dimanche 8 juin 2025
Les présidents en chansons : de Gaulle ("tu le regretteras"... ou pas).
dimanche 7 février 2021
"Si les Ricains n'étaient pas là, vous seriez tous en Germanie"! C'est Sardou qui le dit.
«Les Ricains m'a valu la haine de la gauche, qui m'a traité de facho et qui continue... et celle des gaullistes qui m'ont pris pour un emmerdeur...», se souvient Michel Sardou dans son autobiographie publiée en 2009. Il faut dire qu'avec ce titre, le chanteur n'y va pas avec le dos de la cuillère. La chanson est un hommage aux valeureux soldats américains qui débarquèrent sur les plages de Normandie le 6 juin 1944. Dès sa sortie, la chanson remporte un grand succès.
Pour bien comprendre les polémiques suscitées par ce morceau, il faut se pencher sur le contexte historique. Aux lendemains de la guerre d'Algérie en 1962, le général de Gaulle cherche à restaurer le rang de la France sur la scène internationale. Dès lors, il fonde sa politique étrangère sur la primauté du fait national (l'unité et la grandeur de la nation). Dans le cadre de la "coexistence pacifique", caractérisée par un réchauffement des relations diplomatiques entre les deux blocs, le président français affirme sa volonté d'autonomie stratégique à l'égard des États-Unis. Cette ambition ne peut prendre corps qu'à condition de disposer d'une force de frappe autonome. Au moment où les deux Grands négocient une limitation des essais, de Gaulle explique que la France veut se "libérer du joug d'une double hégémonie convenue entre les deux rivaux." De fait, la première bombe atomique française explose en février 1960 dans la Sahara. Pour assurer l'indépendance de la défense nationale, le pays dispose également de l'escadre des mirages IV, capables de larguer une arme nucléaire, des missiles sol-sol du plateau d'Albion et du Redoutable, un sous-marin lance-missiles à propulsion nucléaire.
La volonté d'indépendance nationale conduit également de Gaulle à se séparer de l'organisation militaire de l'OTAN sous commandement américain. Pour le général, "l'OTAN est un faux-semblant. C'est une machine pour déguiser la mainmise des États-Unis sur l'Europe. Grâce à l'OTAN, l'Europe est placée dans la dépendance des États-Unis, sans en avoir l'air." La France se retire donc du commandement intégré de l'OTAN le 7 mars 1966. (1) Cette décision implique le transfert à l'étranger des 29 bases américaines implantées sur le territoire national. Avec leurs 27 000 soldats et leurs 37 000 employés civils, ces bases forment de véritables petites villes, où s'épanouit l'American way of life. A la Maison Blanche, le retrait français est ressenti comme un affront. De son côté, de Gaulle jubile. "Après avoir donné l'indépendance à nos colonies, nous allons prendre la nôtre. L'Europe occidentale est devenue, sans même s'en apercevoir, un protectorat des Américains. Il faut maintenant se débarrasser de leur domination. "
Pour bien montrer qu'il est décidé à faire cavalier seul, le général mène également une politique d'ouverture à l'Est. Entre les deux blocs, il veut jouer son jeu et tend les bras aux "Tiers monde". En 1964, le président se lance dans une grande tournée en Amérique latine. La même année, de Gaulle normalise les relations françaises avec la Chine communiste, puis met fin à la participation française à l'Otase. Cette Ostpolitik se concrétise aussi par un visite triomphale en URSS en juin 1966. Le voyage débouche sur des accords commerciaux et l'ouverture d'une ligne téléphonique directe entre le Kremlin et l'Élysée. Cette attitude agace les Américains. De Gaulle affirme également l'indépendance à l'égard de Washington en condamnant sans ambages la guerre au Vietnam. Dès 1965, il prophétise:"si les Américains ne décident pas souverainement de se retirer, la guerre durera dix ans. (...) Ce sera une tâche indélébile au front de l'Amérique. Elle en sera déstabilisée et le monde entier avec elle." Alors que les États-Unis sont en pleine escalade dans la péninsule indochinoise, le président français se rend au Cambodge, à l'invitation du prince Norodom Sihanouk, le 1er septembre 1966. De Gaulle proclame son soutien à la neutralité du Cambodge et condamne avec éclat "l'appareil guerrier américain". La visite à Pnom Penh permet à de Gaulle d'affirmer publiquement "ses distances avec le leadership de Washington et entériner la fin de l'empire en tant que composante centrale de la politique étrangère française." (Source A p 559) (2) Après avoir loué l'attitude de Sihanouk, le président français dépeint les Américains comme de dangereux agresseurs. "Au lendemain des accords de Genève de 1954, le Cambodge choisissait (...) la neutralité (...). [...] C'est pourquoi, tandis que votre pays [le Cambodge] parvenait à sauvegarder son corps et son âme parce qu'il restait maître chez lui, on vit l'autorité politique et militaire des États-Unis s'installer à son tour au Vietnam du Sud et, du même coup, la guerre s'y ranimer sous la forme d'une résistance nationale. Après quoi, des illusions relatives à l'emploi de la force conduisirent au renforcement continuel du Corps expéditionnaire et une escalade de plus en plus étendue en Asie, de plus en plus proche de la Chine, de plus en plus provocante à l'égard de l'Union soviétique, de plus en plus réprouvée par nombre de peuples d'Europe et d'Afrique, d'Amérique latine et, en fin de compte, de plus en plus menaçante pour la paix du monde." Il ajoute un peu plus tard: "Et bien, la France considère que les combats qui ravagent l'Indochine n'apportent par eux mêmes, (...) aucune issue. Il faut laisser chaque peuple disposer à sa façon de son propre destin." Le fossé s'accroît donc entre les États-Unis, obnubilés par la lutte contre le communisme, et de Gaulle, qui rejette la pax americana. Les premiers s'offusquent et reprochent au second ne pas avoir eu de mots pour condamner l'agression communiste dans la péninsule indochinoise.
| DVIDSHUB / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/2.0) |
C'est dans ce contexte très tendu que Michel Sardou écrit et interprète les Ricains, en 1967. Le chanteur a tout juste 20 ans, mais des idées déjà bien arrêtées sur à peu près tous les sujets. L'évocation du débarquement allié en Normandie, le 6 juin 1944, est l'occasion de rendre un vibrant hommage à la bravoure des soldats américains venus libérer l'Europe de l'Ouest du joug nazi. Sardou insiste sur le sacrifice des GI's, dont 3 200 moururent sur le sol français; à l'image de ce "gars venu de Georgie (...) mourir en Normandie". Pour Sardou, il s'agit avant tout de dénoncer l'ingratitude de la France à l'égard de cette grande puissance qui, par deux fois, vint à son secours. (3) Le chanteur prend à partie l'auditeur, dénonce son égoïsme et sa mémoire sélective. "Bien sûr les années ont passé / Les fusils ont changé de mains / Est-ce une raison pour oublier /Qu'un jour on en a eu besoin?" Le chanteur dénonce ensuite l'attitude des communistes, désignés comme "l'amicale du fusillé" (4), au sein de laquelle on affirme - guerre froide oblige - que les soldats américains "sont tombés pour rien".
Les paroles du morceau constituent une véritable provocation dans la mesure
où elles minimisent les faits d'armes de la résistance française et
s'inscrivent en contradiction avec l'esprit résistancialiste de
l'époque. Le "gars (...) de Georgie / Est v'nu mourir en Normandie / Un matin où tu n'y étais pas". Autrement dit, alors que les soldats américains se sacrifiaient loin de leur terre natale, les autochtones ne se pressaient pas pour défendre la leur.
Plus loin, Sardou chante: «si les Ricains n'étaient pas là vous seriez tous en Germanie...». Ce faisant, il manie l'uchronie et lance une offensive en règle contre la geste gaullienne... et la politique internationale du président. Pour les gaullistes comme les communistes, le morceau, chanté sur un air country, a tout du pamphlet. En réaction, le gouvernement "déconseille" fortement aux radios de diffuser le titre lors de sa sortie, ce qui n'empêche pas Sardou de remporter son premier succès d'estime. Au fond, le chanteur a bien perçu les interrogations de l'opinion publique,
tiraillée entre fascination pour le modèle américain et défense
obstinée de l'exception nationale. Vingt-deux ans après la fin de la Seconde Guerre
mondiale, les États-Unis continuent de jouir d'une image positive auprès de nombreux Français, même si, au sein d'une autre frange de la population, le conflit au Vietnam attise l'antiaméricanisme.
La polémique rebondit de plus belle à l'occasion de l'interprétation des "Ricains" sur scène. Quand il chante "A saluer je ne sais qui',
Sardou accomplit parfois les gestes de ralliement au nazisme ou au
communisme (salut fasciste ou poing levé). En agissant de la sorte, il
entend rappeler que, sans l'intervention des Américains en juin 1944, la
France serait devenue une province du III° Reich ou une "démocratie
populaire". Les antifascistes accuseront
l’interprète de complaisance pour le nazisme alors que les antiaméricains
l’accuseront d’atlantisme. Il faut dire qu'au jeu des si, on peut dire pas mal d'âneries et délirer à l'infini. Que ce serait-il passé si Hitler avait obtenu son diplôme des Beaux-Arts de Vienne?
| Cimetière américain de Colleville-sur-Mer (Domaine public) |
Michel Sardou n'en reste pas là et récidive en 1969 avec Monsieur le président de France. La chanson prend la forme d'une lettre adressée au général de Gaulle: « Monsieur le Président de France/ Je vous écris du Michigan/Pour vous dire que tout près d’Avranches / Mon père est mort il y a vingt ans. (...) Dites à ceux qui ont oublié / A ceux qui brûlent mon drapeau / Qu'en souvenir de ces années / Ce sont les derniers des salauds.»
Au bout du compte, tout cela ne semble pas si grave. Dès 1969, le chanteur se rabiboche avec son pays avec le franchouillard "J'habite en France". Quant à la "révolution diplomatique" gaullienne, il ne faut pas en exagérer la portée. Comme le rappelle de Gaulle en 1970 dans ses Mémoires d'espoir: "Mon
dessein consiste (...) à dégager la France, non pas de l'Alliance
atlantique, que j'entends maintenir à titre d'ultime précaution, mais de
l'intégration réalisée par l'OTAN sous commandement américain." En dépit des remous provoqués par la décision de quitter le commandement intégré de l'OTAN, la France demeure bel et bien dans le camp occidental. Enfin, après avoir dénoncé les vestiges de la colonisation dans le monde, le général s'accommode des parcelles de l'empire (Nouvelle Calédonie, Polynésie...); territoires forts utiles pour tester, loin de l'hexagone, la nouvelle bombe thermonucléaire française...
Vous seriez tous en Germanie
A parler de je ne sais quoi
A saluer je ne sais qui
Les fusils ont changé de mains
Est-ce une raison pour oublier
Qu'un jour on en a eu besoin?
Qui se foutait pas mal de toi
Est v'nu mourir en Normandie
Un matin où tu n'y étais pas
On est devenus des copains
A l'amicale du fusillé
On dit qu'ils sont tombés pour rien
Vous seriez tous en Germanie
A parler de je ne sais quoi
A saluer je ne sais qui
Notes:
1. Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, la France réintègre le commandement de l'OTAN.
2. Jusqu'aux accords d’Évian, qui mettent à la guerre d'Algérie, les colonies occupaient pourtant une place essentielle dans la diplomatie française. La politique extérieure enfin libérer du carcan colonial permet d'affranchir la France de sa subordination aux Américains au sein de l'Alliance atlantique.
3. Au passage, le chanteur ne dit mot de la participation des soldats britanniques, canadiens et français (les fusiliers commandos dirigés par Philippe Kieffer) à l'opération Overlord.
4. Au sortir de la guerre, le PCF se targue d'être le parti des "75 000 fusillés", un chiffre très exagéré, qui ne doit pas pour autant faire oublier l'importance de la résistance communiste.
Sources:
- Christopher E. Goscha: "1er septembre 1966. Le discours de Pnom Penh", in L'histoire de France vue d'ailleurs, Editions des Arènes, 2016.
- Michelle Zancarini-Fournel et Christian Delacroix: "1945, la France du temps présent", coll. Histoire de France, Belin, 2010.
- La page Wikipédia consacrée aux Ricains.
mercredi 24 mai 2017
326. Michel Delpech: "Inventaire 66" (1966)
C'est dans ce contexte que Michel Delpech enregistre Inventaire 66. Depuis l'année précédente, le chanteur s'est imposé en tant que faiseur de tubes avec "Chez Laurette". Grâce à sa faculté à sentir l'air de temps et à se transformer en "journaliste de l'instant", la décennie à venir en fera l'un des chanteurs les plus populaires de l'hexagone. Dans un entretien, Delpech revient sur la genèse de cet inventaire à la Prévert de l'année 1966:
"J'ai pris ce qui faisait l'actualité, ce qui était à la mode, dans l'air du temps, quoi. J'ai assemblé les pièces du puzzle, j'ai ajouté la phrase:'Et toujours le même président', qui résumait ce que pensaient les jeunes après l'échec de Mitterrand face à de Gaulle. Je me suis beaucoup amusé à écrire cette chanson, ça venait tout seul, un jeu."
Dès sa sortie, le titre remporte un franc succès; cent mille disques s'écoulent dans les semaines qui suivent sa sortie.
Dans les deux couplets de sa chanson, Michel Delpech égrène la succession des événements de l'année 1966, il est grand temps de s'y plonger.
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| Mary Quant arbore une mini jupe en 1966. [By Jac. de Nijs / Anefo [CC BY-SA 3.0 nl (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/nl/deed.en)], via Wikimedia Commons] |
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| Mireille Mathieu en concert à Hambourg en 1971. [By Heinrich Klaffs (Mireille Matthieu 1509710008) [CC BY-SA 2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0)], via Wikimedia Commons] |
Le "p'tit oiseau de toutes les couleurs" mentionné par Delpech se réfère à une chanson un peu oublié de Gilbert Bécaud, sans doute car elle ne casse pas trois pattes à un canard...
Les deux chanteurs finissent toutefois par se rabibocher et Johnny se laisse finalement pousser les cheveux...
Le contentieux entre les deux hommes n'était pourtant pas terminé et la guéguerre a repris de plus belles ces dernières années, par réclames interposées. Quand l'un n'en a que pour "Atoll, les opticiens", l'autre se prononce, toutes cordes vocales dehors, en faveur d'"Optic deux milleeeeeuuuuuuuu".
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| Bombing in Vietnam. [By Lt.Col. Cecil J. Poss, USAF, in a McDonnell RF-101C Voodoo of the 20th Tactical Reconnaissance Squadron. [Public domain], via Wikimedia Commons] |
Les paparazzi finissent cependant par découvrir l'idylle ce qui précipite le mariage en 1966. Ancien membre de la jeunesse hitlérienne ayant servi dans la Wehrmacht, l'heureux élu n'a guère la cote dans un pays traumatisé par l'occupation allemande. Le 10 mars 1966, le cortège nuptial est d'ailleurs sévèrement chahuté par les provos qui jettent des bombes fumigènes au passage des tourtereaux.
"un drugstore Opéra"
En mai 1966 est inauguré, boulevard des Italiens à Paris, le drugstore Opéra. Inspiré d'un modèle américain, ce nouveau temple de la consommation tient de la librairie, de l'épicerie fine, du disquaire, du magasin de jouets... Le magasin ne désemplit pas et accueille les clients jusqu'à une heure avancée de la nuit.
L'"étrangleur", c'est Lucien Léger, un infirmier de 27 ans qui reconnaît devant les assises en mai 1966 avoir tué le petit Luc Taron deux ans plus tôt. Pendant quarante jours, le triste sire nargue les 40 policiers à ses trousses en distillant des messages anonymes. Il se décrit comme "la graine qui pousse dans le printemps des monstres", dans l'un d'entre eux. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, Léger passera 41 ans derrière les barreaux.
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| Charles de Gaulle. [Bundesarchiv, B 145 Bild-F010324-0002 / Steiner, Egon / CC-BY-SA 3.0 [CC BY-SA 3.0 de (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/de/deed.en)], via Wikimedia Commons] |
Il y a eu tout ça /
Dans le refrain romantique, le chanteur ajoute sa touche personnelle. Son "petit raton laveur" n'est autre que Chantal Simon, qu'il vient d'épouser à Paris et avec laquelle il emménage porte de Versailles. Fort du succès obtenu, Michel Delpech entre dans l'écurie Barclay en 1966.
C°: Pour terminez cet inventaire, citons notre excellent collègue J.-P. Trescol (voir sources) qui consacra un billet à au titre de Delpech. "La recette est simple: choisissez une année [...] et allez y pêcher les faits manquants de quelque nature qu'ils soient, mêlez y votre vie personnelle et procédez comme un collage sur un grand poster [...]." Sans doute une piste intéressante à creuser avec les élèves.
Nous nous sommes prêtés à l'exercice. Oh toi lecteur attentif et indulgent, sauras-tu trouver l'année de naissance de ton serviteur? Si, oui, indique ta réponse en commentaire et propose ton énigme. (2)
Sources:
- Pascal Louvrier: "Michel Delpech - C'était chouette", 2016.
- Michaël Rolland: "Les années 68 en France, la bande son de la révolte. Les chansons, entre transferts culturels et spécificités nationales.", in Dissidences N° 10, Musiques et Révolutions XIX°,XX°, XXI°, novembre 2011.
- Jean-Pierre Trescol: "Inventaire 66", la chanson de la semaine du Vincent d'Indy à Privas.
- Antoine:"Soudain je me suis rendu compte que mes cheveux avaient poussé", in "Schnock n°20. La revue des vieux de 27 à 87 ans", août 2016.
Notes:
1. A moins que cette deuxième Mireille ne soit la chanteuse à la tête du petit conservatoire de la chanson.
2. Dans l'inventaire, un mystère persiste: le "four à l'Opéra". Si un de nos malicieux lecteurs a la solution, qu'il n'hésite pas à éclairer notre lanterne en commentaire.
Liens:
- 1966: La jeunesse se met à élucubrer.
http://musique.rfi.fr/musique/20080516-mai-68-chanter-revolte
vendredi 6 avril 2012
259. Jacques Dutronc: "Cactus" (1966)
Pour bien saisir la référence aux "cactus" de Dutronc par Georges Pompidou, replongeons-nous dans la préparation des élections présidentielles et législatives de 1965 et 1967.
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En décembre 1965 et pour la première fois depuis 1848, les Français doivent élire au suffrage universel direct leur président de la République. Fort de son aura personnel et d'un programme connu (indépendance et grandeur nationales), de Gaulle, persuadé que l'élection s'apparentera à un plébiscite en sa faveur, ne compte pas faire campagne. De son côté, l'opposition redoute un échec cuisant et une élection du président sortant dès le premier tour. Dans ces conditions, les candidats ne se bousculent pas au portillon.
Refusant de cautionner un scrutin auquel il s'est opposé, Pierre Mendès-France refuse par principe de se présenter. Aussi, dès 1963 l'Express, hebdomadaire mendésiste, prend l'initiative de dresser le portrait-robot du candidat idéal d'opposition: "monsieur X". Le Canard enchaîné l'identifie rapidement comme l'homme au "masque Defferre". Député-maire SFIO de Marseille, ce dernier tente alors de mettre sur pied une Fédération démocrate-socialiste inspiré de l'esprit de la Résistance et rassemblant SFIO, radicaux et MRP.(1) Finalement, en raison du manque de soutien et du peu d'empressement de Guy Mollet, leader de la SFIO, à l'appuyer, Gaston Defferre renonce à se présenter.
| L'Express tente de dresser le portrait de Monsieur X, le candidat idéal à opposer au général de Gaulle. |
Le principe de l'élection présidentielle reposant sur une logique bipolaire de confrontation des blocs, les socialistes (SFIO) se rallient à la stratégie d'union de la gauche, et c'est François Mitterrand, ministre à de nombreuses reprises sous la IVème République, qui se mue alors en adversaire nécessaire du général de Gaulle. Ancien de l'UDSR, Mitterrand ne fait alors pas partie de la SFIO et n'est soutenu que par un ensemble de clubs de réflexion. Par sa candidature, il cherche surtout à préparer l'avenir. Il rassemble les organisations qui le soutiennent dans une Fédération de la gauche démocratique et sociale (FGDS) qui regroupe uniquement des formations de gauche, SFIO, radicaux, clubs.
Le SFIO se rallie donc à la solution Mitterrand et ne présente pas de candidat, tout comme le Parti communiste français dont le nouveau secrétaire général, Waldeck-Rochet, souffre d'un déficit de notoriété dans l'opinion.
Les centristes proposent alors leur propre candidat en la personne de Jean Lecanuet qui bénéficie du soutien de quelques radicaux de droite et du MRP moribond.
De Gaulle se réjouit de constater que les anciens opposants à l'élection du président au suffrage universel de 1962 s'affairent tous désormais pour présenter un candidat. En revanche et en dépit de ses espoirs, l'échéance présidentielle place de nouveau les partis au cœur des enjeux politiques. Lui-même n'est-t-il pas le candidat de l'UNR et des républicains indépendants ralliés à Valéry Giscard d'Estaing?
Autre nouveauté de la présidentielle 1965, pour la première fois les sondages et la télévision se placent au cœur de la campagne. Or, si de Gaulle maîtrise parfaitement ce nouveau média, il estime superflu de s'y montrer avant le premier tour. En revanche, l'égalité du temps de parole permet aux autres candidats de contourner le monopole gouvernemental exercé sur l'audiovisuel par de Gaulle, et de se faire connaître des électeurs potentiels. Or, alors que ses adversaires font campagne, de Gaulle pâtit largement de son silence télévisuel comme l'atteste les sondages. (2)
A l'issue du premier tour, le président sortant rassemble 43,7% des suffrages, ses deux principaux adversaires totalisent 48% des voix (Mitterrand: 32,2%, Lecanuet 18,8%). Cette mise en ballotage constitue un véritable choc pour de Gaulle qui réapparaît à la télévision entre les deux tours. Il est finalement réélu président avec 54,5% des voix le 19 décembre 1965.
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| Malgré les 5% recueillis par l'avocat d'extrême-droite Jean-Louis Tixier-Vignancour, l'élection se joue entre trois candidats: de Gaulle bien sûr, Lecanuet, qui représente de la "droite d'opposition" et Mitterrand, candidat unique de la gauche. [Infographie du Parisien.fr] |
Certes, de Gaulle l'emporte, mais le score important réalisé par Mitterrand traduit aussi l'incontestable reflux du gaullisme.
Dans l'immédiat, de Gaulle constitue un nouveau gouvernement dirigé une fois de plus (la troisième) par Pompidou. Valéry Giscard d'Estaing, auquel de Gaulle reproche la mauvaise mise en application du plan de stabilisation économique de 1963 et sa mise en ballottage, se voit retirer le ministère des finances au profit de Michel Debré, un fidèle du général.
Ce remaniement provoque la prise de distance de VGE avec le gaullisme. Ulcéré par son éviction, le député auvergnat crée la Fédération des républicains indépendants en mars 1966. Sans basculer dans l'opposition, son groupe réserve désormais son soutien ("oui, mais...").
Compte tenu des résultats de la présidentielle, l'opposition peut espérer l'emporter aux législatives de mars 1967 (une sorte de "troisième tour" 14 mois seulement après la présidentielle) et s'organise en conséquence.
La FGDS de Mitterrand investit un candidat unique par circonscription et passe un accord de désistement avec le PC en faveur du candidat le mieux placé. Les formations politiques et syndicales (3) lancent l'offensive contre le conservatisme social et le "pouvoir personnel" gaullistes.
Au centre, Lecanuet constitue une nouvelle formation politique: le Centre démocrate qui penche nettement à droite.
Pompidou pour sa part défend les institutions de la Vème République et s'appuie sur la prospérité économique. En vue des élections, il fonde le Comité d'action pour la Vè République qui impose l'unité de candidature dans la majorité.
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| Pompidou lors de la campagne pour les élections législatives de mars 1967. |
La participation au scrutin s'avère particulièrement élevée. A l'issue du premier tour, le succès des gaullistes ne souffre aucune contestation puisque la majorité rafle plus de 38% des voix. Les communistes rassemblent 22% des suffrages, devant la SFIO (18%) et le Centre démocrate (14%). A priori, le système de scrutin majoritaire, laisse augurer un large succès pour les gaullistes au second tour. Or, il n'en est rien. D'une part, la victoire annoncée contribue à démobiliser une partie de l"'électorat gaulliste. D'autre part, la discipline de vote fonctionne beaucoup mieux à gauche. Par conséquent, les gaullistes et leurs alliés républicains indépendants ne conservent la majorité absolue qu'à un siège près (244 députés sur un total de 487).
Pourtant, en dépit des signes d'agacement de l'opinion, de Gaulle n'entend nullement revenir sur les fondements de sa pratique politique, en particulier la primauté du pouvoir présidentiel. Le général continue par exemple de marginaliser l'Assemblée nationale, transformée en simple chambre d'enregistrement par la voie des ordonnances auxquelles le président recourt pour adopter une série de réformes économiques en début de législature.
De même, le quatrième gouvernement Pompidou, constitué au lendemain des législatives, compte dans ses rangs les hommes-liges du président, Michel Debré et Maurice Couve de Murville, pourtant battus lors des élections. (4) Ce dernier s'installe au quai d'Orsay, mais n'occupe qu'un maroquin sans grand rapport avec les Affaires étrangères qui demeurent la chasse gardée d'un président farouchement accroché à ses "domaines réservés" (politique africaine, Affaires étrangères). En ce domaine, de Gaulle adopte d'ailleurs une attitude particulièrement intransigeante au cours de l'année 1967 (éclat du "Vive le Québec libre "/ considérations sur "Israël, peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur" / attaques contre le dollar...). Autant de prises de positions qui en irritent plus d'un et nourrissent les critiques au sein même de la majorité. En août 1967, l'ancien ministre des finances du général, Valéry Giscard d'Estaing, fustige ainsi l'"exercice solitaire du pouvoir."
Désormais le torchon brûle au sein de la majorité et Pompidou supporte difficilement les reproches qui en émanent: gaullistes "de gauche" lui reprochant une politique conservatrice, Républicains indépendants de VGE de plus en pus critiques. De son côté, l'opposition menée par François Mitterrand participe aux débats houleux et chahutés de l'Assemblée.
C'est dans ce contexte difficile que Pompidou conclut une de ses interventions au Palais Bourbon par la référence au grand succès discographique du moment: "Comme dirait Jacques Dutronc, il y a des cactus." (5)
Depuis l'année précédente en effet, Dutronc chante, sur des paroles de Jacques Lanzmann:
Le monde entier est un cactus
Il est impossible de s'asseoir
Dans la vie, il y a des cactus
Moi je me pique de le savoir
Aïe, aïe, aïe, ouille, aïe, aïe, aïe
Dès lors, et pour de nombreuses années, les journalistes usent et abusent du "cactus" lorsqu'il s'agit d'évoquer le moindre remous dans la majorité (avant de lui préférer le "couac" ou la "polémique").
Peu après la saillie pompidolienne, le chanteur rencontre son épouse à l'occasion d'un dîner organisé par Le Figaro et accepte une invitation du couple présidentiel. Pour l'occasion, Dutronc promet de pousser la chansonnette pour les invités de Matignon. Le facétieux chanteur s'exécute, mais à une telle vitesse que, d'après Françoise Hardy, "cela jeta un froid. Si triées sur le volet qu'elles fussent, les personnes présentes ne comprenaient pas son humour décalé et aspiraient à retrouver ses succès tels qu'elles les appréciaient. Brigitte Bardot me supplia de lui demander de chanter normalement, mais c'était impossible. Quand il eut terminé son tour de chant à la durée réduite au minimum par le rythme infernal qu'il avait cru bon de lui imposer, les Pompidou me prièrent de chanter moi aussi (...). C'était une soirée merveilleusement surréaliste dont je déplore qu'il n'existe aucune trace."
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On doit l'autre emprunt, plus récent et anecdotique, à l’inénarrable premier ministre de Jacques Chirac de 2002 à 2005: Jean-Pierre Raffarin. Spécialiste ès formule creuse - les fameuses raffarinades - il reprend à son compte les paroles d'un succès de Lorie sur un plateau de télé en janvier 2005:
"Il y a une jeune chanteuse qui n'est pas tout à fait de ma génération (sic) mais qui parle aujourd'hui de positive attitude. Je vous recommande la positive attitude."
Devant ces paroles d'une infinie sagesse, il semble plus que temps d'achever ce billet.
Notes:
1. le Mouvement républicain populaire fut fondé en 1944 par des démocrates-chrétiens issus de la Résistance. Le mouvement se situe au centre-gauche, mais son électorat est plus modéré.
2. Crédité de 66% d'intentions de vote fin octobre, sa cote tombe au-dessous de 50% fin novembre.
3.Sur le front syndical, un pacte d'unité d'action est conclu entre la CGT et la CFDT.
4. Maurice Couve de Murville et Pierre Messmer aux Affaires étrangères et aux armées.
5. En 1949, de Gaulle prévient celui qui deviendra son premier ministre: "Pompidou, ce n'est pas un nom sérieux. En Auvergne, peut-être [Pompidou est né à Montboudif dans le Cantal], mais pas à Paris! C'est un nom qui a l'air de se moquer du monde. Croyez-moi, Pompidou, vous n'arriverez à rien si vous vous obstinez à garder ce nom là!"
En attendant, la sonorité chantante du patronyme lui vaut les honneurs de plusieurs chansons telles que l'inoubliable "Pom Pom Pidou" de Miguel Cordoba ou encore le "We need you Mr Pompidou" du dénommé Archibald. De même, lors de leur passage à l'Olympia le 16 juin 1969, les Beach Boys modifient le couplet de Barabara Ann et entonnent "pom -pom-pom, pom-pom-pidou".
Sources:
- Jean-Jacques Becker: "Histoire politique de la France depuis 1945", Armand Colin éditeur, 2003.
- Françoise Armand et Fabrice Barthélémy: "Le monde contemporain. L'histoire en Terminale", Seuil, 2004.
- Marie-France Lavarini et Jean-Yves Lhomeau: "Une histoire abracadabrantesque. Abécédaire de la Vème République", Camann-Lévy, 2009.
- Pierre et Jean-Pierre Saka (dir.):"L'histoire de France en chansons", Larousse, 2004.
- Chronologie de la Vème République sur le site de l'Assemblée nationale.
- Une sélection des "plus belles perles du Pompidou poitevin, le fils du littoral et de la pub, le prince de la com' et le représentant de la France d'en bas": petite sélection de raffarinades.





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