vendredi 9 janvier 2026

Rocksteady (1966-1968) : avènement d'une soul jamaïcaine sur l'île au trésor.

Dans les épisodes précédents, nous avons mis en évidence le rôle fondamental des sound systems comme vecteur de diffusion de la musique en Jamaïque, puis nous nous sommes intéressés à l'apparition du ska, alors que l'île caribéenne accédait enfin à l'indépendance. Or, très vite, la désillusion l'emporte. Une grande partie de la population use d'expédients pour survivre, alors que le marasme économique et les difficultés sociales s'aggravent. Ce contexte morose a aussi des répercussions musicales. Le ska, dont le rythme frénétique collait si bien aux espoirs soulevés par l'acquisition de la souveraineté, est remplacé, au mitan des années 1960, par un nouveau genre : le rocksteady. (1)    



A la fin des années 1950, la société jamaïcaine connaît de profondes mutations économiques, sociales et politiques. L'essor démographique et la misère des campagnes incitent des milliers de ruraux à s'installer dans les espaces urbains accessibles à leurs maigres revenus: les ghettos de Kingston ou, pour les immigrés, ceux des grandes métropoles britanniques et américaines. Dans ces quartiers sordides, le salut passe souvent, pour les nouveaux venus, par l'économie informelle.

La Jamaïque se situe non loin des côtes états-uniennes, mais aussi cubaines, ce qui n'a rien d'anodin en ces temps de guerre froide. Le premier ministre, Alexander Bustamante, chef du Jamaican Labour Party, conservateur, entend rattacher l'île au bloc occidental. La lutte des Africains Américains pour leurs droits civiques, puis l'essor du Black Power, rencontrent un fort écho dans les ghettos de Kingston, dont les habitants noirs subissent un sort largement comparable à celui des habitants du Bronx ou du Watts. L'influence culturelle américaine reste également prépondérante. Les stars de la soul US y jouissent d'une popularité exceptionnelle, qu'ils enregistrent pour Stax ou la Motown. Mais ceux qui remportent tous les suffrages sont les Impressions et leur chanteur vedette, Curtis Mayfield, venus se produire en Jamaïque au cours de l'année 1966. Leurs enregistrements sont, de très loin, les plus repris par les musiciens jamaïcains. "Minstrel and queen" devient "Queen of the minstrels"  par The Eternals (et leur jeune chanteur Cornel Campbell) ou encore "Queen majesty" chez les Techniques. You'll want me back se transforme en "You don't care". Quant à "Gypsy woman", les Uniques de Slim Smith ne se donnent même pas la peine d'en modifier le titre. 

Les musiciens locaux adaptent ces morceaux, mais ils les jouent à leur manière, donnant ainsi naissance à un genre musical original, et non une simple resucée des standards américains. Cette "jamaican soul" ou rocksteady dérive directement du ska, dont il ralentit néanmoins très nettement le tempo. Pour expliquer ce phénomène, plusieurs éléments ont pu être avancés. La frénésie rythmique du ska impliquait une débauche d'énergie considérable pour les danseurs, particulièrement pour les moins jeunes et lors des fortes chaleurs. Or, l'été 1966, qui correspond au changement de beat, fut marquée par une très forte canicule. Par ailleurs, l'euphorie liée à l'acquisition de l'indépendance, contemporaine de l'essor du ska, cède bientôt la place au désenchantement. Sur le dancehall, les danseurs ralentissent leurs pas, marquant, par ce changement de gestuel, l'entrée dans une sinistre période. Enfin, la montée des tensions, avec l'essor des gangs urbains, incite les rude boys à rester sur leurs gardes et à enchaîner des pas moins sophistiqués sur la piste de danse. Dans ces conditions, les musiciens adaptent leurs compositions aux aspirations des danseurs. C'est ainsi que la multiplication d'enregistrements dowtempo donne naissance au rocksteady. [African beat de Don Drummond]

D'où vient le terme? En 1966, Alton Ellis interprète un morceau intitulé "Get ready for rocksteady". "Tu ferais mieux de te préparer / Viens danser le rock steady / c'est nouveau, tu ne peux pas y échapper / j'espère que tu es prêt". Le mot était aussi utilisé par un caïd et danseur vétéran de Kingston nommé Busby pour désigner les titres calmes, aux rythmes plus lents diffusés par les selectors aux alentours de minuit, lors de la "midnight hour".

D'une manière générale, le genre repose sur la mise en exergue des harmonies vocales. A l'imitation des Impressions, les formations jamaïcaines se tournent alors vers les trios vocaux. Les membres des Techniques, Paragons, Melodians, Gaylads, Sensations entrelacent leurs voix, formant un délicieux écheveau sonore.
Batterie et basse électrique constituent désormais la colonne vertébrale des enregistrements. Alors que la section rythmique s'impose, les cuivres, omniprésents dans le ska, sont remisés à l'arrière plan. Lloyd Brevett, le bassiste des Skatalites, ralentit alors son jeu et tire de son instrument un son à la fois plus percutant, précis et souple. De là sorte, la basse s'impose comme l'instrument leader. Exemple : le "Ba Ba Boom" des Jamaicans. 

A compter de 1966, le nouveau beat s'impose partout, ce qui convainc les propriétaires des sound systems de se procurer des enregistrements auprès des producteurs ou productrice jamaïcain(e)s. Ils ou elle se nomment Sonia Pottinger, Coxsone Dodd, Joe Gibbs ou Bunny Lee, mais le roi du genre reste Duke Reid. Cet ancien policier s'est reconverti dans la vente d'alcool qu'il écoule par l'intermédiaire de son sound system. Pour continuer à attirer les danseurs (et buveurs), il décide de se lancer dans la production de disques. Ainsi, il  installe un studio d'enregistrement au dessus de son liquor store, au 33 Bond Street. Il embauche des musiciens permanents de très grande qualité à l'instar du guitariste Lynn Taitt ou du saxophoniste Tommy McCook, respectivement à la tête des Jetts et des Supersonics. Au sein de cette formation, l'organiste Winston Wright impose sa griffe. Reid fonde aussi le Duke Reid Band, un groupe de studio comprenant quelques uns des plus brillants instrumentistes de Jamaïque: Don Drummond (trombone), Rico Rodriguez (trombone), Roland Alphonso (saxo), Ernest Ranglin (guitare), Johnny "Dizzy" Moore (trompette).
De la sorte, son label Treasure Isle devient une usine à tube, en tout point comparable, à l'échelle de la Jamaïque, à la Motown de Berry Gordy. Toujours présent en studio, le maître des lieux, à l'oreille très sûre, affectionne un son léché et des arrangements complexes. "Ba Ba Boom" des Jamaicans, "I'm in the mood for love", "You don't care" des Techniques, "Passion love" des Melodians, "On the Beach" des Paragons sont autant de classiques du genre sortis de "l'île au trésor" de Reid. 
Grâce à un processus créatif bien rôdé, le label permit au rocksteady d'atteindre son rythme de croisière avec une floppée d'enregistrements sur lesquels le temps ne semble pas avoir de prise. 

Facteurs à l'origine de l'essor du rocksteady à partir de 1966 :

Le rocksteady s'impose dans un contexte de forte dégradation de la situation économique et sociale. Le gouvernement, aux mains du Jamaican Labour Party (JLP), détruit plusieurs ghettos contrôlés par le parti rival, le People National Party, comme le quartier de Back-O-Wall, sur lequel on érige Tivoli Gardens. Les rude boys, stipendiés par les hommes politiques ou les propriétaires de sound system, s'emploient à contrôler les ghettos ou les pistes de danse. De la sorte, ils se taillent des fiefs électoraux; certains quartiers soutiennent le JLP, quand d'autres roulent pour le People's National Party (Vikings alliés au PNP,  contre les Phoenix affiliés au JLP). Lors des scrutins électoraux, les violences sont décuplées et se déroulent aux portes des studios d'enregistrement. Par conséquent chanteurs et musiciens se saisissent du phénomène. Ainsi, Alton Ellis enregistre "Dance crasher". Le morceau raconte comment les rude boys viennent semer le chaos sur le dancehall d'un sound system ennemi. "Dance crashers, s'il vous plaît ne venez pas tout démolir / ne cherchez pas la bagarre / Ne prenez pas votre surin pour tuer un autre être humain... / Vous n'avez aucune chance / Et ce sera votre dernière danse."

Bien d'autres morceaux s'intéressent au phénomène des rude boys, des voyous, dont ils célèbrent les exploits ou dénoncent les exactions. Citons notamment "Rudy a message to you", "Rude boy gonna jail" des Clarendonians, "I don't be a rude boy" (1966) par The Rulers, "Blam blam fever" par les Valentines, "Rudies are the greatest" des Pioneers.

Les années rocksteady correspondent aussi au développement de l'idéologie black power, avec l'apparition des Panthers et de l'afrocentrisme. L'absence de représentation politique crédible, le manque d'attrait des églises conventionnelles, l'absence de perspective économique poussent de nombreux Jamaïcains à se tourner vers le rastafarisme. Organisé autour de la fierté d'être noir, le mouvement offre des possibilités d'épanouissement personnel à des individus jusque là  méprisés par le pouvoir en place. En septembre 1966, Hailé Sélassié, empereur d'Ethiopie se rend en Jamaïque. Pour les adeptes du rastafarisme, il s'agit d'un véritable Dieu vivant. Sur le tarmac de l'aéroport, le chef d'Etat est interloqué par l'accueil qui lui est réservé. Les battements des tambours nyahbinghi du groupe  de Count Ossie célèbre la venue du ras Tafari.  Dès lors, dans les ghettos, les dreadlocks remplacent largement les coupes afros, la marijuana les cigarettes, le régime Ital la cuisine traditionnelle. La thématique du retour vers l'Afrique, envisagée comme la Terre mère s'ancre dans leurs croyances. Certains concrétisent ce retour vers la terre promise, Zion; même si cette "repatriation" reste avant tout  spirituelle. Le mythe du "retour" vers l'Afrique" comme terre promise inspire des morceaux de rocksteady, puis reggae. Citons "Rivers of Babylon" des Melodians,  "I've got to go back home" de Bob Andy, "Carry go bring come" par Justin Hinds and the Dominoes.

Les chanteurs se risquent parfois aux sujets sociaux tels que le déclassement économique, l'instabilité politique. Dobby Dobson évoque ainsi dans son titre Loving pauper la pauvreté dont souffrent de très nombreux habitants des ghettos. Les titres rocksteady ont aussi souvent des thèmes légers, en particulier les histoires d'amour. Quelques uns des enregistrements les plus marquants du genre sont dues à des voix féminines, notamment celles de Phyllis Dillon ou Joya Landis 

 

Conclusion: Progressivement, le rocksteady chanté cède le pas aux instrumentaux, lesquels servent également d'écrin sonore aux improvisations et interjections vocales des DJ tels U Roy. Les grands ténors vocaux s'affranchissent de leurs groupes pour tenter une carrière solo, à l'instar de John Holt, Slim Smith ou Pat Kelly. Au total, l'ère du rocksteady dure moins de trois ans, du printemps 1966 à la fin 1968. Le genre n'en constitue pas moins un jalon essentiel de la musique jamaïcaine et l'on y trouve assurément les prémisses du reggae.

Notes :
1Au cours des années 1940, les ondes contribuent à l'engouement du public des sound systems pour le jazz et surtout le rythm & blues. Le déclin de ce dernier, combiné à la difficulté de se procurer les disques américains, incitent les propriétaires des disco mobiles à enregistrer des artistes jamaïcains. C'est ainsi que s'affirme, au moment où l'île accède à l'indépendance, de nouveaux genres musicaux tels que le ska, puis le rocksteady.

Sources:   
- Les fleuves de sang (1965-1970), provenant du podcast "La Jamaïque avant Bob Marley" sur France Culture.