Affichage des articles dont le libellé est Risques. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Risques. Afficher tous les articles

samedi 13 juin 2026

"La chandelle" d'Eugène Mona. Récit en chanson de la grande éruption de la Pelée qui engloutit Saint-Pierre de la Martinique le 8 mai 1902.

La Martinique se situe sur la plaque Caraïbe, dans une région où cette dernière entre en conflit avec la plaque Atlantique.  Cette zone de subduction provoque une intense activité sismique et volcanique. L'île a d'ailleurs été façonnée par les volcans. L'un d'entre eux reste actif : la montagne Pelée. Pour les populations amérindiennes (Caraïbes ou Kalinagos) qui s'installèrent sur ses pentes pour profiter de la fertilité des sols, elle est la déesse protectrice du feu. Dans leurs récits eschatologiques (de la fin des temps), les Caraïbes attribuaient d'ailleurs l'activité volcanique aux colères de la divinité aux cheveux de feu. Son épanchement à venir marquerait alors la vengeance de la déesse. 

A. Lacroix (1863-1948), Public domain, via Wikimedia Commons

Lorsqu'ils mirent le pied sur l'île au XVII° siècle, les colonisateurs français décidèrent de fonder Saint-Pierre, une ville adossée au volcan, qui devient bientôt la principale cité de Martinique, concentrant les activités portuaires et commerciales. L'exploitation de la canne dans les terres, grâce au travail des esclaves, assure la fortune des colons, tandis que le commerce du rhum contribue à la prospérité portuaire et marchande de la ville. "Produit phare d'une société post-esclavagiste insérée dans une économie ouverte sur le monde entier, ce rhum suscite un perpétuel mouvement de bateaux qui amènent aussi à Saint-Pierre de grandes tournées lyriques et théâtrales venues d'Europe (...)." (source I) La ville est superbe, riche, avec ses artères cossues, son théâtre de 800 places, son hôpital, son cinéma (ou plus exactement un vitascope), sa Chambre de commerce. L'électricité et l'eau y débarquent en 1895. Saint-Pierre dispose aussi du téléphone et du télégraphe. Dans les salons pierrotins, au cours des dernières décennies du XIXème siècle, apparaît la biguine. Autant d'éléments qui valent à la ville les surnoms de "Petit Paris" et de "Perle des Antilles".

La ville compte 26 000 habitants, d'origines et de statuts variés, formant une société complexe et mouvante : la bourgeoisie blanche des vieilles familles créoles (les békés) souvent d'origine bordelaise, comprend les maîtres des plantations, les négociants, mais aussi des fonctionnaires venus de la métropole. Dans leur orbite vivent les classes moyennes mulâtres, ainsi que le petit peuple noir citadin ou venu des campagnes qui s'emploient auprès des premiers, comme artisans ou domestiques. Enfin, la cité accueille de nombreux marins ou voyageurs de passage. 

Dans les semaines qui précédent l'éruption de la Pelée, Saint-Pierre est animée par une campagne électorale à enjeu, même si la ville ne compte que 2 141 électeurs. Les radicaux, soutenus par le gouvernement, s'opposent aux conservateurs, qui accusent les premiers de vouloir remettre en cause le pouvoir des Blancs. Au soir du premier tour, le 27 avril 1902, ils arrivent néanmoins largement en tête. A ce moment là, les inquiétantes colonnes de vapeurs noires et les nuages de cendres qui s'échappent du volcan, focalisent l'attention, même si certains minimisent et font mine de ne pas entendre les grondements qui émanent des entrailles de la terre ou de ne pas sentir la forte odeur de soufre qui se répand dans tout le nord de l'île. Mais le 2 mai, des explosions surviennent. L'usine Guérin de traitement de canne à sucre, la plus grande de l'île, doit couper ses machines, car la cendre accumulée bloque les rouages. Les habitants des villages les plus proches de la montagne se réfugient à Saint-Pierre. L'inquiétude gagne et les églises se remplissent. Redoutant l'Apocalypse, certains se font baptiser. 

Le 5 mai, une coulée de boue sortie du flanc de la montagne engloutit l'usine Guérin où périssent vingt-cinq personnes. Des lueurs apparaissent au sommet de la montagne. Le dôme de lave se met en place. Les autorités coloniales se veulent rassurantes et optimistes. Pour montrer qu'il a les choses en main, le gouverneur se rend sur place, met la ville en quarantaine. Il nomme une "commission du volcan" qui réunit les hommes de science de la ville. (1) Le 7 mai, elle fait savoir que "tous les phénomènes qui se sont produits jusqu'à ce jour n'ont rien d'anormal". Circulez bonne gens. Quelques centaines d'habitants, peu convaincus par ces propos lénifiants, ont quitté la ville pour trouver refuge à Fort-de-France, le temps, croient-ils, que la Pelée retrouve son calme. Or, dans la nuit 7 mai , une nouvelle coulée de boue submerge les villages des Abymes et du Prêcheur, occasionnant de nouvelles victimes. Le 8 mai, aux alentours de 8 h du matin, une immense détonation retentit. La montagne explose. Un mélange de gaz et de matières solides s'abat et ravage la ville. Ces nuées ardentes de plusieurs centaines de degrés progressent à très grande vitesse, de l'ordre de 150 mètres par seconde, anéantissant Saint Pierre et les zones du Carbet. 

A. Benoît-Jeannette, Public domain, via Wikimedia Commons

* Causes géologiques ou châtiment divin?

Pour les vulcanologues d'aujourd'hui, cela ne fait aucun doute, la catastrophe s'explique par l'explosion des gaz accumulés, bloqués par le bouchon de lave solidifié obstruant le cratère de la montagne Pelée à l'aube du 8 mai. La déflagration éventre le versant méridional du volcan, libérant un énorme nuage de gaz, charriant en outre des cendres qui, associées à des blocs de lave incandescente, finissent par recouvrir la baie de Saint-Pierre. 

La nouvelle de la catastrophe, qui se répand rapidement, fait la une des quotidiens de la métropole le surlendemain.  Le Petit Journal adopte le point de vue de la métropole et ne manifeste guère de compassion à l'égard des victimes. "Notre contrée est une terre fortunée que le ciel favorise, on n'y connaît guère aujourd'hui que les accidents de tramway ou d'automobile", se félicite le journaliste. Sous leurs plumes, Saint-Pierre prend les traits d'une nouvelle Pompéi. Faisant fi de tous les rescapés, blessés, réfugiés, se construit la légende de deux uniques survivants : Louis-Auguste Cyparis (2), emprisonné dans une minuscule cellule et le cordonnier Léon Compère, terré dans le sous-sol de son échoppe. Des journalistes, avides de sensationnels et bien conscients que le récit de ces survies miraculeuses fera vendre du papier, tirent sur la corde. En réalité, quelques milliers de personnes étaient pourtant parvenues à fuir avant l'éruption. 

En attendant, les ruines de Saint-Pierre restent jonchées de cadavres plus ou moins brûlés et en voie de décomposition. Le 13 mai, les autorités ordonnent une opération d'incinération des corps par des soldats et des citoyens volontaires. Le 20 mai, une nouvelle nuée ardente recouvre de cendres et de roches un grand nombre de corps non encore incinérés, ce qui lui valut le qualificatif d'"éruption sanitaire". Dans les ruines encore fumantes, des pillards tentent de s'emparer d'objets de valeurs non endommagés, tandis qu'un commando militaire s'empresse de revenir dans la ville pour récupérer l'or entreposé à la banque de Saint-Pierre.

Bientôt, une polémique enfle. Le député conservateur Guibert accuse le ministère des colonies d'avoir refusé toute évacuation pour assurer la tenue des élections. L'accusation, qui ne tient pas la route, finit par se dégonfler, d'autant que le gouverneur et sa femme, qui s'étaient installés temporairement à Saint-Pierre, ont eux-mêmes péri dans l'éruption. Il n'empêche, le gouvernement a largement failli. Le danger semble avoir été sous-évalué. La gestion de la catastrophe s'avère tout aussi chaotique. Qu'on en juge. 

Les autorités envoient une mission officielle de secours et d'information, mais  montrent bien peu de zèle à soutenir les familles des disparus ou ceux qui ont échappé à la mort, mais ont tout perdu. Si le ministère des colonies a bien mis en place une souscription nationale, qui permettra de rassembler 10 millions de francs-or, ainsi qu'un comité d'assistance et de secours aux victimes, il n'en reste pas moins que Gaston Doumergue, le ministre des colonies, se montre intraitable. "La catastrophe n'a créé à personne des droits à une indemnité". Impatient de reconstruire, négligeant la persistance du danger, le nouveau gouverneur refuse toute évacuation et se persuade que la situation est rentrée dans l'ordre. Sauf que, le 31 août 1902, deux nouvelles éruptions entraînent la mort de plusieurs centaines de personnes supplémentaires au Morne-Rouge, à Basse-Pointe et au Lorrain. 

Pour une partie de la population martiniquaise, les origines de l'éruption ne résident pas, ou pas que, dans des mouvements telluriques. (3D'aucuns considèrent que le carnaval, organisé quelques semaines plus tôt, aurait provoqué un châtiment divin. En effet, l'événement s'impose comme le moment de tous les excès, où tout s'inverse, une parenthèse au cours de laquelle il devient possible de se moquer de tout et de tous, même des puissants. Le temps de quelques heures, le pauvre devient riche. Aux yeux de certains, ce grand chamboulement transforme Saint-Pierre en une nouvelle Sodome. Véritable catin urbaine, la cité né du vice ne pouvait qu'être frappée par un châtiment. Le chanteur Eugène Mona inscrit deux de ses morceaux dans cette optique punitive. 

Originaire du Marigot, au nord ouest de la Martinique, Mona apprend la musique auprès de son père, accordéoniste. Il est ensuite initié par Max Cilla à la flûte des Mornes (4). Le son qu'il en tire donne l'impression que l'instrument pleure, parle. Mona cherche à mettre en valeur les traditions musicales insulaires, en entretenant en particulier l'héritage culturel des esclaves, ce qui est aussi un moyen de lutter contre l'aliénation culturelle. L'homme rejette les conventions et vit en marge, toujours nus pieds. A la fois auteur, compositeur et interprète, il subjugue son public. Ses textes, complexes, allusifs, souvent empreints de spiritualité, proposent généralement plusieurs niveaux de lecture, comme c'est le cas des deux morceaux suivant, tous deux consacrés à la catastrophe de la montagne Pelée. 

En 1975, Mona enregistre La Chandelle, une biguine à succès. Le souffle d'une flûte des mornes introduit le morceau, avant que n'entrent en scène les percussions (tambours, chachas, triangle), la guitare et la basse. Il existe donc un contraste saisissant entre le rythme chaloupé, d'apparence légère, et le sujet, sinistre. La "petite chandelle allumée près de la ville" serait le dôme de lave, l'aiguille visible plusieurs semaines avant l'éruption des kilomètres à la ronde, et qui ressemblait à une flamme. La chandelle se réfère donc à l'éruption. Pour être compris de tous, Mona reprend le même couplet en créole et en français. Reste que, comme souvent chez l'artiste, les paroles sont complexes et se prêtent à plusieurs interprétations possibles. 

Dans un premier niveau de lecture, on peut y voir une description imagée de la catastrophe et de ses conséquences immédiates, en particulier la fuite éperdue et vaine des habitants. "Où vais-je? Qu'est-ce que je fais? / Je n'ai pas de vêtements", gémit une victime.

Dans un second niveau, on y lit une lecture religieuse ou morale du drame, ce qui n'a rien de surprenant quand on sait que Mona était un grand lecteur de la Bible. Ses mots laissent entendre que Saint Pierre se croyait immunisée contre les fureurs du volcan. "Personne ne pouvait penser qu'elle [la chandelle] allait brûler Saint-Pierre". Or, les paroles affirment que la ville était polluée. On peut y voir les effets des fumées dégagées après l'éruption, mais il est possible aussi d'y déceler une métaphore des conséquences sociétales de la colonisation, qui pervertit les sociétés conquises. "Que tu le veuilles ou non, j'en parlerai". Ainsi, Saint-Pierre, sous la plume de Mona, est dépeinte comme une ville dépravée, le lieu de tous les vices. L'éruption, provoquée par la colère divine, vient sanctionner ces dépravations, entraînant une sorte de purification par le feu. Par la lumière produite, la chandelle vient mettre en évidence les vices d'une ville souillée, assimilée à une péripatéticienne. "C'était une prostituée". En somme, la couche de cendres vient couvrir d'un voile pudique celle qui se serait vautrée dans le stupre et la fornication. (5

En 1976, un an après La Chandelle, sort "Moin ka douté". Pour Mona, les origines de l'éruption résident dans la malédiction prophétique des populations caraïbes précédemment évoquée. Il y décrit Saint-Pierre comme une ville superbe, mais également maudite, en raison du comportement de ses habitants ("il n'y avait guère de gens qui respectaient le jeûne"). Il y fustige également la mainmise d'une caste de colons suffisants et imbus de leur prétendue supériorité, "ces mauvais vivants / qui étaient possédants, tous les charlatans qui sont là pour un temps". Par ce drame, ils doivent expier le massacre des populations indigènes, dont le sang versé aurait contribué à l'essor du volcan. "J'ai l'impression que les Caraïbes qui sont morts à Saint-Pierre / Ont laissé une malédiction / Leur sang a coulé (...) Le volcan a poussé (...), ses racines ont gonflé, / Volcan aspire, volcan domine."

Pour toutes ces raisons, "il fallait qu'elle brûle", cette ville "ni pure, ni sage", dont l'opulence avait été permise par la spoliation, ainsi que par l'extermination physique et culturelle des premiers habitants. Dans sa fureur, "le volcan allait péter, le volcan allait exploser", tuant "les bons comme les mauvais", la lecture eschatologique du drame laissant entendre que le très haut saurait séparer le bon grain de l'ivraie.  [Traduction empruntée à Malvina Balmes sur son site. (6)]

 
Le volcan se réveillera de nouveau entre 1929 et 1932, entraînant cette fois-ci l'évacuation de la population. Entre temps, pour tenter de mieux comprendre ce qu'il s'était passé le 8 mai 1902, mais aussi pour prévenir une nouvelle catastrophe, Paris dépêche Alfred Lacroix, professeur de minéralogie, qui installe sur le morne des Cadets le premier observatoire volcanologique français. Il y définit le "dynamisme péléen", qui s'illustre par des libérations de gaz très violentes. La lave visqueuse s'accumule autour de la bouche du cratère pour former un dôme, une sorte de bouchon. Sa destruction par dégazage entraîne des nuées ardentes, soit un mélange de gaz très chauds, de cendres et de roches.

Rapidement, le silence retombe sur Saint-Pierre. En métropole, la majorité des Français ne montre que peu d'intérêt pour une île considérée comme lointaine. Au bout du compte, l'écho médiatique que soulève la catastrophe apparaît dérisoire si on le compare à celui provoqué par l'incendie du Bazar de la Charité à Paris en 1897 et ses 117 morts... 

L'éruption a transformé Saint-Pierre en une immense nécropole. Pour entretenir la mémoire du drame, et afin de rendre un hommage aux victimes, un ossuaire et une chapelle commémorative furent érigés. La sculpture intitulée "Saint-Pierre renaît de ses cendres" de Madeleine de Jouvray figure une femme s'extirpant de la lave, une allégorie de la ville tentant de renaître après le drame. L'œuvre se dresse aujoud'hui sur le port.

La ville de Saint-Pierre ne se remettra jamais totalement de l'éruption. La cité, qui comptait 26 000 habitants en 1902, n'en compte plus que 500 en 1910.  Détruite, elle semble avoir été rayée de la carte. Le port, les usines, les distilleries ont disparu. L'ancienne capitale économique et culturelle, aujourd'hui déclassée au rang de sous-préfecture, compte moins de 4 000 habitants... Fort-de-France, épargnée par l'éruption, et jusque là ville administrative (avec également la principale garnison de l'île), supplante Saint-Pierre comme principale ville et capitale de la Martinique. De nombreux réfugiés venus du nord viennent s'y établir. La Pelée a dicté sa loi. Le souvenir de l'éruption devrait nous servir de leçon et devrait nous inciter à l'humilité, en ces temps où les discours techno-fascistes font croire à la possibilité qu'aurait l'Homme de s'affranchir des contraintes et caprices de la nature. 

Notes: 
1Il faut comprendre que lors de l'éruption, la volcanologie n'est qu'une discipline balbutiante, dont les spécialistes considèrent la Pelée comme éteinte! Depuis le début de la présence française dans les années 1630, elle ne s'est manifestée en 1851 par une éruption de cendres, puis en 1889 par des émissions de fumerolles, sans conséquences graves. 
2. Cyparis sera ensuite recruté par le cirque Barnum, avant de disparaître dans l'anonymat, en 1929. 
3Le volcan, "symbole ambivalent de l'île aux fleurs, à la fois précieux et tragique, la montagne inspire le respect, comme une entité vivante. Elle contribue à construire l'inconscient collectif martiniquais. Césaire insiste sur la violence et l'intransigeance du volcan dans ses poèmes. Sous sa plume, il devient aussi métaphore de la révolte, destructrice, mais aussi créatrice et régénératrice."(source J)
4Le terme se réfère aux régions antillaises les plus escarpées où se réfugiaient les Neg Marrons en fuite.
5. Le chanteur "établit un lien symbolique entre ce qu'il décrit comme les mœurs dépravées des habitants de Saint-Pierre et l'éruption de 1902. La chanson s'inscrit dans une tradition populaire de lecture morale et spirituelle  des catastrophes historiques, sans vocation scientifique, mais comme une mise en garde collective à travers le récit chanté." (source) Cette chanson a été reprise et actualisée par les jeunes générations, en particulier par E. Sy Kennenga.
6. Une autre chanson évoque l'éruption : "La complainte de la montagne Pelée" d'Ernest Léardée, popularisée par Céline Flérial.

Sources :

A. Arnaud-Dominique Houte : "1902. Voter sous un volcan", in Les peurs de la Belle Epoque, Tallandier, 2022, p. 153-163

B. "Sur les flancs de la Montagne Pelée", épisode tiré de l'Esprit des Lieux sur France Culture.

C. "Hors-série : la chandelle", une vidéo issue de la chaîne Une chanson en Histoire de Valérie-Ann Edmond-Mariette.

D. "E oui Sen Piè té bel mé...", billet trouvé sur le site Miateneo.

E. Alex Bourdon : "8 mai 1902, l'horreur dévoilée"

F. François Lebrun : "L'éruption de la montagne Pelée", in L'Histoire, n°264, avril 2002, p. 26-27.

G. Jacques Denis : "Eugène Mona : une comète dans le ciel antillais", sur le site PAM (Pan African Music)

H. "Eugène Mona : le nègre debout", un documentaire de David Commeillas.

I. Bertrand Dicale : "Musiques nées de l'esclavage", Editions de la Philharmonie, 2025.

J. "Martinique", Invitation au voyage sur Arte.

dimanche 22 février 2026

Quand la Charente a débordé.

Comment les humains font-ils face aux catastrophes naturelles? Comment tentent -ils de tirer les enseignements des catastrophes passées? Nous avancerons quelques pistes à partir des crues récurrentes de la Charente entre Angoulême et Saintes, comme celles de 1982 ou de 2026. 

Ci-dessus, une série de photos prises à Saintes lors des crues de décembre 2023 et février 2026. 

***************

L’inondation demeure un risque naturel, bien connu. Cependant, le territoire s’artificialise, avec l'aménagement d'espaces jusqu’ici réservés au fleuve. L'Homme modifie le paysage et bouleverse certains équilibres. Le risque augmente d’autant plus que les enjeux (les biens, les personnes…) se multiplient au sein des zones inondables...

L'aléa est un phénomène naturel dangereux comme une inondation, un tsunami... On appelle enjeux (ou vulnérabilités) les personnes, biens, équipements et/ou environnement susceptibles de subir les conséquences de l'aléa. Le risque résulte de la confrontation d'un aléa et d'une zone géographique où il existe des enjeux. Donc aléa x enjeu = risque.

L'automne 1982 connaît une pluviosité importante, deux fois plus forte que la moyenne saisonnière. Ces précipitations permettent de rétablir le niveau moyen des cours d'eau, sans débordements. En revanche, ces excédents de pluie saturent rapidement les terrains calcaires et perméables. A partir du 5 décembre, un temps doux et pluvieux s'installe. Le 10, une tempête balaie le littoral charentais et s'accompagne de pluies diluviennes. Les précipitations incessantes entraînent une montée rapide du niveau de la Charente. C'est le début de la crue dans tout le bassin du fleuve. A Saintes, les premiers débordements  submergent les prairies basses (zone de la Palu) et menacent les quartiers riverains du cours d'eau. A Angoulême, Jarnac, Cognac et Saintes, la cote d'alerte est atteinte. Rien de catastrophique toutefois, d'autant qu'une accalmie intervient à la mi-décembre, la décrue semble s’amorcer. Mais la situation se dégrade de nouveau très rapidement. Les ondées des 16 et 17 sur des sols saturés d'eau provoquent une brusque élévation des niveaux. La crue prend des proportions exceptionnelles aux lendemains d'un nouvel épisode pluvieux, survenu les 19 et 20 décembre.

* Saintes sur mer.

La situation de la ville de  Saintes s'avère particulièrement critique, car la Charente - alors dans sa partie aval - reçoit  des débits supplémentaires apportés par les affluents (Seugne) grossis par les pluies. Depuis le samedi 11 décembre 1982, la cote d'alerte de 4 mètres est atteinte au niveau du pont Palissy.  La circulation devient impossible sur les voies traditionnellement inondées (quai des Roches, route de Courbiac, rue du Pont-Amilion). A partir du 15, la situation se détériore, obligeant les pouvoirs publics à mener les premières interventions dans les quartiers inondés: distribution de parpaings et madriers, évacuation des personnes sinistrées. Le 20 décembre, la cote d'alerte de 6 mètres est atteinte. Le quart de la ville, principalement sur la rive droite, se trouve alors sous l'eau. Les coupures d'électricité et de chauffages accélèrent l'évacuation de familles sinistrées. Il devient de plus en plus difficile de se rendre à Saintes. A l'intérieur de la ville, la circulation est devenue presque impossible. L'avenue Gambetta - une des deux artères principales de la ville - devenue impraticable, il faut construire d'urgence une passerelle au dessus de la chaussée inondée. La communication entre les deux rives ne tient plus qu'au pont de Saintonge. La cote maximale atteint 6,99m au pont Palissy. La décrue salvatrice n'intervient que le 24 décembre à 16 heures.

* Déclenchement du plan ORSEC.

Michel Crépeau, ministre de Environnement de l'époque, accompagné de Jacques Monestier, préfet de Charente-Maritime, survolent la Saintonge et constatent que la crue prend une allure de catastrophe. Des villages se retrouvent cernés de toute part, isolés (Courcoury, Les Gonds). Les quartiers urbains riverains du fleuve se trouvent inondés. Les appels de détresse convergent en très grand nombre vers des centres de secours totalement dépassés. La situation conduit donc les autorités à déclencher le plan ORSEC dans les deux départements charentais. Ce plan, institué en 1952, sonne l'alerte générale et permet de mettre à disposition et d'organiser des moyens de secours humains et matériels exceptionnels. Un état-major de crise, dirigé par chaque préfet, réunit  les responsables des services publics de chaque département: DDE, DDA, DDASS, gaz, électricité, télécommunication, protection civile, police, gendarmerie, armée. Pour appliquer les décisions prises, des postes de commandement (1) s'installent dans les préfectures et les principales villes sinistrées.

 Les opérations sur le terrain mobilisent sapeurs-pompiers, plongeurs et matériels spécialisés. Elles sont organisées sur place par les commandants  des centres de secours. Un PC  opérationnel très important est installé à Saintes sur le stade Yvon Chevalier. A partir du 21 décembre, des renforts importants sont envoyés par les postes de secours de dix autres départements. L'action de l'armée s'intensifie également dans le cadre du plan ORSEC. Avec la décrue, ce sont les équipes d'assainissement et de nettoyages qui entrent en action. En Charente-Maritime, le plan ORSEC n'est levé que le 4 janvier 1983.

* Conséquences directes.

Cette crue de la Charente se caractérise par son intensité et sa durée. Pendant plus d'un mois à Saintes, du 6 décembre 1982 au 24 janvier 1983, infrastructures et biens matériels furent mis à rude épreuve. Les dommages furent donc conséquents: maisons inondées, activités économiques paralysées, réseaux de transport et d'approvisionnement (eau, électricité) malmenés.

En débit de quelques troubles psychologiques et maladies liées à l'humidité, le bilan humain s'avère en revanche bien plus léger. La lenteur de l'écoulement du fleuve, associé à une gestion de crise efficace, permirent d'éviter tout décès direct au cours de l'épisode.

Le pont Bernard Palissy à Saintes, décembre 1982. © Jacques Hugues - Archives EPTB Charente


* Les facteurs d'aggravation du risque.

Les caractéristiques du bassin versant (2) de la Charente se révèlent propices aux risques d'inondations. Dans ce bassin très plat et de faible altitude, la pente moyenne s'avère très faible, de trois à six centimètres en moyenne par kilomètre entre Angoulême et Saintes. Dans ces conditions, l'eau s'écoule très lentement et s'étale dans le lit majeur du fleuve, dans les prairies et les champs d'expansion de crues. Le lit mineur correspond à ce qu'on pourrait désigner comme le cours d'eau normal, tandis que le lit majeur correspond à la zone recouverte par le cours d'eau en période de crue. Or, à certains endroits, il peut être très large. La capacité d'écoulement réduite de la Charente ver Saintes conduit à de fréquents débordements lorsque le débit augmente. Le bassin majeur, plutôt large, souvent occupé de prairies inondables, se rétrécit brusquement au niveau de la ville. Cette particularité fait de l'agglomération un redoutable verrou hydraulique, très vulnérable aux risques d'inondation. La surface de la zone inondable atteint 135 ha dans la ville, menaçant directement des centaines d'habitations.

Les crues de la Charente interviennent au cours de la période hivernale en raison des fortes précipitations océaniques qui s'abattent alors sur la région. A la différences des inondations brutales et soudaines que connaît le quart sud-est de la France, il s'agit ici de crues provoquées par une pluviosité longue (crues à cinétique longue). L'eau monte lentement et l'onde de crue s'y étale dans le temps (48 heures pour arriver de Cognac à Saintes, seulement distantes de 28 km). En se propageant vers l'aval, elle est aggravée à la fois par la persistance  des pluies et par les crues des affluents aval. Au niveau de Saintes, la présence d'un large lit majeur entraîne des débordements du fleuve sur de vastes surfaces, d'autant plus que la faiblesse de la pente empêche l'évacuation rapide des eaux. Dans ces conditions, les durées de submersion se caractérisent par leur longueur (un mois en 1982!). Rappelons en outre l'existence d'autres facteurs favorisant l'apparition des crues: remontée de la marée dans la partie aval, l'encombrement du lit mineur en raison d'un entretien insuffisant et par la présence d'ouvrages vétustes ou mal dimensionnés, enfin l'occupation abusive du lit par certains aménagements.

L'arc routier (dit de Germanicus) a les pieds dans l'eau. (photo Blot prise le 21 février 2026)
Au titre de l'aggravation du risque, il faut aussi rappeler le rôle de  l'urbanisation du lit majeur du fleuve au XIX ème siècle. Jusque là, les populations, habituées à vivre avec l'aléa, s'installent presque exclusivement sur la rive gauche. A l'époque gallo-romaine, seule la rive gauche est occupée. Il n'y a alors pratiquement pas d'enjeux, car les constructions et activités se trouvent en zones non inondables. Tout change avec l'industrialisation et l'arrivée du chemin de fer. L'agglomération s'étend désormais sur la rive droite, dans le lit majeur du fleuve. Cet étalement urbain s'est accompagné d'aménagements peu judicieux, qui contribuèrent à l'amplification de la vulnérabilité au risque d'inondation. Ce fut le cas du comblement d'un bras naturel de la Charente appelé Petit Rosne. Dès lors, l'intégralité du débit du fleuve dut transiter par le bras principal du fleuve, ce qui pose problème en cas de crue. Par ailleurs, le Pont Palissy se caractérise par sa relative étroitesse avec ses arcs bas et ses piles massives. Il constitue un véritable verrou ne permettant pas l'évacuation rapide des eaux. Enfin, de nombreux remblais vinrent amputer le lit majeur du fleuve lors des aménagements successifs : la construction d'un viaduc de chemin de fer ("le pont de Diconche"), du Pont de Saintonge, la création du jardin public et de la place Bassompierre au cœur de l'agglomération. Il apparaît désormais bien difficile, voire impossible, de faire machine arrière en supprimant ces aménagements. Enfin rappelons l'entrée en vigueur très tardive de la réglementation sur l'urbanisation dans les zones inondables. Ainsi, les plans de préventions des risques ne furent mis en place qu'en 1995. Jusqu'à cette date, on pouvait donc construire en zone inondable.

Evolution du paysage urbain à Saintes. [Source : projet d’action éducative du collège Agrippa d’Aubigné.] 

D'autres facteurs, exogènes cette fois, sont à prendre en compte dans l'aggravation de l'aléa à Saintes. En aval de la ville, l'édification dans les années 1960 du barrage de Saint-Savinien est à l'origine de l'apparition d'un bouchon vaseux obstruant le lit mineur et occasionnant une surélévation de la ligne d'eau en amont. Comme ailleurs, la modification de l'occupation des sols a aussi contribué à l'imperméabilisation des sols du fait de la densification du tissu urbain et du bétonnage massif. Dans le domaine agricole, les surfaces vouées à la céréaliculture ne cessent d'augmenter au détriment des cultures fourragères. Ces espaces toujours en herbes jouent pourtant le rôle de ralentisseur de crue.

Repère de la crue de 1982 près du pont Palissy à Saintes.

* Gestion du risque.

Pour mieux lutter contre une catastrophe naturelle et réduire les enjeux, il faut connaître le phénomène et se souvenir des graves crises passées. Par conséquent, la politique de gestion du risque se fonde sur une bonne connaissance de l'aléa. Afin de mieux lutter contre les graves inondations, les autorités se sont dotées de Plan de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI). Élaboré par le Préfet, le PPRI réglemente l’urbanisme dans les zones inondables. Il prévoit des règles d'utilisation et d'occupation du sol selon une carte d'exposition au risque d’inondation établie grâce aux études des scientifiques et ingénieurs. Le Plan Local d’Urbanisme (PLU) élaboré par le maire régit le droit à construire sur la commune. Il peut empêcher l’urbanisation des terrains inondables en s’appuyant a minima sur le PPRI lorsqu’il existe.

* Une priorité : modérer le phénomène d'inondation. 

Une des options consiste à ralentir les écoulements en amont des villes. De "petits freins diffus sur le territoire" doivent permettre d'atténuer l'onde de crue en amont du bassin versant. Plusieurs aménagements sont envisageables : la plantations de haies, une stricte limitation des espaces bitumés pour limiter les flux d'eau, la réduction du drainage afin de préserver les zones humides, la restauration des freins naturels des cours d'eau. Dans cette optique, et afin de tirer tous les enseignements de la grande crue de 1982, de nombreux espaces restent inconstructibles au cœur même de la ville de Saintes. Ainsi, à quelques encablures du centre-ville, la prairie de la Palu s'étend sur 122 ha, en bordure de Charente. Composé de prairies naturelles en partie inondable, de roselières et d'un plan d'eau, cet espace est intégré au réseau Natura 2000. Crée après la crue centennale, le canal, dit chenal de la prairie déleste la Charente de son trop plein d'eau et alimente un plan d'eau aménagé sur la zone de la Palu. Cette création fait ainsi office de zone de surstockage en cas de fortes inondations. L'étang accroît la rétention d'eau dans des zones inhabitées du lit majeur.

Vue du plan d'eau de la Palu. (photo : blot)

Afin de limiter l'ampleur des inondations, une autre piste consiste à réaliser des travaux de protection, afin de faciliter l’écoulement du fleuve dans les secteurs urbains sensibles. Par exemple pour l’agglomération de Saintes, il faudrait retirer les sédiments accumulés dans la Charente au niveau du barrage de Saint-Savinien et faciliter l’écoulement de la crue au droit de certains franchissements routiers, qui provoquent des surinondations à Saintes.

 Vigicrues est un site internet [ vigicrues.gouv.fr ] alimenté par les services de l’État qui affiche des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, pour des prévisions à échéance 24 h. Exemple avec la station du Pont-Palissy à Saintes.

* Mieux prévoir et anticiper.

Le domaine de la prévision des inondations a connu des progrès majeurs ces dernières années. Ainsi, « Vigicrues » est un site internet qui affiche des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, toutes les 24 heures. De même, les préfectures peuvent diffuser les messages d'alerte et de consignes à destination de la population par le biais de radios locales conventionnées… La prévention passe donc par l’information et l’éducation des populations par l’élaboration d’expositions, par l’installation de plaques repères pour se souvenir des épisodes passés, avec l’établissement par les mairies d'un Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs (DICRIM) permettant de recenser les risques dans la commune et les mesures de prévention prises.

Malheureusement, tous ces progrès dans l'anticipation et la gestion des crues n'empêchent pas le fleuve de sortir, de manière récurrente de son lit. Le réchauffement climatique accéléré des dernières années a sans doute une incidence, avec la recrudescence d'événements de grande ampleur. La plus grande douceur contribue à l'intensification des précipitations sur de courtes périodes, ce qui provoque des inondations. Ainsi, entre 2020 et 2026, la cote des 6 mètres a été dépassée trois fois (en 2021, 2023, 2026). Les pouvoirs publics essaient de tirer les enseignements des crues passées, mais les mesures à adopter s'avèrent souvent complexes. La question de la désurbanisation, qui consiste à détruire les habitations installées en zone inondable quand cela était encore possible, prend beaucoup de temps et coûte chère. 

De même, comme le rappelle Kévin Benoit, de l'Etablissement Public Territorial de Bassin (EPTB), "comme le territoire est très plat, les masses d'eau en jeu sont astronomiques. Même si on faisait des bassins de rétention d'eau, les gains de hauteur d'eau seraient dérisoires pour des coûts qui sont astronomiques." (source A). Finalement, nous n'avons d'autre choix que de vivre avec les crues. Plutôt que d'essayer d'empêcher ce qui ne peut l'être, on tente désormais d'atténuer la vulnérabilité des enjeux. Ainsi, dans les habitations, des adaptations visent à atténuer les conséquences des inondations, avec l'installation de batardeaux, de clapets anti-retour, de revêtements au sol adaptés, en réhaussant les prises électrique en hauteur

Les crues de grande ampleur de la Charente sont si fréquentes qu'elles ont donné lieu à des chansons. Ainsi, les Binuchards, un groupe originaire de Gemozac en Charente Maritime, dans un style "fortement marqué par le terroir et le folklore charentais", nous apprend la page Wikipédia consacrée à la formation. Les paroles empruntent des expressions et des mots au parler saintongeais (cagouilles pour escargot, souberne pour inondation...). Il y est question de la crue du fleuve, sur ton humoristique, que certains trouveront sans doute lourdaud. Il y est en tout cas question :

> de la "voie romaine" passant à Taillebourg; seul axe routier des environs à rester au dessus des flots lors des crues. 

> des "écluses de St-Savinien", dont "la goule grande ouverte" n'empêche pas l'accumulation de sédiments, ce qui perturbe l'écoulement de l'eau en direction de l'embouchure. Dans ces conditions, "y'a trop de vase" et les riverains pataugent.

> des précautions prises pour éviter de trop gros dégâts ("j'avons sauvé tout l'mobilier") ou permettre de se déplacer à pied sec ("On met des planches et des parpaings pour pouvoir acheter sont pain"). 

> des conséquences immédiates des crues avec des dégâts matériels à craindre ("toutes les caves sont inondées", "ça sent le fraîchin, faut serpiller"), des déplacements plus compliqués ("le facteur pourra pas passer, / Et l'épicier qu'est embourbé"), la curiosité des badauds ("Alors comme on est sinistrés / Tout l'monde vient nous photographier, / Y feriant mieux d'venir nous aider").

Notes :

1. Dans ces Postes de Commandement ORSEC travaillent en permanence une trentaine de personnes qui apportent leur concours aux responsables des services publics et aux conseillers techniques qui analysent les besoins, les évaluent, puis formulent les demandes dans le cadre du plan ORSEC.

2. Bassin versant : Territoire à l'intérieur duquel toutes les eaux de surface s'écoulent vers un même point, appelé "exutoire". Il peut s'agir de l'embouchure d'un fleuve par exemple.

Sources:

A. Morgane Jacob : «"C'est la troisième grande crue en cinq ans" : Pourquoi les inondations affectent-elles autant Saintes et ses environs.», France 3 Nouvelle Aquitaine, 20/02/2026.

B. Les nom ressources du site de l'EPTB Charente.

C. Rapport de présentation de la cartographie du risque d’inondation de la Charente sur le secteur de Saintes – Cognac – Angoulême (PDF).

D Christian Genet :"Les deux Charentes. Inondation, 1982. La crue du siècle", La Caillerie.

Liens:

- Des photos de Jean-Pierre Maffre de la crue de 1982.

- Saintes: les inondations de 1982 en images.

jeudi 1 mars 2018

341. Le 16 mars 1978, l'échouement de l'Amoco Cadiz provoque une marée noire gigantesque.

Depuis les années 1960, l'Europe importe une grande partie de ses matières premières d'Asie du Sud-Est. Cette situation a entraîné une explosion du trafic maritime et la multiplication des immatriculations de bateaux, toujours plus grands et spécialisés. Cette circulation maritime en très forte hausse peut s'avérer périlleuse. 
Les côtes bretonnes connaissent de forts coefficients de marées auxquels sont habitués les marins du  cru, mais lors des tempêtes, les capitaines au long court peuvent parfois s'y faire prendre. Il y a tout juste 40 ans, ce fut le cas de l'équipage de l'Amoco Cadiz.
***

 * Une avarie de barre au large du Finistère. 
L'Amoco Cadiz (Wiki Commons)
 Le 16 mars 1978 au matin, à l'entrée sud de la Manche, à proximité des côtes bretonnes par une mer très formée, l'Amoco-Cadiz vogue à proximité des côtes bretonnes. Ce pétrolier géant de 330 m de long affrété par la société Shell, appartient à la Phillips, une compagnie de Chicago implantée aux Bermudes. Immatriculé au Libéria, le navire transporte 227 000 tonnes de pétrole brut du Golfe Persique à destination de Rotterdam aux Pays-Bas.
A 9h15, le navire-citerne connaît une panne de gouvernail qui oblige le commandant italien du navire, Pascale Bardari, à arrêter les machines et demander de l'assistance. Arrivé sur zone, un remorqueur allemand, le Pacific, propose ses services. Il est 11h28. Contacté par téléphone, l'armateur de Chicago refuse l'offre d'assistance payante. Les négociations s'éternisent. Pendant ce temps, l'Amoco, poussé par un fort vent d'ouest, dérive dangereusement  vers les côtes. A 14 heures, une fois l'assistance acceptée, le Pacific peut enfin entrer en action, mais il est trop tard. Dans des creux de 7 à 8 mètres et par des vents dépassant les 130 kilomètres à l'heure, l'opération de sauvetage échoue. Il est 21 heures lorsque le pétrolier finit par s'immobiliser sur les hauts fonds au large de Portsall, avant de se briser en deux à 21h55. Le sauvetage périlleux des 44 membres d'équipage, tous Italiens, a lieu au cours de la nuit. Très vite, le pétrole s'échappe des citernes et les premières nappes touchent la côte. En l'espace de deux semaines, la totalité de la cargaison se déverse en mer.
Le 28 mars, le tanker sombre définitivement.

* Un travail de Sisyphe. 
Igor Golubenkov (CC BY 2.0)
La marée noire souille près de 360 km de côtes, de Brest à Saint-Brieuc avec des conséquences environnementales dramatiques: lente agonie des oiseaux aux ailes engluées de mazout, mort par asphyxie des mollusques, coquillages, poissons... Selon les travaux conduits par des scientifiques quelques années après la catastrophe, la marée noire aurait tué par engluement ou par effet toxique, autour de 260 000 tonnes d'animaux marins. Dans la baie de Morlaix, la densité d'animaux a été divisée par cinq.
Pour faire barrage à la nappe gluante et poisseuse de pétrole, les autorités mettent en place un dispositif d'intervention impressionnant. Ce plan Polmar - pour Pollution maritime - est déclenché par Michel d'Ornano, le ministre de la Culture et de l'Environnement. Les secours utilisent différentes méthodes pour tenter de réduire la pollution comme l'épandage de produits "dispersants", l'installation d'un barrage flottant de 11 km de long ou encore l'aspiration par les pompiers du fioul répandu en mer.
A terre, pour dépolluer le littoral et nettoyer les plages, un travail de Sisyphe attend soldats et pompiers. Très vite, ces derniers bénéficient du concours de milliers de bénévoles. En colère, mais conscients de la nécessité de se retrousser les manches, les riverains se lancent alors dans une lutte désespérée contre le déferlement de la nappe gluante.
Pour redonner un aspect présentable au littoral souillé, il faudra pas moins de deux ans d'efforts acharnés. (1)


Mars 1978, nettoyage de plage. (Fylip 22 CC0 1.0)
* La bataille juridique ne fait alors que commencer. Les villes et villages des communes sinistrées (90 collectivités au total) se réunissent dans un syndicat mixte de défense et de protection des communes bretonnes. Aux côtés de l’État et de la Société pour l'étude et la protection de la nature en Bretagne (SEPNB), ils  assignent devant la justice américaine  l'Amoco Corp, propriétaire du pétrolier, et son constructeur. (2) Face à quelques scientifiques et une poignée d'avocats défendant les intérêts de l'Etat français et des collectivités locales affectées par la marée noire, le groupe Amoco aligne des centaines d'experts et d'avocats. Le bras de fer judiciaire s'apparente donc à la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Le 18 avril 1984, le tribunal de Chicago attribue à l'Amoco Corp la responsabilité principale de l'accident et une responsabilité partielle aux chantiers navals qui ont construit le supertanker. Les dommages à verser ne couvrent toutefois qu'une petite partie des dépenses consenties pour nettoyer le littoral saccagé.
Le 24 janvier 1992, au terme de 14 années de procédure, les plaignants obtiennent d'un jugement en rectification une revalorisation des dommages et intérêts. La cour d'appel de Chicago condamne l'Amoco Corp à verser 1 257 millions de francs d’indemnités (3), soit environ la moitié des sommes demandées. En reconnaissant pour la première fois la responsabilité et la culpabilité d'une compagnie pétrolière, le jugement entraîne une révolution du droit maritime à l'échelle internationale. 

* Plus jamais ça. 
Par son ampleur et ses conséquences dramatiques, la marée noire marque durablement les esprits. Elle conduit le gouvernement français à revoir ses moyens de lutte anti-pollution et à mettre en place de nouvelles règles d'organisation des routes maritimes.
Pour gérer le trafic international et l'éloigner des côtes, un nouveau rail de navigation est créé au large d'Ouessant, obligeant les navires qui transportent des matières dangereuses à passer à 50 km des côtes. Sur le rail d'Ouessant, le dispositif de séparation du trafic permet de séparer la voie montante de la voie descendante. Les bateaux, surveillés par satellite, doivent respecter la règle. Si leur trajectoire est suspecte, les veilleurs et officiers d'astreinte de la préfecture maritime de l'Atlantique ou du CROSS les rappellent à l'ordre. 
A Brest, le Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage (CROSS) de la pointe bretonne régule un trafic maritime considérable. La Manche supporte en effet le plus gros trafic de porte-conteneurs au monde. Entre les méga ports de l'Europe du nord, un flux aller-retour incessant de navires gigantesques  sillonne le rail. Dans ces conditions, pas un navire de doit échapper à la vigilance des équipes de surveillance du Cross corsen. Chargées d'alerter par radio (Ouessant trafic) les bateaux des coups de grain, des marées et de vérifier l'éventuelle vétusté des navires, elles scrutent la position des bateaux 24 h sur 24. Connectées à un réseau international d'informations relayé par des balises éparpillées sur tous les océans du globe, elles sont renseignées en permanence sur l'identité des navires, leurs cargaisons et leurs routes. 
Dans le couloir maritime de la Manche, plusieurs vedettes croisent, prêtes à agir à la moindre alerte. En complément, un puissant remorqueur de haute mer est affecté en permanence à l'assistance des pétroliers ou portes conteneurs géants. Lorsqu'il ne suffit pas, la marine nationale doit alors intervenir.
Les douanes françaises contrôlent également des navires depuis les hélicoptères. La vue aérienne peut  déceler les sillages de pollution des bateaux peu scrupuleux. Grâce à ces moyens, les dégazages sauvages en Atlantique se font plus rares. Les interventions des services de secours ont également permis de sauver de nombreuses vies humaines et d'éviter plusieurs marées noires.  

By Ludovic Péron (Own work) (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) Wiki Commons
Si malgré tout la marée noire ne peut être évitée, les autorités disposent depuis la catastrophe de l'Amoco Cadiz d'un dispositif efficace: le plan Polmar. Déclenché en cas de pollution marine accidentel, ce plan d'intervention sert à coordonner et à centraliser les moyens de protection. 
La catastrophe Torrey Canyon en 1967 a conduit la communauté internationale à établir un régime d'indemnisation des victimes de pollution par les hydrocarbures, sous l'égide de l'Organisation Maritime Internationale (OMI). "Les Fonds internationaux d'indemnisation pour les dommages dus à la pollution par les hydrocarbures (FIPOL) ont pour vocation l'indemnisation en cas de pollution par des hydrocarbures persistants à la suite de déversements provenant de navires-citernes dans leurs Etats membres." (cf: le site du FIPOL)
Les autorités ont enfin décidé de la création du Cedre, le Centre de documentation, de recherche et d'expérimentations sur les pollutions accidentelles des eaux. 

* Images apocalyptiques. 
Le naufrage de l'Amoco Cadiz est terrible, tant par l'accumulation des circonstances que par l'envergure de la pollution et le choc engendré. Les marées noires ont donc logiquement inspiré nombre d'artistes. En 1967, Serge Gainsbourg  publie la chanson Torrey Canyon, du nom du super tanker venu s'échouer au large des côtes bretonnes, le 18 mars de cette même année. Le chanteur y fait parler le pétrolier qui énumère les différents éléments de son identité:
 "Je suis né dans les chantiers japonais / 
En vérité, j'appartiens aux Américains /
 Une filiale d'une compagnie navale / 
Dont j'ai oublié l'adresse à Los Angeles (...) 
Si je bats pavillon du Liberia /
 Le captain et les marins sont tous italiens /
 Le mazout dont on m'a rempli les soutes
C'est celui du consortium British Petroleum"

 Les "Cent vingt mille tonnes de pétrole brut" du Torrey Canyon se déversent finalement dans le milieu marin, provoquant la première marée noire d'envergure.

Le naufrage de l'Amoco Cadiz inspire de nouveau dégoût et colère aux artistes.
Pour Anne Sylvestre, "un bateau (...) vomit du noir assassin / Il tue la mer et avec elle / Tout ce qui vivait dans son sein / Il endeuille à jamais les plages / Il désespère les marins / Empoisonne les coquillages / Et les oiseaux mourront demain" ("un bateau mais demain"). Dans Portsall, Jean-Michel Caradec (4) insiste sur les conséquences écologiques de la marée noire qui vient ruiner l'économie locale:

"Je suis un pêcheur de Portsall /
 Mon bateau est à fond de cale / 
Comme un cormoran tout bancal /
 Il pourra plus lever ses voiles / 
J'pourrai pas finir d'le payer /
 Je pourrai plus prendre la mer /
 La mer c'était mon idéal / 
Mon oreiller, mon univers". 

 Au rayon des catastrophes (seulement musicales cette fois... c'est moins grave) citons les oiseaux de goudron d'André Helle et Albert Taïeb (1978) ou l'Amoco d'un Alain Barrière en pleine période disco (le titre idéal pour vider la piste). (5)
 Autant de morceaux qui témoignent à chaud d'une conscience écologique bien plus ancrée qu'auparavant. 

L'épave de l'Amoco Cadiz fait désormais la joie des amateurs de plongée, tandis que son ancre, scellée  sur le terre-plein du port de Portsall, fait celle des "selfeurs". Son empreinte dans la mémoire locale reste, elle, bien présente.

Notes:
1. les petites galettes noires de fioul restent encore visibles aujourd'hui dans les abers.
2. N'ayant souscrit qu'une maigre assurance, l'Amoco Transport Company n'aurait sans doute pas été contrainte de payer dans le cas d'un jugement en France. Aussi, l'Etat français et les collectivités locales décident de poursuivre la maison mère, Amoco International Oil Company, à New York, puis Chicago.  
3. 1045 millions de francs à l’État français et 212 millions au syndicat mixte, soit 192 millions d'euros au total.
4. Lui-même fils de marin breton.
5. Histoire de ne pas finir sur une mauvaise note, terminons avec le "Cap'tain Naimo"de la Tordue, un titre beaucoup plus récent et sans lieu direct avec l'Amoco Cadiz.. 

Sources:
- L'Ouest en mémoire: "L'Amoco Cadiz"  [fresques.ina.fr]
- Cedre: "Amoco Cadiz"
- INA-Jalons: "Le naufrage du pétrolier Torrey Canyon"
- France 3 Bretagne: "Le  16 mars 1978, l'Amoco Cadiz s'échoue devant Portsall"
- France 3 Bretagne: "Ces marées noires qui ont marqué la Bretagne"

 
- "Les nouveaux espaces de l'écologie", in "La société française de 1945 à nos jours" par Ludivine Bantigny, Jenny Raflik, Jean Vigreux, la documentation photographique, septembre-octobre 2015.
- Naufrage de l'Amoco Cadiz.  
- L'Amoco Cadiz la plus grande marée noire. (pdf)
- Une liste impressionnante de "chansons  écolo".