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mardi 31 janvier 2012

254. Carte de séjour: "Douce France" (1986)

"La marche pour l'égalité et contre le racisme" (connue aussi sous le nom de marche des Beurs").
Jusque dans les années 1970, la "main d’œuvre étrangère" focalise l'attention, laissant croire que l'immigration se résume aux seuls hommes célibataires vivant dans des foyers. En réalité, depuis plusieurs décennies, des dizaines de milliers d'enfants naissent et/ou grandissent en France. Ainsi, à la fin des années 1970, sur les 820 000 Algériens de France, 130 000 ont moins de 16 ans. 
Or, avec le ralentissement de la croissance et l'apparition du chômage de masse, les Maghrébins deviennent la cible des nouvelles mesures gouvernementales  visant à durcir le contrôle des immigrés et à encourager leur retour au pays. Dès 1972, les circulaires Marcellin-Fontanet conditionnent l'entrée sur le territoire français à la détention d'un contrat de travail. Le 3 juillet 1974, le gouvernement décide de suspendre complétement l'immigration (travailleurs et familles) de manière provisoire, à un moment où on ne croit pas à une crise durable. Si le regroupement familial est finalement rétabli en 1976, la main d’œuvre immigrée, très prisée lors des Trente glorieuses, devient indésirable. Réduire sa présence en France apparaît comme LE moyen d'enrayer l'aggravation du chômage. Reprenant à son compte l'équation simpliste: trop d'immigrés = trop de chômage, le secrétaire d'Etat à l'immigration, Lionel Stoléru, propose une "aide au retour" de 10 000 francs par travailleur, sans grand succès. Le président Giscard d'Estaing envisage alors une politique de retours forcés, visant à se débarrasser sur quatre ans de 500 000 migrants, par le non-renouvellement des titres des résidents étrangers et en élargissant les pouvoirs d'expulsion du ministère de l'Intérieur.
En 1980, la loi "Barre-Bonnet" durcit les conditions d'entrée et de séjour des étrangers. Les expulsions menacent désormais les auteurs de délits mineurs et les étrangers en séjour irrégulier (l'ordonnance de 1945 ne prévoyait que la prison ou l'amende).  Ainsi certains des mineurs maghrébins expulsés, totalement étrangers aux pays de leurs aïeux, tentent de les quitter par tous les moyens. Devant cette situation dramatique et en guise de protestation, le père Delorme, curé des Minguettes, le pasteur Jean Costil et Hamid Boukhrouma, un immigré algérien en sursis d'expulsion, mènent une grève de la faim, qui conduit à la suspension des expulsions en avril 1981. Le prêtre commente cette victoire en constatant: "Ces jeunes, tout le monde sait maintenant qu'ils existent."
La crise en effet braque les projecteurs sur les "jeunes issus de l'immigration". Ivan Jablonka (voir sources) note: "Le changement de perspective - glissement des "travailleurs immigrés", détenteurs d'une valeur économique, vers les "jeunes issus de l'immigration", porteurs de défis socio-culturels - s'explique par la sédentarisation des immigrés et le retournement de conjoncture: pour l'historien Gérard Noiriel, la crise économique donne une visibilité accrue aux improductifs (les femmes et les enfants), alors que la croissance économique met en relief l'activité des hommes."

La question immigrée fait l'objet d'une intense politisation au cœur de la campagne présidentielle de 1981. En avril, le candidat Mitterrand envoie un télégramme aux 3 militants en grève de la faim leurs promettant de changer de politique en matière d'expulsion. Sa victoire électorale de mai suscite un grand espoir, qui se concrétise d'emblée par une série de mesures, dont l'abrogation de la loi Bonnet, la suspension de la politique de la double peine, la régularisation de 132 000 immigrés clandestins, l'extension du droit d'association aux étrangers et la libéralisation des ondes. Sa promesse d'accorder le droit de vote aux élections municipales reste toutefois lettre morte.

Or, dans le même temps,  la crise aggrave les difficultés que rencontrent depuis  la décennie précédente de nombreux quartiers suburbains. La dégradation de l'habitat, le manque de logements sociaux accentuent une ségrégation de plus en plus ancrée dans le paysage urbain. On évoque désormais le "problème des banlieues", la marginalisation de quartiers excentrés, isolés au milieu d'infrastructures de transport qui les desservent mal, voire pas du tout; bref des territoires insuffisamment intégrés, à l'instar de leurs habitants. D'aucuns à droite considèrent en effet que le problème ne réside pas dans la pauvreté sociale, mais que les difficultés s'expliquent par la présence des enfants d'immigrés, ces "habitants à problème", responsables de la délinquance et de l'insécurité qui affectent les cités. A leurs yeux, les violences de l'été chaud 1981 justifient cette assertion.

Vue aérienne des Minguettes à Vénissieux. Les bourgs agricoles de l'est-lyonnais s'industrialisent dans l'entre-deux-guerres.  L'exode rural en plein essor et l'afflux d'une main d’œuvre  réclamée par la France des Trente glorieuses, imposent la construction de grands ensembles. A partir de 1968, on construit dans l'urgence aux Minguettes 7000 logements en sept ans, à l'exclusion de toute autre équipement ou service. Cette vaste ZUP, véritable cité champignon, abrite 25 000 personnes. Au milieu des années 1980, près d'un tiers de sa population est étrangère (60% de ces derniers sont Maghrébins). La population y est jeune, plus souvent au chômage qu'ailleurs.

Les incidents des Minguettes à Vénissieux au cours de l'été 1981 ont un large retentissement. En juillet, des jeunes de la cité brûlent des voitures volées à l'issue de courses-poursuites avec la police (les fameux rodéos). Les médias nationaux se déplacent dans la cité, contribuant à révéler au grand public l'existence de ce qu'on appelle dès lors la "deuxième génération" (1), érigée aussitôt en symbole de la dangerosité et de la crise urbaine. Le quartier de l'est-lyonnais symbolise désormais le "malaise des banlieues." Le Figaro fustige les "voyous, en majorité maghrébins", dramatisant des incidents somme toute limités. Les médias mettent au point un récit simpliste, mais promis à un bel avenir, qu'Ivan Jablonka décrypte dans son ouvrage "les enfants de la République":
" Maîtres d'un espace dont on ne parle que quand il dysfonctionne, les jeunes Maghrébins viennent de trouver leur place dans une narration à la fois réplicable et terrifiante, tout comme, sous la monarchie de Juillet, les bâtards semblaient programmés pour subvertir l'ordre social aux côtés des canuts et autres "barbares". L'image du ghetto afro-maghrébin, fermé aux forces de l'ordre et plus généralement aux Français, commence à s'imposer."

C'est dans ce contexte que les politiques de la ville et de la jeunesse se mettent en place : politique policière de l'îlotage, destruction de barres et tours, essor de la politique nationale de Développement social des quartiers (DSQ). En réponse aux désordres de l'été 1981, des opérations "prévention été" consistant à éloigner et/ou occuper les mineurs des quartiers sensibles, sont développées à partir de 1983.
Or, l'aggravation de la crise entraîne l'explosion de la violence sociale et du racisme qui lui sert d'exutoire. Les sondages témoignent du développement de la xénophobie et de la dégradation de l'image des immigrés dans l'opinion. Sous la pression policière qui accuse le gouvernement de laxisme, dénonçant l'apparition de "sanctuaires de hors-la-loi", le ministre de l'Intérieur Gaston Defferre donne des gages en s'opposant à Robert Badinter, le garde des sceaux, qui entend exercer un contrôle accru sur la police.
Au mois de mars 1983, les élections municipales sont marquées par une surenchère raciste et sécuritaire. La droite cherche à attaquer le gouvernement sur la question de l'immigration et de la sécurité, n'hésitant pas à s'allier avec le Front national pour l'emporter à Dreux. Le FN s'impose désormais comme une force politique nationale.

Voiture en flammes lors de "l'été chaud" des Minguettes.
Dans le même temps, les crimes racistes se multiplient. Un gardien d'immeuble de Vitry sur Seine tue Abdelkhader Lareiche, 15 ans, en février 1980. En octobre, Lahouari Ben Mohames, 17 ans, est tué par un CRS dans les quartiers nord de Marseille. Dans la cité saint-Jean-de-Bron (dans l'Est-Lyonnais), Ahmed Boutelja est assassiné en septembre 1982. (2) A Chatenay Malabry, un policier tire une balle dans la tête de Nasser M'Raidi dans la nuit du 13 au 14 février 1983. (3)
La situation s'avère donc explosive lorsqu'une descente de police effectuée aux Minguettes le 21 mars 1983, dégénère en affrontements violents. 
 « Où s'arrêteront les dégâts causés par l'actuelle philosophie pénale et par une prétendue solidarité qui aboutit à supprimer le mot "expulsion" du vocabulaire officiel ? » s'interroge un syndicat de policier.
Dans ce contexte, 12 jeunes de la cité créent l'association SOS-Avenir Minguettes et entament une grève de la faim pour interpeller l'opinion, dénonçant les mesures de police brutales et la perpétuation des agressions racistes. Grâce à la médiation de Christian Delorme, un semblant de négociation s'ouvre avec les pouvoirs publics dans le cadre de la commission communale de prévention de la délinquance. Les policiers refusent toutefois de s'asseoir à la même table que ceux qu'ils considèrent comme des "délinquants". 
Après une courte accalmie, de nouveaux incidents éclatent. Le 20 juin, un policier tire à bout portant sur Toumi Djaïda. Grièvement blessé, le président de SOS Avenir Minguettes, en réchappe miraculeusement. Sur son lit d'hôpital, il décide avec une dizaine de jeunes originaires du quartier, en concertation avec le père Delorme, d'organiser une marche pour protester contre la recrudescence des violences policières et des agressions xénophobes. L'été 1983 se caractérise d'ailleurs par la recrudescence des crimes racistes. La 6 juillet, le petit Toufik Ouannes, 9 ans, est abattu par un ouvrier de la Courneuve.


L'objectif des participants à cette "Marche pour l'égalité et contre le racisme", bientôt rebaptisée "Marche des beurs" est de traverser la France à pied, en espérant susciter des adhésions au cours du périple. Les marcheurs réclament en particulier le droit de vote pour les immigrés et la carte de séjour de dix ans.


 Affiche de la Marche pour l'égalité. Charentaise et babouche symbolisent le "rassemblement de tous les habitants de France, de toutes les origines pour la constitution d'une société solidaire."
L'agression dont est victime Toumi Djaïdja, grièvement blessé par un policier aux Minguettes en juin 1983, pousse la victime et plusieurs de ses camarades à réagir. Secondés par le "curé des Minguettes", le père Christian Delorme, ils décident de l'organisation d'une "longue marche" pacifique de protestation inspirée de celles menées par Gandhi et Martin Luther King.










En dépit du soutien des réseaux chrétiens, humanistes et anti-racistes mobilisés par Delorme et Costil, les premières étapes du périple se déroulent dans la plus grande indifférence. Les marcheurs voient cependant leurs rangs grossir au fur et à mesure de leur avancée. Deux éléments expliquent sans doute cette montée en puissance progressive:
- Les marcheurs, espérant s'attirer les appuis les plus larges, optent pour des slogans fédérateurs (les revendications initiales autour de la police et la justice sont relayés au second plan). Le profil œcuménique de la manifestation, son message, fondé sur la dignité humaine, la fraternité interethnique et la tolérance, séduisent des médias prompts à célébrer ces nouveaux "apôtres de la non-violence".
- D'autre part, l'assassinat de Habib Grimzi, roué de coups, torturé, puis jeté du train Bordeaux-Vintimille par des légionnaires avinés, émeut une grande partie de l'opinion. Ce crime barbare, perpétré dans la nuit du 14 au 15 novembre, contribue à braquer de nouvelles caméras sur les marcheurs.
Ces derniers bénéficient dès lors du soutien des organisations syndicales, associations et partis de gauche, qui invitent leurs militants à rejoindre leurs rangs. Des comités de soutien crées partout en France permettent de collecter des fonds pour financer l'hébergement et les repas des participants. 
A l'été, les Marcheurs s'arrêtent à La Courneuve, pour rendre hommage au petit Taoufik Ouanès, 9 ans qu'un de ses voisins, excédé par le bruit des pétards que manipulait l'enfant, a tué d'un coup de fusil. Les crimes et violences racistes qui jalonnent le temps de leur parcours donne une portée de plus en plus forte à leur démarche.
Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas que partis à 32 de Marseille, le 15 octobre 1983, les marcheurs soient déjà mille à Lyon et plus de 100 000 à leur arrivée dans la capitale, le 3 décembre.
A l'issue du cortège, François Mitterrand reçoit 8 marcheurs à l’Élysée. Le président de la République leur octroie la création d'une carte unique de séjour valable dix ans, mais pas le droit de vote pour les étrangers.


Une de Libération du 3 décembre 1983. 

Le bilan de la marche s'avère contrasté. Le succès immédiat est incontestable et la mise en place d'une carte de séjour d'une durée de 10 ans est la mesure phare qui clôture la mobilisation des Marcheurs. Une multitude d’associations de jeunes surgissent dans les mois qui suivent et se revendiquent de son héritage. La visibilité médiatique et la reconnaissance publique du phénomène « beur », est contrebalancée par une concurrence accrue dans la course à la représentativité et aux fonds publics. La manifestation sensibilise en outre une partie de l'opinion à la réalité des discriminations dont est la cible une génération majoritairement française, issue de l'immigration.
Le mouvement semble s'inscrire dans la durée avec l'organisation d'autres marches, dont  "Convergence 84", une nouvelle pérégrination à mobylette. Or, à l'issue de cette manifestation, la porte-parole du mouvement, Farida Belghoul, dénonce les militants français qui adhèrent à la cause sans rien connaître des souffrances des immigrés.

D'autres événements douchent vite l'euphorie générale.
Trois semaines seulement après la "Marche des beurs", des affrontements "raciaux" éclatent entre grévistes et non-grévistes à Talbot-Poissy.
En outre, les marcheurs ne réussissent pas à mettre sur pied un mouvement national et les premières divisions apparaissent rapidement. En juin 1984, à l'occasion des Assises nationales des jeunes de l'immigration de Lyon, les représentants de 50 associations présentes se divisent. Des tensions apparaissent entre les groupes parisiens soucieux de multiracialité et les Lyonnais partisans de l'affirmation identitaire.

Le mouvement éclate. En 1985, une part des militants antiracistes rejoint les associations nationales SOS- Racisme puis France-Plus qui développent un discours sur le métissage de la jeunesse. La médiatisation et le soutien étatique assurent le succès de SOS-Racisme dont le discours moral et humaniste (le slogan est "Touche pas à mon pote") séduit les jeunes, lycéens et étudiants.

Le concert gratuit organisé par SOS-Racisme place de la Concorde,  le 15 juin 1985, rassemble 300 000 personnes. Ce succès est vécu comme une récupération par les  organisateurs de la marche originelle et des premiers concerts. Les liens étroits de l'association avec les socialistes au pouvoir nourrissent les critiques de ceux qui accusent SOS-Racisme d'instrumentaliser politiquement une lutte légitime et de promouvoir un antiracisme moralisateur et spectaculaire. Dans le même temps, les associations locales des jeunes de la banlieue lyonnaise au militantisme plus radical et minoritaire (Jeunes Arabes de Lyon et Banlieue) peinent à attirer les subventions publiques.


A la fin des années 1980, le bilan est sombre. Les discriminations raciales et la ségrégation socio-spatiale se perpétuent, le discours xénophobe porté par le Front national se banalise. Au lieu de traiter les inégalités sociales et les discriminations qui minent notre société, la gauche s'est trop souvent livrée avec la droite au jeu stérile de la surenchère sécuritaire. Au bout du compte, le parti d'extrême-droite s'est arrogé l'initiative du discours politique sur l'immigration, obligeant tous les autres formations politiques à se situer par rapport à lui.
Les émeutes de Vaux-en-velin, Argenteuil, Sartrouville ou Mantes-la-Jolie en 1990-1991 témoignent de l'acuité du malaise persistant des banlieues. En dépit des espoirs des marcheurs de 1983, "rien n'a changé dans le quotidien des jeunes des cités, soumis à la précarité, au contrôle omniprésent de la police, à la partialité de la justice. Le repli dans les quartiers populaires, la montée des particularismes religieux et identitaires sont le signe patent du dévoiement des politiques d'intégration." (cf: Esther Benbassa)




* "Douce France, cher pays de mon enfance."
Privés de l'égalité des chances, en butte à une hostilité croissante, méprisés, les jeunes Français d'origine maghrébine  de la "deuxième génération" entament à partir de la fin des années 1970 une lutte pour la reconnaissance, en particulier sur le front culturel, créant troupes de théâtre (4), journaux (5) et stations de radio .
Parmi d'autres, l'écrivain Mehdi Charef ("Thé au harem d'Archi Ahmed" en 1983), le réalisateur Rachid Bouchareb (" Bâton rouge" en 1985) attestent de cette grande vitalité culturelle du début des années 1980
Dans le domaine musical, de nombreuses formations voient alors le jour, en particulier des groupes de rock tels Carte de séjour. (6)
Le groupe est fondé en 1980 par Rachid Taha, Djamel Dif, Mokhtar Amini, Mohamed Amini, et Éric Vacquer (bientôt remplacé par Jérôme Savy), tous originaires des cités de la banlieue lyonnaise. Prônant la tolérance au fil des chansons, la formation propose un savant mélange de post-punk, rythmes gnawi avant d'orienter davantage son répertoire vers le raï.
Impliqué dans les marches de protestation, le groupe participe au concert qui clôt la "Marche des Beurs" à la Bastille en 1983.
A l'occasion du concert géant de la Concorde du 15 juin 1985, Carte de séjour chante pour la première fois sa version de Douce France. Taha apostrophe le public qui commence à siffler dès les premières notes du morceau: "Quoi ? On n’a pas le droit de chanter une chanson française ?! C’est aussi notre patrimoine !!! Qui c’est qui siffle ? Les Français racistes ou les Arabes racistes ? Hé oui ! Il n’y a pas que les Français qui sont racistes…"
La reprise du succès de Trenet permet à Carte de séjour d’accéder à une importante notoriété. (7) L'interprétation du groupe introduit des sonorités orientales, tandis que le chant joue délibérément sur un accent maghrébin, transformant en véritable manifeste politique le morceau. Christophe Traïni constate: "Le refrain de la chanson, 'Douce France, cher pays de mon enfance', est immédiatement perçu comme un plaidoyer contre le racisme et l'exclusion. Pour un grand nombre d'auditeurs de l'époque, les musiciens du groupe (...) loin de rendre simplement hommage à Charles Trenet, affirment avec force l'appartenance pleine et entière à la nation française de tous les enfants issus de l'immigration."


La Marche pour l'égalité et contre le racisme a laissé une postérité complexe. Dans l'immédiateté de l'évènement, la dilution de son message et de ses revendications politiques, pour ne pas dire l'invisibilisation de ses acteurs, dans le grand bain des potes de SOS racisme (qui n'a en rien contribué à la conception, l'organisation, ou au déroulement de la Marche) a sans doute contribué à l'effacement des commémorations de l'évènement. De fait, si il eut un grand retentissement au terme de son parcours, les étapes qui ont précédé attiraient peu de gens, et encore moins hors du cercle militant. Dans ce cadre, il est bien difficile de faire entrer l'évènement dans une mémoire commune et célébrée.
Par conséquent les dix ans et vingt ans de l'évènement ne suscitèrent guère d'intérêt au delà du cercle associatif et militant. Avec l'affaiblissement de SOS Racisme, avec l'arrivée à l'âge adulte de la génération des enfants de la Marche pour l'égalité, mais aussi avec la montée en puissance des politiques mémorielles et la production de fictions grand public sur le sujet, la donne change en 2013. La sortie du film "La marche", de Nabil Ben Yadir, dans lequel joue Jamel Debbouze, avec toutes les réserves que l'on peut émettre sur son traitement de l'évènement, l'extirpe de la confidentialité des mémoires. En même temps, des expositions, des conférences se tiennent en France dans lesquelles s'opère une réappropriation de l'énonciation de l'histoire par ses acteurs. Autrement dit, les marcheuses et marcheurs historiques, parfois épaulés par des chercheurs, des journalistes investis dans la désinvisibilisation de l'histoire des populations immigrées en France et de leurs descendant.e.s reprennent la main sur la postérité de l'évènement. Cette nouvelle configuration oriente fortement son approche : il est question d'en tirer un bilan, de le mettre en perspective avec le temps présent, à l'aune de ce que les participant.e.s en attendaient. 
 
2023 sonne l'heure des quarante ans de la Marche pour l'égalité et contre le racisme. L'anniversaire a lieu moins de six mois après les émeutes urbaines en protestation à la mort du jeune Nahel, tué à Nanterre lors d'un contrôle policier et il en porte les stigmates. A un mois des commémorations deux sociologues - François Dubet et Fabien Truong - publient une tribune dans le journal Le Monde intitulée : "Les explosions de colère dans les quartiers populaires ne trouvent pas de traduction politique". L'idée d'un bilan politique et social trop maigre est également mise en avant par les anciens marcheurs tels que Toumi Djaïdja et Christian Delorme, pour refuser l'invitation du chef de l'état, Emmanuel Macron, à l'Elysée afin de réfléchir à mieux inscrire l'évènement dans le récit national. 
 Les commémorations convient essentiellement les milieux militants ou sont renvoyées à la sphère culturelle. Nombre de musées (Musée d'histoire de Marseille, IMA Tourcoing, Musée de l'Immigration) et quelques médias, la plupart du temps marqués à  gauche, organisent projections, débats, tables rondes et initient des publications. 
 
Alors tout ça pour ça ? Heureusement non car d'autres initiatives apparaissent, susceptibles de renouveler l'intérêt pour l'évènement en ayant une meilleure connaissance de ces enjeux au présent, de l'inscrire plus précisément dans l'histoire au lieu de le figer dans la mémoire. D'une part, un mouvement s'initie pour redonner toute leur place aux femmes dans l'histoire de la Marche. D'autre part, un collectif de personnalités, représentées par l'associatif Salah Amokrane et l'historienne Naïma Huber Yahi, demande "L'ouverture d'Etats Généraux de l'histoire et de la mémoire politique, culturelle et sociale des quartiers populaires". Un pan de leurs revendications porte sur la mise en réseaux de structures associatives et d'institutions, notamment de musées, mais aussi de centres d'archives, afin de collecter les traces de l'évènement (témoignages, publications militantes, photographies, archives de presse) qui n'auraient pas encore été identifiées. Cette collecte rapidement mise en place doit également permettre de penser une meilleure inscription de l'étude de la Marche pour l'égalité et contre le racisme dans les programmes scolaires. Ce projet porte l'idée qu'il faut rendre visibles les quartiers populaires, berceau de l'histoire de la Marche pour l'égalité, et leurs habitants, comme lieux et acteurs de luttes et d'initiatives sociales, politiques ou culturelles aux enjeux fondamentaux pour qui prétend comprendre la France de 2023 et construire celle de demain. 




Notes:
1. Comme le rappelle Marie-Claude Blanc-Chaléard (voir sources), ce terme "ne concerne pas également tous les enfants de migrants. Tout désigne alors les jeunes de 'type maghrébin' à l'hostilité populaire: l'héritage du racisme anti-algérien, leur situation au plus profond des difficultés sociales et scolaires, leur attitude de révolte et leur place dans les explosions des cités, sans compter leur appartenance à un monde musulman considéré comme ennemi de l'Occident. Issus de milieux algériens parfois forts différents (kabyles, arabes, harkis) tunisiens ou marocains, ils sont tous désignés comme Maghrébins dans les journaux et comme 'Beurs' dans le verlan des banlieues."
2. Or, après 6 mois de préventive, son meurtrier est remis en liberté. Il sera finalement condamné à 5 ans de prison dont un avec sursis.
3. Le brigadier qui avait 1,6 gramme d'alcool dans le sang au moment des fait est condamné à un an de prison avec sursis, car c'est la thèse de l'accident qui est retenue lors du procès.
4. le théâtre amateur devient un moyen d'expression précieux pour exorciser les frustrations d'une génération invisible. La Kahina (1976-1982) monte et joue des pièces racontant l'histoire et le quotidien des femmes algériennes et de leurs filles. La troupe Week end à Nanterre met en scène la vie d'un groupe d'amis et narre les difficultés du quotidien.
Les deux troupes rompent avec la description traditionnelle de la communauté maghrébine. La Kahina brise le stéréotype consistant à réduire les immigrés à des travailleurs célibataires envoyant leur paie à leur famille restée au pays. Week end à Nanterre met en scène les petits délits du quotidien, révélateurs du désir d'accéder à la société de consommation, brisant la représentation traditionnelle réduisant les immigrés à des membres exploités du prolétariat.
5. Le magazine Sans Frontière (1979-1985) crée et animé par des étudiants maghrébins devient une importante source d'information et un moyen d'expression contre les politiques xénophobes.
6. la musique joue bien sûr un rôle essentiel comme l'atteste l'apparition de Rock against the police (1980-1982), inspiré du rock against racism britannique. A la faveur de concerts gratuits, les musiciens tentent de mobiliser contre les différents formes d'oppression et discriminations. Cette manifestation est l'occasion d'une prise de parole  des enfants de travailleurs immigrés en proie aux violences policières.
7. Carte de séjour se voit récompensé en 1987 par un bus d'acier pour 'album "2 et demi" où figure Douce France. Le triomphe de ce morceau éclipse d'ailleurs totalement les autres titres (en arabe) de cet excellent disque.

Sources:
- Richard Derderian: "La mobilisation des jeunes Maghrébins en France", in Jeunesse oblige. Histoire des jeunes en France XIX-XXème siècle", Le noeud gordien, PUF, 2009.
- Jalons pour l'histoire du temps présent: "l'arrivée de la marche des beurs". 
- Christrophe Traïni: "La musique en colère", Les Presses de Sciences po, 2008.  
- Sur l'excellente Passerelle d'Emmanuel Grange, une activité pédagogique autour du morceau: "Douce France, les façons d'être français"
- Michelle Zancarini-Fournel et Christian Delacroix: "1945- 2005 - La France du temps présent." Éditions Belin 2010.
- Marie-Claude Blanc-Chaléard: "Histoire de l'immigration", collection Repères, la Découverte, 2001. 
- Esther Benbassa: "Dictionnaire des racismes, de l'exclusion et des discriminations", Larousse, 2010.


Liens:
- Rebellyon.info:"En hommage à la 'Marche de l'égalité' de 1983..."
- "Douce France. La saga du mouvement beur."
- Curiosphere: "De la violence des banlieues à la marche des beurs.
- Politis: "La marche des beurs". 
- "Les Minguettes, un marqueur national de la politique de la Ville.
- Hommes et migrations: "Une diversité linguistique qui ne se cache plus.
- 1969-2009, 40 ans de Grand Lyon en feuilleton: "1981, 'l'été chaud des Minguettes' scande le mal-être des jeunes des grands ensembles.
- Maëlle Moalic-Minnaert: "La révolte de la jeunesse des grands ensembles au coeur des débats politiques."
 - J.B. Willaume: "Jeunesse des banlieues et politique de la ville 1981-1986."
- Les mots sont importants: "Retour sur une émeute
- Audioblog Arte radio.com: "25 ans de marches et toujours pas d'égalité
- Le site officiel de Rachid Taha et un portrait de l'artiste dans Libération.

samedi 21 janvier 2012

Loca Virosque Cano (10): "Cergy" par Anis

"Dans le coin, c’est l’Oise qui coule l’ami / Pas le Danube, ni le Mississipi / Ici c’est Cergy"
L'Axe majeur vu depuis l'Oise. (photo: Blot)


Dans le contexte de la crise du logement et de la reconstruction de l'après-guerre, l'Etat planifie dans les années cinquante une politique d'urbanisation de masse et systématise l'industrialisation du bâtiment. Les pouvoirs publics optent pour le développement de zones à urbaniser à proximité de Paris. Ce choix se confirme en 1960 avec l'approbation du plan d'aménagement et d'organisation de la région parisienne ayant  pour objectif de modérer la croissance de la région en canalisant l'accroissement de sa population. (1)
Il faut construire vite et à bon marché: le choix est fait de l'habitat collectif et du béton dans les Zones à Urbaniser en Priorité, généralement éloignées du centre-ville. C'est le cas de Sarcelles dont la cité créée en 1959 devient l'archétype de la politique des grands ensembles. Dans un premier temps, ces derniers incarnent la modernité et apportent un confort nouveau avec des logements propres bénéficiant de sanitaires et du chauffage central. 
Rapidement toutefois, ces quartiers connaissent de nombreux problèmes: insonorisation et isolation thermique défaillantes, isolement, manque d'équipements collectifs, concentration des familles les plus défavorisées dans ces quartiers après le départ précoce de nombreux "pionniers" des grands ensembles majoritairement issus de "la petite classe moyenne." Autant d'éléments qui contribuent à l'essor d'un sentiment de relégation sociale des résidents.

Le terme "sarcellite" désigne bientôt "la pathologie née des difficultés de la vie quotidienne dans ces cités-dortoirs." (cf: Zancarini-Fournel et Delacroix) L'expression "grands-ensembles" va "nourrir un imaginaire spatial, de plus en plus médiatisé, de critique et de rejet [...] et qui donnera naissance, à partir des années 1960 à une véritable mythologie sociale négative du "béton", des HLM, des "cités" et des "banlieues"." Cette situation oblige les pouvoirs publics à une redéfinition des politique d'urbanisation, dont le Schéma directeur d'aménagement et d'urbanisme de la Région parisienne (SDAURP) de 1965 constitue l'étape suivante. (2)  Persuadé que le développement des  zones à urbaniser (Sarcelles, Saint-Denis) sera rapidement insuffisant pour absorber la croissance de l'agglomération parisienne et constatant le sous-équipement dramatique de banlieues se réduisant trop souvent à une succession de cités-dortoirs; les initiateurs du schéma entendent aller au delà d'une politique focalisée sur le logement et les transports. Delouvrier reprend donc à son compte le projet de villes nouvelles qui retiennent ici notre attention, en particulier Cergy. 
Désormais, les villes nouvelles "apparaissaient à la fois comme les pôles d'organisation de l'expansion urbaine et les principaux leviers de la politique de desserrement et de décentralisation des activités. Elles constituaient ainsi la clef non seulement du rééquilibrage interne de la région, mais également du contrôle de son développement." (d'après la documentation du SDAURP)
Dans le même temps, la loi du 10 juillet 1964 rebaptise la région parisienne Ile de France. Les deux départements de Seine et Seine et Oise sont éclatés en 7 nouvelles circonscriptions pour rapprocher les habitants de l'administration. Le Val d'Oise voit donc le jour en 1964, au moment où la construction de Cergy-Pontoise est décidée.


 La région parisienne telle qu'imaginée à partir du SDAURP de 1965. Dessin paru dans Paris Match en 1967.


Le Schéma directeur propose donc en 1965 la création de "villes nouvelles" desservies par le RER: Evry et Cergy en 1969, Saint-Quentin en Yvelines (1970), Marne-la-Vallée (1972), Sénart (1973).Les villes nouvelles doivent offrir à la fois les équipements, les emplois et le logement, tout en étant bien reliées à la capitale. Par crainte de détruire des espaces agricoles et forestiers, mais aussi de concurrencer les cités de la grande couronne (Rouen, Amiens, Orléans), l'idée de créer les villes nouvelles dans un rayon de 50 km de la capitale pour la décongestionner, est repoussée. Toutes se situent aux franges de l'agglomération existante, à une vingtaine de km du centre de Paris, beaucoup moins loin que les villes nouvelles anglaises autour de Londres.  
Contrairement aux grands ensembles, elles sont conçues comme des villes complètes ,dotées notamment d'un nombre d'emplois suffisant pour éviter la dépendance à l'égard de l'agglomération centrale. Elles mêlent en outre plusieurs types d'habitat: immeubles collectifs, maisons de ville, lotissements semi-collectifs.   
A partir de 1969, chacune de ces villes se dote d'un Établissement Public d'Aménagement, structure animée par des fonctionnaires d’État ayant pour tâche de concevoir le plan des villes, d'acheter les sols et de construire des équipements publics.



Conçu en pleine période de croissance et géré initialement par l'Etat, le schéma directeur a fait l'objet de révisions compte tenu du retournement de la conjoncture économique.
De même, les populations et les emplois industriels créés dans les villes nouvelles n'atteindront pas les premières prévisions. Néanmoins, ces dernières (650 000 hab en 1990) ont capté plus des 2 tiers de la croissance démographique régionale depuis 1975 et ont souvent constitué des lieux privilégiés pour les implantations d'activités. (3) 
Des caractéristiques communes sont observables dans l'ensemble des villes nouvelles franciliennes: la jeunesse de leur population, un profil social marqué par une sous-représentation des cadres et des ouvriers,  alors que les employés et les professions intermédiaires y sont plus nombreux qu'ailleurs.
 Au bout du compte, et à l'exception de Sénart qui peine encore à attirer des emplois, on peut considérer l'opération comme un succès pour Evry, saint-Quentin-en-Yvelines, Marne-la-Vallée et Cergy, sur laquelle nous nous concentrons désormais.


* "Cergy, mon petit paradis / Ma sweet banlieue pourrie"
 A une trentaine de km au nord-ouest de Paris, Cergy-Pontoise (dont l'agglomération compte près de 200 000 habitants) bénéficie d'un site remarquable. Le plateau du Vexin y descend par marches successives  depuis la forêt de l'Hautil jusqu'à l'Oise qui forme ici un large méandre. C'est dans ce cadre qu'est décidée en 1966 une urbanisation en amphithéâtre au-dessus d'un vaste étang.

La construction de la ville nouvelle a commencé par celle de la préfecture, construite au milieu des champs comme l'atteste cette carte postale ancienne.
Le bâtiment construit en 1967 a la forme d'une pyramide inversée reposant sur une base carrée. Conçu par Henry Bernard, créateur de la Maison de la radio à Paris, le bâtiment est totalement intégré à la ville afin de rapprocher les usagers de leurs administrations. Le quartier de la préfecture construit hors-sol, sur une gigantesque dalle, à laquelle de nombreuses passerelles permettent d'accéder depuis les quartiers de la ville nouvelle, permit durant de nombreuses années de séparer piétons et automobiles.

La ville nouvelle se développe sur un vaste territoire de 8000 ha, à partir d'un regroupement de onze communes préexistantes. Le centre-ville se constitue à partir de la préfecture, tandis que de multiples quartiers s'agrègent à ce noyau initial.
Dans l'idée de ses concepteurs, il convient de créer un milieu de vie idéal et de rompre avec la monotonie des grands ensembles. Cergy doit  proposer les équipements d'une ville traditionnelle susceptible d'attirer les populations des banlieues proches sous-équipées. Aussi, les différents quartiers qui composent bientôt la ville, disposent de leurs propres équipements (commerces, piscines, postes, écoles, équipements sportifs).
De vastes espaces verts sont par ailleurs aménagés dans toute la ville, elle-même ordonnée autour de la base de loisir de Cergy-Neuville.
A rebours des quartiers de grands ensembles enclavés, les concepteurs de la ville nouvelle se flattent de l'excellente desserte dont bénéficie la ville, accessible, entre autres, depuis le RER A et  l'autoroute A15. D'importantes limites demeurent cependant. Certes, les trois gares RER desservent les trois principaux centres  (Cergy-Préfecture, Cergy-le-Haut, Cergy-Saint-Christophe), mais la ligne A du RER s'avère largement saturée, occasionnant d'importants dysfonctionnements.



 "Quelle belle vue d’la Butte à Juju / D’ici tu domines la vallée comme Gargantua"
Sur la commune de Courdimanche, surplombant Cergy, Mirapolis, un parc à thème autour des grandes fables et romans de France, fut inauguré en 1987. Un gigantesque Gargantua de carton pâte dominait l'ensemble. Faute de rentabilité, le parc dut fermer ses portes dès la fin de sa cinquième année d'exploitation, en 1991.











Aux antipodes du discours convenu des urbanistes ou des brochures touristiques, la chanson Cergy, composée et interprétée par Anis, nous décrit sa ville telle qu'il la perçoit. (4)
Le chanteur y donne un aperçu de ses souvenirs d'enfance et d'adolescence. Loin de toute idéalisation, il dresse un portrait tout en contraste de la préfecture du Val d'Oise; reflet des sentiments très partagés qu'elle lui inspire.
Sans verser dans une vaine nostalgie, Anis évoque tour à tour les aberrations urbanistiques, les joies et peines d'une jeunesse banlieusarde.


Afficher Cergy sur une carte plus grande
  Au fil du texte, Anis égrène les références aux quartiers de la ville nouvelle.  
Aussi, pour plus de clarté et afin de se repérer, les figurés ajoutés sur la carte ci-dessus identifient les espaces de la ville nouvelle évoqués dans la chanson (ainsi que les lieux "remarquables").

D'emblée, le refrain joue sur le contraste entre des références musicales puisées outre-atlantique (un charleston) et un texte qui récuse toute référence à la mythologie américaine. ["J’suis pas né dans le Missouri/ J’suis pas d’Oklaoma City"]
En dépit des nombreux espaces verts présents à Cergy, le texte décrit un univers urbain, où le béton et l'asphalte règnent en maîtres. ["fleur de bitume / pas pissenlit", " J’ai troqué les champs, les poules et les vaches à lait / Pour la vie Auchan, les vigiles et les poulet"]
Derrière les opérations cosmétiques secondaires, Anis pointe les aberrations urbanistiques que connaissent également les villes nouvelles, conduisant des centaines de personnes à quitter des endroits qu’ils avaient chargés de leur histoire personnelle. ["Même s’ils ont repeint les murs de la gare en gris / Ils ont rasé le quartier de la Croix petit"] (5)
Après quelques éléments biographiques ["au 6 Grand Place j'ai déboulé"], Anis s'attarde sur son adolescence banlieusarde et décrit avec tendresse ses pairs, leurs rites et codes, en particulier vestimentaires [« défilés d’starter, de bombers ou d’teddy »]. L'évocation de la misère, des difficultés sociales ["Au PMU claque ton RMI", " les petites combines"] et de leurs corollaires ["l'ennui", "la routine", "pillave"], reste omniprésente . Au bout du compte, la violence latente embrouilles», « claque en guardav »] n'est contrebalancée que par une mise à distance salvatrice. [« Quelle belle vue d’la Butte à Juju / D’ici tu domines la vallée comme Gargantua / Une trêve de douceur dans un monde de brutes / Le calme en hauteur avant la grande chute »]



A la limite entre le plateau et la vallée, les 12 colonnes de l'Axe majeur. (photo: Blot)



Ce tableau sombre est toutefois aussitôt contrebalancé par l'évocation d'une adolescence pleine de joies et d'énergie dans la ville nouvelle. En truffant son texte d'expressions argotiques ou empruntées à tous les langages entendus dans Cergy/Babel ("ciudad", "moutahli") - qui finissent par former un idiome commun-, Anis témoigne de la mixité sociale et culturelle de sa "sweet banlieue pourrie" qu'il nous donne définitivement envie de mieux connaître. 





Notes:
1. Quelques années après la publication de Paris et le désert français de Jean-François Gravier, le débat sur l'équilibre à trouver entre la capitale et la province fait rage.
 2. Dirigé par Paul Delouvrier, haut fonctionnaire nommé par de Gaulle, l'organisme a pour mission d'endiguer et orienter la croissance de Paris, d'en fixer les grandes orientations et de prévoir les principaux investissements autour desquels s'organisera le développement (les infrastructures en particulier). Dans le contexte de forte croissance des Trente glorieuses, ce schéma s'impose comme l'acteur essentiel de l'aménagement du territoire francilien.
Trois tâches principales incombent au SDAURP: 1. définir les vocations des différents espaces régionaux. 2. Esquisser une politique générale des transports. 3. Créer des villes nouvelles.
3. Elles le doivent principalement aux mesures favorables dont elles ont bénéficiées tout au long de la période, en particulier un statut dérogatoire pour "l'agrément" et la redevance.  
Les villes nouvelles ont ainsi pu acquérir une image de "modernité", relayée par quelques firmes  prestigieuses comme 3M à Cergy, Bull à Marne-la-Vallée ou Apple à Saint-Quentin-en-Yvelines. 
4. D'après les géographes, "le territoire du quotidien d'un individu est l'espace familier qu'il se construit autour de son domicile: pour travailler, se former, se divertir... Cette pratique régulière de l'espace proche du logement crée un processus d'appropriation faisant de cet espace un territoire." [Manuel de géographie de 1res L/ES/S, Hachette éducation, 2011.]
5. "Ils ont rasé le quartier de la Croix petit "
Proche de la préfecture et construit dans les années 1970, le Quartier de la Croix-petit connaît d'importantes difficultés sociales et urbaines, comparables à celles de la plupart des Zones urbaines sensibles: sous-équipement, logements dégradés, enclavement. 
Le quartier s'est peu à peu transformé en espace de relégation. Après l'échec d'une opération de "requalification" en 1992, la municipalité décide de détruire la Croix-Petit, avec l'ambition de reconstruire un quartier mieux équipé et relié au reste de la ville, tout en y introduisant plus de mixité sociale.   



Anis: "Cergy"

J’suis pas né dans le Missouri
J’suis pas d’Oklaoma City
J’ai grandi dans le 9-5 à Cergy …
Cergy, mon petit paradis
Ma sweet banlieue pourrie
Dans le coin, c’est l’Oise qui coule l’ami
Pas le Danube, ni le Mississipi
Ici c’est Cergy

Serre moi une mélodie
Façon nostalgie, nostalgie,
La ciudad où j’ai grandi
Je l’aime autant que je l’ai maudit
Même s’ils ont repeint les murs de la gare en gris
Ils ont rasé le quartier de la Croix petit
Garçon, resserre moi une mélodie
Fleur de bitume pas pissenlit
Les embrouilles un peu dombi
Les petites combines pour tuer l’ennui
Le teuteu en duty free
Malheureusement la shnouf aussi
Mais bon, faut plus que ça pour pourrir le tableau
Les années pento [gel que l'on mettait dans les cheveux]
Zoubis à mes potos
Winner, loser, taffeur, chômeur et tapeur,
Mes chers potos sont tous dans mon cœur
Au 6 Grand Place, j’ai déboulé
J’ai troqué les champs, les poules et les vaches à lait
Pour la vie Auchan, les vigiles et les poulets
Les pots d’échappement
Et c’est sans regret

Refrain
La maison d’arrêt d’Osny
Le centre psychatrique, si t’as d’autres soucis
Au PMU, claque ton RMI
Au Parc de la Préf, si t’as pas d’amis ; moutahli [je suis de tout coeur avec vous en arabe]
Surtout change pas de mélodies
Défilés d’starter, de bombers ou d’teddy
A la foire St Martin, ça fouère le hareng frit     [manifestation très ancienne]
Fais ta grande gueule et tu paieras le prix
Bien sûr, les filles peuvent donner le tournis
Mon premier amour du côté d’Eragny
Le grand béguin, la fille est jolie
Mais la roue tourne comme dans Dynastie
Quelle belle vue d’la Butte à Juju
D’ici tu domines la vallée comme Gargantua
Une trêve de douceur dans un monde de brutes
Le calme en hauteur avant la grande chute
Claque en guardav’, tec’ et quartiers pav’
Ma ville suinte la routine et la pillave
Pas de quoi en faire un roman
Juste un petit tour de temps en temps
Refrain

"A la foire St Martin, ça fouère le hareng frit"
Pontoise. La foire saint-Martin. Carte postale. Dès le XIIème siècle, les moines de l'abbaye de Saint-Martin obtiennent le privilège de tenir à Pontoise une foire à la Saint-Martin d'hiver. Ils y vendent le vin de leurs domaines ainsi qu'une partie des harengs qu'ils perçoivent chaque année au Tréport en vertu d'un legs. La foire se tient toujours durant une dizaine de jours à partir du 11 novembre et on peut encore y déguster des harengs frais grillés.





Sources:
- Institut d'Aménagement et d'Urbanisme d'Ile de France (IAU): "75 ans de planification".
- IAU: "Les villes nouvelles adoptées par leurs habitants" (PDF) 
- Historique de la Communauté d'agglomération de Cergy-Pontoise.
- Atlas statistique des villes nouvelles: Cergy. (PDF)
- Michelle Zancarini-Fournel et Christian Delacroix: "1945- 2005 - La France du temps présent." Éditions Belin 2010. 

Liens:
- Site HG de l'Académie de Créteil: "Une ville nouvelle, comment ça fonctionne?"
- Cergyrama propose de nombreuses ressources, en particulier des cartes postales anciennes de la ville.
- L'architecture contemporaine à Cergy-Pontoise. (PDF) 
- L'art public dans les villes nouvelles.
- "Mémoire et histoire, les villes nouvelles françaises. " (PDF)
- Wikipédia: "Urbanisme de Cergy-Préfecture"