samedi 18 avril 2026

Présidents en chansons: Sarkozy 2. De l'Elysée à la Santé.

Pour ceux qui l'auraient raté, nous avons consacré le précédent billet à l'ascension politique de Nicolas Sarkozy jusqu'à l'Elysée. Il est maintenant temps de nous consacrer au mandat présidentiel et ses suites, toujours à travers les chansons.  

World Economic Forum, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Une fois élu, Sarkozy nomme François Fillon à Matignon, un premier ministre falot qui lui sert, en cas de difficultés, de paratonnerre, pour ne pas dire de paillasson. Dans le domaine économique, en conformité avec son slogan "travaillez plus pour gagner plus", le président adopte non seulement des mesures libérales, permettant aux salariés de travailler au-delà des 35 heures, mais aussi des mesures fiscales pour favoriser les hauts revenus et les entreprises. Il concrétise sa promesse de bouclier fiscal, dont on comprend très vite qu'il ne protège que les plus riches. La grave crise financière mondiale de 2008 (dite des subprimesprovoque récession et chômage. Pour y faire face, le président met sur pied un plan de relance économique et de sauvetage des banques. Puis, à partir de 2010, il impose la rigueur budgétaire pour tenter de contrôler les déficits publics. Cette même année, il engage une réforme des retraites qui repousse l'âge légal de départ de 60 à 62 ans, une mesure qui provoque de grandes manifestations dans le pays. 

En 2007, la loi d'autonomie des universités (loi LRU ou Pécresse) marque les prémisses d'un désengagement de l'Etat dans la gestion des établissements, encourageant en parallèle le développement de financements privés. La logique de mise en concurrence prolonge l'idée d'une privation progressive de l'enseignement supérieur. Le 23 février 2008, dans le cadre d'une visite au Salon de l'Agriculture, le président, incapable de se contenir, lance à un visiteur qui refuse de le saluer : "Casse toi alors pov' con". Un président ne devrait pas dire ça, ce que laisse entendre Michel Delpech, dans une de ses dernières chansons : "Comme on se traite". 

Tout au long du mandat, Sarkozy se livre à une surenchère droitière, comme le prouve la création d'un ministère de l'immigration et de l'identité nationale en 2009. Il cherche à prendre de vitesse le FN. Pour y parvenir, il prend conseil auprès de Patrick Buisson, ancien de l'Action française et rédacteur en chef de Minute, grand nostalgique de la France de Vichy. Il contribue ainsi à banaliser les idées de l'extrême droite au sein de l'électorat de la droite parlementaire. Sur ce thème, les Fatals Picards décrivent "La France du petit Nicolas", en insistant bien sur le fait qu'elle discrimine et malmène les populations immigrés ou les sans papiers ; une politique qui contribue à stigmatiser, discriminer, humilier, jeter en pâture des populations vulnérables. Exploitant le moindre fait divers, le chef de l'Etat détourne le mécontentement grandissant dans l'opinion publique à l'égard de sa politique, en désignant des boucs émissaires. Par exemple, ses déclarations font l'amalgame entre les Roms et la délinquance.  Mais comme le rappelle avec humour les Roumains de Vama dans leur morceau "Sarkozy versus Gypsy", "si tous les Roms étaient des voleurs, alors la tour Eiffel disparaîtrait".

Les groupes de rap conscient constituent une des autres cibles favorites de Nicolas Sarkozy. Ainsi, en 2002, le groupe La Rumeur publie un fanzine, dans lequel se trouve un texte de Hamé dénonçant l'impunité policière. Il écrit ainsi : "les centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété." Alors ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy assigne le groupe à comparaître pour "diffamation publique envers la Police nationale". Après huit ans de procédure et cinq procès, La Rumeur est définitivement relaxée en 2010. 

En 2003, Nadine Morano, puis Nicolas Sarkozy, attentifs aux cris d'orfraie de la fachosphère, accusent le groupe Sniper de racisme et d'antisémitisme, reprochant au groupe le refrain du morceau "La France", ainsi que les paroles du titre "Jeteur de pierre". Le ministre de la Justice, qui porte plainte pour "incitation à blesser et tuer les fonctionnaires de police et représentants de l'Etat", sera finalement débouté. Tunisiaso, leader du groupe, reviendra sur ces déboires judiciaires dans son morceau "La France, itinéraire d'une polémique".

Sur la scène internationale, Sarkozy adopte une politique interventionniste. En 2009, la France revient dans le commandement militaire intégré de l'OTAN, marquant une rupture avec la politique gaulliste d'indépendance stratégique. En 2011, sous l'égide de l'organisation, il soutient l’intervention militaire en Libye contre celui qu'il avait pourtant reçu en grande pompe peu avant : Mouammar Kadhafi. Dans la foulée, lors d'un déplacement à Dakar, Sarkozy lance :  "l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire." Le discours est reçu comme un véritable crachat au visage par l'auditoire ; une réaction que résume Kery James sans son morceau "Musique nègre".

En 2012, le président échoue à se faire réélire, battu par le socialiste François Hollande. L'écart entre les deux finalistes n'a toutefois cessé de se réduire au cours d'une campagne marquée par une surenchère sécuritaire et xénophobe, pendant laquelle le président sortant aura joué sur les peurs.

En 2016, il échoue piteusement aux primaires de la droite, mais continue à jouer les conseillers occultes auprès des responsables politiques, en particulier le président Macron. Il donne des conférences grassement rémunérées, prend des places de choix dans des conseils d'administration, écrit des livres. Heureusement, il sait pouvoir trouver du réconfort auprès de Carlita qui dresse les lauriers de son mari dans "Mon Raymond" (2013). "Et bien qu'il porte une cravate, mon Raymond est un pirate". 

A l'issue de son mandat, Nicolas Sarkozy doit aussi rendre des comptes à la justice. Ainsi, une avalanche de procédures s'abattent sur l'ancien chef de l'Etat. L'immunité présidentielle l'empêche d'être inquiété dans l'affaire des sondages de l'Elysée, mais ses proches trinquent (Guéant). Il est en revanche condamné à trois ans de prison dont un ferme - sous surveillance électronique - dans l'affaire des écoutes. Dans le cadre de l'affaire Bygmalion, il est de nouveau condamné à un an de prison ferme, peine exécutée à domicile à l'aide d'un bracelet électronique, un point commun avec certains rappeurs, précédemment condamnées. "On refait la cité avec des "si" / Même les mains liées, demande aux autres / j'avais le bracelet comme Sarkozy". [Panama d'Uzi]

Dans le cadre de l'affaire Kadafi (2), il écope de cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteur en vue de la préparation du délit de corruption. Un appel est en cours. Quoi qu'il en soit, Nicolas Sarkozy prend un sacré karma. Les rappeurs ont beau jeu de se gausser de celui que la justice reconnaît comme un délinquant multirécidiviste. Voilà Neg Lyrical exaucé lui qui voulait voir "Sarkozy en prison". Ces déboires judiciaires font que Sarkozy se voit retirer la légion d'honneur, comme Pétain avant lui, ils constituent également une source d'inspiration presque intarissables pour les parodies musicales, créées par IA ou pas. Exemple avec le  " de "Mafieux en costard (Don Sarko)".

Sarkozy est, de loin, le président auquel on a consacré le plus de morceaux, dans leur écrasante majorité à charge. Cela s'explique sans doute par une personnalité et une politique délibérément clivantes. Par ailleurs, comme nous avons pu le constater, l'ex-président a souvent fourni le bâton pour se faire battre, par ses déclarations provocatrices, ses turpitudes politiques ou parce qu'il a été rattrapé par ce qu'il dénonçait. Citons, par mi beaucoup d'autres deux exemples de chansons hostiles. En 2008, Rodolphe Burger enregistre "Ensemble". Il y fait part de son aversion totale, viscérale, à l'égard du président. "On n'a pas bourré les prisons ensemble / On n'a pas rempli les avions ensemble / Je ne suis pas ton complice tu fais erreur / Ton regard moite, sous ta peau lisse me font horreur". En février 2006, en Martinique, une des chansons phares du carnaval moquait la non-venue de celui qui n'était encore que le ministre de l'intérieur, mais déjà très en froid avec Aimé Césaire, notamment à cause de la loi sur le "rôle (prétenduement) positif de la colonisation". "Sarko on t'a attendu, mais tu n'es pas venu / Promenons nous à Fort-de-France / Pendant que Sarko n'y est pas / Si Sarko était là / Nou té ké karchérizé" [Sarko Kayé]

Après la condamnation dans l'affaire des financements libyens, l'ancien président est incarcéré du 21 octobre au 10 novembre 2025 à la prison de la Santé. Il en profite pour écrire un livre, "Le journal d'un prisonnier", dans lequel il se lamente sur ses conditions d'incarcération et se compare à Alfred Dreyfus. Oui, Alfred Dreyfus! Après les trois semaines d'emprisonnement, il appelle la droite à faire cause commune avec l'extrême droite. Là réside, selon lui, la clef du succès, mais on peut aussi lire cette déclaration comme un constat d'échec, car en s'appropriant les idées de l'extrême droite, celui qui se targuait d'avoir siphonné les voix du FN en 2007, a surtout permis au RN de phagocyter la droite républicaine. 

Notes :

1. En retard dans les sondages, Nicolas Sarkozy multiplie les meetings, ce qui fait crever le plafond autorisé des comptes de campagne. Un système de fausses factures est alors mis en place pour dissimuler le subterfuge.

2. Nicolas Sarkozy aurait touché des financements libyens dans le cadre de la campagne présidentielle de 2007 en échange de contreparties diplomatiques favorables au dictateur libyen.

 Sources:
- Thomas Renard : "Quand les politiques s'en prennent au rap", Booska-P
- Karim Hammou : "La pénalisation politique du rap en France", Les mots sont importants.