Affichage des articles dont le libellé est Egypte. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Egypte. Afficher tous les articles

mardi 23 janvier 2024

Quand Ramy Essam, et les manifestants de la place Tahrir, réclamaient le départ du dictateur Moubarak.

La tutelle européenne sur l'Egypte cesse en 1952 avec la prise du pouvoir d'un groupe d'officier qui chasse le roi Farouk, l'armée britannique et proclame la République. Nasser, le nouveau raïs, met les oppositions hors-la-loi et instaure un régime de parti unique. Acteur clef du mouvement des non-alignés, il devient le champion du panarabisme. Le dirigeant s'éteint en 1970, après avoir subi une défaite militaire dans le cadre de la guerre des six jours contre Israël. Son successeur et vice-président, Anouar el-Sadate, tourne le dos aux options socialisantes en libéralisant l'économie. Après une nouvelle défaite militaire contre l’État hébreu, un traité de paix signé en 1979 acte la reconnaissance tacite d'Israël. En 1981, Sadate est assassiné par des militants islamistes. Le vice-président, Hosni Moubarak devient le nouveau dirigeant. Militaire lui aussi, il prend ses distances avec les mouvements islamistes, sur lesquels Sadate s'était appuyé. Indéboulonnable pendant trente ans, le dictateur détricote l'héritage social de Nasser, tandis qu'une corruption galopante se met en place. 

Ahmed Abd El-Fatah from Egypt, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
 

En janvier 2011, dans le sillage de la révolution arabe, le mécontentement se mue en contestation ouverte. Au Caire, la place Tahrir devient l'épicentre de la colère, tandis que, de proche en proche, les manifestations gagnent tout le pays. Les aspirations démocratiques sont immenses. La moitié des habitants a moins de 25 ans et n'a jamais connu autre chose qu'un militaire à la tête de l’État. 

Ramy Essam, a 23 ans, il est étudiant en architecture à Mansourah, une ville située dans le delta du Nil, à 120 km au nord du Caire. Dès les premiers rassemblements, le jeune homme débarque dans la capitale, avec sa guitare sous le bras. Tout au long de l'occupation de la place Tahrir, il vit dans le village de tentes, qui sert de quartier général aux centaines de milliers de manifestants. Le 28 janvier 2011, Ramy monte sur une scène improvisée et interprète Irhal («Dégage!» / إرحل ),  une chanson écrite en quelques heures à partir des slogans des manifestants et dans laquelle il réclame le départ du président. « Nous ne demandons qu'une seule chose, dégage, dégage, à bas, à bas Hosni Moubarak, le peuple veut la chute du régime”."C'était une journée que l'on a appelée " vendredi de colère", j'ai vu des gens mourir, des gens frappés et j'ai pensé, soit je reste vivant et libre, soit je meurs... Alors, je n'ai plus réfléchi, je suis monté sur scène et j'ai chanté", se souvient-il. Trois jours plus tard, le 1er février, Moubarak réaffirme son intention de se maintenir au pouvoir, ce qui incite de nouveau Essam à interpréter "Dégage". Le lendemain, les baltaguias, les hommes de main payés par le pouvoir, chargent à dos de chameaux les manifestants antigouvernementaux. Le chanteur remonte sur scène. "J'avais été frappé à la tête, mais pendant deux jours, j'ai continué à chanter. C'était amusant, car  j'avais des bandages comme tous ceux qui m'écoutaient. Nous étions heureux car nous avions le sentiment d'avoir remporté la victoire.


Si les morceaux d'Essam touchent au coeur des protestataires, qui les reprennent à l'unisson, c'est aussi que la musique s'impose naturellement comme le médium populaire idéal pour synthétiser un message laconique et percutant à l'intention du dictateur: «dégage». En Égypte, la révolution se caractérise par l'absence de partis organisés et de leaders politiques. Empêchés d'agir en véritables citoyens pendant des décennies, les manifestants sont, pour beaucoup d'entre eux, peu familiarisés avec un discours idéologique structuré. Les chansons, avec leur vocabulaire simple et leurs revendications primaires, comblent ces lacunes. Elles permettent en outre de prendre, au jour le jour, le pouls de la révolution ou de réagir presque instantanément à l'actualité. Ainsi, les créations du chanteur amateur collent parfaitement à la succession des évènements qui se déroulent place Tahrir entre janvier et mars 2011. 

Lilian Wagdy, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Le 11 février 2011, après 18 jours de mobilisation sans précédent, Moubarak est renversé, l'armée assurant la transition. Ramy remonte sur la scène pour célébrer la victoire du mouvement, adaptant pour l'occasion ses paroles, devenues obsolètes. Le chanteur appelle désormais de ses vœux un gouvernement civil, en lieu et place du pouvoir militaire. Plus que jamais, l'artiste se confond avec le reste des manifestants, dont il retranscrit les revendications en musique. Armé de ses mots et de sa seule guitare, il s'impose comme un des acteurs clefs de la révolution en marche. Avec le titre "Riez bien, c'est la révolution" (اضحكوا يا ثورة), il se moque de la propagande de Moubarak selon lequel les manifestants seraient des agents de l'étranger, responsables du marasme économique et payés en hamburgers. "On vous dit que nous mangeons des menus KFC? Riez! C'est la révolution!"

Essam interprète égalementا لجحش قال للحمار, un poème écrit en 2008 par Ahmad Fouad Negm. "L'âne et le poulain" se réfère à Moubarak et à son fils Gamal, un temps pressenti pour succéder à son dictateur de papa. "Mon poulain, arrête d'être naïf, ne vis pas comme un prétentieux / Nos passagers [les Égyptiens] ne sont pas stupides et leurs os ne sont pas cassés / Demain ils vont se réveiller, et ils vont faire trembler le chariot / Et tu vas trouver enfoncés dans tes fesses quatre-vingts khazouk". Le khazouk est une sorte de bâton utilisé lors d'une torture et le chiffre quatre-vingts correspond aux nombre d’Egyptiens d'alors.

Le 9 mars, Ramy retourne place Tahrir avec d'autres manifestants, pour demander plus de changements. Ce jour-là, l'armée détruit les campements et réprime violemment les manifestants réunis. Comme beaucoup d'autres, le chanteur est arrêté, battu, torturé à l'électricité au sein du Musée National du Caire, transformé pour l'occasion en centre de détention. Après deux semaines d'hospitalisation, il revient à Tahrir avec un nouveau texte, Baisse la tête (طاطي طاطي). L'auteur ironise sur l'attitude de l'armée censée assurer la transition démocratique, aux côtés de la population. « Baisse la tête, baisse-la, baisse-la, tu vis dans un pays démocratique!». Le musicien évoque aussi l'impasse dans laquelle se trouvent les jeunes diplômés, entravés dans leur ascension sociale par la corruption et le népotisme: « et quand les ignorants sont devant toi... ou au-dessus de toi prenant ta longe / Il te conduit à ta perte, devant toi il y a un trou... tu bois le poison de Socrate. »

En septembre 2011, il sort une nouvelle chanson Pain, liberté et justice sociale comme pour affirmer les nouveaux mots d'ordre et priorités que le mouvement doit adopter. Pour Essam il n'y a plus rien à attendre du « cirque électoral » organisé par le Conseil Suprême des Forces Armées (SCAF), qui s'est employé à mâter les manifestations de l'automne 2011. Plus que jamais, la contre-révolution est en marche. En janvier 2012, alors que de nouveaux heurts sanglants éclatent place Tahrir, Essam s'en prend au SCAF en adaptant les paroles d'Irhal aux circonstances: "A bas, à bas le SCAF! Etat civil! (...) La révolution jusqu'à la victoire". Peu après, il sort l'album Al Midan ("La place").

Lors des élections législatives de 2011, les islamistes emportent la majorité des sièges au parlement, parvenant à séduire les populations rurales, pauvres et délaissées.Victorieux des élections, Mohamed Morsi accède à la présidence en juin 2012. Premier président civil de l'Egypte, ce membre des Frères musulmans doit prêter son "serment au peuple" place Tahrir, avant de le faire plus formellement devant la Cour constitutionnelle. Très vite, la contestation reprend. Les populations du centre, majoritairement urbaines, rejettent les islamistes de peur de voir la charia (la loi islamique) étendre son influence sur leurs droits. En juin 2013, les manifestations donnent l'opportunité au ministre de la défense, Abdel Fattah Al-Sissi, de démettre Morsi de ses fonctions. L'armée est de retour aux manettes. 


Le nouveau raïs règne en maître absolu sur l'Egypte (1), emprisonnant, torturant, tuant à tour de bras ses opposants, islamistes, comme libéraux. Pendant ce temps, les puissances occidentales, plus soucieuses de leurs intérêts économiques que de la défense des libertés, tournent le regard dans d'autres directions. (2) En 2014, Ramy Essam se réfugie en Suède, où il se lance dans une carrière professionnelle, sans pour autant renoncer à son engagement contre la dictature. 

Quatre ans après la prise de pouvoir de Sissi, le chanteur publie "Balaha". Ce mot correspond au nom donné à un menteur compulsif dans un film à succès. Les paroles fustigent l'autorisme de Sissi et témoignent de l'extrême lassitude, mais aussi de l'indignation d'une population réduite au silence. En réponse à cette prise de position, le parolier et le réalisateur du clip, Galal el Behairy et Shady Habash, coincés en Egypte, sont emprisonnés pour « diffusion de fausses nouvelles ». Faute de soins, Habash meurt en prison en mai 2020, à l’âge de vingt-quatre ans. Ce drame prouve, si il en était besoin, la cruauté du régime Sissi.

C°: Si la jeunesse réunie place Tahrir n'est pas parvenue à donner corps aux aspirations démocratiques qui l'animaient, écrasée par la violence de l'armée et dupée par la rouerie des islamistes, elle a néanmoins fait montre d'une grande dignité, d'un immense courage et les chants de Ramy Essam en constituent, assurément, la digne bande son.

Notes: 

1. En guise de réponse à la crise économique qui plonge les Egyptiens dans la misère, Sissi lance le pays dans une politique de grands travaux tels que doublement du canal de Suez, la construction d'un grand musée à Gizeh, de lignes de TGV, la construction d'une capitale en plein désert...

2. La France fournit les armes. Les autres puissances ne sont pas en reste. L'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis fournissent les prêts financiers, la Russie les ressources en blé, tandis que la Chine investit dans le pays.

Sources:

- Bérengère Lavisse: "De Tunis à Dera'a, les chants du Printemps", mémoire de 4ème année. (pdf)

- Cyril Sauvageot: «Comment la chanson "Irhal" est devenu le cri de ralliement des manifestants de la place Tahrir?»

- «Ramy Essam: la voix de la révolution» (DREAM)

- "La pop égyptienne au temps de la Révolution de la place Tahrir" avec Coline Houssais. [Le réveil culturel sur France Culture]

- "Dégage! La B.O. des révolutions arabes" [The Observer]

- Jane Mitchell: "Ramy Essam, la bande originale du printemps égyptien" [Révolution permanente] 

- "La bande-son des révolutions: 10 ans de musique et de révoltes" Rencontre avec Coline Houssais.

- "Égypte: les sons de la place Tahrir" [France Inter] 

- "Rami Essam: le barde de la place Tahrir" [France Inter]

Conseil de lecture:

Alaa El Aswany: "J'ai couru vers le Nil", Actes Sud, 2018. 

mercredi 11 novembre 2020

"Il y a tellement de genres musicaux dans le monde arabe" - Entretien avec Coline Houssais


    L'histgeobox a invité Coline Houssais, spécialiste des cultures du monde arabe et auteure d'une très précieuse anthologie des musiques du monde arabe (Le mot et le reste, 2020), à nous faire découvrir la richesse des musiques de cet espace. Retrouvez à la fin de cet article une playlist permettant de (re)découvrir la diversité des styles. En complément à cet entretien, Coline nous donne des explications sur une chanson de 1967 de Fayrouz permettant de comprendre l'histoire du conflit israélo-palestinien 
 
Coline Houssais

  Pour ce livre, vous avez fait le choix du pluriel en parlant des musiques du monde arabe, pourquoi cela ?

Car il y a tellement de genres musicaux dans le monde arabe (c’est à dire la région qui s’étend au sud et à l’est de la Méditerranée, entre l’Atlantique et l’Océan Indien, du Maroc à l’ouest au Sultanat d’Oman à l’est, et de la Syrie au nord au Soudan au sud) qu’on ne peut parler de musique au singulier. Les différences peuvent être dans la langue utilisée (arabe, berbère, kabyle, kurde, assyrien, anglais, français…), dans les instruments, les rythmes, les mélodies, mais aussi la culture et le milieu social des gens qui produisent et écoutent ces musiques. D’ailleurs le terme « monde arabe » est utilisé ici par commodité : il recouvre un ensemble humain très varié, fait de multiples migrations et de peuples différents (berbères, kurdes, arabes, mais aussi populations européennes, originaires d’Afrique sub-saharienne ou plus récemment du sous-continent indien), qui se sont mélangés ou ont du moins fait dialoguer leurs musiques.


 

2.     Comment expliquer la place de l’Égypte dans les musiques arabes du XXe siècle ?

L’Égypte est l’un des premiers pays à être indépendant et à développer sa propre industrie musicale. Le Caire et Alexandrie sont également au début du XXe siècle des villes de premier plan dans la région, des carrefours culturels et commerciaux où se retrouvent artistes et marchands égyptiens bien évidemment, mais aussi Levantins et Européens (notamment des immigrés grecs et italiens). C’est là que se développe l’industrie du disque et du cinéma, musique et grand écran étant étroitement liés jusqu’aux années 1960 avec un très grand nombre de films chantants où apparaissent les plus grandes stars de l’époque. La radio aussi, plus particulièrement sous Nasser, impose l’Égypte comme une figure culturelle de premier plan avec des émetteurs installés dans toute la région qui permettent de diffuser ses stations…et donc ses artistes. Jusqu’à la fin du XXe siècle l’Égypte est la capitale de l’industrie musicale arabe : on y vient de toute la région enregistrer, faire carrière, en chantant souvent en égyptien et selon le style local. 


Oum Kalthoum en compagnie du compositeur Mohamed al-Mogi,de Gamal Abdel Nasser et d'Anouar el-Sadate (de g. à dr.)

Comment et pourquoi Oum Kalsoum est-elle devenue un atout culturel de premier plan pour l’Égypte de Nasser?

Par sa popularité tout d’abord : Oum Kalsoum (1898-1975) est connue dans tout le monde arabe grâce à la radio égyptienne qui diffuse dans toute la région ses fameux concerts hebdomadaires du jeudi soir ainsi qu’au cinéma. En effet ses premiers films (dont Widad, en 1928) font partie des premiers films largement diffusés dans les salles des grandes villes du monde arabe. On dit même que le club de football de Casablanca, le Widad, doit son nom au film.

Par ce qu’elle incarne ensuite : Oum Kalsoum est une fille du peuple originaire d’un petit village du Delta du Nil. Par ses racines modestes, elle incarne la majorité du peuple égyptien ainsi que ses aspirations portées par la révolution de Nasser. Consciente de l’avantage que peut lui procurer un soutien des autorités (elle chantait déjà pour le roi d’Égypte à l’époque de la monarchie), partisane de l’idéologie nassériste et amie de Nasser, elle interprète de nombreux chansons nationalistes qui célèbrent la politique menée par ce dernier.

 


3.     La musique a-t-elle joué et joue-t-elle encore un rôle particulier dans les liens historiques entre le Maghreb et la France ?

Une partie de la musique maghrébine du XXe siècle s’est faite en France car jusqu’aux indépendances les artistes maghrébins (surtout Algériens) sont signés par des labels français. La présence de travailleurs originaires du Maghreb dès l’entre-deux-guerres incite aussi les artistes à venir se produire devant eux, dans des cafés populaires, des foyers de travailleurs puis dans des cabarets et des salles de spectacle. Il arrive parfois aussi que certains artistes travaillent à l’usine la journée car il n’est pas toujours facile de vivre de son art. A partir des années 1980, une deuxième générations d’artistes originaires du Maghreb mais nés et grandi en France (comme Carte de Séjour) -et donc pleinement français- mélangent les influences musicales et abordent des sujets qui les touchent particulièrement : racisme, double culture. Ces artistes sont davantage visibles auprès d’un large public. Enfin, à la fin des années 1980 le raï se développe en France et acquière la décennie suivante une importante popularité auprès du grand public avec des artistes comme Cheb Khaled, Cheb Mami, 1,2,3 Soleils, Faudel. Aujourd’hui de nouveaux artistes dans des genres différents ont pris le relais.

4.     Comment mettre en valeur les musiques du monde arabe, avec une telle domination de l’Occident qui relègue tout le reste dans la catégorie « musiques du monde », et comment déplier cette catégorie en quelque chose de plus fidèle au paysage musical du monde arabe ?

 En prenant le soin d’écouter tout ce qui peut se faire ! Internet est une mine d’or pour cela, notamment Youtube. On y trouve des artistes qui ne sont pas forcément diffusés en France, ce qui permet d’aller outre les choix effectués pour un certain nombre de raisons par les acteurs de l’industrie musicale en France. Après, à chaque de faire ses choix selon ses goûts personnels. Le livre est une bonne base pour cela car il couvre un éventail assez large de musiques originaires de la région.

5.     Comment l’avènement d’internet et des réseaux sociaux a-t-elle transformé les musiques arabes, en particulier dans les pays qui connaissent la guerre et/ou la censure ?

Internet permet de supprimer un certain nombre d’obstacles à la diffusion des artistes : ces obstacles peuvent être physiques (impossibilité économique ou politique de se déplacer) ou économiques (il coûte plus cher d’enregistrer sur un support physique comme le CD que de se diffuser directement sur le net sans aucun intermédiaire. A l’inverse la musique sur internet est pour l’instant en partie gratuite, ce qui permet d’écouter beaucoup de choses sans être limité par ses revenus). Il permet en effet de contourner la censure, et enfin de toucher un public beaucoup plus large qui ne connaît pas de frontières. Encore faut-il néanmoins savoir où et qui chercher dans cet océan d'information, et certains artistes demeurent encore très confidentiels.

 

6.    Pouvez-vous nous proposer quelques titres qui permettent de mieux connaître les musiques du monde arabe dans leur évolution et diversité ?

A) La musique classique ou savante, urbaine, est très ancienne et remonte à plusieurs siècles. Elle repose sur des maqams (modes musicaux) particuliers et se joue traditionnellement avec de petits ensembles composés d’un oud, d’un qanoun, parfois d’un violon et de percussions (riqq, derbouka).  

—> Mounir Bachir & Nuna El Hana, Irak, 1974


 
B) La musique médiane qui est d’inspiration classique mais a adopté de grands orchestres proches de ceux associés à la musique occidentale classique. C’est peut-être l’un des genres les plus connus, porté par de grands chanteurs égyptiens du XXe siècle comme Mohammed Abdelwahab, Oum Kalthoum, Abdelhalim Hafez.

—> 'Gana El Hawa', Abdelhalim Hafez, Egypte, années 1960


C) La musique andalouse est très variée et se retrouve essentiellement dans les villes du Maghreb, où elle est très liée aux communautés juives et musulmanes dont les ancêtres ont été expulsés d’Espagne durant la Reconquista qui a mis fin à l’empire omeyyade et aux empires qui ont suivi.

—> 'Aadrouni Ya Sadate', Reinette l’Oranaise, Algérie, années 1950

—> 'Aadrouni Ya Sadate', Amina Karadja, Algérie, années 2010


D) La musique chaouie est une musique berbère qui se trouve en Algérie dans la région des Aurès. Elle est chantée en berbère (chaoui) et s’accompagne traditionnellement d’une flûte et de percussions.

—> Titre inconnu, artiste inconnu, Algérie, année inconnue (2020 ?)


E) Il existe aujourd’hui plein de différents types de musiques interprétées en berbère, qu’il s’agisse du kabyle en Algérie (chez Idir) ou de l’amazigh dans le Moyen-Atlas au Maroc (chez Mohammed Rouicha). Il y a même des morceaux plus contemporains (comme la chanteuse Yelli en Algérie ou Hindi Zahra au Maroc).

—> 'A Vava Inouva', Idir, Algérie, 1978

—> 'Inass Inass', Mohammed Rouicha, Maroc, 2e partie du XXe siècle

—> 'Yemma', Yelli Yelli, Algérie, 2015

—> 'Imik Si Mik', Hindi Zahra, Maroc, 2012


F) La musique des montagnes libanaises, comme les musiques traditionnelles rurales parle souvent d’amour ou de la nature. Ce peut-être des berceuses, des chansons liées à l’activité quotidienne et aux fêtes ainsi que des chansons à danser comme celle-ci.

—> 'A’la dal’ouna', Tony Kiwan, Liban, année inconnue


G) Le mezoued tunisien est un autre exemple de ces musiques traditionnelles populaires à danser qui prend naissance dans les milieux ouvriers de Tunis au début du XXe siècle avec des paroles souvent crues et un accompagnement à la cornemuse (mezoued).

—> 'Ya ammi chifour', Fatma Bou Saha, Tunisie, année inconnue


H) La musique du Golfe persique est reconnaissable à son rythme particulier. Sur les côtes la musique traditionnelle est celle des pêcheurs. Assez saccadée et frappée avec les mains elle servait à encourager les marins pendant leurs rudes tâches et à mesurer le temps que les pêcheurs de perles passaient sous l’eau afin les remonter avant qu’il ne soit trop tard.

—> Titre inconnu, artistes inconnus, Bahrain, 2012

—> 'Enkhda Qalbi', Khaled Al Mala, Koweït, 1993


I) Le rap, comme beaucoup de tendances mondiales née en Amérique du Nord se retrouve dans le monde arabe. Phénomène essentiellement urbain et populaire, il décrit comme souvent des conditions de vie difficile et dénonce le comportement des autorités du pays ou étrangères.

—> 'Torabyeh', Gorbah, Palestine, 2012


J) Le raï est un autre style musical qui se développe essentiellement dans les quartiers populaires d’Oran à l’ouest de l’Algérie dans les années 1980.

—> 'Chira li nabghiha', Cheb Hasni, Algérie, fin années 1980


K) Le rock et la funk est une autre de ces influences venues d’ailleurs. Il est chanté en anglais ou en arabe et est très populaire auprès de la jeunesse urbaine.

—> 'Sidi Hbibi', Vigon, Maroc, année 1960

—> la chanson originale est traditionnelle. Elle avait été popularisée par le musicien juif algérien Salim Halali avant la Seconde guerre mondiale.

—> 'Soleil Soleil', Ahmed Fakroun, Libye, années 1980


Le jazz, quant à lui est en général plus élitiste

—> 'Ala mawj el bahr', Lena Chamamyan, 2007


L) L’electro peut prendre différentes formes dans le monde arabe mais le remix de vieilles chansons connues de tous, qu’elles soient classiques (plutôt urbaines) ou populaires (plutôt rurales) permet de transmettre ces dernières aux jeunes générations sous une forme actualisée.

—> 'Dabke sytem', 47Soul, Palestine, 2020

—> 'Askiniha', Zeid Hamdan, Liban, 2011


M) La pop est calibrée selon des standards que l’on retrouve d’une chanson à l’autre dans le monde arabe : un format assez court, un air entraînant ou langoureux (et dans ce cas-là régulièrement des violons) ainsi que des paroles simples qui parlent souvent d’amour.

—> 'Yay', Nancy Ajram, Liban, 2009

—> Mais il y a aussi d’autres styles plus génériques comme Zina cette ballade à la guitare du groupe algérien Babylone qui a remporté un énorme succès en 2012


Et voici tous les titres proposés dans cette playlist:

 

 Un très grand merci à Coline Houssais!

Liens:
Episode 1 : Abdessadek Chekara, l’innovateur marocain
Episode 2 : Cheikha Remitti, l’audacieuse algérienne
Episode 3 : Leila Morad, la lumineuse égyptienne
Episode 4 : Sabah, la diva libanaise
Episode 5 : Farid El Atrache, le virtuose syrien 

 

mardi 7 octobre 2008

103. De Georges Moustaki à Joey Starr et Rocé : "Le métèque"

Métèque : Histoire d'un mot

Dans l'Athènes de l'Antiquité, le métèque est un étranger libre qui réside dans la Cité. Il y est enregistré, doit se soumettre aux mêmes obligations que les citoyens (y compris certaines liturgies), mais il ne bénéficie pas de la citoyenneté, donc du droit de vote, sauf si celle-ci lui est accordée par un vote du demos. Il ne bénéficie pas de garanties judiciaires équivalentes et doit s'acquitter d'une taxe, le metoikon. Le mot grec est metoikos (c'est-à dire littéralement "à côté de la maison" donc celui qui change de maison). Les métèques sont surtout artisans et commerçants et représentent jusqu'à plus du tiers de la population de la Cité.

Le terme apparaît en français à partir du XVIIIème siècle chez les historiens de l'Antiquité.
C'est à la fin du XIXème siècle qu'il sort du champ historique pour prendre un sens nettement péjoratif. L'extrême droite utilise abondamment le terme dans ses textes et discours. Ainsi, l'Action Française (à la fois mouvement et journal), sous la plume de son fondateur Charles Maurras, use et abuse du mot toujours associé à des idées négatives, à la méfiance. Ce mouvement nationaliste, xénophobe, catholique et monarchiste, dont les membres ont forgé leurs armes pendant l'Affaire Dreyfus, dénonce en effet les "ennemis de la France" que sont, à ses yeux, les Francs-maçons, les protestants, les juifs et les "métèques", "ces étrangers plus ou moins naturalisés" (éditorial du premier numéro le 21 mars 1908) à partir de la loi qui instaure le droit du sol en France en 1889.

[image : Métèque vendant du thon, vase du IVème siècle av. J.-C.]

De Moustaki à Joey Starr : la fierté des "métèques"

Ce mot devenu insulte à la face des étrangers allait être retourné par les victimes de la xénophobie.
Georges Moustaki est né Yussef (ou Giuseppe) Mustacchi à Alexandrie en Égypte dans les années 1930. Depuis la fin du XIXème siècle, la ville est un foyer cosmopolite où se côtoient des Italiens, des Juifs, des Arabes, des Français et des Grecs. Ces parents sont originaires de l'île grecque de Corfou. Il débarque à Paris en 1951 où il exerce différentes professions dont journaliste et pianiste. C'est ce qui le fait rencontrer de nombreux artistes dont Edith Piaf avec qui il a une liaison. Il écrit pour elle la chanson Milord. Il adopte le prénom Georges par admiration pour Georges Brassens. Il connaît le succès à partir de 1969 avec la chanson "Le métèque" où il reprend à son compte pour mieux les ridiculiser les stéréotypes sur les étrangers. Il compose pour les plus grands artistes d'alors (Barbara, Reggiani, Montand,...). A plus de 70 ans, il continue de se produire en concert et a sorti cette année un album, Solitaire. [Voyez sa biographie détaillée sur RFI et son site officiel]

En 2006, le rappeur Didier Morville aka Joey Starr adapte la chanson "Le métèque" dans son titre "Métèque" sur l'album Gare au Jaguarr. Tout en gardant certaines paroles, il l'adapte en racontant son propre parcours dans une chanson très autobiographique où il évoque les rôles différents joués par son père et sa mère. On entend un sample de la chanson de Georges Moustaki.
Pionnier du rap français avec le groupe NTM, Joey Starr est remonté cette année sur scène avec Kool Shen après plusieurs années de rupture. Le groupe n'a cependant pas annoncé de nouvel album.
Précisons que le rappeur d'IAM, Akhenaton, a enregistré en 1995 un album qui s'intitule Métèque et Mat. Je vous parle d'une de ses chansons : "La Cosca".






Le Métèque (1969)

Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
Et mes cheveux aux quatre vents
Avec mes yeux tout délavés
Qui me donnent l'air de rêver
Moi qui ne rêve plus souvent
Avec mes mains de maraudeur
De musicien et de rôdeur
Qui ont pillé tant de jardins
Avec ma bouche qui a bu
Qui a embrassé et mordu
Sans jamais assouvir sa faim

Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
De voleur et de vagabond
Avec ma peau qui s'est frottée
Au soleil de tous les étés
Et tout ce qui portait jupon
Avec mon cœur qui a su faire
Souffrir autant qu'il a souffert
Sans pour cela faire d'histoires
Avec mon âme qui n'a plus
La moindre chance de salut
Pour éviter le purgatoire

Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
Et mes cheveux aux quatre vents
Je viendrai, ma douce captive
Mon âme sœur, ma source vive
Je viendrai boire tes vingt ans
Et je serai prince de sang
Rêveur ou bien adolescent
Comme il te plaira de choisir
Et nous ferons de chaque jour
Toute une éternité d'amour
Que nous vivrons à en mourir

Et nous ferons de chaque jour
Toute une éternité d'amour
Que nous vivrons à en mourir




Métèque (2006)

Avec ma gueule de métèque
Ma ganache de nègre errant
Toujours aussi réfractaire à vouloir rentrer dans le rang
Avec vous je serai franc, franc au possible
Dans l’rang impossible votre morale au crible
Qu'on me déleste de mon ego
Ça me rend psycho, j'sors les crocs

Ça me rend psycho dans mon flow et là il y a plus d'idéaux
Et donc je deviens accro à la suffisance, la violence
Et
là vous brave gens, ah c'en est trop
Avec ma gueule de métèque mon œil de prédateur
En phase avec son temps, j’ai poussé sans tuteur
Poussé comme une mauvaise herbe
Comme un môme croate ou serbe
Qu’on me dit que mon attitude fout la gerbe
C
’est la merde, c’est la merde

Avec
ma gueule de métèque rafistolée qui s'est bastonné
A qui on a tout pris tout volé si peu donné
J’ai pris des branlées par un père déserteur
Au point d’espérer qu'en enfer il y ait du bonheur
La perception atrophiée
Et c’est pas votre moralité qui m'a habillé
Parce qu’anormal est l’isolement dans lequel j'ai pu nager
Dans lequel on m'a plongé
Auquel personne n'a jamais voulu rien changer
Avec ma gueule de métèque abreuvé par la passion
Mon
sacerdoce est ma mission et si récompense il y a
Mon cœur me guide au trépas
Rien est acquis j’ai toujours appris
Ca m'inquiète pas

Avec mon air aigri amer, galbé comme un fil de fer
Affûté pour la guerre j’roule pour la maison mère
Avec ma gueule j’fais belek
J'ai pas une ganache de dieu grec
Il est possible qu'on m'arrête ou par erreur qu'on m'affrète
Avec ma bouche qui a trop bu mon air obtus qui pue la rue
Cette
façon d’être à raffut et en même temps d'être à la rue
Avec
mes yeux tout délavés qui me donnent l'air de rêver
Avec mes rêves de délinquant
Mes coups d’sang incessants
Avec ma gueule de métèque
Héritière dune souffrance lointaine
J’veux pas finir en victime ni même finir à Fresnes
Avec son visage ses yeux verts
Tout me rapproche de ma mère
Tout m'éloigne de mon père grâce à qui j'ai ce goût amer


P.S. : Grâce à la perspicacité de Cee Kay (un grand merci !), signalons le "Métèque" de Rocé dont voici les paroles.A écouter ici.


Avec ma tête de métèque, de juif errant, de musulman
Ma carte d'identité suspecte, d'étudiant noir, de rappeur blanc
Je commets l'délit de faciès, en tous lieux et de tout temps
J'sais pas ce que j'suis aux yeux des êtres, mais je sais c'que je suis sans

Avec ma tête de métèque, de juif errant, de musulman
Ma carte d'identité suspecte, d'étudiant noir, de rappeur blanc
Je commets l'délit de faciès, en tous lieux et de tout temps
J'sais pas ce que j'suis aux yeux des êtres, mais je sais c'que je suis sans

On dit que les humains s'organisent en tribu
Je titube en passant de l'une à l'autre et je me situe
Au beau milieu du vide, dans mon être qui de visu
N'aurait que le besoin de se sentir individu

Mais les patries se soudent et je glisse entre elles comme un savon
Que les préjugés mouillent, mais l'isolement forme les bulles qui me lèveront
Et dans ma tête, ma propre histoire, mon propre jargon
Me rendent seul, indépendant et grand garçon

Qui espère ne jamais, ah ! Si ils savaient ! Faire tant de manières
Avoir tant de fragilité, rendant si limité
Quand ils se blottissent dans la chaleur de leur communauté
Que j'aime les regarder, dans la froideur d'une objectivité

Le courage en groupe est facile, on partage les craintes
Les opportunistes ouvrent leur piste, je ne réponds pas à l'appel
Je ne mange pas dans cette gamelle, mes pieds ne vont pas dans l'empreinte
Arabe loin d'SOS Racisme, et juif très loin d'Israël

Ô combien ce serait facile de suivre le groupe
N'importe lequel, tant que j'ai un bouclier de communauté et de soupe
Mais je redoute qu'on veuille me modeler coûte que coûte
Rien à foutre, je resterai seul sur la route, médisant les troupes

Avec ma tête de métèque, de juif errant, de musulman
Ma carte d'identité suspecte, d'étudiant noir, de rappeur blanc
Je commets l'délit de faciès, en tous lieux et de tout temps
J'sais pas ce que j'suis aux yeux des êtres, mais je sais c'que je suis sans

Avec ma tête de métèque, de juif errant, de musulman
Ma carte d'identité suspecte, d'étudiant noir, de rappeur blanc
Je commets l'délit de faciès, en tous lieux et de tout temps
J'sais pas ce que j'suis aux yeux des êtres, mais je sais c'que je suis sans

Je fais partie des nations les plus haïes du monde
Mais avec l'âge je zappe le monde, tout le monde, j'ai une planète dans la tête
Qui a des piques nauséabondes loin d'un pays qui tolère
Car l'identité j'me crée un monde qui l'accepte

Près de la terre et loin des cieux, «Athée ô ! Grâce à dieu !»
Aucun ne m'aurait toléré, et lequel je tolérerai ?
Chat botté qui fait tant de lieues, pour voir de ses yeux
Près de la terre et loin des cieux, je préfère le bas côté

Je m'affirme seul, loin de l'entonnoir intégration
Qui m'amputerait de mes ancêtres pour que je glisse sans frottement
Détacher ma culture et mon nom pour rentrer dans l'rang
C'est l'assimilation et c'est de la mutilation

Et devoir s'intégrer a un pays qui est déjà le sien
C'est flairer, se mordre la queue, donc garder un statut de chien
Quand je ne peux séparer les cultures qui m'ont faites un
M'en retirer une partie c'est ôter tout l'être humain

Faudra compter dans ce présent à ce que je ne sois un néant
Mais plutôt un exemple vivant avec ce double tranchant
Qui ouvre les plaies encore fraîches d'un pays intolérant
Je ne séparerai pas mon être, que chacun y voie ses démons

Ô combien ce serait facile de suivre le groupe
N'importe lequel, tant que j'ai un bouclier de communauté et de soupe
Mais je redoute qu'on veuille me modeler coûte que coûte
Rien à foutre, je resterai seul sur la route, médisant les troupes

Avec ma tête de métèque, de juif errant, de musulman
Ma carte d'identité suspecte, d'étudiant noir, de rappeur blanc
Je commets l'délit de faciès, en tous lieux et de tout temps
J'sais pas ce que j'suis aux yeux des êtres, mais je sais c'que je suis sans

Avec ma tête de métèque, de juif errant, de musulman
Ma carte d'identité suspecte, d'étudiant noir, de rappeur blanc
Je commets l'délit de faciès, en tous lieux et de tout temps
J'sais pas ce que j'suis aux yeux des êtres, mais je sais c'que je suis sans



Une réflexion sur la portée de cette chanson que j'ai écrite pour un site consacré aux 40 ans du "Métèque (le texte se trouve plutôt vers le bas de la page qui rassemble de nombreuses contributions) : "A chaque génération son métèque".