Affichage des articles dont le libellé est chanson. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est chanson. Afficher tous les articles

jeudi 5 mars 2026

Diffusion et mutations de la Bossa Nova.

Dans un précédent billet, nous nous sommes intéressés à l'apparition de la bossa nova. Ici, voyons comment le genre s'impose hors du Brésil, où le genre décline rapidement.  

Philippe Baden Powell, Attribution, via Wikimedia Commons
Sur le plan politique, tout semble sourire au "président bossa nova". En 1958, le duo Garrincha-Pelé permet à la Seleçao de remporter la coupe du monde de football en Suède. Le 19 avril 1960, quelques mois avant de remettre en jeu son mandat, Kubitschek inaugure en grande pompe Brasilia, la nouvelle capitale fédérale. Cependant, derrière cette apparente baraka, les difficultés subsistent. Malgré les métamorphoses et la disparition des archaïsmes hérités du colonialisme portugais, le pays est encore loin de s'être réformé en profondeur et d'avoir oublié ses préjugés raciaux, sociaux ou sexistes. Le chantier pharaonique de Brasilia s'est éternisé et a coûté une fortune. Les déficits se creusent. Dans ces conditions, le président sortant subit un revers électoral en octobre 1960. Il cède sa place à Jânio Quadros, un populiste, fantasque, qui prône une maîtrise des dépenses et un ordre social plus juste. Mais six mois à peine après son arrivée au pouvoir, lâché par la droite qui l'accuse de préparer un coup d'état communiste, il remet sa démission, que le Congrès s'empresse d'accepter En vertu de la constitution, c'est le vice-président, João Goulart, qui lui succède. Son entrée en fonction  est marquée par une agitation croissante. Le nouveau dirigeant comprend en tout cas l'intérêt qu'il y a à soutenir les musiciens de bossa, afin d'accroître le rayonnement culturel du Brésil au niveau international.  

En 1960 sort le nouveau disque de João Gilberto, intitulé O amor, o sorriso, e a flor, et sur lequel figurent "Corcovado", Samba de Uma Nota So", deux compositions de Jobim et futurs standards internationaux. Le succès remporté ouvre la voie à d'autres musiciens bossas talentueux tels que Paulo Sergio Valle et son frère Marco (Samba de verão, Terra de ninguém) Roberto Menescal (O Barquinho), Jorge Ben (Bom mesmo é amar) ou Edu Lobo ("Canção da Terra", "Reza", "Aleluia").
 
Le succès de la bossa tient aussi aux paroles de chansons, poétiques, mais simples, sans prétention. Quelques grandes thématiques peuvent être identifiées comme l'évocation de l'incontournable saudade, comme sur le morceau A felicidade. Moares écrit : "La tristesse n'a pas de fin / Mais le bonheur en a une / Le bonheur est comme une plume / Que le vent emporte dans l'air / Elle vole si légère / Mais a la vie si brève / Qu'il lui faut du vent sans cesse".
L'image des femmes et leurs corps sublimés constituent un autre sujet de prédilection. Ainsi, en 1962, Jobim et Moraes composent "Garota de Ipanema", la fille d'Ipanema, en référence au quartier huppé au sud de Rio. "Tous les après-midi, Jobim et moi, nous allions prendre quelques verres dans un café [Veloso, désormais Garota Ipanema], un petit bar qui était là, à Ipanema, et qui s’appelait le café Veloso. Et, elle allait vers la plage, tous les jours, vers trois heures ou quelque chose comme ça […] Et je pense que Jobim, a essayé de mettre dans le rythme de cette bossa nova sa façon de bouger, sa façon de marcher", se souvient Moraes. Le 2 août 1962, les deux compères, accompagnés par João Gilberto et l'ensemble Os Cariocas,  interprètent le titre sur la scène d'un restaurant musical de Copacabana. Le morceau s'imposera bientôt comme un tube mondial. 

L'exaltation de l'environnement carioca, la mer (Wave), les plages, l'eau représentent une autre source d'inspiration récurrente des auteurs de bossas. Aguas de março, une des plus belles chansons de Jobim, propose une évocation poétique de la nature, sous la forme d'une suite d'images, sans couplets ni refrains, mêlant la tristesse à l'espoir. L'auteur trouve l'inspiration au moins de mars 1972, alors que des trombes d'eau s'abattent sur Rio. Pour rendre compte de la saudade qui l'étreint, il utilise d'une boucle musicale, un flux ininterrompu, renforcé par l'utilisation de l'anaphore É - le groupe verbal "c'est" - répété 44 fois au cours du morceau.


En 1962, le guitariste compositeur Baden Powell (son père adepte du scoutisme lui a donné le nom du fondateur du mouvement) rencontre Vinicius de Moraes. Ensemble, ils écrivent des afro-sambas (BerimbauConsolaçaoCanto de Xangô), des bossas sur des thèmes chers à la culture bahianaise, en particulier les religions afro-brésiliennes (candombléumbanda). Ainsi, ils consacrent Canto de Ossanha à l'orixa de la forêt. 

Alors que la bossa semblait s'être enfin imposée dans le pays, ses fondateurs se dispersent. De Moraes rejoint l'ambassade brésilienne à Paris, tandis que Jobim et Gilberto se rendent aux Etats-Unis. Alors que le moment bossa semble se clore au Brésil, le genre s'exporte et connaît un essor prodigieux à l'échelle internationale. 
Ainsi, le public américain s'entiche du genre après que certains musiciens de jazz américains (Dizzy Gillespie, Lena Horn, Charlie Byrd) ce soient rendus dans les boîtes de nuits cariocas, puis aient incorporé ce qu'il nomme brazilian jazz à leur répertoire (Kenny Dorham). D'aucuns en reviennent avec des morceaux à adapter plein les valises. D'autre part, le chargé de la culture dans le gouvernement Goulart a été approché par un producteur de Manhattan, qui lui propose d'organiser un concert au Carnegie Hall de New York, en guise d'intronisation de la bossa aux Etats-Unis. Le 21 novembre 1962, Jobim, Gilberto, Carlos Lyra, Roberto Menescal, Sergio Mendes montent sur scène, pour un succès en demi teinte, en raison de problèmes d'organisation. Il n'empêche, comme l'écrivait Lucien Malson, "la mode prend comme le feu dans l'étoupe: en quelques mois, nombres d'artistes célèbres du jazz (...) enregistreront leur disque de «bossa nova»" : Duke Ellington ("Afro bossa" en 1963), Quincy Jones ("Big Band Bossa Nova" en 1962), Coleman Hawkins ("Desafinado" en 1962), parmi d'autres. En 1962, le saxophoniste Stan Getz et le guitariste  Charlie Byrd publient Jazz Samba, un disque exclusivement instrumental, dans lequel ils reprennent des œuvres de Jobim ou Baden Powell. 

En mars 1963, en association avec Tom Jobim, Gilberto et sa femme Astrud, Stan Getz enregistre "Getz Gilberto". João peine à enregistrer la version anglaise de Garota de Ipanema. Qu'à cela ne tienne, Astrud s'y colle et propose une version qui propulsera le disque aux premières places des hits parades mondiaux. Non contente de lui souffler la vedette, elle le plante pour Getz. C'est ballot. En 1967, Jobim enregistre un album avec Sinatra (Guys and Dolls), ce qui accroît encore la popularité de la bossa aux Etats-Unis, quitte à édulcorer le genre. Ainsi, le crooner américain jazzifie la mélodie et utilise sa puissance vocale, les trémolos, une manière de chanter aux antipodes du canto falado

* Une déferlante.
En France aussi, la bossa fait des émules. Les musiciens s'approprient des dizaines de morceaux brésiliens qu'ils reprennent à leur goût. En 1962, Sacha Distel reprend façon crooner la Samba de Uma Nota So. La même année, Dario Moreno reprend une chanson de Gilberto intitulée Doralice, dans laquelle il imagine la jeune fille en train de danser la bossa, alors même que le genre ne se danse pas. 
A la suite d'un voyage au Brésil, ou au contact de musiciens cariocas, quelques artistes français entament de véritables collaborations. Ainsi, Baden Powell et Vinicius de Moraes, exilés dans l'hexagone après l'arrivée au pouvoir des militaires, subjuguent des musiciens tels que Pierre Barouh ou Moustaki. En 1965, le premier adapte en français la Samba de benção. Sa traduction tient de la déclaration d'amour à la musique populaire brésilienne et ses auteurs·rices.
Par l'intermédiaire de Barouh, Nougaro rencontre Baden Powell et Vinicius de Moraes et se rend en 1963 au Brésil. Il s'y marie avec une Brésilienne dont il a un enfant. Dès lors, il enregistrera plusieurs morceaux en lien avec le Brésil: en 1966, Bidonville est une reprise musicale de Berimbau  (une calebasse reliée à un fil métallique sur laquelle on fait teinter une baguette) par Baden Powell et Vinicius de Moraes. Le morceau original évoque le candomblé, Nougaro, lui, décrit la misère urbaine.
Mais la plus grande réussite de bossa en français reste peut-être "Les eaux de Mars" de Georges Moustaki, fruit d'une grande complicité amicale et musicale avec Antonio Carlos Jobim, qui est présenté au premier par Nara Leão. Le musicien carioca propose au Français de traduire Aguas de março déjà mentionnée. Ce dernier trouve les mots justes, parvenant à conserver le sens et la poésie jobiemme. 

Peu après l'accession au pouvoir des militaires (1), la bossa cesse d'occuper le devant de la scène, supplantée par la Joven Garda, la chanson engagée, puis le tropicalisme. Les principaux bossanovistes quittent le Brésil. D'autres infléchissent leurs parcours vers une chanson plus engagée, moins sophistiquée. C'est le cas de Nara Leão ou de Carlos Lyra, dont les textes se font de plus en plus politiques. 
 
C° : Au Brésil, la bossa n'a fait que passer. Comme le rappelle Christian Pouillaude sur son site dictionnaire amical du jardin océanique - dont je ne saurais trop vous recommander la fréquentation - : "ce fut la musique d'une courte période (entre 1958 et 1966) et d'un mouvement musical passablement élitiste, celui de la jeunesse dorée (...) des beaux quartiers de la zone sud de Rio. Au Brésil, la bossa est définitivement liée à cette époque et ce milieu. Elle n'y a évidemment jamais été considérée comme une musique populaire (...). Voilà, l'instant bossa nova du Brésil est passé!
Hors des frontière brésiliennes, en revanche, le genre musical s'est installé durablement, influençant plusieurs générations d'artistes qu'il s'agisse de musiciens jazz contemporains (Diana Krall, Pat Metheny), du beige sound britannique (Everything but the girlStyle Council, Sade) ou dans une version électronique (BossacucanovaThievery Corporation, Bebel Gilberto)...

Notes:
1. Pris entre l'opposition des conservateurs et sa volonté de réforme - Goulart entend nationaliser les raffineries de pétrole et exproprier les exploitations agricoles de plus de 100 hectares - , or le nouveau chef d’État dispose d'une faible marge de manœuvre. Certains redoutent déjà une contamination cubaine au Brésil. Aussi, les États-Unis s'emploient à renverser le président en appuyant le coup d'état militaire du 31 mars 1964. Ce putsch entraîne aussitôt une chasse aux sorcières et l'arrestation de plusieurs milliers de personnes, l'annulation des mesures sociales envisagées. Le maréchal Castelo Branco accède à la présidence. 

Sources:
A. "Brésil : émergence de la bossa", épisode de l'émission Musicopolis sur France Musique.
B. Tárik de Sousa : "Bossa-nova : les accords de la démocratie", in "MPB. Musique populaire brésilienne", Réunion des musées nationaux - Cité de la Musique, Paris, 2005. 
C. Jean-Paul Delfino: "Brasil a música", éditions Parenthèses, Marseille, 1998.
D. Métronomique: "Brésil 1957-1964: la vague moderniste", 24/6/2017.
E. "La bossa nova, la musique d'un Brésil démocratique", épisode de l'émission Pop n'Co sur France Inter.
F. "La mort de Villa-Lobos et les débuts de la Bossa Nova", "Les années Bossa Nova", "1960 : le président Bossa-Nova et Brasilia", des épisodes de l'émission Carrefour des Amériques sur France musique.
G. "Bossa Nova as melhores", émission consacrée au genre sur France musique.
H. Nicolas Marchial. "La bossa nova, élément central du renouveau artistique brésilien de 1958 à la findes années 1960.", Musique, musicologie et arts de la scène. 2012.
I. De nombreuses ressources sur le blog Mediamus animé par Nicolas Blondeau. 
J. Anaïs Fléchet« La bossa nova en France : un modèle musical ? »Cahiers des Amériques latines, 48-49 | 2005, 58-73.

dimanche 22 février 2026

Quand la Charente a débordé.

Comment les humains font-ils face aux catastrophes naturelles? Comment tentent -ils de tirer les enseignements des catastrophes passées? Nous avancerons quelques pistes à partir des crues récurrentes de la Charente entre Angoulême et Saintes, comme celles de 1982 ou de 2026. 

Ci-dessus, une série de photos prises à Saintes lors des crues de décembre 2023 et février 2026. 

***************

L’inondation demeure un risque naturel, bien connu. Cependant, le territoire s’artificialise, avec l'aménagement d'espaces jusqu’ici réservés au fleuve. L'Homme modifie le paysage et bouleverse certains équilibres. Le risque augmente d’autant plus que les enjeux (les biens, les personnes…) se multiplient au sein des zones inondables...

L'aléa est un phénomène naturel dangereux comme une inondation, un tsunami... On appelle enjeux (ou vulnérabilités) les personnes, biens, équipements et/ou environnement susceptibles de subir les conséquences de l'aléa. Le risque résulte de la confrontation d'un aléa et d'une zone géographique où il existe des enjeux. Donc aléa x enjeu = risque.

L'automne 1982 connaît une pluviosité importante, deux fois plus forte que la moyenne saisonnière. Ces précipitations permettent de rétablir le niveau moyen des cours d'eau, sans débordements. En revanche, ces excédents de pluie saturent rapidement les terrains calcaires et perméables. A partir du 5 décembre, un temps doux et pluvieux s'installe. Le 10, une tempête balaie le littoral charentais et s'accompagne de pluies diluviennes. Les précipitations incessantes entraînent une montée rapide du niveau de la Charente. C'est le début de la crue dans tout le bassin du fleuve. A Saintes, les premiers débordements  submergent les prairies basses (zone de la Palu) et menacent les quartiers riverains du cours d'eau. A Angoulême, Jarnac, Cognac et Saintes, la cote d'alerte est atteinte. Rien de catastrophique toutefois, d'autant qu'une accalmie intervient à la mi-décembre, la décrue semble s’amorcer. Mais la situation se dégrade de nouveau très rapidement. Les ondées des 16 et 17 sur des sols saturés d'eau provoquent une brusque élévation des niveaux. La crue prend des proportions exceptionnelles aux lendemains d'un nouvel épisode pluvieux, survenu les 19 et 20 décembre.

* Saintes sur mer.

La situation de la ville de  Saintes s'avère particulièrement critique, car la Charente - alors dans sa partie aval - reçoit  des débits supplémentaires apportés par les affluents (Seugne) grossis par les pluies. Depuis le samedi 11 décembre 1982, la cote d'alerte de 4 mètres est atteinte au niveau du pont Palissy.  La circulation devient impossible sur les voies traditionnellement inondées (quai des Roches, route de Courbiac, rue du Pont-Amilion). A partir du 15, la situation se détériore, obligeant les pouvoirs publics à mener les premières interventions dans les quartiers inondés: distribution de parpaings et madriers, évacuation des personnes sinistrées. Le 20 décembre, la cote d'alerte de 6 mètres est atteinte. Le quart de la ville, principalement sur la rive droite, se trouve alors sous l'eau. Les coupures d'électricité et de chauffages accélèrent l'évacuation de familles sinistrées. Il devient de plus en plus difficile de se rendre à Saintes. A l'intérieur de la ville, la circulation est devenue presque impossible. L'avenue Gambetta - une des deux artères principales de la ville - devenue impraticable, il faut construire d'urgence une passerelle au dessus de la chaussée inondée. La communication entre les deux rives ne tient plus qu'au pont de Saintonge. La cote maximale atteint 6,99m au pont Palissy. La décrue salvatrice n'intervient que le 24 décembre à 16 heures.

* Déclenchement du plan ORSEC.

Michel Crépeau, ministre de Environnement de l'époque, accompagné de Jacques Monestier, préfet de Charente-Maritime, survolent la Saintonge et constatent que la crue prend une allure de catastrophe. Des villages se retrouvent cernés de toute part, isolés (Courcoury, Les Gonds). Les quartiers urbains riverains du fleuve se trouvent inondés. Les appels de détresse convergent en très grand nombre vers des centres de secours totalement dépassés. La situation conduit donc les autorités à déclencher le plan ORSEC dans les deux départements charentais. Ce plan, institué en 1952, sonne l'alerte générale et permet de mettre à disposition et d'organiser des moyens de secours humains et matériels exceptionnels. Un état-major de crise, dirigé par chaque préfet, réunit  les responsables des services publics de chaque département: DDE, DDA, DDASS, gaz, électricité, télécommunication, protection civile, police, gendarmerie, armée. Pour appliquer les décisions prises, des postes de commandement (1) s'installent dans les préfectures et les principales villes sinistrées.

 Les opérations sur le terrain mobilisent sapeurs-pompiers, plongeurs et matériels spécialisés. Elles sont organisées sur place par les commandants  des centres de secours. Un PC  opérationnel très important est installé à Saintes sur le stade Yvon Chevalier. A partir du 21 décembre, des renforts importants sont envoyés par les postes de secours de dix autres départements. L'action de l'armée s'intensifie également dans le cadre du plan ORSEC. Avec la décrue, ce sont les équipes d'assainissement et de nettoyages qui entrent en action. En Charente-Maritime, le plan ORSEC n'est levé que le 4 janvier 1983.

* Conséquences directes.

Cette crue de la Charente se caractérise par son intensité et sa durée. Pendant plus d'un mois à Saintes, du 6 décembre 1982 au 24 janvier 1983, infrastructures et biens matériels furent mis à rude épreuve. Les dommages furent donc conséquents: maisons inondées, activités économiques paralysées, réseaux de transport et d'approvisionnement (eau, électricité) malmenés.

En débit de quelques troubles psychologiques et maladies liées à l'humidité, le bilan humain s'avère en revanche bien plus léger. La lenteur de l'écoulement du fleuve, associé à une gestion de crise efficace, permirent d'éviter tout décès direct au cours de l'épisode.

Le pont Bernard Palissy à Saintes, décembre 1982. © Jacques Hugues - Archives EPTB Charente


* Les facteurs d'aggravation du risque.

Les caractéristiques du bassin versant (2) de la Charente se révèlent propices aux risques d'inondations. Dans ce bassin très plat et de faible altitude, la pente moyenne s'avère très faible, de trois à six centimètres en moyenne par kilomètre entre Angoulême et Saintes. Dans ces conditions, l'eau s'écoule très lentement et s'étale dans le lit majeur du fleuve, dans les prairies et les champs d'expansion de crues. Le lit mineur correspond à ce qu'on pourrait désigner comme le cours d'eau normal, tandis que le lit majeur correspond à la zone recouverte par le cours d'eau en période de crue. Or, à certains endroits, il peut être très large. La capacité d'écoulement réduite de la Charente ver Saintes conduit à de fréquents débordements lorsque le débit augmente. Le bassin majeur, plutôt large, souvent occupé de prairies inondables, se rétrécit brusquement au niveau de la ville. Cette particularité fait de l'agglomération un redoutable verrou hydraulique, très vulnérable aux risques d'inondation. La surface de la zone inondable atteint 135 ha dans la ville, menaçant directement des centaines d'habitations.

Les crues de la Charente interviennent au cours de la période hivernale en raison des fortes précipitations océaniques qui s'abattent alors sur la région. A la différences des inondations brutales et soudaines que connaît le quart sud-est de la France, il s'agit ici de crues provoquées par une pluviosité longue (crues à cinétique longue). L'eau monte lentement et l'onde de crue s'y étale dans le temps (48 heures pour arriver de Cognac à Saintes, seulement distantes de 28 km). En se propageant vers l'aval, elle est aggravée à la fois par la persistance  des pluies et par les crues des affluents aval. Au niveau de Saintes, la présence d'un large lit majeur entraîne des débordements du fleuve sur de vastes surfaces, d'autant plus que la faiblesse de la pente empêche l'évacuation rapide des eaux. Dans ces conditions, les durées de submersion se caractérisent par leur longueur (un mois en 1982!). Rappelons en outre l'existence d'autres facteurs favorisant l'apparition des crues: remontée de la marée dans la partie aval, l'encombrement du lit mineur en raison d'un entretien insuffisant et par la présence d'ouvrages vétustes ou mal dimensionnés, enfin l'occupation abusive du lit par certains aménagements.

L'arc routier (dit de Germanicus) a les pieds dans l'eau. (photo Blot prise le 21 février 2026)
Au titre de l'aggravation du risque, il faut aussi rappeler le rôle de  l'urbanisation du lit majeur du fleuve au XIX ème siècle. Jusque là, les populations, habituées à vivre avec l'aléa, s'installent presque exclusivement sur la rive gauche. A l'époque gallo-romaine, seule la rive gauche est occupée. Il n'y a alors pratiquement pas d'enjeux, car les constructions et activités se trouvent en zones non inondables. Tout change avec l'industrialisation et l'arrivée du chemin de fer. L'agglomération s'étend désormais sur la rive droite, dans le lit majeur du fleuve. Cet étalement urbain s'est accompagné d'aménagements peu judicieux, qui contribuèrent à l'amplification de la vulnérabilité au risque d'inondation. Ce fut le cas du comblement d'un bras naturel de la Charente appelé Petit Rosne. Dès lors, l'intégralité du débit du fleuve dut transiter par le bras principal du fleuve, ce qui pose problème en cas de crue. Par ailleurs, le Pont Palissy se caractérise par sa relative étroitesse avec ses arcs bas et ses piles massives. Il constitue un véritable verrou ne permettant pas l'évacuation rapide des eaux. Enfin, de nombreux remblais vinrent amputer le lit majeur du fleuve lors des aménagements successifs : la construction d'un viaduc de chemin de fer ("le pont de Diconche"), du Pont de Saintonge, la création du jardin public et de la place Bassompierre au cœur de l'agglomération. Il apparaît désormais bien difficile, voire impossible, de faire machine arrière en supprimant ces aménagements. Enfin rappelons l'entrée en vigueur très tardive de la réglementation sur l'urbanisation dans les zones inondables. Ainsi, les plans de préventions des risques ne furent mis en place qu'en 1995. Jusqu'à cette date, on pouvait donc construire en zone inondable.

Evolution du paysage urbain à Saintes. [Source : projet d’action éducative du collège Agrippa d’Aubigné.] 

D'autres facteurs, exogènes cette fois, sont à prendre en compte dans l'aggravation de l'aléa à Saintes. En aval de la ville, l'édification dans les années 1960 du barrage de Saint-Savinien est à l'origine de l'apparition d'un bouchon vaseux obstruant le lit mineur et occasionnant une surélévation de la ligne d'eau en amont. Comme ailleurs, la modification de l'occupation des sols a aussi contribué à l'imperméabilisation des sols du fait de la densification du tissu urbain et du bétonnage massif. Dans le domaine agricole, les surfaces vouées à la céréaliculture ne cessent d'augmenter au détriment des cultures fourragères. Ces espaces toujours en herbes jouent pourtant le rôle de ralentisseur de crue.

Repère de la crue de 1982 près du pont Palissy à Saintes.

* Gestion du risque.

Pour mieux lutter contre une catastrophe naturelle et réduire les enjeux, il faut connaître le phénomène et se souvenir des graves crises passées. Par conséquent, la politique de gestion du risque se fonde sur une bonne connaissance de l'aléa. Afin de mieux lutter contre les graves inondations, les autorités se sont dotées de Plan de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI). Élaboré par le Préfet, le PPRI réglemente l’urbanisme dans les zones inondables. Il prévoit des règles d'utilisation et d'occupation du sol selon une carte d'exposition au risque d’inondation établie grâce aux études des scientifiques et ingénieurs. Le Plan Local d’Urbanisme (PLU) élaboré par le maire régit le droit à construire sur la commune. Il peut empêcher l’urbanisation des terrains inondables en s’appuyant a minima sur le PPRI lorsqu’il existe.

* Une priorité : modérer le phénomène d'inondation. 

Une des options consiste à ralentir les écoulements en amont des villes. De "petits freins diffus sur le territoire" doivent permettre d'atténuer l'onde de crue en amont du bassin versant. Plusieurs aménagements sont envisageables : la plantations de haies, une stricte limitation des espaces bitumés pour limiter les flux d'eau, la réduction du drainage afin de préserver les zones humides, la restauration des freins naturels des cours d'eau. Dans cette optique, et afin de tirer tous les enseignements de la grande crue de 1982, de nombreux espaces restent inconstructibles au cœur même de la ville de Saintes. Ainsi, à quelques encablures du centre-ville, la prairie de la Palu s'étend sur 122 ha, en bordure de Charente. Composé de prairies naturelles en partie inondable, de roselières et d'un plan d'eau, cet espace est intégré au réseau Natura 2000. Crée après la crue centennale, le canal, dit chenal de la prairie déleste la Charente de son trop plein d'eau et alimente un plan d'eau aménagé sur la zone de la Palu. Cette création fait ainsi office de zone de surstockage en cas de fortes inondations. L'étang accroît la rétention d'eau dans des zones inhabitées du lit majeur.

Vue du plan d'eau de la Palu. (photo : blot)

Afin de limiter l'ampleur des inondations, une autre piste consiste à réaliser des travaux de protection, afin de faciliter l’écoulement du fleuve dans les secteurs urbains sensibles. Par exemple pour l’agglomération de Saintes, il faudrait retirer les sédiments accumulés dans la Charente au niveau du barrage de Saint-Savinien et faciliter l’écoulement de la crue au droit de certains franchissements routiers, qui provoquent des surinondations à Saintes.

 Vigicrues est un site internet [ vigicrues.gouv.fr ] alimenté par les services de l’État qui affiche des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, pour des prévisions à échéance 24 h. Exemple avec la station du Pont-Palissy à Saintes.

* Mieux prévoir et anticiper.

Le domaine de la prévision des inondations a connu des progrès majeurs ces dernières années. Ainsi, « Vigicrues » est un site internet qui affiche des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, toutes les 24 heures. De même, les préfectures peuvent diffuser les messages d'alerte et de consignes à destination de la population par le biais de radios locales conventionnées… La prévention passe donc par l’information et l’éducation des populations par l’élaboration d’expositions, par l’installation de plaques repères pour se souvenir des épisodes passés, avec l’établissement par les mairies d'un Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs (DICRIM) permettant de recenser les risques dans la commune et les mesures de prévention prises.

Malheureusement, tous ces progrès dans l'anticipation et la gestion des crues n'empêchent pas le fleuve de sortir, de manière récurrente de son lit. Le réchauffement climatique accéléré des dernières années a sans doute une incidence, avec la recrudescence d'événements de grande ampleur. La plus grande douceur contribue à l'intensification des précipitations sur de courtes périodes, ce qui provoque des inondations. Ainsi, entre 2020 et 2026, la cote des 6 mètres a été dépassée trois fois (en 2021, 2023, 2026). Les pouvoirs publics essaient de tirer les enseignements des crues passées, mais les mesures à adopter s'avèrent souvent complexes. La question de la désurbanisation, qui consiste à détruire les habitations installées en zone inondable quand cela était encore possible, prend beaucoup de temps et coûte chère. 

De même, comme le rappelle Kévin Benoit, de l'Etablissement Public Territorial de Bassin (EPTB), "comme le territoire est très plat, les masses d'eau en jeu sont astronomiques. Même si on faisait des bassins de rétention d'eau, les gains de hauteur d'eau seraient dérisoires pour des coûts qui sont astronomiques." (source A). Finalement, nous n'avons d'autre choix que de vivre avec les crues. Plutôt que d'essayer d'empêcher ce qui ne peut l'être, on tente désormais d'atténuer la vulnérabilité des enjeux. Ainsi, dans les habitations, des adaptations visent à atténuer les conséquences des inondations, avec l'installation de batardeaux, de clapets anti-retour, de revêtements au sol adaptés, en réhaussant les prises électrique en hauteur

Les crues de grande ampleur de la Charente sont si fréquentes qu'elles ont donné lieu à des chansons. Ainsi, les Binuchards, un groupe originaire de Gemozac en Charente Maritime, dans un style "fortement marqué par le terroir et le folklore charentais", nous apprend la page Wikipédia consacrée à la formation. Les paroles empruntent des expressions et des mots au parler saintongeais (cagouilles pour escargot, souberne pour inondation...). Il y est question de la crue du fleuve, sur ton humoristique, que certains trouveront sans doute lourdaud. Il y est en tout cas question :

> de la "voie romaine" passant à Taillebourg; seul axe routier des environs à rester au dessus des flots lors des crues. 

> des "écluses de St-Savinien", dont "la goule grande ouverte" n'empêche pas l'accumulation de sédiments, ce qui perturbe l'écoulement de l'eau en direction de l'embouchure. Dans ces conditions, "y'a trop de vase" et les riverains pataugent.

> des précautions prises pour éviter de trop gros dégâts ("j'avons sauvé tout l'mobilier") ou permettre de se déplacer à pied sec ("On met des planches et des parpaings pour pouvoir acheter sont pain"). 

> des conséquences immédiates des crues avec des dégâts matériels à craindre ("toutes les caves sont inondées", "ça sent le fraîchin, faut serpiller"), des déplacements plus compliqués ("le facteur pourra pas passer, / Et l'épicier qu'est embourbé"), la curiosité des badauds ("Alors comme on est sinistrés / Tout l'monde vient nous photographier, / Y feriant mieux d'venir nous aider").

Notes :

1. Dans ces Postes de Commandement ORSEC travaillent en permanence une trentaine de personnes qui apportent leur concours aux responsables des services publics et aux conseillers techniques qui analysent les besoins, les évaluent, puis formulent les demandes dans le cadre du plan ORSEC.

2. Bassin versant : Territoire à l'intérieur duquel toutes les eaux de surface s'écoulent vers un même point, appelé "exutoire". Il peut s'agir de l'embouchure d'un fleuve par exemple.

Sources:

A. Morgane Jacob : «"C'est la troisième grande crue en cinq ans" : Pourquoi les inondations affectent-elles autant Saintes et ses environs.», France 3 Nouvelle Aquitaine, 20/02/2026.

B. Les nom ressources du site de l'EPTB Charente.

C. Rapport de présentation de la cartographie du risque d’inondation de la Charente sur le secteur de Saintes – Cognac – Angoulême (PDF).

D Christian Genet :"Les deux Charentes. Inondation, 1982. La crue du siècle", La Caillerie.

Liens:

- Des photos de Jean-Pierre Maffre de la crue de 1982.

- Saintes: les inondations de 1982 en images.

jeudi 16 octobre 2025

Les présidents en chansons : bienvenue en Chiraquie.

Jacques Chirac naît à Paris, en 1932, d'une famille originaire de Corrèze. Son père est banquier, ses deux grands pères instituteurs. Le bac en poche, il fait science-po, l'ENA et devient haut-fonctionnaire (à la cour des comptes), avant d'intégrer le cabinet de Pompidou, alors premier ministre. Nommé secrétaire d'Etat, il occupera ensuite de nombreux postes ministériels (secrétaire d'Etat à l'emploi, à l'économie et aux finances, ministre de l'agriculture, de l'intérieur) et apprendra très vite à manier la langue de bois, l'art de dire sans dire.   

En 1967, il parvient à arracher la troisième circonscription de Corrèze (Ussel, Meymac, Egletons) aux radicaux socialistes. Grand, avec un physique avantageux, peu avare en poignées de mains et en verres au comptoir, il arpente le terrain avec efficacité [ "Je disais c'est loin, mais c'est beau." ]et entretient une grande proximité avec ses électeurs. L'énarque parisien, fils de pdg, réussit par un tour de passe passe dont il a le secret, à changer sa présentation et à se faire passer pour un gars du cru, représentant type de la province et du monde agricole. Très convaincant en "serre la louche", il utilise son entregent et ses réseaux pour obtenir le financement d'infrastructures pour le département. Il conservera son poste de député jusqu'à son accession à l'Elysée en 1995.

En 1974, Chirac se rallie à Valéry Giscard d'Estaing, dont il devient le premier ministre. Mais les relations entre les deux hommes, très dissemblables, sont mauvaises. En août 1976, il claque la porte de Matignon. En 1977, il se présente aux élections municipales à Paris. Il y applique sa recette corrézienne, en quadrillant le terrain. Michel Paje compose pour l'occasion "Chirac pour Paris", "Pour que la Seine ne charrie plus de poissons morts. / Qu'on s'y promène, et puisse y rêver encore. Pour que Paris, des artisans, / Pour que Paris, des petits marchands / Dans chaque rue, continuent comme avant". 

Le petit monde du rock alternatif dézingue la gestion de Chirac, un maire avant tout soucieux de mener la chasse aux punks et aux crottes de chien. En 1984, dans "Chirac'n'roll", les Singes hurlent : "Ta gueule partout tes flics partout / c'est vraiment trop pour nous / ton hypocrisie ta démagogie / y'en a carrément plein le cul / ta politique est une maladie qui empoisonne nos vies / pourquoi tu retournes pas en Corrèze?  / cueillir tes vaches et traire les fraises."
La Mano Negra reproche à l'édile de placer la capitale sous l'éteignoir, la fête est finie, comme ils le chantent dans "Paris la nuit" : "L'baron qui règne à la mairie, veut que tout l'monde aille au lit sans bruit".


Chirac envisage la conquête de la capitale comme un marchepied, avec, en tête la présidence de la République en ligne de mire. Aussi se lance-t-il en 1981. Pour l'occasion, Pascal Stive compose "Chirac, maintenant" (1981). Lors de ce même scrutin, il se fend aussi d'un "Mitterrand président".  Bref un bel exemple de bouffage à tous les râteliers. On notera au passage que les deux morceaux sont tout aussi nuls l'un que l'autre.

Au soir du premier tour, Chirac n'arrive qu'en troisième position. Il doit ronger son frein, jusqu'à ce la déroute socialiste de 1986 aux législatives ne le remette sous le feu des projecteurs. En tant que chef du Rassemblement pour la République, arrivé en tête dans les urnes, il est nommé premier ministre, inaugurant une première cohabitation sous la Vème République. En phase avec son époque, il opte pour un libéralisme de type reaganien, privatisant les entreprises nationalisées par son prédécesseur. En 1986, le projet de loi Devaquet prévoit une hausse des frais d'inscription à l'université, la mise en concurrence et la sélection des étudiants. D'importantes manifestations de protestation ont lieu dans les facs. Le 6 décembre, Malik Oussekine est tué par les voltigeurs motorisés, en marge de la mobilisation. [nous y avons consacré un billet]

En un temps où le cumul des mandats étaient la règle, il peut être à la fois maire de Paris, député de Corrèze, président du RPR et premier ministre entre 1986 et 1988.
Lors des présidentielles de cette année là, les deux chefs de l'exécutif s'affrontent au second tour, après un débat au cours duquel Chirac n'a pas fait le poids face à Mitterrand. Après ce deuxième échec, il cherche à élargir sa base électorale, quitte à draguer ouvertement les électeurs lepénistes, de plus en plus nombreux. A Orléans en 1991, devant les militants RPR, il tient des propos racistes. Cette sortie inspirera les musiciens, notamment des dizaines de morceaux de rap. Les Toulousains de Zebda samplent le discours de Chirac et empruntent ses mots pour désigner une de leurs compositions les plus fameuses : "Le bruit et l'odeur" (1995).

Jacques Chirac est enfin élu président de la République en 1995, avec 52,6 % des voix face au socialiste Lionel Jospin. Les débuts du mandat, chaotiques, démontrent que le nouveau président possède une faible armature idéologique. Le pragmatisme - le cynisme ? - semble présider à ses choix. Bien que tenant du libéralisme reaganien de 1986 à 1988, il vient de faire campagne  sur le thème de la fracture sociale, promettant de lutter contre les inégalités et de rapprocher l'État des citoyens. Les Guignols de l'info le griment alors en Che Guevara. Une fois élu, Chirac remise sa rhétorique de gauche, laissant Juppé, premier ministre, s'attaquer aux retraites et à la Sécurité sociale. Sa marionnette prend désormais les traits de Super menteur. Dans la même veine, en 1999, "Le grand Jacques" des Mickey 3D dresse un portrait peu amène du nouveau président. 

Au début de son mandat, dans un discours fameux prononcé en 1995, à l'occasion de la commémoration de la rafle du Vél' d'Hiv', Chirac reconnaît pour la première fois la contribution de la France à la "Solution finale", sa responsabilité dans la déportation et l'anéantissement de près des 76 000 Juifs vivaient alors dans l'hexagone. "La France, ce jour-là accomplissait l'irréparable."

En 1997, après deux ans de présidence, Chirac décide de dissoudre l'Assemblée nationale dans l'espoir d'obtenir une majorité favorable. Mais cette stratégie échoue, et les élections législatives aboutissent à une victoire de la gauche plurielle, conduisant à une longue cohabitation de cinq ans avec Lionel Jospin Premier ministre. Le président s'arc-boute sur ses prérogatives, tout en essayant de tirer partie des réformes adoptées par Jospin (loi sur la réduction du temps de travail à 35 heures par semaine, adoption du pacte civil de solidarité). En 2000, les Français opte pour une réduction du mandat présidentiel avec l'instauration du quinquennat et Debout sur le zinc chante "Sport 2000".

En 2002, Jacques Chirac se représente à l’élection présidentielle. Les résultats du premier provoque un choc avec l’élimination de Lionel Jospin, dépassé par le candidat du Front nationalJean-Marie Le Pen. Chirac remporte le second tour avec 82,2 % des voix, bénéficiant du large soutien des électeurs de gauche, dans ce que l'on appelle le "front républicain" contre l'extrême droite. Pourtant, le gouvernement nommé ne représente en rien une ouverture vers la gauche.  Sur le site Belle campagne, le chanteur Malto transforme le président en chanteur de bossa nova. "Chirac. Je serai le président de tous les Français." (2002)

Le second mandat est marqué par un certain immobilisme. Il en reste néanmoins une décision courageuse et forte : le refus en 2003 d'engager la France en Irak et de s’aligner sur la position américaine et britannique qui débouche sur une guerre dévastatrice. Toujours dans le domaine des relations internationales, en 2005, les Français rejettent le projet de la réforme sur la constitution européenne, qui sera néanmoins mis en place deux ans plus tard, en vertu un déni de démocratie manifeste. 

Faute de réformes ambitieuses, Chirac investit certains thèmes. Dans un discours prononcé en septembre 2002 à Johannesburg, dans le cadre du Sommet de la Terre, il lance "Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. Prenons garde que le XXI ème siècle ne devienne pas, pour les générations futures, celui d'un crime de l'humanité contre la vie." Le discours permet une prise de conscience, mais il reste un discours. Dans les faits, on serait bien en peine d'identifier une mesure écologique mise en œuvre au cours de la présidence chiraquienne. 

Autre sujet de prédilection de Jacques Chirac, son intérêt pour les civilisations extra européennes, ce qui le conduira à fonder le musée du quai Branly. Reste que sur le terrain, la Françafrique se porte toujours aussi bien. Les présidents passent, mais le néo-colonialisme se perpétue. Un des membres de Tryo chante un des couplets de "Pompafricavec la voix de Jacques Chirac.

Tout au long du second mandat, des soupçons de corruption et d'affairisme planent, venant ternir l'image d'un président protégé par son immunité. Svinkels insiste sur cette corruption dans "Anarchie en Chiraquie" (2002) "Ici toute affaire occulte se noie / Dans un bain de foule chez les cultos / La France un grand comice agricole / Qui pue le fric, la bouffe, le fisc et l'alcool / Anarchie En Chiraquie / Qui c'est en France le plus gros mafieux".

 Les rappeurs présentent alors Chirac comme un parrain de la mafia, intouchable, ce qui leur permet de pointer du doigt l'hypocrisie d'un personnel politique pourtant prompt à dénoncer la délinquance juvénile. C'est le cas du "Jacko" du Saïan Supa Crew : "Monsieur Jacko, tout le monde veut lui faire la peau / Ce macko mériterait la taule, Jacko mène tout le monde en bateau ayayaiie". Le rappeur Veerus doute de la véracité des trous de mémoire que connaît le président à la fin de sa vie. Pour lui, cette amnésie tient de la ruse. "On prend cette monnaie à la Jacques Chirac / puis on oublie tout à la Jacques Chirac." ["Jacques Chirac"Sinsemilia nous propose une exploration des terres présidentielles dans "Bienvenue en Chiraquie" (2004) "Soyez les bienvenus en Chiraquie... / Ici, c'est chez toi / Oui mais tu fermes ta gueule / Ici il y a un roi / Et des seigneurs qui font c'qu'ils veulent / Ici, il y a des lois / Mais seulement pour le peuple / L'immunité en suprême privilège". 


En 2011, Chirac est condamné à deux ans de prison avec sursis dans l'affaire des emplois fictifs de la ville de Paris. Les vœux de Didier Wampas et son groupe sont enfin exaucés, puisque cinq ans plus tôt ils chantaient "Chirac en prison". "C'est une obsession, elle ne pense qu'à ça, elle n'en dort plus la nuit [...] / La seule chose qui lui ferait plaisir, ce serait de voir Chirac en prison." En enregistrant le titre, le chanteur veut tester la liberté d'expression en France. De fait, sans être officiellement censurée, la chanson est très peu diffusée à la radio, ce qui n'empêche pas le titre de trouver son public.

Chirac termine son mandat en 2007 avec une popularité en baisse. En octobre 2005, les banlieues s'embrasent. Pour Sarkozy, les rappeurs font rapidement figure de coupables idéaux. Ces derniers retournent néanmoins l'accusation contre le ministre de l'intérieur : Sniper enregistre "Brûle", Keny Arkana "Nettoyage au Kärcher".

Conclusion : 
A l'issue des deux mandats chiraquiens, "Salut l'artiste" de No one is innocent dresse le bilan ironique d'une présidence placée sous le sceau de l'hypocrisie. Le groupe énumère les dossiers à charge : "le bruit et l'odeur", la reprise des essais nucléaires en Polynésie, le néocolonialisme, le thème de la fracture sociale utilisé lors la présidentielle 1997. "Un bel hommage à l'artiste à la carrière exemplaire (...) / Comme une histoire d'odeur et de bruit / Des essais transformés, mais pas vraiment Pacifique, Le meilleur ami du monde, et plein de grands potes en Afrique. / Sans une égratignure, juste une vilaine "fracture", / On le sait depuis longtemps, le Phoénix à la peau dure. / Alors salut l'artiste"

A l'issue du second mandat, l'image de Chirac est fortement dégradée dans l'opinion. D'aucuns lui reprochent son opportunisme, son immobilisme ou encore sa versatilité. 
Mais plus le temps passe, plus le personnage apparaît à beaucoup comme sympathique, convivial, rassembleur, surtout quand on le compare à son successeur, Nicolas Sarkozy. Ainsi une nostalgie de la période Chirac se dessine. Sur la fin de sa vie, l'ancien président, malade, est affaibli et sa mémoire lui fait défaut. Du président, il reste ainsi une image, une geste, son coup de fourchette légendaire, des serrages de louches au kilomètre, des phrases cultes, des emportements, des saillies ou des trouvailles langagières abracadabrantesques, et qui ne font pas toujours pschittt. 

 Sources:

vendredi 22 août 2025

Les présidents en chansons : Mitterrand.

Le 10 mai 1981, François Mitterrand prend sa revanche sur Valéry Giscard d'Estaing en rassemblant 51,8% des suffrages. Avec la victoire du candidat du Parti socialiste vient le temps de l'alternance. Les artistes, qui appelaient de leurs vœux une victoire de la gauche, exultent et composent des titres à la gloire du vainqueur.  C'est le cas de Lenny Escudero avec "Le poing et la rose". 

Unknown Minitel artist or copier. Own editions. Thumbnail copyrighted 1981-09-24 by Gamma Keystone France?, via Wikimedia Commons

Mitterrand fit longtemps figure d'outsider. Il naît à Jarnac, Charente, en 1916, dans une famille bourgeoise catholique et conservatrice. Etudiant proche de l'extrême droite dans les années 1930, il est mobilisé sur la ligne Maginot en 1939. Fait prisonnier par les Allemands, le 18 juin 1940, il réussit à s'échapper de son stalag après 18 mois de captivité. Il rejoint alors la zone libre et y occupe un poste dans l'administration de Vichy. Admirateur de Pétain et favorable à sa Révolution nationale, il s'en éloigne progressivement. En 1943, il s'engage ainsi dans la Résistance,  jouant double jeu. Morland, dans "l'armée des ombres", il redevient Mitterrand quand il reçoit la francisque des mains de Pétain, la plus haute décoration du régime; un modèle de vichysto-résistant en somme. En 1947, encarté à l'UDSR, un parti de centre-gauche, il devient ministre des Anciens combattants et Victimes de guerre. Dès lors, sous la IVème République, il occupe de nombreux postes ministériels, notamment celui de l'intérieur lorsqu'éclate la guerre d'Algérie. 

Dombrance : "Mitterrand"

Le retour au pouvoir de Gaulle et l'instauration la cinquième République, sont l'occasion pour Mitterrand de dénoncer la pratique personnelle et autoritaire du général. Après deux échecs, contre de Gaulle en 1965, puis Giscard en 1974, il l'emporte à la troisième tentative et devient président le 10 mai 1981. Pour y parvenir, il réussit en 1971 à prendre les rênes du parti socialiste au congrès d'Epinay. Il convainc les radicaux de gauche et les communistes de signer un programme commun, dont le PS sera le principal bénéficiaire. En 1977, le grand compositeur grec Mikis Theodorakis et Herbert Pagani s'associent pour composer l'hymne du PS. "Changer la vie" fait la part belle aux chœurs "soviétisants", une touche très seventies.  

Alors que la présidentielle 1981 se profile, le candidat Mitterrand entend se doter d'un morceau de campagne entraînant. Ce sera "Mitterrand président". Boîtes à rythme clinquantes, voix de poissonnière de l'interprète, les ingrédients du parfait attentat politico-musical sont réunis.

Pour la première fois sous la Vème République, la gauche accède au pouvoir, ce que confirme les résultats des législatives de juin. Plusieurs chansons composées aux lendemains de la victoire électorale témoignent de l'espoir soulevé par cette victoire au sein des milieux artistiques. Marcel Amont chante "Une rose à ton poing". En juillet, Jean-Roger Caussimon publie un 45 tours intitulé "Un soir de mai". "La rose a fleuri sur sa branche / Donnant son pourpre et son parfum / Au soir du deuxième dimanche / Du mois de mai 81". A l'automne, Barbara monte sur scène à Pantin et interprète "Regarde". 

Pierre Mauroy, nommé premier ministre, met en œuvre une série de réformes visant à promouvoir la justice sociale et à renforcer le rôle de l'Etat dans l'économie avec notamment une vague de nationalisation dans le secteur bancaire, les assurances, l'énergie. D'autres mesures phares marquent cette période réformiste : passage de la semaine de travail de 40 à 39 heures sans diminution de salaire, adoption de la retraite à 60 ans, de la cinquième de congés payés. Robert Badinter, ministre de la Justice, porte devant l'Assemblée une loi conduisant à l'abolition de la peine de mort. 

Barbara : "Si la photo est bonne"

Mitterrand se présente comme celui qui entend répondre aux attentes du monde de la culture. La libéralisation des ondes voit la prolifération des radios associatives. Jack Lang imagine une journée consacrée à la musique où professionnels comme amateurs pourraient descendre dans la rue pour jouer. A la fin de l'année 1983, en réaction aux violences et crimes racistes, les jeunes des Minguettes organisent une marche pour l'égalité et contre le racisme à travers toute la France. Au fil des étapes, l'événement prend de l'ampleur, au point de devenir incontournable. Dans les mois qui suivent, l'association SOS racisme, proche du PS, récupère le mouvement, en marginalisant les jeunes des Minguettes pourtant à l'initiative de la marche. Le 15 juin 1985, dans le cadre d'une grande fête organisée par SOS Racisme, des concerts se succèdent place de la Concorde. Pour l'occasion Carte de Séjour interprète "Douce France". 

L'immense espoir soulevé par la victoire mitterrandienne est rapidement douché chez les électeurs de gauche. Le choc pétrolier la crise économique mondiale entretiennent les difficultés économiques et une persistance d'un chômage de masse. La politique de relance de la consommation ne porte pas ses fruits. L'impatience grandit comme en témoigne "Le changementde François Béranger (1982). En 1982, "Ex Robin des bois" de Téléphone revient sur les désillusions et déceptions des militants socialistes. 

Le pays connaît une forte inflation et une dégradation de la balance commerciale. Cette situation incite le président à adopter une politique de rigueur, fondée sur la réduction des déficits publics. Ce virage tient du reniement et de la trahison pour de nombreux électeurs de gauche. A droite, on se gausse. En 1984, dans une émission présentée par Michel Drucker, Thierry le Luron détourne "C'est la rose l'important", un tube de Bécaud qui devient "L'emmerdant, c'est la rose". En 1989, sur l'air du Bioman de Bernard Minet, Patrick Sebastien commet "Mitteran"... "Moitié momie, moitié robot / dans la galaxie socialo / Mitterran, Mitterran / Héros de l'univers". 

En 1986, la droite triomphe lors des législatives, ce qui crée une situation inédite sous la Vème République. Mitterrand doit nommer un premier ministre issu de l'opposition, en l'occurrence Jacques Chirac. Dans le cadre de cette première cohabitation, le président se taille des domaines réservés. Garant des institutions, chef des armées, il conserve la haute main en matière de politique étrangère, alors que le premier ministre et son gouvernement contrôlent les affaires intérieures. En l'occurrence, Chirac privatise les entreprises nationalisées sous Mauroy et accentue la libéralisation de l'économie. La loi de Devaquet, qui vise à introduire une sélection à l'université, suscite de vives réactions. La répression policière conduit à l'assassinat de Malik Oussekine, le 6 décembre, et au retrait de la loi. 

Lors des présidentielles 1988, les deux têtes de l'exécutif s'affrontent. Dans le cadre du débat d'entre-deux-tours, le président sortant prend l'avantage sur son premier ministre grâce à une petite phrase dont il a le secret. Mitterrand l'emporte finalement avec 54% des voix, mais ne dispose que d'une majorité relative à l'Assemblée, ce qui complique la vie de ses premiers ministres successifs : Michel Rocard, Edith Cresson et Pierre Bérégovoy. Sous le gouvernement du premier est créé le Revenu Minimum d'Insertion, une prestation sociale destinée à lutter contre la précarité. Quant au dernier, accusé de malversations peu après sa sortie de charge, il se suicide le 1er mai 1993. Des événements dont Alex Beaupain se fait l'écho dans son morceau "Au départ", en 2011"Au départ, au départ, c'est toujours le mois de mai / Echarpe rouge et chapeau noir, la lettre à tous les français / Au départ au départ, des accords de Matignon / RMI, Michel Rocard, des affiches "Génération" (...) Et puis au bord du canal un premier mai sans raison / Nos amours se tirent une balle et de la cohabitation". 

En politique étrangère, Mitterrand poursuit l'engagement en faveur de la construction européenne avec l'adoption de l'Acte unique européen qui jette les bases d'un marché unique et avec la signature, puis l'approbation du traité de Maastricht en 1992. La politique africaine de l'Elysée ne connaît pas de véritable inflexion. Les dirigeants corrompus et autoritaires sont soutenus tant qu'ils acceptent de rester dans l'orbite française ou de livrer leurs richesses économiques, ce que dénonce avec humour la chanson "Pompafric" de Tryo. 


Les élections législatives de 1993 se soldent par une large victoire de la droite, ce qui impose une seconde cohabitation avec la nomination d'Edouard Balladur à Matignon. Les relations sont tendues avec un Mitterrand de plus en plus affaibli par la maladie. En 1991, Renaud enregistre "Tonton", en référence au surnom affectueux donné par les partisans du président. Il s'agit d'une ballade dépouillée, un portrait doux amer. Le chapeau, le long manteau, la chienne Baltique, le "vieux rhume qui dure", la "fragilité des roses", tout y est. Y compris la mort, qui plane tout au long du morceau. 

A l'issue de deux septennats, Mitterrand meurt, le 8 janvier 1996. L'heure est au bilan ou à l'inventaire diront certains. Les souvenirs subjectifs de Pierre & Bastien dressent un portrait quelque peu sarcastique de "Mitterrand". "8 janvier 96, je rentre du collège / papa écoute la radio, je me mets à pleurer / Mitterrand est mort (2X) / Ils ont sali ta mémoire en te traitant de collabo". "On a tous quelque chose en nous de Mitterrand / comme si nous étions ses enfants / On a tous quelque chose en nous de Mazarine / Un peu de Vichy dans nos racines / Et un peu de prostate dans nos blue jeans / Mitterrand est mort"

"Le coup de Jarnac" de Jean-Louis Murat s'intéresse aux obsèques du président et à la mémoire de celui-ci. Dans son testament, ce dernier écrivait « Une messe est possible ». En fait cet agnostique, fasciné par la question spirituelle, aura même droit à deux messes. L’une, officielle, à Notre-Dame de Paris, présidée par le cardinal Lustiger rassemble les dirigeants politiques de la planète; l'autre à Jarnac, la terre de son enfance, où sont célébrées les obsèques privées et où apparaissent, pour la première fois en… public, les « deux » familles, l'officielle et l'officieuse.

 Sources:
- Matthias Bernard : "Les années Mitterrand : du changement socialiste au tournant libéral", Belin, 2015.

Bonus: une pépite signalée par Paul Schor, merci à lui: