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dimanche 12 mars 2017

323. Eagles : "Hotel California" (1976)

Tout le monde connaît Hotel California des Eagles, titre paru en 1976, tiré de leur album éponyme dont l’enregistrement avait débuté étonnamment à Miami neuf mois plus tôt.  
De deux choses l’une : soit vous avez entre trente et quarante ans et vous avez grave emballé dans les boums de votre adolescence (avec force stromboscopes et litres de Tang) sur ce slove interminable (plus de six minutes cela laisse le temps d’attaquer les phases conclusives), soit, plus jeune, vous avez entamé un coma dépassé au moment du solo de guitare (tu as donc eu une période punk dans ta vie, car il paraît que cette envolée épique a catalysé à elle toute seule toute l’animosité du mouvement pour les guitar heroe). Le cas échéant, il est possible que vous ayez usé vos dernières capacités psychomotrices à essayer de jouer le morceau sur votre console avec Guitar Hero.

Hotel California outre ces marqueurs  générationnels forts, est aussi un titre un chouïa flippant qui commence cheveux aux vents dans une décapotable pour finir en pur cauchemar, une camisole aux mains de Mildred Ratched[1] en embuscade, prête à mettre à profit votre prochain faux pas pour vous faire passer un sale quart d’heure. En gros, c’est l’histoire d’un gars qui stoppe dans un Hôtel de la côte ouest un soir d’été, baptisé du nom de cet état si permissif des Etats Unis qui vit s’épanouir le Summer of Love, les acid test et les grandes contestations de la jeunesse des années 60 finissantes. Quelques dix ans plus tard, l’hédonisme et la permissivité ont tourné au vinaigre (on sent comme un petit retour du conservatisme anti-hippie sur lequel A. Kaspi[2] aurait vraisemblablement pu écrire des pages intéressantes.  Perdant le contrôle notre aventurier réalise que son Hotel California est un lieu fréquenté par des toxicos-alccolos incapables de s’extraire des lieux. Différentes interprétations métaphoriques circulent sur ce titre interminable qui sent bon le Sunset bad trip et le darkside du rêve californien.


On a dark desert highway, cool wind in my hair
Warm smell of colitas, rising up through the air
Up ahead in the distance, I saw a shimmering light
My head grew heavy and my sight grew dim
I had to stop for the night
There she stood in the doorway;
I heard the mission bell
And I was thinking to myself,
"This could be Heaven or this could be Hell"
Then she lit up a candle and she showed me the way
There were voices down the corridor,
I thought I heard them say...

Welcome to the Hotel California
Such a lovely place (Such a lovely place)
Such a lovely face
Plenty of room at the Hotel California
Any time of year (Any time of year)
You can find it here

Her mind is Tiffany-twisted, she got the Mercedes bends
She got a lot of pretty, pretty boys she calls friends
How they dance in the courtyard, sweet summer sweat.
Some dance to remember, some dance to forget

So I called up the Captain,
"Please bring me my wine"
He said, "We haven't had that spirit here since nineteen sixty nine"
And still those voices are calling from far away,
Wake you up in the middle of the night
Just to hear them say...

Welcome to the Hotel California
Such a lovely place (Such a lovely place)
Such a lovely face
They livin' it up at the Hotel California
What a nice surprise (what a nice surprise)
Bring your alibis

Mirrors on the ceiling,
The pink champagne on ice
And she said "We are all just prisoners here, of our own device"
And in the master's chambers,
They gathered for the feast
They stab it with their steely knives,
But they just can't kill the beast

Last thing I remember, I was
Running for the door
I had to find the passage back
To the place I was before
"Relax, " said the night man,
"We are programmed to receive.
You can check-out any time you like,
But you can never leave! "

Sur une autoroute déserte mal éclairée, le vent frais dans mes cheveux, 
La chaude odeur des joints s'élève dans l'air
Au loin, j’aperçois une lumière scintillante 
Ma tête devient lourde, et ma vue se brouille
Il faut que je m'arrête pour la nuit   
Elle était là, dans l'encadrement  de la porte 
J'entendis la cloche de la Mission 
Et je pensais en moi même, 
"Cela peut être le paradis ou cela peut être l'enfer" 
Puis ayant allumé une chandelle et elle me guida 
J'entendis des voix venir des couloirs qui semblaient me dire ... 


Bienvenue à l'Hôtel California 
Quel agréable endroit (Quel agréable endroit) 
Il y a tellement de chambres à l'Hôtel California 
Que tu en trouveras tout au long de l'année 



Son esprit est corrompu par le luxe elle a eu Mercedes 
Beaucoup de beaux garçons qu'elle appelle ses amis lui tournent autour 
Regardez comme ils dansent dans la cour, douce sueur d'un été
 Certains dansent pour se souvenir, d'autres pour oublier 


Alors j'ai appelé le maître d'hôtel "S'il vous plaît apportez moi mon vin" 
Il me dit, "Personne ne nous en a demandé depuis 1969". 
Et toujours ces voix d'outre tombe
Qui vous éveillent en plein milieu de la nuit 
Juste pour les entendre dire... 

Bienvenue à l'Hôtel California 
Quel agréable endroit (Quel agréable endroit) 
On mène la belle vie à l'Hôtel California 
Quelle jolie surprise,
 Préparez vos alibis

Des miroirs au plafond, du champagne rosé au frais 
Elle dit "Nous ne sommes que les prisonniers de notre propre gré" 
Et dans la chambre des maitres, ils se regroupèrent pour faire la f^te 
Ils la poignardent  de leurs couteaux aiguisés, 
mais ils ne peuvent tout simplement pas  tuer la bête
 
La dernière chose dont je me souvienne est que je tentais de fuir 

Je devais retrouver le passage par où j'étais arrivé
"Relax" dit le veilleur de nuit, 
"nous sommes à ton service" 
"Tu peux régler la chambre quand tu veux, 
mais tu ne pourras jamais partir".




Laissons là ce cauchemar carcéral et hôtelier. Finalement, c’est plutôt un autre aspect de l’histoire du rock auquel je souhaite consacrer ce billet : la relation ambivalente et tumultueuse de cette musique amplifiée et de ses stars avec ces lieux de passage où l’on occupe des chambres pour une ou plusieurs nuits : les hôtels.

Puisque nous partons sur une note un peu sombre, commençons par ces hôtels qui furent la dernière demeure de quelques pointures de la discipline. Vous me direz d’autres ont choisi le Mississippi ce n’est ni plus malin, ni plus confortable…

Au mitan des années soixante, le centre de gravité géographique du monde du rock opère un basculement. Né aux Etats-Unis, une dizaine d’années auparavant, cette musique neuve qui emprunte aux musiques noires et emballe la jeunesse d’Outre Atlantique retraverse l’océan pour gagner l’embouchure de la Mersey. Quatre garçons dans le vent s’en emparent : Liverpool, puis Londres deviennent l’épicentre d’un phénomène culturel inédit qui mêle baby-boom, société de consommation et bouleversements culturels. Les Beatles font école et de nombreuses formations enfièvrent les deux rives de l’Atlantique. Les Stones notamment font du quartier de Soho et de Carnaby Street le cœur battant du Swingging London. C’est là qu’échoue un guitariste incroyable, repéré par Chas Chandler, bassiste de The Animals au café Wha ? de New York en 1966. Jimi Hendrix fait de la capitale anglaise sa ville d’adoption. Il déambule dans ses quartiers branchés, y donne des concerts d’anthologie où il maltraite sa guitare bien avant de l’enflammer à l’été 1967 sur la scène de Monterey. 
Plaque dans le quartier de Mayfair
Il revient à Londres quelques temps après ce moment historique. Il délaisse alors Soho pour le quartier bien plus huppé de Mayfair. A l’été 69, reparti aux Etats-Unis il électrise le public de Woodstock en donnant une version distordue de l’hymne américain pour mieux évoquer les bombes que l’Oncle Sam largue sur les villages vietnamiens. L’été suivant Hendrix, attendu au festival de l’ile de Wight, quitte son studio flambant neuf d’Electric Ladyland et traverse une nouvelle l’Océan en direction de l’Europe. À Wight succède le festival de Fehmarn puis c’est le retour à Londres. Installé au rez de chaussée de l’hotel Samarkand à Notting Hill, le corps de Jimi Hendrix y est retrouvé inanimé dans son lit où il a vomi par Monika Dannemann en cette fin de matinée du 18 septembre.  Il a beaucoup bu la veille et ingéré des barbituriques en quantité. Il décède l’année de ses 27 ans.


Janis Joplin devant le Chelsea Hotel 
D’autres chambres d’hôtel font office de chambres mortuaires après le triste épisode de l’Hôtel Samarkand. Des stars y décèdent, leur sang méchamment chargé de produits toxiques. Après Hendrix, une autre figure de proue des seventies s’éteint dans un hôtel : c’est Janis Joplin. Nous sommes presque à l’automne 1970. En ce mois de septembre, Janis travaille à Los Angeles à l’enregistrement d’un nouvel album Pearl, avec le producteur P. Rotschild. Après avoir carburé sévèrement à toutes sortes de substances, elle entre dans une nouvelle période de sa vie, plus apaisée : nouveau groupe, nouvel album, nouvel amant. Dans la cité des Anges, elle loge non loin d’Hollywwod Boulevard dans la chambre 105 d’un hôtel avec piscine, le Landmark, que certains de ses confrères tels Leonard Cohen ou Jim Morrison fréquentent à l’occasion (bon, ok, le terme confrère est peut-être abusif). Le 18 septembre, Hendrix s’éteint, Joplin retombe dans l’héroïne.

Elle en consomme au soir du 3 octobre 1970 et quand son manager ne la voit pas pointer son minois le lendemain pour enregistrer Buried Alive with the blues  il entreprend de se procurer de quoi entrer dans la chambre 105 du Landmark. La blanche a eu raison de la reine du blues : Joplin git sur le sol, morte depuis plusieurs heures d’une overdose d’héroïne très pure. Ses cendres iront elles aussi dans le grand bleu, dispersées dans le Pacifique. Janis Joplin est décédée dans une chambre d’hotel californien le 4 octobre 1970 à 1h30 du matin. Pearl sera donc un album posthume.




Depuis Pamela Des Barres, on sait que l’univers du rock est fait de guitar heroes et de comètes qui chantent le blues avec la voix de celles qui viennent de descendre un litre de whisky frelaté, mais aussi de groupies qui suivent leurs idoles comme leurs ombres dans les recoins les plus reculés de leur intimité. Nancy Spungen, native de Philadelphie, est l’une d’entre elles. Elle a exploré les hauts lieux de la scène punk new yorkaise  – le Max’s Kansas City et le CBGB – avant de tomber dans l’héroïne et de croiser la route du bassiste des Sex Pistols, Sid Vicious. Elle arrive à Londres dans les bagages du guitariste des New York Dolls, Johnny Thunders. Le manager des deux formations n’est qu’une seule et même personne : Monsieur Vivienne Westwood aka M. Mac Laren, qui tient avec sa belle la boutique Sex sur King’s Road. La rencontre entre la New Yorkaise d’adoption et le successeur de Glen Matlock dans la formation la plus scandaleuse d’Angleterre en 1977 bénéficie donc du parrainage de bonnes fées. 

Les deux tourtereaux entament de ce pas une liaison quelque peu tumultueuse, tandis que la carrière des Pistols débouche à force de scandales sur une tournée Outre-Atlantique. Ce sera un one shot ; elle se termine par l’implosion du groupe  à San Francisco au mois de janvier de l’année suivante. Vicious rejoint son amoureuse à New York ; la dégringolade artistique et personnelle épouse l’allure du cheval lancé au galop. Octobre 78, après une soirée au Max’s, le couple regagne la chambre n°100 du célèbre Chelsea Hotel. Les voisins partagent sa nuit agitée, moins des suites de leurs ébats amoureux que de la consommation outrancière de substances dont on déconseille généralement l’usage simultané. Le 12 octobre au matin, le bassiste des Pistols appelle le standard de l’hôtel car sa girlfriend est blessée. Les policiers découvrent en arrivant sur les lieux, Nancy Spungen, 20 ans à peine, baignant dans son sang, sur le sol de la salle de bain un couteau planté dans le ventre. La blessure est mortelle. Vicious qui échappe à la prison meurt à son tour d’une overdose d’héroïne trois mois plus tard. No Future.




Du coup la balade cauchemardesque des Eagles à grand renfort de solo de guitare interminable fait figure de passagietta.


Fort heureusement, les hôtels sont aussi des agoras artistiques, des lieux qui stimulent la créativité des artistes. Le Chelsea Hotel n’a qu’exceptionnellement servi d’écrin aux dernières heures des stars plus ou moins improbables du rock. L’hôtel de Stanley Bard a accueilli à partir du milieu des années 50 un nombre incalculable d’artistes issus d’univers différents : des écrivains et poètes de la Beat Generation (Kerouac, Burroughs), des intellectuels français (Sartre et de Beauvoir), des écrivains désespérés (Miller), des photographes (Mapplethorpe) et des pygmalions (Warhol) y ont accompagné leurs muses (Patti Smith, Nico, Edie Sedgwick). 

Mapplethorpe et Smith
Celles et ceux qui y séjournent transforment l’hôtel en un véritable incubateur à l’instar de Patti Smith qui serait cette poétesse et chanteuse new-yorkaise qui a joué un rôle essentiel en créant le lien entre le folk-blues littéraire incarné par Dylan dans les années 60 et le punk rock naissant à la violence héritée du Velvet Underground et des Stooges d’Iggy Pop[3]. Leonard Cohen y a écrit Chelsea Hotel#2, chanson dans laquelle il relate sa liaison avec une des habituées des lieux qui termina sa courte existence dans une chambre située à l’autre bout du pays : Janis Joplin[4]. Lennon, Iggy Pop, Hendrix, Alice Cooper, Jerry Garcia ou encore Bob Dylan, déjà mentionné, y ont séjourné. Cela valait bien une chanson de Joni Mitchell[5] en l’honneur de cette bâtisse  de briques rouges aux balcons de fer forgé. Ce même Chelsea hôtel qui donna son nom à la descendance d’un couple présidentiel américain, dit-on.



East Coast/West Coast. Troquons l’esprit bohême de la grande pomme pour le glamour du Château Marmon, somptueux palace[6] situé sur le mythique Sunset Boulevard de West Hollywood. On tient là  un lieu tout aussi exceptionnel par le nombre de célébrités issues des machines à rêves de l’ouest américain qui y ont séjourné. 

Certaines y ont malheureusement effectué leur tout dernier voyage tel John Belushi l’un des Blues Brothers qui y est décédé d’une overdose le 5 mars 1982 à l’âge de 33 ans. D’autres y ont fait de simples et presque  innocentes cabrioles tel Jim Morrison descendant du toit vers sa chambre via les gouttières, ou John Bonham de Led Zeppelin entré à moto dans le hall de l’hôtel. Plus trash, l’histoire du lieu est aussi rythmée par les frasques de quelques stars en pleine crise d’adolescence : un Billy Idol nu comme un vers a détruit sa chambre sans se départir de son ineffaçable moue ; Britney Spears, le crâne rasé et en pleine dépression, a fait de grosses bêtises avec la nourriture du restaurant au point de s’en faire virer. La veuve Cobain y a entamé un karaté avec la fille Geldof (Peaches, décédée depuis) suite à un désaccord indépassable sur la marque et la quantité des pilules à avaler que la jeune fille lui proposait. Même si chanter n’est pas sa principale occupation, on dit que Scarlett Johansson a tenté quelques échauffements vocaux avec Benicio del Toro vite fait  dans un ascenseur. Le glamour, le gossip … ainsi va la vie à Los Angeles.

Mais l’hôtel est aussi, à sa façon, un lieu propice à la création, avec peut-être moins de profusion que le Chelsea, son pendant new yorkais. La notice Wikipedia de l’hôtel indique qu’A. Kiedis des Red Hot y a enregistré les voix de By The way ; on ne demande qu’à la croire. Autre moue, autre star glamour, Lana Del Rey a fait du château Marmont son arrière cour. La chanteuse y a donné un concert au bord de la piscine de l’hotel (poolside donc) pour la sortie de Born to Die. Elle filme souvent les lieux pour les besoins de ses vidéos-clips. Le succès aidant, la diva a préféré investir un autre lieu mythique du coin, le Laurel Canyon, qui a hébergé bon nombre de star du rock des années 60-70 et qui s’avère beaucoup plus paisible.
Jarvis Cocker et Chilly Gonzales à l'Hotel (@theobserver)
Enfin, on sait désormais que le nouvel album de l’inégalable Jarvis Cocker, chanteur de Pulp,  a été composé au piano en collaboration avec Chilly Gonzales à l’Hotel situé au 8221 du Sunset Boulevard[7]. Il est d’ailleurs intitulé Room 29. Désespéré du Brexit, le chanteur,  qui réside d’ordinaire à Paris, a mis les bouts pour la Californie en attendant les résultats des élections présidentielles françaises dont il craint l’issue. Pour cette aventure distincte de celle qu’il mène avec ses camarades de Sheffield, il a davantage puisé pour son inspiration dans l’histoire du lieu ; à l’actualité ô combien déprimante du vieux continent, il a préféré les fantômes de Jean Harlow ou de la fille de Mark Twain pour inspirer ses compositions. L’album dernier rejeton du célèbre hôtel est attendu pour le 17 mars. L’article ne dit pas si, dans son album, J. Cocker, évoque  la possibilité que l’Hotel California des Eagles et celui de la Room 29, le Château Marmont, ne soient qu’un seul et même lieu.




Pistes bibliographiques :

ASSAYAS, M., (dir), Le nouveau dictionnaire du rock, Paris, Robert Laffont, 2014, tome 1 et 2
BROSSAT, P., Places I remember, Marseille, le Mot et le reste, 2013
SMITH, P., Just Kids, Paris, Denoël, 2010




[1] Pour les plus jeunes, Dame Mildred est la très sympathique infirmière du Vol au dessus d’un nid de coucou de M. Forman, adapté Ken Kesey.
[2] Depuis mes années de licence, je suis poursuivie par le souvenir des pages de cet historien sur le mouvement hippie et ses suites dans 1968, L’année des constestations, Edition complexe, 1988
[3] ASSAYAS, M., (dir), Le nouveau dictionnaire du rock, Paris, Robert Laffont, 2014, p. 2558
[4] Lana del Rey dont nous allons parler plus loin a enregistré une reprise de ce titre
[5] Joni Mitchell, Chelsea Morning
[6] Le lieu est aussi classé monument historique.
[7] BROMWICH, K., J. Cocker : People fall in love with an illusion, something that’s never existed ,  The Observer, 12 mars 2017 https://www.theguardian.com/music/2017/mar/12/room-29-jarvis-cocker-people-fall-in-love-illusion-chateau-marmont-chilly-gonzales

dimanche 5 mars 2017

322. Jean-Louis Murat: "Chacun vendrait des grives" (2014)

Pendant une grande partie du XIXème siècle, les populations rurales trouvent les ressources complémentaires (pluriactivité, migrations saisonnières) leur permettant de se maintenir au "pays". Les difficultés économiques ou/et l'attrait des "lumières de la ville" incitent toutefois de plus en plus de ruraux à quitter les campagnes surpeuplées. Cette émigration rurale prend une ampleur inédite à la veille de la grande guerre. Par son intensité et sa durée, ce grand mouvement de désertion des campagnes est baptisé du terme biblique « d' exode rural ». (1) 

Le village de Courbefy, dans le sud de la Haute-Vienne.


* Artisanat et migrations saisonnières comme réponse (temporaire) à la misère.
De 1815 à 1870, la paysannerie représente le groupe le plus nombreux de la population française. La France connaît alors une expansion démographique notable puisque sa population passe de 23,4 millions d'habitants en 1815 à 30,5 M en 1866. (2)
Cet accroissement de la population s'explique avant tout par une forte natalité. Dans les exploitations de type familial alors dominantes, une progéniture nombreuse permet souvent de se passer d'une main d’œuvre salariée au moment des récoltes et donc de réduire les charges d'exploitation. Dans le même temps, le taux de mortalité diminue plus vite dans les campagnes que dans les villes ce qui s'expliquerait par l'atténuation des crises de subsistance et l'amélioration de la nourriture quotidienne. Cette vitalité démographique  de la paysannerie aboutit à un surpeuplement de la plupart des régions rurales dont témoigne - entre autres indices - la persistance d'une mendicité importante. Les familles paysannes essaient d'y faire face tant bien que mal par la recherche d'activités de complément. C'est donc la faiblesse des ressources agricoles qui oblige le paysan à se faire aussi artisan ou ouvrier. Les spécialités changent au gré de la concurrence industrielle et de l'évolution technique de l'agriculture. > Les tisserands se raréfient après 1840, alors que forgerons et bourreliers se multiplient en raison de l'essor de la traction animale. 
La ville fournit d'ailleurs du travail aux ruraux. Par l'intermédiaire d'entrepreneurs locaux, les marchands-fabricants citadins distribuent l'ouvrage à une main d’œuvre rurale bon marché et malléable. Le travail à domicile, payé "à façon", prend des formes très diverses. On travaille la laine dans les villages champenois, la dentelle en Haute-Loire, le bois dans les Alpes et les Vosges, la coutellerie dans le Puy-de-Dôme, les pièces d'horlogerie dans le Jura... (3)
Les conditions techniques nouvelles incitent cependant les industriels à créer des ateliers, mieux adaptés au développement de la mécanisation. Les usines implantées en milieu rural recrutent une main d’œuvre géographique proche qui ne rompt donc pas ses attaches avec l'exploitation familiale.


Certaines régions isolées et montagneuses, au tissu urbain lâche, n'offrent guère de possibilités d'emploi. La main d’œuvre en surnombre doit alors se déplacer pour trouver du travail. Tirant profit du caractère saisonnier des activités agricoles, de nombreux paysans partent au cours de la morte-saison. Grâce à ces migrations, les zones pauvres reçoivent le numéraire qui leur fait cruellement défaut. Avec l'argent gagné, les migrants de la Creuse, de la Haute-Vienne, du Cantal, de la Haute-Loire et du Puy-de-Dôme peuvent parfois acquérir le lopin de terre convoité.
Les migrations agricoles sont les plus importantes. De nombreux paysans descendent de leurs montagnes pour se faire vendangeurs dans les vignobles du Beaujolais ou du Languedoc, d'autres sont embauchés comme moissonneurs en Beauce. 
L'essor du bâtiment dans les grandes villes après 1840 permet aux maçons de la Creuse de se faire embaucher sur les chantiers parisiens ou lyonnais.
L'objectif premier de tous ces migrants est le retour au pays. Il s'agit donc bien alors avant tout de migrations saisonnières ou temporaires, mais encore rarement définitives (entre 1830 et 1850: 40 à 50 000 personnes par an quittent les campagnes).

 * Partir un jour sans retour.
La pluriactivité et les migrations saisonnières ne peuvent empêcher la pauvreté de sévir en de nombreuses régions. Une mauvaise récolte, l'aggravation du chômage (comme entre 1848 et 1852) plongent des populations entières dans la misère. Les bandes de mendiants et  vagabonds grossissent, tandis que des explosions de colère prennent pour cible les usurpateurs de communaux. (4) Dans les régions riches, la modernisation de l'outillage agricole réduit de nombreux journaliers au chômage lors des moissons. Dans le domaine artisanal ou proto-industriel, les innovations technologiques (avec l'apparition des métiers à filer mécaniques) réduisent au chômage des milliers de ruraux, en particulier les fileuses de laine, lin et coton en Normandie.
Ces crises sociales mettent en branle le monde de la misère.
D'autres facteurs incitatifs accélèrent les départs. L'amélioration des communications grâce au renforcement du réseau routier facilite les migrations définitives comme temporaires. Dans ces conditions, les relations avec les villes s'intensifient. Partir définitivement devient plus aisé et moins aventureux.  
D'autant plus que l'essor urbain, accéléré par le développement des activités industrielles et commerciales, procurent aux ruraux des emplois, a fortiori plus stables et mieux payés que ceux des campagnes. Dans le bâtiment, par exemple, les salaires proposés vers 1850 s'avèrent bien supérieurs à ceux auxquels peut prétendre un journalier agricole.
Enfin, l'attrait des centres urbains ne doit pas être négligé. S'installer en ville est aussi un moyen d'échapper à l'emprise familiale pesante du village. Aussi, comme le note Annie Moulin (cf: sources), "le phénomène de l'émigration définitive est en fait l'addition de comportements individuels. Souvent un concours de circonstances détermine les comportements. Il est le résultat d'un arbitrage entre ce qu'on laisse au village et ce que l'on espère de la ville."
Concrètement, cela signifie que dans les zones de montagnes surpeuplées et concernées de longue date par les migrations saisonnières (Massif Central, Alpes, Pyrénées), de nombreux ruraux privés de moyens de subsistance fuient leur terroir. Beaucoup d'entre eux finissent par ne plus rentrer au pays pour se fixer là où le travail est disponible. Les vallées alpines sont ainsi désertées au profit de Lyon ou Marseille. De nombreux maçons creusois ou brocanteurs, chaudronniers, porteurs d'eau auvergnats s'installent dans la capitale. 
Au cours du Second Empire, les migrations définitives s'accentuent. Ceux qui partent sont alors surtout des hommes jeunes, célibataires. Parmi les paysans, ce sont en premier lieu les journaliers sans terre qui partent. C'est avant tout l'indigent qui émigre, tandis que le paysan qui a quelques moyens parvient à s'adapter. 
Ces départs décongestionnent les régions rurales surpeuplées dont les densités n'augmentent plus, mais on est encore loin d'une désertification.  se débarrassent de leur trop-plein démographique. "A ce stade, l'émigration ne remet pas en cause la cohérence de la paysannerie. En relâchant la pression démographique, elle permet plutôt l'épanouissement de la société paysanne." Dans ce "château d'hommes" qu'est le Massif Central, l'émigration rurale est perçue comme un mal nécessaire, voire une bénédiction. 



Carte extraite de  G. Duby et A. Wallon: "Histoire de la France rurale. Tome 3 - de 1789 à 1914", Le Seuil. Les régions déshérités (Massif central, Bretagne, Alpes, Bretagne) envoient vers les riches régions agricoles (Bassin parisien) ou les villes leurs jeunes gens en surnombre. 
 
* L'ébranlement 1880-1914.
Après une période faste (5), le monde agricole est affecté par de graves difficultés au cours des deux dernières décennies du XIXè siècle. (6) Or, cette dépression agricole coïncide avec un déclin de la vitalité démographique. 
Dans certaines régions, les pratiques malthusiennes se développent. Dans un désir d'ascension sociale, beaucoup de parents réduisent leur nombre d'enfants. Le renchérissement de la terre dans la seconde moitié du XIX e siècle, incite également les propriétaires à préserver leur bien de trop nombreux partages. Cette restriction volontaire des naissances atteste de la pénétration de nouvelles mœurs dans les campagnes. A la différence de la période précédente, les conséquences démographiques de l'émigration vers les villes ne sont donc plus compensés par le dynamisme démographique des campagnes. Or, les départs vers les villes s'accélèrent (85 000 à 100 000 par an de 1881 à 1891, parfois plus de 1891 à 1913). Comme lors de la période précédente, ceux qui partent sont surtout des actifs non agricoles: artisans, journaliers et ouvriers à domicile. En effet, la grande dépression (1873-1896) provoque l'arrêt du travail à domicile, des usines textiles et métallurgiques dispersées dans les vallées. Quantité de revenus d'appoint disparaissent alors. Aussi, les campagnes qui disposaient jusque là d'un éventail de professions très large, se spécialisent dans les activités agricoles. La tendance est encore accentué par le départ des bourgeois de village dont le mode vie rentier est remis en cause par les transformations économiques. (3) L'émigration féminine prend également davantage d'ampleur. De nombreuses servantes de fermes abandonnent alors les travaux agricoles pour se faire lingères, couturières ou domestiques auprès des familles bourgeoises.  Dans le même temps, les migrations temporaires déclinent. Les migrants se fixent en ville, bientôt rejoints par femmes et enfants. Dans certaines zones d'émigration importantes, le déclin démographique s'amorce déjà. Ainsi, faute de bras, la Creuse ne peut plus alimenter le marché du travail de la maçonnerie.
Certains contemporains parlent volontiers de dépopulation, ce qui est excessif. La situation de la Creuse est encore tout à fait exceptionnel.

Evolution de la population rurale en France entre 1811 et 1911 [d'après G. Duby et A. Wallon: "Histoire de la France rurale. Tome 3 - de 1789 à 1914", p373 ]
Régulièrement animés par les foires et les marchés, les villages demeurent vivants. Des commerces tels que le café, l'épicerie, le bureau de tabac, continuent d'y assurer l'animation. Les artisans y sont, certes, moins nombreux, mais néanmoins présents. Des fonctionnaires s'y implantent à l'instar du receveur des postes ou de l'instituteur. En outre, à partir de la fin des années 1870, la jeune IIIème République dote les campagnes d'infrastructures nouvelles. La France des villages, desservie par un maillage serré de routes et de voies de chemins de fer, se couvre alors d'un blanc manteau de mairies-écoles... au grand dam de certains. Les pourfendeurs de l'école républicaine considèrent que les progrès de l'instruction aggravent l’hémorragie démographique des campagnes. (7) Pour Félix Pécaut - le fondateur de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses - les maîtres contribuent au contraire à entretenir l'amour du pays et de la terre. D'ailleurs, "supposons l'école supprimée. Est-ce que les chemins de fer, la facilité, la rapidité, le bon marché des déplacements, ne continueront pas à solliciter les paysans d'aller rejoindre leurs pays [personnes originaires du même village] qui, déjà établis à la ville, servent d'appeaux? Est-ce que l'industrie n'est pas née, multipliant les usines, avec leurs salaires, calculés pour appeler un peuple d'ouvriers?" [Félix Pécaut, Quinze ans d'éducations. Pensées pour une République laïque, 1902]
Bref, à la veille de la grande guerre, les campagnes apparaissent comme un monde relativement stable. En dépit des départs, les agriculteurs restent nombreux et la France se suffit alors en produits agricoles. 



Migrations internes, 1881 à 1911: taux obtenus en divisant le solde migratoire total par la population de 1881. [d'après G. Duby et A. Wallon: "Histoire de la France rurale. Tome 3 - de 1789 à 1914",  p371] via Tourangelle Au cours de cette période, quelques grands pôles répulsifs se distinguent. Dans le sud et le centre du Massif Central, "l'évaporation humaine" est patente depuis la première moitié du XIXe siècle. C'est encore le cas de la Haute Provence dont les populations partent s'installer en basse Provence. La prolifique Bretagne se déleste pour sa part de ses enfants au profit des riches régions voisines.


* La grande guerre.
Après la grande guerre, si l'urbanisation progresse, la France n'en reste pas moins un pays encore majoritairement rural. Le monde des campagnes sort de la guerre dans une situation contrastée. Pratiquement la moitié des combattants français étaient des paysans (entre 3,4 et 3,7 millions de mobilisés sur 7,9 millions au total). Aussi, les pertes paysannes sont-elles considérables avec entre 500 000 et 700 000 morts ou disparus. C'est une ponction énorme pour la population active agricole (entre 16 et 22%). Certains villages perdent alors près du quart de leur population! Ces décès se conjuguent à la baisse de natalité au cours du conflit, accélérant le vieillissement et le dépeuplement de certaines régions rurales

Au fond, la grande guerre joue le rôle "d'accélérateur du déclin". Comme le note Nicolas Beaupré, "bien plus qu'elle n'aurait profité au secteur agricole, la guerre a plutôt contribué à briser un fragile équilibre par lequel la France devait se suffire à elle-même, comme la ferme nourrissait le paysan. Cet équilibre vacille aussi dans les mentalités. La ferme et le village ne représentent plus nécessairement le seul horizon des ruraux. Si la guerre a, un temps, ralenti l'exode rural, elle a, en même temps, contribué - comme auparavant le service militaire - à faire encore mieux connaître à des millions de paysans le monde des villes, ses mœurs et surtout, d'autres régions que leur terre d'origine L'exode rural reprend après guerre à un rythme croissant." 
Dans les années 1920, la population rurale diminue en moyenne de plus de 100 000 personnes par an. (7)  L'ampleur des départs s'apparente désormais à un véritable exode rural.  Dans les régions pauvres, le dépeuplement atteint une ampleur considérable. Il s'agit également d'un exode agricole dont les conséquences paysagères sont désormais visibles. (8) Les bois et les friches remplacent l'espace cultivé; des hameaux  désertés tombent en ruine. Ce phénomène de déprise est nettement perçu par les contemporains comme le prouve un article de Gabriel de la Rochefoucauld publié dans la Revue des Deux Mondes, en 1929. "Un jour, un causeur avisé me disait:'dans la Nièvre, nous ne voyons plus aux champs que des barbes grises'. Hélas, cette observation peut être faite (...) dans presque tous les départements.  Il est exact que la jeunesse se désintéresse de la terre." [cf: Pierre Cornu: "la forteresse du vide"]
 En 1931, pour la première fois, la population urbaine (51,2%) dépasse celle vivant à la campagne. La baisse relative de la population rurale est toutefois ralentie par la crise économique qui atteint les campagnes dès 1927, puis surtout par la Seconde Guerre Mondiale (la population rurale représente 47,6% de la population en 1936 et encore 46,8% en 1946).


* "la fin du village" (10)
Le retour des prisonniers de guerre s'accompagne d'un renouveau de l'exode rural. De nombreux jeunes ruraux décident également de chercher du travail en ville et d'y vivre, de profiter de loisirs inexistants dans le monde rural. Les bras en viennent à manquer alors même que l'agriculture française doit nourrir une population toujours soumise au rationnement alimentaire. Pour pallier le manque de bras, on doit faire appel à une main d’œuvre étrangère, principalement italienne mais aussi espagnole ou polonaise.
L'adoption du plan Monnet, combiné à l'aide américaine du plan Marshall, accélère la mécanisation de l'agriculture française qui connaît alors des bouleversements d'une ampleur inédite. A partir des années 1950, la concentration des exploitations associée aux très importants gains de productivité (9) engendrent une forte croissance agricole. Ces transformations s'accompagnent d'une forte diminution de la population agricole et donc de la population rurale. Au cours des années 1950-1960, l'exode rural reprend des proportions impressionnantes avec parfois plus de 100 000 départs définitifs/an. Entre 1954 et 1962, le nombre d'actifs agricoles passe de 3,5 à 2,6 millions, soit une diminution de plus de 3,5% par an!
Les conséquences de ces départs massifs varient selon les régions. Là où l'exode rural est déjà un phénomène ancien - Limousin, Alpes du Sud, Landes - certains villages connaissent la dépopulation et l'abandon. L'existence même de certaines communes est mise en cause. Afin d'assurer le maintien des équipements collectifs, la question du regroupement communal se pose. Dès le début des années 1960, de nombreuses écoles rurales sont supprimées chaque année, tandis que l'épiscopat se résigne à laisser les plus petites paroisses sans pasteur.

Selon l'INSEE, l'exode rural s'achève vers 1975. Depuis cette date, le solde migratoire ville/campagne s'est stabilisé et parfois même inversé au profit des campagnes en périphérie des principales aires urbaines (Perche, arrière-pays niçois, Vercors) ou dans celles permettant l'émergence d'activités résidentielles et touristiques (Périgord, Cévennes...). (11) Ce sont désormais des citadins en quête de meilleures conditions de vie qui s'installent à la campagne, tout en conservant leur mode de vie citadinL'influence urbaine - qui a toujours existé - se renforce, ne serait-ce que par ce que le travail (autre qu'agricole), les services se concentrent toujours plus dans les villes. Vitrine du monde agricole à destination des citadins, le salon de l'agriculture témoigne de l'intrication des liens ville/campagne. Il est dès lors assez périlleux de parler d'un mode de vie spécifiquement rural
Les anciennes collectivités villageoises, qui rassemblaient en un même espace géographique lieu d'habitation, de travail, de loisir ont disparu, même si les relations de proximité y restent souvent solides. D'aucuns déplorent cet état de fait sur l'air du "c'était mieux avant". Mais  pourquoi les zones rurales seraient-elles moins affectées que le reste de la société française par l'essor de l'indivualisme, du consumérisme...?

Avec le titre "chacun vendrait des grives", Jean-Louis Murat décrit la "fin du village" (12), dont la population se réduit comme peau de chagrin (passant de " 3900 habitants" à "114 habitants en comptant les enfants"). La disparition des habitants s'y accompagne de profondes transformations sociétales et paysagères. ["C'est la fin du village par la ville à la campagne horizon à présent l'arrière rejoint l'avant"/ "Encombré de bois confondant le haut et le bas / Couverts du même tapis oh quelle vie"]




Notes:
1. L'expression est inventée par un socialiste belge, Emile Vandervelde, en 1899.
2. Même si les données statistiques manque de fiabilité jusqu'au recensement de 1846, des évaluations crédibles permettent d'avancer ces chiffres.
3. Vers 1840,  500 000 ruraux travailleraient pour l'industrie et le commerce urbains.
4. Le code forestier de 1827 ou le partage des communaux contribuent ainsi à la détérioration des conditions de vie des ruraux les plus pauvres.  
5. Sous le Second Empire, l'agriculture française se développe fortement. La pénurie de main d'oeuvre liée aux premiers départs tire les salaires à la hausse. L'accroissement de la demande fait monter les prix de la production. L'adoption de techniques nouvelles, avec l'apparition de nouvelles machines agricoles (faucheuses, moissonneuses, batteuses) contribuent à l'essor fulgurant de la production agricole globale. L'adoption du libre-échange stimule en outre les exportations.   
6. La crise, de dimension européenne, se caractérise par une phase de contraction des prix. Le mouvement récessif s'amorce au cours des années 1870 pour se terminer vers 1895. Ce reflux est essentiellement lié à la mondialisation des échanges, renforcée par l'amélioration des transports maritimes. La dépression est aggravée par une série de crises spécifiques, plus ou moins localisées (le phylloxéra ravage les vignobles français, ruine de sériciculture...). L'accumulation des difficultés sur un court laps de temps entraîne une chute – au mieux une stagnation - de la production.
7. Les jeunes ruraux les plus prometteurs sont envoyés au séminaire ou à l'école normale.  
8. Entre 1892 et 1929, le nombre d'exploitations diminue d'environ 30%, en particulier parmi les plus petites. Les structures agraires se transforment. La grande majorité des exploitations sont cultivées en faire-valoir direct dans un cadre familial. Le fermage s'impose largement au détriment du métayage, désormais marginal. Les trois quarts des exploitants sont propriétaires.
9. Machines, semences hybrides augmentent les rendements, la génétique impulsée par l'INRA s'invite à la ferme.
10. En 1967, Louis Mendras publie "La fin des paysans". Il y prédit la disparition de la civilisation paysanne, la disparition de "l'état de paysan" et l'émergence du "métier d'agriculteur".   
11. Cette embellie démographique ne touche toutefois pas les zones à fortes contraintes (enclavement, relief, atonie économique...) "en voie de désertification". 
12. Les paroles font écho au livre que le sociologue  Jean-Pierre Le Goff consacre à la disparition et au délitement du village de Cadenet, dans le Lubéron. [lecture tout à fait dispensable]

 


 
"Chacun vendrait des grives" Jean-Louis Murat (2014)
Chacun vendrait des grives des lièvres et de la myrrhe 3900 habitants
Chacun vendrait des grives des lièvres et de la myrrhe 3900 habitants en comptant les enfants 5000 têtes de bétail à la ville à la campagne le tout à bas prix oh quelle vie
Encombré de bois confondant le haut et le bas Couverts du même tapis oh quelle vie

Hé berger de village Hé paroissien de montagne Où finit le hameau tout là-haut C'est la fin du village par la ville à la campagne horizon à présent l'arrière rejoint l'avant 

Tourné vers l'armoire pour y rencontrer le miroir Dans son collier de laiton que ce monde est con C'est la fin du village par la ville à la campagne horizon à présent l'arrière rejoint l'avant

Chacun vendrait des grives des lièvres et de la myrrhe 114 habitants en comptant les enfants C'est la fin du village par la ville à la campagne horizon à présent l'arrière rejoint l'avant Quel étui de moi vient rouler dans cette nuit quel bleu noir bleu noir à l'infini 

Sources:
- G. Duby et A. Wallon: "Histoire de la France rurale. Tome 3 - de 1789 à 1914", éditions du Seuil, 1992. 
- Sylvie Aprile: "La Révolution inachevée (1815-1870)", Belin, 2014.
- Nicolas Beaupré: "Les  grandes guerres (1914-1945), Belin, 2014.
-  Arnaud-Dominique Houte:"La France sous la IIIe République. La République à l'épreuve, 1870-1914", la Documentation photographique, 2014.
- Annie Moulin:"Les paysans dans la société française.", Le Seuil.
- Démographie du Massif Central.
- Insee: deux siècle de démographie auvergnate
- Un exemple de désertification rurale: Montboudif.
- Geoconfluences: "Rural (mutation des territoires ruraux)."