mise à ronronner! / Et maintenant, du fond de ma geôle, / j'aimerais que l'on m'expliqua d'où me vient cette accusation de viol qui mène ici-bas" interprète un chanteur en 1969. Il apparaît dans le documentaire de Cédric Condon (source B). Nous n'avons pu l'identifier.
3Au delà du viol, les femmes entendent mettre à bas le rapport de domination sexiste qui permet la perpétuation des violences quotidiennes et contraint les victimes au silence. Elles revendiquent leur droit à exister, s'exprimer, jouir d'une sexualité libre et non contrainte.
4. En 1972, lors du procès de Bobigny, l'avocate avait défendu une lycéenne de 16 ans poursuivie pour s'être débarrassée de sa grossesse issue d'un viol. Halimi obtient non seulement l'acquittement de l'accusé, mais parvient surtout à transformer le procès de la jeune fille en celui de la loi de 1920, le prétoire en tribune pour la légalisation de l'avortement.
5. Réforme du Code pénal. En 1992, le viol est puni de quinze à vingt ans de réclusion criminelle. Le viol conjugal fait son entrée dans la loi. La réforme Schiappa de 2018 multiplie les raisons d'aggravation de la peine (dont le viol conjugal).
6. En 1974, seules 1500 femmes osaient porter plainte pour viol, contre plus de 10 000 en 2019.

Sources:
A. "Le viol: histoire d'un crime", émission Concordance des temps avec Georges Vigarello, 12/01/2013. 
B. Le Procès du viol, documentaire de Cédric Condon, 52 minutes, 2014
C. Fabrice Virgili. Viol ( Histoire du). Michela Marzano. Dictionnaire de la violence, PUF, pp.1423-1429,2011.
D. «Culture du viol, la chanson coupable?», «des viols "sympas" dans la chanson française», Ces chansons qui font l'actu (France Info)
E. "Une culture du viol à la française" avec Valérie Rey-Robert, Le Média, 
F. «"Culture du viol": derrière l'expression, une arme militante plutôt qu'un concept » par Chloé Leprince.
G. Kreatur:"la culture du viol, c'est quoi?" (Arte)
H. ONU Femmes: "16 façons de lutter contre la culture du viol."
I. "Viol de nuit, terre des hommes", un documentaire de Séverine Liatard et Séverine Cassar, la Fabrique de l'Histoire du 31 octobre 2011. 
J. Catherine Valenti:"Gisèle Halimi" dans le Dictionnaire des féministes (dir.) Sylvie Chaperon et Christine Bard, Puf, 2018.   
K. Séverine Liatard:"Comment le viol est devenu un crime", L'Histoire, n°470, Avril 2020. 
L. Les détricoteuses. Violences sexuelles: affaires de femmes ou politiques?

mardi 21 avril 2020

"Sapé comme jamais": une histoire de la SAPE en musique.

D'après le petit Robert, le verbe pronominal se saper est attesté en France depuis 1919. D'origine inconnue, le terme dérive peut-être du provençal sapa ("parer, habiller"). Dans un registre familier, le mot signifie s'habiller. 
Dans les deux Congo, la SAPE est un acronyme permettant de désigner la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes, sorte de société initiatique consacrée à l'art de se vêtir.
Le mouvement apparaît en tant que tel au cours des années 1960/1970, mais prend racine dans une histoire longue.  "Loin d’un mouvement sans mémoire, [la sape] est le produit de la situation coloniale puis de l’immigration." [source F] Il semble donc intéressant de remonter loin en arrière pour mieux comprendre le phénomène.

Eguanakla / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)
* Une réappropriation des codes vestimentaires occidentaux.
Dès les débuts de la colonisation de l'Afrique de l'ouest, dans les années 1880, les récits de voyage commentent la manière dont s'habillent les populations indigènes. Ces descriptions pittoresques raillent ceux qui s'habillent avec des vêtements européens de bric et de broc, insistant sur le fait que ces "sauvages" ne comprennent pas les codes vestimentaires européens. Ainsi Stanley comme Savorgnan de Brazza livrent des descriptions amusées de rois affublés d'oripeaux.
Avec le changement de siècle, l'importation de fripes européennes prend un caractère massif. Selon le témoignage du Baron de Witte qui se rend au Congo en 1913, les habitants adorent le week-end exhiber les vêtements européens qu'ils possèdent. « Aujourd’hui les indigènes de la région de Brazzaville ne s’habillent que trop et, le dimanche, ceux qui possèdent plusieurs pantalons, plusieurs paletots, mettent ces vêtements les uns par dessus les autres (…). Beaucoup se piquent de suivre la mode parisienne (...).» 
Dès lors, l'administration coloniale voit d'un mauvais œil l'adoption des vêtements européens par de simples commerçants ou domestiques, car ces derniers se mettent à s'habiller comme leurs maîtres. "Nombre de patrons européens cédaient leurs vêtements usagés à leurs domestiques. Ces derniers les exhibaient pour rehausser à la fois le prestige de leur patron et leur propre statut social chez les citadins africains", rappellent Sylvie Ayimpam et Léon Tsambu. (source B) La pratique inquiète car elle implique une remise en cause des hiérarchies du système colonial, une inversion des rôles. Cette réappropriation des codes occidentaux incite donc l'administration coloniale à scruter avec suspicion les pratiques vestimentaires des populations colonisées à partir des années 1920. Dès lors, la police surveille la manière de se vêtir des Congolais.
Dès lors, les textes européens fustigent cette manière de s'habiller ou s'en moquent. Dans plusieurs vignettes de Tintin au Congo, Hergé fustige les Noirs qui refusent de travailler de leurs mains. "Moi, pas salir moi", fait-il dire à un homme portant chapeau, col de chemise, manchettes et cravate, alors même qu'il est torse-nu. Cet accoutrement pittoresque permet donc de ridiculiser le personnage.

* Matsoua.
Savorgnan de Brazza débarque au Congo avec une valise Louis Vuitton (la malle-lit). D'emblée, il entre en contact avec des populations fascinées et friandes d'objets rapportés par les Européens. Confrontée à la colonisation, la société congolaise s'invente une série de mécanismes de résistance qui passe parfois par la manière de s'habiller. Pour Georges Balandier, le fait de se distinguer par le vêtement est une manière de se situer dans un monde hostile, une manière de s'inventer en permanence face aux difficultés de tous les jours.
Le tirailleur André Matsoua incarne mieux que quiconque cette résistance vestimentaire à la colonisation. Les sapeurs revendiquent d'ailleurs cette filiation. Originaire du quartier de Bacongo à Brazzaville en 1922, Matsoua intègre un régiment de tirailleurs sénégalais en 1925 et sert pendant la guerre du Rif. Installé à Paris en 1926, il fréquente les cercles intellectuels de gauche. Au sein d'une Amicale qu'il a fondée en 1926, il multiplie les prises de position anticolonialistes, dénonçant le travail forcé et la brutalité des compagnies concessionnaires.  Refusant d'être réduit à sa condition subalterne de colonisé, Matsoua rentre au pays dans un uniforme impeccable. Dès lors, il arbore des costumes trois pièces avec montre à gousset, conscient que de tels habits confèrent à leur détenteur un statut social et politique. En 1942, à la mort de Matsoua, un courant religieux (le matouanisme) fait du personnage une figure charismatique et messianique, un modèle dont se réclame de nombreux sapeurs.

* Le rejet des structures autoritaires de la société congolaise. En 1960, les deux Congo obtiennent l'indépendance. Les Congolais, qui aspirent à faire la fête, à danser, chanter, sortir, se retrouvent le week-end dans les bar-dancings de Brazzaville et Kinshasa. Entre les deux métropoles des deux Congo, les populations se croisent, échangent, s'amusent, se retrouvent pour ambiancer. Or, très vite, les indépendances déçoivent et sont  marquées par "des années de déliquescence et de dictature permanentes. Cela engendre une réaction populaire qui s'exprime à travers la tenue vestimentaire." (source E) 
La politique d'authenticité mise en place au Zaïre par Mobutu en 1971 fait la promotion de l'abacost ("à bas le costume occidental"). Le dictateur à toque de léopard et col Mao décrète l'interdiction du port du costume européen et de la cravate. Or, la SAPE, c'est aussi le refus de l'abacost. "En cela, la sape est une attitude totalement révolutionnaire, de résistance, qui affirme une identité africaine ouverte sur le monde, alors que le discours de Mobutu était totalement replié sur lui-même", note Romuald Fonkoua
Frank Hall / CC BY-SA
«Les jeunes qui détestaient le mobutisme conçurent une forme très particulière de commentaire social. Ils n'utilisaient ni les mots ni les images pour protester, mais les vêtements. Le costume de l'évolué (à l'occidental) avait été interdit et ils trouvaient l'abacost démodé. Ils s'habillaient par conséquent dans des tenues flambant neuves, extrêmement voyantes. Ils mettaient de l'argent de côté pour importer des vêtements de marque hors de prix des boutiques de l'avenue Louise à Bruxelles et de la place Vendôme à Paris (...). Ils baptisèrent leur mouvement la Sape (Société des Ambianceurs et Personnes Élégantes). (...) Ce mouvement était extrêmement curieux. A première vue, il paraissait absurde en temps de crise de s'afficher à Kinshasa avec des lunettes de soleil tape-à-l’œil, une chemise de Jean-Paul Gaultier et un manteau de vison, mais le matérialisme des sapeurs était une critique de la société (...). Il reflétait le profond dégoût de ces jeunes pour la misère et la répression auxquelles ils étaient confrontés et les autorisait à rêver d'un Zaïre sans soucis. Le matérialisme est un des symptômes les plus connus de la pauvreté.» (source A p 496-497)
La sape prend véritablement son essor au cours des années 1980, alors que le Zaïre commence à s'enfoncer dans la crise économique. C'est un peu comme si l'insolence des vêtements ou l'outrance des sapeurs offraient une réponse à la crise.  
Une réaction très proche est observable au Congo-Brazaville. En 1969, le pays devient marxiste-léniniste. L'heure n'est plus à la frivolité.  Aux yeux des autorités socialistes, les vêtements chics revêtent une dimension capitaliste. Les costumes bourgeois à l'occidental portent désormais à suspicion. Les Sapeurs sont traqués, arrêtés, conduits en prison, avant d'être libérés sous caution. 

* Refus du statut de l'immigré. 
Les conditions de vie difficiles et la dégradation économique incitent de nombreux  jeunes Congolais à s'exiler, principalement vers la France et la Belgique. Les récits parfois enjolivés des expatriés de retour au pays pour les vacances, accentuent encore le phénomène. Pour les candidats à l'exil motivés par ces paroles engageantes, la migration est d'abord onirique. La désillusion n'en est que plus grande tant "les migrants congolais en Europe connaissent les problèmes inhérents à la vie de tous les immigrés: faibles moyens de subsistance, difficultés de logement, organisation interne de la vie de la communauté, problèmes d'intégration culturelle, etc." (source B) Les termes "milikistes" ("ceux qui ont vu le monde") ou "aventuriers" permettent de désigner ces Congolais installés à Paris ou Bruxelles, mais aussi de parodier la vision coloniale du voyage au Congo. 
Dans les années 1980, les enquêtes sociologiques menées par Justin Gandoulou ("Entre Paris et Bakongo", "Dandies à Bacongo") permirent de mieux cerner les caractéristiques et aspirations des sapeurs installés à Paris. "Faire du boucan" avec des habits chics et ostentatoires devient pour l'exilé une façon de refuser le statut de l'immigré imposé par la société française. Pour les pouvoirs publics des années soixante, cette main d’œuvre étrangère, œuvrant principalement dans le bâtiment et l'automobile, n'a pas vocation à s'installer durablement en France. Dans ces conditions, on n'attend pas d'eux qu'ils "s'intègrent". Ils doivent cependant se faire discrets. Or, les sapeurs font l'inverse... En transformant son apparence, le sapeur refuse l'invisibilité et prétend s'arracher à la sous-humanité dans laquelle la société d'accueil le cantonne. Il arbore des vêtements hors de prix et entretient un ventre proéminent pour mieux subvertir l'image de l'immigré décharné et pauvre. 
Tout comme il refuse le statut de l'immigré proposé par le pays d'accueil, le sapeur récuse également le statut d'émigré qu'attendent les autorités congolaises. Plutôt que d'envoyer de l'argent à la famille restée aux pays, le sapeur le claque en sapes. Au bout du compte, ce refus de l'épargne choque les sociétés d'accueil comme les sociétés d'origine.

 * Dépenses somptuaires.
Le budget des sapeurs est un anti-budget ouvrier, une économie renversée dans laquelle tout l'argent est consacré aux vêtements. Pour assumer ces dépenses somptuaires, les sapeurs qui gagnent généralement un salaire modeste, doivent faire preuve d'ingéniosité.  Une économie de la débrouille se met en place. Dans les années 1960, la MEC, la Maison des Etudiants du Congo, installée 20 rue Béranger, sert de point de ralliement à la diaspora congolaise de la capitale. Elle devient un lieu pour trouver des bons plans et des contacts. Lorsque les autorités décident de sa fermeture en 1977, les sapeurs entretiennent les lieux et y logent, ce qui leur permet de faire de substantielles économies de loyer. Un système de troc de vêtements entre sapeurs permet également de renouveler sa garde robe à moindre frais. Les sapeurs parlent alors d'"aller à la mine", une manière de  jouer avec l'imaginaire du travail.
 
Enric Bach / CC BY

* Être vu pour exister. 
Comme le rappelle Manuel Charpy (source F), le phénomène de la sape "présente toutes les caractéristiques d'une subculture: groupe réduit (...), construit autour de consommations culturelles élaborées en marge de la culture dominante (...), territoires singuliers, codes vestimentaires et gestuelles propres, série de règles implicites et explicites, langue…"
Le sapeur doit être griffé, c'est-à-dire porter des habits de marques, luxueux, des bijoux, des chaussures. La sape, c'est le paraître, un mouvement de la rue qui existe par sa visibilité. Il faut donc attirer l'attention grâce:
- aux vêtements. Le sapeur doit posséder une connaissance pointue des grandes marques. Aux yeux, de ces "victimes de la mode", il convient de détenir des gammes complètes (veste, pantalon, gilet) avec des vêtements griffés des plus grands couturiers: Paco Rabanne, Yves Saint-Laurent, Versace, Balenciaga, Daniel Hechter, Yamamoto, Issey Miyake... Pour sublimer sa tenue, le sapeur fait l'acquisition de chaussures de luxe: Weston, bottes Capobianco... 

- En plus de ses beaux atours, le sapeur soigne son allure, car la Sape est une esthétique corporelle. La démarche (djatancejoue en effet un rôle primordial. Il faut faire parler les chaussures, marcher de biais, gonfler les joues («pomper l'air») se déplacer avec prestance, en toute excentricité, comme dans une chorégraphie.
- Les dandys investissent également la langue. Il convient d'être truculent, insolent, ciseler les mots comme on choisit ses fringues. Naturellement, la langue de la mode est investie et maîtrisée, mais au-delà de cet univers familier c'est tout un ensemble d'expressions réjouissantes qu'utilisent les sapeurs. De retour au pays après l'acquisition d'une "gamme" de vêtements de marque, l'émigré congolais est désigné comme un "aventurier" ou un "Parisien". Il fait sa "descente" et entame la "danse des griffes", l'exposition de sa garde-robe. Celui qui manque de vêtements ou ne parvient pas à associer ceux qu'il possède (le "réglage") doit "aller à la mine", c'est-à-dire emprunter un habit à un ami. 
En cas de difficultés financières, le sapeur se met en quête de petits boulots et devient "lutteur". Il doit "casser le caillou", pour se procurer de quoi gagner sa vie. En cas d'abandon de ses études universitaires, on dit qu'il vient de "casser le bic". Les chaussures deviennent le "rez-de-chaussée" ou les "fondations". Enfin, les sapeurs se choisissent des surnoms, des blases à la hauteur de leur vesture, s'autoproclament "ministres", "empereur", "archevêque", "grand commandeur"...

* Les Mecques de la Sape.
Il existe une géographie de la sape. Ainsi, Brazzaville, Kinshasa, Paris et Bruxelles dialoguent en miroir. A Paris, dans les années 1980, la sape s'expose à la MEC, place de la République, dans les cafés du côté de Sébastopol. Les boulevards se transforment en lieux de parade vestimentaire. Des concours se déroulent dans les boîtes de nuit comme au Rex, tandis que Château rouge devient le lieu d'ancrage de la communauté congolaise à Paris. Des défilés d'élégance ont donc lieu dans le quartier. Jocelyn Armel, dit le Bachelor , installe sa boutique "Sape & Co" au 10 rue de Panama. Styliste fondateur de la griffe Connivence, il y vend des costumes à plusieurs centaines d'euros et donne des conseils avisés pour "faire chanter les couleurs".
Les sapeurs parisiens ou bruxellois font fréquemment une "descente" à Brazzaville ou Kin. De retour au pays, il s'agit d'impressionner par le vêtement, source intarissable de fierté et ultime refuge pour lutter contre un quotidien sordide.
A Kinshasa, les sapeurs défilent à Matongé, le quartier historique de la fête. A Brazzaville, le quartier de Bacongo constitue le fief des sapeurs. L'interminable avenue Matsoua sert de podium aux parades du dimanche. Elle abrite également les meilleurs tailleurs de la ville.   

Dans le quartier de Poto-Poto à Brazzaville, Chez Faignond, le crâneur arbore un vêtement à l'occidental.

* Religion de l'habillement et rumba congolaise. 
Sape et musique ont partie liée tant, l'une comme l'autre, comptent aux yeux des Congolais. Inspirée des musiques cubaines, la rumba congolaise émerge dans les deux Congo au cours des années 1950. Elle se caractérise par une polyphonie de guitares, de cuivres omniprésents, d'harmonies chantées en lingala. Très vite, les musiciens congolais participent activement à la diffusion et à la popularisation de la Sape. Beaucoup d'artistes de Kinshasa ou Brazzaville s'installent en Europe. Papa Wemba débarque ainsi en France en 1982. Autoproclamé  "pape de la SAPE", il arbore sur scène des tenues chatoyantes. Dans la capitale française, il s'entoure de jeunes compatriotes dont Stervos Niarcos et Modogo Gian Franco Ferre. Ce groupe de dandys se rassemble autour de l'association La Firenze, en hommage à la ville italienne considérée comme le haut lieu de la mode italienne. "Ainsi les liens entre le monde de la musique, à travers Papa Wemba, et celui des sapeurs parisiens rendent possible le marketing presque gratuit de ce mouvement d'élégance vestimentaire." (source B) Le chanteur multiplie par exemple les chansons dans lesquelles il égrène les noms des grandes marques italiennes, françaises ou japonaises à l'instar de Champs Elysée, Proclamation ou Matebu. 


«L’étiquette sera Torrente, /
l’étiquette sera Armani, /
l’étiquette sera Daniel Hechter, /
l’étiquette des chaussures sera JM Weston» 
[Papa Wemba: "Matebu"]

A "la faveur de la chanson populaire congolaise, le mouvement d’élégance vestimentaire acquiert peu à peu le statut de culte, devenant symboliquement une “religion” avec son pape, ses grands prêtres, ses prêtres et prêtresses, ses fidèles, dont certains noms sont cités dans la chanson Proclamation." (source B) (2
Radio Okapi / CC BY
La rumba essaime rapidement dans toute l'Afrique de l'ouest. Le genre devient de plus en plus rapide, frénétique, orienté vers la danse, avec des textes de moins en moins élaborés. Sur le terreau de la crise économique, les chansons se transforment progressivement en une série de dédicaces payantes, en espaces publicitaires ou de louanges (mabanga). On paye des chanteurs pour décrire les vêtements lors des mariages et des enterrements, pour égrener la liste les magasins et entreprises détenus par des sapeurs. Les chansons peuvent ainsi durer des heures.

*Un remède à la crise?
L'ambianceur, c'est celui qui vit la nuit et nie la morosité de la vie quotidienne. Certains perçoivent le "chiffon" comme une manière de conjurer un afro-pessimisme supposément atavique. Il s'agit d'une façon créative et fantaisiste de s'extirper d'un quotidien difficile.
«Avec la Sape, il était question de réussir, de se faire remarquer, de se distinguer et de marquer des points. On entrait dans une discothèque en associant le chic, choc et chèque. Le vrai sapeur était super cool: il bougeait, parlait avec une maîtrise totale, il payait une bière à ses amis et il séduisait les filles en claquant des doigts. C'était un dandy, un play-boy, un snob. Le luxe lui valait considération. On ne méprisait pas le sapeur, on l'admirait. Pour beaucoup de jeune très pauvres, cette extravagance permettait de garder espoir. » (source A p 496-497)
Un état d'esprit qui transpire dans le titre «Rap Sap» de Zao. 
«Z'avez-vous vu les sapeur? /
 Connaissez-vous la sape? /
 Société des africains et personnes élégantes /
 Ne confondez pas les immigrés économiques et les sapeurs /
 Les gens disent:"l'Afrique est mal partie" / 
Les autres disent: "l'Afrique sans fric" / 
En conclusion: l'Afrique est chic!» 

Quand Brazzaville sombre dans la guerre civile dans les années 1990, Bacongo et les sapeurs restés au pays sont en première ligne de la souffrance, car les milices de l'opposition font du quartier leur fief. La sape renaît finalement quand les armes se taisent enfin en 2002. La Sape a joué un rôle fédérateur important car, pour se redonner le moral, beaucoup de Congolais s'attachent à l'habit, une manière d'oublier les tracas de la vie. 
Progressivement, les sapeurs réinvestirent les rues de Brazzaville.

Conclusion:
Ilja Smets, (CC BY-ND 2.)

Pour Simon Njami, cofondateur de Revue noire, "si la sape est si bien accueillie en France, c'est parce que cela participe du mythe du bon sauvage."
 En devenant tendance, la sape semble avoir perdu son caractère transgressif.  Désormais, des marques de luxe ( Louis Vuitton, Louboutin) ou de boisson (Pub Guinness) recourent au mouvement pour vendre leurs produits. L'esthétique de la sape semble partout: dans le clip Losing you de Solange Knowles ou le titre "Sapé comme jamais" de Maître Gim's. La sape se résume alors parfois à un étalage de fric du plus mauvais goût, une victoire du bling bling en somme.
Le titre «Sapé comme jamais», qui fait référence au mouvement des sapeurs, tombe dans cet écueil. En 2015, la chanson remporte un succès phénoménal. Maître Gims invite Niska à partager le micro le temps du morceau. Le premier est né à Kinshasa, tandis que le père du second est d'origine brazza-congolaise.  La référence à l'esthétique de la Sape tout au long de la chanson n'a donc rien de fortuite.
Le premier couplet plante d'emblée le décor. Il semble s'agir d'un début de règlement de compte violent. Le détective "Meugi Colombo" (Gims en verlan) en a assez qu'on lui casse du sucre sur le dos ("un café sans sucre, j'en ai plein sur le dos")? Aussi emploie-t-il les grands moyens pour mettre la main sur un fuyard non identifié. "On casse ta porte, c'est la Gestapo / ça veut vendre des tonnes à la Gustavo". Le Gustavo en question pourrait être Gustavo Gaviria, le cousin de Pablo Escobar et comptable du cartel de Medelin, à moins qu'il ne s'agisse de Gustavo Fring, personnage fictif et trafiquant de méthamphétamine de la série Breaking bad. Dans les deux cas, il s'agit d'un dealer.
Après l'univers de la baston, le rappeur se lance dans une glorification de l'argent et de la maille (pas le fric, le vêtement) (). Selon lui, la possession l'avoir rendraient beau. "Hé oui, ma puce, la thune rend beau", car dans l'univers des machos, les femmes sont toujours vénales...
Georges Biard / CC BY-SA

Gims se fend ensuite d'une petite autocélébration. Il chante: " Ça va faire 6 ans qu'on met des combos / Je manie les mélos, Warani, Warano / Tu te demandes si c'est pas un complot". C'est en effet 2010 (6 ans avant la sortie du morceau), que l'ancien chanteur de Sexion d'Assaut triomphe commercialement. "Warano" se réfère au nom d'un personnage du manga One Piece dont Gims est friand. Il intitule ainsi une de ses tournées (le Warano Tour). 
 Gims joue avec l'univers du braquage ("haut les mains"), "sauf les mecs en Balmain / Sarouel façon Aladin". (3) Autrement dit, seuls ceux qui ont les bonnes marques, les plus chères, s'en sortiront. Ils ne sont pas visés, ils peuvent passer, entrer. Ils ont le code, le dress code. Gims et Niska citent Balmain, Louboutin, Coco Chanel, Ferragamo, Zanotti, Hermès, Louis Vuitton.



Le name-dropping des marques de luxe rappelle l'importance de l'apparence aux yeux des rappeurs / sapeurs qui aiment voir leurs "gos" arborer de grandes griffes. Magnanime, Gims fait profiter de sa science du vêtement.  " Passe avant minuit / J'vais te faire vivre un dream. Avance sur la piste / Les yeux sont rivés sur toi / Les habits qui brillent tels Les Mille et une nuits" Si tu suis ses conseils vestimentaires avisés de Gims, tous les yeux seront braqués sur toi ce soir. Tu éblouiras l'assistance par ta beauté, telle une princesse des soirées nuits parisiennes ("Paris est vraiment ma-ma-ma-magique"). 
Lorsque Niska s'empare du micro, il joue les caïds. A l'écouter, il est irrésistible, les filles tombent dans ses bras, même lorsqu'elles sont en couple. "Handeck [attention] à ta go [gonzesse], sale petit coquin, t'es cocu / Quand elle m'a vu elle t'a plaqué". C'est qu'il a du style en "Ferregamo, peau de croco sur la chaussure". On ne la lui fait pas, il maîtrise la Sape. " J'suis Congolais, tu vois j'veux dire ? " Circulez y'a rien à voir.
Bref, le rappeur "contrôle la ne-zo", en particulier le Champtier du Coq ("Charlie Delta localisé"), le quartier d'Evry dont il est originaire. Il met "la concurrence à [sa] vessie". Face à tant de talents et de modestie, "Maître Gims [l]'a convoitisé". Bon, d'accord, sur ce coup là, les profs de français vont peut-être tiquer. Convoitiser n'est peut-être pas dans le dico, mais ça fait plus riche que convoiter... 
 Enfin, Gims reprend la parole et  termine son morceau en chantant en lingala des dédicaces à ses proches et à quelques grandes métropoles africaines (Kinshasa, Brazzaville, Abidjan, Dakar, Bamako...). Ceci nous permet de rappeler qu'il existe un panafricanisme de l'élégance. Le goût de la Sape concerne une grande partie du continent africain et non les seuls Congo.


Ci-dessous, 12 vidéos en lien avec la sape dont les titres mentionnés dans ce post. (4)

Notes
1. D'autres groupes sociaux marginalisés sur le plan économique et social surinvestissent dans le vêtement. Les sapeurs se revendiquent de l'histoire du dandysme, cependant ces derniers sont issus de bonnes familles dont ils dilapident  la fortune. Un parrallèle peut être fait avec les teddy boys, jeunes gens des classes populaires qui, dans les années 1950, s'habillaient à la façon du roi Edward, refusaient de se vêtir comme des ouvriers et de travailler à l'usine. 
Dans les années 1940, dans la région de Los Angeles apparaissent les Zoot. Ces jeunes afro-américains ou immigrés latinos et philippins arborent des vêtements très amples, des portefeuilles accrochés aux pantalons par de longues chaînes, autant d'éléments vestimentaires permettant de jouer avec les codes de la réussite à l'américaine. Les militaires en garnisons se lancent alors dans des chasses aux zooters dont on coupait les cheveux. 
2. De fait, certains sapeurs attribuent une valeur spirituelle aux vêtements de haute couture. Cette "religion" de l'étoffe (religion ya kitendi) transforme les étiquettes des vêtements griffés en de nouvelles Écritures. D'aucuns entendent se conformer à un code de conduite strict. Les dix commandements de la sapologie exigent de l'ouverture d'esprit et un comportement irréprochable. "Tu ne seras ni tribaliste, ni nationaliste, ni raciste", est-il expressément enjoint.
3. La référence à Aladin est sans doute liée au fait que Gims vient alors de composer la bande originale des "Nouvelles aventures d'Aladin. Un petit coup de pub ne peut pas faire de mal... 
4. Maître Gims «Sapé comme jamais», Papa Wemba «Sapologie», «Matebu», «Kaokoko korobo», Zao «Rap sap»,  Werrason «ligne II», Solange Knowles «Losing you», Pub Guiness, The Shin Sekaï/ Abou Debeing/Dry/ Dr Beriz «Billet facile», Papa Wemba et Stervos Niarcos «Proclamation», Gloria Tukhadio «Tenue correcte», Le roi de la Sape (Djo Balard) dans «Black Mic Mac» [avec Djo Balard, un célèbre sapeur dont les cravates traînent jusqu'au sol]
5. Norbat de Paris est un sapeur rendu célèbre par l'émission Les rois du shopping sur M6.
 
[Niska]
Sapés comme jamais, (X6)

[Maître Gims]
On casse ta porte, c'est la Gestapo / Je vais t'retouver me dit Columbo
Ça veut vendre des tonnes à la Gustavo / Un café sans sucre, j'en ai plein sur l'dos
Hé ouais ma puce, la thune rend beau / Ça va faire 6 ans qu'on met des combos
Je manie les mélos, Warani, Warano / Tu te demandes si c'est pas un complot

[Maître Gims]
Haut les mains, haut les mains / Sauf les mecs sapés en Balmain / Balmain, Balmain / Sarouel façon Aladdin / Saufs les mecs sapés en Balmain / Balmain, Balmain / Sarouel façon Aladin

 [Maître Gims]
Passe avant minuit (Passe avant minuit) /Je vais t'faire vivre un dream (Je vais t'faire vivre un dream) / Avance sur la piste / Les yeux sont rivés sur toi / Les habits qui brillent tels Les Mille Et Une Nuits / Paris est vraiment ma-ma-ma-magique

[Maitre Gims]
Sapés comme jamais (jamais) (X4) / Loulou' et 'Boutin (bando) / Loulou' et 'Boutin ('Boutin na 'Boutin) / Coco na Chanel (Coco) / Coco na Chanel (Coco Chanel)

[Niska]
Niama na ngwaku des ngwaku [le plus bête des bêtes] / J'contrôle la ne-zo, apprécie mon parcours / Handeck [attention en arabe] à ta go [diminutif pour gonzesse], sale petit coquin, t'es cocu / Quand elle m'a vu elle t'a plaqué / Ferregamo, peau de croco sur la chaussure / J'suis Congolais, tu vois j'veux dire ? / Hein hein, Norbatisé (5) / Maître Gims m'a convoitisé / Charlie Delta localisé
Les mbilas sont focalisés / Sapés comme jaja, jamais / Dorénavant, j'fais des jaloux / J'avoue, je vis que pour la victoire, imbécile / La concurrence à ma vessie / Loubou', Zano' et Hermès / Louis Vuitton sac, j'veux la recette / (Bando na bando)

 [Maître Gims]
Passe avant minuit (Passe avant minuit) /Je vais t'faire vivre un dream (Je vais t'faire vivre un dream) / Avance sur la piste / Les yeux sont rivés sur toi / Les habits qui brillent tels Les Mille Et Une Nuits / Paris est vraiment mal, mal, mal, mal
[Maitre Gims]
Sapés comme jamais (jamais) (X4) / Loulou' et 'Boutin (bando) / Loulou' et 'Boutin ('Boutin na 'Boutin) / Coco na Chanel (Coco) / Coco na Chanel (Coco Chanel) 
 
[Maitre Gims]
Kinshasa na Brazza (God bless) / Libreville, Abidjan (God bless) / Yaoundé na Douala (God bless) / Bamako na Dakar (God bless) / Dany Synthé** oh (God bless) / Bedjik*** na Darcy hé (God bless) / Bilou**** na Dem-dem (God bless) / Djuna Djanana***** hé (God bless)

*Farragamo est une entreprise italienne qui fabrique chaussures et ceinture. 
** Le producteur a l'origine du morceau.
*** Le frère de Gims.
**** Bilou est le surnom donné à Gims par sa compagne et Dem-dem est le surnom de cette dernière. 
***** Le père de Gims dont le véritable nom est 

  Sources:
A. David Van Reybrouck: "Congo. Une histoire", Actes Sud, 2012.
B. Sylvie Ayimpam et Léon Tsambu, « De la fripe à la Sape », Hommes & migrations, 1310 | 2015, 117-125.
C. "The Congo dandies: living in poverty and spending a fortune to look like a million dollars".
D. Une histoire de la sapologie africaine, conférence de l'historien Manuel Charpy.
E. "Sapeurs sachant saper" in Le Monde du samedi 14 mai 2016.
F. Manuel Charpy, « Les aventuriers de la mode », Hommes & migrations [En ligne], 1310 | 2015, mis en ligne le 01 avril 2018, consulté le 01 mai 2019.
G. Pan African music: "Une musique, une histoire: «Sapologie», Papa Wemba [Comme un roman]."

Liens: 
- Bonne Gueule: "L'art de la sape"
- Les Pieds sur terre (France culture): "Retour sur... La SAPE"
- Lexique de la SAPE.
- Alain Mabanckou: "Papa Wemba: de cette musique qui incite à l'immigration."(Africultures)