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lundi 29 avril 2024

Chanter les droits civiques

Des années 1930 à l'aube des années 1970, le mouvement des droits civiques aux États-Unis, c'est-à-dire la lutte menée par les Africains-Américains pour obtenir l'égalité des droits dans la loi et dans les faits, a été mené en musique.    

Comment les musiciens ont-ils accompagné et participé activement au mouvement des droits civiques ? Comment leur musique a-t-elle été influencée, tant dans la forme que dans le fond, par les combats menés pour l'égalité ? 

Entre les années 1930 et 1954, les musiciens tentent de dénoncer le racisme brutal et assumé du Sud profond, mais aussi celui, plus insidieux, mais non moins réel, du Nord.

Puis, entre le milieu des années 1950 et le milieu de la décennie suivante, les militants des droits civiques mènent leurs actions en musique. Lors des manifestions, sit in, boycott, la musique est omniprésente. Les militants entonnent des freedom songs. Les artistes amis, qu'il s'agisse de jazzmen militants ou de la jeune scène folk new-yorkaise, jouent pour lever des fonds, composent pour mieux dénoncer, bref s'engagent. 

Enfin, alors que le mouvement paraît triompher avec l'adoption de lois mettant un terme à la ségrégation légale, la persistance du racisme n'échappe pas aux artistes afro-américains qui inventent alors un nouveau langage musical. En écho à l'émergence du Black power, la soul music et le free jazz entendent assumer fièrement une couleur de peau jusque-là vouée aux gémonies. 

I. 40 acres et une mule.

A l’issue de la Guerre de Sécession, en 1865 les esclaves sont libérés (13ème), reconnus citoyens par le 14 ème (en 1868). En 1870, le 15 ème amendement accorde le droit de vote aux ♂ et interdit à tout État de priver un citoyen du droit de vote sous prétexte de "race, couleur ou servitude antérieure". Dans les faits, les anciens esclaves connaissent des conditions d'existence très difficiles et beaucoup d'affranchis retombent sous la coupe de leurs anciens maîtres. Réduits à la condition de salariés agricoles ou de métayers (sharecropper), avec des salaires de misère, ils sombrent rapidement dans la spirale de l’endettement, une nouvelle forme de servage. (1) Pour illustrer, le phénomène, citons le morceau "Forty acres and a mule" (40 acres et une mule), une composition d'Oscar Brown Jr de 1965. Auteur, compositeur, l'activiste ironise sur les promesses non tenues et la manière dont les Africains-Américains furent sacrifiés sur l'autel de la réconciliation entre le Nord et le Sud. Il chante : "si je ne me suis pas trompé / j'ai lu, pendant le peu de temps passé à l'école / que, tous les esclaves affranchis / étaient censés recevoir en dédommagement : 40 acres et une mule". Leurs descendants attendent encore !

  La société blanche sudiste a certes perdu la guerre civile, mais elle n'entend pas remettre en causes ses fondements racistes. Divers subterfuges permettent aux autorités locales et aux états du Sud d'entraver l'inscription des Noirs sur les listes électorales. Des organisations suprémacistes blanches telles que le Ku Klux Klan usent de violences pour maintenir le "Noir à sa place". Les exécutions sommaires se multiplient dans le dernier tiers du XIX° et le début du XX° siècle. Au total, jusqu'aux années 1960, on dénombre environ 5 000 lynchages dont les victimes sont à 80% noires. Ces lynchages punissent des infractions supposées, le plus souvent des accusations de viol ou de manque de respect à l'égard d'une femme blanche. Mais, un simple regard, une parole peuvent coûter très chers. Évidemment l'accusé ne dispose d'aucun moyen de défense et termine donc généralement au bout d'une corde. 


En 1937, Abel Meeropol, jeune professeur blanc, juif et communiste, tombe par hasard sur le cliché d'un lynchage (de Thomas Shipp et Abram Smith). Horrifié, il prend sa plume et compose le poème Bitter fruit (fruit amer) qui dépeint avec subtilité un lynchage. Meeropol compose ensuite une musique pour faire de son poème une chanson: Strange fruit. Le morceau est proposé à Billie Holiday, qui se produit en 1939 sur la scène du Cafe Society, un des rares établissements totalement déségrégué du Greenwich Village. La voix déchirante de la chanteuse confère à la chanson une dimension dramatique inédite. Incommodante, éprouvante et particulièrement dure, elle suscite un sentiment de malaise. Meeropol file la métaphore du fruit jusqu'à la putréfaction finale. Il fait de l'auditeur un observateur curieux. Dans un cadre bucolique, en apparence paisible, ce dernier est attiré par des formes étranges, puis très vite confronté à une scène effroyable. Planté au pied de l'arbre, il ne peut désormais plus détacher ses yeux (et surtout ses oreilles) des corps meurtris. La musique, lancinante, accompagne à la perfection les paroles sinistres. "Scène champêtre du Brave Sud, / Yeux exorbités et bouche tordue. / Senteur de magnolia, propre et fraîche, / Puis la puanteur de la chair brûlée."

 Les musiciens noirs ne restent bien sûr pas indifférents à l'implacable ségrégation subie par tous. On présente souvent le blues comme une musique de soumission. S'il est vrai, que la plupart des blues content les misères qui affectent le chanteur ou un individu en particulier, sans autres formes des revendications, cependant certains thèmes ouvertement politiques sont parfois évoqués frontalement. En 1952, Big Bill Broonzy enregistre Black brown and white et il n'y va pas par quatre chemins. Dans le refrain, il dénonce l’aggravation des discriminations en fonction de la quantité de mélanine des individus. Il chante : « Si tu es blanc, ça va/ si tu es beige, passe encore/ mais si tu es noir, dégage ! ». Dans le dernier couplet, l’auteur se demande : « quand en finira-t-on avec Jim Crow ? ». Les lois Jim Crow sont mises en place en 1896, au lendemain de l'arrêt Plessy contre Ferguson. L'appellation Jim Crow est une référence à un personnage noir ridiculisé dans une chanson de 1828. En vertu du principe du "séparé mais égal", la Cour suprême entérine et justifie la ségrégation en marche au Sud. L'accès des citoyens noirs aux espaces publics (toilettes, fontaines, écoles) et privés (restaurants, hôtels, cafés) est restreint ou interdit. En légalisant la ségrégation raciale dans le Sud, les lois Jim Crow établissent un ordre raciste fondé sur la constante soumission du Noir au Blanc.

Josh White, subtil guitariste de blues initié par un musicien aveugle qui diffuse la bonne parole dans le sud-est des Etats-Unis, dépeint dans ses compositions les réalités du racisme systémique du Sud profond. Il sera une des principales sources d'inspiration du courant folk progressiste new-yorkais des années 1950. En 1941, il enregistre An album of Southern exposure, une charge antiségrégationniste d'une audace folle, qui lui vaut l'admiration d'Eleanor Roosevelt et une haine tenace dans le Sud. A Greenville, Mississippi, le KKK organise pour la presse locale le procès par contumace de l'artiste, dont l'effigie est brûlée. Ecoutons le couplet final d'"Uncle Sam says", dans lequel White chante "Si vous me le demandez, je pense que la démocratie est bonne / Je veux dire la démocratie sans ligne de couleur / Oncle Sam dit, "nous vivrons à l'américaine" / réunissons nous et tuons Jim Crow aujourd'hui".  


Dans ces conditions, la misère persistante et les violences racistes convainquent des milliers d'Afro-américains de quitter les campagnes pour les villes du sud en cours d'industrialisation ou les grandes métropoles industrielles du Nord (Detroit, Chicago notamment). Dans son "Cadillac assembly line" (1976), Albert King - colossal guitariste du label STAX - dépeint les motivations d'un migrant, quittant le Sud pour Detroit : "je vais à Detroit, Michigan, chérie, tu dois rester ici / Je vais me trouver un boulot sur la chaîne de montage de Cadillac / J'en ai marre de chanter en regardant la route du Mississippi / j'en ai marre de chanter en ramassant ce putain de coton / Je vais sauter dans un bus en partance vers le nord / Je n'aurai plus à dire "oui monsieur". Or, là encore, les bas salaires imposés et l'exclusion des syndicats, font des Noirs une main d’œuvre corvéable et soumise, parquée dans de vastes quartiers noirs ségrégués. 

Face à cette situation épouvantable, les Noirs américains ne disposent alors que de très peu d'organismes de défense. Au sortir de la SGM, le principal reste la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP). Créée en 1910, l'organisation, très influencée par W.E. Du Bois, milite pour une éducation égale et une application loyale de la constitution. Elle s'est employée à renverser les lois Jim Crow grâce à des actions en justice. Elle fut donc menée par des avocats et des personnalités publiques. En 1954, la NAACP remporte une très grande victoire par l'arrêt Brown vs. Topeka Board of Education. La Cour suprême déclare la ségrégation scolaire anticonstitutionnelle. Les choses sont en train de changer.

 II. Seulement un pion dans leur jeu. 

Les militants des droits civiques adoptent une nouvelle stratégie reposant sur l'action directe (sit-ins, freedom rides, boycott, sleep-ins) permettant à n'importe qui d'y participer. Ces actions se fondent sur les valeurs de la désobéissance civile non-violente, pacifiste et ont un caractère multiracial. Les premiers combats portent sur la déségrégation scolaire et dans les transports. Le 1er décembre 1955, à Montgomery (Alabama), Rosa Parks, ouvrière et militante chevronnée de la NAACP, est arrêtée parce qu’elle refuse de laisser sa place à un Blanc dans un bus. Les militants s'organisent au sein du Montgomery Improvement Association afin de boycotter les transports publics. Ils choisissent pour porte-parole Martin Luther King, pasteur de l'église baptiste de l'avenue Dexter. L'homme est jeune, cultivé, charismatique.  

Or, dès les prémisses de la lutte, la musique est omniprésente. Face aux mauvais traitements et aux coups, les chants entonnés à l'unisson donnent du courage, soudent et galvanisent les militants. Un vaste répertoire de "Freedom songs" est mobilisé: "We shall not be moved" (nous ne bougerons pas), "On way to freedom land" (en route pour la liberté), "We shall overcome" (nous vaincrons), "Keep your eyes on the prize", « Ain’t gonna let nobody turn me around » (ici par les Freedom Singers)... La plupart de ces chants de la liberté adaptent les mélodies des spirituals et gospels dont on se souvient de l'importance pour les esclaves, qui y puisèrent les références bibliques permettant d'identifier leur sort à celui des Hébreux captifs du Pharaon et libéré par Moïse. Il suffit de changer les paroles de ces chants connus de tous pour les adapter à la situation vécue. 

La bataille de Montgomery inspire plusieurs morceaux qui sont autant de chroniques du mouvement en cours. En 1956, avec "The Alabama bus", Brother Wil Hairston, ouvrier et prêcheur musicien, raconte à la manière d'un negro spiritual le boycott des bus de Montgomery et insiste aussi sur le rôle joué par MLK, la nouvelle figure de proue du mouvement "Je veux vous parler du révérend Martin Luther King / (...) Mon Dieu, il avait une force immense / Et il m'a rappelé Moïse en Israël. / Il a dit:«Un homme n'est rien d'autre qu'un homme.» Il a dit: «Regardez ici, Alabama. Vous ne voyez pas? Il a dit: «Tout mon peuple va me suivre» (...) «Tout mon peuple va se rendre au travail à pieds»." 

En 1963, Charles Neblett des Freedom Singers écrit "If you miss me from the back of the bus". Son groupe, les Freedom Singers a été fondé en 1962 par quatre militants du Student Non Violent Coordinating Comittee (SNCC). Présents lors des grands rassemblements du mouvement pour les droits civiques, ils chantent en chœur afin de galvaniser les manifestants et pour collecter des fonds en faveur de la cause. Le morceau "If you miss me from the back of the bus" célèbre la déségrégation dans les transports en commun et l'émancipation en cours. Ecoutons la version qu'en donne Harry Belafonte : «Si tu ne me trouves pas à l’arrière du bus/et que tu ne me trouves nulle part / viens donc à l’avant du bus / c’est bien là que je serai / viens donc à l’avant du bus / c’est là que je voyagerai » « Si tu ne me trouves pas dans les champs de coton/ si tu me trouves nulle part/ viens donc au bureau de vote/ j’y serai en train de voter. »  

 Le boycott ne prend fin qu'en décembre 1956, mais se solde par une grande victoire. La Cour suprême approuve la déségrégation dans les bus. Pour autant, la lutte contre les discriminations n'a rien d'une course linéaire vers le progrès, tant le racisme reste ancré dans le Vieux Sud. 


>Ainsi, en août 1955, quelques mois avant le boycott de Montgomery, le jeune Emmett Till est victime d'un lynchage près de Money, Mississippi. Ces meurtriers, jugés devant un jury complaisant sont acquittés. En 1962, Bob Dylan, qui est né la même année que Till, a 21 ans, décide de consacrer une chanson à l'assassinat du garçon.  Arrivé depuis peu au Greenwich Village, Dylan vient d'y rencontrer Suze Rotolo, secrétaire au CORE (Congress of Racial Equality: une organisation de lutte pour les droits civiques). Elle raconte tous les soirs à son amant des histoires sur la lutte pour les droits civiques, contribuant ainsi au réveil de la conscience politique du chanteur. En janvier 1962, Dylan compose "The Death of Emmett Till", première chanson d'une série de protest songs. Les paroles retracent avec une précision journalistique le déroulé des événements. Le premier couplet commence ainsi : « C'était dans le Mississippi, il n'y a pas si longtemps / Qu'un jeune type de Chicago a passé une porte dans le Sud / J'ai toujours présente à l'esprit l'horrible fin tragique du garçon / Sa couleur de peau était noire, son nom était Emmett Till ». Puis il compose en 1963 « Only a pawn in their game »,"seulement un pion dans leur jeu". C'est un hommage à Medgar Evers, le responsable de la NAACP dans le Mississippi, qui vient d'être assassiné par un suprémaciste blanc. Pour le chanteur, son assassin n'est qu'un pion utilisé par un système raciste et ségrégationniste. Au delà du cas Dylan, il est intéressant de noter le rôle joué par les acteurs de la petite scène folk progressiste du Greenwich Village. On peut citer notamment Phil Ochs, Joan Baez, Odetta, Josh White... Tous profondément influencés par Woody Guthrie, ils dénoncent dans leurs compositions le racisme et la ségrégation. 


La scolarisation des Africains-Américains constitue l'autre enjeu crucial pour les militants des droits civiques comme pour leurs adversaires. Depuis l'arrêt Brown vs Board of Education, la séparation entre blancs et noirs est en elle-même inégalitaire. Il convient donc d'y mettre un terme. Cependant, la Cour ne fixe pas de date butoir dans l'application du processus. Si bien que, dans le Vieux Sud, les autorités locales freinent des quatre fers. En 1957, l'intégration de 9 élèves noirs dans un lycée de Little Rock (Arkansas) provoque un véritable tollé chez les parents d'élèves. Dans ce bastion ségrégué, ils savent pouvoir compter sur le soutien du gouverneur de l'Etat : Orval Faubus. Charles Mingus, célèbre contrebassiste de jazz, ne s'y trompe pas lorsqu'il prend violemment à parti le gouverneur de l'Arkansas dans une de ses œuvres majeures: le puissant "Fable of Faubus". L'idée de fustiger le gouverneur - parfaite incarnation du racisme - voit le jour sur scène lorsque le contrebassiste demande au reste des musiciens de citer quelqu'un de ridicule. Spontanément, ces derniers lancent le nom de Faubus. "- Cite-moi quelqu' un de ridicule?/ -Le Gouverneur Faubus/ - Pourquoi est-il malade et ridicule?/ - Il s' oppose à l' intégration scolaire [des noirs]/ - Alors, c'est un dingue/ A Bas les nazis, les fascistes, ceux qui se croient supérieurs/ A Bas le Ku Klux Klan/" 

Les lycéens noirs de Little Rock ne seront finalement scolarisés que grâce à l'intervention de l'Etat central qui impose la fédéralisation de la garde nationale de l'Arkansas. 

La résistance passive et les actions non violentes occupent une place centrale dans le combat pour les droits civiques comme le prouve par exemple, en 1960, les sit in organisés par de jeunes militants de Greensboro (Caroline du Nord) qui décident d'occuper les places au comptoir des cafétérias des magasins Woolworth qui refusent de servir les Noirs. Sur la pochette d'un album essentiel du batteur de jazz Max Roach intitulé "We insist. Freedom now suite" sorti en 1961, trois jeunes Afro américains regardent l'objectif du photographe alors qu'ils sont installés au comptoir d'un établissement dont le serveur est blanc. L'album en 5 tableaux évoquent l'esclavage et le racisme aux EU et en Afrique du Sud avec des morceaux aux titres évocateurs : "Driva'man", "Freedom day"... "Chuchote, écoute, murmure, écoute / Les murmures disent que nous sommes libres. / Les rumeurs volent, doivent mentir, / Est-ce vraiment possible ? Je ne peux pas le concevoir, je ne peux pas le croire / Mais c'est ce qu'ils disent.  / plus d'esclavage / c'est le jour de la liberté".  Au micro se trouve Abbey Lincoln, alors épouse de Roach. 


Les militants des droits civiques cherchent à porter le fer dans la plaie, organisant des mouvements de protestation dans les bastions du racisme américain, en particulier le Mississippi ou l'Alabama. La ville la plus peuplée de l'état, Birmingham, est une citadelle de la ségrégation. Les églises, les maisons des manifestants pour les droits civiques explosent la nuit, mais la police ne fait rien ou feint de ne jamais retrouver les poseurs de bombes qui agissent donc en toute impunité. Cette sinistre spécialité vaut à la ville le surnom de Bombingham. Le 3 avril 1963, l'organisation dirigée par MLK, la Southern Christian Leadership Conference, lance le projet C (pour "confrontation") afin de mettre à jour la violence de la police locale sous les ordres de "Bull" O'Connor. La répression brutale des marches fait réagir les artistes. Gil Turner, leader de la formation folk des New World Singers écrit la même année la chanson Carry it on, dans laquelle il revient sur la manière dont les manifestants sont agressés par des chiens dressés, tandis que les jets d'eau à très forte pression qui sortent des tuyaux des pompiers renversent les marcheurs. "Ils vont vous raconter leurs mensonges / Envoyer leurs chiens pour mordre nos corps / Ils vont nous conduire en prison / Continuons" (Judy Collins) 

Tout au long de ses combats, MLK sait pouvoir compter sur les musiciens et les chanteurs. Le soutien est artistique, mais aussi financier. Carmen McRae, Thelonious Monk, Quincy Jones, Joséphine Baker, Harry Belafonte, Tony Benett, Ray Charles organisent des concerts pour récolter des fonds. C'est particulièrement le cas de Mahalia Jackson, immense chanteuse de gospel, dont les recettes des concerts permettent de financer les déplacements de MLK. Le soutien est aussi moral. Ainsi dans les moments difficiles, King n'hésite pas à appeler Jackson au téléphone au milieu de la nuit, en l'implorant de chanter, pour lui remonter le moral. Lors de la marche sur Washington pour l'emploi et la liberté du 28 août 1963, alors que MLK s'avance au micro, Mahalia Jackson l'encourage :"Parle-leur de ton rêve, Martin !" Après 12 minutes de discours, King abandonne ses notes, pour se lancer dans un véritable prêche rythmé et intense, dont la scansion rappelle celle du meneur dans les chorales des églises noires. La journée est ponctuée de chants. Elle a d'ailleurs commencé par un concert au Lincoln Memorial, reflétant l'importance de la musique dans le mouvement des droits civiques. Au premier rang se trouvent les acteurs de la scène folk du Greenwich Village: Odetta ("I'm on my way and i won't turn back"), Joan Baez (O freedom), Josh White et Peter Paul and Mary reprennent Blowin' in the wind, Dylan (When the ship comes in, Only a pawn in their game, Eyes on the prize avec Len Chandler). Tous les interprètes se retrouvent pour conclure par l'hymne officieux du mouvement des droits civiques popularisé par Pete Seeger : We shall overcome. Après le grand discours de King, deux immenses chanteuses clôturent la manifestation : la cantatrice Marian Anderson et Mahalia Jackson qui reprend How i got over. Plus que jamais, la musique est le carburant de l'insurrection non-violente.   

Très vite cependant, la brutalité raciste reprend ses droits. Le 15 septembre 1963, quatre fillettes noires sont tuées dans l'explosion d'une bombe dans l'église baptiste de la 16ème rue de Birmingham. L'événement scandalise l'opinion publique et suscite de vives réactions dans le monde musical. Deux mois seulement après l'explosion, Coltrane enregistre Alabama en hommage aux fillettes assassinées, une pièce lente et envoûtante sur laquelle semble planer l'esprit des quatre fillettes. Le drame inspire également "Birmingham sunday" à Richard Farina, étoile montante et filante du folk. L'auteur confie la chanson à Joan Baez, sa belle-sœur. Le morceau, émouvant, est magnifiée par l'interprétation de l'artiste, dont la voix cristalline donne le frisson et tranche avec l'horreur du crime commis. "Ce dimanche à Birmingham un bruit fit trembler le sol ? / personne n'avait entendu un son si lâche. / Et les chœurs continuèrent à chanter la Liberté." Nina Simone est folle de colère à l’annonce du drame. Alors qu’elle cherche une arme, son mari la retient et lui lance : « La seule chose que tu aies, c’est la musique. » L’explosion et la mort des fillettes lui inspire un de ses titres les plus forts : « Mississippi Goddam ». Elle chante " Oh, ce pays est plein de mensonges / vous allez tous mourir et mourir comme des mouches/ Je ne vous fais plus confiance / Vous continuez à dire « allez-y doucement » / « Allez-y doucement »." On sent pointer dans ces derniers mots l'impatience d'une artiste qui marque ainsi la volonté d’en finir avec les atermoiements qui repoussent toujours au lendemain la fin véritable de la ségrégation et des violences racistes.  L'infléchissement du parcours artistique de la chanteuse est représentatif de celui de nombreux Afro-américains. Tout en reconnaissant l'abnégation dont il a fait preuve King, beaucoup de militants et donc de musiciens lui reprochent sa modération. 

III."Say it loud! I'm black and i'm proud!" 

La mobilisation des militants antiségrégationnistes semble aboutir sous la présidence Johnson. En 1964, le Civil rights act interdit les discriminations et la ségrégation raciale dans les lieux publics. L'année suivante, le Voting Rights Act interdit toute restriction au droit de vote. Problème, il y a loin de la coupe aux lèvres et, dans le Sud profond, l'application de la loi est repoussée aux calendes grecques. Aussi, pour lever les obstacles à l'inscription des Africains-Américains sur les listes électorales dans le Sud, trois marches pacifiques sont organisées entre Selma et Montgomery en mars 1965. Lors de la première, les manifestants subissent de terribles violences policières (au cours du tristement célèbre bloody sunday). De nouveau, MLK bat le rappel des musiciens acquis à sa cause. Lors de la troisième marche, on distingue parmi les manifestants Nina Simone, Ella Fitzgerald, Sammy Davis Jr, Harry Belafonte, Peter Paul and Mary, Odetta. Au terme de la marche, à Montgomery, Joan Baez, le Chad Mitchell trio, Peter Paul and Mary reprennent en chœur Blowin' in the wind. Si les chanteurs de folk, partisans de la déségrégation, sont encore nombreux à participer aux diverses actions pacifiques organisées dans le sud, Dylan, lui, a déserté le mouvement des droits civiques et cherche à se débarrasser de son image de chanteur engagé.

 Par les deux grandes lois de 1964 et 1965, les Africains-Américains se voient enfin reconnaître les droits dont ils étaient injustement privés, mais ils continuent de subir les inégalités sociales les plus criantes. Derniers embauchés, premiers à être licenciés, ils sont très nombreux à être parqués dans des taudis sordides. Mortalité infantile, chômage, misère accablent leurs habitants, confrontés par ailleurs aux brutalités policières, suscitant des explosions de violences. En 1965, une grave émeute éclate dans le quartier de Watts, au sud de LA. Martin Luther King se rend sur place. L'accueil est glacial. Certains jeunes du quartier reprochent au pasteur la lenteur des changements et récusent le recours aux méthodes non-violentes. Confrontés aux bavures, beaucoup veulent pouvoir riposter. 

King lance alors le Chicago freedom movement, s’installant avec toute sa famille dans le West Side de Chicago. Par cette campagne, il entend dénoncer les discriminations dont sont particulièrement victimes les AA en matière de logements et d'emplois. Le 10 juillet 1966, il prononce un discours devant 60 000 personnes dans le stade de Soldier Field. Aux côtés de King se trouvent Mahalia Jackson, Peter Paul and Mary et Stevie Wonder, alors âgé de 16 ans. Instrumentiste et compositeur surdoué, il consacre en 1973 la chanson "Living for the city" aux sordides conditions d'existence du ghetto. Le soulman narre l'histoire d'un enfant né dans le Mississippi à une « triste époque » et installé à l'âge adulte à NY. "Il a beaucoup de patience mais bientôt il n'en aura pas assez / Trouver un emploi est comme chercher une aiguille dans une botte de foin / Car où il vit on n'emploie pas les gens de couleur / En vie juste assez,  juste assez pour la ville". On notera que les paroles semblent répondre à celles du morceau d'Albert King diffusé plus tôt. De nombreux musiciens afro-américains se font alors les chroniqueurs du quotidien sordide du ghetto. Exemple avec le "Ghetto child" de Curtis Mayfield (1972). "Maison cassée / père parti / mère fatiguée / donc il est tout seul/ un peu triste / un peu fou / l'enfant du ghetto / je crois qu'il s'est fait avoir".  En 1969, Marlena Shaw co-écrit et interprète "Woman of the ghetto". Elle y soulève le décalage existant entre la législation et une discrimination dont les femmes noires, tout particulièrement les mères, sont les principales victimes.  

L'application des Civil et Voting Rights Act traîne en longueur, ce qui suscite de vives tensions. De plus en plus de voix s'élèvent contre, ou en tout cas discutent, la stratégie non-violente de Luther King. Des divergences portent sur le recours ou non à la violence, l'acceptation ou le rejet du capitalisme, la référence ou non à la religion. Et puis, au-delà, se pose la brûlante question de l'intégration des Noirs face à une société qui ne veut pas d'eux. Beaucoup prônent une séparation pure et simple à l'instar de Malcom X. Stockely Carmichael, le leader du Student Nonviolent Coordinating Committee, une organisation étudiante, récuse le pacifisme de King, lui préférant une stratégie de prise de pouvoir frontal. En 1966, dans un discours fameux, il lance :"nous avons réclamé la liberté six années durant, ce qu'il nous faut maintenant c'est le black power." L'expression fait mouche, épouvantant ceux qui y voit l'annonce d'un cataclysme racial.   

Le Black Power s'impose comme une mouvance politique prônant la prise en charge par les Africains américains de leurs propres affaires. Il s'agit désormais de rendre coup pour coup. Créé en 1966, le Black Panther Party pour l'autodéfense cherche à empêcher les violences policières racistes en menant des patrouilles de surveillance, à lutter contre la misère en développant des programmes sociaux à destination des habitants des quartiers noirs (distribution de petits déjeuners en 1969). Derrière le programme politique, l'empreinte la plus durable du black power reste avant tout culturelle, et notamment musicale. De nombreux chanteurs et musiciens reprennent à leur compte une partie du message... Désormais le vecteur musical privilégié de la lutte pour l'égalité devient la soul music. 

Là où le blues incitait plutôt à courber l’échine en dépeignant les difficultés du quotidien, la pauvreté des Noirs du sud des EU, en utilisant la métaphore ou l’ironie, la soul adopte très tôt un ton revendicatif, caractéristique des changements alors en cours. Pour Sebastian Danchin, "le terme reflète l'opiniâtreté d'une communauté qui a préservé son âme africaine au long de plusieurs siècles de servitude." Sur une musique héritière du jeune rythm and blues, la soul adapte les structures harmoniques du gospel à un répertoire profane.  

> Le genre porte un message d'espoir. Sam Cooke, un des précurseurs du genre (avec Ray Charles), est un grand admirateur du talent de songwriter de Dylan. En écho à son "Blowin in the wind", il compose en 1964 « A change is gonna come ». Le deuxième couplet décrit une situation inquiétante : "Je vais au cinéma et en ville / Quelqu'un continue à me dire / Ne traîne pas là", mais le refrain annonce un changement porteur d'espoir. "ça fait un long, long moment que j'attends / Mais je le sais, un changement va arriver / Oh oui, c'est vrai".  La chanson s’impose comme un morceau emblématique du mouvement des droits civiques. 

> Dans le sillage du black power, la soul revendique également la fierté d'être noir (black pride/blackness) comme en attestent de nombreux morceaux de l'époque. On peut citer To be young gifted and black, la très belle chanson écrite par Weldon Irvine pour Nina Simone, une sorte d'appel à ce l'on nomme de nos jours l'empowerment ou la capabilité. « Tu es jeune, doué, noir / c'est ce qu'on doit commencer à dire à nos jeunes. Il y a un monde qui t'attend. Ta quête ne fait que commencer. / Quand tu te sens mal ; il y a une vérité importante à connaître. Quand tu es jeune, doué et noir, ton âme est intacte. » 

La black pride, c'est aussi une réappropriation de l'héritage africain, une affirmation des cultures noires, qui se traduit esthétiquement par l'adoption de coupes afro, par le port des dashikis (tuniques amples de couleurs vives, originaires d’Afrique de l’Ouest), la mise en valeur des percussions, autant d'éléments très présents dans la soul music. Ce faisant, cette musique contribue à l'essor d'un sentiment d'appartenance à une communauté, à un mouvement que rien ne semble pouvoir arrêter. En 1971, les Chi-Lites enregistrent "Give more power to the people", dont le titre est un slogan popularisé par les Panthers. 

> Les femmes joue un rôle central dans la volonté d'affirmation. En 1967, Aretha Franklin reprend la chanson "Respect" d'Otis Redding, dont elle modifie quelques paroles. Son interprétation fervente parvient à transformer cette chanson machiste sur les obligations conjugales d'une épouse à l'égard de son mari en un hymne féministe jubilatoire. Une chanson tout à fait dans le sillage de l'afro féminisme défendu par Angela Davis à l'époque. Combattante acharnée pour la cause des Noirs ET des femmes, elle clame haut et fort que l'homme noir ne peut être libre que s’il autorise dans le même temps la femme noire à l'être aussi au sein de son foyer et dans la société. De manière plus générale, lorsqu'Aretha réclame davantage de considération en tant que femmes, tout le monde comprend qu'elle réclame également l'égalité des droits pour TOUS les Africains-Américains. 

L'étude rapide de deux maisons de disques emblématiques de la soul nous semble intéressante, car elle témoigne d'une modification des horizons d'attente des Afro-américains. A Detroit, la Motown est une compagnie de disque créée en 1959 et détenue par Berry Gordy, un entrepreneur noir qui mise sur le "crossover" afin de conquérir la clientèle la plus large possible, sans se soucier de la couleur de peau. Un peu à la manière d'un Booker T Washington au début du siècle, il considère que les Afro Américains seront acceptés par l'Amérique blanche en travaillant dur et en acceptant les règles du capitalisme. De fait, il transforme sa compagnie en une usine à tube, mettant au point une musique soul sophistiquée, très pop. Gordy, très prudent, tient à tenir à distance tout discours militant trop direct. Mais cette stratégie se heurte bientôt au puissant mouvement de lutte en faveur des droits civiques, ce qui le contraint à soutenir, au moins financièrement ce combat. En 1964, le label publie "Dancing in the street", un hymne à la danse chanté par Martha and the Vandellas. Au moment même où les violences policières subies par un jeune noir de Harlem suscitent de très vives révoltes dans les ghettos des grandes villes du nord. Or les manifestants s'emparent du morceau dont ils subvertissent le sens des paroles. Gordy, qui avait voulu faire de la Motown une tour d'ivoire, est rattrapé par les clameurs de la rue. Il doit également accepter d'enregistrer les chansons de plus en plus engagées des stars du label comme Stevie Wonder ou Marvin Gaye, puis les Temptations dont le "Message from a black man" (1969) diffuse un message limpide : "oui, ma peau est noire, mais ce n'est pas une raison pour me rabaisser. (...) J'ai des désirs et des besoins, tout comme toi, alors pousse-toi, j'arrive." Refrain :"Aussi fort que tu essaies, tu ne pourras pas m'arrêter." 

STAX, l'autre grand label du genre opte pour une stratégie différente. Installé dans un Memphis cloisonné par la ségrégation raciale, la compagnie de disque occupe un cinéma désaffecté de la banlieue de la ville. Les patrons d'origine sont un frère et une sœur blancs (Estelle et Jim Stewart) venus de la musique country. Or, par un concours de circonstance, les productions du label s'orientent franchement vers la soul music. Les studios d'enregistrement deviennent un havre de paix où le talent et la personnalité l'emportent sur la couleur de peau. Quelques-unes des plus belles pages de la soul music y furent écrites par Otis Redding, Sam and Dave, Rufus Thomas ou les Staple Singers. Le plus fameux morceau de cette formation familiale réunissant Pops Staple et ses quatre enfants se nomme "Respect yourself", dont le message pourrait se résumer ainsi : pour solliciter le respect de l'Amérique blanche commence par te respecter toi-même. Musicalement, le groupe concilie les harmonies du gospel à la modernité de la soul. 

Derrière la plupart des chanteurs se trouvent deux formations mixtes comprenant des musiciens blancs et noirs : Booker T and the MG's et le Memphis Horn, illustration de la politique d'intégration raciale de Stax, et chose assez rare à l'époque dans le Sud. Loin de la sophistication des productions de la Tamla Motown, le son Stax produit une soul profondément marquée par les héritages du blues et du gospel. Or, le label est rattrapé par la grande histoire. Le 4 avril 1968, Martin Luther King se trouve à Memphis où il est venu apporter son soutien à la grève des éboueurs de la ville. Le pasteur est tué alors qu’il se détend sur le balcon du Lorraine Motel. La nouvelle de sa mort se répand comme une traînée de poudre et provoque une explosion de violences dans le quartier qui est justement celui de Stax. Des émeutiers, ivres de colères, descendent dans les rues de plus d'une centaine de villes pour s'y livrer au pillage.  Chez Stax, l’assassinat jette des éléments de suspicion au sein du label et terni les relations entre Blancs et Noirs. Le bel idéal intégrationniste ne résiste pas à la violence raciste ambiante.   

L'enterrement de King se déroule à Atlanta le 9 avril. L'épitaphe gravé sur son tombeau est tirée d'un des cantiques favoris du pasteur : "Enfin libre, enfin libre, merci Dieu tout-puissant, je suis enfin libre". (« Free at last »). Lors des funérailles, la fidèle Mahalia Jackson interprète "take my hand precious lord", le classique de Thomas A. Dorsey.

 L'assassinat de King plonge chanteurs et musiciens dans l'effroi, mais leur inspire également des hommages musicaux. Gene Taylor, le bassiste de Nina Simone compose trois jours seulement après le meurtre un titre poignant en l'honneur du pasteur : Why the king of love is dead? Les paroles se réfèrent au dernier discours prononcé par King à Memphis, la veille de sa mort, dans lequel il revient sur le chemin parcouru et le travail accompli par les militants des droits civiques, mais dans lequel il évoque également les dangers encourus. Nina Simone chante : ("Il avait vu le sommet de la montagne / et il savait qu'il ne pouvait pas s'arrêter / il vivait toujours avec la menace de la mort [...] / que va-t-il se passer maintenant que le roi de l'amour est mort ?" ) Autre exemple d’hommage musical avec Crying in the street de George Perkins et ses Silver cats, témoignage du désespoir ressenti par de très nombreux Afro-américains à l'annonce du décès de King. Le titre est un sublime exemple de deep soul sudiste, profonde et émouvante. "J'entends quelqu'un pleurer/ Pleurer dans les rues, / Pourquoi faut-il que / Quelqu'un pleure et gémisse ainsi ?" C'est peu dire que l'assassinat de King marque un véritable tournant. Pour beaucoup de militants, la stratégie intégrationniste basé sur la non-violence a fait long feu. 

Dans le sillage du Black Power, de nombreux musiciens aspirent à affirmer leur blackness, leur africanité. Des musiciens tels qu'Ornette Coleman, Cecil Taylor, Don Cherry, Archie Shepp, Sun Ra, Albert Ayler, l'Art Ensemble of Chicago jouent une musique abrasive aux sonorités extrêmes, tout en cherchant à libérer les formes musicales notamment de leurs influences européennes (d'où le nom de jazz free, dont les racines se trouve pour Archie Shepp en Afrique).  

Mentionnons encore les Last Poets. Ce groupe créé à Harlem en 1968 scande des poèmes rythmiques engagés. Leur style verbal déclamatoire virulent et agressif n'est pas sans évoquer celui des futurs rappeurs. Le titre provocateur "Niggers are scared about revolution" (Les nègres ont la trouille de la révolution) dénonce la passivité d'une partie de la population noire face à une société qui les opprime, tandis que "Wake up Niggers" sonne le tocsin. 

Même pour des artistes jusque-là peu engagés, il devient urgent de s'assumer, de montrer les muscles et d'exiger le respect. Dans son style inimitable qui tient plus du funk que de la soul, James Brown enregistre en 1969 un morceau totalement en phase avec le Black power : « Say it loud : I’m black and i’m proud ! » "On en a marre de se taper la tête contre les murs / de travailler pour d'autres / nous sommes certes comme les oiseaux et les abeilles / mais nous préférons mourir sur nos deux pieds que de continuer à vivre à genoux / Dites le haut et fort: je suis noir et fier de l'être". La même année, Sly Stone and the Family publient "Don't call me nigger, whitey" ("ne me traite pas de nègre, blanc-bec"). 

Au début des années 1970, Stax a bien changé. Jim Stewart, le patron fondateur du label s’est effacé au profit d’Al Bell, qui s'emploie à rapprocher la compagnie de disques des combats des Africains-Américains en tablant sur la Black pride. En 1972, sept ans après les émeutes qui avaient ravagé le Watts, Bell parvient à attirer 100 000 spectateurs au Los Angeles Coliseum et concrétise ses aspirations militantes. Sur scène, en ouverture du festival, le révérend Jesse Jackson fait répéter à la foule « I am somebody » : « je suis quelqu’un. Je suis peut-être pauvre, mais je suis quelqu'un. Je suis noir, beau, fier. On me doit le respect.» Puis, les Staple Singers chantent Respect Yourself, avant qu'Isaac Hayes apparaisse sur scène en "Moïse noir".  

C°: Nous avons pu mesurer le chemin parcouru tant sur le plan politique que musical. Chanteurs et musiciens ont participé physiquement, financièrement à la lutte pour les droits civiques, qui a également inspiré des morceaux mémorables. Les morceaux de blues ou de folk contestataires ont été remplacés ou complétés par des genres (free jazz, soul, funk) qui contribuèrent à développer une audace, une fierté, à donner une définition valorisante de la négritude. Les slogans accrocheurs ont couvert les références évangéliques. La succession des innovations musicales afro-américaines (du gospel au rap) épousent les inflexions politiques des militants. L’espoir d’une disparition progressive de la ségrégation raciale semble avoir fait place aux désillusions et à la radicalisation dans un pays où les pires crimes racistes ne semblent jamais devoir cesser. A 65 ans de distance, l’étranglement de George Floyd fait écho au lynchage d’Emmett Till. Or, là encore, deux jours après le drame de Minneapolis, Keedron Bryant, 12 ans, répond par un gospel à la brutalité et l'ignominie. Il chante : « Nous avons déjà assez lutté / Je veux seulement vivre ». 

  

Sources : 

- Peter Guralnick:"Sweet soul music_ rythm and blues et rêve sudiste de liberté", éditions Allia,2003.

 - Sebastien Danchin:"Encyclopédie du Rythm and blues et de la soul", Fayard, 2002. 

-Yves Delmas, Charles Gancel:""Protest song. La chanson contestataire dans l'Amérique des sixties", Textuel, 2005.

 - Caroline Diamond:"Black America. Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIX-XXI° s.)", La Découverte, 2016.

 - Sylvie Laurent:"Martin Luther King. Une biographie intellectuelle", Editions du Seuil, 2015. 

- Thomas C. Holt : "Le mouvement. La lutte des Africains-Américains pour les droits civiques", La Découverte, 2021. 

 - "1967, le pouvoir noir", émission Métronomique diffusée sur France Culture le vendredi 27 avril 2018. 

Discographie : 

 -Various Atists : « Sing For Freedom: The Story of the Civil Rights Movement Through Its Songs », Smithonian folk ways recordings. 

-« Black & Proud. The soul of the Black Panther Era » vol.1 (2002) et vol.2 (2005), Trikont.  

-Compilation : « Jazz, funk, soul/ Stand up and be counted », Harmless, 1999 

-Listen, Whitey! The Sounds Of Black Power 1967-1974, Light in the Attic, 2012.

mardi 20 novembre 2018

359. "Hellfighters". De Harlem à l'Argonne ou l'épopée des combattants de l'enfer.



Auteur inconnu [Public domain], via Wiki C.
 Lorsqu'éclate le premier conflit mondial, pour le président Wilson comme pour la population américaine, il est impératif de tenir les États-Unis à l'écart de la "guerre européenne". Au fil des mois cependant, il paraît illusoire de rester neutre tant les intérêts économiques américains dépendent du sort de la guerre. En outre, les Allemands, qui cherchent à l'emporter au plus vite, s'engagent dans une guerre sous-marine totale, empêchant  les produits américains de circuler librement et tuant de nombreux civils. Une fois réélu en 1916, Wilson renonce donc à la promesse de neutralité faite aux Américains un peu plus tôt. (1) Le 6 avril 1917, le président signe la déclaration de guerre.

Problème, au printemps 1917, l'US army ne pèse pas lourd. Il s'agit d'une armée de métier d'environ 100 000 hommes, auxquels s'ajoutent les membres de la garde nationale (environ 100 000 hommes également).  Contrairement aux attentes de Wilson, peu d'Américains se portent volontaires pour aller combattre de l'autre côté de l'Atlantique. Dans ces conditions, la conscription est rendue obligatoire pour la première fois depuis la guerre de sécession. Quatre millions d'Américains seront mobilisés au total, dont 370 000 Afro-Américains. Pour ces derniers qui vivent encore sous le joug de la ségrégation, combattre "au nom de la démocratie et de la défense des droits humains" comme l'affirme Wilson, n'a rien d'une évidence. 

*"Oublier nos revendications particulières."  
Dans les anciens états confédérés, les Noirs sont libres, mais loin d'être égaux avec les Blancs. Dans le Sud, ils continuent d'être victimes des lynchages et d'une ségrégation implacable en vertu des lois Jim Crow. (2) Par le biais de la grande migration vers les villes du Nord, la question raciale, longtemps limitée au Sud, devient une question nationale. Loin de la vie rêvée, les nouveaux venus doivent vite se rendre à l'évidence; à Washington, Chicago ou Detroit, les migrants s'entassent dans des ghettos sordides. Les écoles et les quartiers sont ségrégués, pas par des lois comme dans le Sud, mais par les coutumes, les rituels. Dans les grandes villes industrielles du Nord néanmoins, être Noir n'interdit pas d'accéder aux universités, ce qui permet le développement d'une élite intellectuelle dont W. E. Du Bois est un des plus éminents représentants. Premier afro-américain à obtenir un doctorat de l'université de Harvard, Du Bois a fondé en 1909 la NAACP (Association nationale pour la promotion des gens de couleur),  la toute première organisation américaine de défense des droits civiques. Dès lors, il s'emploie à briser la color line. A la tête de sa revue, The Crisis, il devient le porte-parole de millions d'Africains-Américains. Or, en pleine conscription, Du Bois milite en faveur de l'engagement des Noirs américains dans l'armée, une position déconcertante pour beaucoup. "Il faut oublier nos revendications particulières et serrer les rangs, épaule contre épaule avec nos camarades blancs et les nations alliées qui se battent pour la démocratie", clame Du Bois. Selon lui, en combattant avec courage, en versant leur sang, les Afro-américains prouveront qu'ils sont dignes d'être des citoyens à part entière.

* La constitution du 15e régiment de la garde nationale de New York City.
Pour éviter l'incorporation de force dans une armée ouvertement raciste, un grand nombre d'Afro-américains se portent volontaires et rejoignent les rares unités de couleur constituées au sein des milices des grandes villes du Nord. C'est le cas du 15eme régiment de la garde nationale de New York, surnommé "The Old 15th". A sa tête se trouve le colonel William Hayward. Connu pour ses idées progressistes envers les Noirs, l'ancien avocat du Nebraska se démène afin de recruter les 2 000 hommes nécessaires à la constitution d'un régiment. 
En quête de fonds, il part à l'assaut des banquets et des rendez-vous mondains. A l'angle de la 7e avenue et de la 132e rue, le théâtre Lafayette fait office de bureau de recrutement. Les candidats viennent principalement des quartiers de Harlem, de Brooklyn ou du Bronx, mais certains ont fait le voyage depuis le deep south afin d'échapper aux sergents instructeurs sudistes. Au total, le 15e régiment compte 6 officiers noirs contre une quarantaine d'officiers blancs enrôlés parmi les descendants de familles prospères formées à Princeton et Harvard. Le "Old 15th" prend comme insigne le rattler, le serpent à sonnette, comme l'avait fait Benjamin Franklin au cours de la guerre d'indépendance.
United States Army Signal Corps [Public domain], via Wikimedia Commons

 Pour Hayward, un bon régiment doit posséder un bon orchestre. Or, il compte parmi ses hommes des musiciens reconnus tels que James Reese Europe ou Noble Sissle. Depuis le début des années 1910, James Reese Europe (3) s'est imposé comme une figure incontournable de la scène musicale new yorkaise. A la tête du Clef Club, le grand orchestre  de musiciens noirs qu'il dirige, Europe devient le spécialiste de l'organisation des soirées qui divertissent les grandes familles bourgeoises blanches de la côte est. L'homme, qui cherche à être pris au sérieux, veille à l'élégance, la ponctualité, l'attitude de ses troupes. Le Club est aussi un syndicat qui fixe des tarifs minimum et permet aux musiciens afro-américains d'être défendus. En la personne de Noble Sissle, l'orchestre dispose d'un interprète dandy très en vogue et talentueux.
Le colonel confie donc à Europe la tâche "d'organiser le foutu meilleur orchestre de l'armée américaine." Ce dernier, qui tient à être considéré comme l'officier d'une unité combattante et non comme le leader d'une fanfare militaire, renâcle. Finalement, nanti des 10 000 dollars que Hayward est parvenu à obtenir du financier Daniel Reed, Europe recrute une soixantaine de musiciens chevronnés qu'il va chercher jusqu'à Porto-Rico.

* Le noir n'est pas une couleur de l'arc-en-ciel. 
En juin 1917, les unités de la garde nationale doivent se regrouper au sein de divisions avant de commencer leur entraînement. Hayward demande alors à ce que son régiment rejoigne la 42e division dont le surnom de "rainbow division" vient du fait  qu'elle brasse les régiments de 27 États. La réponse ne se fait pas attendre: "le noir n'est pas une couleur de l'arc-en-ciel!" (comme si le blanc en était une!). Hayward est furieux, mais dans le melting pot américain, les Afro-américains n'ont alors pas leur place.
L'état-major finit donc par créer la 93e division à laquelle est affectée le régiment de Harlem. A l'automne 1917, les hommes du 15e partent compléter leur instruction à Spartanburg, en Caroline du Sud. Au pays de Jim Crow, voir des Noirs armés et porter l'uniforme est aussi inconcevable qu'effrayant. Bien conscient du danger, le colonel Hayward fait promettre à ses hommes de ne pas répondre aux provocations. (4) De fait, les soldats de couleur subissent humiliations et agressions physiques. Alors qu'il pénètre dans un hôtel pour acheter un journal, Noble Sissle se fait rosser par le gérant. On est à deux doigts de l'émeute. Hayward s'empresse de réclamer au secrétaire à la guerre une mobilisation immédiate pour ses hommes, avant qu'un drame ne se produise à Spartanburg. 

* 13 décembre 1917. Départ pour la France. 
 Malgré plusieurs faux départs, l'USS Pocahontas arrive en rade de Brest le 26 décembre 1917, après 13 jours de mer. Une fois les navires déchargés, les soldats voyagent de nuit jusqu'à Saint-Nazaire. Le régiment, frigorifié par le gel, marche encore trois kilomètres avant de découvrir des cabanes sommaires qui tiendront lieu de baraquements. Chargés de construire une base logistique dans la commune de Montoir de Bretagne, les hommes doivent troquer leurs fusils Springfield pour des pelles et des balais. Le premier champ de bataille sera un immense chantier ferroviaire.
Car pour l'état-major américain,  il est impensable d'armer les troupes noires. John Joseph Pershing, le commandant des forces extérieures de l'armée (l'AEF pour American Expeditionary Force), se considère comme le garant de la doctrine Jim Crow adapté à l'Army. Originaire du Missouri, l'homme est un dur. Très conservateur, le général en chef estime en outre que les Afro-américains feront des mauvais combattants. Dans son esprit, l'armée est une force blanche, éventuellement épaulée de supplétifs noirs spécialisés dans les tâches logistiques auxquels confier des pioches, mais pas des fusils. (5) Aussi le War Department cantonne-t-il les soldats afro-américains à des tâches logistiques harassantes, loin du front. Dans le même temps, la police militaire américaine soumet les casernements à la plus stricte ségrégation et y impose une discipline de fer. 

War Department of the US [Public domain]
Au sein du régiment de New York, seuls les musiciens de l'orchestre parviennent à échapper aux travaux forcés. En même temps que les hommes du 15e, ce sont aussi les musiques du nouveau monde qui débarquent en Europe, notamment le ragtime, ce genre précurseur du jazz. Le 12 février 1918, l'orchestre se produit à Nantes, au théâtre Graslin. Le lendemain, un journaliste français s'enthousiasme: "Qu'on ne s'imagine pas que ces rag-times, malgré leurs origines, ne soient pas riches d'avenir. C'est de la musique de primitifs. Ce sont des chansons de nègre, soit, mais tout un art savant est en train de sortir de ces chansons, de leurs rythmes syncopés si originaux que l'oreille qui les a perçus ne les oublie pas. Enrichie de nos harmonisations modernes, cette musique de nègre devient ultramoderne avec certains auteurs." (6)
A la demande de Pershing, l'orchestre part jouer dans un camp de loisirs de l'armée américaine situé à Aix-les-Bains. Pendant trois semaines, les shows "alignent les succès américains et français, militaires et populaires, toujours avec les bases syncopées du ragtime." (Saintourens p 77) 


* "J'attends les chars et les Américains."
Depuis l'arrivée du général Pershing et de l'avant-garde de l'US army en juin 1917, de nombreux Sammies ont débarqué. Ces troupes sont nombreuses et fraîches, mais inexpérimentées. Pour l'état-major français, les troupes américaines seraient plus efficaces sous commandement français, option que Wilson refuse catégoriquement. Pourtant, plus que jamais, Pétain attend les Américains. A l'est, les Russes et Allemands ont négocié la paix, ce qui signifie que les troupes allemandes se replient sur le front de l'ouest. Le besoin en hommes devient vital (7), pas seulement en première ligne, mais aussi dans l'industrie, dans les champs.
Têtu, Pétain insiste et s'enquiert particulièrement de ces renforts de "couleur" laissés en stand-by sur le sol de France. De guerre lasse, Pershing ouvre la porte à une incorporation temporaire de ces hommes dont il ne sait que faire. Début mars 1918, les combattants noirs de Harlem sont affectés à la 4ème armée du général Le Gallais. Ils vont enfin se battre, mais sous commandement français. Hayward exulte: "La plus belle chose au monde est arrivée. Nous sommes désormais une troupe de combats. Il n'y a aucune autre troupe américaine près de nous. Nous sommes les enfants perdus, et j'en suis heureux. Notre grand général américain a mis l'orphelin noir dans un panier, l'a posé sur le pas de la porte des Français, tiré sur la sonnette et déguerpi. Je l'ai dit à un colonel français avec un badge 'english spoken here' sur lui, et il m'a répondu 'welcome leetle black babbie'. (sic)"

Les premiers contacts entre les poilus et ceux qui sont désormais officiellement désignés comme le "369e Régiment d'Infanterie américain" se déroulent sans anicroche. Les hommes rient, se parlent, se serrent la main. Sans toujours se comprendre, ils s'entendent. Pour les soldats noirs, dont les parents ont connu l'esclavage, dans un pays où, eux-mêmes, n'ont jamais fait l'expérience de la liberté ou de l'autonomie, cette camaraderie paraît incroyable. "Les français ne se soucient pas des questions de race. Ils nous traitent si bien qu'il faut que je me regarde dans un miroir pour me souvenir que je suis noir", confie l'un d'entre eux dans une lettre envoyée au pays. 
Les rapports militaires français s'avèrent également élogieux, témoignant de la capacité de ces hommes à combattre. Jumelés aux régiments français, les soldats du 369e R.I. s'en distinguent néanmoins par l'uniforme vert olive. Comme les poilus français en revanche, ils arborent le casque Adrian bleu horizon et sont équipés du fusil Berthier. Les Rattlers sont désormais chaperonnés par leurs homologues français, des poilus fatigués, mais expérimentés. En avril 1918, après un mois d'entraînement intensif, les soldats du 369e rejoignent le secteur de la Main de Massiges, dans la Marne, une zone relativement calme qui devrait leur permettre de se familiariser avec l'univers des tranchées ou d'apprendre à se déplacer en silence dans la forêt de l'Argonne.


* L'exploit du soldat Johnson.
E.G. Renesch [Public domain], via Wikimedia Commons
Le 15 mai 1918, au bois d'Auzy, Needham Roberts et Henry Johnson (8) prennent leur tour de garde  en première ligne. Les deux soldats de la compagnie C se trouvent bientôt face à une patrouille allemande prête à attaquer. Une grenade blesse Roberts qui s'écroule. Totalement isolé, Johnson parvient pourtant à neutraliser plusieurs adversaires, à empêcher l'emprisonnement de son camarade et finalement à mettre en déroute la patrouille composée d'une douzaine d'individus.
 Cette action héroïque connaît un grand retentissement lorsque le journaliste Irvin Cobb raconte la nuit héroïque du soldat Johnson aux lecteurs du Saturday Evening Post. Originaire du Kentucky, Cobb est l'archétype du journaliste raciste, or l'exploit du bois d'Auzy change son regard sur les Noirs américains. " Personnellement je suis d'avis que suite aux actions de nos soldats noirs dans cette guerre, un mot prononcé des milliards de fois dans notre pays, (...) un seul mot, revêtira une toute nouvelle signification, pour nous tous, Sud et Nord compris, et qu'après tout cela, ce mot n-è-g-r-e, sera tout simplement devenu une manière différente d'en prononcer un autre: le mot "Américain"." Sous la plume de Cobb, l'exploit de Henry Johnson semble faire bouger la color line. 

Le 24 mai 1918, Gouraud, le général Commandant de la IVe Armée, cite à l'ordre de l'armée le soldat Johnson, compagnie C, matricule 103 348. "Se trouvant en sentinelle double de nuit et ayant été assailli par un groupe d'une douzaine d'Allemands, en a mis un hors de combat à coups de fusil et blessé grièvement deux autres à coups de couteau. Bien qu'ayant reçu trois blessures par balles de revolver et par grenades dès le début de l'action, a été au secours de son camarade blessé qui allait être emporté par l'ennemi et a continué la lutte jusqu'à la mise en fuite des Allemands. A donné un magnifique exemple de courage et d'énergie." Johnson est le tout premier Américain à recevoir la croix de guerre avec palmes. La presse noire américaine exulte. Même Pershing doit se fendre d'un communiqué élogieux.

* "En patrouille dans le No Man's Land."
Six mois après leur arrivée, les soldats de Harlem endurent désormais les mêmes maux que les autres belligérants. Le régiment n'est pas épargné par la mort et les blessures. Malgré son masque, James Reese Europe subit une attaque au gaz qui lui fait perdre connaissance.  Inapte au combat en première ligne, le chef d'orchestre est transporté dans une maison de convalescence de la région parisienne. Pour tuer le temps et ne pas perdre la main, le musicien noircit des partitions et compose des chansons en lien avec son expérience combattante. Parmi les nombreux titres composés en France figure "On patrol on no man's land", titre promis à un certain succès.
Bien qu'affaibli par son gazage au phosgène, Jim Europe n'en continue pas moins de diriger l'orchestre. Au cours de l'été 1918, les musiciens font danser le Tout-Paris. Le 18 août 1918, ils triomphent au théâtre des Champs-Elysées. Le 25, ils subjuguent la foule compacte réunie dans les Jardins des Tuileries. Jusqu'à la fin de l'été, l'orchestre se produit dans plus d'une centaine de casernes et d'hôpitaux. Le son , le timbre, la pulsation rythmique, la liberté d'exécution de l'orchestre tranchent avec ce que l'on connaît alors en Europe.
Au passage de l'orchestre, Noble Sissle observe les réactions du public. "Chaque fois que nous nous arrêtions pour croiser un train de troupes ou de blessés, nous descendions toujours et nous jouions volontiers quand la situation le permettait pour nos amis alliés. Nos efforts étaient récompensés par tant de cris de joie et de sourires  que nous commencions à croire que notre mission en France était celle de distraire ceux qui avaient supporté l'horreur de la bataille", écrit-il dans ses mémoires. Puis il ajoute:"Dans un village du nord de la France, nous jouions le refrain favori de notre colonel, Army blues. Nous étions les premières troupes américaines à venir là. Dans la foule qui nous écoutait se trouvait une petite vieille d'environ 60 ans qui, à la surprise générale, se mit à esquisser sur notre musique un pas qui se ressemblait tout à fait à notre danse "walking the dog". J'eus alors la certitude que la musique américaine deviendrait un jour la musique du monde entier."

United States. Army. Signal Corps, photographer [Public domain], via Wiki C
* "Qu'elles ne gâtent pas les nègres."
A Chaumont, au quartier général américain, on se crispe à la lecture des rapports élogieux dont fait l'objet le 369e,; décidément, le régiment noir commence à être bien trop visible. Aussi, Pershing procède-t-il au "blanchiment" forcé du régiment. Un à un les gradés afro-américains des Rattlers sont aspirés hors du 369e par les directives de l'AEF. Seul James Reese Europe, inapte au combat, garde son grade de lieutenant, histoire de maintenir la cohésion de l'orchestre. Le patron des troupes américaines entend bien imposer aux Français sa vision des Noirs. Dans cette optique, il convainc le colonel Linard, l'agent de liaison entre les Français et les Américains, de rédiger une note sur l'attitude à adopter avec les soldats de couleur. On peut y lire notamment: "Il ne faut pas vanter d'une manière exagérée les troupes noires américaines surtout devant les Américains. (...) Tâcher d'obtenir des populations des cantonnements qu'elles ne gâtent pas les nègres. Les Américains sont indignés de toute intimité publique d'une femme blanche avec les noirs." Ce document, clairement raciste porte le sceau de l'armée française. Quelques jours après la diffusion de la note, le texte est pourtant retiré, prescrit et annulé car en désaccord avec les positions officielles du gouvernement et de l'armée française."Finalement, cette publication expresse, puis rétractée, permet de satisfaire les puissants alliés d'outre-Atlantique, d'informer les commandants français de la question sensible pour les Américains blancs, puis de s'en dédouaner en annulant la missive." (Saintourens p173)

* "Les soldats de l'enfer."
Pour les soldats du Kaiser, il est vital de porter l'estocade avant l'engagement massif des troupes américaines. A l'été 1918, 40 divisions allemandes sont en mouvement entre Reims et Verdun, aux abords de la forêt d'Argonne, dans le secteur confié aux Rattlers. L'assaut y est donné le 14 juillet 1918. En dépit de la violence de l'attaque et de la puissance des tirs d'artillerie, les hommes du 369e tiennent leurs positions. 
Foch et les alliés, qui n'entendent pas en rester là, préparent une vaste contre-offensive (la seconde bataille de la Marne) dans ce même secteur. Dans un espace fait de buttes, de sous-bois, de ravins, les rattlers ont pour mission de s'emparer du village de Séchault, alors aux mains d'une unité allemande lourdement armée. Après trois jours d'une lutte acharnée et incertaine, l'objectif est atteint. L'assaut s'avère particulièrement meurtrier pour le régiment de Harlem qui se voit décerner à titre collectif la croix de guerre, plus haute distinction militaire française.
Au total, sur les 2 000 hommes débarqués du Pocahontas début 1918, 1300 ont été tués ou blessés dans les batailles de Meuse-Argonne. Un chiffre qui fait du régiment du colonel Hayward le plus décimé  de la guerre parmi les "Américains". Il est aussi celui qui est resté le plus longtemps en première ligne (191 jours) et le premier parmi les alliés à atteindre les rives du Rhin. Au total, 170 hommes du 369e reçoivent la croix de guerre, soit plus qu'aucune autre unité américaine engagée dans le conflit. Par leurs exploits, les hommes du 369e RI gagnent le surnom de Harlem hellfighters. Désormais, ils seront "les soldats de l'enfer". 
Les Allemands sont vaincus, mais les Rattlers n'en ont pas fini avec l'odieux Jim Crow.

National Archives. [public domain] 12 février 1919, retour du 369e RI au pays.

* Remise au pas.  
Le 17 février 1919, les Harlem Hellfighters paradent sur la 5e avenue de New York. Une foule considérable - plus de 250 000 personnes - est là pour les acclamer. Il faut dire que les Rattlers sont les premiers soldats de retour de France à avoir leur propre parade aux États-Unis. Ce défilé militaire constitue un moment très fort pour la communauté afro-américaine. Après des mois de lutte sur le sol français, ce sont des hommes nouveaux, transformés par la guerre, enfin visibles dans l'espace public, fiers d'être Noirs, Américains et victorieux.  L'impression de puissance qui se dégage de ce défilé ne laisse pas d'effrayer les suprémacistes blancs. Pour les Afro-américains, l'espoir d'une pleine intégration à la nation en vertu de la participation à la guerre est vite déçu.  

L'état-major s'emploie à remettre au pas les soldats afro-américains de différentes manières.
Dès leur retour à Brest en vu du rapatriement, les Hellfighters sont confrontés au racisme.
En dépit de l'enthousiasme suscité par la grande parade du 17 février, les Hellfighters figurent parmi les grands oubliés des honneurs militaires au sein de l'US army. Sur les 68 médailles d'honneur (medal of honor) décernées à des soldats américains, une seule est accrochée à l'uniforme d'un homme du 369e et contre attente il ne s'agit pas d'Henry Johnson, le héros de l'Argonne, mais de George Robb, un lieutenant blanc blessé quatre fois à Séchault.
National Archives at College Park [Public domain]
Encore les Rattlers rentrent-ils au pays assez vite, mais ce n'est pas le cas des régiments de pionniers afro-américains. Pour ces derniers, le rapatriement est en effet conditionné par l'accomplissement d'une dernière mission: la récupération des cadavres d'Américains enfouis dans les tranchées, puis leur inhumation. Une tâche ingrate dévolue à des hommes dont aucun ne défile lors de la grande parade de la victoire qui a lieu à Paris le 14 juillet 1919, car Pershing s'y oppose.



* "Red summer"
Aux humiliations succèdent bientôt les agressions. A leur retour dans le Sud, les soldats sont confrontés aux violences déchaînées des tenants du suprémacisme blanc. Le succès considérable du film "The Birth of a nation" (1915) de D. W. Griffith ou la renaissance du Ku Klux Klan témoignent d'un regain du racisme le plus débridé au sortir du conflit. Le new negro incarné par Henry Johnson et ses frères d'armes fait peur, d'autant que d'après la Maison Blanche certains vétérans de la grande guerre portent en eux le germe d'idées révolutionnaires.  Comme le notait l'historien Carter Woodson en 1922, "pour le réactionnaire, l'uniforme, porté par un Noir, c'était comme le drapeau rouge agité devant le taureau." Ainsi, en 1919, 77 noirs américains seront lynchés dont au moins 10 vétérans qui portaient leurs uniformes le jour de leur exécution.
Le 27 juillet 1919, des groupes de jeunes, blancs et noirs, se baignent dans le lac Michigan, dans deux directions différentes. Un jeune homme noir de 19 ans a dérivé, franchissant la color ligne, invisible. Il meurt noyé après avoir été assommé par les pierres lancées sur lui. Prélude à 6 jours d'émeutes à Chicago et 23 noirs ont été tués. Tant d'émeutes identiques dans d'autres villes qu'on a appelé cette période le "red summer". En octobre 1919, le magazine afro-américain The Challenge ne peut que constater, amer: «Nous sommes totalement ignorés par le Président et les législateurs. Quand nous réclamons notre part, celle qui devrait revenir de plein droit à tout homme, ils s'exclament "insolent". Quand nous abattons l'émeutier qui brûlerait nos biens et détruirait nos vies, ils hurlent "Bolchévistes". Quand un homme blanc se range de notre côté, armé de l'épée de la droiture et de l'égalité de traitement, ils beuglent "amoureux des nègres, bâtard". Si nous portons nos doléances devant le Congrès, ils les remisent au placard et les livrent aux mites. Nous sommes abandonnés, rejetés, calomniés, enchaînés, poussés dans le ravin, vers le Golgotha, sur "la terre de la liberté et la patrie des braves."»

National Archives at College Park [Public domain]
* Postérité
Si l'été rouge brise le grand rêve d'égalité des noirs américains, il n'entrave pas en revanche l'effervescence culturelle extraordinaire que connaît alors Harlem. Or, là encore, les anciens du 369e sont à la pointe du combat.

C'est le cas du lieutenant Jim Europe qui nourrit de grands espoirs et déborde de projets. Le chef d'orchestre, qui veut ouvrir une école de musique à Harlem, aspire avant tout à donner à la musique noire sa pleine dignité. 
 « Je suis revenu de France plus fermement convaincu que jamais que les Noirs devraient écrire de la musique noire. Nous avons notre propre perception raciale, et si nous essayons de copier les Blancs nous ferons de mauvaises copies.... Nous avons conquis la France en faisant une musique qui était la nôtre et non une pâle imitation des autres, et si nous devons nous développer en Amérique nous devons nous développer dans cet esprit», écrit-il.
Tout juste démobilisé, Europe et son Hellfighter's band enregistrent à New York les morceaux composés pendant la guerre pour la marque Pathé, avant d'entamer une grande tournée de dix semaines dans le nord-est et le Midwest du pays. A Boston, le 9 mai 1919, Europe est assassiné par un de ses musiciens. Le choc est immense.
Inconsolable, Noble Sissle poursuit néanmoins le rêve de son mentor. Avec Eubie Blake, un autre membre des Harlem Hellfigthers, il crée à Broadway la première comédie musicale noire jouée par des artistes noirs: Shuffle along.
Horace Pippin, un autre soldat du 369e s'impose comme une des figures importantes de la Harlem Renaissance. Au cours de la guerre, ce peintre autodidacte tient un carnet de croquis dans lequel il dessine ses camarades d'infortune. Sérieusement blessé, il apprend à peindre en soutenant son bras droit à l'aide de sa main gauche. "La guerre a porté l'art en moi", dira-t-il. Il laisse ses carnets de guerre et 140 tableaux dont "The ending of the war. Starting home". 

* "Leur pays les jugeait selon leur couleur de peau et non selon leurs actes."
Au lendemain de la guerre, Henry Johnson gagne sa vie en racontant ses exploits, car malgré ses multiples blessures son invalidité n'a jamais été reconnue. Un jour, il profite d'une tribune pour dénoncer la ségrégation au sein de l'armée. Cet exercice de vérité le transforme en paria. Démuni, il meurt dans la rue en 1929. Le petit héros du bois d'Auzy semblait définitivement oublié jusqu'à ce jour de juin 2015 au cours duquel le président Obama lui décerna la Medal of Honor à titre posthume. "L'Amérique ne peut changer ce qui est arrivé à Henry Johnson. Nous ne pouvons pas changer ce qui est arrivé à bien trop de soldats comme lui, qui n'ont pas été célébrés, car leur pays les jugeait selon la couleur de leur peau et non selon leurs actes. Mais nous pouvons faire de notre mieux pour réparer cela", déclara le président.



 

On patrol in No Man's Land
 "What the time? Nine?
Fall in line /
Alright, boys, now take it slow /
Are you ready? Steady! /
Very good Eddie. /
Over the top, let's go / 
Quiet, lie it, else you'll start a riot /
Keep your proper distance, follow 'long /
Cover, brother, and when you see me hover / 
Obey my orders and you won't go wrong /
There's a Minenwerfer coming /
look out (bang!)
Hear that roar (bang!), there's one more (bang!) /
Stanf fast, there's a Very light / 
Don't gasp or they'll find you all right /
Don't start to bombing with those hand grenades (rat-a-tat-tat-tat) /
There's a machine gun, holy spades! /
Alert, gas! Put on your mask /
Adjust it correctly and hurry up fast /
 Drop! There's a rocket from the Boche barrage /
Down, hug the ground, close as you can, don't stand / 
Creep and crawl, follow me, that's all / 
Don't fear, all is clear / 
That's the life of a stroll /
When uo take a patrol / 
Out in No Man's Land /
Ain't it grand? /
Out in No Man's Land."
What do you hear? Nothing near /


*****


 En patrouille dans le No Man's Land
"Quelle heure est-il? Neuf heures? 
En rang /
 Parfait, les gars, on y va, sans se presser/
 Vous êtes prêts? Du calme! / 
Parfait, Eddie! /
 A l'assaut, on y va! /
 Silence, pas un geste, sinon ce sera l'émeute /
 Vous gardez vos distances, vous suivez /
 Couvre-moi, mon frère, et si tu me vois hésiter / 
Suis mes ordres et rien ne pourra t'arriver /
 Attention Minenwerfer* /
Gaffe (boum!) / 
Ecoutez-moi ce grondement (boum!) /
 Et encore un! (boum!)/ 
Tiens bon, voilà une fusée éclairante / 
Si tu mouftes, ils te repèrent, c'est sûr /
Tu les bombardes pas à coup de grenades à main (ra-ta-ta-ta-ta)/ 
C'est une mitrailleuse crénom de nom!/ 
Alerte! Gaz! Mettez vos masques. / 
Ajustez-le et foncez /
Fusée du tir de barrage boche / 
A terre, plaqués au sol, on s'aplatit, on se redresse pas /
 On rampe, on me suit, et c'est tout / 
Qu'entendez-vous? Rien de proche /
Pas de pétoche, tout est propre / 
C'est une vie sans trouille / 
Quand vous partez en patrouille /
Dans le No Man's Land / 
C'est-y pas extra? / 
Dans le No Man's Land. " 

* "lance-mine": une pièce d'artillerie allemande 

Notes: 
1. Les Britanniques interceptent le télégramme Zimmermann" allemand qui propose aux Mexicains de combattre les Etats-Unis à leurs côtés. En cas de victoire, le Mexique récupérerait les territoires perdus du Texas, du Nouveau Mexique et de l'Arizona. Les Américains sont sidérés. 
2. Du nom d'un personnage fictif de minstrel shows, ces spectacles destinés à amuser la foule blanche en représentant les noirs de manière caricaturale. Jim Crow, un personnage noir joué par un Blanc grimé en Noir, incarne la paresse, la bêtise, la stupidité, etc. Par extension le terme désigne bientôt le Sud de la ségrégation. 
3. Au tournant du siècle, la famille de James Reese Europe quitte l'Alabama pour Washington, puis New York où elle s'établit en 1904. James baigne dans un univers où la musique est omniprésente. Sa mère est professeure de piano, ses frères et lui s'essaient à tous les instruments. En 1912, l'orchestre accompagne Vernon et Irene Castle, des Ballroom dancers très populaires, ce qui permet à Europe d'intégrer  la haute société blanche.  
4. Quelques mois plus tôt à Houston (Texas) des soldats noirs se sont mutinés après des agressions racistes. Les émeutes ont fait 16 morts dans la ville et 19 soldats noirs ont été pendus en représailles.  
5. Sur les 370 000 Afro-américains qui servent dans l'armée au cours de la guerre,
100 000 sont envoyés en France, mais 40 000 seulement vont au front. Tous les autres servent dans les Services of Supply qui regroupent les corps non combattants.
6. Ce transfert culturel entre le continent américain et l'Europe débute au milieu du XIX° s. On commence à découvrir les musiques noires américaines à partir de l'arrivée des premiers minstrels (d'abord des orchestres blancs qui jouaient la musique du folklore noir, puis des orchestres noirs). La grande guerre joue en quelque sorte un rôle d'accélérateur du fait de l'arrivée des régiments noirs à partir de 1918. [cf source D]
7.  C'est dans cet esprit là qu'en 1917, Clemenceau nomme Blaise Diagne - premier député africain du Sénégal - commissaire général au recrutement en Afrique noire. Comme Du Bois, ce dernier est convaincu que c'est sur les champs de bataille que se gagnera l'égalité entre les Blancs et les Noirs. En quelques mois, Diagne parvient à recruter plus de 70 000 hommes (quand on en espérait 30 000!) grâce à des slogans prometteurs ("en versant le même sang, vous gagnerez les mêmes droits.") ou par la contrainte.  
8. Originaire de Caroline, ce dernier travaille dès son plus jeune âge avec ses parents dans les champs de tabac. Condamnée à la misère, aux humiliations, sans aucun espoir d'émancipation, la famille part tenter sa chance au Nord. Ainsi, Henry est porteur à la gare d'Albany quand éclate la guerre.




Sources:
Source A. Thomas Saintourens:"Les poilus de Harlem. L'épopée des Hellfighters dans la grande guerre", Tallandier, 2017. Une lecture chaudement recommandée.
Source B. Benjamin Doizelet, « L’intégration des soldats noirs américains de la 93e division d’infanterie dans l’armée française en 1918 », Revue historique des armées [En ligne], 265 | 2011, mis en ligne le 24 janvier 2012, consulté le 17 novembre 2018. 
Source C. Annette Becker et Philippe Gumplowicz:"Jazz-band et basket-ball", in L'Histoire n°434, avril 2017, pp48-50.
Source D. Un air d'histoire: "Le débarquement américain de 1917 et l'introduction du jazz en France, par Franck Bergerot".
Source E. Le documentaire "La grande guerre des Harlem Hellfighters" de François Reinhardt.
Source F. Caroline Rolland Diamond:"Black America. UNe histoire des luttes pour l'égalité et la justice (XIXe-XXe siècle", La Découverte, 2016.

Liens:
- L'influx ("le [formidable] webzine qui agite tes neurones."): "James Reese Europe et le Harlem Hellfighters Band"
- 14-18: petites musiques d'une grande guerre. "La musique noire"
- BU université Rennes 2: "La guerre du jazz: hommage à James Reese Europe."
- France 24: "Henry Johnson: soldat de Harlem et héros éphémère de la grande guerre."