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mardi 27 février 2024

"Baraye" : un hymne pour la liberté et contre l'Iran corrompu des mollahs.

L’instauration de la République islamique d'Iran en 1979 renverse le régime monarchique du shah et impose un régime théocratique et obscurantiste. Très vite, l'ayatollah Khomeini, chef suprême de l’État, élimine toute opposition. Le Conseil des gardiens de la constitution, l'institution clef du régime, juge tout à l'aune de la conformité avec l'islam, tandis que le président élu, qu'il soit un modéré ou un conservateur, ne fait office que d'exécutant. Les mollahs exigent le voilement des femmes, en dépit de manifestations de protestation. Dès lors, le port obligatoire du voile constitue un des piliers fondamentaux du régime. Une loi de 1983 formalise cette obligation. Les bassidjis (brigades des mœurs en 2005) et les gardiens de la révolution se chargent de traquer les femmes "mal voilées".

Plusieurs mouvements de protestations tentent d'infléchir le cours des événements. En vain. La révolte estudiantine de l'été 1999 est écrasée dans le sang. En 2009, les classes moyennes lancent la "révolution verte", menant la fronde contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad, réclamant l'instauration de la démocratie. Les acteurs de ce mouvement urbain ne revendiquent pas la chute du régime, mais des réformes d'ampleur. En vain. À l'hiver 2017-2018, les classes populaires crient leur désespoir dans la rue. Le président Rohani, prétendument modéré, réprime pourtant durement les manifestations de protestation. 

Mohammad Reza Shajarian - Déposez Votre Arme
Mohammad Reza Shajarian - Déposez Votre Arme

L'élection d'Ébrahim Raïssi, en 2021, est marquée par un durcissement de la police des mœurs. C'est dans ce contexte explosif qu'éclate un soulèvement, le 16 septembre 2022. Ce jour-là, Mahsa Jina Amini, étudiante de 22 ans, meurt à l’issue de son placement en garde à vue par la police des mœurs, au prétexte qu'une mèche de cheveux sortait de son voile. (1) La révolte revêt une dimension nationale. Au premier rang des protestataires se trouvent les femmes, les étudiants, les classes populaires. Tous aspirent à chasser un régime honni, qui se lance dans une surenchère sécuritaire et sème la mort, alors même que les difficultés économiques s'accumulent, en lien avec la baisse des revenus du pétrole. Tandis que les dépenses militaires ou celles liées au programme nucléaire explosent, les dépenses sociales chutent.  

Matt Hrkac from Geelong / Melbourne, Australia, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Les manifestants lancent le slogan "femmes, vie, liberté". Par son ampleur, le mouvement fait vaciller le régime, au sein duquel des dissensions apparaissent. Les critiques se font entendre chez les civils, mais aussi parmi les autorités religieuses. Elles portent sur le caractère dictatorial et corrompu du régime, mais aussi la violence de la répression et des arrestations de masse. Couvertes par Ali Khamenei, le guide suprême de la Révolution islamique, les exactions commises provoquent plus de 500 assassinats. Les milices surveillent et traquent les femmes non voilées ou, d'après eux, mal voilées. (2) Les policiers filment les passantes et les conductrices en infraction. Ces dernières reçoivent des amendes ou une convocation au poste de police. Etre une femme en Iran, c'est l'obligation de porter le hijab quand on sort de chez soi, ne pouvoir ni danser, ni chanter dans l'espace public ou pratiquer un sport en extérieur. L'avortement reste interdit. Quand les hommes ont la possibilité de contracter une sorte de mariage à l'essai ou d'avoir plusieurs épouses, les adolescentes peuvent être mariées à partir de 13 ans. L'homme vaut le double de la femme, comme le prouvent les témoignages en justice. 

Cette législation rétrograde ne semble absolument pas ou plus en phase avec les transformations de pans entiers de la société iranienne. La modernisation est à l'œuvre. Les jeunes femmes, aujourd'hui instruites et alphabétisées, adoptent des comportements sociaux et démographiques en décalage complet avec ceux imposés par le régime. Aujourd'hui, les Iraniennes se marient en moyenne à l'âge de 26 ans; si le mariage de petites filles persiste au sein des franges les plus pauvres de la population, il semble en net recul. De même, le taux de polygamie n'est que de deux pour cent.

Aussi, malgré la répression, la révolte continue de couver, sous-jacente. Désormais, il ne s'agit plus de réformer le régime, mais de le renverser et de séparer la religion de l'Etat. La résistance prend des formes inédites. Les femmes refusent par exemple de porter le voile, et, chose inédite, sont enfin soutenues par des hommes, conscients que l'aspiration à la démocratie implique la fin des discriminations sexistes, ainsi qu'une véritable égalité pour les minorités religieuses et ethniques.  

Les résistances gagnent également le monde culturel, et en particulier la musique, un art que, dès l'origine, le régime prend en mauvaise part. "Nous devons éliminer la musique", proclame Khomeyni, en 1979. L'instauration de la République islamique entraîne donc le déclin de la musique, traditionnelle ou pop. Cette dernière est alors suspectée de corrompre la jeunesse et de diffuser les influences dissolvantes du "Grand Satan" américain. Au cours de la décennie 1970, la pop iranienne a connu un grand essor, avec l'émergence de chanteuses talentueuses, à l'image de Gougoush. Or, la chute du shah s'accompagne de l'interdiction des concerts et de la fermeture des salles de spectacle. Les femmes ne peuvent désormais plus se produire seules sur scène. La musique ne se perpétue qu'à la condition d'emprunter les circuits clandestins (cassettes pirates). Pour poursuivre leurs activités, beaucoup d'artistes doivent s'exiler. 

Au cours des années 1990, une timide ouverture desserre le carcan coercitif. La musique traditionnelle retrouve droit de citer, avant que l'élection du président Khatami, en 1997, ne permette à la pop de se faire entendre de nouveau. Les productions restent soumises à un contrôle préalable du ministère de la Culture et de l'Orientation, qui donne le la, ou plutôt ne donne pas le la, à tous ceux dont les textes, le tempo ne correspondent pas aux canons imposés par le rigorisme religieux ambiant. Rock et rap, aux paroles "idécentes" et aux rythmes trépidants, sont donc bannis. Pourtant, en dépit de la censure et des interdits, une scène underground, dynamique et clandestine, apparaît à Téhéran. A l'abri des regards, les musiciens répètent dans les caves ou les logements privés. (3) Ces artistes dissidents cherchent à échapper aux forces de sécurité qui veillent, traquent et persécutent. Les progrès techniques apparus au cours des deux dernières décennies offrent cependant de nouvelles perspectives aux musiciens libres, rendant aussi plus difficile leur censure. Le déploiement d'internet et le développement des smartphones permettent ainsi d'enregistrer des vidéos et de diffuser les chansons. Rockeurs et rappeurs deviennent les hérauts d'une jeunesse aspirant à vivre dans une société pluraliste, sécularisée, ouverte et tolérante. Les risques encourus restent grands pour les artistes qui vivent toujours en Iran, comme le prouvent les persécutions dont est actuellement victime le rappeur Toomaj Salehi.


La vague de protestation qui fit suite à la mort de Mahsa Jina Amini ne pouvait laisser indifférents les musiciens, eux-mêmes durement traités par le pouvoir. Une semaine après le décès de la jeune kurde, une chanson vient percuter le mur du silence imposé par les gardiens de la révolution. Le morceau a pour titre Baraye , un terme persan que l'on peut traduire par "pour" ou "à cause de". Or, en quelques heures à peine, il s'impose comme l'hymne du soulèvement. Shervin Hajipour, un jeune homme de 25 ans originaire de Babolsar au nord du pays, l'a enregistré dans sa chambre, avant d'en diffuser la vidéo sur les réseaux sociaux. Vainqueur d'un télécrochet quelques mois plus tôt, le chanteur jouit déjà d'une grande popularité. La force de son morceau réside dans sa construction malicieuse, prenant la forme d'un collage de 31 tweets comprenant le hashtag mashaamini. De la sorte, Hajipour devient l'interprète d'internautes excédés par l'absence de libertés, usés par les violences d'un régime obscurantiste et répressif. Le titre n'est pas un réquisitoire, mais un plaidoyer. Plutôt que de fustiger la cruauté du pouvoir, les paroles témoignent des aspirations de manifestants, qui rêvent de danser dans la rue, de mener une vie normale, décente, libre. Ce faisant, la chanson dresse un portrait en négatif de la République islamique d'Iran et contribue à donner un écho aux revendications de la jeunesse iranienne. Le morceau touche au cœur, car il résume en peu de mots les aspirations profondes et les revendications du peuple.  "Pour la liberté de danser dans la rue / Pour la peur au moment de s'embrasser / Pour nos pères et nos soeurs disparues / Pour changer les mentalités arriérées / Pour l'humiliation ne ne plus pouvoir nourrir sa famille / pour le désir d'une vie ordinaire"

"Pour tout les antidépresseurs qu'on consomme / Homme, patrie, prospérité / Pour celles qui auraient préféré être un homme / Femme, vie, liberté / Pour la liberté (3X)"

"Le cahier de doléances qu'est cette chanson énumère l'injustice économique, la ségrégation des femmes et des minorités («Pour les enfants-ouvriers afghans»), la corruption, l'intoxication idéologique («Pour ce paradis obligatoire»), le manque de libertés. L'écocide est également évoqué dans plusieurs vers, qui parlent de la disparition de la faune sauvage (...) ou des arbres fanés (...) dans un Téhéran devenu irrespirable sous l'effet de la pollution de l'air." (source I p 65)

Le morceau est diffusé en boucle dans les maisons et les voitures, accompagnant les manifestations comme les gestes de désobéissance… Porte-voix de la révolution en cours, Le chanteur fait sien le slogan des Iraniennes : "Femme, vie, liberté". Pour avoir écrit ce titre, Hajipour est arrêté par les Gardiens de la révolution et retenu jusqu'au début octobre 2022 par la police, qui l'oblige à effacer la chanson de ses réseaux sociaux. (4) Loin de l'objectif recherché, la censure contribue, au contraire, à populariser une chanson, qui échappe désormais totalement à son auteur. En 48 heures, la vidéo du morceau atteint les 40 millions de vues. Bien que supprimée de la page Instagram de Shervin Hajipour, Baraye devient virale, gagnant une notoriété internationale, car reprise par des Iraniens de la diaspora ou des artistes de renommée mondiale, à l'instar de Coldplay.

Début mars 2024, les autorités iranniennes condamnent Sharvin Hajipour à 3 ans et huit mois de prison pour "activités de propagande contre la République islamique" et d'"incitation à l'émeute".

Conclusion : Un an et demi après le mouvement né de la mort de Mahsa Amini, les gardiens de la révolution ne parviennent toujours pas à museler la contestation qui prend de plus en plus la forme d'une désobéissance civile. En dépit des risques encourus, les protestations perdurent et prennent une forme moins frontale, mais toujours aussi créative. Combien de temps ce régime antidémocratique, corrompu et impopulaire pourra-t-il se maintenir ? Difficile de le dire; toujours est-il que les chanteurs auront pris leur part dans la dénonciation d'un système vermoulu et rejeté par l'écrasante majorité de la population iranienne.

Notes:

1. La jeune femme, originaire de la ville de Saqez dans le Kurdistan iranien, était en visite à Téhéran lors de son arrestation. 

2. Toutefois, la police des moeurs, qui violentait littéralement les femmes, semblent avoir disparu.

3. En 2009, le film "Les Chats persans" du réalisateur Bahman Ghobadi retrace le parcours chaotique de jeunes Iraniens qui cherchent à créer leur groupe de rock. 

4. Hajipour doit publier une vidéo sur son compte Instagram, dans laquelle il s'excuse pour son irresponsabilité en précisant qu'il n'a aucune intention politique. "Cette technique intrusive nouvelle, l'autoconfession forcée publiée sur les coptes des réseaux sociaux des personnes arrêtées, sera beaucoup utilisée désormais par les forces de répression. Elle charge les opposants de la production et la diffusion de «l'aveu», les transformant temporairement en bourreaux d'eux-mêmes." (source I p 64)

 Sources:

A. "En Iran et dans le monde, un mois de contestation après la mort de Mahsa Amini." [France Info] 

B. "Iran: combien de révolutions?" [Le Dessous des Cartes sur Arte]

C. «"Baraye", l'hymne du soulèvement iranien.» [Le Monde]

D. "Spéciale Iran : les artistes au cœur de la révolution", France Culture va plus loin le samedi. 

E. "Iran : une contestation étouffée." Entretien avec Azadek Kian. Une leçon de géopolitique du Dessous des cartes.

F. Anaïs Fléchet : "La musique, dans les caves et sur les toits", in L'histoire n° 506, avril 2023.

G. Articles du Courrier international, #AuxSons, The Markaz Review.

H. "Le rappeur Toomaj Salehi, voix de la révolte contre les Mollahs", la BO du monde du lundi 4 décembre 2023.

I. Chowra Makaremi : "Femme ! Vie ! Liberté!", La Découverte, 2023.

mardi 23 janvier 2024

Quand Ramy Essam, et les manifestants de la place Tahrir, réclamaient le départ du dictateur Moubarak.

La tutelle européenne sur l'Egypte cesse en 1952 avec la prise du pouvoir d'un groupe d'officier qui chasse le roi Farouk, l'armée britannique et proclame la République. Nasser, le nouveau raïs, met les oppositions hors-la-loi et instaure un régime de parti unique. Acteur clef du mouvement des non-alignés, il devient le champion du panarabisme. Le dirigeant s'éteint en 1970, après avoir subi une défaite militaire dans le cadre de la guerre des six jours contre Israël. Son successeur et vice-président, Anouar el-Sadate, tourne le dos aux options socialisantes en libéralisant l'économie. Après une nouvelle défaite militaire contre l’État hébreu, un traité de paix signé en 1979 acte la reconnaissance tacite d'Israël. En 1981, Sadate est assassiné par des militants islamistes. Le vice-président, Hosni Moubarak devient le nouveau dirigeant. Militaire lui aussi, il prend ses distances avec les mouvements islamistes, sur lesquels Sadate s'était appuyé. Indéboulonnable pendant trente ans, le dictateur détricote l'héritage social de Nasser, tandis qu'une corruption galopante se met en place. 

Ahmed Abd El-Fatah from Egypt, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
 

En janvier 2011, dans le sillage de la révolution arabe, le mécontentement se mue en contestation ouverte. Au Caire, la place Tahrir devient l'épicentre de la colère, tandis que, de proche en proche, les manifestations gagnent tout le pays. Les aspirations démocratiques sont immenses. La moitié des habitants a moins de 25 ans et n'a jamais connu autre chose qu'un militaire à la tête de l’État. 

Ramy Essam, a 23 ans, il est étudiant en architecture à Mansourah, une ville située dans le delta du Nil, à 120 km au nord du Caire. Dès les premiers rassemblements, le jeune homme débarque dans la capitale, avec sa guitare sous le bras. Tout au long de l'occupation de la place Tahrir, il vit dans le village de tentes, qui sert de quartier général aux centaines de milliers de manifestants. Le 28 janvier 2011, Ramy monte sur une scène improvisée et interprète Irhal («Dégage!» / إرحل ),  une chanson écrite en quelques heures à partir des slogans des manifestants et dans laquelle il réclame le départ du président. « Nous ne demandons qu'une seule chose, dégage, dégage, à bas, à bas Hosni Moubarak, le peuple veut la chute du régime”."C'était une journée que l'on a appelée " vendredi de colère", j'ai vu des gens mourir, des gens frappés et j'ai pensé, soit je reste vivant et libre, soit je meurs... Alors, je n'ai plus réfléchi, je suis monté sur scène et j'ai chanté", se souvient-il. Trois jours plus tard, le 1er février, Moubarak réaffirme son intention de se maintenir au pouvoir, ce qui incite de nouveau Essam à interpréter "Dégage". Le lendemain, les baltaguias, les hommes de main payés par le pouvoir, chargent à dos de chameaux les manifestants antigouvernementaux. Le chanteur remonte sur scène. "J'avais été frappé à la tête, mais pendant deux jours, j'ai continué à chanter. C'était amusant, car  j'avais des bandages comme tous ceux qui m'écoutaient. Nous étions heureux car nous avions le sentiment d'avoir remporté la victoire." 


Si les morceaux d'Essam touchent au coeur des protestataires, qui les reprennent à l'unisson, c'est aussi que la musique s'impose naturellement comme le médium populaire idéal pour synthétiser un message laconique et percutant à l'intention du dictateur: «dégage». En Égypte, la révolution se caractérise par l'absence de partis organisés et de leaders politiques. Empêchés d'agir en véritables citoyens pendant des décennies, les manifestants sont, pour beaucoup d'entre eux, peu familiarisés avec un discours idéologique structuré. Les chansons, avec leur vocabulaire simple et leurs revendications primaires, comblent ces lacunes. Elles permettent en outre de prendre, au jour le jour, le pouls de la révolution ou de réagir presque instantanément à l'actualité. Ainsi, les créations du chanteur amateur collent parfaitement à la succession des évènements qui se déroulent place Tahrir entre janvier et mars 2011. 

Lilian Wagdy, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Le 11 février 2011, après 18 jours de mobilisation sans précédent, Moubarak est renversé, l'armée assurant la transition. Ramy remonte sur la scène pour célébrer la victoire du mouvement, adaptant pour l'occasion ses paroles, devenues obsolètes. Le chanteur appelle désormais de ses vœux un gouvernement civil, en lieu et place du pouvoir militaire. Plus que jamais, l'artiste se confond avec le reste des manifestants, dont il retranscrit les revendications en musique. Armé de ses mots et de sa seule guitare, il s'impose comme un des acteurs clefs de la révolution en marche. Avec le titre "Riez bien, c'est la révolution" (اضحكوا يا ثورة), il se moque de la propagande de Moubarak selon lequel les manifestants seraient des agents de l'étranger, responsables du marasme économique et payés en hamburgers. "On vous dit que nous mangeons des menus KFC? Riez! C'est la révolution!"

Essam interprète égalementا لجحش قال للحمار, un poème écrit en 2008 par Ahmad Fouad Negm. "L'âne et le poulain" se réfère à Moubarak et à son fils Gamal, un temps pressenti pour succéder à son dictateur de papa. "Mon poulain, arrête d'être naïf, ne vis pas comme un prétentieux / Nos passagers [les Égyptiens] ne sont pas stupides et leurs os ne sont pas cassés / Demain ils vont se réveiller, et ils vont faire trembler le chariot / Et tu vas trouver enfoncés dans tes fesses quatre-vingts khazouk". Le khazouk est une sorte de bâton utilisé lors d'une torture et le chiffre quatre-vingts correspond aux nombre d’Egyptiens d'alors.

Le 9 mars, Ramy retourne place Tahrir avec d'autres manifestants, pour demander plus de changements. Ce jour-là, l'armée détruit les campements et réprime violemment les manifestants réunis. Comme beaucoup d'autres, le chanteur est arrêté, battu, torturé à l'électricité au sein du Musée National du Caire, transformé pour l'occasion en centre de détention. Après deux semaines d'hospitalisation, il revient à Tahrir avec un nouveau texte, Baisse la tête (طاطي طاطي). L'auteur ironise sur l'attitude de l'armée censée assurer la transition démocratique, aux côtés de la population. « Baisse la tête, baisse-la, baisse-la, tu vis dans un pays démocratique!». Le musicien évoque aussi l'impasse dans laquelle se trouvent les jeunes diplômés, entravés dans leur ascension sociale par la corruption et le népotisme: « et quand les ignorants sont devant toi... ou au-dessus de toi prenant ta longe / Il te conduit à ta perte, devant toi il y a un trou... tu bois le poison de Socrate. »

En septembre 2011, il sort une nouvelle chanson Pain, liberté et justice sociale comme pour affirmer les nouveaux mots d'ordre et priorités que le mouvement doit adopter. Pour Essam il n'y a plus rien à attendre du « cirque électoral » organisé par le Conseil Suprême des Forces Armées (SCAF), qui s'est employé à mâter les manifestations de l'automne 2011. Plus que jamais, la contre-révolution est en marche. En janvier 2012, alors que de nouveaux heurts sanglants éclatent place Tahrir, Essam s'en prend au SCAF en adaptant les paroles d'Irhal aux circonstances: "A bas, à bas le SCAF! Etat civil! (...) La révolution jusqu'à la victoire". Peu après, il sort l'album Al Midan ("La place").

Lors des élections législatives de 2011, les islamistes emportent la majorité des sièges au parlement, parvenant à séduire les populations rurales, pauvres et délaissées.Victorieux des élections, Mohamed Morsi accède à la présidence en juin 2012. Premier président civil de l'Egypte, ce membre des Frères musulmans doit prêter son "serment au peuple" place Tahrir, avant de le faire plus formellement devant la Cour constitutionnelle. Très vite, la contestation reprend. Les populations du centre, majoritairement urbaines, rejettent les islamistes de peur de voir la charia (la loi islamique) étendre son influence sur leurs droits. En juin 2013, les manifestations donnent l'opportunité au ministre de la défense, Abdel Fattah Al-Sissi, de démettre Morsi de ses fonctions. L'armée est de retour aux manettes. 


Le nouveau raïs règne en maître absolu sur l'Egypte (1), emprisonnant, torturant, tuant à tour de bras ses opposants, islamistes, comme libéraux. Pendant ce temps, les puissances occidentales, plus soucieuses de leurs intérêts économiques que de la défense des libertés, tournent le regard dans d'autres directions. (2) En 2014, Ramy Essam se réfugie en Suède, où il se lance dans une carrière professionnelle, sans pour autant renoncer à son engagement contre la dictature. 

Quatre ans après la prise de pouvoir de Sissi, le chanteur publie "Balaha". Ce mot correspond au nom donné à un menteur compulsif dans un film à succès. Les paroles fustigent l'autorisme de Sissi et témoignent de l'extrême lassitude, mais aussi de l'indignation d'une population réduite au silence. En réponse à cette prise de position, le parolier et le réalisateur du clip, Galal el Behairy et Shady Habash, coincés en Egypte, sont emprisonnés pour « diffusion de fausses nouvelles ». Faute de soins, Habash meurt en prison en mai 2020, à l’âge de vingt-quatre ans. Ce drame prouve, si il en était besoin, la cruauté du régime Sissi.

C°: Si la jeunesse réunie place Tahrir n'est pas parvenue à donner corps aux aspirations démocratiques qui l'animaient, écrasée par la violence de l'armée et dupée par la rouerie des islamistes, elle a néanmoins fait montre d'une grande dignité, d'un immense courage et les chants de Ramy Essam en constituent, assurément, la digne bande son.

Notes: 

1. En guise de réponse à la crise économique qui plonge les Egyptiens dans la misère, Sissi lance le pays dans une politique de grands travaux tels que doublement du canal de Suez, la construction d'un grand musée à Gizeh, de lignes de TGV, la construction d'une capitale en plein désert...

2. La France fournit les armes. Les autres puissances ne sont pas en reste. L'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis fournissent les prêts financiers, la Russie les ressources en blé, tandis que la Chine investit dans le pays.

Sources:

- Bérengère Lavisse: "De Tunis à Dera'a, les chants du Printemps", mémoire de 4ème année. (pdf)

- Cyril Sauvageot: «Comment la chanson "Irhal" est devenu le cri de ralliement des manifestants de la place Tahrir?»

- «Ramy Essam: la voix de la révolution» (DREAM)

- "La pop égyptienne au temps de la Révolution de la place Tahrir" avec Coline Houssais. [Le réveil culturel sur France Culture]

- "Dégage! La B.O. des révolutions arabes" [The Observer]

- Jane Mitchell: "Ramy Essam, la bande originale du printemps égyptien" [Révolution permanente] 

- "La bande-son des révolutions: 10 ans de musique et de révoltes" Rencontre avec Coline Houssais.

- "Égypte: les sons de la place Tahrir" [France Inter] 

- "Rami Essam: le barde de la place Tahrir" [France Inter]

Conseil de lecture:

Alaa El Aswany: "J'ai couru vers le Nil", Actes Sud, 2018. 

lundi 3 octobre 2022

"En lutte! Carnet de chants"

Les excellentes Éditions du Détour viennent de publier "En lutte! Carnet de chants". Les auteurs de l'histgeobox y analysent 24 chants ayant marqué l’histoire des luttes. 




Des extraits et la table des matières sont consultables sur le site des éditions du Détour.

"Lutte des classes, révoltes féministes, demandes d’émancipation des peuples, toutes ces batailles sociales ont été accompagnées de chants scandés en cœur par la foule. Certains ont traversé les époques et les luttes, d’autres pas, mais ils ont tous joué un rôle important en leur temps.

Ces chants choisis, analysés et enrichis par les auteurs sont présentés dans leur contexte historique et dans leur résonance contemporaine, traduits en français. De « La Carmagnole » datant de la Révolution française jusqu’à « Balance ton quoi d’Angèle, en passant par la très célèbre « Bella Ciao » ou l’« Hymne des femmes », ce recueil regroupe des chants variés, portrait de la culture des luttes militantes à travers les époques.

Ce carnet de chants pas comme les autres est écrit sur un ton enjoué et direct, propice à découvrir l’histoire de nos luttes en chansons."

Le livre est disponible dans de nombreuses librairies et peut être commandé en ligne.

vendredi 20 avril 2018

"Grandola vila morena", une chanson pour donner le signal de la Révolution des Oeillets.

Depuis le début des années 1960, les guerres africaines (en Angola, au Mozambique et en Guinée Bissau) font vaciller l'empire portugais. En 1973, ces conflits absorbent le quart des dépenses de l'Etat. La lassitude gagne une opinion publique inquiète pour les appelés du contingent,  astreints à un service interminable et périlleux. De nombreux jeunes Portugais tentent d'ailleurs de s'y soustraire. Le pays connaît alors une émigration massive engendrée par la pauvreté (100 000 départs par an au début des années 1970). Même les soutiens traditionnels de la dictature finissent par douter. Désormais, les officiers supérieurs des forces armées critiquent ouvertement l'intransigeance de Marcello Caetano, le successeur du dictateur Antonio Salazar, décédé en 1970. L'heure du changement est venue.

Le 24 avril 1974, à 22h55, Radio Clube Português diffuse la chanson E Depois de Adeus ("Et après l'adieu") de Paulo de Carvalho. A minuit et vingt-neuf minutes, le 25 avril, la très catholique radio Renascença (Renaissance) passe une chanson pourtant interdite par le pouvoir: "Grândola vila morena" de Zeca Afonso. La diffusion de ces titres marque le signal du déclenchement d'une action militaire dont le but est de renverser la dictature.
Un des rares civils a être dans la confidence des militaires se souvient: "Les gens du Mouvement des forces armées avaient étudié plusieurs façons de trouver un moyen de liaison pour déclencher les opérations militaires du mouvement. Ils avaient contacté quelques civils (...), surtout des gens de l'information. (...) On est arrivé à la conclusion que, peut-être, passer un disque à la radio à une certaine heure, cela pourrait servir comme signe." [source B: la Révolution en chantant]

I, Henrique Matos [GFDL 1.2 (http://www.gnu.org/licenses/old-licenses/fdl-1.2.html)], via Wikimedia Commons
L'auteur de Grandola vila morena se nomme José ("Zeca") Afonso. Après avoir vécu en Angola, Zeca a enseigné l'histoire au Mozambique, avant d'être renvoyé de l'éducation nationale pour ses prises de position politique. Libéré, il s'adonne à l'écriture et la composition de chansons. "(...) Véritable chanteur engagé, militant, s’intéressant à la pédagogie par le chant et la parole pour éveiller les consciences, sympathisant communiste et de la gauche radicale (...) [il] s’engage dans les mouvements syndicaux ouvriers. En faveur de la Réforme agraire au Portugal et particulièrement en Alentejo, il chante les héros de la terre victimes de la répression salazariste. " (source A: Marie-Noëlle Ciccia) 
Pour le régime en place, cet engagement fait de lui un opposant à traquer sans répit. A plusieurs reprises, la Pide, la redoutable police politique salazariste, l'arrête et l'emprisonne. 
Maniant à merveille parabole et double-entendre, l'ancien enseignant sait dribbler la censure. En 1964, Afonso compose le poème Grândola Vila Morena en hommage aux traditions de solidarité d’une bourgade de l’Alentejo où il avait été invité à chanter. En 1971, il met en musique ce poème dont il fait une chanson. (1) Si Grandôla n'a rien de subversif au départ, le contexte dictatorial de l'époque se charge de transformer la chanson en brûlot.

Grandola, ville brune
Terre de fraternité
Seul le peuple commande
Dans ton enceinte, ô cité.

Chanson engagée, mais non partisane, Grandola vila morena « relate la condition du peuple et ses aspirations en des termes généraux et simples. Ces caractéristiques expliquent pour une grande part la résilience de son succès auprès du peuple. » [Source E: Marlière 2013].  
"De fait, la voix grave (...), l’épuration de tout instrument musical visant à ne pas parasiter le message, le rythme donné par le pas en cadence presque militaire, confèrent à cette chanson l’austérité d’un hymne auquel il faut associer un mouvement totalement synchronisé des corps : union, force, invincibilité sont les impressions que l’on retient du spectacle auditif et visuel des chants de cette région portugaise [l'Alentejo]", note Marie-Noëlle Ciccia. [source A]



Les notes de musique égrenées déclenchent donc le soulèvement du MFA, le "Mouvement des forces armées" animé par un groupe de jeunes gradés de l'armée portugaise (Otelo Sareiva de Carvalho, Ernesto Melo Antunes, Vitor Alves, Salgueiro Maia). Antonio Spinola et Costa Gomes, deux généraux de prestige en rupture de ban, apportent leur caution au coup d'état. Juchés sur de vieux chars, les soldats s'emparent des points stratégiques de Lisbonne. Sans effusion de sang, l'armée se présente comme victorieuse et invite la population à rejoindre le mouvement. Accueillant avec enthousiasme les militaires, une foule énorme se réunit bientôt en centre-ville, notamment autour du marché aux fleurs. Les œillets y sont en pleine floraison; quelques soldats en glissent alors dans le canon de leurs armes. C'est ainsi que cette fleur serait devenue le symbole de la révolution portugaise. (2)


Réfugié à la caserne du Carmo, le général Caetano négocie sa reddition. Il n'a d'autre issue que de démissionner, avant d'être installé de force - avec un aller simple - dans le premier avion pour le Brésil.
Le programme du MFA tient en trois D: décoloniser, démocratiser, développer. Le 26 avril 1974, le général Spinola prend la parole à la télévision en temps que président de la "junte de salut national" et annonce l'élection prochaine au suffrage universel d'une Assemblée nationale constituante et d'un président de la République. 
Un vent de liberté souffle enfin. L'évidence s'impose, le mouvement en cours ne cherche pas à instaurer un nouveau régime autoritaire. La censure est levée et la police politique supprimée. La révolution des œillets permet le retour des exilés politiques. Le socialiste Mario Soares rentre d'exil, le communiste Alvaro Cunhal sort de prison. Le 1er mai 1974, plus de 500 000 personnes défilent dans les rues de Lisbonne aux cris de "MFA, MFA, le peuple est avec le MFA."
 Un journaliste français relate alors l'atmosphère de liesse qui règne à Lisbonne:
"Une fête. Une véritable fête qui a dépassé toutes les espérances. Des milliers et des milliers de Portugais dans les rues de Lisbonne, des militaires fraternisant avec la foule, des agents de police réglant la circulation avec un œillet rouge, des hommes pleurant, chantant, dansant... il fallait être à Lisbonne ce premier mai pour comprendre ce qu'un peuple peut ressentir au contact de la liberté retrouvée. Une véritable fête, sans précédent au Portugal, où les préoccupations politiques sont reléguées au second plan. Lisbonne n'est qu'une immense kermesse sous le soleil où jeunes et moins jeunes se sont tous retrouvés pour chanter Grândola vila morena, une chanson devenue l'hymne du Portugal libéré."

Si il ne faut qu'une journée pour se débarrasser d'une dictature vieille d'un demi-siècle, la transition démocratique s'avère en revanche chaotique. (3) "La promulgation d'une nouvelle Constitution le 2 avril 1976, les élections législatives du 25 avril, remportées par le Parti socialiste, enfin l'élection en juin, au suffrage universel, du général Eanes à la présidence de la République consacrent l'effacement des militaires et l'instauration d'une démocratie parlementaire européenne. Deux ans seulement se sont écoulés depuis le '25 avril'." [source F: Léonard p 77]

Manifestants lors des commémorations de la révolution des Oeillets en 1983. I, Henrique Matos [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html), CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/) or CC BY 2.5 (http://creativecommons.org/licenses/by/2.5)], via Wikimedia Commons
Signal de la révolte contre l'Estado Novo, Grandola Vila Morena est non seulement  restée la chanson symbole de la Révolution des œillets, mais elle est devenue de façon plus large un symbole de la contestation du pouvoir; le contexte et le temps s'associant pour enrichir encore la portée de ce morceau.
Au cours des années "fastes", la chanson reste cantonnée aux rassemblements des organisations de gauche (1er mai, commémorations du 25 avril) et se fait moins entendre. Mais elle ressort ponctuellement dans des situations de contestation ou de difficultés.
Ainsi, au cours du premier semestre 2013, alors que le Portugal se voit imposer une politique d'austérité par l'Union européenne, les banderoles brandies dans les manifestations de protestation érigent un vers du morceau en slogan. « Que se lixe a Troika. O povo é quem mais ordena." ("Que la Troïka aille se faire foutre! C'est le peuple qui ordonne.") En février de cette même année, une vague de grandoladas (4) gagne les bancs de l'Assemblée nationale. Pour empêcher Pedros Passos Coelho, le chef du gouvernement, de présenter de nouvelles mesures économiques d'austérité, des députés de gauche marquent leur désaccord avec la politique d'austérité en entonnant le titre d'Afonso en pleine séance. Dès que les premières notes retentissent, la présidente de l'Assemblée menace de suspendre la séance. Le premier ministre, d'abord interdit, finit par reconnaître l'habileté des protestataires: "On ne saurait être interrompu d'une meilleure façon".



 

Chantée en guise de piqûre de rappel, le morceau reste indissociablement liée dans l'imaginaire des Portugais à l'idée de démocratie et de liberté. "Le néologisme 'Grandolar' passe alors dans le vocabulaire, pour mieux rappeler les valeurs du 25 avril 1974 et tourner en dérision ceux qui les oublient." (Source F: Léonard p 80)
Tel un totem de la liberté reconquise, Grandola vila morena jouit d'une sorte d'aura et de respect exceptionnels. "Faisant taire les hommes politiques, « Grandôla, Vila Morena » est l’arme parfaite : non violente, elle revendique les valeurs d’une démocratie dont les dirigeants eux-mêmes se réclament ; les intéressés ne peuvent que s’incliner, se taire ou sourire » (Musseau 2013 et Riez 2013). " [source A: Ciccia]

"Grândola vila morena" Zeca Afonso.

Terra da fraternidade - Terre de la fraternité
O povo é quem mais ordena - seul le peuple ordonne
Dentro de ti, ó cidade - En ton sein, ô cité

Dentro de ti, ó cidade - En ton sein, ô cité
O povo é quem mais ordena - Seul le peuple ordonne
Terra da fraternidade - Terre de la fraternité
Grândola, vila morena - Grândola, ville brune

Em cada esquina um amigo - A chaque coin de rue un ami
Em cada rosto igualdade – Sur chaque visage, l'égalité
Grândola, vila morena - Grândola, ville brune
Terra da fraternidade - Terre de la fraternité

Terra da fraternidade - Terre de la fraternité
Grândola, vila morena - Grândola, ville brune
Em cada rosto igualdade - Sur chaque visage l'égalité
O povo é quem mais ordena - seul le peuple ordonne

À sombra duma azinheira - A l'ombre d'un chêne vert
Que já não sabia a idade- qui ne connaissait plus son âge
Jurei ter por companheira – J’ai juré d'avoir pour compagne
Grândola a tua vontade - Grândola, ta volonté

Grândola a tua vontade - Grândola ta volonté
Jurei ter por companheira - J’ai juré d'avoir pour compagne
À sombra duma azinheira - A l'ombre d'un chêne vert
Que já não sabia a idade - qui ne connaissait plus son âge
   

En complément:
En France, les chanteurs aussi célèbrent à leur manière la révolution des œillets. "Alcina de Jesus" de Nino Ferrer adopte le point de vue d'une jeune Portugaise contrainte à l'exil. "Son pays c’est tellement loin / Au bout du continent / Et pourtant ce n’est qu’une enfant / Mais elle a du partir. Elle travaille chez des gens très gentils / Elle s’occupe de leur bébé joli / Pendant que là-bas c’est le printemps / Et fleurit la révolution. 
Il y’a des gens dans les rues / Qui chantent la liberté / Le monde est en train de changer / Mais elle n’en voit rien du tout / Alcina de jésus."
Alors que l'oppression domine de nombreux points du globe, Georges Moustaki accueille avec espoir cette Révolution.
« A ceux qui ne croient plus voir s’accomplir leur idéal, dis leur qu’un œillet rouge a fleuri au Portugal». 

Notes:
1. Enregistrée en France, à Hérouville, la chanson figure sur l'album Cantigas de Maio. La structure de Grândola reprend "les caractéristiques de la chanson alentejane, c'est-à-dire une chanson dont les strophes paires sont la reprise en sens inverse des vers de la strophe précédente." (source A: M.-N. Ciccia)

2. On note une seule exception à cette belle unanimité. Des membres de la PIDE tirent des coups de feu sur les manifestants, entraînant plusieurs morts et blessés.
3.
Le MFA se veut le moteur du "Processus révolutionnaire en cours", mais sa mainmise est contestée par les partis politiques et une société civile de plus en plus active. Après une tentative de coup d'état conservateur le 11 mars 1975, Spinola doit fuir. Le MFA décide alors d'accéler le processus démocratique. Le 25 avril 1975, les premières élections  depuis un demi-siècle sont remportées par le parti socialiste. Au cours de "lété chaud" 1975, les tensions s'accentuent dans le pays. Le 13 juillet, une réaction contre-révolutionnaire, soutenue par l'Eglise catholique, enflamme le nord du pays. D'aucuns redoutent alors un coup de force du parti communiste avec l'appui des hauts gradés acquis à sa cause. L'extrême gauche lance une tentative de coup d'état militaire. Son échec sonne le glas du MFA.
4. "substantif tiré du néologisme grandolar, c’est-à-dire huer une personnalité en chantant « Grândola » pour l’empêcher de parler".  (source A: M.-N. Ciccia)

Sources:
Source A: Marie-Noëlle Ciccia: "Grândola vila morena: l'hymne de la contestation portugaise"
Source B:"La Révolution en chantant: la Révolution des Œillets" par
François-Régis Barbry, première diffusion 26/4/1986.
Source C: Philippe Artières: "L'inconnu du 25 avril 1974 dans la révolution des Œillets", in "68, une histoire collective", la Découverte, 2008. 
Source D: Les Caves du Majestic consacre un billet à la chanson et ses usages politiques.
Source E: Philippe Marlière: « ‘Grândola, Vila Morena’, chant de résistance portugais », Médiapart, 21 février 2013." 

Source F: Yves Léonard, « 25 avril 1974 : les œillets font la démocratie », in Les Collections de L’Histoire, n°63 : Le Portugal, l’Empire oublié, avril 2014, pp. 70-80.

samedi 16 mai 2009

Sur la platine: mai 2009.





1. Rudies: "Train to Vietnam" (1968). Ce ska se penche sur la guerre du Vietnam. Il s'agit d'une reprise punchy du Train to skaville des Ethiopians. (un article sur les chansons contre ou sur la guerre du Vietnam).

2. Melissa Laveaux: "My boat".

3. Pat Thomas et Marijata: "I need more". Une introduction irrésistible pour ce morceau d'un des cadors de la musique ghanéenne.


4. Little Richard: "Hurry sundown". On résume trop souvent cet excellent chanteur à ses tenues excentriques et son comportement ouvertement provocant. Il mérite pourtant mieux. Ici, un titre très soulful, qui prouve à l'occasion, que Richard n'est pas seulement un excellent chanteur de rock'n'roll.


5. Glen Brown et King Tubby: "Melodica international". Une basse énorme et un son qui scotche au fond du canapé. La confrontation entre l'inventeur et maître du dub jamaïcain et le producteur Glen Brown donne cet album exceptionnel réédité sur le défunt label Blood and Fire.


6. Hamilton Bohannon: "Bohannon's beat". Là encore, la basse est à l'honneur sur ce titre funkydiscoïsant. Avouez qu'il est difficile de ne pas danser là-dessus.

7. Stella Chiweshe: "Chachimurenga" (future mix). Stella Chiweshe, une des très rares femmes marizambira (un musicien animant les cérémonies familiales bira, au cours desquelles les esprits des ancêtres sont appelés à s'exprimer par la bouche d'un médium, le joueur de mbira, le piano à pouce, à lames métalliques) est élevée au rang de symbole national au Zimbabwe. Elle accède alors à une carrière internationale qui lui permet de faire découvrir la musique shona dans le monde entier. Pour en savoir plus sur les chants de Libération de l'ancienne Rhodhésie du sud, cliquez ici.







8. Staff Benda Bilili: "Moziki". Depuis une dizaine d'années, ces 8 Kinois animent les nuits de Kinshasa grâce à leur musique survoltée, savant mélange de rumba zaïroise, de funk jamesbrownien et de mélodies cubaines. Nous vous en parlions récemment sur Samarra.




Liens:
- La sélection du mois d'Etienne Augris sur Samarra.

dimanche 14 décembre 2008

125. J.R. Caussimon: "LaCommune est en lutte". (1975).

Jean Roger Caussimon est un auteur de très nombreuses chansons, interprétées notamment par Léo Ferré ("monsieur William"). Il n'hésite pas cependant à chanter lui-même ses compositions dans lesquelles il pourfend les conservatismes et les réactionnaires de tout poil. Cette chanson est enregistrée par Jean-Roger Caussimon pour le film de Bertrand Tavernier "Le juge et l'assassin". Elle constitue le final de ce film dont l'action se situe en 1893... Il est pourtant bien ici question de la Commune de Paris.



Pour mieux saisir les origines de la Commune, il convient de revenir à la cuisante défaite de la France face à la Prusse, en 1870. Le Nord et l'Est du territoire sont envahis, l'empereur arrêté, les généraux faits prisonniers... Et si le gouvernement de la Défense nationale entendait, dans un premier temps, continuer à tout prix le combat, il perd bientôt son ardeur.
* Pendant ce temps, Paris est encerclé par les Prussiens et assiégé. Au cours de l'hiver 1870, les Parisiens subissent un siège terrible et souffrent de la faim. Ils se défendent comme ils le peuvent, notamment les gardes nationaux qui touchent une modeste solde, qui permet aux plus pauvres de survivre. Animés par un grand patriotisme (ils ont acheté avec leurs deniers 227 canons entreposés sur les hauteurs de Montmartre), ils souhaitent combattre jusqu'au bout, sans abdiquer. Les loyers ont été suspendus tant que les activités n’ont pas repris.


Charles-Henri Piulle: "Cantine municipale pendant le siège de Paris"(65x81cm, Carnavalet).
Après un siège si rude, la demande d'armistice formulée par le gouvernement provisoire, en février 1871, écœure les Parisiens, d'autant plus humiliés que les Prussiens entrent dans Paris le 1er mars.
Or, les Parisiens qui ont subi le siège ne sont pas tous les Parisiens : ce sont les plus pauvres qui n’ont pas de maison de campagne et ont dû rester à Paris, la plupart des plus riches sont partis avant le siège. Ces Parisiens pauvres, surtout des ouvriers, sont fortement marqués alors par les idées socialistes, notamment celles de Proudhon et de Blanqui. Rapidment les esprits s'échauffent...

Les provocations « versaillaises ».
Bismarck veut négocier la paix non pas avec le gouvernement provisoire de septembre 1870, mais avec un gouvernement légitime désigné par les Français. Des élections sont donc organisées pour élire une Assemblée. La campagne se fait sur l’unique thème de la paix (proposée par les monarchistes, les bonapartistes et la droite en général) ou la guerre (voulue par les Républicains). La victoire revient aux conservateurs, représentant la France rurale et traditionnelle, se méfiant des « rouges », des « classes dangereuses » ouvrières des villes: on compte 400 royalistes, 30 bonapartistes et 150 républicains. Cette Assemblée désigne en son sein un gouvernement, dirigé par Thiers, «chef du pouvoir exécutif de la République française ».
D'emblée, cette majorité favorable à la paix inspire la plus grande méfiance au peuple de Paris qui élit pour sa part des républicains radicaux.

Dès lors, les nouveaux pouvoirs multiplient les provocations contre les Parisiens :
- ils choisissent de s’installer à Versailles, et non à Paris, dont ils redoutent les agitations révolutionnaires ;
- le gouvernement supprime aussitôt la solde des gardes nationaux parisiens (seul revenu de la plupart des familles, que le siège avait privées de leur travail) et le moratoire (=délai) des loyers et des effets de commerce décidé pendant le siège.
- Enfin, il décide de récupérer les canons achetés par les Parisiens et massés sur les hauteurs de Montmartre et de Belleville. Pour Thiers, il convient en effet de désarmer la garde nationale.

Avril-mai 1871. Rue de la Bonne. Pièce d'artillerie qui paraît avoir été placée rue de la Bonne et semble avoir été dirigée vers le nord. 20528-2 © Bibliothèque Historique de la Ville de Paris

* La Commune de Paris (mars-mai 1871).

Le 18 mars 1871, les insurgés empêchent les soldats envoyés par le gouvernement versaillais de récupérer les canons. Les troupes fraternisent aec les émeutiers et exécutent les généraux Lecomte et Thomas. Le 26 mars, des élections permettent de désigner est un Conseil insurrectionnel de la Commune [sur le modèle de celle l'An II sous la Révolution française, associée dans les mémoires à la Convention et au Comité de Salut public qui avait aboli la monarchie et sauvé la République en 1792], véritable gouvernement de 90 membres, composé des diverses tendances du socialisme français de l’époque. On peut citer, entre autres, le socialiste Eugène Varlin, le blanquiste Edouard Vaillant, l’écrivain Jules Vallès (L‘Insurgé), le peintre Gustave Courbet, des ouvriers…
Refusant toute négociation avec les insurgés, Thiers retire ses troupes de Paris pour préparer une reconquête de la ville insurgée.

Pendant 72 jours, cette Commune gouverne Paris, proclamée "ville libre". Elle met en place quelques mesures sont projetées:
- Proclamation de la journée de 10 heures;
- L'interdiction du travail de nuit pour les femmes et les enfants;
- la Séparation de l’Eglise et de l’Etat, la laïcisation de l’enseignement;
- Création de coopératives ouvrières.
- l'adoption du drapeau rouge, le rétablissement du calendrier révolutionnaire.
Dans les faits, faute de temps et de moyens, ces mesures resteront à l'état de projets.

En tout cas, une intense activité révolutionnaire règne, à laquelle tous participent, notamment les femmes. C’est une fête continuelle, une libération, mais les disputes sont très nombreuses au sein du Conseil et les Versaillais attendent leur heure…

* La répression :

- Le siège de la capitale par l’armée versaillaise dure 6 semaines, pendant lesquelles les bombardements sont intenses.
- Sous les ordres du maréchal Mac Mahon, les 130 000 « versaillais » libérés de façon anticipée par Bismarck à la demande de Thiers (entre conservateurs !), réussissent à pénétrer dans Paris, après deux mois de siège. Face à eux, on a 20 000 à 30 000 « fédérés » (rappel de la Révolution), braves, mais mal encadrés et parmi lesquels on compte peu de soldats de métier. Des exécutions sommaires ont lieu dans les deux camps.
- C’est alors la « semaine sanglante » (21-28 mai) : des combats acharnés ont lieu dans la capitale, dont les principaux lieux de pouvoir sont incendiés par les Communards (palais des Tuileries, Hôtel de Ville). Le Paris ouvrier de l’Est, hérissé de 500 barricades, se défend contre les Versaillais et les derniers combats ont lieu dans le cimetière du Père Lachaise. Les derniers chefs communards y sont fusillés contre le « mur des fédérés ».

- La répression est d’une férocité extrême, à la mesure de la peur des conservateurs et des possédants : c’est l’épilogue d’une guerre non pas civile, mais sociale (= exemple pris par K. Marx pour illustrer la lutte des classes). On ne connaît pas le bilan exact, mais c’est une immense boucherie: sans doute environ 20 000 morts dans les combats (dont 3500 fusillés), 38 000 arrêtés dont plus de 10 000 condamnés, 8000 déportés (Algérie, Guyane, Nouvelle Calédonie).
Les conséquences de la répression.


Cadavres de Communards.

- Le mouvement ouvrier et socialiste est décapité pour une génération. Les premiers grands troubles sociaux ne se produiront qu’après 1900.
- L’extrême gauche s’éloigne pour longtemps de la République, qui, comme en juin 1848, se coupe de ses racines populaires.
- Paradoxalement, la répression ancre solidement la République dans la France conservatrice : elle a montré qu’elle pouvait contenir les désordres.
- Paris ne fait plus l’histoire du pays, à l’heure du suffrage universel : le mouvement n’a pratiquement pas été imité en province.
Il faut attendre 1880 pour qu'une amnistie complète soit adoptée, permettant la libération de plus de 500 prisonniers, dont Louise Michel.
Très vite, la Commune devient une référence incontournable pour la gauche. Elle possède ses "lieux de mémoire", comme le mur des Fédérés, au Père Lachaise, devant lequel chaque 1er mai, les organisations de gauche se retrouvent à partr de 1880.



Texte de Jean-Roger Caussimon, musique de Philippe Sarde

Sans doute, mon amour, on n’a pas eu de chance
Il y avait la guerre
Et nous avions vingt ans
L’hiver de 70 fut hiver de souffrance
Et pire est la misère
En ce nouveau printemps...
Les lilas vont fleurir les hauteurs de Belleville
Les versants de la Butte
Et le Bois de Meudon...
Nous irons les cueillir en des temps plus faciles...

La Commune est en lutte
Et demain, nous vaincrons...

Nous avons entendu la voix des camarades :
« Les Versaillais infâmes
Approchent de Paris...
Tu m’as dit : « Avec toi, je vais aux barricades
La place d’une femme
Est près de son mari... »
Quand le premier de nous est tombé sur les pierres
En dernière culbute
Une balle en plein front
Sur lui, tu t’es penchée pour fermer ses paupières...

La Commune est en lutte
Et demain, nous vaincrons...

Ouvriers, paysans, unissons nos colères
Malheur à qui nous vole
En nous avilissant...
Nous voulons le respect et de justes salaires
Et le seuil des écoles
Ouvert à nos enfants.
Nos parents ne savaient ni lire ni écrire
On les traitait de brutes
Ils acceptaient l’affront...
L’Égalité, la vraie, est à qui la désire...

La Commune est en lutte
Et demain, nous vaincrons...

Les valets des tyrans étaient en plus grand nombre
Il a fallu nous rendre
On va nous fusiller
Mais notre cri d’espoir qui va jaillir de l’ombre
Le monde va l’entendre
Et ne plus l’oublier...
Soldats, obéissez aux ordres de vos maîtres
Que l’on nous exécute
En nous visant au cœur
De notre sang versé,
la Liberté va naître...

La Commune est en lutte
Et nous sommes vainqueurs...

* Sources:
- Jacques Rougerie:"Paris insurgé, La Commune de 1871", Gallimard, 1995.