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mercredi 3 janvier 2018

337. A Muscle Shoals, "seul le groove comptait".

La région des Shoals se situe dans le nord-est de l'Alabama, aux confins du Tennessee et du Mississippi. Quatre agglomérations - Florence, Tuscumbia, Sheffield et Muscle Shoals - y furent édifiées le long du Tennessee. La zone reste enclavée tout au long du XIX° siècle, jusqu'à la canalisation de la Tennessee River en 1911. Cinq ans plus tard, un barrage, le Wilson Dam, permet de produire de l'électricité et d'attirer de nouvelles activités (production de nitrates). En 1932, dans le cadre du New Deal, F.D. Roosevelt sélectionne les Shoals pour sa politique de grands travaux pilotée par la Tennessee Valley Authority. Cette dernière y prévoit la construction de 16 nouveaux barrages; autant d'équipements qui attirent dans la décennie suivante de nouvelles industries désireuses de profiter d'une électricité bon marché (textile, aluminium...).
Les Shoals se trouvent en plein coeur de la Bible belt. Le puritanisme ambiant y imposa une législation prohibant la vente d'alcool. Ainsi une loi de 1955 décréta "secs" les comtés de la région (Lauderdale et Colbert). Jusqu'en 1982, cette prohibition locale empêcha l'organisation de concerts live par les clubs et les bars, privant les musiciens du coin de nombreuses scènes potentielles.



D'un point de point musical, la région ne se distingue pas particulièrement, si ce n'est que W.C Handy - le père putatif du blues - et Sam Phillips, le producteur d'Elvis Presley et fondateur de Sun records, en sont tous deux originaires. Comme ailleurs dans le Vieux Sud, blues noir et hillbilly blanche cohabitent.
Au cours des années 1950, le triomphe d'Elvis entraîne le décollage de l'industrie du disque. Grâce à l'essor des radios locales qui diffusent leurs morceaux, de petites maisons de disques indépendantes apparaissent et se multiplient comme des petits pains, même au fin fond de l'Alabama. 
En 1959, Tom Stafford, le fils du principal pharmacien de Florence, s'associe à Billy Sherril et Rick Hall, deux jeunes chanteurs-compositeurs membres des Fairlanes, pour fonder Florence Alabama Music Enterprises à l'acronyme prometteur (FAME). Un petit studio voit le jour au premier étage de l'officine paternelle et devient aussitôt le point de ralliement de tout ce que la région compte de musiciens (le batteur Donnie Fritts, le pianiste Spooner Oldham, mais aussi l'auteur compositeur Dan Penn)...
  Très vite cependant les relations entre les trois associés virent à l'aigre. Rick Hall reproche à Stafford et Sherrill leur manque d'ambition et précipite la rupture. Évincé du studio, Hall ne conserve que la propriété du nom Fame, autant dire rien du tout. A ce propos, Dan Penn se souvient: "Ils [Stafford et Sherill] lui ont laissé le nom Fame, et c'était à peu près tout. Un jour, environ un mois après son départ, j'ai croisé Rick à Florence. Il avait une feuille de papier qui dépassait de sa poche revolver, et je lui ai demandé ce que c'était. Et il m'a répondu: 'C'est la Fame Publishing Company. C'est ma compagnie.' C'est tout ce qui lui restait: un bout de papier. Et il faut respecter un type qui est parti d'un bout de papier pour arriver là où il est arrivé."
Dans l'immédiat, Hall déprime et mène une vie de bâton de chaise, loin des Shoals. Or, l'homme est un battant, il parvient à rebondir quelques mois plus tard. 

Grâce à un coup de pouce financier de son beau-père, et tout en continuant son boulot de vendeur de voitures, Hall loue un vieil entrepôt de tabac en piteux état sur la Wilson Dam highway qu'il transforme en studio. Il y enregistre dans un premier temps des jingles et spots de pub pour des entreprises locales. En 1961, son ancien collaborateur Tom Stafford, lui confie Arthur Alexander , un excellent chanteur qui travaille en tant que groom au Sheffield Hotel. Bien épaulé par la première section rythmique FAME (1), Alexander enregistre "You better move on", un titre puissant qui permet au chanteur d'atteindre la 24ème place du Billboard.
 Grâce aux bénéfices engrangés, Hall peut construire un vrai studio au 603 East Avalon Avenue. Seul maître à bord, il fait tour à tour office d'ingénieur du son, de directeur artistique, d'arrangeur.  En tant que producteur, il façonne un son spécifique qui s'affranchit des clivages culturels traditionnels. Pour fabriquer cette country-soul délicate, Hall s'appuie sur une section rythmique très efficace (2) et sur Jimmy Johnson, un guitariste aussi discret que talentueux. Enfin, les auteurs maisons Dan Penn, Donnie Fritts, Spooner Oldham complètent cette équipe de choc.
 La petite renommée acquise par Hall grâce au hit d'Alexander convainc un manager d'Atlanta, Bill Lowery, d'envoyer à Fame ses poulains: les Tams, Tommy Roe... Ces derniers ne remportent qu'un succès d'estime, mais la renommée du studio grandit. De jeunes chanteurs afro-américains viennent alors y tenter leur chance au moment où Nashville - capitale de la country - leur reste fermée.
Pour l'heure, Hall est aux abois financièrement et décide alors de jouer son va tout. Début 1964,  il se lance avec Dan Penn dans une tournée des stations de radios du Vieux Sud pour convaincre les DJ de diffuser un morceau de Jimmy Hughes intitulé "Steal away". Histoire de se donner toutes les chances possibles, les deux complices accompagnent les 45 tours pressés pour l'occasion de bouteilles de Whisky... 
Distribué par Vee-Jay, le titre est un succès, qui renforce un peu plus la notoriété de FAME. Début 1965, Hall se croit enfin tiré d'affaire. C'est alors que les musiciens du studio, lassés d'être payés avec un lance-pierre, désertent les Shoals pour tenter leur chance à Nashville. En urgence, puisant dans le vivier de musiciens locaux, le producteur monte un nouvel orchestre composé du fidèle Jimmy Johnson, du batteur Roger Hawkins, du bassiste Albert "Jr" Lowe et de Spooner Oldham au clavier. Après des journées de répétition, l'équipe se soude et parvient à trouver une alchimie qui ne tardera pas à faire mouche en studio.  

Aretha Franklin dans le studio Fame.
Dans l'immédiat, Hall retourne aux affaires courantes et auditionne des dizaines d'artistes pour tenter de décrocher le tube susceptible d'assurer définitivement la pérennité de sa petite entreprise. Il décroche enfin la timbale au printemps 1966.
Quin R. Ivy, le DJ d'une radio locale et récent fondateur d'un studio d'enregistrement à Sheffield, découvre la perle rare en la personne de Percy Sledge, un garçon de salle de l'hôpital de Sheffield. Avec les musiciens de Fame, ce dernier vient d'enregistrer pour Ivy une ballade intitulée When a man loves a woman. Ravi du résultat et convaincu qu'il tient là un tube, le producteur vient demander conseil à Hall. Ce dernier contacte alors Jerry Wexler, le vice-président et principal directeur artistique d'Atlantic Records, maison de disque phare en matière de rythm and blues. Dès sa sortie en mars 1966, le morceau devient un succès colossal, un véritable standard qui s'écoulera à 20 millions d'exemplaires!
Fort de ce succès, un partenariat fructueux s'engage entre Atlantic et Hall. En froid avec l'équipe STAX de Memphis avec laquelle il collaborait jusque là, Wexler décide d'envoyer ses poulains à Muscle Shoals: Don Covay (dont le timbre de voix ressemble de façon troublante à celui de Mick Jagger), puis Wilson Pickett en mai 1966. Natif de l'Alabama, ce dernier hésite pourtant à y remettre les pieds, compte tenu du racisme ambiant. (3) L'atmosphère cordiale qui règne dans les studios lèvent rapidement ses craintes. La voix puissante de Pickett, magnifiée par la section rythmique maison, fait merveille sur les 11 titres enregistrés pour l'occasion. Un tube s'en dégage, Land of 1 000 Dances, qui convainc Wexler de la pertinence de son choix.

Définitivement lancée, Muscle Shoals attire désormais le gratin de la musique soul sudiste. Papa don Schroeder, un DJ de Pensacola, y envoie les artistes dont il a la charge. Oscar Toney Jr, Sam McClain, James et Bobby Purify y enregistrent quelques très belles faces. Toujours en 1966, Otis Redding, la vedette de chez STAX, accompagne son protégé Arthur Conley à Muscle Shoals. Il y obtient l'année suivante un succès avec Sweet soul music. En janvier 1967, l'étoile montante de la soul américaine, Aretha Franklin, accompagnée de son mari et de Jerry Wexler, pousse à sont tour les portes de FAME. La puissance émotionnelle que dégage la voix d'Aretha galvanise les musiciens qui excellent sur le premier morceau, I never loved a man. Pourtant, en dépit de cette réussite totale, les esprits s'échauffent rapidement dans le studio. Hall, habitué à tout superviser, supporte mal le dirigisme de Wexler. Rapidement les insultes fusent, provoquant l'annulation de la séance et le départ précipité de la chanteuse.
Wexler ne veut plus mettre les pieds dans les Shoals, mais il a besoin des talentueux musiciens locaux. Qu'à cela ne tienne. Le roué directeur artistique embauche ces derniers pour l'enregistrement d'un album du saxophoniste King Curtis. Une fois la session terminée, Wexler garde tout ce petit monde dans ses studios new yorkais afin d'achever l'enregistrement de l'album d'Aretha Franklin. Hall est furieux d'apprendre que ses hommes ont servi à asseoir  la notoriété de la chanteuse. Au nom d'intérêts bien compris, la collaboration à distance entre Atlantic et Fame se poursuit néanmoins.

L'immense succès remporté par Aretha Frankin avec l'album I never loved a man (sur lequel figure entre autres Respect / Do right woman, do right man) décident d'autres patrons de maisons de disques à envoyer leurs artistes dans l'Alabama. Stan Lewis, patron de Jewel / Paula/ Ronn y mène ses chanteurs soul: Wallace Brothers, Ted Taylor, Toussaint McCall... De même, les frères Chess de Chicago, à la tête d'un des labels de référence dans le domaine du rythm and blues, signent un contrat avec Hall. Le studio accueille alors Laura Lee, la merveilleuse chanteuse louisianaise Irma Thomas, le duo Maurice and Mac, Kip Anderson et surtout Etta James. Lorsqu'elle débarque dans les Shoals avec son caniche sous le bras et un manteau de fourrure (août 1967, donc en plein été!), cette dernière suscite les railleries, en tout cas jusqu'à ce que sa splendide voix ne s'élève. Etta James enregistrera chez FAME une série de morceaux sublimes, dont la merveilleuse ballade I'd rather go blind, portée par des cuivres étincelants.
Le 20 mars 1969, Rick Hall doit de nouveau faire face à une défection brutale de ses musiciens, fatigués de ne percevoir que des miettes du succès de Fame. Décidés à enfin voler de leurs propres ailes, Jimmy Johnson (guitare), Roger Hawkins (batterie) , David Hood (basse) et Barry Beckett (clavier) rachètent un studio de musique country sis au 3614 Jackson Highway à Sheffield. Ce cube de briques insignifiant devient le Muscle Shoals Sound studio, nouvelle usine à tubes (mais c'est une autre histoire).

Hall a de la ressource et réussit sans peine à réunir une nouvelle section rythmique, le Fame Gang, dont il s'assure l'exclusivité des services. (4) Pour compléter son équipe, il recrute une section de cuivres appelée les Muscle Shoals Horns. Enfin, un accord de production et de distribution signé avec Capitol contribue au regain d'activité de FAME records. Dans ces conditions, le succès se maintient grâce à l'enregistrement de pointures soul telles que Spencer Wiggins, Willie Hightower, Bettye Swann ou Candi Staton. Les changements de personnels incessants chez FAME s'avéreront préjudiciable sur le long terme, mais ils permetteront aussi à de nouveaux talents de percer. En 1968, Hall recrute ainsi Duane Allman, un jeune prodige de la guitare (solo d'anthologie sur Hey Jude, la reprise des Beatles que Wilson Pickett enregistre à Muscle Shoals).

Wilson Pickett et Duane Allman
Au début des années 1970, Hall entend diversifier sa ligne éditoriale et n'hésite plus à multiplier les incursions loin de la soul, dans l'univers de la country (Bobbie Gentry), de la variété-pop (Tom Jones, Paul Anka, Osmonds, Eddy Mitchell). (5)  Malade, il doit cependant lever le pied à partir de 1975, en réduisant considérablement son activité.

Une question reste posée: comment expliquer que ce coin paumé du nord de l'Alabama se soit imposé comme une des grandes capitales de la soul sudiste et une véritable usine à tubes entre la fin des années 1960 et le début des années 1970?
Si il n'y a aucun déterminisme géographique dans ce succès, force est de constater qu'un son parfaitement unique a été produit au cours de cette période à Muscle Shoals, un son comparable par son originalité, à ceux de la Motown à Detroit ou de Stax à Memphis.
 Plusieurs éléments d'explication semblent pouvoir être avancés. Soulignons d'abord l'extraordinaire densité de musiciens talentueux dans ce secteur. En dépit de la stricte ségrégation qui règne alors en l'Alabama, les musiques noires exercent une réelle fascination sur les jeunes musiciens blancs locaux (Rick Hall, Dan Penn ou encore Jimmy Johnson). Subjugués par le rythmn and blues qu'ils entendent sur les ondes, ils aspirent à produire une musique s'en approchant.
Les lieux n'ont rien de magique, la qualité de la musique enregistrée à Muscle Shoals tient  avant tout à l'alchimie unique trouvée par les principaux protagonistes du studio Fame : des dizaines de musiciens talentueux (Jimmy Johnson, Duane Allman, Bobby Womack...), des auteurs surdoués (Dan Penn, Spooner Oldham, George Jackson...), des voix exceptionnelles venues chanter dans les micros du studio (Wilson Pickett, Etta James, Candi Staton, Aretha Franklin pour n'en citer que quelques uns) et Rick Hall.
Ce patron a tout du tyran. Il paye ses collaborateurs au lance-pierre, décide de tout, mais il possède aussi une excellente intuition et une oreille très sûre. En dépit de son autoritarisme, sa direction artistique procède d'un processus collégial. Meneur d'homme extrêmement exigeant, il sait, en contrepartie, tirer le meilleur de ses musiciens. Enfin, sa volonté de fer lui a permis de toujours rebondir (comme lors des départs successifs de ses sections rythmiques) et de mener à bien son entreprise.

Pour Jerry Butler, brillant soulman de Chicago, la force du Muscle Shoals sound tient à un principe simple: "Que vous soyez noir ou blanc, si vous étiez du Sud, ces chansons vous parlaient. C'est le pouvoir universel de la musique. Ceux qui entendaient les enregistrements d'Aretha Franklin réalisés à Muscle Shoals n'avaient pas la moindre idée que ses accompagnateurs étaient blancs. Ils s'en fichaient. L'important était la grâce divine. ça n'avait rien à voir avec la couleur de peau. Seul le groove comptait."

Notes:
1. David Briggs au piano, Jerry Carigan batterie, Terry Thompson et Peanut Montgomery à la guitare
2. Jerry Carrigan, Norbert Putnam, David Briggs, Terry Thompson.

3. Sam McClain rapporte par exemple: "Dieu sait que Muscle Shoals et Florence sont des nids de rednecks, mais ce n'était pas le cas en studio. En revanche, il suffisait de sortir du studio et d'aller chercher à manger pour s'apercevoir que dehors, c'était une autre histoire."
4. Les guitaristes Travis Wammack, Junior Lowe, le batteur Freeman Brown, le bassiste Jesse Boyce, le claviériste Clayton Ivez, tous placé sous la direction de l'arrangeur Mickey Buckins.

5. Ce groupe composé de 5 frères d'une famille mormone de l'Utah connaissent un succès inouï. Une Osmondmania gagne ainsi les Etats-Unis au début des années 1970. 

Sources:
- Sebastian Danchin: "Muscle Shoals. Capitale secrète du rock et de la soul", les cahiers du rock, Ed. autour du livre, 2007.
- Sebastian Danchin, "Encyclopédie du rhythm & blues et de la soul", Fayard, Paris, 2002.
- Peter Guralnick, "Sweet soul music, rhythm & blues et rêve sudiste de liberté", Allia, Paris, 2004
- Michka Assayas: "Dictionnaire du rock", t.2 de M à Z, coll° Bouquin, Robert Laffont, 2003.
- Soul made in Muscle Shoals.
 

 Discographie:
 Les enregistrements réalisés dans le studio FAME ont fait l'objet ces dernières années de somptueuses rééditions. Le label Kent a sorti récemment des disques consacrés à Jimmy Hughes, Spencer Wiggins, George Jackson et Candi Staton. Le volume réservée à cette chanteuse formée à l'école du gospel est de toute beauté. Elle y excelle sur toutes les faces gravées, en particulier les ballades lentes.
Enfin, le coffret The Fame Studios story 1931-1973 résume en 75 morceaux les plus belles années du label. Le copieux livret en retrace les grandes heures. 

mercredi 12 octobre 2011

248. Oscar Brown Jr: "Forty acres and a mule"

- John Brown's body reste l'une des chansons contestataires les plus célèbres. Elle nous permet de revenir sur l'épopée de cet abolitionniste acharné qui tenta d'éradiquer l'esclavage par la force. Les prémices de la guerre sont en germe dès les années 1850 et son expédition s'inscrit dans un contexte de tension croissante entre les deux sections du pays.

- The night they drove Dixie down du Band offre le point de vue du sudiste Virgil Kane particulièrement éprouvé par la guerre civile dont nous tenterons d'identifier les principales caractéristiques.

- L'élection d'Abraham Lincoln plonge le pays dans la guerre. Dès lors le président s'emploie à sauvegarder de l'Union. L'émancipation des esclaves est le fruit de la guerre. Leabelly consacre un blues au "grand émancipateur". (à venir)

- Le pays sort traumatisé du conflit. Le Sud est dévasté, occupé en outre par les troupes nordistes le temps de la Reconstruction. La réconciliation sera longue à s'accomplir. Les Noirs, tout juste affranchis, en seront les grands perdants, ce qui provoque la colère d'Oscar Brown Jr dans son morceau Forty acres and a mule qui retient notre attention ici.
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Un membre du Klan et de la White League s'emploient à rendre la vie de cette famille noire "pire que l'esclavage." Gravure de Thomas Nast pour le Harper's Weekly, 24 octobre 1874.

* Le Sud ravagé.
La guerre civile laisse un pays exsangue. L'utilisation d'armes nouvelles, l'ampleur des effectifs engagés, la multiplicité des théâtres d'opération, la primauté accordée à l'offensive, auxquels s'ajoutent la difficile prise en charge des blessés, expliquent la lourdeur du bilan humain. On déplore 620 000 victimes, 360 000 Nordistes et 260 000 Sudistes, et près d'un million de blessés et invalides. Un combattant sur cinq est tué au cours du conflit.
Au Sud, les dégâts matériels s'avèrent considérables. La violence des opérations a réduit de nombreuses villes et plantations en cendres. Ainsi, lors de la marche à la mer, les colonnes infernales de Sherman ravagent tout sur leur passage.
Les moyens de transport sont inutilisables. Les soldats démobilisés errent hagards, dans l'attente d'une occupation rémunérée, tandis que des bandes de pillards profitent de l'absence d'autorités pour s'accaparer ce qui peut encore l'être.

La petite maison, en bois, d'une famille de métayers (Alabama, vers 1902).

* Quelle reconstruction?
Victorieux du Sud, les Yankees se trouvent face à une série de choix cruciaux. Quel sort faut-il réserver aux vaincus? Comment résoudre les problèmes nés de l'affranchissement des esclaves? De quelle manière faut-il reconstruire l'ancienne Confédération?
Avant même la fin de la guerre, Lincoln fixe les conditions de réintégration des Etats du Sud dans l'Union. Magnanime, il opte pour un pardon immédiat et une retour rapide au statu quo ante. A ses yeux, il suffit que 10% des citoyens d'un Etat" rebelle" prêtent serment de fidélité à l'Union et acceptent l'abolition de l'esclavage pour constituer un gouvernement légal.
Son assassinat, le 14 avril 1865, entraîne son remplacement immédiat par Andrew Johnson, un démocrate du Tennessee rallié à l'Union et à la stratégie du vieil Abe. Le nouveau président se déclare prêt à pardonner aux anciens rebelles à condition qu'ils entérinent l'abolition de l'esclavage, annulent les ordonnances de sécession et prêtent un serment de loyauté à l'Union. Mais, ce "président par accident" n'a pas la stature de son prédécesseur et peine à imposer ses vues au Congrès.
Quoi qu'il en soit, les Etats du Sud sont réadmis à bon compte dans l'Union et s'empressent d'élire d'anciens sécessionnistes convaincus. Soucieux de limiter autant que possible les conséquences de l'abolition de l'esclavage, ces derniers s'empressent d'imposer des Black Codes humiliants et discriminatoires, censés maintenir la population de couleur dans une position subalterne.

Au Congrès, les républicains se divisent entre radicaux et modérés. Les premiers  entendent bien contrecarrer la reconstruction présidentielle. Menés par Thaddeus Stevens, les radicaux refusent toute forme de conciliation avec l'ancienne Confédération qu'ils entendent gérer en province conquise, tout en châtiant les rebelles. Les Noirs doivent pouvoir voter et jouir de l'égalité complète. L'adoption de ces "Codes noirs" provoque leur fureur.
Un véritable bras de fer s'engage entre l'exécutif et le législatif. Ainsi, le président Johnson use à deux reprises de son veto pour bloquer des décisions prises par le Congrès. (1)
Mais, le triomphe des républicains radicaux aux législatives de 1866 lui fait perdre le contrôle de la Reconstruction. Et si la procédure d'impeachment à l'encontre de Johnson échoue à une voix près (février 1868), le Congrès n'en adopte pas moins le Reconstruction Acts, qui impose au Sud des mesures drastiques (mars 1867).
Sommés d'organiser des conventions chargées de voter de nouvelles constitutions garantissant aux Noirs le droit de vote, les Etats dissidents sont répartis en cinq districts militaires placés sous la surveillance des troupes fédérales.

 Les Etats sudistes, répartis en cinq districts militaire.Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

Les Noirs cessent d'être esclaves avec l'adjonction du 13ème amendement à la Constitution (18 décembre 1865). Les radicaux réclament en outre que l'intégralité des droits civiques soient accordés aux anciens esclaves. En dépit du veto opposé par le président Johnson, le Congrès adopte le 14è amendement qui reconnaît à tous les citoyens l'égale protection des lois et interdit aux Etats de restreindre les droits civiques sans une procédure régulière. L'établissement du principe de proportionnalité entre le nombre de représentants et la population masculine, prouve que les Noirs sont désormais comptés comme citoyens à part entière lors des élections. La Cour suprême ne ratifie toutefois la loi qu'en  juillet 1868.
Enfin le 15è amendement (1870) interdit à tout Etat de priver un citoyen du droit de vote sous prétexte de "race, couleur ou servitude antérieure".

Sous la contrainte, ces mesures sont appliquées tant bien que mal. Les affranchis s'inscrivent sur les listes électorales sous la protection de l'armée, contribuant au succès du candidat républicain, Ulysses Grant en 1868 (puis 1872).
Des Noirs accèdent aux postes de maires ou de shérifs et sont élus aux législatures d'Etats, voire au Congrès fédéral. (2) Et, en dépit d'une représentation modeste, la vie politique des affranchis n'en demeure pas moins très dynamique. (3) Tous s'emploient à favoriser l'adoption de législations progressistes en matière de droits civiques.

 "First vote". Gravure d'après Alfred R. Waud. Couverture du Harper's Weekly, 16 novembre 1867. Au  delà de considérations philanthropiques, le soutien des Républicains au vote noir est également mu par un intérêt bien compris. Ils espèrent ainsi se créer une clientèle électorale dans le Sud afin d'y concurrencer efficacement l'hégémonie des démocrates.

* De l'esclave au sharecropper.
La répétition des mesures adoptées en faveur des anciens esclaves montre néanmoins la difficulté de leur application.
Ces beaux principes sont malmenés par les conditions d'existence sordides de nombreux affranchis, bien mal intégrés à la nation américaine. Réduits à la condition de salariés agricoles ou de métayers (sharecropper), avec des salaires inférieurs de moitié à ceux des Blancs, ils peinent à joindre les deux bouts et se retrouvent rapidement à la merci des anciens maîtres. Beaucoup ne survivent que grâce aux prêts usuraires et sombrent progressivement dans la spirale de l'endettement, une nouvelle forme de servage.
Compte tenu de ces difficultés d'existence, certains tentent leur chance dans les villes du sud en cours d'industrialisation. Or, là encore, les bas salaires imposés et l'exclusion des syndicats, font des Noirs une main d’œuvre idéale et soumise.
Pour venir en aide aux anciens esclaves, le Congrès vote la création du  Freedman's bureau  en 1865. Disposant d'un budget nettement insuffisant, ce Bureau des Affranchis s'emploie néanmoins à distribuer des rations alimentaires, à prodiguer des soins médicaux, à rédiger des contrats de travail et à établir des écoles. Son efficacité reste toutefois limitée, en dépit des accusions portées par les suprématistes blancs accusant les Noirs de dilapider les fonds publics par ce biais.

 Crée par le Congrès en 1865 pour apporter assistance aux esclaves affranchis dépourvus de moyens de subsistance, le Freedman's Bureau fit l'objet de nombreuses critiqiues. Une affiche du parti démocrate publiée en 1866 dénonçant le fait que l'"agence avait pour objet d'encourager le nègre à la paresse aux dépens de l'homme blanc."

* Sus aux Noirs, scalawags et carpetbaggers.
Toutes les décisions précédemment évoquées sont imposées par l'Etat fédéral et mises en œuvre sous la contrainte, alors que la société blanche sudiste n'entend pas remettre en cause sérieusement ses fondements. La haine viscérale du Noir anime toujours bien des sudistes, décidés à rétablir l'ancien système par tous les moyens. Prompts à se poser en victimes, et au mépris de la vérité, d'aucuns considèrent que les Noirs accaparent les postes de commandement.
Les nostalgiques de la Confédération usent de violences afin de "maintenir le Noir à sa place." Les sociétés secrètes se multiplient à l'instar des chevaliers du Camélia blanc (Knights of the White Camelia), de la Fraternité blanche, des Fils du Sud, de la Société de la rose blanche, des chevaliers de la croix noire ou du Ku Klux Klan, qui refusent toute remise en cause de la suprématie blanche.

 Fondé dans le Tennessee en 1865 par d'anciens officiers sudistes, le Ku-Klux-Klan rassemble à la fois les élites locales qui dirigent l'organisation et des petits blancs déterminés. La milice terroriste use de méthodes brutales: croix embrasées, églises et écoles fréquentées par les Noirs incendiées, élus et électeurs noirs menacés et violentés. Dissoute en 1869 sous la pression du Congrès, elle continue néanmoins clandestinement à semer la terreur. Ci-dessus deux membres du Klan encagoulés.

Ces organisation racistes ne reculent devant aucun moyen pour terroriser leurs ennemis. L'émancipation des Noirs leur paraît inconcevable. Alliés des affranchis, les Carpetbaggers et scalawags, suscitent chez eux une animosité non moins grande. Les sudistes rayent la cupidité des yankees venus tenter leur chance dans le Sud, munis d'un simple sac de toile (carpet bag). Il fustige la félonie des scalawags, ces sudistes qui, par conviction ou opportunisme, prennent le parti du nord. (4) Enlèvements, mutilations, tortures, assassinats se généralisent.


D'après cette caricature du Ku Klux Klan datant de septembre 1868, voici le sort promis aux carpetbaggers qui oseraient s'aventurer à Oaks. Les "porteurs de valises" sont des Nordistes venus s'installer dans le Sud lors de la Reconstruction. Accusés de se comporter en charognard dépeçant une région en ruine, ils deviennent l'objet de la vindicte publique.

* Ce renversement de situation s'explique par le désengagement du Nord.
Entre les deux sections, l'heure de la conciliation semble avoir sonné, alors que la lassitude point au Nord. Les milieux d'affaires en particulier, redoutent que les tensions persistantes ne finissent par pénaliser la croissance économique en berne depuis la crise financière de 1873. D'une manière générale, le sort des Noirs ne passionne plus l'opinion publique nordiste. Les scandales politico-financiers qui éclaboussent l'entourage du président Grant, la disparition des figures de la vieille garde abolitionniste (Thaddeus Stevens et Charles Sumner en 1868 et 1874) profitent aux démocrates, dont les positions se renforcent lors des consultations électorales successives.
Les élections présidentielles de 1876 constituent un tournant. Redoutant de ne pas l'emporter, le candidat républicain Rutherford Hayes, pour s'assurer les votes des grands électeurs du Sud, promet d'en retirer les troupes fédérales une fois à la Maison Blanche.
Ce compromis confirme le retour au pouvoir (pour presque un siècle!) des Démocrates conservateurs dits « rédempteurs » (Redeemers), fermement décidés à rédimer le Sud de l'influence "malfaisante" des Noirs et de leurs alliés, Carpetbaggers et Scalawags.

Avec l'aval des instances fédérales, les Sudistes usent dès lors de tous les stratagèmes pour restaurer la suprématie blanche dans le Sud. Tout un ensemble de conditions restrictives sont par exemple adoptées par les Etats afin de restreindre l'accès aux urnes des Noirs.  La liste des conditions à remplir pour s'inscrire sur les listes électorales ne cesse de s'allonger: savoir lire et écrire, comprendre la Constitution, s'acquitter d'un impôt particulier (poll taxes). La "clause du grand-père" permet aussi de priver de vote tous ceux dont les aïeux n'étaient pas électeurs en 1867, autrement dit tous les affranchis. En outre, les circonscriptions sont sans cesse remodelées afin d'atténuer autant que possible le vote noir. Dans ces conditions, en 1910, la grande majorité des Noirs du Sud a été privée de ses droits civiques (disenfranchisement).

Gare routière d'Oklahoma City, 1939. Jeune homme s'abreuvant à une fontaine publique réservée aux Noirs et séparée de celle dévolue aux Blancs, visible à l'arrière plan. A partir des années 1880, la ségrégation s'organise dans les transports en commun, les lieux publics (écoles, toilettes), les lieux de résidence...

Ecartés des urnes, les Noirs sont aussi socialement séparés des Blancs par les lois Jim Crow. Et alors que la loi de 1875 interdit la ségrégation, la Cour Suprême la déclare inconstitutionnelle en 1883. En reconnaissant la primauté du droit des Etats sur le droit fédéral, elle entérine et justifie la ségrégation en marche au Sud par le principe habile du "séparé mais égal": égalité de principe dans les droits, séparation de fait dans la vie quotidienne. Ainsi, l'organisme chargé de faire respecter la Constitution est-il le premier à violer les 14è et 15è amendements! (5)
Au bout du compte, il ne semble pas excessif d'affirmer que la réconciliation entre les deux sections s'effectue aux dépens des Noirs. Dépossédés de leurs droits et victimes des discriminations, ces derniers réagissent de manières très diverses à leur marginalisation. (6)


 Robinson, près de Waco (Texas), le 16 mai 1916. Le corps calciné de Jesse Washington, lynché après avoir avoué le viol et l'assassinat d'une fermière blanche. Entre 10 000 et 15 000 personnes assistent au lynchage. Un témoins rapporte: «Les spectateurs étaient accrochés aux fenêtres de l'hôtel de ville et des autres bâtiments d'où on avait une bonne vue et, quand le corps du Noir com­mença à brûler, des cris de joie s'élevèrent des milliers de poitrines.»
En parallèle à la mise en place de la ségrégation, les violences raciales se multiplient, en particulier les lynchages à partir des années 1890.


* "40 acres and a mule."
Touche à tout inclassable, Oscar Brown Jr s'impose comme un brillant chanteur, excellant dans la composition de comédies musicales satiriques. Militant infatigable, il compose en 1965 le morceau Forty acres and a mule, dont le titre se réfère à une promesse faite aux esclaves affranchis à l'issue de la guerre de Sécession. En compensation des souffrances endurées, ces derniers étaient censés obtenir 40 acres (16 hectares) de terre à cultiver et une mule. Leurs descendants attendent encore!

Notes:
1. Le premier veto limite les compétences du Bureau des affranchis, tout juste crée par le Congrès. Le second empêche l'acquisition des droits civiques par les anciens esclaves. Le Congrès passe outre en adoptant le 14ème amendement (1868).
2. Entre 1868 et 1877, on compte 2 sénateurs  et 14 représentants noirs à Washington. Ce qui représente seulement 6% des représentants fédéraux des Etats du Sud.
3. Rappelons à cet égard le rôle essentiel joué par les églises noires, lieu de socialisation par excellence des affranchis.
4. Le terme scalawag désigne un "vagabond" dans l'argot anglais, le terme est ensuite utilisé pour désigner le bétail de mauvaise qualité, et donc peu fiable.
5. L'arrêt Plessy contre Ferguson  adopté à une majorité de 7 voix contre une justifie la ségrégation. A la Nouvelle Orléans, le 7 juin 1892, Homer Plessy "qui a un huitième de sang noir et sept huitième de sang blanc" (sic) s'installe dans un wagon de première classe réservé aux Blancs. Or, une loi de l'Etat de Louisiane (1890) prévoit que les sociétés de chemin de fer "doivent fournir aux personnes de race blanche ou de couleur des installations séparées mais égales." Sommé de rejoindre un compartiment noir, Plessy refuse. Arrêté et emprisonné, il porte l'affaire devant la Cour suprême de Louisiane qui confirme la condamnation, avant que la Cour suprême n'enfonce le clou le 18 mai 1896.
(6) Certains mettent l'accent sur la promotion sociale: ainsi Booker T. Washington crée un institut technique en Alabama pour intégrer ses frères de couleur à la société américaine. En réaction au caractère strictement matérialiste de l'opération, l'intellectuel W.E. Du Bois influence durablement le premier mouvement de protestation noir, la National Association for the Advancement of Colored People (1910). L'organisation, ouverte aux Blancs, lutte contre la ségrégation, pour une éducation égale, pour l'application loyale de la Constitution.  



Oscar Brown Jr: "Forty acres and a mule"

If i'm not mistaken
I once read, Durin' that short spell I Spent to school
Where ev'ry slave set free Was s'posed to get, For slavin
Forty acres and a mule.

si je ne me suis pas trompé
j'ai lu, pendant le peu de temps passé à l'école
que, tous les esclaves affranchis
étaient censés recevoir en dédommagement 40 acres et une mule

Now ain't no tellin'
How much work was done By my ancestors Under slaver's rule,
But sure as hell The total's got to run At least,
To forty acres and a mule.

Maintenant dites moi
combien de tâches mes ancêtres ont-ils effectué sous le joug de l'esclavage,
mais aussi sûr que l'enfer existe le total équivaut au minimum
à quarante acres et une mule

Now i'm sayin' this / To see folks sweat / `cause i'm not bitter / Neither am i cruel,
But ain't nobody paid / For slavery yet;
About my forty acres and a mule.

Maintenant je dis ceci / pour voir des gens en sueur / car je ne suis ni amer ni cruel,
mais personne n'a été payée / pour les années d'esclavage; / à propos de mes quarante acres et ma mule.

We had a promise / That was taken back, / And when we hollered
It was, "hush, be cool!" / Well me, / I`m bein' rowdy / Hot an' black:
I want my forty acres and a mule!

Une promesse nous a été faite,/ qui n'a pas été tenue /
C'était "silence, sois calme!" / Eh bien, moi, / je suis un être bruyant / chaud et noir:
je veux mes quarante acres et ma mule!

Don't tell me / Not to get myself upset, / Don't look at me / Like i'm some kinda ghoul,
Jus' answer quietly / When do I get / My goddam forty acres and my mule?

Ne me demande pas / de ne pas être bouleversé,
ne me regarde pas comme une sorte de vampire,
réponds juste doucement / quand ais-je eu / mes putains de quarante acres et ma mule?

No thanks, / I'll take my own self / Out to lunch.
No thanks, / I'll dig me / My own swimmin'pool,
An' lay / An' play aroun' / With my own bunch,
If i git forty acres and a mule

Non merci, / je vais me débrouiller pour manger.
Non merci, / je vais creuser ma propre piscine
et m'allonger / et jouer autour / avec mon propre groupe
si j'obtiens mes quarante acres et ma mule

`cause interest gotta go on / jus' like rent,
(I may be crazy, but I ain't no fool) / One hundred years of debt / at ten percent per year,
Per forty acres, / An' per mule.

Car les intérêts vont me revenir / comme un loyer
(je suis peut-être fou mais pas idiot) / 100 ans de dette / à 10 pour cent / par an,
pour quarante acres et par mule.

Now add that up / an' ooooeeee looka there!
No wonder y'all / called great grandmaw a jew'l.
Jus' pay me that / an' call the whole thing square
yes lordy,
Forty acres and a mule!

Maintenant ajoute cela / et regarde par là!
ne me fait pas passer des vessies pour des lanternes
Paie moi juste ça / ?
seigneur
quarante acres et une mule!

Sources:
- Farid Ameur: "La guerre de Sécession", PUF, Que sais-je?, 2004. Remarquable mise au point sur le sujet. L'auteur narre avec rigueur et vivacité les diverses péripéties de la guerre de Sécession.
- Pap Ndiaye: "Les Noirs américains. En marche pour l'égalité", Découvertes Gallimard, 2009.
- André Kaspi: "Les Américains. 1. Naissance et essor des États-Unis (1607-1945)", Point histoire.
- Nicole Bacharan: "Les Noirs américains. Des champs de coton à la Maison Blanche.", Panama, 2008.
- André Kaspi: "La guerre de Sécession: les Etats désunis", découvertes Gallimard.

Liens:

mercredi 6 avril 2011

233. The Band: "The night they drove Old Dixie down" (1969)

En 1860, les Etats-Unis sont une nation profondément divisée dans laquelle les Etats du Nord et du Sud ne parviennent plus à coexister. Les deux sections qui composent les Etats-Unis, un Nord et un Sud séparés par la ligne Mason-Dixon, s'imposent dans les esprits bien plus qu'un sentiment national embryonnaire. La conquête des terres de l'Ouest attise les tensions Nord/Sud. Les immenses zones conquises deviennent un enjeu crucial. Le problème fondamental se résume ainsi: les terres conquises seront-elles libres ou esclavagistes? Sous la pression des événements, le temps des compromis semble révolu. Dans chaque camp, les thèses radicales s'imposent. Le sénateur de New York et chef du parti républicain, William H. Seward, dénonce la collusion du Slave Power et du gouvernement fédéral contrôlé par les démocrates (président Buchanan depuis 1856). Il redoute une extension de l'esclavage aux nouvelles terres conquises à l'ouest. L'Alabamien William L. Yancey, farouche partisan du droit des Etats souverains à quitter l'Union, lance l'idée de la sécession au cas où le candidat républicain l'emporte aux élections de 1860. Car dès l'origine, le dixième amendement à la constitution de 1787 circonscrit les prérogatives de l'État fédéral: "Les pouvoirs qui ne sont pas délégués aux États-Unis par la Constitution ou refusés par elle aux États sont conservés par les États ou par le peuple." Mais la constitution ne dit rien sur la possibilité pour un État de quitter l'Union.  

* une crise politique. 

Dans la tradition antifédéraliste, les sudistes veulent que les Etats conservent tout le pouvoir, alors que les Nordistes continuent de faire confiance à l'Etat fédéral pour prendre les décisions importantes. Jusque là, les partis politiques rassemblaient des Américains des deux sections (Nord et Sud). Ainsi le parti démocrate fondé par Jefferson rassemblait les planteurs du Sud et les milieux populaires du Nord, le parti whig restait populaire auprès des milieux d'affaires. Démocrates comme whigs demeuraient favorables au maintien de l'Union. Mais la génération des Pères fondateurs qui était parvenu à maintenir l'Union n'est plus. La question de l’esclavage fait éclater ce système politique et la nouvelle génération de politiciens, confrontée à l'extension du territoire américain, se déchire. Des courants divisent bientôt les whigs en cotton whigs (favorables aux esclavagistes) et en conscience whigs. Finalement le parti périclite et perd de son influence au profit des démocrates dans le Sud. De nouvelles formations politiques apparaissent au mitan du siècle telles que le parti du sol libre en 1848 ou encore les know nothing, parti nativiste au programme avant tout xénophobe. La loi Kansas-Nebraska rebat également les cartes et entraîne le regroupement des adversaires de l'esclavage. Des démocrates hostiles à la domination des planteurs sudistes sur le parti, les partisans du sol libre, des Know nothing, donnent naissance dans le Wisconsin en 1854 au parti républicain. A l'époque ce parti est progressiste, hostile à l'esclavage et à son extension sur le territoire américain. Son programme réclame des terres libres à l'Ouest, des droits de douane élevés pour protéger l'industrie. Un certain Abraham Lincoln en prend bientôt les rênes. La recomposition du paysage politique s'opère désormais selon le principe de la sectionnalisation, ce qui rend très fragile la survie de l'Union.

Les résultats des élections présidentielles 1860. Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

* L'ouverture des hostilités.

Aux élections présidentielles de novembre 1860, quatre candidats importants se présentent, et non deux comme il est de coutume aux Etats-Unis. Le candidat républicain est un modéré encore peu connu: Abraham Lincoln. Self-made man et excellent rhéteur il s'oppose à l'extension de l'esclavage aux nouvelles terres. Hostile à toute nouvelle concession au Sud, il fait de la préservation de l'Union une priorité absolue. Le parti démocrate part divisé. Le principal adversaire de Lincoln se nomme Breckinridge, un démocrate du Kentucky, prêt à la Sécession si les droits du Sud ne sont pas entièrement préservés. Pour lui, les États, antérieurs à l'Union, peuvent la quitter librement, comme ils y sont entrés. Il aspire en outre à légaliser l'esclavage sur l'ensemble du territoire américain en amendant la constitution. Le démocrate Douglas, quant à lui, tente péniblement de réunir les différents États sur un programme de compromis. Enfin Bell, Unioniste du Sud, aspire au maintien de l'Union.

Lincoln triomphe dans le Nord et l'Ouest, rassemblant 38% des suffrages, alors que Breckinridge l'emporte dans 11 Etat du Sud. Douglas n'atteint la majorité dans aucun Etat. Abraham Lincoln remporte ainsi l'élection présidentielle du 6 novembre 1860. Dès l'annonce de cette victoire, la Caroline du Sud prend la tête du mouvement sécessionniste du Sud profond. Le 20 décembre, une convention élue déclare l'Union dissoute. Le parti républicain vainqueur, les Etats à esclaves ne se sentent plus protégés par un gouvernement fédéral devenu hostile. En outre, l'agitation antiesclavagiste serait contraire à la Constitution. L'Alabama, la Georgie, le Mississippi, la Floride la Louisiane et le Texas font sécession à leur tour. Le 7 février, les délégués des États sécessionnistes adoptent la constitution de la Confédération des États d'Amérique et élisent, le 9, Jefferson Davis comme président.

Elu dès le 6 novembre 1860, Lincoln n'est investi que le 4 mars 1861. Celui, dont la préservation de l'Union reste la priorité absolue, doit faire face à une République du Sud composée de 7 États rebelles. Soucieux de ne pas envenimer une situation déjà explosive, Lincoln prononce un discours d'inauguration présidentiel conciliant. Après avoir rappelé que l'Union est "perpétuelle" et qu'il est donc illégal de la quitter, Lincoln assure aux Confédérés qu'ils ne prendrait pas l'initiative du conflit ("ce n'est pas moi qui tirerait le premier"). Virginie, Arkansas, Tennessee, Caroline du Nord rejoignent la sécession en avril et mai 1861 après moult hésitations. Jefferson Davis fait aussitôt de Richmond en Virginie, le véritable berceau de l'Union, la capitale confédérée. Les autres Etats du haut sud connaissent un vrai dilemme. Finalement les Borders States _ Delaware, Missouri, Maryland et Kentucky_ tous esclavagistes et situés au sud de la ligne Mason-Dixon, restent fidèles à l'Union, tout comme les comtés occidentaux de l'Etat de Virginie occidentale (ils s'érigeront en 1863 en un Etat de Virginie occidentale).

Les Etats-Unis durant la guerre civile [carte issue du site atlas-historique.net]. Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

Dès le lendemain de la sécession, les États dissidents s'emparent des installations fédérales situées sur leur sol. Or, le major Anderson, commandant de la forteresse de Fort Sumter, en Caroline du Sud, refuse obstinément d'évacuer cette position stratégique. Les Confédérés s'emploient dès lors à s'emparer de ce qu'ils considèrent comme une anomalie intolérable. Le blocus dure déjà depuis plus de trois mois lorsque Lincoln annonce le 11 avril l'envoi d'une expédition de secours afin de ravitailler en vivre la garnison. Dès le lendemain à l'aube, le général Pierre de Beauregard ordonne aux artilleurs de faire feu. C'est ce bombardement de fort Sumter par les troupes confédérées qui précipite les Etats-Unis dans la guerre, le 12 avril 1861. Lincoln décrète aussitôt l'état d'insurrection et fait appel à 75 000 volontaires issus des milices des Etats. Il s'emploie en outre à rallier autour de lui les tendances politiques centrifuges pour sauvegarder l'Union. Les Confédérés pour leur part se préparent à contrer "l'invasion yankee". Prévoyant, Jefferson Davis obtient du Congrès une loi l'autorisant à recruter 100 000 hommes pour une année.

La guerre se déroule sur trois champs de bataille.

1. A l’Est, la guerre des capitales. Washington, et Richmond ne sont distantes que de 150 km. S’emparer de la capitale de l’ennemi serait évidemment un coup majeur. C’est là que vont se dérouler les batailles les plus acharnées. Les vallées permettant de remonter facilement du Nord au Sud deviennent un enjeu stratégique majeur, en particulier la vallée de la Shenandoah.

2. Le deuxième champ de bataille se situe à l’Ouest. Chaque camp entend s'assurer le contrôle des grands fleuves _Mississippi, Ohio, Tennessee_ qui contrôlent les communications de l’Union avec le Golfe du Mexique et de la Confédération avec le Texas et le Mexique.

3. Enfin, l'Union applique un blocus maritime autour des côtes de la Confédération.

Carte des principales batailles de la guerre de sécession. Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

* Les forces en présence.

A la veille de la guerre, l'Union bénéficie d'atouts incontestables. Son potentiel démographique (22 millions d'individus) est renforcé par une immigration soutenue tout au long du conflit et son ascendant économique sur le Sud ne fait aucun doute. Le Nord concentre ainsi les principaux centres commerciaux et financiers du pays, 80% des usines, et jouit de ressources tant agricoles que minières importantes. Il s'appuie en outre sur un dense réseau ferroviaire.

Le Sud ne regroupe que 9 millions d'habitants dont 3 500 000 esclaves noirs que d'aucuns considèrent comme une cinquième colonne en puissance. Bref, les Sudistes combattent à un contre quatre. Ils souffrent de handicaps structurels importants: monoculture du coton, industrialisation limitée, marine insignifiante et un réseau ferroviaire très lâche. Ils souffrent enfin d'un manque cruel de capitaux et ne peuvent compter que sur la France et l'Angleterre pour assouvir leurs besoins en produits manufacturés. Les qualités militaires incontestables des Sudistes constituent en revanche un atout essentiel. Cette société agrarienne a toujours cultivé les valeurs guerrières. Aussi, les plus brillants officiers de l'armée régulière des Etats-Unis démissionnent pour s'engager dans les rangs de la Confédération (Lee, Jackson, Beauregard).

* Les campagnes de l'Est.

- La campagne de la Péninsule.

En faisant du maintien de l'unité de l'Union son principal but de guerre, Lincoln se doit de prendre l'initiative en organisant une marche sur Richmond. Aussi la petite armée du général McDowell se porte à la rencontre des troupes confédérées. La rencontre a lieu le 21 juillet 1861 près de Bull Run (Virginie), à 40 km au sud de Washington. Alors que les généraux sudistes Beauregard et Johnston sont sur le point d'être submergés, l'audacieuse contre-attaque du général "Stonewall" Jackson sème la panique dans les rangs de la petite armée de l’Union qui subit là son premier échec sanglant. L'humiliante défaite jette un froid au Nord. La guerre sera sans doute plus longue que prévue. Le Congrès permet l'engagement de 500 000 volontaires pour 3 ans. Néanmoins, les Confédérés, dont l'armée sort désorganisée de l'assaut, ne poussent pas leur avantage.

Lincoln charge McLellan, nouveau général en chef, de réorganiser l'armée nordiste. En mars 1862, à la tête de "l'armée du Potomac", il tente de créer la surprise en débarquant des troupes dans la péninsule de Virginie. Secondés par une attaque terrestre venue de Washington et dirigée par le général McDowell, les soldats sont censés prendre en tenaille Richmond, la capitale confédérée. Or l'habileté des généraux sudistes, en particulier Robert E. Lee, déjoue ce plan. "Stonewall" Jackson pousse même son avantage en lançant une contre-offensive en direction de Washington via la Shenandoah. En catastrophe Lincoln rappelle McDowell. L'étau se desserre sur la capitale confédérée et les offensives répétées du général Lee sauvent Richmond au cours de la sanglante bataille des Sept Jours (26 juin-2 juillet 1862). Les troupes nordistes de McLellan, menacées d'encerclement, battent en retraite. La campagne de la Péninsule a tourné au désastre.

Entrevue entre Lincoln et le général Mcclellan. Le président juge ce dernier trop timoré et ne lui fait bientôt plus confiance. Lincoln cherche un chef audacieux capable de faire triompher l'union. Il le trouve enfin l'homme de la situation en 1864, date a laquelle Grant est promu lieutenant-général.

- Bull Run et Antietam.

Les 29 et 30 août 1862, de nouveau sur le champ de bataille de Bull Run, Lee reprend l'offensive et triomphe des 70 000 hommes du général John Pope, successeur de McLellan. Ce succès sudiste libère la Virginie. Enhardi, Lee décide de porter la guerre dans le Nord, mais ses troupes restent bloquées lors de la bataille de l'Antietam le 17 septembre 1862. Cette victoire relative du Nord revêt une grande importance dans la mesure où elle décourage les Français et les Anglais de reconnaître officiellement la Confédération. En outre, c'est au lendemain de ce succès que Lincoln annonce l'affranchissement des esclaves (dont nous reparlerons plus longuement dans un prochain post).

Cadavres à l'issue de la bataille d'Antietam (17 septembre 1862: le jour le plus sanglant de l'histoire américaine). Les sudistes y perdent le quart de leurs forces.

- Le désastre de Fredericksburg.

Le 13 décembre 1862, le général Burnside lance une nouvelle offensive contre Richmond. De nouveau, Lee inflige une cuisante défaite aux hommes de l'Union (pourtant en supériorité numérique: 120 000 hommes contre 80 000) dans la localité de Fredericksburg où se retranchent les troupes du général sudiste. En mai 1863, alors que les troupes nordistes du général Hooker s'apprêtent à encercler les soldats de la confédération, une manœuvre audacieuse du "renard gris", bien épaulé par "Stonewall"Jackson, met en déroute l'armée yankee pourtant deux fois plus nombreuse. Bref, à l'issue d'âpres combats, les troupes sudistes tiennent bon à l'est. Savamment dirigées par le général Lee, elles apparaissent presque invicinbles. Mais il n'en va pas de même sur les deux autres théâtres d'opération.

* Front de l'ouest et blocus maritime.

La stratégie du Nord vise à encercler l'ennemi puis, à l'instar d'un anaconda, à l'étouffer (lithographie de 1861).

Sur le front de l'ouest, unionistes et confédérés ont en ligne de mire les Etats limitrophes (Border States), qui pourraient devenir d'importants couloirs de pénétration. Le Missouri connaît alors une terrible guérilla opposant les Jayhawkers, sympathisants de l'Union, aux Bushwackers ralliés à la confédération. Les troupes nordistes parviennent néanmoins à conserver le contrôle de cet État pivot. A partir de septembre 1861, l'armée sudiste de Polk tente de s'emparer de l'État voisin du Kentucky. Mais, ils sont pris de vitesse par le général Grant qui emporte en février 1862 deux positions clefs: les Forts Henry et Donelson qui ouvrent la route du Tennessee à l'invasion nordiste. Les troupes de Grant s'enfoncent alors dans les terres confédérées en longeant les rives du Tennessee. Un combat indécis les oppose alors aux hommes du général Johnston (tué lors du combat, il est remplacé par Beauregard) dans la localité de Shiloh. Au prix de très lourdes pertes, elles parviennent à repousser l'assaut et mettent en retraite les sudistes en avril 1862. Au cours de ces engagements, la flotte nordistes suit la progression des troupes sur le Mississippi qu'elle épaule efficacement comme lors de la conquête de Memphis en juin 1862. Désormais, les nordistes contrôlent toute le cours supérieur du Mississippi et menacent de couper les communications entre les États confédérés.

La prise de la Nouvelle Orleans, le 29 avril 1862.

En l'absence de flotte, la Confédération peine à contrecarrer le blocus maritime mis en place par les nordistes dans le but de provoquer l'asphyxie économique du Sud. Les sudistes tentent bien de mener une guerre de course, mais les briseurs de blocus éprouvent de grandes difficultés à percer le rideau maritime fédéral. En conséquence, les échanges commerciaux de la Confédération enregistrent une chute vertigineuse. L'inflation et la pénurie s'installent. Le puissant port de la Nouvelle Orléans, la plus grande ville du Sud qui commande l'embouchure du Mississippi, est conquis par l'escadre fédéral de l'amiral David Farragut le 29 avril 1862. La confédération ne contrôle désormais que le cours moyen du fleuve, entre la position fortifiée de Vicksburg et Port Hudson en Louisiane. Les communications intérieures du Sud ne tiennent qu'à un fil.

* La victoire de l'Union.

- Gettysburg et Viksburg.

Constatant la supériorité des ressources humaines et matérielles du Nord, Lee redoute la guerre d'usure et entend frapper un coup décisif, susceptible de mettre un terme à la guerre dans des conditions favorables au Sud. A l'été 1863, il engage une vaste offensive en territoire ennemi. Fin juin, son armée, forte de 70 000 hommes, franchit le Potomac. Le général nordiste Goron Meade se porte à sa rencontre. L'assaut fougueux des confédérés se brise sur les défenses adverses et laissent sur le champ de bataille de Gettysburg de très nombreux cadavres. Après trois jours d'une lutte acharnée, Lee bat en retraite vers la Virginie. On dénombre 51 000 victimes (28 000 côté sudiste).

Au même moment sur le front de l'ouest, les troupes fédérales campent à partir de mai 1863 devant la citadelle de Vicksburg. Affamés, les assiégés n'ont d'autre issue que de capituler le 4 juillet 1863. La garnison de Port Hudson cède peu après. Les territoires de la Confédération sont définitivement coupés en deux. Les Nordistes contrôlent désormais l'intégralité du cours du Mississippi et s'apprêtent à porter l'estocade au cœur du Vieux Sud.

- le baroud d'honneur du "renard gris".

Le 9 mars 1864, Ulysse S. Grant, le vainqueur de Vicksburg est promu au grade suprême de lieutenant- général. A la tête d'un demi-million d'hommes, en comparaison desquels les troupes de Lee paraissent faméliques, il lance depuis le Nord une campagne tournée vers l'offensive. L'Etat de Virginie est alors de théâtres d'une succession d'affrontements (la Wilderness du 5 au 7 mai, Spotsylvania du 8 au 12 mai, Cold Harbor le 3 juin) particulièrement meurtriers. On dénombre 50 000 morts unionistes et 30 000 sudistes. Grant, conscient de l'incapacité de Lee à reconstituer ses forces, n'en a cure et poursuit sa route vers le Sud. Farid Ameur (cf: sources 1) parle d'une "horrible guerre d'attrition". D'aucuns l'accusent de n'être qu'un boucher, insensible aux souffrances de ses soldats. Acculé, Lee organise la défense de la capitale rebelle. Ses 40 000 hommes se terrent dans des tranchées qui préfigurent à bien des égards celles de la grande guerre. Les Nordistes devront mener un siège en règle, éprouvant, pour en terminer. Entre temps, le général sudiste joue son dernier va-tout par l'entremise du général Early qui lance le 11 juillet 1864 une diversion à travers la vallée de la Shenandoah. Ses hommes ne sont arrêtés in extremis aux portes de Washington. Le général Sheridan ravage alors la vallée, pour empêcher toute nouvelle offensive par cette voie.

Carte de la "marche vers la mer". Parti d'Atlanta le 16 novembre 1864, William Sherman pratique la tactique de la terre brûlée et ne laisse derrière lui que des cendres. Le 20 décembre, il a atteint son but, Savannah.

- La campagne d'Atlanta et la marche à la mer.

Alors que Grant attaque à l'Est, William T. Sherman, son bras droit, parti de l'Ouest (Chatanooga) marche sur Atlanta. Les troupes éthiques de Johnston s'avèrent incapables d'enrayer la progression des 100 000 hommes de Sherman. Ce dernier mène une véritable guerre de destruction, susceptible en outre de démoraliser l'adversaire et de hâter sa reddition. Johnston jugé trop timoré est bientôt remplacé par l'impétueux Hood. Ce dernier ne peut empêcher la prise d'Atlanta après plusieurs semaines de siège. Les sudistes évacuent le 31 août la ville, incendiée dès le lendemain. Il s'agit d'une prise de choix, car la capitale géorgienne est le second centre industriel du Sud, un nœud ferroviaire capital. Sa perte mine considérablement le moral des troupes rebelles dont le territoire se réduit à une peau de chagrin.

La ville d'Atlanta est la proie des flammes.

A partir d'Atlanta, Sherman entame la « marche vers la mer », avec pour objectif Savannah sur le littoral atlantique. Ses troupes ont pour consigne de vivre sur le pays traversé. Pillages, incendies, massacres terrorisent la population. Les "colonnes infernales" de Sherman ravagent les régions traversées, ne laissant dans leur sillage que des cendres. L'armée sudiste en pleine débandade ne peut contrer ce raid furieux. Des milliers d'esclaves sont libérés au fur et à mesure de la progression des troupes fédérales. Enfin, Savannah est en vue le 20 décembre 1864, pillée le lendemain. Sherman bifurque alors vers le nord à travers la Caroline du Sud, à la rencontre des soldats de Grant en plein siège de Richmond. Columbia, Charleston, sont mises à sac en février 1865. L'étau s'est refermé sur l'armée de Lee...

Le dénouement du conflit se joue en Virginie, entre la capitale confédérée et Petersburg. Privés de leur réservoir à grain (la Shenandoah) les soldats rebelles souffrent de graves pénuries. Les désertions se multiplient dans les rangs d'une armée exsangue et démoralisée. Le congrès confédéré en vient même à ratifier, le 13 mars, une mesure autorisant le recrutement des Noirs dans l'armée (émancipés pour l'occasion!). Décision sans effet compte tenu des nombreuses libérations opérées par les troupes nordistes. En mars 1865, les généraux Grant, Meade et Sheridan reprennent l'offensive à la tête de 120 000 hommes. Lee doit évacuer Petersburg après 9 mois de siège. Les fédéraux se lancent à la poursuite de Lee le long du fleuve Appomattox. La mort dans l'âme, ce dernier rencontre Grant à Appomattox Court House le 9 avril 1865 pour signer la déclaration de reddition. L'entrevue entre les deux commandants en chef, emprunte d'un grand respect mutuel, se solde par une capitulation généreuse. Les derniers combats cessent le 26 mai 1865. La guerre civile est terminée. Lincoln, réélu en 1864, est assassiné cinq jours plus tard.

Photo prise lors de la prise de Petersburg en 1864.

* Les raisons d'une victoire annoncée.

La guerre de Sécession entretient la vigueur économique du Nord, car les armées réclament un approvisionnement continu et massif, ce qui maintient le dynamisme agricole, industriel de l'Union. Trois mesures législatives symbolisent cette prospérité et permettent au Nord de mieux supporter l'effort de guerre:

- Le Pacific Railroad Act adopté le 1er juillet 1862 permet l'extension du réseau de voies ferrées avec la création de deux transcontinentaux (achevés après la guerre il est vrai). Ils participent incontestablement au décollage économique, tout en accélérant la conquête de l'ouest.

- Celle-ci est encore favorisée par le Homestead Act de mai 1862 qui inaugure une vaste colonisation de l'Ouest en accordant une propriété de 160 acres (64 ha) à tout homme blanc qui s'engage à y résider 5 ans. Le succès rencontré par cette mesure procure à l'Union un efficace outil agricole.

- Enfin, le National Bank Act du 25 février 1863 donne naissance à un système bancaire national. La guerre éprouve très durement la Confédération, accentuant le déséquilibre entre les deux sections. Très éprouvé par le blocus, le Sud sacrifie son industrie textile à l'armement, alors que les produits manufacturés font cruellement défaut. Le réseau ferré déjà insuffisant est amputé d'un grand nombre de voies à la suite des combats. L'agriculture, presque exclusivement tournée vers le coton, doit être reconvertie en urgence vers les denrées alimentaires de base en pleine guerre. Tabac, café et sel viennent vite à manquer. La famine affecte même durement les troupes dans les derniers mois du conflit. La supériorité matérielle du Nord n'explique pas tout et la défaite du Sud n'est pas totale.

The Band.

Dans son classique Mystery Train (cf: sources 2), Greil Marcus présente avec justesse le morceau du Band. "The night they drove Old Dixie down, (...) n'est pas tant une chanson sur la Guerre civile que sur la façon dont chaque Américain porte en lui cet événement. Ici, il s'agit d'un homme appelé Virgil Kane, qui n'a pas la prétention de parler au nom de qui que ce soit; mais quelque chose dans le ton de sa voix exige que tout le monde écoute. En quelques courts vers, nous en apprenons beaucoup sur lui. C'est un pauvre fermier blanc de la partie sécessionnistes du Tennessee, qui n'a probablement pas plus de vingt ans, et qui a survécu aux attaques de la cavalerie du général Stoneman contre le train de Danville, qu'il défendait. Une fois la guerre finie, un coup d'œil de Robert E. Lee a autant d'importance pour lui que la mémoire de son frère, mort en combattant au nom de l'attachement à la terre qui a donné tout son sens à la guerre de Virgil Caine. Il veut nous faire comprendre que la guerre lui a coûté presque tout ce qu'il avait. [...]

Il est impossible de se soustraire à la vérité de celui qui chante -non pas toute la vérité, mais sa vérité - [...]. La chanson laisse derrière elle le sentiment que malgré toutes les oppositions, les Américains ont encore cet événement lointain en commun. Parce qu'à ce jour aucun d'entre nous [les Américains] n'a échappé à son impact, ce que nous avons en commun, c'est une capacité à être affecté par une histoire comme celle-là." En effet, la guerre de sécession occupe toujours une place primordiale dans la mémoire collective américaine.

Richmond and Danville railroad. Cette voie ferrée représente le principal axe de communication du vieux Sud, essentiel pour le ravitaillement de la capitale rebelle. The Band nous fait revivre ici les dernières heures du conflit et ses lendemains difficiles pour l'ex-confédération. Virgil a participé à la défense de Petersburg, alors que le ravitaillement de Richmond n'était plus assuré par la voie ferrée venant de Danville (Virginie). En s'emparant de cette ligne, la cavalerie dirigée par le général unioniste Stoneman (il s'agit plutôt de Sheridan en 1865) précipite la fin d'un siège qui durait depuis 9 mois (juin 1864 à avril 1865). Les soldats sudistes de Lee, affamés et exténués, cessent les combats la mort dans l'âme ("we were hungry / just barely alive"). La chanson met ainsi l'accent sur la complexité d'un conflit qu'on ne saurait résumer à une opposition entre un sud esclavagiste et un nord abolitionniste, même si la question de l'esclavage reste une pierre d'achoppement essentielle entre les deux sections. D'une part, quatre Etats bordiers fidèles à l'Union sont esclavagistes, d'autre part le parcours des hommes échappe à toute classification simpliste. En dépit de son rejet de "l'institution particulière" et alors même qu'il juge inconstitutionnelle la sécession, Robert E. Lee combat dans les rangs de la Confédération. Mais l'attachement à sa terre natale, la Virginie, l'emporte. Il démissionne de l'armée fédérale et s'engage dans l'armée confédérée. A contrario, Farragut, originaire du Tennessee, s'engage aux côtés de l'Union.

La video ci-dessus est tirée de "the Last waltz", un documentaire consacré au Band et signé Martin Scorsese. Le réalisateur filme le concert d'adieu du groupe au Bill Graham's Winterland Ballroom de San Francisco le jour de Thanksgiving 1976. "The night they drove old Dixie down", écrite par le guitariste du groupe Robbie Robertson, est ici sublimement interprétée par le batteur Levon Helm. 
 
The Band: "The night they drove Old Dixie down"
Virgil Caine is the name and
 I served on the Danville train 
'Til Stoneman's cavalry came and tore up the tracks again
In the winter of '65, we were hungry, just barely alive 
By May the tenth, Richmond had fell 
It's a time 
I remember, oh so well 
 
 The night they drove old Dixie down 
And the bells were ringing 
The night they drove old Dixie down 
And the people were singing 
They went, "La, la, la" 
 
Back with my wife in Tennessee, 
when one day she called to me
 "Virgil, quick, come see, there go the Robert E.Lee"
 Now I don't mind choppin' wood, and
 I don't care if the money's no good 
Ya take what ya need and ya leave the rest 
But they should never have taken the very best 
 
The night they drove old Dixie down 
And the bells were ringing
 The night they drove old Dixie down 
And all the people were singing 
They went, "La, la, la" 
 
Like my father before me, 
I will work the land 
And like my brother above me, who took a rebel stand 
He was just eighteen, proud and brave, 
but a Yankee laid him in his grave
 I swear by the mud below my feet 
You can't raise a Caine back up when he's in defeat
 
 The night they drove old Dixie down 
And the bells were ringing 
The night they drove old Dixie down 
And all the people were singing 
They went, "Na, na, na" 
 
The night they drove old Dixie down 
And all the bells were ringing 
The night they drove old Dixie down 
And the people were singing 
They went, "Na, na, na"
 
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Virgile Caine est mon nom, 
j'ai servi à bord du train de Danville 
jusqu'à ce que la cavalerie de Stoneman arrive
et détruise encore une fois la voie ferrée 
Durant l'hiver 1865, nous étions affamés, à peine vivants 
En mai, le 10, Richmond tomba 
C'est une époque dont je me souviens, oh tellement bien 
 
Refrain: 
La nuit où le vieux Dixie (Sud) est tombé les cloches sonnaient
 La nuit où le vieux Dixie est tombé 
Les gens chantaient 
Ils sont partis, "La, la, la" 
 
 Je revins avec ma femme dans le Tennessee, quand un jour elle m'appela: 
"Virgile, dépêche toi, voilà Robert E. Lee" 
Maintenant, peu m'importe de couper du bois, 
peu m'importe de ne pas me faire beaucoup de fric 
Tu prends ce dont tu as besoin et tu laisses le reste 
Mais ils n'auraient jamais dû prendre le meilleur 
 
Refrain 
 
Comme mon père avant moi, 
je vais travailler la terre 
Et comme mon frère ainé, 
qui a pris une position rebelle 
Il avait juste dix-huit ans, 
était fier et courageux, 
mais un Yankee l'a tué 
Je jure sur la boue sous mes pieds 
qu'on ne peut pas relever un Caine une fois défait 
 
 refrain (2X) 
 
Merci à Marie pour son coup de main et à Jérôme pour la découverte du merveilleux album du Band.  
 
Sources: 
1 Farid Ameur: "La guerre de Sécession", PUF, Que sais-je?, 2004. Remarquable mise au point sur le sujet. L'auteur narre avec rigueur et vivacité les diverses péripéties de la guerre de Sécession.
2 Greil Marcus: "Mystery train", folio, 2003. 
3 André Kaspi: "La guerre de Sécession: les Etats désunis", découvertes Gallimard. 4 Bernard Vincent: "Histoire des Etats Unis", Champs Flammarion, 1999.