Affichage des articles dont le libellé est calypso. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est calypso. Afficher tous les articles

samedi 13 décembre 2025

Le Calypso : le porte-voix de la « génération Windrush ».

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors que la vague des décolonisations s'apprête à emporter l'Empire britannique, ce sont des dizaines de milliers de citoyens originaires des Caraïbes qui débarquent à Londres, en quête d'une vie meilleure. Ils migrent avec peu de biens, mais un solide bagage culturel, en particulier leurs musiques, et notamment le calypso.  

Le Royaume Uni a besoin de main d'œuvre pour se reconstruire, tandis que les populations antillaises sont en quête de travail. Aussi, en 1948, pour répondre à la pénurie de bras, le gouvernement travailliste de Clement Atlee accorde aux habitants des colonies le nouveau statut de "citoyen du Royaume Uni, du Commonwealth". La liberté de circulation enfin reconnue permet de résider en métropole de manière permanente, sans devoir s'acquitter de démarches particulières. Ainsi des milliers de Caribéens franchissent le pas et émigrent. Pour inciter au départ, les prix des billets assurant la traversée de l'Atlantique sont bradés. En juin, le paquebot Empire Windrush transporte en métropole des centaines de Trinidadiens et Jamaïcains. Le navire donnera son nom à cette nouvelle génération d'immigrés qui s'installent au centre de Londres, à Notting Hill, Camden ou Brixton, des quartiers aux immeubles décrépis, délaissés par les classes moyennes parties s'installer dans les banlieues de la capitale. Les nouveaux venus  trouvent à s'employer dans les transports publics (métro, train), les services du tout nouveau système de santé public et des postes, les industries automobiles ou le bâtiment. Une intense campagne d'affichage incite les fils et les filles de l'Empire à venir travailler. 

Lord Kitchener en 1945, Public domain, via Wikimedia Commons

* Ethique sportive, culte de la monarchie et loyauté envers la "mère-patrie". 

Parmi les passagers de l'Empire Windrush se trouvent deux vedettes trinidadiennes du calypso : Lord Kitchener et Lord Beginner. Selon ses dires, Kitch aurait composé son morceau : "London is the place to be" sur le paquebot, alors même qu'il n'a pas encore mis le pied au Royaume Uni. Le musicien y propose une description très romancée de Londres. Les paroles attestent de l'inculcation et de l'appropriation d'une culture d'Empire, véhiculée notamment par l'école, au sein de laquelle l'exaltation de l'identité britannique insiste sur les vertus de la colonisation. En revanche, rien n'est dit de l'histoire des Caraïbes hors du contexte de l'expansion britannique. 

Dans ses compositions, Kitchener se fait le chroniqueur de la nouvelle vie britannique des femmes et des hommes de cette génération Windrush.  Il devient le porte-parole de la diaspora caribéenne installée en Grande-Bretagne. Les calypsos enregistrés à cette période témoignent de la loyauté des sujets de l'Empire à l'égard de la "mère-patrie". "Nous ne sous sentions pas étrangers à l'Angleterre. On nous avait tout appris sur l'histoire britannique, la Reine, et nous avions le sentiment d'appartenir à ce pays." Ainsi, plusieurs morceaux rendent hommage à la famille royale, en particulier à l'occasion du couronnement de la reine Elisabeth en 1953. C'est le cas d'"I was there (at the coronation)" par Young Tiger. Les paroles adoptent le point de vue d'un spectateur, assistant à la procession de Marble Arch. "Je les ai vus arriver au tournant / Alors j'ai perçu dans toute sa gloire / Le carrosse doré avec sa majesté". En 1951, Lord Kitchener célèbre quant à lui les réalisations du gouvernement britannique dans "Festival of Britain", dont Le refrain se clôt par un "Britain forever".

Les migrants sont d'abord accueillis dans des abris anti-aériens du sud-ouest de Londres. L'optimisme semble de mise, en dépit de conditions d'accueil difficiles. Mais ne nous y trompons pas, en accordant la liberté de circulation, les autorités font d'une pierre deux coups. D'une part, elles entendent contrecarrer les velléités indépendantistes au sein de leurs possessions caribéennes et, d'autre part, combler la pénurie de bras pour les emplois difficiles, dédaignés par les Britanniques. Il s'agit donc bien d'une politique coloniale, car pour garder l'Empire, mieux vaut lâcher du lest. Le sport représente un vecteur important de la british way of life. Plusieurs enregistrements en attestent à l'instar du "Cricket calypso" de Lord Kitchener (1951), du "Manchester United calypso" d'Eric Connor (1957) ou encore du "Football calypso" de King Timothy. "Victory test match" (1950), une chanson interprétée par Lord Kitchener sur des paroles de Lord Beginner démontre l'adhésion aux codes victoriens de respectabilité et de fair play. La présence du roi George VI dans les tribunes suscite un intense sentiment de fierté patriotique.  

Toutefois, avec la victoire d'une sélection antillaise sur l'équipe britannique en 1950, le cricket joua aussi un rôle important dans la prise de conscience d'une communauté d'intérêt des îles de la Caraïbe anglophone face au colonisateur"Kitch's cricket calypsocélèbre ainsi le succès obtenu par l'équipe ouest indienne à Lords, le temple du cricket mondial.

L'Atlantique traversé, les immigrés caribéens n'en continuent pas moins d'écouter les musiques de leurs îles d'origine : mento jamaïcain, calypso ou steel pan music de Trinidad. Les enregistrements de calypsos constituent des documents historiques précieux pour connaître les conditions de vie et d'accueil des migrants caribéens au Royaume Uni. Les meilleurs calypsoniens sont d'ailleurs du voyage. A Londres, Lord Kitchener s'impose comme le plus populaire et le plus prolifique. Dans la capitale britannique, il côtoie également Young Tiger, Roaring Lion ou Lord Beginner. Les productions de ces musiciens sont diffusées par Melodisc, une compagnie spécialisée dans les musiques caribéennes (calypso, puis blue beat) fondée à Londres en 1949 par Emil Shallit, un exilé juif autrichien. 

* "Si tu es blanc, tout va bien".

Pour les Windrushers, la désillusion point lorsqu'ils et elles découvrent que les Anglais les considèrent comme des étrangers, en raison de leur couleur de peau. En effet, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, des débats sur l'identité nationale assimilent "blancheur" et "britannicité". La ligue de défense blanche, fondée en 1957, adopte un slogan on ne peut plus clair : "Keep Britain white". Pour Paul Gilroy, il en résulte un "absolutisme ethnique", dans lequel les cultures noires et blanches sont perçues comme des "expressions fixes et imperméables". Dès lors, les compositions des calypsoniens révèlent l'émergence d'une conscience noire, conséquence directe des discriminations raciales subies. Ces dernières reposent sur une série de stéréotypes éculés, souvent forgés au temps de la croyance en une classification des races humaines.

Kitchener, Mighty Terror ou Azzie Lawrence consacrent des morceaux au quotidien des migrants caribéens de Londres : leurs rencontres houleuses avec la police, les relations parfois conflictuelles avec les Anglais.e.s, les difficultés liées au logement... Certes, les nouveaux venus partagent des traits culturels avec la métropole - la langue, des sports -, mais le dépaysement est tout de même très important. Dans "Life in Britain", Mighty Terror déclare : « Je vais rester ici en Grande-Bretagne pour améliorer ma position ». Mais les paroles satiriques dépeignent aussi la difficile adaptation à la vie britannique, entre climat pluvieux, bas salaires, nourriture fade et peu ragoutante, logements précaires et inconfortables. 

Dans sa chanson "Mix up matrimony",  Lord Beginner loue les bienfaits des unions mixtes, dont il pense qu'ils permettront à terme de contrer le racisme ambiant et de briser les préjugés. En 1963, Kitch enregistre "If you're not white, you're black". Le narrateur s'adresse à une jeune métisse persuadée de lui être supérieure en raison de sa peau, plus claire. Le chanteur lui rétorque : "Ta peau est peut-être un peu rose / C'est la raison pour laquelle tu penses / Que le teint de ton visage / peut duper les gens / Mais, non, tu ne peux jamais échapper au fait / Que si tu n'es pas blanche, tu es considérée comme noire". Les paroles soulignent que la couleur de peau agit comme un marqueur sociale au Royaume Uni. L'ascendance africaine de la jeune fille l'empêche de nouer une relation avec "mr B", un Anglais qui ne côtoie pas les femmes non blanches. Sous des dehors joyeux, le titre projette une réalité sinistre : la couleur de peau l'emporte sur toute autre considération pour assigner, aux uns  et aux autres une place dans la société, indépendamment du mérite de chacun.

Les discriminations affectent particulièrement la recherche d'un emploi et d'un logement. L'hostilité envers les migrants en quête d'un toit est généralisée. Les annonces de logements s'accompagnent alors souvent de la mention "interdit aux personnes de couleurs" ou "réservé aux Anglais". Ceux qui parviennent enfin à obtenir un logement se voient souvent imposer une "taxe de couleur", qui les oblige à payer des loyers plus élevés.  "Pas de chaise, pas de table / Les chiottes sont minables / Et de l'autre côté / Pas d'eau chaude pour prendre un bain", chante Kitchener ["My landlady" (1952)] 

La recherche d'un emploi tient du parcours du combattant pour de nombreux Ouest Indiens exilés en Angleterre... Beaucoup déchantent une fois à Londres, tant il reste difficile de briser la barrière de couleur dressée par les employeurs, dont certains considéraient les Antillais comme indolents ou paresseux. D'aucuns justifient leur refus d'embaucher en arguant du fait que leur personnel refuserait de travailler avec des personnes noires. De fait, les emplois accessibles aux migrants sont généralement les plus difficiles, les moins rémunérateurs et recherchés. En 1959, Kitch chante "If you're brown", "J'ai écrit pour un job dans une grande ville / Il me disent de rappliquer / Mais quand ils voient mon visage, le contremaître se retourne et dit : quelqu'un a eu le poste hier". Le refrain fait : "si tu es blanc, tout va bien. Si ta peau est foncée, inutile d'essayer / Tu dois souffrir jusqu'à la mort". 

Pour les immigrés caribéens, qui évoluent en milieu hostile, l'espoir cède le pas au désenchantement. Les premières tensions raciales apparaissent. A Notting Hill, à l'été 1958,  la dispute qui éclate au sein d'un couple mixte met le feu aux poudres. Le 29 août, environ 400 Blancs déferlent sur Bramley Road, brisent les fenêtres des logements occupés par des familles Afro caribéennes. En dépit des descentes de polices, les violences racistes se poursuivent plusieurs jours. Révélatrices du racisme ambiant, les révoltes mettent fin aux illusions de nombreux migrants, convaincus que, quoi qu'ils fassent, ils ne pourront jamais trouver grâce aux yeux d'une grande partie de la population blanche. Les agressions racistes sont notamment le fait des Teddy boys. (2Pour les empêcher de nuire, Lord Invader leur promet des coups de martinet. ["Teddy boy calypso bring back the old cat o nine"]

Les violences atteignent un pic en mai 1959 avec l'assassinat d'un jeune charpentier, Kelso Benjamin Cochrane. Insulté en raison de sa couleur de peau, il meurt dans la bagarre qui éclate alors. Cette mort a un grand retentissement, même si les assassins ne seront jamais présentés à la justice. Le gouvernement lance alors une réflexion sur les relations inter communautaires, dont il confie la supervision à Amy Ashwood Garvey, veuve de Marcus, le charismatique leader du nationalisme noir de l'entre-deux-guerres 

Compte tenu des mauvais traitements endurés et du racisme, la nostalgie des Antilles gagne de nombreux Caribéens, contribuant aussi par ricochet à l'émergence d'une conscience noire. Désormais, beaucoup de migrants envisagent la Grande Bretagne comme le lieu de l'exil, et plus comme le pays d'accueil. D'aucuns se souviennent avec regret de la vie d'avant, aux Caraïbes, réorientant leur patriotisme. Ainsi, l'émigration attise le sentiment d'attachement au pays natal. En 1954, Mighty Terror enregistre "No carnival in Britain", une ode à la tradition trinidadienne du carnaval ("mas"). Il chante : "Il n'y a pas de carnaval en Grande-Bretagne / et le rhum y coûte plus cher que des diamants."

En 1952, Lord Kitchener chante "Sweet Jamaica" sur des paroles du Jamaïcain Lord Lebby. Le titre témoigne de la désillusion des immigrants caribéens. Kitch y regrette d'avoir quitté la "douce Jamaïque" et "la jolie plage de Montego Bay" pour "London city", une ville dans laquelle le chanteur affirme avoir "failli mourir de faim". Il conclut par des vers cinglants : "beaucoup de Caribéens sont tristes maintenant". 

Une fois installés au Royaume Uni, les Antillais entrent en contact avec des populations venues des îles caribéennes voisines de la leur (Barbades, Trinidad, Jamaïque, Grenade), ce qui permet l'essor d'un sentiment d'appartenance régionale. Ainsi, "la créolisation culturelle caribéenne" se forge au sein de la diaspora installée en Grande Bretagne ou aux Etats-Unis et l'on assiste à la construction d'une culture pan caribéenne. Dans cette optique, le calypso joue un rôle important pour tous ceux qui souffraient de l'exil, car écouter un disque, c'est comme recevoir une lettre de chez soi. En 1950, avec "Food from the West Indies", Kitchener implore sa petite amie anglaise de lui donner du riz des Antilles en lieu et place de son infâme fish and chips

Les artistes incitent à la constitution d'une fédération des Antilles britanniques, débarrassée de la férule coloniale de Londres. Réunies en Angleterre, les différentes populations des West Indies confrontent leurs expériences, leurs histoires communes de peuples colonisés, ce qui contribue, en retour, à la conscientisation et au réveil politique, avec l'espoir de créer des "Antilles unies et indépendantes". En 1958, la Fédération des Indes occidentales, tant espérée, voit le jour. En 1960, Azzie Lawrence enregistre West Indians in England.

La communauté caribéenne s'organise avec la création de journaux tels la West Indian Gazette fondée par Claudia Jones en 1958. La journaliste trinidadienne et militante marxiste parvient à faire de sa gazette  la voix de la communauté. En réponse aux émeutes, elle élabore aussi l'idée de créer un carnaval, afin d'entretenir une identité culturelle spécifique. En février 1959, dans la salle des fêtes de la mairie de saint Pancrace se déroule la première manifestation. Progressivement, l'événement, organisé à la fin du mois d'août, gagne les rues de Notting Hill. Dans un premier temps, sur les chars, domine la musique de la Trinidad, avec steel band et calypso. La création du carnaval de Notting Hill en 1959 - au lendemain des violences racistes - marque un tournant décisif dans la formation d'une identité caribéenne collective en Grande Bretagne. Les calypsoniens interprètent leurs morceaux lors des premières éditions de l'événement. 

Conclusion : Au cours des années 1950, les enregistrements de calypso se firent l'écho de la vie des populations migrantes caribéennes confrontées aux réalités de la métropole. Comme le souligne Jack Millicheap dans un article intéressant, "leurs enregistrements représentent l'expression vivante des Antillais face aux défis de leur nouveau foyer, offrant un éclairage direct et indispensable sur l'expérience migratoire, qui fait défaut aux textes consacrés aux relations interraciales qui façonnent l'historiographie des migrations d'après-guerre."

La musique a ainsi contribué à l'émergence d'une identité collective antillaise, en particulier au sein de la diaspora. L'attachement initial pour la "mère-patrie" britannique a cédé la place à un nouvel attrait pour les Caraïbes, conséquence directe de la migration outre-mer qui contribua à modifier la vision que les migrants avaient d'eux-mêmes. Dès la fin des fifties, Londres n'était plus "the place to be". Lord Kitchener qui avait loué les bienfaits de la "mère patrie" à la descente du paquebot Windrush sera profondément déçu par la réalité de la vie londonienne pour un homme à la peau noire. En 1962, Trinidad accède enfin à l'indépendance, ce qui convainc Lord Kitchener, Mighty Terror et Roaring Lion de rentrer au bercail. Cette année là entre en vigueur au Royaume Uni la loi sur les immigrants du Commonwealth, qui met un terme à la libre circulation des ressortissants des anciennes colonies vers l'ancienne métropole.  On assiste alors à un durcissement des lois migratoires.  Les populations originaires des ex-colonies cessent d'être considérés comme des citoyens britanniques bénéficiant à ce titre d'un droit de séjour permanent. A partir de 1971, ce droit n'est plus systématique.  

Notes :

1Au Royaume-Uni, la dualité noir/blanc emporte tout, alors qu'aux Antilles existe une "pigmentocratie multicouche" qui fait que les métisses étaient mieux considérés que les personnes noires de peau.

2Ces jeunes blancs de la classe ouvrière vêtus de blousons noirs, prennent pour cible les populations noires. Britanniques, ces dernières ont pourtant été incitées à venir pour aider à la reconstruction, or les autorités ne savent pas comment réagir ni comment les protéger. 

 Sources :

- Jake Millicheap : «"I'm glad to know my mother country" : Calypso Music and the Shifting Identities of Caribbean Migrants in Britain, 1948-1962 »  

- La Jamaïque avant Bob Marley, une excellente série d'émissions diffusée sur France Musique : "le mirage londonien", "la vague du shuffle (1957-1960)", "les fleuves de sang (1965-1970)"

Abdallah, M.-H. (2021). 1981, l’incendie de New Cross, un tournant dans l’histoire des Noirs britanniques. Plein droit,   128(1), 48-52.

- "La bande-son de la révolte : les années 1970", site du musée l'histoire de l'Immigration. 

Gildas Lescop, Too much fighting on the dance floor : retour sur une époque troublée au travers du Ghost Town des Specials”Criminocorpus [Online], 11 | 2018 

- Jukebox : "1948-1975 : London Caraïbes"

samedi 31 décembre 2022

Le calypso: le son de Trinidad et Tobago.

Trinidad et Tobago sont deux îles anglophones situées à l’extrême sud des Caraïbes, près du Venezuela. Colomb y débarque en 1498. A la fin du XVIII° s, des planteurs venus des Antilles françaises avec leurs esclaves d’origine africaine développent leurs exploitations agricoles. La population servile, qui a d’abord transité par d’autres colonies caribéennes, importe avec elle le créole patwa, ses musiques, en particulier le Kalinda, qui accompagne les joutes chorégraphiées des combats de bâtons, et surtout le carnaval. En 1797, Trinidad passe sous contrôle britannique. C’est dans ce contexte qu’apparaît le calypso, une musique métisse, fruit de la symbiose de chants de travail africains, des danses et mascarades du carnaval français, de la langue anglaise et des influences du jazz américain. Au calypso traditionnel s’ajoute des instruments de musique, comme le steel pan, un instrument fabriqué à partir de barils de pétrole usagers et dont on joue grâce à des mailloches. 

Lord Invader vers 1940. [The Library of Congress, No restrictions, via Wikimedia Commons]
 

Les chanteurs ou calypsonians se font les chroniqueurs de la société de leurs temps, dénonçant tour à tour les turpitudes des maîtres au temps de l’esclavage, l’oppression colonialiste, la marginalisation des classes populaires par une élite politique distante… L’interdiction de jouer une musique bruyante dans la rue incite les chanteurs à se produire dans des installations de fortune appelées tentes, dans lesquelles on pénètre contre une somme modique. L’irrévérence des commentaires politiques et sociaux contenus dans les chansons confère un rôle considérable à des chanteurs strictement surveillés par les autorités et largement censurés jusqu’au début des années 1950. Ils s’affrontent dans le cadre d’un concours annuel qui désigne le roi du calypso. Les pionniers - Atilla the Hun, Roaring Lion – mettent en scène de petites histoires chantées. Leurs successeurs - Lord Invader, Lord Kitchener, Mighty Sparrow - accèdent, eux, à la célébrité internationale. 


Les années d’esclavage et les souffrances endurées, la quête des origines africaines, la fierté noire sont des thèmes récurrents des calypsos. Exemple avec « The slave » de Mighty Sparrow, en 1962 : « Je suis un esclave venu d’un pays lointain / J’ai été attrapé et amené ici d’Afrique / Forcé de rester à genoux pendant des semaines avant de traverser les mers pour atteindre les Antilles / plusieurs fois j’ai voulu m’enfuir, mais l’esclavagiste anglais était là avec son arme, prêt à tirer et à me tuer. Aujourd’hui encore, je prie et j’étudie la meilleure de m’enfuir. Mais à chaque fois, je repense au fouet et aux chiens, et mon corps commence à trembler. » Dans "Going back home to Africa", Lord Invader rappelle que s'il est bien un "West Indian", ses ancêtres n'en sont pas moins des Africains, ce qui l'incite à regagner la terre mère des aïeux. Lord Kitchener fustige au contraire ceux qui renient leurs origines africaines.«Tu détestes le mot Afrique / la région d'origine de ton arrière-grand-père (...) Tu préfères être parmi les Blancs / plutôt que défendre les droits de ton père.» Dans « God made us all (Ode to the negro race) » ; Lord Pretender chante : « Certains croient que les Noirs descendent du singe et de l’âne / S’ils avaient le pouvoir, / ils ne tarderaient pas à nous effacer de l’humanité, / mais les Hommes sont nés avec une égale volonté de trouver le bonheur et la liberté / Nous sommes tous des produits de Dieu / Personne en ce monde ne nous est supérieur. »

 

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, des milliers de soldats américains sont stationnés dans les bases militaires de Trinidad. L’arrivée des GIs bouleverse toute la société trinidadienne, alors dominée par l’élite blanche britannique ou créole, pour laquelle le maintien de la hiérarchie raciale était impératif. Or, en s’affichant publiquement avec des femmes de couleurs, les soldats américains blancs suscitent l’indignation des élites de la colonie, d'autant que la présence des bases s’accompagne de l’essor d’activités interlopes.

En 1943, Lord Invader chante Rum and Coca-Cola, sur une musique composée par Lionel Belasco en 1906 (à partir d’un chant folklorique martiniquais). Il y dénonce la présence des GIs dans l’île, car elle favoriserait l’alcoolisme et la prostitution des jeunes trinidadiennes pauvres de la Pointe Cumana, le village le plus proche de la base de Chaguarmas. « Et quand les Ricains arrivèrent à Trinidad la première fois / Certaines jeunes filles étaient plus qu’heureuses / Elles disaient que les Yankees les traitaient bien / Et leur donnaient un meilleur prix. / Ils achetaient du rhum et du coca / Allaient à Punto Cumana / Les mères et les filles travaillaient pour le dollar yankee. De passage à Trinidad, le comédien Moorey Amsterdam entend le titre qu’il s’empresse de s’approprier et de proposer aux Andrews Sisters, les grandes vedettes de la chanson américaine au cours de la guerre. (1) En octobre 1944, le trio entre en studio. Les trois sœurs, qui chantent en parfaite symbiose sur un arrangement particulièrement harmonieux, décrochent la timbale, écoulant 7 millions de copies de l’enregistrement. Les paroles ont été expurgées de tout contenu social ou sexuel trop explicite, pour mieux mettre en valeur Trinidad, dépeinte comme un petit paradis tropical. 


La présence des Américains à Trinidad suscite décidément de vives tensions. « Yankee dollar », une autre chanson de Lord Invader, aborde le même thème que "Rum and Coca-Cola", tout en adoptant un angle plus anticolonial et machiste. Le calypsonian s’y plaint que la femme qu’il convoite préfère un soldat américain et ses dollars à un indigène sans le sou. 

Une fois la guerre terminée, les GI's regagnent leurs pénates, abandonnant les enfants qu'ils avaient eu avec des trinidadiennes. Un comportement que dénonce Mighty terror dans son morceau "Brown Skin Girl". "Fille à la peau brune reste à la maison et pense à bébé. / Je m'en vais, en voilier / Et si je ne reviens pas / reste à la maison et fais attention à bébé."« Yankees gone (Jean and Dinah) » de Mighty Sparrow se réjouit du départ des soldats américains: « C'est à nouveau le temps des play-boys / Nous allons régner sur Port of Spain / Plus de yankee pour gâcher la fête / Dorothy n'a qu'à faire avec ce qu'elle a / Tous ceux qui prenaient des grands airs / Eh bien, ils se contentent de n'importe quoi pour un sourire / Plus d'hôtel pour te reposer / A la sueur de ton front, tu dois gagner ton pain. »


A la faveur d’une loi votée au lendemain de la seconde guerre mondiale, tous les habitants du Commonwealth obtiennent la nationalité britannique. Le Royaume Uni, qui se relève à peine du conflit, a besoin de bras pour achever sa reconstruction. En quête d’une vie meilleure, de nombreux natifs des Indes occidentales décident de s’installer en métropole. En 1948, sur le bateau qui le conduit en Angleterre - l’Empire Windrush qui donnera son nom à la première génération d’immigrés caribéens au RU - Lord Kitchener compose « London is the place for me». Le chanteur y loue l’accueil cordial que lui réserve les Anglais et exprime sa joie de visiter ce qu’il qualifie encore de « Mère patrie ». L’enthousiasme est palpable. Le vent tourne vite cependant avec l'accession à l'indépendance des anciennes colonies caribéennes. En 1962 et 1971, le gouvernement britannique instaure une politique migratoire restrictive. Les immigrés subissent de multiples discriminations raciales, reflet de la xénophobie ambiante, ce dont témoigne le discours d’Enoch Powell sur les « rivières de sang » (1968) ou encore l’essor du National Front.

La décolonisation de l'empire britannique est célébrée par certains calypsos. En 1957, dans Birth of Ghana, Lord Kitchener, le grand maître du calypso dont le nom est emprunté au célèbre maréchal de l’Empire britannique, salue l’avènement du nouvel État et de son nouveau dirigeant Kwame Nkrumah. 


Hormis « Rum and coca cola », d’autres calypsos connaissent un succès retentissant et s’exportent dans le monde entier. C’est le cas du tube Shame and Scandal composé par Sir Lancelot en 1943. Les paroles offrent un bon condensé de la dimension satirique du calypso, qui sait aussi être léger et grivois. « A Trinidad vivait une famille, Il y avait la mère, le père. Le fils, qui voulait se marier alla voir son père qui lui dit : « Non, tu ne peux pas te marier. Cette fille est ta sœur et ta mère ne le sait pas. » Il fit le tour de la famille jusqu’à ce qu’il tombe sur sa mère qui lui dit : « Va, mon fils, tu peux y aller, car ton père n’est pas ton père et ton père ne le sait pas ».

En 1956, Le disque Calypso enregistré par l’acteur et chanteur Afro américain Harry Belafonte est le premier de l’histoire à s’écouler à plus d’un million d’exemplaires, ce qui contribue à diffuser le genre hors de Trinidad. Exemple avec le morceau « Matilda ». Les flux migratoires en provenance de l'île, ainsi que l’essor du carnaval de Notting Hill, participent également à l’essor du calypso en Grande Bretagne.


C° Aujourd’hui, même si il est un peu passé de mode, le calypso,  et sa petite sœur la soca, continuent d'incarner l’identité culturelle de la Trinité. 

Rappel:

L'histgeobox dispose désormais d'un podcast diffusé sur différentes plateformes (n'hésitez pas à vous abonner). Ce billet fait l'objet d'une émission à écouter via le lecteur intégré ci-dessous:

 Note:

1. Entre la fin des années 1930 et la seconde guerre mondiale, les trois sœurs connaissent un immense succès. Au cours du conflit, elles tentent de remonter le moral des troupes avec leurs chansons légères et optimistes.

 Sources:

A. "Génération Windrush" | Miam des Médias

B. "La Même Mais Pas Pareil - Rum & Coca Cola" par Tartine ta culture.

C. "Le Calypso - improviser à mots couverts" par Mondorama.

D. "Rhum, Coca-Cola et modernité", 1, 2, 3 par CARIB'HIST.

E. "Migration et musiques (1): London is the place to be" par pointculture.be

F. Bruno Blum: "Les musiques des Caraïbes. T1. Du vaudou au calypso", Le Castor castral, 2021.

 

mercredi 15 avril 2009

154. Lord Kitchener: "Birth of Ghana".

Sur le Golfe de Guinée, au niveau de l'Equateur, le Ghana est entouré de pays francophones (Côte d'Ivoire, Togo). On peut y distinguer deux grands domaines bioclimatiques: au nord, la savane, au sud, de grandes forêts. 21 millions d'habitants habitent ce petit territoire, riche en gisements aurifères. Aussi, il prend donc le nom de Gold Coast, Côte de l'or. A la fin du XVème siècle, les Portugais y installent des comptoirs commerciaux, avant d'être chassés par les Hollandais, puis les Britanniques qui prennent le contrôle du commerce de l'or. La traite des esclaves constitue l'autre commerce lucratif du pays (jusqu'au milieu du XVIIIème siècle).

Fin XIXe, le pays ashanti (au nord) se rebelle, la couronne britannique envoie alors l'armée. Le territoire ashanti est soumis et les Britanniques fixent les frontières en 1901. Dans les années 1920, la Gold Coast devient la colonie la plus prospère du continent africain grâce au commerce de l'or et du cacao.

En 1925, les colons britanniques organisent des élections pour mettre en place un conseil des chefs indigènes. Pourtant la vie politique ne se développe véritablement qu'au lendemain de la guerre. Face aux troubles et à la montée des nationalismes, les Anglais comprennent qu'il est nécessaire de donner un peu plus d'autonomie au pays. Les partis politiques sont autorisés.


En 1949, le docteur Kwame NKrumah fonde le Parti de la Convention du Peuple. Il lance en 1950, une "campagne d'action positive"(désobéissance civile,boycott, grèves). Son emprisonnement par les autorités coloniales contribue à accroître sa popularité et il devient vite le héros national. Face à l'agitation provoquée par cette arrestation, les autorités s'empressent de le relâcher. Il devient premier ministre à la suite de la victoire de son parti aux élections législatives de 1951. Les négociations avec les colons se poursuivent et aboutissent à l'indépendance le 6 mars 1957. La Gold Coast devient la première colonie d'Afrique sub-saharienne à accéder à l'indépendance. Elle abandonne alors son toponyme colonial et se rebaptise Ghana, en référence à un ancien Empire africain.

Le retentissement de cet événement est immense en Afrique noire et Accra devient la capitale des peuples en lutte. Durant la nuit du 6 mars 1957, des manifestations de joie et de jubilation ont lieu dans la capitale du Ghana. Elles retentissent à travers l’Afrique et ont un écho dans toute la diaspora noire, aux Caraïbes, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Nkrumah devient le champion du panafricanisme. Il lance par exemple: «L’indépendance du Ghana n’a aucun sens sauf si elle est combinée avec la libération totale de l’Afrique» (dans un prochain article nous nous intéresserons aux tentatives de NKrumah pour faire triompher cette idée).

Nkrumah avec le leader noir américain W.E.B. Dubois, l'organisateur du premier congrès panafricain en 1919, et son épouse.

Lord Kitchener [1922-2000], Aldwyn Roberts pour l’état civil, Afrodescendant de Trinidad, grand maître du Calypso, célèbre ici l'avènement du nouvel Etat, espérant que son exemple soit rapidement suivi par les autres colonies d'Afrique noire. Le chanteur emprunte son nom à un des principaux maréchaux de l'Empire britannique, ministre de la guerre pendant le premier conflit mondial. Cette homonymie a parfois provoqué d'étonnants malentendus. Ainsi lorsque Terror, un autre célèbre calypsonian arrive à Londres et demande au taxi de le conduire chez Lord Kitchener, il s'entend répondre: "Mais enfin, Monsieur, il est mort depuis 50 ans!"

Le calypso est la musique populaire de Trinité et Tobago, un petit pays constitué de deux îles de la mer des Caraïbes. Ce style a connu son âge d’or dans les années 1930-50 et plonge ses racines dans les défilés aux flambeaux (« cannes brûlées » ou « canboulay ») qui avaient lieu la nuit précédant les carnavals du Mardi gras. L'album Calypso (1956) de Harry Belafonte contribua à la popularité et la diffusion de cette musique. L'essor et le triomphe du reggae jamaïcain éclipseront quelque peu le calypso dans les années 1960, 1970.

Lord Kitchener: "Birth of Ghana". Quelques difficultés dans la transcription du morceau, si vous comprenez mieux l'anglais que moi, n'hésitez pas à me corriger en commentaire.


We'll never be forgotten the Six of march 1957
when the Gold Coast successfully
get the independance officialy

Refrain:
Ghana!
Ghana is the name
Ghana
we wish to proclaim
We will ....
the six of march independance day

Doctor Nkrumah ....
to make the Gold Coast what it is today
he ... to bring us freedom and liberty

refrain

The doctor ... an agitator
then he became popular leader
he continue to go further
and now he's gone prime minister

Ghana!
Ghana is the name
Ghana
we wish to proclaim
We will ....

the national flag is a lovely sign
with beautiful colors
red gold and green
and a black star in the center
representing the freedom of Africa

Ghana!
Ghana is the name
Ghana
we wish to proclaim
We will ....
the six of march independance day

Congratulations from Haile Selassie
was probably receive proudly by everybody
... particularly
... self-government

____________________
Nous n'oublierons jamais le 6 mars 1957 / lorsque la Côte de l'or obtint / officiellement son indépendance.
refrain: Ghana! / Ghana/ Ghana est le nom que nous voulons proclamer
nous ? le 6 mars jour d'indépendance.

Doteur NKrumah ? / pour faire de la Côte de l'or ce qu'elle est aujourd'hui / il ? / nous apporter la liberté
refrain
le docteur ? un agitateur / puis il devint un leader populaire / poursuivant son activité / jusqu'à devenir le premier ministre.
refrain
le drapeau national est un joli ? / avec de belles couleurs / rouge, or et vert
/ et une étoile noir au milieu / représentant la libération de l'Afrique

refrain
Les félicitations d'Haile Selassie / furent accueillies fièrement par tout le monde / ? particulièrement / ? le gouvernement autonome.

Sources:
- L'émission "L'Afrique enchantée" du 21 août 2007 (sur France Inter) consacrée au Ghana.
- Bernard Droz: "Histoire de la décolonisation au XXème siècle", le Seuil, 2006.