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dimanche 8 juin 2025

Les présidents en chansons : de Gaulle ("tu le regretteras"... ou pas).

Ce billet existe en version podcast (lecteur ci-dessous) :

13 Mai 1958, la guerre d’Algérie fait rage. A Alger, l’insurrection des partisans de l’Algérie française entraîne une grave crise. Retiré de la vie politique depuis 1946, le général de Gaulle est appelé par le président de la IVème République René Coty pour former un gouvernement. Le 3 juin 1958, l’Assemblée nationale lui accorde les pleins pouvoirs pour rétablir l’ordre et préparer une nouvelle constitution. Les adversaires politiques du général crient au scandale et au coup d'état. De Gaulle n'en a cure, il peut enfin imposer sa vision institutionnelle en portant sur les fonds baptismaux la Cinquième république. La constitution fonde un régime parlementaire au sein duquel le rôle du président, chef de l'exécutif et des armées, est renforcé. A une écrasante majorité (82%), la Constitution est adoptée par référendum, le 28 septembre 1958. 

 

En décembre 1958, de Gaulle est élu président au suffrage universel indirect. Dans un contexte de forte croissance économique, il engage une politique d'indépendance nationale basée sur la détention de l'arme nucléaire. Il jouit alors d'une forte popularité et reste aux yeux de beaucoup l'incarnation de la résistance. 
En 1965, Gilbert  Bécaud enregistre "Tu le regretteras", sur un texte de Pierre Delanöe. Cette année là, lors des élections présidentielles qui se tiennent au suffrage universel direct, de Gaulle brigue un deuxième mandat. Il l'emporte face à François Mitterrand (alors très critique des institutions de la cinquième République) au second tour, ce qui constitue pour les observateurs une surprise. Le chanteur imagine déjà la France sans de Gaulle, ce qui lui permet de louer le rôle historique de l'homme du 18 juin, et de s'en prendre à ceux qui critiquent sa politique. Le jour où il quittera le pouvoir, le général manquera cruellement à ses concitoyens, prophétise Bécaud. "Cet homme légendaire / Au milieu des vivants, ouais / Le jour où on l'enterre, tiens / Je te parie cent francs / Que, que tu le regretteras / Tu le regretteras / Tu le regretteras longtemps".


En véritable groupie, Pierre Delanoë se fend de deux autres titres tout à la gloire de De Gaulle, mais cette fois ci très ampoulés et dignes d'hymnes pour Staline ou Kim Jong-un. Le premier date de 1980, soit dix ans après la disparition de l'homme de Colombey. Serge Lama s'y souvient de celui qu'il appelle "papa". Les paroles dénoncent la captation de l'héritage gaulliste par une classe politique composée de minables, n'atteignant pas la cheville du géant. Les arrangements pompiers, le titre, digne de l'almanach Vermot (De France en référence à De Gaulle), classent assurément le titre dans la catégorie Bide et Musique. "Qui donc parmi tous ces bavards / Ces loups bavants qui s'invectivent / Ralliera sous son étendard / Moutons bêlants, brebis craintives / Qui donc parmi ses héritiers / se dressera dans le tumulte / Pour nous gueuler qu'être français / C'est pas forcément une insulte ?" En 1989, Mireille Matthieu déroule la biographie du général, dont elle suit la trace de Lille à Londres. Auditeur, prépare tes oreilles, roulements de rrrrrrrr en approche. [ De Gaulle. (1989)] "De Gaulle, de Londres / Voix magique d'un autre monde / De Gaulle, de Lille / Comme un naufragé dans son île / On fait un sinistre procès / À ce général sans étoile / Mais quand De Gaulle parle aux Français / Ils reconstruisent leurs cathédrales".

De Gaulle a aussi ses détracteurs. En 1947, Léo Ferré écrit Mon général, au moment où de Gaulle crée le Rassemblement du Peuple Français, dans l'espoir de revenir au pouvoir. Finalement, Ferré n'enregistre son morceau qu'en 1961. En bon anarchiste qui se respecte, et tout en laissant poindre une certaine admiration pour le personnage, il se gausse du général devenu président. Le morceau subit la censure, mais Ferré l'interprète lors de son tour de chant à l'ABC en 1962.  "Paraît qu'on veut vous faire élire / C'est vrai sans blagu' c'est enfantin / Ils sav'nt pas qu'les vach'ries d'la gloire / C'est qu'au milieu d'un' pag' d'histoire / Il faut savoir passer la main". (Mon général


Sur la scène intérieure, de Gaulle mène une politique d’indépendance nationale, critique à l'endroit de l'allié américain. Pour ce faire, la France se dote de l’arme nucléaire. Outré, Sardou se fend de morceaux très critiques comme les Ricains, ou Monsieur le président de France. Il y critique la sortie de la France du commandement intégré de l'Otan, qu'il envisage comme une trahison, après le sacrifice des GI's lors du débarquement de 1944. Dans le second morceau,  après avoir rappelé la mort de son père en Normandie à la Libération, un fils s'adresse directement au président, donc de Gaulle. « Monsieur le Président de France, / Je vous écris du Michigan / Pour vous dire que tout près d'Avranches Mon père est mort il y a 20 ans. / Je n'étais alors qu'un enfant / Mais j'étais fier de raconter / Qu'il était mort en combattant, / Qu'il était mort à vos côtés.»

De Gaulle cherche à entretenir un lien direct avec les Français, que ce soit dans le cadre de ses très nombreux déplacements, lors d'allocutions radiotélévisées ou par l'intermédiaire des référendums (sur l'autodétermination de l'Algérie en 1961, les accords d'Evian, l'élection du président au suffrage universel en 1962, la réforme du Sénat et la régionalisation en 1969). En août 1962, La tentative d'assassinats dont il est l'objet au rond-point du Petit-Clamart convainc de Gaulle de la fragilité de l'édifice institutionnelle qu'il a voulu. Raison pour laquelle il fait accepter par les Français par référendum la désignation du président au suffrage universel direct. L'autorité du chef de l'Etat en sort renforcée, une inflexion dans la voie présidentialiste de la constitution qui ne cessera de s'accroître au cours des décennies. 
De Gaulle aimait à dire que "Les Français sont des veaux". Des propos méprisants qui inspireront le titre à un morceau de Dansez avec Moa, une pépite pop méconnue, écoutable sur l'excellente compilation Wizz ! French Psychorama 1966-1970 (vol 3).

Doté d'un grand flair politique et d'un sens de la formule redoutable, de Gaulle sait manœuvrer et éviter les chausse-trapes, d'autant qu'il peut s'appuyer sur des troupes fidèles et soumises, regroupées dans un parti godillot. En outre, le chef de l'Etat dispose d'une mainmise totale sur l'audiovisuel public, entravant largement l'accès de l'opposition aux médias. La société française, rajeunie sous l'effet du baby boom, connaît au cours des années 1960 des mutations très profondes. L'exode rural massif, le déclin de la pratique religieuse, l'entrée dans l'ère des loisirs et de la consommation de masse, transforment profondément le pays. Alors que tout semble changer, de Gaulle constitue pour une partie des habitants un repère, immuable.  L'"Inventaire 66" de Michel Delpech s'agace de ce décalage. A l'issue des couplets décrivant les bouleversements en cours, le chanteur conclut, dépité : "Et toujours le même président".

La pratique du pouvoir solitaire et autoritaire, l'usure, un certain déphasage avec les aspirations réformatrices d'une partie de la société, laissent le général désemparé lorsque survient mai 68. La victoire introuvable qui suit la dissolution de juin tient de la victoire à la Pyrrhus. En 1975, Renaud attaque la statue du commandeur dans Hexagone , dépeignant les membres des Forces Françaises Libres comme des planqués et les Français comme des veaux (un point commun avec de Gaulle donc), accordant leurs suffrages au général, effrayés par les images des barricades érigées dans le quartier latin. "Ils se souviennent, au mois de mai / D'un sang qui coula rouge et noir / D'une révolution manquée / Qui faillit renverser l'Histoire / J'me souviens surtout d'ces moutons / Effrayés par la Liberté / S'en allant voter par millions / Pour l'ordre et la sécurité
Ils commémorent au mois de juin / Un débarquement d'Normandie / Ils pensent au brave soldat ricain / Qu'est v'nu se faire tuer loin d'chez lui / Ils oublient qu'à l'abri des bombes / Les Français criaient, 'Vive Pétain' / Qu'ils étaient bien planqués à Londres / Qu'y avait pas beaucoup d'Jean Moulin".
Un an après mai 68, de nombreux Français se saisissent de l'opportunité représentée par un référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation pour faire part de leur lassitude à l'égard du vieux chef d'Etat. De Gaulle avait fait savoir qu'en cas de victoire du non, il démissionnerait. Désavoué, il s'exécute. Un an plus tard, il meurt en sa demeure de Colombey, à l'âge de 80 ans. Il jouit toujours d'une cote de popularité impressionnante. Dans son album République électronique, le musicien et producteur Dombrance compose des titres qui ambitionnent de construire des ambiances sonores correspondant aux différents mandats présidentiels. Voilà son De Gaulle
 En 2020, Bertrand Burgalat compose la musique rétro-futuriste de l'excellent documentaire de Camille Juza intitulé De Gaulle bâtisseur. La réalisatrice lui rend hommage : " « s’il n’est pas gaulliste, Bertrand Burgalat a, c’est certain, quelque chose de gaullien, et sa B.O tricotée dans les archives fait des allers-retours virtuoses entre la France des Trente glorieuses et aujourd’hui…  et c’est beau » ! " "De Gaulle bâtisseur (Qui sont les fous?)"
Conclusion : De Gaulle bénéficie, tout au long de ses présidences et jusqu'à sa mort, d'une grande popularité. Pour la grande majorité des Français, il reste avant tout l'incarnation de la Résistance. En outre, ses deux mandats se déroulent dans un contexte économique très favorable, caractérisé par une croissance  exceptionnelle et une situation de plein emploi.
Pour toutes ces raisons, il est difficile de déboulonner la statue du commandeur. Nous nous contenterons juste de rappeler que la pratique gaulliste du pouvoir, très verticale, repose sur l'usage de la censure et suscite à l'époque de vives critiques. La tendance à la nostalgie ne doit pas non plus occulter les fortes tensions sociales dont la crise de mai 68 constitue assurément l'acmé. 
En 1992, avec Le général De Gaulle dans la cinquième dimensionArthur H se moque gentiment de l'image hiératique et raide du couple de Gaulle dans un titre loufoque. "Il se retourne et c'est le choc / Une explosion atomique / Une désintégration sensuelle / Yvonne, Yvonne est là devant lui / Chaude et animale / Féline, merveilleusement féminine / Leurs regards se croisent et déjà il n'y a rien plus rien à dire.


 Sources:
 - Julian Jackson : "De Gaulle. Une certaine idée de la France", Points, 2021.

dimanche 7 février 2021

"Si les Ricains n'étaient pas là, vous seriez tous en Germanie"! C'est Sardou qui le dit.

«Les Ricains m'a valu la haine de la gauche, qui m'a traité de facho et qui continue... et celle des gaullistes qui m'ont pris pour un emmerdeur...», se souvient Michel Sardou dans son autobiographie publiée en 2009. Il faut dire qu'avec ce titre, le chanteur n'y  va pas avec le dos de la cuillère. La chanson est un hommage aux valeureux soldats américains qui débarquèrent sur les plages de Normandie le  6 juin 1944. Dès sa sortie, la chanson remporte un grand succès.

Pour bien comprendre les polémiques suscitées par ce morceau, il faut se pencher sur le contexte historique. Aux lendemains de la guerre d'Algérie en 1962, le général de Gaulle cherche à restaurer le rang de la France sur la scène internationale. Dès lors, il fonde sa politique étrangère sur la primauté du fait national (l'unité et la grandeur de la nation). Dans le cadre de la "coexistence pacifique", caractérisée par un réchauffement des relations diplomatiques entre les deux blocs, le président français affirme sa volonté d'autonomie stratégique à l'égard des États-Unis. Cette ambition ne peut prendre corps qu'à condition de disposer d'une force de frappe autonome. Au moment où les deux Grands négocient une limitation des essais, de Gaulle explique que la France veut se "libérer du joug d'une double hégémonie convenue entre les deux rivaux." De fait, la première bombe atomique française explose en février 1960 dans la Sahara. Pour assurer l'indépendance de la défense nationale, le pays dispose également de l'escadre des mirages IV, capables de larguer une arme nucléaire, des missiles sol-sol du plateau d'Albion et du Redoutable, un sous-marin lance-missiles à propulsion nucléaire. 

La volonté d'indépendance nationale conduit également de Gaulle à se séparer de l'organisation militaire de l'OTAN sous commandement américain. Pour le général, "l'OTAN est un faux-semblant. C'est une machine pour déguiser la mainmise des États-Unis sur l'Europe. Grâce à l'OTAN, l'Europe est placée dans la dépendance des États-Unis, sans en avoir l'air." La France se retire donc du commandement intégré de l'OTAN le 7 mars 1966. (1) Cette décision implique le transfert à l'étranger des 29 bases américaines implantées sur le territoire national. Avec leurs 27 000 soldats et leurs 37 000 employés civils, ces bases forment de véritables petites villes, où s'épanouit l'American way of life. A la Maison Blanche, le retrait français est ressenti comme un affront. De son côté, de Gaulle jubile. "Après avoir donné l'indépendance à nos colonies, nous allons prendre la nôtre. L'Europe occidentale est devenue, sans même s'en apercevoir, un protectorat des Américains. Il faut maintenant se débarrasser de leur domination.

Pour bien montrer qu'il est décidé à faire cavalier seul, le général mène également une politique d'ouverture à l'Est. Entre les deux blocs, il veut jouer son jeu et tend les bras aux "Tiers monde". En 1964, le président se lance dans une grande tournée en Amérique latine. La même année, de Gaulle normalise les relations françaises avec la Chine communiste, puis met fin à la participation française à l'Otase. Cette Ostpolitik se concrétise aussi par un visite triomphale en URSS en juin 1966. Le voyage débouche sur des accords commerciaux et l'ouverture d'une ligne téléphonique directe entre le Kremlin et l'Élysée. Cette attitude agace les Américains. De Gaulle affirme également l'indépendance à l'égard de Washington en condamnant sans ambages la guerre au Vietnam. Dès 1965, il prophétise:"si les Américains ne décident pas souverainement de se retirer, la guerre durera dix ans. (...) Ce sera une tâche indélébile au front de l'Amérique. Elle en sera déstabilisée et le monde entier avec elle." Alors que les États-Unis sont en pleine escalade dans la péninsule indochinoise, le président français se rend au Cambodge, à l'invitation du prince Norodom Sihanouk, le 1er septembre 1966. De Gaulle proclame son soutien à la neutralité du Cambodge et condamne avec éclat "l'appareil guerrier américain". La visite à Pnom Penh permet à de Gaulle d'affirmer publiquement "ses distances avec le leadership de Washington et entériner la fin de l'empire en tant que composante centrale de la politique étrangère française." (Source A p 559) (2) Après avoir loué l'attitude de Sihanouk, le président français dépeint les Américains comme de dangereux agresseurs. "Au lendemain des accords de Genève de 1954, le Cambodge choisissait (...) la neutralité (...). [...] C'est pourquoi, tandis que votre pays [le Cambodge] parvenait à sauvegarder son corps et son âme parce qu'il restait maître chez lui, on vit l'autorité politique et militaire des États-Unis s'installer à son tour au Vietnam du Sud et, du même coup, la guerre s'y ranimer sous la forme d'une résistance nationale. Après quoi, des illusions relatives à l'emploi de la force conduisirent au renforcement continuel du Corps expéditionnaire et une escalade de plus en plus étendue en Asie, de plus en plus proche de la Chine, de plus en plus provocante à l'égard de l'Union soviétique, de plus en plus réprouvée par nombre de peuples d'Europe et d'Afrique, d'Amérique latine et, en fin de compte, de plus en plus menaçante pour la paix du monde." Il ajoute un peu plus tard: "Et bien, la France considère que les combats qui ravagent l'Indochine n'apportent par eux mêmes, (...) aucune issue. Il faut laisser chaque peuple disposer à sa façon de son propre destin." Le fossé s'accroît donc entre les États-Unis, obnubilés par la lutte contre le communisme, et de Gaulle, qui rejette la pax americana. Les premiers s'offusquent et reprochent au second ne pas avoir eu de mots pour condamner l'agression communiste dans la péninsule indochinoise.

DVIDSHUB / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/2.0)
 * "Si les Ricains n'étaient pas là."

C'est dans ce contexte très tendu que Michel Sardou écrit et interprète les Ricains, en 1967. Le chanteur a tout juste 20 ans, mais des idées déjà bien arrêtées sur à peu près tous les sujets. L'évocation du débarquement allié en Normandie, le 6 juin 1944, est l'occasion de rendre un vibrant hommage à la bravoure des soldats américains venus libérer l'Europe de l'Ouest du joug nazi. Sardou insiste sur le sacrifice des GI's, dont 3 200 moururent sur le sol français; à l'image de ce "gars venu de Georgie (...) mourir en Normandie". Pour Sardou, il s'agit avant tout de dénoncer l'ingratitude de la France à l'égard de  cette grande puissance qui, par deux fois, vint à son secours. (3) Le chanteur prend à partie l'auditeur, dénonce son égoïsme et sa mémoire sélective. "Bien sûr les années ont passé / Les fusils ont changé de mains / Est-ce une raison pour oublier /Qu'un jour on en a eu besoin?" Le chanteur dénonce ensuite l'attitude des communistes, désignés comme "l'amicale du fusillé" (4), au sein de laquelle on affirme - guerre froide oblige - que les soldats américains "sont tombés pour rien". 

Les paroles du morceau constituent une véritable provocation dans la mesure où elles minimisent les faits d'armes de la résistance française et s'inscrivent en contradiction avec l'esprit résistancialiste de l'époque. Le "gars (...) de Georgie / Est v'nu mourir en Normandie / Un matin où tu n'y étais pas". Autrement dit, alors que les soldats américains se sacrifiaient loin de leur terre natale, les autochtones ne se pressaient pas pour défendre la leur.
Plus loin, Sardou chante: «si les Ricains n'étaient pas là vous seriez tous en Germanie...». Ce faisant, il
manie l'uchronie et lance une offensive en règle contre la geste gaullienne... et la politique internationale du président. Pour les gaullistes comme les communistes, le morceau, chanté sur un air country, a tout du pamphlet. En réaction, le gouvernement "déconseille" fortement aux radios de diffuser le titre lors de sa sortie, ce qui n'empêche pas Sardou de remporter son premier succès d'estime. Au fond, le chanteur a bien perçu les interrogations de l'opinion publique, tiraillée entre fascination pour le modèle américain et défense obstinée de l'exception nationale. Vingt-deux ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis continuent de jouir d'une image positive auprès de nombreux Français, même si, au sein d'une autre frange de la population, le conflit au Vietnam attise l'antiaméricanisme.

La polémique rebondit de plus belle à l'occasion de l'interprétation des "Ricains" sur scène. Quand il chante "A saluer je ne sais qui', Sardou accomplit parfois les gestes de ralliement au nazisme ou au communisme (salut fasciste ou poing levé). En agissant de la sorte, il entend rappeler que, sans l'intervention des Américains en juin 1944, la France serait devenue une province du III° Reich ou une "démocratie populaire". Les antifascistes accuseront l’interprète de complaisance pour le nazisme alors que les antiaméricains l’accuseront d’atlantisme. Il faut dire qu'au jeu des si, on peut dire pas mal d'âneries et délirer à l'infini. Que ce serait-il passé si Hitler avait obtenu son diplôme des Beaux-Arts de Vienne? 

Cimetière américain de Colleville-sur-Mer (Domaine public) 

Michel Sardou n'en reste pas là et récidive en 1969 avec Monsieur le président de France. La chanson prend la forme d'une lettre adressée au général de Gaulle: « Monsieur le Président de France/ Je vous écris du Michigan/Pour vous dire que tout près d’Avranches / Mon père est mort il y a vingt ans. (...) Dites à ceux qui ont oublié / A ceux qui brûlent mon drapeau / Qu'en souvenir de ces années / Ce sont les derniers des salauds.» 

Au bout du compte, tout cela ne semble pas si grave. Dès 1969, le chanteur se rabiboche avec son pays avec le franchouillard "J'habite en France". Quant à la "révolution diplomatique" gaullienne, il ne faut pas en exagérer la portée. Comme le rappelle de Gaulle en 1970 dans ses Mémoires d'espoir: "Mon dessein consiste (...) à dégager la France, non pas de l'Alliance atlantique, que j'entends maintenir à titre d'ultime précaution, mais de l'intégration réalisée par l'OTAN sous commandement américain." En dépit des remous provoqués par la décision de quitter le commandement intégré de l'OTAN, la France demeure bel et bien dans le camp occidental. Enfin, après avoir dénoncé les vestiges de la colonisation dans le monde, le général s'accommode des parcelles de l'empire (Nouvelle Calédonie, Polynésie...); territoires forts utiles pour tester, loin de l'hexagone, la nouvelle bombe thermonucléaire française...

  Sardou: "Les Ricains"
Si les Ricains n'étaient pas là
Vous seriez tous en Germanie
A parler de je ne sais quoi
A saluer je ne sais qui
Bien sûr les années ont passé
Les fusils ont changé de mains
Est-ce une raison pour oublier
Qu'un jour on en a eu besoin?
Un gars venu de Georgie
Qui se foutait pas mal de toi
Est v'nu mourir en Normandie
Un matin où tu n'y étais pas
Bien sûr les années ont passé
On est devenus des copains
A l'amicale du fusillé
On dit qu'ils sont tombés pour rien
Si les Ricains n'étaient pas là
Vous seriez tous en Germanie
A parler de je ne sais quoi
A saluer je ne sais qui

 Notes:

1.  Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, la France réintègre le commandement de l'OTAN.

2. Jusqu'aux accords d’Évian, qui mettent à la guerre d'Algérie, les colonies occupaient pourtant une place essentielle dans la diplomatie française. La politique extérieure enfin libérer du carcan colonial permet d'affranchir la France de sa subordination aux Américains au sein de l'Alliance atlantique. 

3. Au passage, le chanteur ne dit mot de la participation des soldats britanniques, canadiens et français (les fusiliers commandos dirigés par Philippe Kieffer) à l'opération Overlord. 

4. Au sortir de la guerre, le PCF se targue d'être le parti des "75 000 fusillés", un chiffre très exagéré, qui ne doit pas pour autant faire oublier l'importance de la résistance communiste.

  Sources:

- Christopher E. Goscha: "1er septembre 1966. Le discours de Pnom Penh", in L'histoire de France vue d'ailleurs, Editions des Arènes, 2016.

- Michelle Zancarini-Fournel et Christian Delacroix: "1945, la France du temps présent", coll. Histoire de France, Belin, 2010. 

- La page Wikipédia consacrée aux Ricains.

mercredi 24 mai 2017

326. Michel Delpech: "Inventaire 66" (1966)

France. 1966. Fraîchement réélu, le général de Gaulle entame sa huitième année de règne. Sur le plan international, le président entend mener une "politique de grandeur" visant à restaurer la puissance de la France en affirmant son indépendance à l'égard des États-Unis (retrait du commandement intégré de l'OTAN). Dans le contexte favorable des "Trente Glorieuses", le pays connaît une croissance économique soutenue et le plein emploi. Sur le plan sociétal, la France est affectée par de profondes mutations (culturelles, démographiques...). Les manières de consommer, s'habiller, se divertir ... changent profondément, mais pas la façon de gouverner. Plus que jamais, le pouvoir gaulliste en place semble confit dans un autoritarisme suranné. 


C'est dans ce contexte que Michel Delpech enregistre Inventaire 66. Depuis l'année précédente, le chanteur s'est imposé en tant que faiseur de tubes avec "Chez Laurette". Grâce à sa faculté à sentir l'air de temps et à se transformer en "journaliste de l'instant", la décennie à venir en fera l'un des chanteurs les plus populaires de l'hexagone. Dans un entretien, Delpech revient sur la genèse de cet inventaire à la Prévert de l'année 1966:
 "J'ai pris ce qui faisait l'actualité, ce qui était à la mode, dans l'air du temps, quoi. J'ai assemblé les pièces du puzzle, j'ai ajouté la phrase:'Et toujours le même président', qui résumait ce que pensaient les jeunes après l'échec de Mitterrand face à de Gaulle. Je me suis beaucoup amusé à écrire cette chanson, ça venait tout seul, un jeu."
Dès sa sortie, le titre remporte un franc succès; cent mille disques s'écoulent dans les semaines qui suivent sa sortie. 
Dans les deux couplets de sa chanson, Michel Delpech égrène la succession des événements de l'année 1966, il est grand temps de s'y plonger.

Mary Quant arbore une mini jupe en 1966. [By Jac. de Nijs / Anefo [CC BY-SA 3.0 nl (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/nl/deed.en)], via Wikimedia Commons]


Une minijupe, deux bottes Courrèges /
 un bidonville et deux Mireille /
 une nouvelle Piaf, un p'tit oiseau de toutes les couleurs / 
une nouvelle Darc qui brûle les planches /
 une religieuse, un Cacharel / 
des cheveux longs, des idées courtes / 
un vieux Paris, un Paris 2 / 
des paravents à l'Odéon, un Palmarès de la Chanson / 
et toujours le même Président

"Une minijupe, deux bottes Courrèges"
En 1962, la mini jupe créée par Mary Quant offre enfin une liberté de mouvement aux femmes, tout en répondant aux aspirations émancipatrices d'une nouvelle jeunesse tournant le dos au vieux monde. En dépit des résistances, la mini jupe connaît un succès colossal. En France, les bottes blanches en PVC associées aux robes trapèzes ou minijupes de chez Courrèges remportent les suffrages des élégantes. 

"Un bidonville"
Dans une France prospère, les exclus de la croissance ne manque pas. Les mesures gouvernementales de construction de logements ne permettent pas d'éradiquer le phénomène du mal logement; des poches d'extrême pauvreté subsistent dans le pays, à l'instar des bidonvilles. Dans celui de "La Folie" à Nanterre s'entassent 10 000 laissés pour compte.    

Mireille Mathieu en concert à Hambourg en 1971. [By Heinrich Klaffs (Mireille Matthieu 1509710008) [CC BY-SA 2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0)], via Wikimedia Commons]


"deux Mireille, une nouvelle Piaf" /
 "une nouvelle Darc qui brûle les planches"
En 1966, il fait bon s'appeler Mireille comme le prouvent les triomphes de Mireille ... Matthieu et de Mireille ... Darc. Fille de maçon et aînée d'une famille de 14 enfants, la première explose à 19 ans avec Mon Credo, un morceau qui fleure bon la naphtaline tant il singe le chant de "la môme" Piaf, morte et enterrée depuis déjà 3 ans. La seconde triomphe au cinéma dans "Du rififi à Paname" de Denys de la Patellière et "Ne nous fâchons pas" de Georges Lautner.(1)

"une religieuse" 
En 1966, "La Religieuse", puissante charge de Diderot contre l'enfermement des jeunes filles dans les couvents, fait l'objet d'une adaptation cinématographique signée Jacques Rivette. Associations religieuses, parents d'élèves de l'enseignement privé voient rouge et obtiennent l'interdiction du film! Furieux, Godard, qui avait adapté en 1963 la Religieuse au théâtre, prend à parti Malraux qu'il traite de "ministre de la Kultur". Le film obtient finalement un visa d'exploitation en 1967, mais assorti d'une interdiction au moins de 18 ans. Loin des effets attendus, les visées inquisitoriales des bigots assurent au contraire une formidable publicité au film. Le succès est au rendez-vous et relance même par ricochet les ventes du roman!

"un Cacharel" 
La maison Cacharel détourne le crépon pour en faire un chemisier. En 1966, le mannequin Nicole de Lamargé en arbore un, de couleur rose, en une de Elle. C'est le début d'un grand succès, confirmé lorsque Brigitte Bardot prend l'habitude de nouer le sien sous la poitrine.

Le "p'tit oiseau de toutes les couleurs" mentionné par Delpech se réfère à une chanson un peu oublié de Gilbert Bécaud, sans doute car elle ne casse pas trois pattes à un canard...

"Des cheveux longs, des idées courtes
L'année 1966 est aussi celle du duel Johnny Hallyday - Antoine. Dans ses "Élucubrations", Antoine propose de mettre en cage "l'idole des Jeunes" à Médrano. Vexé, et n'ayant sans doute pas perçu l'ironie, Johnny réplique avec "Cheveux longs et idées courtes".
Les deux chanteurs finissent toutefois par se rabibocher et Johnny se laisse finalement  pousser les cheveux...
Le contentieux entre les deux hommes n'était pourtant pas terminé et la guéguerre a repris de plus belles ces dernières années, par réclames interposées. Quand l'un n'en a que pour "Atoll, les opticiens", l'autre se prononce, toutes cordes vocales dehors, en faveur d'"Optic deux milleeeeeuuuuuuuu".


"Un vieux Paris, un Paris deux"
En 1966, dans l'Ouest parisien, sur la commune du Chesnay, un chantier gigantesque permet la construction d'un immense centre commercial associant grandes surfaces, boutiques et cinémas sur trois niveaux. En toute modestie, les promoteurs envisagent d'appeler le nouveau temple de la consommation Paris 2. Sous la pression des élus de Paris, ils devront toutefois se contenter de Parly 2, contraction de Paris et Marly. Le centre commercial ouvrira ses portes finalement en 1969. 

"des paravents à l'Odéon"
Le théâtre de l'Odéon accueille sur ses planches en 1966 Les Paravents, pièce de Jean Genet sur une mise en scène de Roger Blin. La pièce, qui a pour cadre la guerre d'indépendance algérienne, est une violente critique du colonialisme et de ses corollaires, la violence et le racisme. Les partisans de l'Algérie françaises investissent bientôt le théâtre, molestent les acteurs et réclament en vain l'interdiction de la pièce.  

"un Palmarès de la Chanson"
Le Palmarès de la chanson est le nom d'une célèbre émission de télévision diffusée de 1965 à 1968. Passage obligée de toute vedette en devenir (donc Delpech lui-même), elle est animée par Guy Lux.

Une guerre au Vietnam, un mariage en Hollande
Pour bientôt un p'ti Smet et la mort d'un poète
Caméra sur la Lune, un drugstore Opéra
Des ch'mises à fleurs, un étrangleur
Une bombe dans la mer, opération "Tonnerre"
Juanita Banana, un four à l'opéra
"Un homme et une femme" au festival de cannes
Un Tabarin en moins, un Paladium en bus
Et toujours le même président

Bombing in Vietnam. [By Lt.Col. Cecil J. Poss, USAF, in a McDonnell RF-101C Voodoo of the 20th Tactical Reconnaissance Squadron. [Public domain], via Wikimedia Commons]







"Une guerre au Vietnam"
Les Etats-Unis envoient au Vietnam leurs premières troupes au sol en 1965. Un an plus tard, le pays est en pleine escalade. Le conflit, envisagé comme périphérique et limité, se transforme pour les Américains en un bourbier inextricable suscitant une réprobation quasi générale  dans le monde et la zizanie au sein de la société américaine.

"un mariage en Hollande"
En 1962, Béatrix Wilhelmina Armagaard d'Orange Nassau, princesse héritière de la couronne des Pays Bas et Klaus Von Armsberg, petit noble allemand, entament une relation amoureuse loin des caméras. 
Les paparazzi finissent cependant par découvrir l'idylle ce qui précipite le mariage en 1966. Ancien membre de la jeunesse hitlérienne ayant servi dans la Wehrmacht, l'heureux élu n'a guère la cote dans un pays traumatisé par l'occupation allemande. Le 10 mars 1966, le cortège nuptial est d'ailleurs sévèrement chahuté par les provos qui jettent des bombes fumigènes au passage des tourtereaux.

 "Pour bientôt un p'tit Smet et la mort d'un poète
A force de se croiser sur les plateaux, Sylvie Vartan et Johnny Hallyday tombent sous le charme l'un de l'autre et convolent en juste noce en 1965. De cette union naît David, le 14 août 1966. Un mois plus tard disparaît André Breton, poète, écrivain et théoricien du surréalisme.

"Caméra sur la lune" 
 En pleine Guerre Froide, les Etats-Unis et l'URSS se lancent dans la conquête spatiale. Depuis le Spoutnik en 1957, les Soviétiques devancent systématiquement leurs rivaux dans la course aux étoiles. Le premier vol habité (la chienne  Laika), c'est eux, le premier homme dans l'espace vol (Youri Gagarine), c'est encore eux,  le premier alunissage d'un engin sur la lune en 1966, c'est toujours eux... La caméra embarquée envoie vers la terre les premières images du sol lunaire. 

"un drugstore Opéra"
En mai 1966 est inauguré, boulevard des Italiens à Paris, le drugstore Opéra. Inspiré d'un modèle américain, ce nouveau temple de la consommation tient de la librairie, de l'épicerie fine, du disquaire, du magasin de jouets... Le magasin ne désemplit pas et accueille les clients jusqu'à une heure avancée de la nuit.

"des ch'mises à fleurs, un étrangleur"
En cette année 1966, les chemises à fleur intègrent la garde-robe de ceux qu'on appellera bientôt les hippies. « Si je porte des chemises à fleurs / C'est que je suis en avance de deux ou trois longueurs », lâche d'ailleurs Antoine dans ses Elucubrations

L'"étrangleur", c'est Lucien Léger, un infirmier de 27 ans qui reconnaît devant les assises en mai 1966 avoir tué le petit Luc Taron deux ans plus tôt. Pendant quarante jours, le triste sire nargue les 40 policiers à ses trousses en distillant des messages anonymes. Il se décrit comme "la graine qui pousse dans le printemps des monstres", dans l'un d'entre eux. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, Léger passera 41 ans derrière les barreaux. 

"une bombe dans la mer"
Le 17 janvier 1966, un B-52 américain transportant 4 bombes H percute en plein vol un avion ravitailleur. 3 bombes tombent à proximité du petit village andalou de Palomares. Deux explosent, dispersant 4,5 kg de plutonium sur 250 hectares. Une quatrième bombe tombe en mer Méditerranée et ne sera récupérée, intacte, que 2 mois et demi plus tard. L'accident relance la psychose d'un cataclysme nucléaire. 

Tom Jones chante Thunderball dans le dernier le dernier
James Bond "Operation Tonnerre". Label: Decca 457.096 medium.

"Opération Tonnerre"
L'"opération 'Tonnerre'" est le nom du quatrième épisode des aventures de James Bond version Connery.
"Juanita Banana"
"Juanita Banana", c'est bien sûr le nom de la reprise par Henri Salvador d'un titre des Peels. Alors, oui, les mélomanes resteront sans doute sur leur faim, mais le scopitone vaut le coup d’œil et on peut rien reprocher à l'auteur de Syracuse?

 " 'un homme et une femme' au festival de Cannes"
Claude Lelouch met en scène Anouk Aimé et Jean Louis Trintignant dans Un homme et une femme remporte la palme d'or au festival de Cannes 1966. Le film raconte l'histoire d'amour de deux veufs inconsolables qui se rencontrent, se croisent, puis finissent par s'aimer sur fond de "Da ba da ba da, ba da ba da ba".
  
"un Tabarin en moins, un Paladium en bus" 
En 1966, discothèques et boîtes de nuit supplantent les antiques cabarets. L'année est marquée par la destruction du Tabarin, une des gargotes les plus courues de la capitale de 1904 à 1953. Désormais , la jeunesse parisienne danse le "jerk au [Bus] Palladium", ouvert l'année précédente à Pigalle. 

"Et toujours le même président

Charles de Gaulle. [Bundesarchiv, 
B 145 Bild-F010324-0002 / Steiner, Egon /
 CC-BY-SA 3.0 [CC BY-SA 3.0 de 
(http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)],
 via Wikimedia Commons]



En contraste avec la succession d'évènements dont nous venons d'achever l'inventaire, revient avec insistance le leitmotiv "et toujours le même Président". Delpech se fait ici l'interprète d'une partie de la population qui supporte de plus en plus difficilement le mode de gouvernement jugé autoritaire du président. En 1966, d'aucuns espèrent que les mutations économiques et sociales s'accompagnent d'un renouveau politique. Or, pour les jeunes générations, de Gaulle évoque moins le héros de la France Libre que le père fouettard, autoritaire et imbus de sa personne dont les conceptions et les normes se situent aux antipodes de leurs aspirations émancipatrices
L'avènement de la société de consommation et l'essor des cultures de masse a en effet profondément modifié les comportements et les pratiques des Français; une partie d'entre eux, notamment les jeunes, se sent ainsi en complet décalage avec les normes de la vieille morale de papa et d'une France gaullienne corsetée et vieillissante. Les jeunes générations, dont les rangs se sont étoffés à la faveur du baby-boom, ont désormais pleinement conscience du fossé les séparant des générations précédentes

Il y a eu tout ça /
 et puis malgré tout ça / 
quand je t'ai rencontrée /
 il y a eu autre chose / 
et tu as peint pour moi / 
cette année tout en rose /
 toi, oui, toi /
Mon p'tit raton laveur.

Dans le refrain romantique, le chanteur ajoute sa touche personnelle. Son "petit raton laveur" n'est autre que  Chantal Simon, qu'il vient d'épouser à Paris et avec laquelle il emménage porte de Versailles. Fort du succès obtenu, Michel Delpech entre dans l'écurie Barclay en 1966.

C°: Pour terminez cet inventaire, citons notre excellent collègue J.-P. Trescol (voir sources) qui consacra un billet à au titre de Delpech. "La recette est simple: choisissez une année [...] et allez y pêcher les faits manquants de quelque nature qu'ils soient, mêlez y votre vie personnelle et procédez comme un collage sur un grand poster [...]." Sans doute une piste intéressante à creuser avec les élèves.
Nous nous sommes prêtés à l'exercice. Oh toi lecteur attentif et indulgent, sauras-tu trouver l'année de naissance de ton serviteur? Si, oui, indique ta réponse en commentaire  et propose ton énigme. (2)
Tatooine en bordure extérieure,
Beaubourg au centre
Comme un oiseau, le King s'en est allé
Terreur rouge sur Adis
La Corrèze à Paris
La conscience noire n'est plus
Une épingle à nourrice pour un Kid orphelin.     

Sources:
- Pascal Louvrier: "Michel Delpech - C'était chouette", 2016.
- Michaël Rolland: "Les années 68 en France, la bande son de la révolte. Les chansons, entre transferts culturels et spécificités nationales.", in Dissidences N° 10, Musiques et Révolutions XIX°,XX°, XXI°, novembre 2011.
- Jean-Pierre Trescol: "Inventaire 66", la chanson de la semaine du Vincent d'Indy à Privas.
- Antoine:"Soudain je me suis rendu compte que mes cheveux avaient poussé", in "Schnock n°20. La revue des vieux de 27 à 87 ans", août 2016.

Notes:
1. A moins que cette deuxième Mireille ne soit la chanteuse à la tête du petit conservatoire de la chanson.
2. Dans l'inventaire, un mystère persiste: le "four à l'Opéra". Si un de nos malicieux lecteurs a la solution, qu'il n'hésite pas à éclairer notre lanterne en commentaire.


Liens: 
- 1966: La jeunesse se met à élucubrer.
http://musique.rfi.fr/musique/20080516-mai-68-chanter-revolte



vendredi 6 avril 2012

259. Jacques Dutronc: "Cactus" (1966)

Il est plutôt rare qu'une personnalité politique de premier plan fasse directement référence aux succès musicaux du moment. A deux occasions pourtant, des premiers ministres en exercice, s'inspirèrent des paroles des hits de l'heure.
Pour bien saisir la référence aux "cactus" de Dutronc par Georges Pompidou, replongeons-nous dans la préparation des élections présidentielles et législatives de 1965 et 1967.

**************


 En décembre 1965 et pour la première fois depuis 1848, les Français doivent élire au suffrage universel direct leur président de la République. Fort de son aura personnel et d'un programme connu (indépendance et grandeur nationales), de Gaulle, persuadé que l'élection s'apparentera à un plébiscite en sa faveur, ne compte pas faire campagne. De son côté, l'opposition redoute un échec cuisant et une élection du président sortant dès le premier tour. Dans ces conditions, les candidats ne se bousculent pas au portillon.
Refusant de cautionner un scrutin auquel il s'est opposé, Pierre Mendès-France refuse par principe de se présenter. Aussi, dès 1963 l'Express, hebdomadaire mendésiste, prend l'initiative de dresser le portrait-robot du candidat idéal d'opposition: "monsieur X". Le Canard enchaîné l'identifie rapidement comme l'homme au "masque Defferre". Député-maire SFIO de Marseille, ce dernier tente alors de mettre sur pied une Fédération démocrate-socialiste inspiré de l'esprit de la Résistance et rassemblant SFIO, radicaux et MRP.(1) Finalement, en raison du manque de soutien et du peu d'empressement de Guy Mollet, leader de la SFIO, à l'appuyer, Gaston Defferre renonce à se présenter.

L'Express tente de dresser le portrait de Monsieur X, le candidat idéal à opposer au général de Gaulle.


Le principe de l'élection présidentielle reposant sur une logique bipolaire de confrontation des blocs, les socialistes (SFIO) se rallient à la stratégie d'union de la gauche, et c'est François Mitterrand, ministre à de nombreuses reprises sous la IVème République, qui se mue alors en adversaire nécessaire du général de Gaulle. Ancien de l'UDSR, Mitterrand ne fait alors pas partie de la SFIO et n'est soutenu que par un ensemble de clubs de réflexion. Par sa candidature, il cherche surtout à préparer l'avenir. Il rassemble les organisations qui le soutiennent dans une Fédération de la gauche démocratique et sociale (FGDS) qui regroupe uniquement des formations de gauche, SFIO, radicaux, clubs.
Le SFIO se rallie donc à la solution Mitterrand et ne présente pas de candidat, tout comme le Parti communiste français dont le nouveau secrétaire général, Waldeck-Rochet, souffre d'un déficit de notoriété dans l'opinion.
Les centristes proposent alors leur propre candidat en la personne de Jean Lecanuet qui bénéficie du soutien de quelques radicaux de droite et du MRP moribond. 

 Persuadé d'être réélu au premier tour, de Gaulle ne pense même pas intervenir dans la campagne. Sa mise en ballotage, le convainc de la nécessité de renouer avec "l'étrange lucarne" et de s'impliquer. Une émission est donc organisée entre les deux tours. Le président y répond aux questions de Michel Droit.


De Gaulle se réjouit de constater que les anciens opposants à l'élection du président au suffrage universel de 1962 s'affairent tous désormais pour présenter un candidat.  En revanche et en dépit de ses espoirs, l'échéance présidentielle place de nouveau les partis au cœur des enjeux politiques. Lui-même n'est-t-il pas le candidat de l'UNR et des républicains indépendants ralliés à Valéry Giscard d'Estaing?

Autre nouveauté de la présidentielle 1965, pour la première fois les sondages et la télévision se placent au cœur de la campagne. Or, si de Gaulle maîtrise parfaitement ce nouveau média, il estime superflu de s'y montrer avant le premier tour. En revanche, l'égalité du temps de parole permet aux autres candidats de contourner le monopole gouvernemental exercé sur l'audiovisuel par de Gaulle, et de se faire connaître des électeurs potentiels. Or, alors que ses adversaires font campagne, de Gaulle pâtit largement de son silence télévisuel comme l'atteste les sondages. (2)

A l'issue du premier tour, le président sortant rassemble 43,7% des suffrages, ses deux principaux adversaires totalisent 48% des voix (Mitterrand: 32,2%, Lecanuet 18,8%). Cette mise en ballotage constitue un véritable choc pour de Gaulle qui réapparaît à la télévision entre les deux tours. Il est finalement réélu président avec 54,5% des voix le 19 décembre 1965. 

 Malgré les 5% recueillis par l'avocat d'extrême-droite Jean-Louis Tixier-Vignancour, l'élection se joue entre trois candidats: de Gaulle bien sûr, Lecanuet, qui représente de la "droite d'opposition" et Mitterrand, candidat unique de la gauche. [Infographie du Parisien.fr]

Certes, de Gaulle l'emporte, mais le score important réalisé par Mitterrand traduit aussi l'incontestable reflux du gaullisme.
Dans l'immédiat, de Gaulle constitue un nouveau gouvernement dirigé une fois de plus (la troisième) par Pompidou. Valéry Giscard d'Estaing, auquel de Gaulle reproche la mauvaise mise en application du plan de stabilisation économique de 1963 et sa mise en ballottage, se voit retirer le ministère des finances au profit de Michel Debré, un fidèle du général.
Ce remaniement provoque la prise de distance de VGE avec le gaullisme. Ulcéré par son éviction, le député auvergnat crée la Fédération des républicains indépendants en mars 1966. Sans basculer dans l'opposition, son groupe réserve désormais son soutien ("oui, mais...").

Compte tenu des résultats de la présidentielle, l'opposition peut espérer l'emporter aux législatives de mars 1967 (une sorte de "troisième tour" 14 mois seulement après la présidentielle) et s'organise en conséquence.  
La FGDS de Mitterrand investit un candidat unique par circonscription et passe un accord de désistement avec le PC en faveur du candidat le mieux placé. Les formations politiques et syndicales (3) lancent l'offensive contre le conservatisme social et le "pouvoir personnel" gaullistes.
Au centre, Lecanuet constitue une nouvelle formation politique: le Centre démocrate qui penche nettement à droite.
Pompidou pour sa part défend les institutions de la Vème République et s'appuie sur la prospérité économique. En vue des élections, il fonde le Comité d'action pour la Vè République qui impose  l'unité de candidature dans la majorité.

Pompidou lors de la campagne pour les élections législatives de mars 1967.


La participation au scrutin s'avère particulièrement élevée. A l'issue du premier tour, le succès des gaullistes ne souffre aucune contestation puisque la majorité rafle  plus de 38% des voix. Les communistes rassemblent 22% des suffrages, devant la SFIO (18%) et le Centre démocrate (14%). A priori, le système de scrutin majoritaire, laisse augurer un large succès pour les gaullistes au second tour. Or, il n'en est rien. D'une part, la victoire annoncée contribue à démobiliser une partie de l"'électorat gaulliste. D'autre part, la discipline de vote fonctionne beaucoup mieux à gauche. Par conséquent, les gaullistes et leurs alliés républicains indépendants ne conservent la majorité absolue qu'à un siège près (244 députés sur un total de 487).

Pourtant, en dépit des signes d'agacement de l'opinion, de Gaulle n'entend nullement revenir sur les fondements de sa pratique politique, en particulier la primauté du pouvoir présidentiel. Le général continue par exemple de marginaliser l'Assemblée nationale, transformée en simple chambre d'enregistrement par la voie des ordonnances auxquelles le président recourt pour adopter une série de réformes économiques en début de législature.

De même, le quatrième gouvernement Pompidou, constitué au lendemain des législatives, compte dans ses rangs les hommes-liges du président, Michel Debré et Maurice Couve de Murville, pourtant battus lors des élections. (4) Ce dernier s'installe au quai d'Orsay, mais n'occupe qu'un maroquin sans grand rapport avec les Affaires étrangères qui demeurent la chasse gardée d'un président farouchement accroché à ses "domaines réservés" (politique africaine, Affaires étrangères). En ce domaine, de Gaulle adopte d'ailleurs une attitude particulièrement intransigeante au cours de l'année 1967 (éclat du "Vive le Québec libre "/ considérations sur "Israël, peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur" / attaques contre le dollar...). Autant de prises de positions qui en irritent plus d'un et nourrissent les critiques au sein même de la majorité. En août 1967, l'ancien ministre des finances du général, Valéry Giscard d'Estaing, fustige ainsi l'"exercice solitaire du pouvoir."



Désormais le torchon brûle au sein de la majorité et Pompidou supporte difficilement les reproches qui en émanent: gaullistes "de gauche" lui reprochant une politique conservatrice, Républicains indépendants de VGE de plus en pus critiques. De son côté, l'opposition menée par François Mitterrand participe aux débats houleux et chahutés de l'Assemblée. 
C'est dans ce contexte difficile que Pompidou conclut une de ses interventions au Palais Bourbon par la référence au grand succès discographique du moment: "Comme dirait Jacques Dutronc, il y a des cactus." (5)
Depuis l'année précédente en effet, Dutronc chante, sur des paroles de Jacques Lanzmann:
Le monde entier est un cactus
Il est impossible de s'asseoir
Dans la vie, il y a des cactus
Moi je me pique de le savoir
Aïe, aïe, aïe, ouille, aïe, aïe, aïe


Dès lors, et pour de nombreuses années, les journalistes usent et abusent du "cactus" lorsqu'il s'agit d'évoquer le moindre remous dans la majorité (avant de lui préférer le "couac" ou la "polémique").

Peu après la saillie pompidolienne, le chanteur rencontre son épouse à l'occasion d'un dîner organisé par Le Figaro et accepte une invitation du couple présidentiel. Pour l'occasion, Dutronc promet de pousser la chansonnette pour les invités de Matignon. Le facétieux chanteur s'exécute, mais à une telle vitesse que, d'après Françoise Hardy, "cela jeta un froid. Si triées sur le volet qu'elles fussent, les personnes présentes ne comprenaient pas son humour décalé et aspiraient à retrouver ses succès tels qu'elles les appréciaient. Brigitte Bardot me supplia de lui demander de chanter normalement, mais c'était impossible. Quand il eut terminé son tour de chant à la durée réduite au minimum par le rythme infernal qu'il avait cru bon de lui imposer, les Pompidou me prièrent de chanter moi aussi (...). C'était une soirée merveilleusement surréaliste dont je déplore qu'il n'existe aucune trace.




************* 


On doit l'autre emprunt, plus récent et anecdotique, à l’inénarrable premier ministre de Jacques Chirac de 2002 à 2005: Jean-Pierre Raffarin. Spécialiste ès formule creuse - les fameuses raffarinades - il reprend à son compte les paroles d'un succès de Lorie sur un plateau de télé en janvier 2005:
"Il y a une jeune chanteuse qui n'est pas tout à fait de ma génération (sic) mais qui parle aujourd'hui de positive attitude. Je vous recommande la positive attitude."
Devant ces paroles d'une infinie sagesse, il semble plus que temps d'achever ce billet.



Notes:
1. le Mouvement républicain populaire fut fondé en 1944 par des démocrates-chrétiens issus de la Résistance. Le mouvement se situe au centre-gauche, mais son électorat est plus modéré.
2. Crédité de 66% d'intentions de vote fin octobre, sa cote tombe au-dessous de 50% fin novembre. 
3.Sur le front syndical, un pacte d'unité d'action est conclu entre la CGT et la CFDT.
4. Maurice Couve de Murville et Pierre Messmer aux Affaires étrangères et aux armées.
5. En 1949, de Gaulle prévient celui qui deviendra son premier ministre: "Pompidou, ce n'est pas un nom sérieux. En Auvergne, peut-être [Pompidou est né à Montboudif dans le Cantal], mais pas à Paris! C'est un nom qui a l'air de se moquer du monde. Croyez-moi, Pompidou, vous n'arriverez à rien si vous vous obstinez à garder ce nom là!
En attendant, la sonorité chantante du patronyme lui vaut les honneurs de plusieurs chansons telles que l'inoubliable "Pom Pom Pidou" de Miguel Cordoba ou encore le "We need you Mr Pompidou" du dénommé Archibald. De même, lors de leur passage à l'Olympia le 16 juin 1969, les Beach Boys modifient le couplet de Barabara Ann et entonnent "pom -pom-pom, pom-pom-pidou".


Sources:
- Jean-Jacques Becker: "Histoire politique de la France depuis 1945", Armand Colin éditeur, 2003.  
- Françoise Armand et Fabrice Barthélémy:  "Le monde contemporain. L'histoire en Terminale", Seuil, 2004.
- Marie-France Lavarini et Jean-Yves Lhomeau: "Une histoire abracadabrantesque. Abécédaire de la Vème République", Camann-Lévy, 2009.
- Pierre et Jean-Pierre Saka (dir.):"L'histoire de France en chansons", Larousse, 2004.

Liens: 
- Nouvels Obs: "Jacques Dutronc par Françoise Hardy."
- Chronologie de la Vème République sur le site de l'Assemblée nationale. 
- Une sélection des "plus belles perles du Pompidou poitevin, le fils du littoral et de la pub, le prince de la com' et le représentant de la France d'en bas": petite sélection de raffarinades.