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mercredi 26 août 2026

Ceux qui partent et ceux qui partent pas. Un été au tiek.

Le temps des vacances se caractérise par son ambiance particulière, qui rompt avec la routine du reste de l'année. L'été, certains prennent la route pour la plage, la montagne ou un de ces "pays imbéciles où jamais il ne pleut". D'autres aimeraient bien mettre les voiles, mais faute de moyens, ils ne partent pas. C'est notamment le cas de ceux qui restent à la cité tout l'été. De nombreux artistes rap ont consacré des morceaux à ce temps suspendu, aux subterfuges trouvés par ceux qui ne partent pas, pour bouleverser leur quotidien, s'affranchir des tours et changer de décor sans bouger.

***

Les quartiers de grands ensembles sont sortis de terre au cours des décennies 1950-1960, à l'initiative de l’État aménageur. En comparaison des logements vétustes d'avant-guerre, les nouveaux logements collectifs améliorèrent les conditions de confort pour les familles françaises qui ont la chance de dégotter un appartement. Néanmoins, pour beaucoup de foyers, partir en vacances constitue un luxe qu'ils ne peuvent se permettre. En 1960, Jean Ferrat en fait le constat dans "Ma môme" "On va pas à Saint-Paul de Vence / On pass'tout's nos vacances à Saint-Ouen / Comme famille, on n'a qu'une marraine / Quelque part en Lorraine / Et c'est loin". 

La piètre qualité de construction, le délabrement rapide de quartiers mal raccordés au centre-ville font rapidement de ces zones des repoussoirs. Ceux qui peuvent acquérir ou louer ailleurs le font. Ainsi, ces quartiers, initialement attribués en priorité aux familles françaises, voient ces populations s'installer dans les zones pavillonnaires des couronnes périurbaines. Des familles plus précaires, souvent d'origine immigrées, s'installent dans les logements vacants. On assiste alors à un  recul de la mixité sociale. 

Pour les habitants de ces territoires, il existait néanmoins alors quelques solutions pour voir du pays. Au cours des années 1960 et au début de la décennie suivante, la France connaît en effet une croissance économique forte, portée par une industrie encore puissante et variée. Jamais les ouvriers n'ont été aussi nombreux. Beaucoup d'entre eux habitent dans les logements collectifs des banlieues populaires. C'est le cas du Val Fourré, à Mantes la Jolie, dont de nombreux résidents travaillent dans les usines automobiles alentours (Renault à Flins, Peugeot à Poissy). Or, les comités d'entreprises organisaient alors des sorties, voire des séjours. 

Certains se rendent aussi au centre social pour y participer à des activités récréatives. Les municipalités de gauche, en particulier communistes, ont eu à cœur de développer une éducation populaire, en s'appuyant aussi sur des centres de loisirs ou sociaux qui permettaient aux jeunes de s'occuper, de jouer aux jeux de société. Elles organisaient aussi des colonies de vacances à destination de tous les enfants; des colonies qui représentaient souvent le premier apprentissage de la vie hors de la cité. Dans "Quand je serai grand", Fabe se souvient : "la réalité / C'est qu'on a tous à peu près vécu la même,  fait les mêmes colonies / Les mêmes jeux de rôles avec les mêmes thèmes... / J'm'arrête ici dédicace aux petits en bas d'chez moi, en bas d'chez toi / A ceux qui partent et ceux qui ne partent pas "

La crise économique, l'imposition de politique austéritaire et le triomphe du néolibéralisme, modifient le rapport aux vacances,  avec une vision de plus en plus individualiste de ce temps particulier. Les mairies, qui disposaient de campings ou de villas dans des zones de villégiatures appréciés - ce qui permettaient de proposer un tarif attractif à leurs administrés - doivent s'en séparer pour équilibrer leurs budgets. Désormais, la prise en charge des vacances collectives par la puissance publique se fait rare. Il n'y a plus guère que le tissu associatif qui permet aux plus précaires de partir. 

Pour ceux qui passent l'été au tiek, le système D s'impose. Il faut trouver des idées pour s'occuper, inventer des jeux, découvrir le bonheur des petites choses, faute de bif. Les quelques transports collectifs (bus, trains) ou individuels deviennent des moyens d'évasion. Encore enfant, Abd Al Malik optait pour le vélo, ce qui peut s'avérer dangereux. «C'était pendant les vacances d'été dans la cité (...) / Alors on s'est tous mis en mouvement et on est parti en gueulant / Quelque part entre "la horde sauvage" et "la guerre des boutons" / (...) Ca faisait vraiment classe en ce temps là de faire du vélo / On était plus de cinquante sur la route, t'imagine / Têtes d'enfants déjà cassées et gueules citadines / Je sais plus trop d'où est venue la queue-de-poisson / Un coup de poisse en plein milieu du peloton / Je ne sais ni pourquoi, ni comment mais je suis le seul à être tombé et à avoir roulé, roulé, roulé». ["Dynamo"]

Les jeunes se retrouvent sur les dalles (au Val Fourré, au Val d'Argent) entre potes. Les uns et les autres s'y côtoient, s'y défient, s'y ennuient, s'y séduisent. Plus qu'à d'autres moments de l'année, ces agoras deviennent ainsi des lieux de représentation et de rencontre. Passi en témoigne dans "Il fait chaud". "C'est l'été, c'est bon la température va monter / Voilà les beautés, les décolletés / Les nouvelles modes sexy (hum!)-serrées / Les faits-divers, les Boom-Boom de quartier / Zoom, gros plan de la tête aux pieds / Les petits, les grands veulent peser / Les bruits de bécane se précèdent / Les marques, les sapes se succèdent / Y'a des coupes nettes sur les mecs, en quête / D'un biz ou d'une bonne fête / Aux pieds j'ai mes blanches baskets / En main une fraîche canette"

Des animateurs proposent des activités sportives ou ludiques. Les grands organisent des tournois de foot en fin de journée pour s'occuper. Il y a une ambiance différente en été. Tout le monde est dehors, plus détendu, tout est plus lent et semble tourner au ralenti. Les parents relâchent un peu la surveillance et assouplissent les horaires. Il devient possible de sortir après le dîner. Les vacances constituent donc un moment suspendu. Les potes se retrouvent en soirée, squattent les bancs, à la fraîche, prélude aux discussions qui vous conduisent au bout de la nuit, histoire de refaire le monde. Les soirées barbecue entre amis s'éternisent. Seth Gueko en témoigne dans "Barbeuk (enfin l'été)". "On va rentrer parfumés à la fumée du barbeuk qu'on a crillave l'aprem (...) / Rendez-vous la semaine chaine-pro / Manger les restes des merguez et des chettes-bro / On jouera au ker-po, ambiance bataille d'eau / Le tier-quar t'ouvre les portes de son restau'"

Tease et bedo sont au programme des "chaudes nuits d'été" d'Aelpéacha. Profitant de la chaleur en "Juin-Juillet-Août", le même se fait un peu de caillasse en revendant des canettes à la sauvette. (1) Gorah mise sur la bicrave pour pouvoir financer ses vacances. Mauvaise idée, loin de changer d'air, il se retrouve au placard. ["24 août"]

Faute de mer, de rivière où faire trempette - tout le monde ne peut pas habiter le long du canal saint Martin - il faut recourir à la débrouille. Quoi de mieux qu'un petit plouf dans une piscine gonflable installée en bas des tours? Ce n'est pas le Marseillais Dika qui dira le contraire. "J'suis dans le Sud, j'suis à l'aise / Dans le Nord il gèle / Y'a la piscine en bas du bâtiment / C'est l'charbon qui l'a payé pas la mairie / T'es pas un voyou toi pourquoi tu mens? / Roue avant, mais t'inquiète c'est pas l'Amérique. / J'passe l'été au quartier / Petit barbeq, à la place ça sent la crapulerie." (2) ["Au quartier"]

Les plus vernis, comme Dika ou I am ("le repos , c'est la santé"), peuvent passer du bon temps sur les plages de la cité phocéenne ou fréquenter les calanques à l'instar du Massilia Sound System. "Quand arrive l'été, l'appel des Goudes est le plus fort". [Dimanche aux Goudes ) 

* un été de merde. 

Tout le monde n'a pas la chance d'habiter à Marseille. Pour beaucoup de ceux qui ne partent pas, la belle saison porte mal son nom. Dans les logements, souvent mal isolés, les fortes températures rendent les conditions d'existence très difficiles, transformant les lieux d'habitation en bouilloires thermiques. De nombreux morceaux de rap évoquent la chaleur particulièrement insupportable dans les appartements ou sur les dalles asphaltées. Exemple avec le classique « Un été à la cité » du Ministère Amer. "14 heures, le soleil brûle sa mère. / On pourrait fondre du cobalt, halte / Moi et mes sauces, on grille nos culs de nègres sur l'asphalte / Ceux en galère de femmes ou allergiques à Paname / Restent se faire de l'argent dans la dinam" / Messieurs, mesdames, attendre par ce temps c'est chiant / On se raconte des histoires d'avant, du bon vieux temps, / Comme si on avait 50 ans / Quelques flics s'arrêtent, font du cinéma pour montrer aux Français / Qu'ils peuvent entrer dans les cités / Mais quand il y a du dawa (Vous avez appelé la police? Ne quittez pas.)". 

Le pire ennemi des jeunes habitants de la cité à la belle saison reste l'ennui, qui transforme les minutes en heures, les heures en journée, l'été en "Un été de merde" pour Gorah. Un des rares moyens accessible d'échapper au train train est de tracer, loin du quartier à bord d'un bus ou d'un train justement.  Ce que raconte Java dans "Mona" "Ici le bruit de la mer / La promesse d'un ailleurs / C'était le RER / Le seul espoir de se trouver une Vénus / Était de se barrer dans le premier omnibus". En même temps, la galère rassemble. Les grands jouent avec les petits, les camarades d'infortune deviennent une vraie famille. On écoute la musique à fond avec, chaque été, sa bande originale. En 2000, La Clinique obtient un tube avec "Playa". Le rappeur, dans le coma, fantasme des vacances au soleil, celle qu'il n'a, jusque là, jamais pu se payer. Bref, il n'y a "Pas de vacances pour les vrais gars" (Gorah feat Sheryo). "RDV au QG avec zéro budget / Il y a juste quelques canettes et beaucoup trop de fumée / La bonne humeur est occultée, on cherche des manières de s'occuper / (...) C'est carrément la même merde du Blanc Mesnil à Saint-Ouen / Le ski nautique, la bronzette et tout le reste se passent sans toi / Quand tu es dans le 93, les vraies plages sont si loin qui si tu empruntes un vélib', tu en as pour au moins six mois. / Encore cette année, pas de vacances pour les vrais gars".

Vacances au bled :

Dans les milieux populaires, quand on n'a pas les moyens de partir en vacances, on envoie quand même les enfants chez des membres de la famille, ce qui, même sans que ce soit très loin de chez soi, permet de sortir de la routine, de se retrouver.  Parfois, on part en vacances dans la famille, pour un séjour passé dans le pays natal des parents par les descendants d’immigrés devenus adultes. Le maintien de séjours réguliers apparaît comme le signe d’un attachement particulier à la terre des ancêtres. Ainsi, de nombreuses familles maghrébines s'entassent dans les voitures chargées au ras du sol, destination l'Algérie, le Maroc, la Tunisie. Le 113 évoque ces retours au bled dans trois morceaux : l'Algérie de Rim'K dans « Tonton du bled », la Guadeloupe d'AP avec "Tonton des îles", le Mali de Mokobé dans "Tonton d'Afrique". Originaire de Clichy, Doc Gynéco évoque quant à lui la distance entre sa vie quotidienne dans son quartier du 18 ème (rue de la Chapelle) et sa vision un brin fantasmée de la Guadeloupe, dont sont originaires les parents. ["Né ici".]

Dans "Blessé dans mon ego", Ekoué raconte de façon totalement désenchantée le moment où le rappeur met les pieds au Togo, et découvre sa position de cul entre deux chaises : “un statut de paria ici, d’intrus en cance-va au bled”. Considéré comme un fils d’immigré en France, il n’est pas mieux accepté en Afrique, où il n’est pas forcément bien vu avec “ses sapes et ses manières de petit blanc”.

* "Pas de faux été"

C'est un fait, faute de caillasse, les classes populaires partent moins en vacances. Or, il est toujours un peu bizarre de rester au quartier quand les autres se barrent. Pour mesurer l'ampleur des inégalités sociales, il suffit de confronter la succession de reportages consacrés aux vacanciers dans les JT de la période estivale à son propre quotidien, aux parents qui triment... On le mesure encore en comparant les images du sable fin des plages  paradisiaques à celui crotté du parc de jeux en bas des tours. Tu le saisis enfin quand, à la rentrée, les uns et les autres racontent leurs vacances. La Rumeur en témoigne dans "Pas d'vacances" "Été comme hiver, les vacances sont là / Y a pas le choix, faut que j’ronge mon frein et rester à la casa / Je partirai peut-être plus tard si les moyens l’permettent / En attendant, j'écris afin d’libérer ma tête / En fait, j'en ai un peu marre des récits des autres / Des cartes postales aux photos truquées qui embellissent les côtes"

Si tout le monde se construit des souvenirs, Fabe insiste sur le fait que le monde se divise entre "ceux qui partent et ceux qui ne partent pas". Le rappeur du 18 ème arrondissement parisien évoque dans "Quand j'serai  grand" la période des vacances estivales, se remémorant l'errance et l'ennui des enfants dont les parents n'ont pas les moyens de partir. " Quand j'serai grand j'veux habiter à la mer, avec mon père et ma mère / Marcher dans le sable plus prendre le RER / Ces putains de tours j'veux plus les voir plus tard (pire que ça) / J'veux vivre autre part (mieux que ça), j'ai même une idée si tu veux savoir"

Ne pas partir est un facteur d'exclusion, nourrissant gêne et frustration, même si, les habitants des quartiers ne s'en laissent pas compter. Dans un "Eté au tieks", Dosseh rappe :  "J'suis bien avec mes oubliés d'la société, pas d'sous métiers, pas d'faux été". On ne peut cependant que souhaiter le retour d'un ministère du temps libre et d'une puissance publique qui ne néglige aucun des enfants du pays. 

Notes :

1.Le marchand de glace, dès qu'il passe avec sa petite musique, connaît également un grand succès. ["Le marchand de glace passe / Petits négrillons et bougnoules ne tiennent plus en place" dans "un été à la cité" du Ministère Amer]

2. Dans le quartier de la Gauthière, à Clermont-Ferrand, le mercure atteint les 40° C en ce mardi 23 juin 2026. Les ados de la cité se cotisent pour acheter une piscine autoportante, qu'ils installent en bas de leurs barres HLM. Prévenus par une voisine, les policiers  débarquent en nombre (15) pour la lacérer. Ils récidivent deux jours plus tard. (source : France 3 Auvergne Rhône-Alpes)

Sources:

- "Le guide des vacances du rap français" 

- "Quand le rap français part en français"

- "Kiffer son été en banlieue à travers le rap français", pop-up urbain, 3/8/2015

- "un été au quartier: a french rap summer mix", playlist signée 22H22

- Top 10 des meilleures punchlines sur l'été dans le rap français.

lundi 17 mai 2021

"Quand on s'promène au bord de l'eau". L'embellie des congés payés.

La belle équipe, réalisée par Julien Duvivier en juin-juillet 1936 sur un scénario de Charles Spaak, raconte l'histoire de cinq ouvriers au chômage gagnant 100 000 francs à la Loterie Nationale. Jean (Gabin), Charles (Vanel), Raymond (Aimos), Jacques (Charles Dorat) et Mario (Raphaël Médina) sont d'abord tentés par un partage des gains, qui permettrait à chacun de réaliser son rêve. Finalement, cédant aux arguments de Jean, tous s'unissent pour acheter un lopin sur les bords de la Marne et y édifier une guinguette. Seulement, le sort s'acharne sur la bande. Mario, le réfugié espagnol, est expulsé. Jacques doit s'enfuir au Canada pour refaire sa vie. Raymond meurt en tombant du toit le jour de l'inauguration de la guinguette. Au bout du compte, il ne reste plus que Jean et Charles, tous deux amoureux de la même femme...
Fait rare, le film a deux fins. Dans la version dramatique imaginée par Duvivier, la belle amitié de Jean et Charles se transforme en haine à cause de Gina (Viviane Romance), dépeinte comme une véritable garce. Jean finit par tuer Charles. Constatant l'anéantissement de son projet solidaire et fraternel, il murmure au policier venu l'arrêter: "c'était une belle idée, une belle idée". Cependant, de peur
que la fin dramatique du projet collectif de la belle équipe ne déplaise aux spectateurs, le producteur exige de Duvivier et Spaak tournent aussi une fin optimiste. Dans cette version, Gabin et Vanel s'expliquent, se réconcilient et chassent Gina. Le film se clôt alors sur l'inauguration radieuse de la guinguette. Histoire de trancher définitivement, la production soumet les deux dénouements possibles au public d'un cinéma de banlieue parisienne en septembre 1936. Le scénariste se souvient:"Il avait été convenu entre le producteur et Duvivier que le film serait soumis dans une salle populaire au verdict populaire, que les gens pourraient voter pour la fin qu'ils souhaitaient, et chacun s'engageait à respecter la décision. (...) A une majorité écrasante, (...) ils ont donné raison au producteur et à la fin rose." Trois-cent-cinq spectateurs sur trois cent-soixante-six choisissent la fin heureuse.


* Un film Front populaire?

On a fait de la Belle Équipe LE film du front populaire, celui qui caractériserait le mieux l'esprit de 36. (1) Or, si le synopsis met en scène des ouvriers, la noirceur de l’œuvre "résulte des contraintes de la fatalité romantique plus que d'une quelconque prémonition quant au devenir du Front populaire." (source A p 158) Le film ne se réfère d'ailleurs ni à la victoire de ce dernier ni aux luttes sociales. C'est par la loterie que les protagonistes espèrent accéder à l'indépendance économique, non à la suite de manifestations victorieuses. Certes, les membres de la bande aiment à travailler de leurs mains, mais tous aspirent aussi à devenir leurs propres patrons et à s'extraire ainsi du salariat. Avec la guinguette, ils s'émancipent et créent leur propre outil de travail. Cinéaste pessimiste, volontiers misanthrope et même misogyne, Julien Duvivier ne cherche pas à faire un film politique. Dans la version tragique que préférait le cinéaste, l'expérience communautaire de la belle équipe échouait à cause d'une femme, Gina, érigée en archétype de la "garce populaire". (2) D'ailleurs pour Jean, « Un bon copain ça vaut mieux que toutes les femmes du monde entier ».  

La Belle Équipe n'a pas été un grand succès à sa sortie. Certains lui reprochèrent l'exagération argotique, jugée caricaturale, quand d'autres, à gauche, soupçonnèrent l’œuvre d'être une critique du collectivisme. Pour La Flèche, quotidien socialiste, ce film n’est « qu’un bon fait divers par manque de portée révolutionnaire, accusant la fatalité, non le cadre social ».

* Le mythe Gabin. 

Le film réalise en revanche une très importante carrière postérieure, au point que sa réputation ne cessera de grandir au fil des ans. La réhabilitation du film tient sans doute à Gabin dont le mythe se forge avec La belle Équipe. L'acteur devient alors l'incarnation du prolo des faubourgs. Âgé d'une trentaine d'années, il n'est devenu une star qu'avec La Bandera, sortie sur les écrans l'année précédente. Ici, Gabin appuie autant que possible sur sa gouaille parisienne et arbore la casquette qui deviendra un de ses attributs fétiches. Son interprétation est émouvante, sensuelle, éblouissante, sa présence magnétique. Cheville ouvrière du projet, il se fait chef de travaux et présente à ses compagnons la guinguette de ses rêves: « Moi ch'sais c'qu'on va faire : on va faire une guinguette, un coin pour les amoureux, les sportifs et les pêcheurs à la ligne, le paradis de Mimi Pinson et l'Eldorado des chevaliers de la gaule ! L'été ont r'fùsera du monde, y'aura d'la musique, de la gaieté et d'l'amour ! Et ben pis l'hiver, on s'ra chez nous, peinards comme des rentiers ! On va construire une guinguette, et pis on va la construire nous même ! L'bâtiment ça nous connaît hein. Suivez l'guide vous allez voir. D'abord on fout tout ça par terre, et pis à la place on fait une grande baie avec une voûte, pasqu'une voûte ça fait toujours chic, bon. (...) Oh, r'gardez, r'gardez cette vue les gars, r'gardez-moi ça... Et là, là derrière, la cuisine. Et puis ici, le dancing ! Alors, y'a plus à y revenir, on la fait c'te guinguette ?"

Guinguette au bord de Marne, photographie extraite du film de Julien Duvivier, La belle équipe (1936) © Collection Kharbine-Tapabor

* "Alors, c'est entendu? De l'eau, un potager et puis une petite maison au milieu!"  

Si la Belle Equipe n'est pas à proprement parlé un film politique, comme le fut par exemple la Vie est à nous, il n'en incarne pas moins l'esprit de 36. En effet, il aborde les thèmes et les valeurs chers au Front populaire: la liberté, la fraternité, la valorisation du collectif, les loisirs populaires partagés. C'est le cas lorsque Jean dissipe les rêves individualistes de ses camarades et les convainc d'opter pour un projet commun. "J’croyais qu’on était des frères", lance-t-il à la cantonade. Puis il poursuit: "au fond on veut tous la même chose, la liberté, aucun de nous ne peut l'avoir seul." C'est donc ensemble qu'ils construisent la guinguette, dont le nom (Chez nous) et l'enseigne (deux mains entrelacées) témoignent de ce grand éland fraternel. Dans plusieurs séquences du film éclatent la fierté d'appartenir à la classe ouvrière. Comme un écho au quotidien des spectateurs, le réalisateur filme un dimanche à la campagne, au bord de la rivière. La chanson Quand on s'promène au bord de l'eau entre parfaitement en résonance avec les tous jeunes congés payés. Véritable leitmotiv du film, elle traduit à merveille cette quête d'un bonheur simple. Écrites par Julien Duvivier lui-même et Louis Poterat, les paroles sont mises en musique par Maurice Yvain et Jean Sautreil. Lorsque Gabin interprète le morceau, la joie s'empare de tous.

La chanson célèbre le dimanche à la campagne, qui introduit une rupture salvatrice dans le quotidien du travailleur. "Du lundi jusqu´au sam´di, / Pour gagner des radis, / Quand on a fait sans entrain / Son p´tit truc quotidien,/ (...)  Et trimballé sa vie d´chien, / Le dimanch´ viv´ment / On file à Nogent, / Alors brusquement / Tout paraît charmant!" Le temps d'une journée de repos, l'ouvrier jouit enfin d'un temps pour lui dans un cadre bucolique, bien différent de celui, vicié, de l'usine. "Paris au loin nous semble une prison." Le refrain célèbre les plaisirs simples de la vie, entre amis, en pleine nature. "Quand on s´promène au bord de l´eau, / Comm´ tout est beau... / Quel renouveau! (...) L´odeur des fleurs / Nous met tout à l´envers (...) / Chagrins et peines / De la semaine, / Tout est noyé dans le bleu, dans le vert... / Un seul dimanche au bord de l´eau, / Aux trémolos / Des p´tits oiseaux, / Suffit pour que tous les jours semblent beaux."
La guinguette, incarnation du loisir populaire, devient une destination idéalisée, le
lieu emblématique de la fraternité et de la liberté, l'endroit où l'on chante et l'on mange avec une charmante insouciance. La chanson est devenue une sorte de drapeau, non seulement de la Belle Équipe, mais aussi du Front populaire. Elle renvoie à la période d'un cinéma français triomphant. Gabin, qui vient du music-hall, interprète avec un grand naturel le morceau. "Et puis alors, attends, à cet' époque là, y avait pas de playback. Je l'ai enregistré directement dis donc. Je me la suis tapée au moins six, sept fois", racontera-t-il plus tard dans une interview (à 2'23).

* Les congés payés.

Pour s'offrir des moments de répits et s'évader, la plupart des ouvriers de la région parisienne se contentent dans un premier temps de voyages de proximité, dans un rayon de quarante à cinquante kilomètres autour de chez eux. Ainsi, au moins jusqu'à l'obtention des congés payés, les bords de Marne, de Seine ou de l'Oise figurent parmi les principales destinations des escapades dominicales. (3) Avant 1936, les vacances loin de chez soi concernent très peu de monde. Si aujourd'hui, la naissance des congés payés en France évoque immédiatement le Front populaire, rappelons que la loi les instaurant fut bricolée à la hâte, sous la pression des grèves, dans la période d'un mois comprise entre les élections législatives de mai et la constitution du gouvernement de Léon Blum en juin. Initialement, les congés payés ne figurent pas dans le programme électoral du Front populaire, mais cette vieille revendication ouvrière resurgit sur les piquets de grèves de la confection marseillaise ou dans certaines usines métallurgiques. La demande qui sourd du mouvement social trouve un écho très favorable chez Blum. Lecteur du droit à la paresse (1883) de Paul Lafargue et principal rédacteur du programme de la SFIO en 1919, il est déjà sensibilisé au thèmes des "vacances payées" et perçoit immédiatement la valeur symbolique de la mesure. Sous son égide, CGT et patronat se mettent d'accord. Très vite, un projet de loi est déposé à la Chambre des députés. Court et simple, il précise: "A droit à 14 jours de congés payés, tout salarié lié à un employeur par un contrat depuis au moins un an ." Votée la nuit suivante à l'unanimité, la loi est promulguée dix jours plus tard, le 9 juin 1936. 

Agence de presse Meurisse, Public domain.

L'idée de vacances connaît une application lente. Les premiers vacanciers se débrouillent avec les moyens du bord. Faute de campings, ils logent chez l'habitant. Beaucoup d'ouvriers partent en vélos, dont l'acquisition est rendue possible grâce aux augmentations de salaires obtenues par les accords de Matignon. Des déplacements d'une journée en autocars sont également organisés par les syndicats et permettent de petites échappées en voyages collectifs. La plupart des ouvriers ne peuvent pas se payer un billet de train, une chambre d'hôtel, une location... Il est donc difficile de partir loin. Léo Lagrange (en photo ci-contre), le sous-secrétaire d’État aux Sports, aux Loisirs et à l’Éducation physique du premier gouvernement Blum (4), a l'idée d'un billet de trains de "congés populaires" à prix réduits, qui mettrait les vacances à la portée du plus grand nombre. Pour ce faire, il réunit les membres des grands réseaux ferroviaires (la SNCF ne verra le jour qu'en 1938) qu'il parvient à convaincre. Néanmoins, à l'été 1936, seuls 620 000 salariés profitent des billets de "congés payés" à prix préférentiels. Le grand élan vers de nouveaux espaces (mer, montagne, campagne) n'intervient vraiment qu'au cours de l'été 1937 (1,7 millions de billets Lagrange). (5) A l'été 1936, on se rend surtout à la campagne. On campe. On pêche. On pique-nique au bord des rivières. On danse et on mange dans les guinguettes. Et, sans surprise, c'est ce tableau-là que se mettent soudain à dessiner les chansons populaires, comme autant d'instantanés des mœurs nouvelles. 

C°: Le congés payés sont un acquis. La France affichait du retard en ce domaine, en particulier sur les pays nordiques. Or, en 1936, d'un seul coup, elle rattrape son retard et devient même un pays leader. On accorde très libéralement à un très grand nombre de personnes une longue durée de congés payés. Lors du procès de Riom, en 1942, on reprochera à Blum d'avoir amolli la France. La paresse l'aurait alors emportée. «Je ne suis pas sorti souvent de mon cabinet ministériel pendant la durée de mon ministère, mais chaque fois que je suis sorti, que j'ai traversé la banlieue parisienne, et que j'ai vu les routes couvertes de ces théories de "tacots", de "motos", de tandems, avec des couples d'ouvriers vêtus de "pull-overs" assortis et qui montraient que l'idée de loisir réveillait même chez eux une espèce de coquetterie naturelle et simple, tout cela me donne le sentiment que, par l'organisation du travail et du loisir,  j'avais malgré tout apporté une espèce d'embellie, d'éclaircie dans des vies difficiles, obscures, qu'on ne les avait pas seulement arrachées au cabaret, qu'on ne leur avait pas seulement donné plus de facilité pour la vie de famille, mais qu'on leur avait ouvert la perspective d'avenir, qu'on avait créé chez eux un espoir.» Les congés payés constituent une échappée exceptionnelle, une "embellie" (Blum) entre la grave crise économique et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale à venir. Le film de Duvivier quant à lui, est resté comme une entreprise collective dans la mémoire, alors même que son dénouement dit plutôt le contraire. A l'image du Front populaire, le projet de guinguette la belle équipe a suscité de l'espoir, des moments de chaleur inoubliables, en dépit de l'échec final de l'entreprise.

Notes: 

1. Toujours en 1936, Jean Renoir tourne "le crime de monsieur Lange" à partir d'un scénario de Jacques Prévert. A la fin du film, ce sont les travailleurs organisés en coopérative qui gagnent.
2. Le film est emblématique du cinéma des années 1930, un cinéma réalisé, conçu et joué par des hommes, au sein duquel les femmes occupent des rôles subalternes et très négatifs.                                                                                                                                  3. En 1853, Napoléon III accorde des congés payés aux fonctionnaires. En 1900, ce sont les salariés du métro parisien qui obtiennent 10 jours de congés annuels. Dans la foulée, les employés des entreprises électriques et gazières, les employés de bureaux décrochent à leur tour quelques jours.   

 4. Lagrange est un membre de l'aile gauche socialiste. Au cours de sa jeunesse parisienne, il a fréquenté les milieux d'aspiration au plein air comme les éclaireurs de France. Devenu sous-secrétaire d’État, il s'emploie à développer un tourisme social, à rendre accessible aux ouvriers les loisirs sportifs et culturels, de plein air et artistiques. Il appuie le développement des auberges de jeunesse. A bien des égards, Lagrange est un précurseur et une figure très attachante.  

 5. L'occupation par les ouvriers de lieux jusque là réservés à une élite (la classe des loisirs) suscite l'effroi des possédants, consternés de devoir partager les eaux avec ces hordes de "salopards en casquettes". Ainsi, dans Bécassine en roulotte, la marquise de Grand'Air fait la moue devant l'invasion des plages par la populace. Les caricatures de Pol Ferjac dans la Canard enchaîné témoignent de cette stupeur. Sur une des plus célèbres, une bourgeoise installée dans une baignoire au beau milieu d'une plage fréquentée par des ouvriers lance à son interlocuteur. "Vous ne pensiez pas que j'allais me tremper dans la même eau que ces bolcheviks!"

Sources:

A. Danielle Tartakowsky, Michel Margairaz: «"L'avenir nous appartient." Une histoire du Front populaire.», Larousse, 2006.
B.Valérie Lehoux: "Le front populaire à tout bout de chants", Télérama, 30/07/2016.                

 C.  "La chanson française au temps du Front populaire" (Médiathèque de Roannais agglomération) 

 D. "Quand on s'promène au bord de l'eau" ("1936, Congés enchantés" sur France Musique) 

E. Lieux de mémoire - 1936 ou l'embellie des congés payés" [Les Nuits de France Culture]

F. Jean Vigreux: Histoire du Front populaire. L'échappée belle", Tallandier, 2016.  

G. L'indispensable Maitron pour mieux connaître Paul Lafargue, Léon Blum, Léo Lagrange, Ferjac...

H. Bertrand Tavernier: "Voyages à travers le cinéma français" - Saison 1. Épisode 3. Les chansons - Julien Duvivier. 

Liens: 

- Pour mesurer l'ampleur de la vogue des guinguettes et leur rôle dans la culture populaire de l'époque, 25 chansons consacrées au phénomène.

 Quand on s'promène au bord de l'eau.

Du lundi jusqu´au sam´di,
Pour gagner des radis,
Quand on a fait sans entrain
Son p´tit truc quotidien,
Subi le propriétaire,
L´percepteur, la boulangère,
Et trimballé sa vie d´chien,
Le dimanch´ viv´ment
On file à Nogent,
Alors brusquement
Tout paraît charmant!...

{Refrain:}
Quand on s´promène au bord de l´eau,
Comm´ tout est beau...
Quel renouveau...
Paris au loin nous semble une prison,
On a le cœur plein de chansons.
L´odeur des fleurs
Nous met tout à l´envers
Et le bonheur
Nous saoule pour pas cher.
Chagrins et peines
De la semaine,
Tout est noyé dans le bleu, dans le vert...
Un seul dimanche au bord de l´eau,
Aux trémolos
Des p´tits oiseaux,
Suffit pour que tous les jours semblent beaux
Quand on s´promène au bord de l´eau.

J´connais des gens cafardeux
Qui tout l´temps s´font des ch´veux
Et rêv´nt de filer ailleurs
Dans un monde meilleur.
Ils dépens´nt des tas d´oseille
Pour découvrir des merveilles.
Ben moi, ça m´fait mal au cœur...
Car y a pas besoin
Pour trouver un coin
Où l´on se trouv´ bien,
De chercher si loin...

{Refrain}

samedi 1 septembre 2018

354. "Y a du soleil et des nanas (Darla dirladada)". Le Club Méditerranée et l'explosion du tourisme de masse.

Avec l'instauration des congés payés par le Front populaire en juin 1936, de nombreux Français font leurs premiers pas  sur la route des vacances. Grâce aux billets de trains à prix spéciaux, certains quittent leur région pour profiter des joies du bord de mer le temps d'un week-end. Faute de moyens pour partir, beaucoup font l'apprentissage des loisirs et des vacances près de chez eux, profitant d'un pique nique au bord de la rivière, d'une balade à vélo, ou encore de danses à la guinguette. Dans ce contexte, le ministre des loisirs Léo Lagrange fonde la première auberge de jeunesse à Paris, en 1937.
Les loisirs sont alors souvent encadrés par des structures religieuses ou politiques telles les patronages sportifs catholiques ou les colonies de vacances communistes. Les auberges de jeunesse, inscrites dans un mouvement laïc et anticonformiste, développent au contraire une vision hédoniste des loisirs promouvant l'indépendance des jeunes à l'égard des adultes, loin de tout embrigadement idéologique.
"Plusieurs aspects des clubs de vacances des années 1950 sont déjà présents au sein des Auberges. Les tenues vestimentaires ajistes s'opposent aux attributs de la bourgeoisie conservatrice (costume, chapeau, etc.). S'y affirme une volonté de dépasser les clivages sociaux, nationaux et sexuels (la mixité est de mise), de développer un esprit communautaire de camaraderie (le tutoiement est spontané dans les Auberges), l'amour de la nature et du voyage (marche à pied, cyclotourisme, auto-stop), le pacifisme. Le chant, la veillée et les jeux constituent les prémices de l'animation développée dans les clubs de vacances." (source C: Bertrand Réau p69)
Ce modèle d'épicurisme inspire également les "Ours blanc", un club de natation pour Russes blancs immigrés en France. En 1935, Dimitri Philippov, un de ses membres du club,  décide d'installer à Calvi un campement rudimentaire pour jeunes adultes en quête de plaisirs, dans un esprit de camaraderie s'affranchissant des clivages sociaux.

* Le Club Med. 
La seconde guerre mondiale suspend l'initiation au plaisir des vacances. Aussi à la Libération, les Français veulent plus que jamais s'amuser, s'évader. Pendant que les autorités cherchent à faciliter l'accès des classes moyennes et populaires aux vacances - ce qu'on appelle "le tourisme social" - , des particuliers imaginent de nouvelles formules de vacances.
Dimitri Philippov des "Ours blanc" poursuit ses expériences d'avant-guerre. En 1948, il crée le club olympique, un village de vacances composé de tentes, d'un bar, d'une piste de danse. Dans cette formule "tout inclus", les vacanciers pratiquent des activités sportives en pleine nature avant de faire la fête chaque soir.  Dans ce sillage, d'autres clubs voient le jour à l'instar du Village magique crée par Paul Morihien (1) pour les Lazareff, fondateurs du nouveau magazine Elle. 
Les promoteurs et clients de ces premiers clubs n'appartiennent pas à la bourgeoisie traditionnelle. Jeunes, souvent d'origine étrangère (Russes, Belges, Arméniens...), issus de la bourgeoisie économique, tous possèdent de solides capacités sportives. Gérard Blitz est l'un d'eux. Fils d'un diamantaire flamand d'Anvers, le jeune homme est élevé dans le culte du sport et devient un champion de water-polo en Belgique. Au cours de la seconde guerre mondiale, Blitz s'engage dans la Résistance. A la Libération, les autorités belges le chargent de travailler à la réinsertion des survivants des camps de concentration. Pour mener à bien sa mission, il réquisitionne un hôtel transformé en une sorte de sas où les anciens concentrationnaires "réapprennent à vivre". Blitz tirera de nombreux enseignements de cette expérience bouleversante.
Au cours de l'été 1949, le jeune homme fréquente le Club olympique de Philippov à Calvi, un espace dévolu au sport, à la convivialité et la mixité. Conquis, Blitz rêve d'offrir au plus grand nombre de nouveaux espaces d'évasion débarrassés des barrières sociales. Dans cette optique, il crée sa propre structure. Le 27 avril 1950, Gérard Blitz fonde le Club Med sous la forme d'une association loi 1901. Issu d'une famille aisée, détaché des nécessités matérielles, le fondateur n'attend pas un rendement économique immédiat. Sans chercher à faire du tourisme social, Blitz entend proposer une forme de vacances axée sur la vie en plein air, le sport, le dépaysement, la rencontre, le plaisir, dans le cadre de séjours "mettant en œuvre une conception hédoniste des loisirs fondée sur le jeu comme finalité."(source C: p68) 

Train spécial à destination d'un club Med de Cefalu (1960) [Wiki C]

* "Tout quitter et devenir un autre pendant deux semaines."  
Le contexte semble favorable à la réussite de l'entreprise. La France vient d'abandonner les tickets de rationnement (en 1949), un salaire minimum a été instauré par le gouvernement Bidault en 1950; le pays entre alors lentement dans la société de consommation.
Pour mener à bien son projet, Blitz se met en contact avec la famille Trigano,  des commerçants originaires d'Algérie spécialisés dans la fabrication de stores, puis dans le camping et la vente de tentes. (2) Les Trigano fournissent le matériel nécessaire au séjour des vacanciers (250 tentes et 1000 lits). Blitz peut enfin lancer son concept.
   
A l'été 1950, le Club Méditerranée organise ses quatre premiers séjours de deux semaines dans un village de pêcheurs situé à Alcudia, au nord-est de l'île de Majorque. Les premiers clients se recrutent parmi l'entourage du fondateur: journalistes à L'équipe, anciens résistants, champions de natations, intellectuels. Pour 16 800 francs les quinze jours (le smic de l'époque), Blitz promet "une formule de vacances neuve et sympathique. Un village de toiles confortables. Les plus beaux sites de la Méditerranée. Un personnel nombreux et dévoué. Tous les sports méditerranéens. Voyage rapide et confortable. Distractions de qualité." Dans les faits, le club ressemble plus à un cantonnement militaire qu'à un village de vacances. Il se compose de tentes dénichées dans un surplus américain et de lits de camps branlants. La formule séduit néanmoins une clientèle d'étudiants, de jeunes actifs issus de milieux privilégiés conquis par ces vacances "à la dure" placées sous le sceau de la nouveauté, de l'aventure, de l'exotisme, aux antipodes des vacances guindées de leurs parents. La vie en commun s'organise autour des repas, des baignades, des spectacles. Un peu colonie de vacances, un peu kibboutz, la formule du village-club, inédite à cette échelle, convainc immédiatement.
A l'issue du séjour, l'athlète et journaliste Marcel Hansenne écrit dans L’Équipe: "Partir, tout quitter, ranger souliers cirés et les cols glacés. Ne plus ouvrir un journal. Ne plus écouter la radio. Dire adieu aux pesantes conventions. Tout laisser et devenir un autre pendant deux semaines, loin des autres et près de ceux qui ont aussi senti l'irrésistible envie d'un doux exil, d'une profonde bouffée d'air. Aujourd'hui, presque trois mois ont passé depuis l'arrivée des premiers membres du Club Méditerranée devant la baie d'Alcudia. (...) Le Club Méditerranée est né et sa vie sera longue."
En dépit de l'afflux de clients, la situation financière du Club s'avère vite critique. Idéaliste et mauvais gestionnaire, Blitz peine à payer ses fournisseurs, au premier rang desquels figurent les Trigano. Gilbert, le fils aîné, croit pourtant beaucoup au concept du Club. Persuasif, il convainc son père d'investir dans une affaire dont il devient le pdg. Dès lors le Club Med change de dimension pour devenir une société anonyme à capital variable. Pour stopper l'hémorragie financière, le nouveau patron décide d'augmenter le tarif des séjours et d'approcher Edmond de Rothschild qui devient alors le principal actionnaire du Club. L'arrivée de ce grand nom du capitalisme de l'époque met un terme à l'improvisation des premières années. Le confort des villages s'améliore. Les tentes laissent la place à des cases avant d'être remplacées à leur tour par un habitat en dur. 

Carte postale du village du Club Med de Cefalu en 1961. Par Arroser [CC BY-SA 3.0  (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], de Wikimedia Commons

* "Le club. La plus belle idée du bonheur". [selon un slogan de 1976]
La reprise en main des Trigano est efficace. Le Club connait un développement exceptionnel au cours des années 1960. Corfou en Grèce, Cefalu en Sicile, Djerba en Tunisie, Lézinnes en Suisse, Tahiti en Polynésie (3), les villages de vacances se multiplient. Quelque soit le lieu, la formule est toujours la même: des séjours longs (deux semaines minimum), des sports nautiques (rares à l'époque), des sites géographiques d'exception et une formule "tout compris".
L'esprit club est la clef de voûte d'un système bien huilé. On ne parle pas de clients, mais de Gentils Membres (GM), pas d'animateurs mais de Gentils Organisateurs (GO). Sportifs, charismatiques et dotés d'une vraie gouaille, ces derniers incarnent l'esprit club, s'imposant comme une des clefs du succès des villages. Chaque soir, ils sont mis à contribution dans d'incroyables spectacles qui font la renommée du Club.
Ancien grand reporter à L'Humanité et membre du parti communiste français Gilbert Trigano entend abolir les différences sociales le temps du séjour. Ainsi, le GM doit-il laisser son métier et son appartenance sociale à l'entrée du Club. Pour les clients, le séjour doit marquer une rupture avec le monde extérieur. Après un accueil très chaleureux, le GM se défait de ses oripeaux, troque le smoking, l'attaché case pour un maillot de bain et un collier à fleur. Comme le proclame une publicité du groupe, "l'argent est invisible dans un village, il est remplacé par des boules multicolores réunies en collier." Le tutoiement est de rigueur. 




 A y regarder de plus près, le Club contribue surtout à définir "un entre-soi, une manière de vivre avec ses semblables. Au Club, les vacanciers issus des catégories supérieures  entretiennent et renouvellent,  à travers les rencontres, leur capital social, créent de nouveaux réseaux." (source B: S. Pattieu p 39)
Les nouveaux dirigeants insistent sur les valeurs du club:
- l'exercice physique avec la pratique de sports considérés alors comme extrêmes,
- l'opulence comme le prouvent les fameux buffets à volonté ou les petits déjeuners pantagruéliques,
-la libération de la femme... Un spot publicitaire télévisé affirme ainsi que "le club est partisan de lalibération de la femme. Elle n'est pas en vacances pour faire la vaisselle ou laver le linge. Elle doit pouvoir disposer de son temps selon sa fantaisie, pour s'occuper de sa beauté dont maintes opérations sont le prix.
- La prise en charge des enfants et des tâches domestiques ordinaires par les intervenants du Club Med libère de ce fait les individus, en particulier les femmes. - Les vacances en club marquent une coupure complète avec le temps ordinaire. Dans les villages, "la rupture concerne aussi la sociabilité, avec une proximité dans un espace réduit, un relâchement des contrôles, la possibilité accrue et accélérée  de rencontres, amicales ou amoureuses. Les jeux, les spectacles et les animations des soirées visent à instaurer cette proximité et faciliter ces rencontres en cassant les barrières qui d'ordinaire entravent les relations sociales." (source B: p 39) Ce que Jean-Claude Dusse exprime à sa manière dans la bande annonce du film les Bronzés:  "Les contacts humains sont plus faciles, parce que les gens sont plus disponibles. On dit que le Club c'est la mort du couple, alors comme je suis célibataire... 

Village de cases du Club Med de Corfou en 1960. Par Arroser [CC BY-SA 3.0  (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], de Wikimedia Commons

 * L'explosion du tourisme de masse. 
"Dans une France en pleine croissance économique, la réussite du Club témoigne également d'un accès favorisé aux loisirs avec l'allongement en 1956 des congés payés de deux à trois semaines et la hausse sans précédent des salaires. Pour un grand nombre de Français, le projet de vacances devient essentiel.






Désormais, mêmes les milieux populaires accèdent à la pratique des vacances. Des associations - souvent liées aux confédérations syndicales - cherchent à développer le tourisme social à l'instar de Tourisme et Travail dans le sillage de la CGT, des Villages Vacances Famille issus du syndicalisme chrétien ou encore les CE de certaines grosses entreprises telles la Caisse centrale des activités sociales d'EDF.Dans le secteur privé, les agences de tourisme proposent désormais des formules "all included" sur le modèle du Club Med.

* Crise et critiques.
Sous la direction de Gilbert Trigano, le groupe entre de plein pied dans la mondialisation, poursuivant son développement tous azimuts avec la multiplication du nombre de villages partout dans le monde, si possible en des lieux ignorés par la concurrence (Djerba, Agadir, Papeete). L'objectif est désormais d'attirer une clientèle internationale, en particulier asiatique. Pour contrer la concurrence, le patron diversifie l'offre en multipliant les options : bungalow, excursions, croisières, "affaires", golf. A la fin des années 1980, le Club est devenu une énorme multinationale  cotée à la bourse de New York. Le club semble à son apogée. A y regarder de près pourtant, le modèle s'essouffle, peinant à répondre à la concurrence des tour-opérateurs et aux nouvelles pratiques touristiques. 

De nombreuses critiques s'élèvent  désormais à l'encontre du Club. D'aucuns fustigent l'exploitation honteuse des employés des villages installés dans des pays de main d'oeuvre à bas coût, ou encore le pressurage des GO dont le statut social est incertain et la rémunération faible. En outre, si l'installation d'un village du Club participe au développement économique d'un territoire, il crée aussi une enclave de richesses et d'occidentalité dont ne tirent finalement pas vraiment parti les autochtones. Pour certains, loin de contribuer à la découverte des populations et de leurs territoires, les formules découvertes du Club entretiennent avant tout mythes et stéréotypes. Enfin, les prix de plus en plus élevés des séjours contredisent la stratégie marketing d'un Club qui s'est longtemps targué de démocratiser les vacances. 
Au fond, les dirigeants n'ont pas su anticiper les profonds changement des mentalités. Tout ce qui faisait l'originalité du club semble alors remis en cause. Face à l'alternative des vacances individuelles et compte tenu de la démocratisation des activités sportives et nautiques, le modèle du centre de vacances clos subit une certaine désaffection. Les villages du Club ne séduisent plus, la formule tout compris ne rapporte plus, les pertes s'accumulent.

En 1992, un drame finit de fragiliser l'entreprise lorsqu'un avion affrété par le Club s'écrase au Sénégal entraînant la mort de 30 passagers. (4) Lorsque Serge Trigano remplace son père à la tête de l'entreprise un an plus tard, le Club se trouve dans une situation très délicate en raison du crash aérien, de la guerre du Golfe qui ralentit l'activité touristique et de la concurrence grandissante. Le rejeton de la famille Trigano doit céder sa place à Philippe Bourguignon en 1997. Ancien pdg d'Eurodisney, ce dernier entend renouer avec les bénéfices, mais les attentats du World Trade Center en 2001 mettent un coup d'arrêt au tourisme de masse, fragilisant encore la situation du club. Sur la volonté des actionnaires, son bras droit Henri Giscard d'Estaing est catapulté pdg en 2002. Dès sa prise de fonction, le nouveau patron fait basculer le Club dans l'hôtellerie très haut de gamme. A rebours de la tendance de l'époque, la nouvelle direction refuse le low cost, augmente les prix et se tourne vers la clientèle internationale, en particulier les fortunes russes, brésiliennes et chinoises. Ce repositionnement spectaculaire contribue à brouiller l'image d'une entreprise qui n'a plus de Club que le nom. L'utopie sociale des débuts - si tant est qu'elle ait jamais existé (5) - n'est plus. 

* Bienvenue à Galaswinda. 
Impossible d'évoquer le Club Méditerranée sans penser aux Bronzés, le film culte sorti sur les écrans de cinéma en 1978 et réalisé par Patrice Leconte. A l'origine du projet se trouve l'équipe du Splendid, une bande de jeunes humoristes dont certains se sont déjà produits dans les villages du Club. Cette connaissance des lieux permet aux comédiens de viser juste. 



La satire cinglante met en scène les personnages typiques des villages (6): le flambeur, le tombeur, le pauvre type. Dans cette peinture très ironique de la vie en village, les Gentils membres sont des beaufs et les gentils organisateurs des obsédés sexuels. Loin de l'harmonie sociale vendue par le club, la zizanie s'insinue partout.
Affligés par les références permanentes au sexe, les Trigano fulminent, d'autant que la sortie du film correspond au lancement d'une campagne publicitaire basée sur des verbes à l'infinitif censés définir le Club Med: "Manger", "Créer", "Admirer". Après avoir vu les Bronzés, le spectateur songe surtout au verbe "Baiser". Pour l'image de l'entreprise le coup est rude. Les réservations connaissent d'ailleurs un net recul dans les mois qui suivent.  

Une des forces du film repose aussi sur la reconstitution des spectacles proposés par le Club. Les GO embrasent la scène et font reprendre en chœur aux GM "darla dirladada", l'hymne du village de Galaswinda. Sur un air du folklore grec, le titre est le détournement d'un ancien succès de Dalida  ("Darla dirladada" en 1969). Les paroles originelles de Boris Bergman étaient sinistres, mais chez les Bronzés, le morceau se transforme en une ode régressive à la fête. (7)







Darla dirladada (Les Bronzés)
Viens nous voir à Galaswinda (Darla dirladada)
Y a du soleil et des nanas (Darla dirladada)
On va s'en fourrer jusque là (Darla dirladada)
Pousse la banane et mouds l'kawa (Darla dirladada)
Tous les soirs on f'ra la java (Darla dirladada)
En hurlant "Agadaouba !" (Darla dirladada)
En hurlant "Agadaouba !" (Darla dirladada)

Notes:
1. Champion de water-polo, il deviendra ensuite le secrétaire particulier de Jean Cocteau.
2. Avec la mise en place des congés payés, les Trigano reconvertissent la petite entreprise familiale de stores en une fabrique de tentes de camping. La guerre, puis la débâcle précipitent la famille dans la tourmente. De sensibilité communiste, juifs, les Trigano sont sans cesse traqués, pourchassés. Réfugiés dans le sud de la France, Gilbert et André s'engagent dans la résistance. A la libération, la famille est ruinée, mais croit toujours dur comme fer à l'essor du tourisme. Aussi, les Trigano récupèrent-ils des surplus de l'armée américaine pour en faire des tentes et relancent ainsi l'entreprise familiale de camping.
3.  C'est grâce à Claudine Blitz, sa seconde épouse, que Gérard Blitz découvre Tahiti. "Claudine a bien connu Tahiti sans touristes. C'est elle qui a enthousiasmé mon père avec ce côté détente, fantaisie, cette douceur de vivre. Elle était en contact avec tous les Tahitiens de l'époque qui venaient étudier à Paris. D'où les idées de paréo, de guitare, etc.", se souvient Hélène Perry-Blitz, la fille de Gérard et belle-fille de Claudine. (source C: p 84)
4. En 2000, Gilbert Trigano et son fils Serge sont condamnés à 8 mois de prison avec sursis pour "homicides involontaires". Il leur est reproché de ne pas avoir tout mis en œuvre pour assurer la sécurité de leurs clients.  
5. Dès les origines, le club  a toujours accueilli davantage de professions libérales que d'ouvriers. 
6. Le tournage se déroule dans l'ancien club Med d'Assinie en Côte d'Ivoire. 
7. En 1993, le groupe "Go-Culture" propose une interprétation au goût du jour de la version de l'équipe du Splendid. C'est un tube.  


Sources:
Source A. L'émission Affaires sensibles de Fabrice Drouel sur France Inter: "Club Med: liberté, égalité, cocotiers", 7 juin 2018. 
Source B. Sylvain Pattieu: "L'entre-soi des clubs", in Sciences Humaine n° 305, juillet 2018.
Source C. Bertrand Réau: "S'inventer un autre monde. Le Club Méditerranée et la genèse des clubs de vacances en France (1930-1950)", Actes de la recherche en sciences sociales 2007/5 (n° 170), p. 66-87.
Source D. Les échos.fr: "La saga Club Med"
Source E. Collierbar.fr:"Il était une fois le Club Méditerranée".  
Source F. Complément d'enquête: "Vacances, la révolution Club Med".
Liens:
- Bide et musique: "Darladirladada" (Les Bronzés) /  "Darla dirladada" (Dalida)
- Ces chansons qui font l'histoire: "Darla Dirlada"