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mardi 2 novembre 2021

"Groupe sanguin" par Kino. Une chanson contre l'intervention soviétique en Afghanistan.

A Kaboul, le 27 avril 1978, un coup d'état sanglant conduit au pouvoir Nour Mohammed Taraki. Ce dernier inscrit l'Afghanistan dans l'orbite soviétique, imposant aussitôt une vaste réforme agraire, la nationalisation des grandes entreprises, l'athéisme d’État. Les mesures nouvelles, appliquées avec brutalité, suscitent de vives révoltes dans les provinces du pays. En réponse, le pouvoir réprime et arrête. Taraki est finalement renversé le 14 septembre 1979 par Hafizullah Amin, son premier ministre, qui souhaite prendre ses distances avec Moscou.

Sergey NovikovKirovsk, Murmansk Oblastserg-neo@bk.ru, CC BY 3.0
 Le Kremlin brandit aussitôt la menace d'une intervention armée. Dans l'esprit de Brejnev, l'opération ne durera que quelques semaines, le temps de permettre le maintien d'un gouvernement communiste dans ce pays frontalier. (1) Dans son esprit, il s'agit d'une simple opération de maintien de l'ordre, comme à Budapest en 1956 ou Prague en 1968. En vertu de la doctrine Brejnev, selon laquelle aucun pays qui a été communiste ne peut quitter l'orbite soviétique,  les deux premières divisions aéroportées de "l'opération Prague" (ou Chtorm 333) atterrissent à Kaboul le 27 décembre 1979. Les militaires soviétiques exécutent aussitôt le président autoproclamé et le remplace par un gouvernement docile, dirigé par Babrak Karmal. Trois jours plus tard, 20 000 hommes équipés d'armes lourdes s'emparent des principales villes afghanes. De janvier à avril 1980, le nombre de soldats soviétiques envoyés dans le pays ne cesse d'enfler, passant de 55 000 à 85 000 soldats. Si tout semble se passer comme prévu par l'état major de l'Armée rouge (2), Moscou n'a cependant pas prévu la détermination des combattants afghans. L'invasion soviétique provoque en effet un sursaut de patriotisme et un regain de religiosité dans la population. Les Soviétiques sont perçus comme un envahisseur athée qui tente d'imposer la mécréance sur une terre musulmane. Dès lors, les groupes de résistance afghans se font appeler moudjahidines. Contrairement aux envahisseurs, ces derniers connaissent le terrain, les routes escarpées, les vallées encaissées, les villages isolés. 

Si les Soviétiques disposent d'une armée moderne, leur contingent ne dépasse jamais les 100 000 soldats en Afghanistan. Ils ne représentent au départ qu'une force de soutien au pouvoir central de Kaboul, dont l'action se limite à la protection des grandes villes et axes routiers. L'objectif est d'arrêter la propagation de la résistance, d'asphyxier et contenir les rebelles dans des poches. A partir de 1983, la stratégie adoptée par l'Armée rouge change. Les soldats s'impliquent davantage sur le terrain, bombardant sans répit les positions adverses. L'ennemi, lui, se déplace à pied et tend des embuscades, menant une guérilla efficace, bientôt alimentée par les livraisons d'armes américaines et saoudiennes. Dans la logique de la guerre froide, le conflit afghan constitue en effet une opportunité que saisissent très vite les Américains. "Nous avons une occasion historique de fournir à l'URSS son Viêt-Nam", écrit Zbigniew Brzezinski dans une note adressée au président Carter. (3)  Dès lors, l'aide américaine ne fera qu'augmenter pour ceux que l'on présente comme les fers de lance contre la "barbarie communiste".  

 

Erwin Lux, CC BY-SA 3.0 "Mujahideen with two captured Soviet ZiS-2 field gun in Jaji of Paktia Province in Afghanistan." [1984]
Si les moudjahidines afghans ont un ennemi commun, ils ne sont pas unis pour autant. A l'image des nombreux clivages ethniques du pays, les combattants s'organisent en factions concurrentes. Une rivalité particulièrement vive oppose alors Ahmad Shah Massoud à Gulbuddin Hekmatyar. Le premier passe pour un modéré et jouit de la faveur des Occidentaux, quand le second fait figure d'islamiste radical. Les chefs de guerre se disputent les armes en provenance de l'étranger. Au fond, on ne se bat pas spécifiquement pour un territoire, mais pour son clan. Il n'existe pas, ou peu de coalition. Tadjiks, Hasaras, Pachtounes, Turkmènes, Baloutches, chacun mène ses batailles. Le seul ferment d'unité est la guerre contre le pouvoir de Kaboul et les Soviétiques, au nom d'une foi commune.

A partir de 1986, la guerre change de dimension avec l'afflux de jihadistes étrangers, adeptes du wahhabisme.  L'Armée rouge se trouve ainsi aux prises avec un jihad proclamé par les théologiens "docteurs de la Loi". En parallèle, des envoyés des pétromonarchies du Golfe apportent une aide humanitaire, finançant cliniques, écoles, mosquées. (4) Le centre de ralliement de tous ces "combattants de la foi" devient Peshawar, la grande ville pakistanaise la plus proche de la frontière afghane. Depuis cette base arrière, les Arabes recrutent parmi les plus jeunes réfugiés Afghans et les endoctrinent dans des madrasas. Comptant de nombreux alliés dans le monde arabe (Syrie, Algérie, Palestine, Yémen), l'URSS ne s'attendait à une telle réaction. 

Sur le terrain, la situation devient de plus en plus difficile pour l'Armée rouge. Les missiles anti-aériens Stinger livrés par les Américains aux moudjahidines permettent de descendre les redoutables hélicoptères soviétiques. Ces derniers perdent la maîtrise du ciel et ne s'aventurent plus à portée des tirs adverses. Les missiles Milan anti-chars provoquent également de lourds dégâts aux blindés soviétiques,  totalement inadaptés pour la guerre d'embuscade et d'harcèlement livrée par l'ennemi. Il n'y a pas de front, l'ennemi, tout en restant invisible, peut frapper à tout moment. Les moudjahidines peuvent en outre compter sur le soutien de populations durement éprouvées par les incendies de villages, les pillages, les viols commis par les militaires soviétiques. A ces exactions, les moudjahidines répondent par les tortures et les exécutions sommaires, attendu qu'on ne s'embarrasse pas de prisonniers. Au milieu de ces affrontements, les civils payent un très lourd tribut. Dans Kaboul assiégée par les moudjahidines, les conditions de vie deviennent intenables en raison des bombardements, des attentats, mais aussi de la pénurie de nourriture et de carburant. Au total, l'Armée rouge se retrouve empêtrée dans un bourbier dont elle ne peut s'extraire.

Michael Evans. Public domain. Reagan reçoit des moudjahidines à la Maison Blanche en 1983.
 A l'intérieur de l'armée, la situation se dégrade fortement. Chez les soldats soviétiques, le doute grandit à mesure que les conditions de vie se dégradent. La nourriture est exécrable, la solde minable. L'alcool, le haschisch, l'héroïne constituent des échappatoires, des moyens de se donner le courage de tuer. La plupart des conscrits se retrouvent dans des avant-postes plantés au milieu du désert. Ils y restent cantonnés de longs mois sans rien faire, dans l'attente d'une attaque ennemie. Les troufions n'ont droit qu'à dix jours de permission qu'ils passeront dans des camps de repos, sans être autorisés à rentrer chez eux. A la fin de leur service, les conscrits doivent garder le silence, ne rien révéler des réalités de la guerre, ne surtout pas parler des morts. Tout comme les médias russes, ils doivent entretenir la légende d'une armée puissante et saine sur le plan moral. Les populations ne sont pas dupes. Les victoires ont beau être vantées par les actualités, la fin du service est sans cesse reportée et la guerre s'éternise. Si les familles ne savent rien des causes véritables des décès, elles n'en constatent pas moins leur réalité en recevant des cercueils plombés. La création du comité des mères de soldats,  qui exigent d'avoir des nouvelles de leurs enfants, témoigne de l'inquiétude et du mécontentement grandissant de l'opinion publique soviétique. 

Gorbatchev comprend que le pays ne peut remporter la victoire contre une guérilla soutenue par toute la population, ainsi que financée par l'Occident et le monde arabe. Pour le nouveau secrétaire général du PCUS, il faut trouver une issue honorable au conflit. Aussi rencontre-t-il Ronald Reagan à Genève, en novembre 1985. Les négociations placées sous l'égide de l'ONU aboutissent aux premiers rapatriements de régiments soviétiques d'Afghanistan, en juillet 1986. 

Dans le même temps, l'application de la glasnost permet de mettre à jour les silences de l’État et ses erreurs stratégiques. Maltraitances, racisme, viols, brimades, exploitation des jeunes recrues... tous les dysfonctionnements au sein de l'Armée rouge se retrouvent sur la place publique! Dès lors, au sein de la société civile russe, les protestations contre la guerre sourdre de toute part. La scène rock en pleine mutation n'est pas en reste.

 * Victor Tsoï.

L'assouplissement du régime offre un espace de liberté inédit aux groupes de rock soviétiques. Les formations musicales changent alors de nature, passant de l'underground aux plateaux de télé. Un vrai changement est perceptible à partir de l'été 1987 avec une montée en puissance des fanzines. C'est dans ce contexte favorable qu'émerge la bouillonnante scène rock de Leningrad, dont le groupe Kino constitue le fleuron incontesté. (5)

Victor_Tsoi_1986.jpg: Igor Mukhinderivative work: Beaumain, CC BY-SA 3.0
 

Les chansons du groupe, interprétées et écrites par Victor Tsoï, cristallisent le rejet du régime. Le chanteur plaque ses mots sur une new wave teintée d'harmonies crépusculaires. Les paroles, simples et percutantes, correspondent aux aspirations d'une jeunesse en quête d'émancipation dans un État oppressif et déliquescent.  En 1983, le chanteur refuse de partir au front, ce qui lui vaut un internement en hôpital psychiatrique. Il y rencontre sa future femme, ainsi qu'une source d'inspiration pour certaines de ses compositions, à l'instar du titre Groupe sanguin, publié en 1989. Le titre du morceau se réfère au groupe sanguin que les appelés d'Afghanistan inscrivaient sur la manche de leur vareuse en cas de transfusion à pratiquer en urgence.

Mon groupe sanguin sur la manche
Mon matricule sur la manche
Souhaite-moi de la chance au combat
Ne pas rester dans cette herbe (2X)
Souhaite-moi le succès, le succès

Il y a de quoi payer mais je ne veux pas
D'une victoire à n'importe quel prix
Je ne veux mettre le pied sur la poitrine de personne
Je voudrais rester avec toi
Seulement rester avec toi
Mais une grande étoile dans le ciel m'appelle à prendre la route

Victor Tsoï disparaît tragiquement à 28 ans, dans un accident de voiture. Après sa mort, les autres membres du groupe emprunteront des fonds nécessaires à l'enregistrement d'un album posthume à l'association des vétérans d'Afghanistan dont les sociétaires considéraient le chanteur disparu comme un héros, lui qui avait refusé de combattre là-bas. 


 
Conclusion:
Le 14 avril 1988, la signature des accords de Genève entérine le retrait des soldats soviétiques d'Afghanistan, dont les derniers bataillons quittent le pays en février 1989. L'accord de paix signé par les deux superpuissances, en l'absence des moudjahidines, ne prévoit pas de feuille de route. Le gouvernement communiste de Kaboul est abandonné à lui-même dans un pays fragmenté, à l'économie en ruine et à la société dévastée. (6
En 110 mois d'occupation, un million de soldats russes se sont relayés en Afghanistan; quatorze mille d'entre y ont perdu la vie. Côté Afghan, le conflit provoque des blessures innombrables, la mort d'un million deux cent mille personnes et l'exil de 5 millions d'individus vers les camps de réfugiés pakistanais ou iraniens.

Notes:
1. Pour Gromyko, le ministre des affaires étrangères, il s'agit d'une affaire interne à l'Afghanistan. Brejnev l'ignore, lui qui ne se fie plus qu'aux avis d'Andropov, le chef du KGB.
2. L'invasion soviétique entraîne cependant l'arrêt des négociations SALT II sur le désarmement, l'appel au boycott des JO de Moscou en 1980, la condamnation de l'intervention par l'Assemblée générale de l'ONU.
3. En février 1980, au Pakistan, ce conseiller américain à la sécurité nationale s'adressait en ces termes aux moudjahidines:"Cette terre, là-bas, est la vôtre. Vous y retournerez un jour, car votre combat sera victorieux. Vous retrouverez vos maisons et vos mosquées. Votre cause est juste. Dieu est avec vous." (source D)
4. Citons également l'afflux de nombreux volontaires d'ONG se rendant en Afghanistan afin de venir en aide à la population prise sous les bombes et les mines antipersonnel.
5. Kino (cinéma en russe) est formé en 1982 par Victor Tsoï, le chanteur et parolier du groupe. Le garçon est né en 1962 à Leningrad d'une mère enseignante et d'un père ingénieur d'origine coréenne. Au début des années 1980, il gravite dans les milieux artistiques de Leningrad et se met à jouer dans des groupes de rock, un genre musical incarnant la "décadence occidentale" aux yeux des autorités soviétiques. Pour se faire connaître, les groupes doivent alors emprunter le circuit non officiel, en se produisant dans des concerts à domicile (kvartirniki). Pour immortaliser leurs compositions, les artistes procèdent à des enregistrements sauvages sur magnétophones. En parallèle à ses activités musicales, le jeune homme travaille de nuit à la chaufferie Kamtchatka, en plein centre de Leningrad. Au début des années 1980, Tsoï fait la rencontre décisive de Boris Grebenchikov, leader du groupe Aquarium et grande figure du rock alternatif russe. C'est sous son impulsion qu'il forme Kino, dont la renommée grandit rapidement grâce au bouche à oreille. En parallèle à sa carrière de chanteur, Tsoï entame une prometteuse carrière d'acteur dont l'acmé sera l'Aiguille en 1989, une histoire édifiante sur les ravages de la drogue. Le film, réalisé par le Kazakh Rachid Nougmanov, remporte un succès colossal qui contribuera largement à la "kinomania" naissante. 
 En 1988, le groupe se lance dans une série impressionnante de concerts, en URSS comme à l'étranger. Alors qu'il semble aux portes de la gloire, Tsoï meurt dans un accident de voiture, à 28 ans. 
6. En 1992, l'Alliance du Nord du commandant Massoud remplace le régime communiste de Najibullah par un Etat islamique. Dès lors, les chefs de factions moudjahidines engagent une lutte sanglante pour le contrôle du pouvoir. C'est dans ce contexte de terreur que de nombreux Afghans quittent le pays.  En 1996, Massoud est chassé à son tour par les Talibans, un mouvement fondamentaliste islamiste soutenu par le Pakistan. 
 
ICRC76, CC BY-SA 4.0Enfants blessés pris en charge par la Croix Rouge en 1986.
 
Sources:
A. Joël Bastenaire:"Back in the USSR. Une brève histoire du rock et de la contre-culture en Russie.", Le Mot et le Reste, 2012.
B. Filip Noubel: "Viktor Tsoï: l'icône éternelle du rock dissident soviétique." 
C. Eugénie Zvonkine: "Victor Tsoï, le dernier héros soviétique" [Le Monde diplomatique]
D.  "Afghanistan, pays meurtri par la guerre" (2/4) Documentaire diffusé sur Arte.
E. "1979-189: Histoire(s) de la guerre d'Afghanistan" [Affaires sensibles ]

Pour aller plus loin:
Le cinéaste russe, Kirill Serebrennikov, a réalisé en 2018 un film intitulé “Leto” (en français: L'été) qui retrace la vie de Viktor Tsoi et l'enregistrement du premier album de Kino, au début des années 1980.

Le temps où Kaboul chantait.

Le destin tragique du musicien afghan Ahmad Zahir incarne les meurtrissures de son pays.  

De 1933 à 1973, l'Afghanistan connaît quarante années de stabilité politique. sous le règne du roi Zaher Shah. Au fil des ans, le régime s'oriente timidement vers la création d'une monarchie constitutionnelle. En 1964, une nouvelle constitution transforme le régime. La monarchie devient parlementaire et des partis d'opposition, islamiste ou communiste, voient le jour. Pour une décennie, l’Afghanistan devient une démocratie. Le souverain encourage la scolarisation et l’émancipation des femmes, pour lesquelles le port du voile n'est plus obligatoire. En pleine guerre froide, le roi s'emploie à préserver la neutralité du pays et parvient à attirer les investissements des deux blocs. Les infrastructures construites grâce aux fonds soviétiques et américains contribuent alors à désenclaver le pays. 

Au cours des années 1960, Kaboul connaît de profondes mutations et sort de son isolement séculaire. Cinémas, théâtres, restaurants, clubs de jazz sortent de terre. Le pays est désormais accessible, aussi voit-on apparaître de nombreux hippies aux cheveux longs et tenues bariolées. Les touristes occidentaux sont attirés à la fois par le patrimoine (les bouddhas de Bamiyan, Herat) et les substances psychotropes locales. Kaboul est alors une ville cosmopolite de 400 000 habitants, dont la moitié environ sont d'origine pachtoune. On y parle le dari, une variante du persan. Le cœur de la vieille ville est constitué par le bazar s'étendant de part et d'autre du fleuve. Non loin de là se trouve Kharabat, le quartier du vice et de la spiritualité. Les prostituées y côtoient les mystiques soufis. Depuis le XIX° siècle, c'est aussi le quartier des musiciens traditionnels afghans, joueurs de rubâb, de tablas, d'harmonium, de saranda, tous très influencés par la musique indienne. Au nord du fleuve sortent également de terre de nouveaux quartiers abritant les classes moyennes et supérieures, dont les enfants fréquentent l'université, apprivoisent le mode de vie à l’occidental, mais aussi une plus grande liberté de parole. C'est dans ce milieu  que grandit Ahmad Zahir, dont le père fut tour à tour médecin, puis premier ministre du roi Zaher Shah, de 1971 à 1972. Le fils fréquente le lycée Habibia et  voue une véritable passion à la musique, en dépit du mépris dans lequel la société afghane tient les musiciens. Finalement, après avoir vaincu les réticences paternelles, le jeune homme fonde les Amateurs d'Habibia, une formation au sein de laquelle il chante et joue de l'accordéon. Le groupe, qui se produit bientôt sur les ondes de radio Kaboul, trouve son public. 

Ahmad Zahir et ses parents.
 

Zahir se lance en solo et connaît un grand succès. L'artiste pose sa splendide voix de ténor sur des enregistrements à la richesse foisonnante. A New Delhi, alors que son père était ambassadeur d'Afghanistan en Inde, le jeune homme avait découvert les splendeurs des musiques indiennes. De retour au pays, il reprend à son compte ces influences majeures pour mieux en moderniser les harmonies. Multiinstrumentiste, il mêle les tablas à l'harmonium, au piano, à l'accordéon ou à la guitare. Les paroles de ses chansons, où le thème amoureux est omniprésent, mettent en musique les grands poètes classiques persan à l'instar de Rûmi ou Hafez. Une forte charge érotique sature l'atmosphère de la plupart ses titres. Dans Khuda bowad yarat, un homme tente de convaincre son aimée de revenir après une séparation, Baz amadi ay Jan e man en célèbre le retour. "J'étancherai ta soif / En allant te chercher de l'eau / Je te nourrirai / Je me promènerai à tes côtés / Oh Jugi" susurre-t-il sur "Oba derta rawrom". Le chanteur devient l'idole de l'Afghanistan urbaine et des étudiantes de l'université de Kaboul. Lors des concerts donnés dans tout le pays ou dans l'Iran voisine, Zahir arbore mèches et rouflaquettes. Le jeu de scène et la voix de velours de l'artiste achèvent de subjuguer un auditoire sans cesse grandissant. Nous sommes en 1973, le chanteur a 26 ans et rien ne semble pouvoir l'arrêter. 


 C'est alors que le destin de l'Afghanistan bascule, avec le renversement, suivi de l'exil du roi Zaher Shah. Ce dernier n'a pas mesuré le décalage existant entre la capitale et le reste du pays. La haute société de Kaboul évoluait dans sa propre bulle, complètement déconnectée des provinces périphériques du pays, où vivait pourtant 80% de la population. Pauvres et illettrés, les Afghans des campagnes continuaient à observer les traditions ancestrales. La religion était la clef de voûte du système. Les femmes y vivaient séparées des hommes et pouvaient être vendues à leurs futurs maris. Les volontés réformatrices et les changements impulsés par la monarchie n'y suscitaient qu'icompréhension et rejet. Les ruraux n'avaient donc que mépris pour les élites lointaines de Kaboul, qui le leur rendaient bien. Le roi ne s'était rendu dans les zones affectées par une terrible famine qu'après la publication d'un reportage dans un magazine allemand. Profitant du mécontentement grandissant, le voisin soviétique s'immisce dans les affaires internes afghanes. Par le biais de la formation des officiers par l'Armée rouge ou par l'accueil des meilleurs étudiants afghans en URSS, l'idéologie communiste connaît une influence grandissante. Au début des années 1970, l'université de Kaboul se transforme en une véritable poudrière, opposant les factions rivales, islamistes et communistes. Pendant ce temps, dans l'entourage royal, les complots se fomentent dans l'ombre.

Le mardi 17 juillet 1973, alors que le monarque se trouvait en Italie, un coup d'état militaire, ourdi par un groupe d'officiers formés en Union soviétique, confie le pouvoir à Mohammad Daoud Khan, cousin et ancien premier ministre de Zaher Shah. Après 54 ans de royauté, l’Afghanistan devient République. Le coup d'état resserre encore le carcan d'une société déjà très contrôlée. Pour être bien en cour avec le nouveau pouvoir, Ahmad Zahir, dont le père avait servi le roi déchu, se fend de quelques chansons à la gloire du régime. Favorable à un rapprochement avec l'URSS, Daoud nomme dans son gouvernement des membres du parti communiste. Sous leur influence, le mouvement pour les droits des femmes se poursuit, au grand dam des conservateurs. Des révoltes éclatent bientôt dans le nord-est du pays. De son côté, Zahir se met à décocher ses premières flèches en chansons, suscitant l'ire de la présidence.

Le 27 avril 1978, des coups de feu éclatent près du palais présidentiel. Daoud et sa famille sont assassinés. Une dictature communiste, camouflée sous l’appellation de République démocratique, voit alors le jour. Nour Mohammad Taraki, le nouvel homme fort du pays, signe très vite un traité d'amitié avec l'URSS, avant d'imposer une vaste réforme agraire, la nationalisation des grandes entreprises et l'athéisme d’État. En tant qu'idéologie professant l'athéisme, le communisme est inacceptable aux yeux des islamistes. Les mesures nouvelles, appliquées avec brutalité, suscitent de vives révoltes dans les provinces du pays. En réponse, le pouvoir réprime, arrête, purge. Zahir proteste contre ces massacres dans ses chansons. Dans l'une d'entre elle, il joue d'une sonorité de la langue persane pour assimiler Taraki aux ténèbres. Avec Zindagi Akhir Sarayat, le message est encore plus clair: "La liberté, c'est la vie de l'humanité / ça ne vaut pas la peine de vivre comme un esclave. / Combattez pour votre liberté." Le crooner se métamorphose en chanteur contestataire, s'attirant les foudres de la censure. Il incarne désormais la résistance à l'arbitraire. A n'en pas douter, ces prises de position ont dû irriter le nouveau pouvoir. Le 14 juin 1979, le jour de ses trente-trois ans, son corps est retrouvé sans vie au volant de sa voiture. La version officielle évoque un accident, mais très vite des rumeurs avancent que le pouvoir communiste l'aurait fait taire en raison de sa liberté de ton. Sa mort suscite une émotion immense. Le jour des funérailles, les écoles ferment et des milliers de personnes se retrouvent dans les rues à suivre le cercueil.

Le 14 septembre 1979, Taraki est renversé par Hafizullah Amin, son premier ministre. Ce dernier cherche à prendre ses distances avec le grand frère soviétique; option impossible aux yeux de Moscou dans le contexte de la "guerre fraîche". Alors que l'Iran voisin vient de passer sous la coupe des islamistes, l'URSS décide d'intervenir militairement. La guerre, qui met aux prises les soldats de l'Armée rouge aux moudjahidines, plonge le pays dans la violence et le chaos. Le temps où Radio Kaboul diffusait les chansons d'amour d'Ahmad Zahir est bel et bien révolu. Son souvenir est pourtant resté vif dans les mémoires. Sa voix splendide, la sensualité de l'interprétation fascinent les mélomanes, mais horrifient les intégristes. Aussi, lors de leur accession au pouvoir en 1996, les islamistes s'empressent de dynamiter son mausolée à Kaboul. 

Dans son roman "Mille soleils splendides", Khaled Hosseini décrit en ces termes la prise de possession de la capitale afghane par les Talibans en 1996. «Kharabat, le vieux quartier des musiciens, se trouva réduit au silence. Les artistes furent battus et emprisonnés, leurs rubabs, leurs tambouras et leurs harmoniums détruits. Les talibans se rendirent même sur la tombe du chanteur préféré de Tariq, Ahmad Zahir, afin de la cribler de balles. 

- Cela fait près de vingt ans qu'il a disparu, soupira Laila. Mourir une fois n'est donc pas assez pour eux ? » (source C p 277-278) 

Les censeurs intégristes cherchaient ainsi à offenser la mémoire d'un artiste dont la voix risquait selon eux de détourner les musulmans d'Allah. C'était prendre les croyants pour des imbéciles et les mélomanes pour des amnésiques. Lorsque les talibans furent chassés du pouvoir en 2001, la musique reprit ses droits. Le tombeau du chanteur fut remis sur pied par ses admirateurs. Le retour au pouvoir des talibans en 2021 n'y change rien. Les enregistrements de l'artiste jouissent toujours d'une popularité exceptionnelle sur internet. Les Afghans aiment et aimeront Ahmad Zahir.   


Sources:

A. "Ahmad Zahir, quand l'Afghanistan dansait" [Jukebox sur France Culture] 

B.  "Afghanistan, pays meurtri par la guerre" (1/4) Documentaire diffusé sur Arte.

C. Khaled Hosseini: "Mille soleils splendides", 10/18, nouvelle édition 2013.