dimanche 7 juin 2026

Les Sambassadeurs : passeurs de la musique brésilienne en France.

Dans le billet précédent, nous avons pu mesurer à quel point les artistes brésiliens ont trouvé des oreilles et un public réceptif en France, dès le début du XX° siècle. Ici, nous nous concentrons plus particulièrement sur  les grands passeurs français de cette musique. 

En 1965, Pierre Barouh est un comédien débutant, aperçu dans le premier film de Claude Lelouch. Il se rend alors au Brésil et y sympathise avec Baden Powell, auquel il emprunte la "Samba de Benção". Le guitariste l'accompagne également sur l'enregistrement. De retour en France, pour le tournage d'Un homme et une femme, Pierre Barouh fait écouter le titre à Lelouch. Enthousiaste, ce dernier l'incorpore à la bande originale. Problème, il n'a pas d'éditeur. Qu'à cela ne tienne, Barouh crée une maison de production, Saravah, qui prend en charge la musique du film, sur laquelle figure "Comme nos voix, chabada bada". Un homme et une femme obtient la palme d'or, ce qui contribue au triomphe de "Samba Saravah". Barouh conserve la musique, l'esprit, la construction de l'original. Il y énumère les grands sambistes, tout en éliminant les références au candomblé. 
La chanson devient un marqueur essentiel des relations culturelles entre la France et le Brésil. Elle constitue une porte d'entrée aux rythmes cariocas pour de nombreux jeunes Français. 

 

Introduit à la culture brésilienne et ses grands musiciens par Pierre Barouh, Georges Moustaki se rend également au Brésil au début des années 1970. Il y sympathise avec Jorge Amado, ainsi qu'avec le duo Vinicius de Moraes, Antonio Carlos Jobim, dont il adapte plusieurs morceaux (Quotidien, Je suis une guitare), dont la comptine Agua de março rebaptisée Les eaux de mars. De retour dans l'hexagone, il n'aura de cesse de multiplier les clins d'œil en direction du Brésil :  "La philosophie Batucada".

Claude Nougaro, qui avait rencontré Baden Powell et Vinicius de Moraes par l'intermédiaire de Pierre Barouh, se rend en 1963 au Brésil. Il s'y marie avec une Brésilienne dont il a un enfant (Pedro). Dès lors, il enregistrera plusieurs morceaux en lien avec le Brésil: en 1966, Bidonville est une reprise musicale de Berimbau  (une calebasse reliée à un fil métallique sur laquelle on fait teinter une baguette) par Baden Powell et Vinicius de Moraes. Le morceau original évoque le candomblé, Nougaro, lui, décrit la misère urbaine. Avec Brésilien, reprise du Viramundo de Gilberto Gil, il déclare son amour à la culture et au peuple brésilien. En 1978, il enregistre Tu verras, adaptation du merveilleux Que sera, une chanson de 1976 écrite par Chico Buarque sur une musique de Francis Hime. Le titre est composé pour le film Dona Flor et ses deux maris. Le Français ralentit le tempo et écrit des paroles sans rapport avec l'original. Estate de Joao Gilberto devient Un été.

Sans être des passeurs culturels comme les trois précédents, certains musiciens composent à la brésilienne, souvent pour un très beau résultat, en tout cas pour les artistes qui sont suffisamment familiers des styles qui les inspirent. A cet égard, Ces petits riens, délicate bossa gainsbourienne, constitue un bon exmemple. L'homme à la tête de chou imagine également les Sambassadeurs, une lecture personnelle de la samba. En 1969 , Nino Ferrer chante La rua Madureira, le récit d'une histoire d'amour naissante interrompue par l'accident d'avion qui tue la petite amie brésilienne du narrateur.  Le chanteur décrit un Rio fantasmé, "que je n'oublierai jamais; pourtant je n'y suis jamais allé". D'ailleurs, renseignement pris, il n'existe pas de rua Madureira à Rio. De cette bossa triste se dégage en tout cas une profonde saudadeAvec Comme un mendiant à Rio , Jean-Louis Murat propose quant à lui une très jolie bossa triste en hommage à "Antonio (Carlos Jobim) mon patron".


La découverte de la bossa s'accompagne d'un nouveau mode "d'appropriation de la musique latino-américaine en introduisant un critère d'authenticité", avec un plus grand souci de l'original et une attention nouvelle portée aux traductions. Ainsi, des chanteurs comme Moustaki "s'emploient à restituer l'esprit sinon la lettre des chansons brésiliennes qu'ils interprétaient." (source A) Ce souci de l'original se traduit parfois aussi par le fait de chanter directement en portugais, comme le Maria Ninguém chanté par Brigitte Bardot ou encore le Canto de Ossanha de Baden Powell et Vincius de Moraes, interprété par Marie Laforêt. Dans le même esprit, les collaborations entre musiciens français et brésiliens se multiplient : Powell accompagne Nougaro sur Bidonvilles, Barouh sur Samba Saravah.
A compter des années 1960, l'entrée dans l'ère de la culture de masse contribue à la diffusion des musique et culture brésiliennes, via le cinéma avec des films comme L'homme de Rio ou Un homme et une Femme, via la radio, la télévision, notamment grâce au Sacha Show, une émission présentée par Sacha Distel, dans laquelle il reçoit et joue avec le gratin de la musique brésilienne. Avec la tenue de grands festivals de musique organisés à Rio et São Paulo dans la deuxième moitié des années 1960, des artistes français invités rencontrent leurs homologues latino-américains et leurs créations. Ce fut le cas de Nicoletta, Moustaki, Françoise Hardy.
L'organisation d'événements comparables en France, à l'instar du MIDEM, accentue encore le phénomène.
L'afflux d'exilés politiques au début des années 1970, dont plusieurs musiciens (Chico Buarque, Nara Leão, Gilberto Gil, Caetano Veloso), au temps de la dictature militaire, fit aussi de ces migrants des passeurs. Paradoxalement, la diplomatie brésilienne des généraux apportât son soutien à la promotion internationale de musiciens pourtant considérés comme des ennemis du régime (ceux cités précédemment par exemple).
Comme le rappelle Anaïs Fléchet, "Le désir croissant d'authenticité donna naissance à une nouvelle manière de jouer brésilien, qui allait bien au delà de l'introduction de percussions exotiques et supposait un réel apprentissage de la part des musiciens français." (source A p 277) Ainsi, de passage à Rio, Sacha Distel apprit les bases rythmiques de la bossa nova auprès de Baden Powell. Fort de ce nouveau savoir, de retour au bercail, il interprétera de nombreux morceaux brésiliens tels que "Chanson sur une seule note" (reprise de la "Samba de uma nota so",) "Loin de toi" ("Recado" de Maysa), "Desafinado", "Dindi", "L'incendie à Rio".
Une nouvelle génération de musiciens français se tournent vers le Brésil. C'est notamment le cas de Bernard Lavilliers. A 19 ans, il  s'y rend, soi-disant pour fuir le service militaire. Dès lors, les rythmes découverts sur place traverseront fréquemment son oeuvre. En 1972, Brazil se moque de ses compatriotes qui prétendent aimer la musique brésilienne sans y comprendre rien. Pour l'album O gringo en 1980, le chanteur  stéphanois compose Sertão. Sur des rythmes empruntés au forro et au maracatu, il y évoque cette région très pauvre du nordeste brésilien, patrie des cangaceiros et Lampião. En 2004, sur son album Carnet de bord se trouve Messageries maritimes, une délicate bossa.  
La pratique amateur des musiques brésiliennes se développe en France à compter des années 1970 avec l'apparition des premières écoles de samba dans l'hexagone, mais aussi l'essor de cours de percussions et batucadas ou la création de salles (Discophage Sarava) consacrées aux rythmes brésiliens. Bientôt, une nouvelle génération d'artistes  paie son tribut aux rythmes brésiliens. Philippe Katerine met ainsi beaucoup de bossa dans ses chansons comme dans le "Jardin botanique". C'est aussi le cas de Séverin, dans des morceaux tels que "Contrôle ta samba", "En vacances". L'amusant "France-Brasil" témoigne du dialogue impossible au sein d'un couple franco-brésilien entre une jeune femme lusophone et son petit ami franchouillard. A dire vrai, la liste est longue, mais on peut aussi citer Les escrocs et leur titre Assedic, Julien Baer avec "Le monde s'écroule". Des groupes tels que Java ("Samba do Jerusalem"), les Zoufri Maracas introduisent aussi parfois des éléments brésiliens à leurs compositions. 


Parfois, les emprunts musicaux brésiliens tiennent davantage du pillage que de l'hommage. C'est le cas du groupe Polo Pan qui sample abondamment des titres brésiliens, vaguement remixés au goût du jour, dans une démarche relevant surtout de l'appropriation culturelle. (exemple avec Nana, décalque très faiblarde du merveilleux Cordeiro de Nanã d'Os Tincoas).
Au contraire, les Fabulous Trobadors, un groupe toulousain, tissent des liens féconds entre leurs racines occitanes et un genre musical emblématique du Nordeste : l'emboladaLes migrants de cette région pauvre venus s'installer à São Paulo ou Rio avaient pour habitude d'improviser des rimes en musique. Ces poètes de la rue s'accompagnaient souvent d'un pandeiro, le tambourin brésilien. Ils interpellaient les passants sur un thème à partir d'une métrique donnée. Ces improvisations donnèrent lieu à des duels de rimes, de véritables joutes verbales opposant un "chanteur" à ses partenaires de circonstance. Les Fabulous s'inspire de cette tradition, qui n'est pas sans rappeler les battles des artistes hip hop. Grâce au pandeiro, ils se renvoient la balle comme sur Il nous ment. Les Bombes 2 Bal, un autre groupe de Toulouse, transportent le forro nordestin  sur les rives de la Garonne. "On adore le forro", "Tu m'embêtes"


C° : Ce parcours témoigne, incontestablement, d'une passion des musiciens français et de leurs auditeurs pour les rythmes et cultures brésiliens, même passés au crible d'un tamis de forme hexagonale.
Notes :
1. Le choro naît de la fusion de styles musicaux européens (polka, valse, mazurka) avec des rythmes africains comme le lundu. Cela donne une musique riche en syncopes et contrepoints.

2. Fruit du métissage culturel combinant les rythmes africains apportés par les esclaves noirs et les influences musicales portugaises, la samba naît dans les communautés afro-brésiliennes de Bahia, où elles faisaient partie des rites du Candomblé. Elle se diffuse ensuite au reste du Brésil. Dans les quartiers populaires de Rio de Janeiro, des innovations rythmiques et mélodiques apparaissent. Elles s'imposent dans les années 1930 comme un symbole national avec notamment l'institutionnalisation du Carnaval carioca. 
3Une légende urbaine voudrait qu'Henri Salvador, né en Guyane d'une mère amérindienne, soit un des pères inspirateurs de la bossa nova, pour avoir composé Dans mon île. Problème, il s'agit d'un bolero. Salvador a certes interprété ou écrit des titres de bossas, mais bien après les créateurs du genre. "Tu sais je vais t'aimer" est une reprise d'"Eu sei que vou te amar" d'Antonio Carlos Jobim et Vinicius de Moraes. En 2000, l'album "Jardin d'hiver" compte plusieurs titres sous inspiration brésilienne, en particulier la chanson éponyme. 
Sources:
A. Anaïs Fléchet, « Si tu vas à Rio... ». La musique populaire brésilienne en France au XXe siècle, Paris, Armand Colin/Recherches, 2013.
B. Panagiota Anagnostou, « Anaïs Fléchet« Si tu vas à Rio… » La musique populaire brésilienne en France au xxe siècle », Volume !
C.  Retronews: "Les musiques brésiliennes, passion de la France des Années folles".
D. Anaïs Fléchet« La bossa nova en France : un modèle musical ? »Cahiers des Amériques latines, 48-49 | 2005
E. Sur radio Vassivière, une série de trois émissions consacrées aux liens musicaux entre France et Brésil: un, deux et trois
F. Christian Pouillaude : "Si tu vas à Rio", billet tiré du Dictionnaire amical du jardin océanique. 

 Liens

- Bonjour Samba: une mine pour tous les amateurs des musiques brésiliennes. 

- "Les Sambassadeurs"

- Liste des chansons françaises inspirées par la musique brésilienne.