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mercredi 17 juillet 2024

Le requin : une évocation musicale.

Nous nourrissons des sentiments mitigés à l'égard des requins. La perception du grand public est marquée par la peur. A l'évocation de son nom, notre imaginaire convoque d'abord une rangée de dents affûtées, un aileron, une musique anxiogène, autant de représentations dont nous peinons à nous départir. Or, ce délit de sale gueule a été aggravé par l'évocation des squales par la culture pop, en particulier dans son versant musical.   

User:Zac Wolf (original), en:User:Stefan (cropping), CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons
 

Présents sur notre planète depuis 450 millions d'années, donc bien avant les dinosaures, les requins colonisent tous les habitats marins : des régions polaires aux tropiques, des récifs coraliens aux profondeurs océaniques. Plus de 500 espèces de requins ont été répertoriées. Parmi elles, quatre seulement s'en prennent à l'homme, et encore de manière généralement accidentelle : le tigre, le bouledogue et le requin blanc. Derrière le terme générique de requin se cache en fait une très grande diversité. Le plus petit requin connu, le requin lanterne ou sagre elfe mesure moins de 20 cm, quand le plus gros, le requin-baleine, peut atteindre 18 mètres. Le squelette des requins se compose de cartilages, sans arêtes, ce qui les rend légers et souples. Dotés d'une grande capacité d'adaptation, ils ont, jusqu'ici, résisté à tous les bouleversements environnementaux et aux cinq premières extinctions de masse.  La plupart des requins sont carnivores, mangeant des poissons vivants ou morts. En privilégiant les individus les plus faibles ou malades, ils jouent un rôle de régulateur des océans. En tant que super prédateurs au sommet de la chaîne alimentaire, ils permettent de réguler les populations des petits poissons qui, sans eux, proliféreraient, au risque de dérégler les écosystèmes marins. En outre, leur digestion, lente, fait qu'ils mangent assez peu. Familier de tous, le requin reste pourtant largement méconnu, car il est difficile à approcher. 


Dans la seconde moitié du XXème, la littoralisation des hommes et des activités, ainsi que l'exploration grandissante des fonds marins, font qu'un public de plus en plus large "découvre" les requins, par l'entremise notamment de reportages ou de films tels que Le monde du silence. L'animal requin  fascine et répugne à la fois.

Comme d'autres animaux - le rat, le corbeau -, le requin souffre de nombreux préjugés. La squalophobie, longtemps triomphante, tient largement à la méconnaissance et repose sur des peurs, des préjugés, de fausses représentations ancrées dans notre imaginaire collectif et alimentée par une offre culturelle qui aime à faire du requin un mangeur d'homme. (1) Le cinéma populaire contribue à entretenir la psychose d'un requin qui hante nos imaginaires. En 1975, Steven Spielberg réalise son deuxième long métrage intitulé les "Dents de la mer". Depuis lors on ne peut s'empêcher de s'y référer lorsqu'on évoque les requins ou d'entendre dans notre tête la musique de John Williams. Pendant toute la première partie du film, deux notes jouées et répétées à l'envi parviennent à susciter l'angoisse. Un véritable coup de génie. Le spectateur se raidit sur son siège dès que retentit le Mi-Fa insidieux, incarnation sonore terrifiante du requin qui n'apparait pas à l'image. Réveillant une peur primale, la fiction devient pour certains une réalité et le requin un monstre.

 

Le prodigieux succès remporté par le film de Spielberg accrédite l'idée que le grand requin blanc est une machine à tuer, une contre-vérité qui devient axiome. Les paroles de "Monsieur requin" enregistré en 1976 par Marcel Zanini témoignent de l'angoisse sucitée par le film. "Depuis ce film je l'avoue, je vois des squales partout." Incontestablement, le titre à sa place dans Bide et musique.

La fructueuse relation entre les requins et le cinéma débute à partir des années 1970 avec le classique de Spielberg. (2) Le film engendre des suites, des copies, des parodies. Les requins sont partout, jusqu'à ce que la lassitude fasse disparaître un temps les squales des grands écrans. Pourtant, à l'aube des années 2000, l'intérêt pour les films de requins reprend de plus bel ("Peur bleue", "Open water", "Bait", "The reef", "Instinct de survie", "USS Indianapolis" (3), "En eaux troubles"), au point que la série télévisée Shark attack initie même une véritable sharksploitation. Ces films se caractérisent généralement par l'indigence des scenarii, des effets spéciaux approximatifs, des requins improbables, croisés avec des pieuvres, des dinosaures, des fantômes, voire des requins volants dans Sharknado. (4) La musique des Dents de la mer fait également des émules. Ainsi, le thème horrifique composé par John Williams sera samplé des dizaines de fois, pour des résultats parfois très étonnants. Avec "Mr Jaws", le producteur Dickie Goodman  parodie les Dents de la mer, proposant une interview exclusive du grand requin blanc, ponctuée d'échantillons d'anciens succès musicaux. Autre exemple avec "El tiburon" des artistes reggaeton portoricains Alexis y Fido. Les paroles évoquent un groupe d'hommes vantant leur capacité à attirer les femmes dans leurs lits. "Laisse le requin m'emmener" scandent les conquêtes féminines que ces charos consomment comme le squale ses proies. 


Selon une étude américaine publiée en 2016, une des causes les plus insidieuses de la peur du squale "pourrait résider dans… la musique qui accompagne les images de requins, notamment dans les documentaires, qui constituent pour le grand public une des premières sources d’informations sur la vie de ces animaux." (source E) Un exemple avec "le massacre des requins", un titre composé par Yves Baudrier pour la bande originale du Monde du silence de Louis Malle. 

Répétons-le, encore et encore, la chair humaine répugne aux requins, qui ne considèrent pas les plongeurs comme des proies. (5) Loin du tueur d'homme insatiable, et sans vouloir minimiser ici le traumatisme que constitue une attaque de squale, le requin fait figure de "petit joueur" si on compare les décès liés à ses attaques aux morts provoquées par les chutes de noix de coco ou par les piqûres de moustiques. Bien sûr, l'assaut d'un squale entraîne un décès quasi-immédiat et brutal, bien plus spectaculaire que la mort, indirecte et retardée, provoquée par une piqûre. La dimension spectaculaire des blessures infligées par une attaque de requin (membres arrachés, hémorragies importantes, etc.) contribue encore au choc émotionnel, laissant à chaque fois aux témoins des images bouleversantes. 

Amaury Chabauty : "Première attaque de requin"

Le requin est considéré depuis des siècles comme le vilain de l'histoire. Aussi, son nom est-t-il très négativement connoté dans la langue française. Au figuré, le mot requin définit une personne cupide et impitoyable en affaires. Ainsi, Stupeflip intitule une de ses chansons "sharkattack, soit "attaque de requin", une référence aux hommes d'affaires qui dirigent de manière impitoyable les maisons de disques, soucieux de rentabilité, non de musique, et prêts à attaquer leurs artistes quand il ne sont plus suffisamment rentables. Sur le même registre, "Sharks" d'Imagine Dragons témoigne du fait qu'il faut toujours rester sur le qui vive, ne pas baisser la garde, car il y a des requins partout. "Tu es incontournable, puis plus / Tu es une lueur dans le noir / Attends juste et tu verras que tu nages avec des requins."


Dans le domaine musical, le musicien de studio interprète et enregistre dans l'ombre des artistes du moment. Certains couraient le cachet, ce qui les fit considérer comme de véritables mercenaires, insatiables et leur valut l'appelation péjorative de "requins de studio". C’est un «tueur», nulle part plus à l’aise que derrière la vitre de l’aquarium qu’est le studio, d’où il tire son surnom de «requin». Comme le squale, le requin de studio est capable de s'adapter, de tout jouer, mais, comme le grand prédateur marin victime de la surpêche et de techniques toujours plus sophistiquées, le musicien est rudement concurrencé par l'avènement du home studio. L'importance musicale de ces requins ne doit pas être dévaluée, comme le prouve le mythique break de batterie sur Billie Jean, imaginé par le discret Ndugu Chancler.


Depuis des années, les biologistes s’alarment du déclin rapide des populations de requins – dont plusieurs espèces sont menacées d’extinction –, mais il faut bien reconnaître qu’on ne se bouscule pas au portillon pour protéger des animaux considérés depuis des siècles, en Occident, comme des créatures cruelles et sournoises. Sans surprise, l'évocation du requin dans la chanson le présente presque toujours sous un mauvais jour. L'Opéra de quatre sous, le drame anticapitaliste composé par Bertold Brecht et Kurt Weill en 1928, s'ouvre sur une complainte comparant Mackie-le-Surineur à un requin. Le morceau devient un classique jazz ou pop sous le titre de "Mack the Knife". Dans sa version française, il s'agit de "la complainte de Mackie", interprétée, entre autres, par Catherine Sauvage. "Le requin, lui, il a des dents, / Mais Mackie a un couteau : /Le requin montre ses dents, / Mackie cache son couteau." "Le sang coule des mâchoires / Au repas du grand requin / Mains gantées et nappe blanche / M’sieur Mackie croque son prochain… / Les dents longues, redoutables / Le requin tue sans merci… "

En 1980, Splitz End enregistre "Shark attack". Ici, le squale prend les traits de la petite amie qui vient de vous larguer. "Eh bien, elle m'a mâché et elle m'a recraché / Je ne voulais pas rencontrer un mangeur d'hommes / Attaque de requin!"

France Gall interprète "Bébé requin", une chanson de Joe Dassin, une mise à mort déguisée en chanson d'amour. La fille a ici le pouvoir. Elle entraîne le garçon dans ses filets, va le chercher, avant de le dévorer. "Je suis un bébé requin / Au ventre blanc, aux dents  nacrées / Dans les eaux chaudes / Je t'entraînerai / Et sans que tu le saches / Avec amour, avec douceur / Moi, joli bébé requin / Je vais te dévorer le cœur"

En 1994, Morphine enregistre "Sharks patrol these waters". Là encore, l'animal est à l'attaque. "Les requins patrouillent dans ces eaux / Ne laissez pas vos doigts pendre dans l'eau / Et ne t'inquiète pas du gilet de sauvetage / Il ne te sauvera pas / Nagez vers les rives aussi vite que vous le pouvez, nagez !"


Le requin, "Tiburon" en espagnol, chanté par Ruben Blades et Willie Colon personnifie l’impérialisme états-unien à l'assaut du continent américain. “Si lo ves que viene, palo al tiburón, En la unión está la fuerza, y nuestra salvación” Les salseros chantent :"si vous le voyez approcher, abattez ce requin; c’est dans l’unité que nous trouverons notre force et notre salut."

Dans "Shark in the water", VV Brown doute de la fidélité de son petit copain. Il y a un loup quelque part... ou plutôt un requin. "Chéri, il y a un requin dans l'eau / Il y a quelque chose sous mon lit / Oh, crois-moi s'il te plaît / Je te dis qu'il y a un requin dans l'eau".

Extinction. 

Les populations de requins océaniques ont diminué de 70% dans les cinquante dernières années. Parmi les 536 espèces de requins répertoriées, deux tiers sont menacées. Les humains éliminent leur nourriture, détruisent leur environnement et se montrent, au bout du compte, plus dangereux pour les requins que l'inverse. L'exploitation industrielle des mers du globe fait que le squale est devenu la proie. Ses ailerons, qui n'ont aucun goût, sont très appréciés sur le marché chinois car ils donnent de la "texture" aux soupes. Une grande partie de ces ailerons est obtenue par le finning, une pratique de pêche qui consiste à couper à vif l'organe recherché avant de rejeter le reste du corps par-dessus bord, car la chair du requin, saturée en urée, n'a guère d'intérêt commercial. 38 millions de requins meurent chaque année à cause de cette pêche. Les requins sont également victimes de la forte demande en squalane, un dérivé d'huile de foie de requin favorisant la pénétration de la crème dans la peau. On estime ainsi à 3 millions le nombre de requins de grands fonds  tués chaque année pour l'élaboration de produits cosmétiques. 

La routine amène la dépression, du moins si l'on en croit "Le requin tigre" de Fauve. Considéré comme un danger pour l'homme, le requin tigre est menacé. "Je me suis senti comme un requin-tigre / Vous savez que les requins quand ils avancent plus, ils crèvent / Et le requin-tigre c'est, c'est, c'est le plus agressif / Quand il est immobilisé il défonce tout ce qui passe / Et c'est la même chose avec les loups quand tu les coinces / Moi je me servais de, de la musique / Des, des mots, de, de l'écriture pour avancer / Pour progresser à travers l'existence / Alors quand j'ai perdu ça ben / Ben j'ai perdu ma capacité à progresser / C'est comme ça que je me suis mis à gueuler". 


Le principal problème demeure la surpêche, avec la hausse vertigineuse des captures au fil du temps. Cent millions de requins seraient pris chaque année. Le recours à des techniques comme la pêche aux filets dérivants ou à la palangre augmente les captures accidentelles de requins (20 000 hameçons sur une ligne pouvant atteindre 130 km de long). Pour écouler les produits en Europe, les requins sont parfois vendus sous des noms trompeurs. Derrière le terme "saumonette" ne se cache pas un "petit saumon" mais la roussette, l'aiguillat ou le requin hâ. La surpêche affecte d'autant plus le requin qu'il s'agit d'un animal à faible capacité de renouvellement, car il arrive à maturité sexuelle plus tardivement que les poissons osseux et a, généralement, peu de petits. Deux caractéristiques qui le rendent particulièrement vulnérable. Enfin, les requins disparaissent, car nous détruisons leur habitat, phénomène encore aggravé par la crise climatique; le réchauffement des océans entraînant la disparition des récits coralliens où vivent plusieurs espèces de requins. Parmi les nombreuses espèces considérées comme en danger, citon le"requin baleine", auquel Pain noir consacre une belle chanson qui, pour une fois, porte un regard bienveillant sur l'animal.  


Le requin est mal protégé. La haute mer représente aujourd'hui une zone de non droit, où une flotille de navires pille les océans. Très peu de moyens existent pour contrer ces pratiques, même si des avancées significatives ont eu lieu. En 2022, la COP 15 de Montréal parvient à faire adopter une mesure phare : protéger 30% de la planète d'ici 2030, avec la création de sactuaires marins. Depuis 2012, la pêche au requin est ainsi interdite dans toute la Polynésie française (sur une superficie de 5,5 millions de km²), alors que les Fidjis s'apprêtent à faire de même. (6) Les requins vivants deviennent alors un atout touristique non négligeable, drainant des visiteurs désireux de plonger au milieu des squales. Problème, de nombreuses espèces de requins ne restent pas statiques et migrent, en quête de pitance ou pour des raisons de températures de l'eau. Si bien que les aires protégées ne suffisent pas à garantir la survie des requins, qui peuvent très bien être capturés ailleurs, lors de leurs prérégrinations. Il conviendrait donc plutôt de créer des corridors de protection. 

Le requin terrorise, mais fascine également, y compris les plus petits. En 2016, la société coréenne Pinkfong met en ligne en 11 langues Baby shark dance, une comptine au rythme répétitif et à la mélodie entêtante. A ce jour, elle est la vidéo la plus visionnée sur Youtube avec plus de 14 milliards de vues, imposant la chanson comme un objet de pop culture. Véritable "ver d'oreille" comme disent les Québécois, le morceau est même devenu un instrument de supplice lorsque des gardiens d'une prison de l'Oklahoma en imposèrent l'écoute intensive aux détenus. 


Conclusion : En dépit de toutes leurs capacités d'adaptation, les requins peinent à faire face à l'hyper prédation humaine. Nous sommes à l'orée d'une nouvelle extinction de masse, d'origine humaine cette fois. Or l'inertie est à l'oeuvre. La protection des requins reste très insuffisante. Pour autant, notre rapport au requin a changé. Ces derniers ne sont plus systématiquement considérés comme les tueurs fous présentés par les dents de la mer. En 2022, interrogé par la BBC, Steven Spielberg se confiait ainsi sur l'impact de son film sur les requins : "je crains toujours que les requins soient toujours fâchés contre moi à cause de la frénésie des chasseurs de requins qui s'est produite après 1975. (...) Je regrette vraiment la décimation de la population de requins à cause du film (...)."

Notes :

1. La hantise et la haine du requin remontent à loin, et concernent même les marins et plongeurs chevronnés. En 1954, dans Le monde du silence, réalisé par Louis Malle et Jacques-Yves Cousteau, couronné de la Palme d'or à Cannes en 1956, les images donnent à voir le massacre de squales sur le pont de la Calypso, pendant que la voix du commandant déclare : "pour nous, plongeurs, le requin, c'est l'ennemi mortel. (...) Tous les marins du monde détestent le requin. Les plongeurs, eux, sont déchaînés. Rien ne peut retenir une haine ancestrale. Chacun cherche une arme, n'importe quoi, pour cogner, crocher, hisser."

2. Avant cette période, citons toutefois Le harpon rouge de Howard Hawks, Shark de Samuel Fuller, Le monde du silence de Louis Malle.

3. Le 30 juillet 1945, le croiseur USS Indianapolis, le fleuron de la marine de guerre américaine, est torpillé par un sous-marin nippon. Des survivants  dérivent en pleine mer pendant 4 jours. Les cadavres d'une cinquantaine d'entre eux, morts d'hypothermie et de déshydratation, seront dévorés par des requins. L'écho médiatique du drame fait rapidement de ces derniers les responsables du drame.

4. Citons également les requins de dessins animés : Le monde de Nemo en 2003, Gang de requins en 2004.

5. Au pire, ils peuvent les considérer comme des concurrents, surtout lorsque les requins sont attirés sur un site par du broyat de poisson. 

6. Rien d'étonnant à cela, car, dans les territoires polynésiens et mélanésiens, les requins sont vénérés par les peuples de la mer.  

Sources :

A. "Plongée dans le monde des requins avec François Sarano", dans Le Temps d'un bivouac sur France Inter.  

B. "La complainte de Mackie-le-Surineur", sur un site en français présentant l'Opéra de quatre sous.

C. "Et si les requins disparaissaient ?" dans La réponse à presque tout sur Arte.

D. "Le requin" dans la Mécanique du vivant sur France Culture.

E. Pierre Barthélémy : "Quelle musique pour sauver les requins?", in Le Monde du 22 août 2016.

Pour aller plus loin :

Dino Buzzati : "Le K", Robert Laffont, 1967.

mercredi 20 janvier 2021

"Saluez riches heureux ces pauvres en haillons". Le jour où les sardinières de Douarnenez mirent en boîte les conserveurs.

L'essor de Douarnenez est dû à la pêche de la sardine, au point qu'au début du XX° siècle, la petite ville finistérienne devient le principal port sardinier d'un arc atlantique s'étendant de Brest à Saint-Jean-de-Luz.

Préparation des boîte vers 1920, Public domain.

Du printemps à l'automne, le petit poisson aux reflets bleutés remonte le golfe de Gascogne pour trouver refuge dans la baie. Dès l'époque romaine, le poisson est intensément exploité comme en atteste les sites de transformation de poissons implantés autour de la baie (site des Plomarc'h). De grandes cuves servaient alors à la salaison et la fabrication du garum, un condiment épicé à base de poissons.
L'exploitation halieutique de la baie se poursuit au fil des siècles. Jusqu'à la fin du XVIII°, on conserve la sardine grâce à la presse à poisson. La mise au point de l'appertisation à l'Age industriel propulse Douarnenez dans une nouvelle dimension.
Il est désormais possible de conserver des produits pendant plusieurs dizaines d'années. 

Dès lors, sur tout le littoral atlantique, des conserveries de poissons font leur apparition. La demande de boîtes explose, incitant les petits patrons locaux à se lancer. A Douarnenez, la première usine est créée par un Nantais en 1853. En un siècle, la ville passe de 1700 habitants en 1800 à plus de 13 000 en 1906. Les paysans des environs affluent pour devenir marins, les femmes, seule main d’œuvre disponible à terre, prennent le chemin des usines. Par les cheminées, les fritures crachent leur vapeur odorante et recouvrent la ville. Très compacte, Douarnenez s'étend sur 70 hectares.  L'urbanisme désordonné semble totalement conditionné par la mer et, ici plus qu'ailleurs, la géographie a fait l'histoire. Les rues en pentes convergent en direction du port et de ses nombreux môles, quais, cales. En l'absence de frigos, les conserveries se trouvent à proximité immédiate du port (le Rosmeur). Fragile, la sardine doit être traitée en quelques heures. Son arrivée au port dicte donc l'emploi du temps des sardinières. Tous les interstices disponibles sont utilisés pour construire les usines de poissons qui corsètent la ville. Les ouvrières s'entassent  dans le quartier du Rosmeur qui jouxte le port du même nom. 

自由馴鹿 (ZiYouXunLu), CC BY-SA 4.0

Jusqu'aux années 1930, les chaloupes à voiles quittent le port du Rosmeur en quête de sardines, que l'on appâte avec la rogue, la semence de morue que les marins se procurent à Bergen, en Norvège. A Douarnenez, les professions obéissent à une stricte  répartition des rôles dictée par le sexe et l'âge: les hommes sont marins, leurs compagnes " femmes d'usine" (1), les enfants deviennent mousses ou “filles de friture”.

Quand les navires rentrent au port, un étrange ballet commence. Les commises négocient les cargaisons, puis les cloches des usines sonnent, tandis que les petites filles en sabots parcourent la ville pour battre le rappel. La sardine est là. Il faut sortir en toute hâte, dévaler les rues: le poisson n'attend pas, les conserveurs non plus.  Les ouvrières sont payées au lance pierre, bien moins que les hommes. Corvéables à merci, elles débutent dans le métier dès l'âge de 12 ans.

Chaloupes sardinières rentrant au port (1907) [DP]
 

 Nuit et jour, les femmes abattent un travail ingrat et difficile. Toujours debout, elles arborent une coiffe en dentelle qui leur vaut le surnom de Penn Sardin ("la tête de sardine"). Il faut étêter les poissons, les vider, les jeter dans des cuves de saumure, les en retirer au bout d'une heure pour les laver, les mettre à sécher en les enfilant sur des fils de fer, puis les plonger dans l'huile d'olive ou d'arachide bouillante. Ensuite vient l'heure de “marier la sardine”, une étape cruciale consistant à disposer correctement le poisson dans sa boîte. La commise (contremaîtresse) passe alors entre les tables pour vérifier la bonne réalisation de la tâche. Le soudeur assure enfin la fermeture hermétique. Sans tablier ni coiffe de plastique, les ouvrières sont imprégnées d’huile. L'odeur, tenace, imprègne la peau, les cheveux, les vêtements. Les conditions de travail déplorables, l'entassement dans les mêmes quartiers, le mépris constituent autant d'éléments propices au surgissement des luttes sociales. (2)

Les sardines Béziers, affiche de 1920. [Benjamin Rabier, Public domain]

 

* Plus de sardines. Poisson versatile aux migrations déroutantes, la sardine boude parfois la baie de Douarnenez. Aux périodes de grande prospérité succèdent ainsi des temps de vache maigre. Or à partir de l'automne 1902 et jusqu'en 1905, la sardine se fait rare. Les habitants, totalement dépendants de sa capture,  sombrent alors dans la misère. Faute de poisson à mettre dans les boîtes, les conserveries bretonnes souffrent: les femmes, les hommes perdent leur travail. La communauté, littéralement affamée, ne subsiste que grâce aux distributions alimentaires. La situation catastrophique du littoral sud breton attire alors l'attention de la presse et de la classe politique nationale. La crise se double bientôt d'un affrontement politico-religieux. Pour l'évêque de Quimper, Mgr Dubillard, la disparition des sardines s'apparente à un châtiment divin. 

Le mode de rémunération des sardinières, particulièrement désavantageux, aggrave encore la situation. Les femmes sont en effet payées au mille de sardines travaillées. La raréfaction du poisson entraîne donc la baisse de leurs misérables revenus. Un premier conflit social éclate en 1905 dans ce contexte de très grave crise économique. La grève se déclenche. Les marins-pêcheurs, privés de débouchés, s'y associent. La ville est close, les boutiques fermées.

"Commises" attendant les bateaux. (domaine public)

 Dès lors, un vaste mouvement social ébranle le port breton. Les femmes et filles d'usine en sont à la tête. A une époque où elles ne disposent pas du droit de vote, l'événement n'est pas anodin. Les sardinières revendiquent le paiement à l'heure. Un accord semble trouvé en février 1905, mais les usiniers ne le respectent pas. A l'été, la colère grandit. Elle sont bientôt deux mille à se réunir en syndicat, à manifester derrière le drapeau rouge. "Nous ne demandons pas à habiter des hôtels somptueux comme nos patrons, à avoir de belles robes comme leurs femmes, nous ne demandons pas à passer notre temps à la chasse ou en voyage à Paris ou ailleurs; nous demandons du pain, et encore, comme quantité, le strict nécessaire... Nous affirmons que si les usiniers veulent maintenir le travail au mille, c'est que ce mode de travail leur permet de nous voler de 30 à 40% de notre travail", peut on lire dans Le Matin du 20 juillet 1905. Persuadés d'avoir gain de cause, quatre usiniers prennent l'initiative d'un référendum sur l'épineuse question du mode de rémunération. Dans le contexte explosif de l'adoption de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, les prêtres refusent l'absolution aux femmes soupçonnées de vouloir le travail à l'heure. Convaincue que cette revendication est juste, et n'entre pas en contradiction avec sa foi, l'une d'entre elles s'insurge: "(...) Je crois en Dieu, personne ne m'empêchera de pratiquer. Néanmoins, je suis venue à votre syndicat «rouge» parce que les patrons, qui se disent religieux, ne le sont pas; ce qui le prouve, c'est qu'ils nous ont volées. Je suis venue au syndicat parce que je crois que le travail à l'heure est le seul moyen de ne pas être volées. Faites comme moi, syndiquez-vous pour soutenir vos intérêts mais sans renoncer à vos croyances." La tension atteint son comble. Quarante gendarmes à cheval, une compagnie du 118è RI arrivent à Douarnenez. Le 17 juillet, le résultat du référendum tombe: une écrasante majorité de femmes se prononce en faveur du travail à l'heure (965 contre 21 pour le paiement au mille). Les sardinières triomphent. La victoire réside non seulement dans la satisfaction des revendications matérielles (le paiement à l'heure), mais surtout "dans une dignité conquise. "Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Être payé à l'heure, c'est avoir l'impression d'être mieux respecté. Que dire quand d'évidence le mille du patron comprenait 1200 sardines? Que dire? Rien, courber l'échine et travailler encore. Une heure, c'est soixante minutes. Et ça, personne ne peut rien y changer", conclut J.-M. Le Boulanger. (source F) Ce conflit social victorieux pose le premier jalon d'une société militante. 

Alexandre Charles Masson: "Le séchage des sardines sur civière à Douarnenez" [DP]

 

Au début du XX° siècle, l'identité ouvrière émergente se forge dans la confrontation avec les patrons, avec la troupe. Le rapport de force instauré contribue à la forte syndicalisation de la main d’œuvre. La situation sociale favorise l'élection de candidats socialistes, puis communistes à la mairie. En 1921, Sébastien Velly devient le premier maire communiste élu en France. Dès lors, Douarnenez se forge une réputation de "ville rouge". En octobre 1924, Daniel Le Flanchec accède à la mairie. Très apprécié des ouvrières de la conserve, l'homme est une très forte personnalité. Communiste libertaire, gouailleur, le premier magistrat possède une voix de stentor dont il se sert pour haranguer ses administrés ou entonner des chants de lutte. Borgne, il arbore deux tatouages dont le message est on ne peut plus direct: "entre quatre murs, j'emmerde la sûreté" sur la main gauche et "mort aux vaches" sur la main droite. (3)

* 1924. La situation dans les usines de conserves reste très tendue, mais désormais les sardinières peuvent compter sur l'appui du nouveau maire. Début novembre, un jeune permanent régional de la CGTU, Charles Tillon, se rend à Douarnenez pour y inciter les travailleurs à se syndiquer. Les conditions de travail restent déplorables. En pleine saison, les femmes d'usine font jusqu'à 72 heures de de labeur en 5 jours pour un salaire dérisoire. Le travail du poisson reste le maître du temps. Lorsque la sardine est débarquée, il faut accourir toute affaire cessante, travailler jusqu'à minuit et se lever aux aurores. Les heures de nuit ne sont pas mieux payées que celles de jour. Dans ces conditions, en novembre, les ouvrières se mettent en grève afin d'obtenir une augmentation salariale. Les femmes d'usine réclament 1F de l'heure au lieu de 0,80F. Les refus patronaux de recevoir les délégations ouvrières attisent le mécontentement. Le mouvement se généralise au point que l'ensemble des fritures sont en grève à la fin du mois. Un comité de grève comprenant 11 grévistes et 4 représentants syndicaux est élu (6 femmes sur 15 membres). Sur les quais et les môles du Rosmeur, les cortège entonnent des chants révolutionnaires et reprennent à pleine voix les mêmes slogans: "Pem real a vo", vingt-cinq sous nous aurons...

Un long bras de fer s'installe. Intransigeants, les patrons ignorent la réunion de conciliation convoquée par le juge de paix. Pour les responsables syndicaux, il n'y a d'autre issue que de tenir, tenir, encore tenir. De leur côté, les marins organisent des tours de rôle pour aller en mer et rapporter le sprat pour la soupe populaire prise dans la cantine scolaire mise à disposition par la municipalité. Tous les jours, les manifestants battent le pavé, chantent. Chaque soir, les halles accueillent les orateurs qui s'emploient à maintenir le moral des troupes. Le 4 décembre, Le Flanchec est suspendu pour un mois par le préfet pour entrave à la liberté du travail. Qu'importe, le tribun ne quitte plus la rue. La suspension du maire braque  les regards vers le petit port finistérien. L'Humanité dépêche un de ses journalistes pour couvrir le conflit social. Pour le quotidien communiste, la grève revêt désormais un enjeu national: "toute la population ouvrière, paysanne, commerçante, forme un bloc contre les usiniers rapaces et la bourgeoisie de la ville et de la campagne." Les responsables de la CGTU (Charles Tillon, Marie Le Bosc, Racamond, Lucie Colliard), les cadres du jeune PCF (le député de Paris Henriet, Marcel Cachin) se rendent à Douarnenez pour apporter leur soutien.


Douarnenez: un port sardinier au début du XX° siècle. [carte: blot]
 

Des souscriptions en faveur des grévistes  s'organisent par l'intermédiaire des collectivités et des réseaux militants de toutes sortes (le PCF, mais aussi la SFIO et ses journaux: Le Quotidien, Le Cri du Peuple).  Le 9 décembre, le syndicat patronal refuse l'arbitrage du préfet. Le 12, Justin Godard, ministre du Travail du Cartel des Gauches, décide de convoquer les représentants syndicaux et les dirigeants patronaux. Dans la délégation qui se rend à Paris se trouvent trois "femmes de la saumure". Mais les patrons ne cèdent rien. La colère gronde. Pour la CGTU, Douarnenez est devenue une grève symbole, un événement national. Mme Quéro, propriétaire d'une petite friture accepte le principe d'une augmentation salariale. L'usine rouvre le 23 décembre. Les grévistes exultent: le front patronal vient de se lézarder. Plus les jours passent et plus grandit la popularité du mouvement social. Le 31 décembre, les députés républicains démocrates du Finistère, pourtant peu suspects de sympathie pour les grévistes,  s'expriment dans L'Ouest-Eclair: « Nous tenons à dire très nettement que les salaires étaient insuffisants. Dès lors, quand les patrons s’obstinent à refuser des augmentations la grève est légitime », d’autant qu’ils n’ont pas tenté « le moindre effort en vue de rechercher un arbitrage impartial. Il faut adopter de justes salaires qui correspondent aux nécessités de la vie chère.»

Les tensions restent vives. Quelques jours plus tôt, une quinzaine de membres de l'Aurore syndicaliste, un syndicat jaune, sont arrivés de Paris. Distribuant tracts et journaux, ils cherchent à briser la grève. Le 1er janvier, ils font feu sur Le Flanchec qui s'écroule. Conduit en catastrophe à Quimper, il survivra à ses blessures. A la nouvelle de la tentative de meurtre, la colère explose. L'Hôtel de France, QG des agresseurs, subit un saccage en règle. Conscients que la situation peut totalement leur échapper et se retourner contre les grévistes, les dirigeants syndicaux organisent un meeting sous les halles pour éviter un bain de sang. L'événement galvanise les troupes communistes et sème la zizanie parmi les usiniers. Le 3 janvier 1925, L'Humanité titre: "A Douarnenez, première flaque de sang fasciste." L'enquête révèle que deux conserveurs (Jacq et Béziers) ont financé les nervis. Face à l'injustifiable, l'intransigeance patronale n'est plus de mise. Le syndicat des usiniers écarte les Les plus durs de ses membres. Après 46 jours de grèves, les sardinières obtiennent enfin gain de cause.  Le contrat signé entérine l'augmentation des salaires horaires (1 franc pour les femmes dans les conserveries), l'application de la journée de huit heures (dont la loi remontait à 1919!), la majoration des heures supplémentaires et des heures de nuit.

 Les élections municipales de mai 1925 se déroulent dans ce contexte d'agitation et de grande conflictualité sociale. Sur la liste du bloc paysan et ouvrier du parti communiste menée par Le Flanchec, on trouve une sardinière: Joséphine Pencalet. (4) A une époque où les femmes ne sont ni électrices ni éligibles, cela peut surprendre. Le PCF, qui répond ainsi à une directive émanant du secrétariat féminin de Moscou, utilise une brèche du code électoral de 1884 qui prévoit que la vérification de l'éligibilité des élus n'intervient qu'à l'issue du scrutin. Le 3 mai 1925, Daniel Le Flanchec l'emporte dès le premier tour. Joséphine Pencalet ("tête dure" en breton) est, quant à elle, élue conseillère municipale. (5) "Conscient de l'invalidation in fine de l'élection de femmes, le Parti communiste entend néanmoins (...) dénoncer par tous les moyens l'exclusion des femmes de la citoyenneté politique." (source E) Comme attendu, le vote est bientôt invalidé par les autorités. L'élection de Joséphine Pencalet tombe dans l'oubli pendant plusieurs décennies.
Joséphine Pencalet en 1916, CC0.

 * Le chant des sardinières. Tout au long du conflit, le chant tient une grande place. Cela n'est guère surprenant car, à l'usine, les Penn Sardin chantent tout le temps, pour se donner de l'entrain et supporter les journées interminables d'un travail pénible et harassant. Entonnées à l'unisson, les chansons de prières, d'amour ou grivoises, contribuent à la cohésion du groupe, fixent une cadence de travail. «Le chant reste l’oxygène des ouvrières. On chante le matin pour se donner du courage. On chante l’après-midi vers les trois heures parce que les femmes avaient un coup de pompe. On chante le soir pour résister au sommeil.» [Martin Anne-Denes, Les ouvrières de la mer, Histoire des sardinières du littoral breton, l’Harmattan, 1994]

Lors des grandes manifestations de 1924, la musique et les chants sont partout. Les sardinières en grève s'arrêtent devant leurs usines et entonnent des chants révolutionnaires: "l'Internationale", "le drapeau rouge" dont les couplets furent écrits par Paul Brousse en 1877, mais aussi et surtout "Saluez riches heureux". Cette chanson anarcho-syndicaliste du début du XX° siècle dépeint les rudes conditions d'existence des travailleurs, sans cesse confrontés au besoin; une description qui correspond en tout point à celle de Douarnenez au mitan des années 1920. Deux mondes étanches se font alors face, s'ignorent, sans jamais se mélanger. Le port finistérien est une République de pêcheurs  et une république de Femmes. Les conserveurs "de droit divin" habitent de splendides hôtels particuliers dans le quartier du Port Rhu, quand leurs ouvriers s'entassent dans les masures misérables du Rosmeur. Les femmes d'usine portent la coiffe et parlent breton (6) quand les dames arborent chapeaux et s'expriment en français. Pour les crève-la-faim, le luxe ostentatoire affirmé par la "noblesse de l'huile" de l’autre côté de la ville confine à la provocation. Insultées dans leur dignité, les Penn Sardin ne pouvaient qu'adopter Saluez riches heureux. "Les travailleurs ne sont que des esclaves / Sous les courroux des maîtres du trésor / (...) Saluez riches heureux, ces pauvres en haillons, / Saluez ce sont eux qui gagnent vos millions."


 

Tout au long du conflit social, les sardinières adaptent le répertoire traditionnel aux nécessités de la lutte. Les ouvrières piochent dans le répertoire des chants révolutionnaires bien sûr, mais également aux sources du chant d'église. En effet, l'influence grandissante du communisme ne remet pas en cause la foi des Penn Sardin qui chantent "le drapeau rouge", se syndiquent, tout en continuant à se rendre à la messe et aux processions.  Cette double culture donne lieu à des épisodes savoureux. Ainsi, en pleine grève, on chante sur l'air des cantiques: "C'est Le Flanchec / C'est notre maire / C'est La Flanchec / C'est notre roi". 

Aujourd'hui, la mémoire des luttes sardinières reste vive, de nombreux travaux historiques (Jean Michel Le Boulanger ou Alain Le Doaré notamment), documentaires, chansons sont consacrés aux Penn Sardin. En 2005, Claude Michel écrit Penn Sardin en hommage aux sardinières en lutte. "Ecoutez l'bruit leurs sabots, / Voilà les ouvrières d'usine / Ecoutez l'bruit leurs sabots, / Voilà qu'arrivent les Penn Sardin." 

Conclusion: Pour compenser le déclin de l'activité sardinière, le port de Douarnenez n'a cessé de s'adapter au fil des décennies. (7) "Signe du déclin du secteur halieutique, Douarnenez se tourne vers l'économie touristique et patrimonialise son activité de pêche: un port-musée s'ouvre en 1995 et la ville organise dès 1986 des fêtes maritimes où sont accueillis de vieux gréements. Les bassins de plaisance sont complets quand le port de pêche semble désert. La transformation du port de Douarnenez est à replacer dans un contexte plus global où les villes littorales ne sont plus seulement des ports de pêche mais des villes avec des ports de pêche. Le développement de la villégiature et du tourisme fait que le littoral se tourne vers une économie résidentielle qui marginalise peu à peu l'activité de pêche. Le nombre de pêcheurs à Douarnenez a considérablement diminué", constate Anaig Oiry. (source A) Ne subsistent plus aujourd'hui dans la ville que deux conserveries: Chancerelle et Paulet dont l'activité  se maintient en travaillant des sardines venues de l'Adriatique, du Maroc...

Ji-Elle, CC BY-SA 3.0
 

 Notes:

1.  Les femmes travaillent toute l'année. Elles s'occupent du linge, de la tannée et du ramendage des filets. Dans la ville, elles sont omniprésentes, à la différence des hommes, très souvent en mer. 

2. Un premier conflit social éclate en 1902, lorsqu'un conserveur (Masson) installe des sertisseuses qui ferment mécaniquement les boîtes. Les soudeurs voient rouge. Le 14 juillet, des ouvriers pénètrent dans l'usine Masson et se livrent au saccage des machines. Arrêtés, ils écopent de peines de prison. "Les sertisseuses travaillent 300 à 400 boîtes à l'heure, quand un bon ouvrier en ferme 60 à 70... (...) Le prix d'un soudage à la main est également largement supérieur." La concurrence est pour le moins défavorable. Avec la raréfaction de la sardine, les usiniers cherchent à réduire les coûts de fabrication et les machines, un temps remisées, refont leur apparition. Au cours de l'année 1909, les soudeurs, menacés dans leur existence même, se lancent dans des grèves, auxquelles les usiniers répondent par des lockouts. Charles Chancerelle n'en démord pas: "la machine permet de maintenir plus facilement l'autorité patronale dans l'usine: les ouvriers n'obéissent plus, ils menacent de grève à chaque instant, l'autorité est totalement ébranlée. La machine est un remède à cette solution." Avec la nouvelle installation de sertisseuses, la tension atteint son comble. L'émeute couve. Le port est militairement occupé (on compte alors un militaire pour dix Douarnenistes!). Dans les manifestations ouvrières, une nouvelle version de la Carmagnole se fait entendre: "Ça ira, ça ira, ça ira, toutes les machines on les brisera." Les marins entrent bientôt dans la lutte car la sardine est revenue en nombre, entraînant l'effondrement des  prix. "C'est la grève générale dans la ville, où les sept cents militaires présents sont rejoints par trois cents dragons de Nantes et quatre cents fantassins." (source F) Finalement, un contrat est signé entre marins-pêcheurs et usiniers, mais sur la mécanisation, rien... Le machinisme s'impose, signant l'extinction des soudeurs douarnenistes, une "aristocratie ouvrière" revendicative et syndiquée, unie autour d'un savoir partagé. Dans ce contexte explosif, Fanch Stéphan, le candidat socialiste, qui n'a pas ménagé son soutien aux pêcheurs, triomphe aux élections municipales de 1909.

Destruction des sertisseuses. L'Illustration (1903). [DP]
 

3. Il restera maire jusqu'en 1940. Rallié à Jacques Doriot au cours des années 1930, il refuse néanmoins de hisser le drapeau tricolore sur sa mairie à l'arrivée des forces d'occupation en 1940. Il est bientôt déporté à Buchenwald, où il meurt en 1944. 

4. Né en 1886 dans une famille nombreuse de marins pêcheurs, la jeune femme quitte la Bretagne pour Paris où elle devient domestique. En 1908, elle épouse un cheminot en dépit de l'opposition de ses parents. Devenue veuve, mère de deux enfants, elle est embauchée comme ouvrière dans une conserverie de Douarnenez. Elle participe avec ses collègue à la grève de 1924-1925, sans en être pour autant une meneuse. 

5."Moins d'une dizaine de femmes sont également élues dans d'autres communes, essentiellement à Paris et dans la «banlieue rouge» naissante."

6. La plupart des ouvrières maîtrisent également le français et ont pour habitude de mêler les deux langues dans les chants entonnés à l'usine.

7. La raréfaction de la sardine incite de nombreux pêcheurs à quitter la baie pour tenter leur chance dans d'autres ports du littoral. Les Douarnenistes diversifient également leurs pêches. Ils ne traquent plus seulement la sardine, mais s'adonnent à la pêche du thon, du maquereau, des langoustes sur les côtes africaines, des pêches hauturières, saisonnières et plus seulement côtières. Le port de Douarnenez n'en connaît pas moins un net déclin dans la seconde moitié du XX° siècle, renforcé par la position excentrée de la ville, mal desservie par les réseaux de transports rapides. Aujourd'hui, le port ne compte plus qu'une vingtaine de bateaux de pêche. Il continue toutefois d'accueillir des bateaux finistériens ou espagnols qui l'utilisent comme un port d'exploitation.  

 

Sources:

A. Annaig Oiry: "Les littoraux", in La Documentation photographique", 2020.

B. "La grève des sardinières de Douarnenez en chansons" [La chronique d'Aliette de Laleu sur France musique]

C. "Douarnenez, la République des pêcheurs" [La Marche de l'Histoire sur France Inter avec Alain Le Doaré]

D. "A Douarnenez, des femmes et des sardines" [Invitation au voyage sur Arte]

E. Bugnon Fanny, « De l'usine au Conseil d'État. L'élection de Joséphine Pencalet à Douarnenez (1925) », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2015/1 (N° 125), p. 32-44.

F. Jean-Michel Le Boulanger: “Douarnenez de 1800 à nos jours”, Presse Universitaire de Rennes, 2000.

G. «Elles ont eu le courage de dire "non": les sardinières de Douarnenez (1924).» [Une Histoire populaire de Matthieu Lépine]

H. "Le chemin de la sardine ou l'histoire de la sardine en 17 panneaux." [site de la ville de Douarnenez]

I. Michelle Zancarini-Fournel: "Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours", Zones, Éditions La Découverte, 2016. 

J. "Le 3 mai 1925, l'élection de Joséphine Pencalet à Douarnenez" par Fanny Bugnon. [Les grandes dates de l'histoire de la Bretagne]

Riches heureux

                                                        Chaque matin, au lever de l’aurore,

Voyez passer ces pauvres ouvriers,

La face blême et fatigués encore,

Où s’en vont-ils ? se rendre aux ateliers,

Petits et grands les garçons et les filles,

Malgré le vent, la neige et le grand froid,

Jusqu’aux vieillards et les mères de famille,

Pour le travail ils ont quitté leur toit

refrain:

Saluez riches heureux, ces pauvres en haillons,

Saluez ce sont eux qui gagnent vos millions.

Ces ouvriers en quittant leur demeure

Sont-ils certains de revenir le soir ?

Car il n’est pas de jour ni même d’heure

Que l’on en voit victime du devoir,

Car le travail est un champ de bataille

Où l’ouvrier est toujours le vaincu

S’il est blessé qu’importe qu’il s’en aille,

A l’hôpital puisqu’il n’a pas d’écu.

 Refrain

Combien voit-on d’ouvriers, d’ouvrières

Blessés soudain par un terrible engin,

Que reste-t-il pour eux, c’est la misère,

En récompense d’aller tendre la main,

Et sans pitié, l’on repousse ces braves

Après avoir rempli les coffres d’or,

Les travailleurs ne sont que des esclaves

Sous les courroux des maîtres du trésor.

 Refrain

Que lui faut il à l’ouvrier qui travaille,

Etre payé le prix de sa sueur,

Vivre un peu mieux Que couché sur la paille,

un bon repos après son dur labeur

Avoir du pain au repas sur la table,

Pouvoir donner ce qu’il faut aux enfants, 

Pour son repos, un peu de confortable 

Afin qu’il puisse travailler plus longtemps

Refrain (2X)

[La chanson se termine par le slogan de la grève de 1924:]

 "Pemp vel a vo" ! "nous voulons nos 5 sous"