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jeudi 14 avril 2022

Après l'échouage du Torrey Canyon, la marée était en noire.

Dans W ou le souvenir d'enfance, Georges Perec écrit: "Je me souviens de la marée noire ( la première celle du Torrey-Canyon) et des boues rouges".

Le 18 mars 1967, le Torrey Canyon s'échoue sur le récif des Seven Stones, entre l'extrême pointe sud-ouest des Cornouailles et les îles Scilly. Oui, c'est vraiment idiot! Le naufrage libère 120 000 tonnes de pétrole qui se répandent dans les eaux, avant de souiller les plages de Cornouailles et de Bretagne. Le choc est immense car il s'agit de la première grande marée noire. L'expression apparaît d'ailleurs pour l'occasion sous la plume de Lucien Jégoudé, journaliste au Télégramme de Brest.

Le Torrey Canyon a été construit dans les chantiers navals de Newport News en Virginie, puis agrandi (jumboïsé) "dans les chantiers japonais". L'armateur, installé "aux Bermudes / à trente degrés de latitude'", porte le nom exotique de Barracuda Tanker Corporation, une filiale d'une compagnie navale / dont j'ai oublié l'adresse / à Los Angeles": "l'Union Oil de Californie". "Le mazout,
dont on (...) a rempli les soutes, / c'est celui du
Consortium British Petroleum"
Le navire bat "pavillon du Liberia", tandis que "le capitaine et les marins
sont tous italiens
"
. Vous suivez toujours?

A partir de la chanson de Gainsbourg, Vincent Capdepuy retrace le parcours du navire. Nous le remercions de nous avoir permis d'utiliser sa carte.

 

Les opérations de protection des côtes, organisées dans l'urgence, sans concertation ni préparation, tournent vite au fiasco. Dans un premier temps, la Royal Navy déverse des dispersants pour fractionner les nappes d'hydrocarbures. Problème, ils polluent plus encore que le pétrole. Bientôt, l'épave se brise, ce qui convainc la Royal Air Force de bombarder, pour la couler et limiter la propagation du pétrole. Autant vider l'océan à la paille.

L'échouage provoque une catastrophe écologique. Poissons, phoques, crustacés, meurent par milliers. Macareux, guillemots, cormorans aux ailes engluées agonisent sous l'effet du goudron sur les plumes. "La noire marée brise l'envol du goéland, car ils se meurent nos oiseaux" chantent Glenmor. Dès lors, militaires et bénévoles se relaient pour nettoyer les côtes souillées munis de seaux et de pelles...

Fotograaf Onbekend / Anefo, CC0, via Wikimedia Commons
 

En effet, à la différence des galettes de mazout, les responsabilités sont diluées par la multiplicité des acteurs impliqués. Tout le monde se défausse. Le capitaine semble avoir opté pour l'itinéraire le plus court, mais aussi le plus périlleux, pour complaire à l'affréteur et aux consommateurs européens, avides de pétrole.

Devant le coût des opérations de nettoyage, les gouvernements britannique et français tentent d’obtenir une compensation financière auprès de l'Union Oil of California, propriétaire du Torrey Canyon... Un arrangement amiable  est finalement trouvé en novembre 1969 avec  le versement d'une indemnisation de 3 millions de livres sterling (un peu plus de 6 millions d'euros) à partager entre les deux pays riverains.  

Le saccage des côtes choque profondément les opinions publiques, contribuant à faire de la catastrophe, le point de départ des premières règlementations maritimes internationales en cas d'accident. En 1978, onze ans après le désastre du Torrey Canyon, le naufrage de l'Amoco Cadiz déclenche le plan d'intervention français pour lutter contre les pollutions maritimes (plan Polmar).


L'année même du naufrage, Gainsbourg consacre un morceau au Torrey Canyon. Il y insiste sur l'enchevêtrement des responsabilités et la multiplicité des acteurs impliqués dans cette catastrophe annoncée. Ici personnifié, le bateau devient le jouet de la cupidité de multinationales exploitant, sans le moindre scrupule, des consommateurs avides d'or noir.  La description de la chaîne du transport pétrolier maritime se veut accusatrice: "Cent vingt mille tonnes espèces de brutes / Cent vingt mille tonnes dans le Torrey Canyon".

Sources:

- A.-C. Ambroise-Rendu, Steve Hagimont, C.-F. Mathis, Alexis Vrignon: "Une histoire des luttes pour l'environnement", Textuel, 2021.

- Erwan Le Gall: "Une marée noire pour rien? Le Torrey Canyon et la conscience environnementale." [En Envor]

- Patrick Barkham: "Oil spills: Legacy of the Torrey Canyon", The Guardian, 24/6/2010. 

Dans l'histgeobox, d'autres bateaux se brisent, s'échouent, disparaissent quand ils ne sont pas démantibulés.

samedi 2 avril 2022

"Mourir d'aimer". Le destin fracassé de Gabrielle Russier.

Le 29 avril 1937, Gabrielle Russier naît de l'union de René Russier, avocat pénaliste au barreau de Paris, et de Marjorie, une pianiste américaine passionnée d'opéra, contrainte à l'immobilisme par une sclérose en plaques. A l'issue de ses études de lettres, en 1958, Gabrielle épouse Michel Nogues, ingénieur, avec lequel elle a bientôt des jumeaux. Après quelques années passées au Maroc, la famille s'installe à Aix-en-Provence en 1961. Peu à peu, le couple se fissure, jusqu'à se séparer. Gabrielle s'installe alors avec ses enfants dans une résidence du quartier Sainte-Anne et retourne sur les bancs de la faculté d'Aix pour y préparer l'agrégation de lettres modernes. Elle y rencontre des professeurs motivants, dont les cours la passionnent. A la rentrée 1967, le concours en poche, la jeune femme de trente ans débute au lycée Nord de Marseille. Quelques rejetons de la bourgeoisie marseillaise installés à l'Estaque, au Verduron ou au Bouc-Bel-Air y côtoient les enfants d'ouvriers et d'employés habitant les barres HLM de Saint-Louis, la Cabucelle ou Saint-André. Gabrielle aime profondément son métier. Enthousiaste, elle veut transmettre l'amour de la littérature, tout en instaurant un lien de confiance avec ses élèves. La posture de la jeune femme tranche avec les habitudes du corps professoral de l'époque. Elle ne souhaite pas être un professeur "sur estrade" dont le savoir serait déversé de manière distante et surplombante. Convaincue que l'émancipation passe aussi par la culture, elle partage avec les adolescents ses goûts musicaux et cinématographiques, finance l'achat de livres pour équiper sa classe d'une bibliothèque. Professeure à plein temps et hors les murs, elle accompagne ses élèves à la plage, au ski, au bowling... Elle a comme aboli les frontières la séparant de ses élèves, auxquels elle prend l'habitude de donner des surnoms littéraires.    

 

LaHarpie, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Les talents de pédagogue de Madame Russier sont reconnus de tous, si bien que, dans un premier temps, les parents d'élèves ne trouvent rien à redire à la proximité affichée avec les classes.
Mieux, ils apprécient son investissement auprès de ses élèves. Toute menue, Gabrielle arbore une coupe à la garçonne. Au point de vue de l'apparence physique, la professeure  ressemble beaucoup à ses élèves, ce qui fait qu'on la confond parfois avec les adolescents dont elle a la charge. Parmi ces derniers figure Christian. Aîné d'une fratrie de trois, le garçon a quinze ans et demi quand il rencontre sa professeure. Il est le fils des Rossi, des universitaires de la faculté d'Aix que Gabrielle avait rencontrés au cours de ses années d'étude. Le père enseigne la philologie, la mère le français médiéval à l'université d'Aix-en-Provence. Ce sont des intellectuels engagés, proches du communisme italien, et favorables aux nouvelles aspirations de la jeunesse. Avec sa barbe épaisse, son corps déjà bâti, Christian  paraît plus âgé qu'il ne l'est en réalité. Ambitieux, charismatique, passionné de politique, l'adolescent participe volontiers aux discussions intellectuelles des adultes. Au printemps 1968, la contestation estudiantine et lycéenne déferle sur Marseille. Gabrielle Russier et ses élèves entrent dans la danse, fabriquent banderoles et slogans, puis défilent  sur la Canebière, mais en juin, de Gaulle dissout l'Assemblée et triomphe dans les urnes. "La révolution nous a posé un lapin", note alors la professeure. C'est dans ce contexte qu'une histoire d'amour débute entre l'enseignante de 31 ans et Christian, son élève de seconde, désormais âgé de 16. Dès qu'ils le peuvent, les amants prennent la clef des champs. Lors des grandes vacances 1968, ils se retrouvent en Italie, puis en Allemagne, où Christian est censé se trouver chez son correspondant.

Gabrielle déménage à Marseille, dans un F4 du onzième étage de la tour F dans la résidence Nord. Elle est heureuse, amoureuse et décide donc de rencontrer les parents de son ancien élève, convaincue qu'ils comprendront l'idylle naissante. Or, loin d'approuver l'union, les époux Rossi s'inquiètent de voir leur fils déserter le domicile parental. Entre Christian et ses parents, le torchon brule. Plutôt que de rompre avec Gabrielle comme ils l'exigent, le garçon rejoint son amoureuse dès qu'il le peut. Dans une lettre, il leur annonce qu'il ne rentrera plus dormir chez eux. Gabrielle encaisse difficilement l'évolution de la situation; son médecin doit lui prescrire un congé maladie de trois mois. Face aux absences prolongées de leur fils, à la mi-octobre 1968, les parents saisissent un juge des enfants. (1) Christian doit partir en pension dans un lycée pyrénéen. Dépité, il conserve néanmoins le secret espoir que Gabrielle pourra discrètement l'y rejoindre de temps à autre. La première tentative de rencontre est contrecarrée par l'intervention des gendarmes. Conduite au poste, la jeune femme est interrogée et sommée de rejoindre aussitôt Marseille. Quelques semaines plus tard, le 16 novembre, Christian fugue, se réfugie chez un copain et ne donne plus signe de vie à ses parents. La situation, qui devient intenable, prend un tour judiciaire: le 25 novembre 1968, Mario Rossi dépose plainte contre Gabrielle pour "enlèvement et détournement de mineur".

Placée sous surveillance policière, l'enseignante est interpellée et placée en garde à vue, le 4 décembre. Face au juge Palenque, en charge de l'instruction, la professeure refuse de révéler la cachette de Christian. Le magistrat place la jeune femme en préventive et ordonne une perquisition de son domicile. (2) Le 5 décembre 1968, Gabrielle Russier est incarcérée aux Baumettes, Cinq jours plus tard, le lycéen se présente devant le juge. La détention ne se justifie plus. Gabrielle est remise en liberté. Pour les deux psychologues qui examinent le lycéen, l'adolescent est sain et ne souffre d'aucune névrose, possédant au contraire une grande maturité intellectuelle et affective pour son âge. Transféré au lycée Thiers de Marseille, Le jeune homme refuse toujours de rentrer chez ses parents. Le juge des enfants, Besnard, propose une solution de compromis: Christian résidera dans un foyer, en échange d'une reprise de scolarité au lycée Thiers à Marseille. Le lycéen donne le change, mais revoit son amante en cachette, en dépit de la surveillance policière dont le couple fait l'objet. Aux yeux des parents Rossi, leur fils demeure sous l'emprise de son ancienne professeure. Ils prennent alors la décision radicale de le faire interner à la clinique psychiatrique de l'Émeraude. Bourré d'anxiolytiques, il y subit une cure de sommeil de trois semaines, à l'issue desquelles, las, brisé, il consent, la mort dans l'âme, à s'installer à Montpellier chez sa grand-mère.

Hilader, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

 
Gabrielle Russier, en dépression, voit son congé maladie prolongé.  Deux camps se font désormais face.
Parmi les soutiens de la professeure, d'aucuns prennent leurs distances, ne comprenant pas l'obstination de la jeune femme à se mettre en danger, alors que l'instruction de la plainte est en cours. Le couple semble s'isoler dans une logique jusqu’au-boutiste, seuls contre tous. Parmi les détracteurs de la jeune femme se trouvent également de plus en plus de parents d'élèves indignés par "l'immoralité" d'une professeure qui inciterait les élèves à la révolte ou la débauche. Des courriers furieux atterrissent sur le bureau du juge Palenque. D'autres continuent néanmoins à  soutenir Gabrielle. Ils ne comprennent pas l'acharnement des parents Rossi dont l'attitude leur paraît contradictoire. Comment peut-on, d'un côté, inciter les étudiants à mettre à bas la morale conservatrice ambiante, et d'un autre, entraver de manière brutale les choix de leur fils?

Pour autant, la situation semble progressivement se décanter. L'avocat des parents Rossi informe le juge que les relations avec Christian se sont apaisées et qu'ils n'entendent plus donner de suite judiciaire à cette affaire. Le juge songe même à rendre un non-lieu, mais le procureur, sollicité, croit savoir que le parquet général ferait appel de cette décision. L'accusée est donc renvoyée devant le tribunal correctionnel. L'avocat de Gabrielle se montre toutefois plutôt confiant. D'une part, l'affaire n'intéresse pas les médias. D'autre part, l'audience se tiendra à huis clos en raison de la minorité de Christian. Enfin, la situation plus apaisée entre les plaignants et leur fils devrait inciter le juge à la clémence. L'essentiel est de ne pas faire de vague.

Or, rien ne se passe comme prévu. Le 19 avril 1969, Christian trompe la vigilance de sa grand-mère et se rend à Marseille. Cette fugue remet de l'huile sur le feu. De nouveau inculpée pour détournement de mineur, Gabrielle est de nouveau emprisonnée aux Baumettes. Dans sa geôle, elle écrit à ses proches et soutiens des témoignages bouleversants. Un profond désespoir émane de ces lettres. "J'envie les gens qui purgent une peine, comme on dit, qui sont là pour quelque chose et trouveront, en sortant, la liberté. Au moins, eux, ont une raison d'attendre. Je n'en ai guère. Sortir d'un cauchemar pour retomber dans un autre. Être venue ici pour rien. (...) Pour guérir, il faut en avoir envie, et avoir des motifs. Il me semble que je n'en aie plus. Tout ce que j'aimais a été abîmé, sali", écrit-elle à une connaissance. Le 24 mai, sa demande de remise en liberté est rejetée. Gabrielle perd ses repères et prend peur pour ses enfants. A son ex-mari, elle écrit: "Michel, je t'envoie cette lettre comme on jette une bouteille à la mer, sans savoir si je te reverrai très bientôt ou jamais. Je suis si angoissée par rapport à l'avenir, que je n'arrive pas à me reposer, ni à écrire ni à lire. Je voudrais seulement te dire que j'ai si peur pour les enfants, que ce n'est pas de ma faute car ce procès est devenu invraisemblable (...). Je suis incapable de travailler. Je ne comprends plus rien de ce que j'entends ni de ce que je lis. Je suis toute abîmée intellectuellement et physiquement. Je voudrais tellement que les enfants survivent et échappent à tout cela. S'il m'arrivait quelque chose, et que tu aies besoin de linge, les clefs sont chez Madame R. Je compte sur toi pour les enfants. Je ne voudrais pas t'ennuyer avec toutes ces histoires, ni te faire du mal, mais ils ont besoin de toi, maintenant que je ne suis plus bonne à rien." Après huit semaines d'incarcération préventive, elle quitte enfin sa cellule, à la mi juin 1969. 

Le procès s'ouvre le 10 juillet. Bien que l'audience se déroule à huis clos, la presse locale commence à s'intéresser à l'affaire. L'enjeu est énorme. Si elle est condamnée, Gabrielle risque de ne plus pouvoir enseigner. Avant de demander la condamnation, le substitut , Jean Testut, loue la compétence professionnelle de l'enseignante. "Je reconnais que vous êtes un professeur exceptionnel, un professeur dont on se souvient. J'ai trop connu, dans ma jeunesse, des professeurs insignifiants et ennuyeux pour ne pas vous rendre hommage." Ces mots n'empêchent pas le magistrat de requérir à son encontre treize mois d'emprisonnement ferme. L'accusée écope finalement de 12 mois d'emprisonnement avec sursis, 1500 francs d'amende et un franc symbolique de dommages et intérêts à Marguerite et Mario Rossi. La peine ressemble à une victoire, car elle est amnistiable et permettrait donc à Gabrielle de continuer à enseigner. L'avocat des Rossi fait savoir que "pour nous, partie civile, l'affaire est terminée. Nous ne voulions pas plus." Bien que condamnée, l'enseignante exulte. L'horizon paraît enfin s'éclaircir. La joie éprouvée par la jeune femme à l'annonce du verdict ne sera pourtant qu'un feu de paille, car le parquet fait aussitôt appel. 

Gabrielle Russier est ici victime de l’acharnement d'institutions bousculées par le mouvement de mai 1968. Au delà du drame passionnel, elles entendent ainsi reprendre la main. L'appel réclamé par le parquet peut ainsi se lire comme un désir de vengeance. Le recteur d'Aix-Marseille, Claude Franck, avec l'appui du procureur général, ne veut plus voir une enseignante comme Gabrielle dans l’Éducation nationale. "Il n'y a plus de moralité en France, il faut que cette affaire serve d'exemple", aurait-il confié au procureur général. Au fond, la professeure a brisé deux tabous. On ne se lie pas d'amitié avec ses élèves, on reste dans une posture professionnelle, en conservant une distance.Une trop grande convivialité avec les élèves remettrait en cause la sacro-sainte autorité professorale. Surtout, on n'a pas de relation amoureuse avec un ou une élève. Aux yeux du procureur général, Marcel Caleb, Gabrielle Russier aurait, en franchissant cette ligne rouge, supplanté l'autorité paternelle. Une partie de la presse lui fait écho: l'enseignante est un dangereux symbole, celui du désordre.

L’Éducation nationale a exigé de l'enseignante le remboursement des deux mois de traitements perçus pendant son séjour en prison. La situation financière de Gabrielle devient très précaire.

A l'annonce de l'appel, Gabrielle sombre dans l'abîme. A sa sortie de prison, elle se rend dans une maison de repos près de Tarbes, afin de se requinquer. Le mal est profond; submergée par les difficultés, elle avale des barbituriques. Les médecins la plonge alors dans une cure de sommeil de neuf jours. Dans la perspective du procès en appel prévu pour le mois d'octobre, Gabrielle quitte l'établissement de soin et rentre à Marseille, le 30 août 1969. Le lendemain, un voisin, intrigué par un léger sifflement, appelle les pompiers. Ces derniers découvrent le corps sans vie de Gabrielle. Après avoir coupé l'électricité, calfeutré les issues de l'appartement, elle a ouvert le gaz, a avalé le contenu d'une boîte de médicaments, avant de s'allonger sur son lit. Tragique épilogue d'une impossible histoire d'amour. 

Les pleurs laissent très vite place à la colère. Le 5 septembre, devant une petite assemblée réunie au cimetière du Père-Lachaise, le pasteur Viot prononce un discours accusateur. "Gabrielle Russier n'a pas attendu. Elle n'a pas pu ou pas su attendre. Ainsi la justice, quand elle devient inique, se transforme en instrument de torture. Qu'elle soit frauduleuse ou, ce qui était le cas pour Gabrielle Russier, inhumaine, la justice peut détruire un être. Et il est des condamnations qui, pour paraître légères à certains, n'en sont pas moins des condamnations à mort. Que ceux qui traînent leur prochain en Justice y pensent.


Le drame est devenu fait de société, ne laissant personne indifférent, y compris au plus haut sommet de l’État. Le 22 septembre 1969, Georges Pompidou s'exprime sur l'affaire à l'occasion d'une conférence de presse. Théoriquement, un président ne réagit pas aux affaires criminelles, mais il a été lui même professeur de français à Marseille et le journaliste Michel Royer, qui l'interroge, sait que le chef de l’État a été très touché par cette histoire. (3) "Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé, d'ailleurs, sur cette affaire... ni même ce que j'ai fait. Quant à ce que j'ai ressenti, comme beaucoup, et bien, comprenne qui voudra. Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d'enfant perdue, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés. C'est de l'Eluard. Merci mesdames et messieurs". Avec pudeur, et parce qu'il ne peut remettre en cause une décision de justice, le président cite ici les vers d'un poème évoquant les femmes tondues à la Libération pour avoir eu des relations avec l'occupant. "Les mots d'un poète communiste, chantre de la résistance et de la liberté, disent la compassion que le président, élu par une majorité conservatrice encore toute imprégnée de l'effroi de Mai 68, ne peut lui-même exprimer." (source F)

L'heure est désormais aux règlements de compte. En novembre 1969, une pétition signée de personnalités éminentes, dont les prix Nobel Alfred Kastler, François Jacob et Jacques Monod, réclame au garde des Sceaux une enquête sur les responsabilités des uns et des autres dans le suicide de la professeure. Les médias cherchent des coupables. Le juge d'instruction à l'origine de l'incarcération, le procureur général qui a fait appel de la peine amnistiable, les parents de Christian sont pointés du doigt. Ce dernier, tenu dans l'ignorance des obsèques, refuse de réintégrer le domicile parental. Au micro de RTL, il s'insurge: "J'accuse toute la société: les juges, les parents bourgeois et réactionnaires." Le suicide entraîne l'explosion du cercle des anciens élèves intimes de Gabrielle. Certains acceptent de se confier à l'écrivain Michel del Castillo, dont le le livre, Les Écrous de la haine est publié en octobre 1970. Raymond Jean, ancien professeur de la disparue, préface Les lettres de prison que Gabrielle avait adressé à ses proches. La publication cherche à réhabiliter la disparue, à dresser une image plus juste de celle dont tout le monde parle sans vraiment la connaître. 


En 1971, André Cayatte installe de façon définitive le drame dans la mémoire collective avec Mourir d'aimer, dont le scénario s'inspire très largement de l'affaire Russier. L'interprétation remarquable d'Annie Girardot bouleverse cinq millions et demi de spectateurs. Le film s'impose comme le succès de l'année en dépit des procédures intentées par les Rossi pour en empêcher la diffusion. Chanteuses et chanteurs ne sont pas en restent, mettant leur révolte en rimes et en musique. En 1970, Serge Reggiani interprète "Gabrielle", dont les paroles de Gérard Bourgeois font de la professeure une victime de la cruauté ambiante. "Qui a tendu la main à Gabrielle lorsque les loups se sont jetés sur elle / Pour la punir d'avoir aimé d'amour". En 1971, Charles Aznavour écrit et compose "Mourir d'aimer". Les paroles adoptent le point de vue de Gabriel, sacrifiée par une société intolérante et hypocrite. Le premier couplet annonce le suicide, envisagé comme le seul remède face à la méchanceté.  "Tandis que le monde me juge / Je ne vois pour moi qu'un refuge / Toute issue m'étant condamnée / Mourir d'aimer (...) Puisque notre amour ne peut vivre / Mieux vaut en refermer le livre / Et plutôt que de le brûler / Mourir d'aimer." Aznavour fustige aussi l'hypocrisie d'une société prompte à punir les femmes, quand elle cautionne les "sugar daddy". "Quand j'ai écrit Mourir d'aimer, j'ai dit en substance: je ne comprends pas qu'on emmerde cette pauvre jeune femme qui était amoureuse d'un garçon de seize ans, et que quand un vieillard se promène brinquebalant avec une fille ravissante à son bras qui fait semblant d'être amoureuse, on ne dit rien", se souvient-il. Dans le même esprit, Anne Sylvestre écrit et interprète "Des fleurs pour Gabrielle". Elle y pourfend une justice aux ordres du système patriarcal ambiant, dans lequel "Monsieur pognon peut bien demain / S'offrir mademoiselle machin / Quinze ans trois mois et quelques jours / On parlera de grand amour." Toujours en 1971, le groupe de rock progressif Triangle publie "Élégie à Gabrielle" qui "a choisi de mourir un matin". (4) Enfin, en 1972, Claude François ose un parallèle entre Gabrielle Russier et Juliette Capulet avec le titre "Qu'on ne vienne pas me dire". "Qu'ils dorment sous la même pierre / A Vérone, dans la lumière, ces amants là, / Où qu'elle dorme en solitaire / Dans cette ville près de la mer, celle qu'on montrait du doigt / Un jour d'autres Juliette / Toujours d'autres Gabrielle mourront d'aimer".


Le 1er septembre 1971, désormais majeur, Christian donne une dernière interview au Nouvel Observateur. Il y résume l'histoire par ces mots: "Ce n'était pas du tout une passion. C'était de l'amour. La passion, ce n'est pas lucide. Or, c'était lucide. [...] Les deux ans de souvenirs qu'elle m'a laissés, je n'ai pas à les raconter. Je les sens. Je les ai vécus, moi seul. Pour le reste, les gens le savent... C'est une femme qui s’appelait Gabrielle Russier. On s'aimait. On l'a mise en prison. Elle s'est tuée. C'est simple."

Notes:

1. En octobre, Gabrielle se met en congés du lycée Nord pour une durée de trois mois.

2. Les policiers mettent la main sur un film où l'on découvre Christian heureux, amoureux, chez sa maîtresse. Le couple s'aime, sans aucun doute. 

3. En off, il confie au journaliste à quel point cette affaire l'a choqué. En l'espèce, l'appareil judiciaire s'est comporté "comme le plus froid des monstres froids".

4. Pour être tout à fait complet, citons encore "35 ans" par Guylaine Guy et "L'amour interdit" par Stanis. 

Sources:

A. "L'affaire Gabrielle Russier: l'amour et l'opinion." Entretien avec Pascale Robert-Diard [Un jour dans l'histoire sur la RTBF].

B. Fresque INA: "22 septembre 1969. Georges Pompidou évoque l'affaire Russier". 

C. Affaires sensibles: "Les amours interdites de Gabrielle et Christian"

D. Une histoire particulière sur France Culture: "Mourir d'aimer 1/2", "Une enseignante amoureuse 2/2".

E. "Comment chanter l'actualité criminelle?" [Ces chansons qui font l'actu de Bertrand Dicale sur France Info] 

F. Pascale Robert-Diard et Joseph Beauregard: "L'affaire Gabrielle Russier, un amour hors la loi". Remarquable série de 6 articles parus dans Le Monde au cours de l'été 2020.

"Bleu fuchsia" d'Odezenne, une ode aux travailleurs de l'ombre.

Le monde du rap, de la chanson savent parfois rendre hommage aux travailleurs de l'ombre, ces salariés des centres logistiques apparus à la périphérie des grandes métropoles, en lieu et place des usines délocalisées. Ce gibier d'intérim que sont les manutentionnaires, logisticiens, préparateurs de commande, conducteurs ou livreurs, représentent désormais une part sans cesse croissante de l'emploi ouvrier. 


Bleu fuschia d'Odezenne raconte la vie d'un travailleur du marché de Rungis (1), un lieu que Jacques Cormary, auteur des paroles, connaît bien. (2) "Je me souviens du bus de nuit, direction le marché de Rungis". Le morceau dépeint un monde terne et triste, dans lequel les travailleurs triment durement pour gagner leur pitance. Les manutentionnaires s'usent dans des tâches répétitives et mornes, "les muscles exultent" sous le poids de lourdes charges. Emprisonné dans sa routine, le chanteur semble plongé dans une torpeur qui l'empêche de vraiment se réveiller. La nuit, terminée "sur le carreau" du bus, est trop courte pour dissimuler les "cernes pleines sous les yeux". L'âpreté des relations humaines semble accentuer la dureté du labeur à accomplir. Entre un client dégoûtant, un patron scrutateur, des soulauds, un vendeur raciste, l'énonciateur n'est pas épargné. Fondé sur la répétition, le refrain témoigne de l'humeur maussade de l'ouvrier qui répète sans cesse que "le ciel est triste". Les mêmes sempiternelles tâches sont à accomplir. Il faut trier des pommes, charger, décharger les poids lourds. L'arrivée et le départ des "camion(s)" fixent une cadence à respecter comme le suggère la récurrence du mot tout au long de la chanson. "9h et quart", alors que les manutentionnaires s'activent depuis déjà plusieurs heures, le patron débarque et endosse son costume d'inspecteur des travaux finis. Toute honte bue, il accable ses employés de reproches, se vante de "faire vivre des familles", quand il s'engraisse sur leurs dos. L'exploitation se lit dans les vêtements: le boss a des pompes flambants neuves, quand les employés ont des "pulls, avec des trous".

Le chanteur/manutentionnaire, dont on ne décrit que des parties du corps (« mes mains » ; « les yeux » ; « les muscles » ; « la tête »), paraît déshumanisé. L'usage d'un langage argotique et familier renforce encore la dimension itérative, quotidienne de la besogne. Certes, la pause tant attendue permet de "casser une graine" grâce au "pourliche", de souffler, mais "chez la mère Eugène, y a plein de saôulots , assommés au comptoir" qui "comptent les goulots." L'expression de la monotonie est transposée dans la musique du morceau, une boucle de cold wave froide et lancinante.

Olivier Donnet, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
 

Au delà des difficultés professionnelles rencontrées, Odezenne célèbre la capacité de résilience de l'employé, dont l'identité ouvrière - la "race ferroviaire" (3) - est brandie avec fierté. Ainsi, les mains du chanteur prennent "la forme du travail", comme une œuvre d'art façonnée par un créateur. (4) Les paroles insistent d'ailleurs sur la dimension artistique des tâches à accomplir, comme le suggère l’assimilation des transpalettes à un ballet de danse. Le charriot élévateur, outil indispensable du secteur de la logistique, n'est plus ici le symbole de l'exploitation, mais plutôt de la libération. (5

Au fil du morceau, le travailleur parvient à fuir l'exploitation d'un labeur débilitant, en se réfugiant dans l'art et la poésie. Si monotonie rime souvent avec monochromie (« un café noir » ; « les ongles noirs » ; « le gris du quai »), l'énonciateur insiste aussi sur les couleurs intenses des fruits ("les étals de fruits lumineux", "le vert des poires", "le rouge des fraises"). L’univers mental finit par prendre le pas sur la gestuelle mécanique du travailleur. Dans le refrain final, la répétition machinale de la besogne est interrompue par des mots tout droit sortis de l'inconscient, des mots qui sonnent comme le triomphe de l'esprit sur le corps. "Le ciel est triste, je trie des pommes" assène à quatre reprises le narrateur, qui glisse ensuite à la fin de la phrase deux mots qui changent tout. "Fuchsia" fait d'abord son apparition, bientôt complétée par "bleu". L'association d'une pomme à deux couleurs normalement incompatibles témoigne de la sensibilité de l'individu. L'employé poursuit sa tâche sordide, mais sa pensée s'échappe. L'imagination a pris l'ascendant sur l'aliénation. Il est libre Jacques, y en a même qui disent qu'ils l'ont vu voler! 

Photo: Myrabella / Wikimedia Commons

Ce titre d'Odezenne semble être le complément sonore idéal aux mots de Joseph Ponthus. Ouvrier intérimaire dans les usines de poissons et les abattoirs bretons, ce dernier est l'auteur d'«A la ligne. Feuillets d'usine», dans lequel il consigne avec talent ses expériences professionnelles. Ici aussi, "on ne décompte pas la débauche en heures, mais en camions." On s'échappe en pensée quand les tâches à accomplir se poursuivent répétitives et éprouvantes:

"Parfois c'est rassurant comme un cocon / On fait sans faire / Vagabondant dans ses pensées/  La vraie est seule liberté est intérieure / Usine tu n'auras pas mon âme /  Je suis là / Et vaux bien plus que toi / Et vaux bien plus à cause de toi / Grâce à toi / Je suis sur les rives de l'enfance / (...) / Je suis chez ma grand-mère / Sa présence est chaude est éternelle / Demain elle sera encore là / Je souris en travaillant mes vaches" (source F p189-190)   

                   
Notes:

1. Le 27 février 1969, les Halles déménagent du cœur de Paris pour s'installer à Rungis, dans la banlieue sud de Paris, à 7 km de la porte d'Italie, sur une vaste zone de près de 235 hectares. Face à l'augmentation de la demande et de la fréquentation, les pavillons de Baltard ne sont plus appropriés. L'argument de l'insalubrité est avancé par les autorités, qui cherchent également à récupérer une surface importante en plein cœur de Paris. Situé à proximité immédiate de l'autoroute du Sud, des RN7, 186, de l'aéroport d'Orly, des grands axes ferroviaires, le marché d'Intérêt National (MIN) permet de relier Rungis aux principales régions productrices. Les produits arrivent par camions frigorifiques (poissons), trains (fruits et légumes), voire avion. Des gares ferroviaire et routière, situées dans l'enceinte même du MIN facilitent également la manipulation des denrées. Les locaux professionnels, banques, centres médico-social et administratif, entrepôts, parkings constituent autant d'équipements nécessaires au bon fonctionnement de cette cité vouée à l'approvisionnement alimentaire. Rungis s'organise en pavillons spécialisés: marée, fruits et légumes, fleurs, produits laitiers, auxquels s'ajoutent les produits carnés en 1973 après la fermeture des abattoirs de La Villette. Les grossistes installés à Rungis fournissent en produits frais toute la région parisienne. Les chefs de grands restaurants étoilés viennent s'approvisionner. Un parc de repos permet de boire un verre ou de se restaurer pendant les pauses où à la fin de la journée de travail.

2. "Quand j’avais 15 ans et demi, j’y travaillais. Je déchargeais les camions et je triais les fruits, des poires et des pommes."

3. La formule semble se référer aux paroles de la chanson "il y a plus rien" de Léo Ferré. "Mes plus beaux souvenirs sont d'une autre planète / Où les bouchers vendaient de l'homme à la criée / Moi, je suis de la race ferroviaire qui regarde passer les vaches."

4. L'univers musical sert également d'exutoire avec la superposition soudaine d'une nouvelle boucle plus aiguë.

5. Dans le cadre des manifestations de gilets jaunes en 2018, plusieurs tags célèbrent d'ailleurs "la génération Fenwick", en référence à l'entreprise française de fabrication de transpalettes.

Sources:

A. "Quand le rap se fait la voix des ouvriers" [France Culture]

B. Le marché de Rungis (géographie-lechat.fr). 

C. Inauguration du Marché d'Intérêt National de Rungis. [Archives nationales du Val de Marne]

D. Playlist logistique proposée par @DavidGab_ sur Twitter. 

E. D. Saint-Amand, « La bûche et le transpalette : poétique d’Odezenne »Itinéraires [En ligne], 2020-3 

F. Joseph Pontus: "A la ligne. Feuillets d'usine", Folio, 2020

Lien:  

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