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jeudi 15 mai 2025

« Heureux qui comme Ulysse » : l'Odyssée en chansons.

A l'issue de la guerre de Troie, une fois la ville ravagée, ses habitants massacrés, le Grec Ulysse prend la mer pour rejoindre l'île d'Ithaque dont il est le roi. Sa femme, Pénélope, patiente et fidèle, l'y attend depuis déjà dix ans. 

John William Waterhouse, Public domain, via Wikimedia Commons


Accompagné de ses compagnons, Ulysse prend la mer. Grisé par la victoire, mais écœuré par les flots de sang déversé, le héros semble avoir perdu la foi. Ce soupçon d'athéisme provoque la fureur de Zeus qui entend le châtier, et la haine de Poséidon qui cherche à le tuer. Dès lors, captif de la vaste mer, Ulysse est confronté à toute une série d'embûches sur la route du retour vers Ithaque. Il échoue chez les Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, les Cimériens, les Phéaciens, rencontre Circé, Calypso, échappe aux sirènes, à Charybde et Scylla, avant de toucher au pays natal.

La culture populaire n'a eu de cesse de se référer à l'œuvre d'Homère. La chanson ne déroge pas à la règle. (1) Certains épisodes de l'Odyssée suscitent particulièrement l'intérêt. C'est le cas des sirènes, ces créatures mi femmes mi rapaces, dont le chant envoûtant provoque les naufrages. Ulysse parvient à leur échapper en prenant ses précautions. Attaché au mât de son embarcation, il a demandé à ses marins de boucher leurs oreilles grâce à de la cire. Tout aussi fasciné que le héros grec, les membres de l'Affaire Louis Trio cherchent à rencontrer les sirènes dans Mobilis in mobile. « J’irai voir tôt ou tard/ Si les sirènes existent/ Sur le dos des baleines / Je suivrai leur piste / Car nul ne résiste / Au charme doux / De leur chant d’amour »

Orelsan invite à son tour à se méfier des sirènes, ici identifiées aux mirages d'une vaine célébrité ; strass et paillettes ne constituant qu'un leurre. « J'entends les chants des sirènes / Regarde autour de moi tous ces gens qui m'aiment / J'veux toucher l'soleil avant qu'la pluie ne vienne / T'inquiète pas, seuls les faibles se font bouffer par le système. » [Le Chant des sirènes]

Ulysse aux mille tours connaît les vertus du vin. Il en use et abuse pour commettre ses ruses comme en témoigne la Petite messe solennelle de Juliette. « Né d'une âpre Syrah, d'un peu de Carignan / D'une terre solaire, des mains d'un paysan / C'est avec ce vin-là qu'on dit qu'Ulysse a mis / Le cyclope à genoux et Circé dans son lit .» Ainsi, prisonnier de Polyphème, Ulysse enivre le cyclope, pour mieux le tromper. Une fois endormi, les Grecs crèvent l'œil unique du géant. Caché sous des moutons, ils sortent de la grotte, échappent à la mort, mais pas à la haine de Poséidon, le père du cyclope.

Auparavant, Ulysse était parvenu à échapper à Circé la magicienne. Dans Le sort de Circé, la chanteuse Juliette prête sa voix à l'ensorceleuse et décrit la transformation des compagnons du héros achéen en pourceaux. Elle chante : "Mutatis mutandis / Ici je veux un groin / un jambon pour la cuisse / Et qu'il te pousse aux reins / un curieux appendice / Mutatis mutandis / Maintenant je t'impose / La couleur d'une rose / De la tête au coccyx / Mutatis mutandis".

Après moults péripéties, désormais seul, Ulysse échoue sur l'île d'Ogygie. Il est recueilli par la nymphe Calypso, qui tombe éperdument amoureuse du héros grec qu'elle couvre d'attention. Pendant sept années, ce dernier se la coule douce, mais il pense à son foyer, Ithaque, à son épouse, Pénélope, à son fils, Télémaque. Convaincu par Hermès, la nymphe laisse partir le héros. Arthur H conte ces amours torrides dans « Ulysse et Calypso ».

Intelligent, fort, éloquent, fidèle à sa patrie, Ulysse est un séducteur, mais il est orgueilleux. Sa femme, Pénélope est admirable : fidèle, intelligente, rusée. Georges Brassens, dans l'œuvre duquel abondent les références mythologiques, dépeint l'épouse fidèle sous un nouveau jour. Il avertit aussi des dangers à laisser trop longtemps seule une épouse au foyer. Sa Pénélope travaille à domicile, mais ne fait pas tapisserie. Face à l'ennui et la solitude qui l'accablent, des pensées charnelles s'immiscent dans son imagination fertile. Le poète sétois, et Barbara, sa merveilleuse interprète, s'en délectent. « Toi l'épouse modèle / Le grillon du foyer / Toi qui n'as point d'accrocs / Dans ta robe de mariée / Toi l'intraitable Pénélope. / En suivant ton petit bonhomme de bonheur (2X) / Ne berces-tu jamais en tout bien tout honneur / des jolies pensées interlopes.»

Au cours de son voyage, Ulysse se languit d'Ithaque. Cette nostalgie du pays natal inspire Heureux qui comme Ulysse à Joachim du Bellay en 1558. Le poète, qui se morfond à Rome, auprès du pape, compose un sonnet fameux en souvenir de Liré, son village angevin, dont la simplicité pittoresque lui est plus chère au cœur que les trésors de la ville éternelle. Des siècles plus tard, Georges Brassens reprend le premier vers du sonnet pour la chanson thème du film heureux qui comme Ulysse, dont le reste des paroles est du réalisateur Henri Colpi sur une musique de Georges Delerue. Le chanteur y évoque le bonheur d'être chez soi, entouré des siens, tout comme Ulysse revenu au bercail. « Heureux qui, comme Ulysse / a fait un beau voyage / Heureux qui comme Ulysse a vu cent paysages / Et puis a retrouvé / Après maintes traversées / Le pays des vertes allées »

Ridan met en musique le poème dans son morceau Ulysse« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, où comme celui-là qui conquit la toison, / Et puis est retourné, plein d'usage et raison, / Vivre entre ses parents le reste de son âge ! /

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village / Fumer la cheminée, et en quelle saison / Reverrai-je le clos de ma pauvre maison ; / Qui m'est une province, et beaucoup davantage ? /

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux / Que des palais romains le front audacieux ; / Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine, /

Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin ; / Plus mon petit Liré que le mont Palatin, / Et plus que l'air marin la douceur angevine. » Il y ajoute deux couplets de sa plume, dans lesquels il incite à se méfier des chemins soi-disant pavés d’or, à ne pas céder aux mirages d'eldorados trompeurs.  « J'ai traversé les mers à la force de mes bras / Seul contre les dieux perdu dans les marais / Retranché dans une cale  et mes vieux tympans percés / Pour ne plus jamais entendre les sirènes et leurs voix

Nos vies sont une guerre où il ne tient qu'à nous / De nous soucier de nos sorts, de trouver le bon choix, / De nous méfier de nos pas et de toute cette eau qui dort / Qui pollue nos chemins soi-disant pavés d'or »

Au début des années 1980, l'Odyssée inspire le dessin animé franco-japonais Ulysse 31. Le poème d'Homère y est transposé dans un futur de science fiction très lointain (le XXXIème siècle). Depuis la base spatiale de Troyes, Ulysse voyage à bord de l'Odysseus. Arrivé sur une planète, le héros provoque la colère des dieux en détruisant un robot satellite géant, qui n'est autre que le cyclope. La malédiction s'abat sur tout l'équipage, à l'exception d'Ulysse, de Thémis, une jeune extra-terrestre, de Télémaque et de son petit robot de compagnie : Nono. Le générique interprété par Lionel Leroy fait désormais parti de l'univers mental de tous ceux qui étaient enfants dans la décennie 1980, pour les autres il fait sans doute figure d'ovni.

Notes : 

1. Dans la langue de Shakespeare également, les titres inspirés de l'Odyssée ne manquent pas. Citons, parmi beaucoup d'autres Tales of brave Ulysses de Cream, Calypso de Suzanne Vega, Ulysses par Franz Ferdinand dont Véronique Servat nous parlait iciEn 1968, sous forme d'un hommage à l'Odyssée, Tim Buckley décrivait les dégâts causés par l'amour dans une ballade intitulée Song to the siren. "Longtemps en mer, sur des océans sans navire / Pour sourire, je faisais de mon mieux / Avant que tes yeux et tes doigts ne m'attirent / Par leur chant sur ton île, amoureux / Et tu chantais / Fais voile vers moi (2X) / Laisse-moi t'envelopper / Je suis là (2X) / J'attends de t'enlacer".  Le morceau sera repris de manière marquante par This Mortal Coil. Ici, la chanteuse Elizabeth Fraser personnifie la sirène, dont le chant attire marins et amoureux vers une sépulture aquatique. L'atmosphère éthérée, cotonneuse du titre correspond bien à l'univers marin du mythe homérique.

Sources : 

- Homère : "Odyssée", traduction de Victor Bérard, édition de Philippe Brunet, Folio classique, Gallimard

- Louisette Garcin : "L'Odyssée : épopée du retour d'Ulysse à Ithaque"

- "Le voyage d'Ulysse et ses interprétations" [BnF - les Essentiels]

jeudi 20 janvier 2022

"Raspoutine" de Boney M ou la biographie cadencée de "la plus grande sexe machine de Russie".

Moine fou, mystique éclairé ou débauché orgiaque, Raspoutine a endossé tous les costumes. Quelques mois seulement après sa mort, il fait déjà l'objet d'un mythe, tandis que les épisodes de son existence se teintent d'un halo de légendes. (1) Un personnage aussi fantasque et mystérieux ne pouvait laisser indifférent la culture pop, comme en témoigne le tube en or massif du groupe disco Boney M. (2) Sorti en 1978, le titre est construit à partir d'une chanson populaire turque intitulée Üsküdar'a gider iken. Les paroles proposent une biographie cadencée et très partiale de Raspoutine,  la "plus grande sexe machine de Russie". Comme souvent, le personnage historique est éclipsé par la figure mystique et surnaturelle.  
 
Qui était-il vraiment?
 

 
* "Dans ses yeux brillait une lueur flamboyante."
Le premier couplet reprend les clichés associés à Raspoutine, tout en posant les cadres spatio-temporels de son existence
 
"Il y a longtemps de cela, un type vivait en Russie.
 
Bien que les premières années soient très mal documentées, Grigori Efimovitch Raspoutine serait né à la fin de la décennie 1860 dans la bourgade de Pokrovskoïe, en Sibérie occidentale, à 80 km de Tioumen. Ses parents sont de petits propriétaires terriens. Alors petit garçon, il tombe dans l'eau glacée avec son frère, qui se noie. Il restera marqué à vie par ce drame. A presque vingt ans, il épouse Praskovia Feodorovna. Trois de leurs cinq enfants survivront. En 1892, à presque trente ans, Grigori part en religion. Il se fait strannik, fréquentant les monastères sibériens, puis les académies de théologie de Kiev et Petrograd. Dès lors, "il pouvait propager la Bible comme un prédicateur, plein d'extase et de feu." L'éducation de Raspoutine est sommaire, mais il sait interpréter de manière très personnelle le Livre saint. Sa réputation de mystique grandit, attirant bientôt auprès de lui une foule de fidèles et de malades. Dès lors, il s'improvise starets, ces pèlerins itinérants auxquels on attribue des pouvoirs thaumaturgiques. Raspoutine passe désormais pour un maître spirituel, ce qui est assez commun dans la Russie d'alors. Mages, prophètes, guérisseurs, mystiques en tout genre pullulent. Le spiritisme et l'occultisme fascinent et servent de clef d'explication aux malheurs du temps. Dans les grandes villes, une fièvre illuministe gagne les élites, assurant la prospérité des fraternités ésotériques, occultistes ou des mouvements sectaires. Pour expier leurs fautes, certains se châtrent ou se flagellent.
Le jeune homme impressionne d'autant plus qu'il est doté d'un regard perçant et semble doté d'un grand charisme."Il était grand et fort, dans ses yeux brillait une lueur flamboyante." Les descriptions physiques de Raspoutine varient pourtant considérablement. Certains le voit de taille moyenne, quand d'autres décrivent un géant. Seule certitude, il a les ongles noirs, la barbe hirsute, porte des loques et semble fâché avec sa savonnette. Beaucoup insistent sur son magnétisme et l'ascendant qu'il a sur ses disciples. Certains le craignent, d'autres l'admirent. Déjà les rumeurs vont bon train. Pour gravir l'échelle sociale, il se rapproche alors des cercles du pouvoir. En 1904, il se rend à  Saint-Pétersbourg et non Moscou comme le suggère Boney M. S'il est un "amant séduisant ", ce n'est pas donc pas "pour les beautés moscovites", mais bien pour celles de Petrograd. Dans la capitale de l'Empire, Raspoutine se met à fréquenter les salons. Il se constitue bientôt un réseau de fidèles, parmi lesquels figurent Olga Lokhtina, l'épouse d'un général influent, Anna Vyroubova, la confidente de la tsarine, ou encore les princesses du Montenegro, Militza et Anastasia, deux sœurs mariées à des grands ducs, cousins du tsar. Par leur intermédiaire, Raspoutine est introduit auprès de l'empereur et de son épouse, à l'automne 1905. Depuis 1896, Nicolas II gouverne la Russie en monarque de droit divin. Mal préparé à sa charge, indécis, l'homme manque de sens politique, ce qui l'empêche de percevoir ce qu'est vraiment l'empire: un pays agricole arriéré, dans lequel quatre vingt pour cent des 170 millions de sujets vivent sous le joug d'un autoritarisme dépassé, dans la plus grande misère. (3)

Public domain via Wikimedia commons. 

* "L'amant de la reine."
Petite-fille préférée de la reine Victoria, la princesse Alexandra est d'origine allemande. Elle a grandi dans un milieu protestant, mais a dû se convertir à la religion orthodoxe lors de son mariage avec Nicolas II, en 1894. Dès lors, l'impératrice déploie un zèle religieux très vif. La jeune femme souffre depuis l'enfance de troubles psychosomatiques liés à l'anxiété, qui se manifestent notamment par des crises de panique aiguë. Après la naissance de quatre filles, la tsarine a accouché d'Alexis en 1904. L'unique héritier mâle de la couronne souffre d'hémophilie, une maladie génétique qui se transmet aux hommes par les femmes. Alexandra se sent coupable. Dès lors, elle consacre sa vie à protéger le tsarévitch, dont la maladie est un secret d'état. La tsarine redoute qu'à tout moment son fils ne se blesse et meure. Les traitements médicaux semblent sans effet sur l'enfant, tout comme les soins prodigués par les guérisseurs gravitant alors autour du couple impérial. C'est dans ce contexte qu'Alexandra entend parler de la réputation du mystique paysan. Aux yeux d'une tsarine inquiète et crédule, Raspoutine tient du messie.   "Elle croyait que c'était le saint-sauveur qui sauverait son fils", clame Boney M. Si officiellement, Grigori doit maintenir les bougies allumées devant les icônes religieuses, officieusement, il s'impose comme le confident d'Alexandra et le pseudo-guérisseur d'Alexis. Fin psychologue, il sait apaiser Alexis en cas de crise, contribuant ainsi à rendre la circulation sanguine moins abondante et à stopper l'hémorragie. Dans ces conditions, la tsarine considère le Sibérien comme un sauveur. "Je ne trouve le repos de l'âme que lorsque toi, mon maître, tu te trouves assis à mes côtés. Lorsque je te baise les mains et pose ma tête sur ton épaule bénie. Comme je me sens légère", lui écrit-elle.
Le couple impérial considère également Raspoutine comme le représentant du petit peuple paysan, l'incarnation de cette Russie authentique dont ils ne connaissent rien.
 Dans les lettres quotidiennes adressées à son mari, l'impératrice invite le tsar à suivre les avis de Raspoutine. " Écoute notre ami et fais lui confiance, il est important que nous puissions compter non seulement sur ses prières, mais aussi sur ses conseils", écrit Alexandra à Nicolas. La séparation imposée au couple impérial par la situation militaire alimente très vite les plus folles rumeurs. Boney M reprend à son compte ces racontars."Envers la reine, il se montrait dévoué", mais bien plus encore. Le mystique sibérien est ainsi désigné comme l'"amant de la reine de Russie". L'accusation d'adultère porté contre la tsarine paraît pourtant fausse. Le couple impérial, autant que l'on puisse en juger à partir de sa correspondance, semblait très bien s'entendre. Les soupçons d'infidélité s'avèrent donc aussi infondés que le titre de "reine" attribué à tort par le groupe de disco.
 
Caricature anti-monarchiste. Public domain, via Wikimedia Commons

*Calife à la place du calife. 
Le deuxième couplet prête une influence politique considérable à Raspoutine. "Il régnait sur la Russie". "Pour les affaires de l'Etat, il était celui à qui il fallait plaire." Par l'entremise d'Alexandra, Raspoutine côtoie l'empereur, pour autant, il ne semble avoir eu aucune influence sur les affaires de l’État. En effet, sa protectrice n'a guère de poids politique. En outre, Nicolas II n'apprécie guère Raspoutine, dont il ne tolère la présence que pour le bien-être de sa femme et de son fils. Il a si peu confiance en lui qu'il le fait surveiller par sa police secrète. Si de manière très exceptionnelle, l'empereur a pu utiliser le mystique comme émissaire, il a plutôt tendance à l'éloigner du cercle du pouvoir.
A partir de 1916, Nicolas II se rend sur le front, au grand quartier général de Moguilev, à des centaines de km de son épouse. Cette dernière reste à Petrograd parmi les courtisans, aux côtés de ses enfants et de son confident. Dès lors, Nicolas II se désintéresse des questions intérieures, laissant le gouvernement gérer les affaires quotidiennes et son épouse l'informer. Or, là encore, aucune décision diplomatique ou militaire majeure n'est prise sur les conseils de Raspoutine. Au moment où les soldats du tsar affrontent ceux du kaiser, la situation de l'impératrice s'avère d'autant plus fragile qu'elle est de nationalité allemande. La présence du mystique russe à ses côtés ne fait qu'accentuer son impopularité. Les rumeurs courent. D'aucuns croient savoir que la tsarine et son conseiller ourdissent un complot pour le compte de l'ennemi. L'enquête commandée quelques mois plus tard par le gouvernement provisoire démontera l'accusation.

Public domain, via Wikimedia Commons

* "Il se comportait de manière éhontée."
Si Raspoutine n'a pas d'influence politique, les rumeurs sur ses turpitudes sexuelles attisent les curiosités, comme en atteste le titre de Boney M. "C'est surtout l'aspect sexuel qui motive la chanson, assez logiquement pour un morceau destiné à entraîner les jeunes Européens à danser et à jouir de la nuit." (source A) Le groupe disco croit savoir qu'"il n'était pas mauvais (...) pour serrer les filles", affirmant même qu'il était la " meilleure sexe machine de Russie." Quand la position de Raspoutine fut de plus en plus menacée - bien conscientes de ce qu'elles risquaient de perdre - "les dames supplièrent: "Ne nous l'enlevez pas, s'il vous plaît!" " Nul doute que ce Raspoutine avait des charmes cachés./ Bien qu'il ait été une brute, elles tombaient dans ses bras. " Le groupe semble ici insinuer que l'ancien moujik disposait "d'un piège tabou, un joujou extra qui fait crac boum hu". Dans les faits, il faut attendre l'arrivée de Raspoutine dans les cercles les plus élevés de l'aristocratie pour que sa réputation s'établisse. C'est surtout après avoir réchappé à une tentative d'assassinat, en 1914, que le mystique modifie ses habitudes. Il reçoit désormais de nombreux visiteurs dans son appartement et mène une vie de bâton de chaise, partagée entre les sollicitations de la journée, les virées nocturnes dans des quartiers interlopes et la fréquentation assidue d'Anna Vyroubova, dame d'honneur et meilleure amie d'Alexandra. Dépeint comme un ivrogne invétéré, congénital et dégénéré, d'aucuns l'accusent de fréquenter les maisons closes et de se livrer à des orgies. Cette image du Raspoutine à l'appétit sexuel débordant provient surtout de rumeurs véhiculées par l'élite impériale, puis par les pamphlets publiés après la révolution bolchevique et la chute de Nicolas II. Ces rumeurs contribuent à discréditer le prestige et l'autorité morale de l'empire finissant, le mystique incarnant aux yeux de tous la déchéance des Romanov. 
Raspoutine n'a pas la vie du commun et fait l'objet de toutes les convoitises. Partout où il se rend, il jouit d'un accueil exceptionnel, digne de la célébrité qu'il est devenue. Le "moine" est entouré d'une aura mystique et érotique certaine. Il sait non seulement identifier le manque d'amour chez les uns et les autres, mais devient également particulièrement intéressant par sa proximité avec les cercles du pouvoir. Les hommes mariés, qui cherchent à faire carrière à la cour, n'hésitent pas à mettre à sa disposition leurs épouses.

* "Cet homme doit disparaître." 
Au sein des élites russes, Raspoutine passe pour un vulgaire moujik, un arriviste, un débauché. Les membres d'une partie de l'aristocratie fustigent les turpitudes du mystique, "les beuveries, les parties fines et la soif de pouvoir."Ainsi, "les protestations contre cet homme méprisable s'élevèrent de plus en plus.", au point que des membres de l'entourage impérial décident d'en finir. "«Cet homme doit disparaître», déclarèrent ses ennemis." L'exécration du mystique tient non seulement à sa personnalité, mais surtout au contexte général de l'empire. La Russie tsariste vacille. Deux années de guerre ont plongé le pays dans un chaos indescriptible. L'armée est désorganisée, sous-équipée, mal commandée, l'économie en ruine. Le luxe entourant la clique aristocratique de Saint-Pétersbourg horrifie des populations en guenilles. Alors que le monde se désintègre, la famille impériale vit isolée à Tsarskoïe Selo, dans un somptueux palais, situé à 25 kilomètres de Saint-Pétersbourg. Dans cette atmosphère délétère, Raspoutine fait figure d'épouvantail. Les griefs pleuvent. L’Église orthodoxe constate que sa créature lui a complètement échappé. Les conseils de prudence prodigués au tsar par Grigori dans le domaine militaire horrifient les va-t-en-guerre, quand sa condamnation des violences antisémites révulse l'extrême droite. Enfin, les tenants des théories complotistes accusent le couple infernal formé par la tsarine et son éminence grise, de négocier une paix séparée avec l'Allemagne dans le plus grand secret. Joue ici contre elle, sa nationalité allemande, mais, puisqu'on ne peut se débarrasser d'Alexandra, il faut éliminer Raspoutine.  De même, si détester le tsar peut sembler sacrilège, haïr l'ancien moujik tombe sous le sens. Pour les puissants de l'Empire, Raspoutine est l'incarnation du mal, un bouc-émissaire idéal.
 
Dans ces conditions, des complots se trament dans les hautes sphères de la noblesse. Pour faire disparaître l'ennemi public numéro un, le prince Félix Youssoupov, plus grande fortune de Russie, s'associe à son amant, le grand duc Dimitri Pavlovitch, et au député d'extrême-droite Pourichkévitch. Dans la soirée du 29 novembre 1916 (16 décembre du calendrier Julien), Raspoutine se rend au palais Youssoupov à l'invitation de son  propriétaire. Au cours de la nuit, les conspirateurs éliminent le paysan sibérien dans des conditions obscures. Après-coup, ils livreront une version rocambolesque du crime, contribuant à forger le mythe d'un Raspoutine trompe-la-mort. Ce dernier aurait en effet englouti des gâteaux empoisonnés au cyanure sans que cela ne suffise à l'occire. Finalement, on lui aurait tiré dessus, mais alors qu'il gisait, inerte, il se serait relevé, tel un mort-vivant. Finalement, il aurait été abattu dans la rue. Fariboles...
 Le corps du mystique est retrouvé deux jours plus tard dans la Néva gelée. Le cadavre est défiguré, entravé, criblé de balles. L'autopsie ne révèle aucune trace de poison, confirmant, s'il en était besoin, l'inanité des aveux de ses assassins. Raspoutine a vraisemblablement était abattu de trois coups de feu, alors qu'il s'enfuyait par le sous-sol du palais. Le corps, chargé dans le coffre de la voiture de l'archiduc Dimitri, est alors abandonné en un lieu isolé afin de le faire disparaître. Il reste finalement coincé sur les berges du fleuve gelé. A la demande de l'impératrice, Raspoutine est inhumé à Tsarskoïe Selo, au fond du parc Alexandre. Les conspirateurs, dont l'identité reste tenue secrète, sont condamnés à des peines clémentes: une assignation à résidence dans une demeure familiale du centre de la Russie pour Youssoupov, l'envoi sur le front de Perse pour le grand duc Dimitri. Des punitions qui leur sauveront la vie lors de la révolution bolchevique.
 
Photographie du cadavre. Public domain, via Wikimedia commons.
 
Les conséquences dramatiques de la guerre catalysent le mécontentement vis-à-vis du régime. Les soldats réclament du pain et la paix. Ce sera le mot d'ordre de la Révolution de février qui balaye tout sur son passage. Le 2 mars 1917, Nicolas II renonce au trône. Le gouvernement révolutionnaire s'empresse de déterrer le cadavre de Raspoutine, avant de l'incinérer dans une chaudière de l'institut polytechnique, puis d'en disperser les cendres. Hors de question que la sépulture ne deviennent lieu de pèlerinage. Assignée à résidence à Tsarskoïe Selo, puis transférée à Ekaterinburg, la famille est exécutée par les bolcheviks, le 16 juillet 1918.

Le mythe du "moine fou" se construit à peine le cadavre refroidi. Comme souvent, la légende s'avère bien plus riche et intéressante que l'histoire, prosaïque et terne, d'un simple mortel. La vie de Raspoutine inspirera des dizaines de livres d'histoire ou de fiction, mais aussi des comics, des bandes dessinées (il affronte par exemple Corto Maltese dans La Ballade la mer salée), des dessins animés (Anastasia), des films, y compris pornographiques. Dépeint sous les traits d'un vampire, d'un fantôme dans les fictions, il est tout à la fois décrit comme scabreux, fou, satyre, saint, ivrogne. La chanson ne déroge pas à la règle. 

Notes:
1. Raspoutine fascine très tôt. Dès 1917, il apparaît dans "The Falls of the Romanoff" de Herbert Brenan. 
2. De prime abord, le groupe se compose d'un pseudo chanteur survolté et de trois danseuses et choristes aguichantes. Derrière le groupe bigarré se cache en réalité le producteur et chanteur allemand Frank Farian, dont les 45 tours disco cartonnent à la fin des années 1970 ("Daddy Cool", "Sunny", "Ma Baker","Raspoutine").
3. Des émeutes éclatent en 1905 dans le contexte désastreux du conflit russo-japonais. Le 22 janvier (9 février dans la calendrier julien), plus de 100 000 ouvriers grévistes manifestent pacifiquement devant le palais d'hiver dans l'intention de remettre une supplique au tsar. L'armée reçoit l'ordre de tirer, provoquant la mort de deux cents personnes. Nicolas II, jugé responsable, doit faire des concessions. Les réformes adoptées accordent la liberté d'expression et permettent au parlement de voter des lois.

Sources:
AAlexandre Sumpf: "Raspoutine", Perrin, 2016.

B. Une vidéo du youtuber Analepse"La vérité sur Raspoutine... par Boney M." 

C. une vie une œuvre: "Grigori Raspoutine: un moujik à Petrograd."
D. Retronews: "l'assassinat du très mystérieux Raspoutine". 

E. "Raspoutine est une fiction." [La marche de l'histoire sur France Inter]

F.  "Pop & Co: "Rasputin" de Boney M " [Pop & Co sur France Inter] 

G. "Grigori Raspoutine (1919-1916): un moujik à Petrograd." [Une vie, une œuvre sur France Culture]

https://www.youtube.com/watch?v=soden8c4F90

lundi 15 octobre 2018

357. Vie et légende du baron rouge, as des as de la grande guerre.

Lorsque la première guerre mondiale débute, l'aviation n'en est qu'aux balbutiements et ne dispose que de moyens rudimentaires.  La seule mission qu'on reconnait alors aux avions est l'observation, la reconnaissance. Pour Foch, "les aéroplanes sont des jouets scientifiques intéressants, mais ne présentent pas de valeur militaire." Lors des premiers mois du conflit, les pilotes survolent la ligne de front, observent, puis rapportent ce qu'ils ont vu. Ces informations permettent de mieux régler les tirs d'artillerie, cependant le haut commandement se méfie de ces nouvelles machines volantes et accorde peu de crédits aux rapports établis par les observateurs aériens. 

* Naissance de l'aviation de chasse.
 Au fur et à mesure du conflit, les missions affectées  à l'aviation se transforment. Les états-majors expérimentent ainsi les bombardements grâce à des escadrilles chargées de balancer sur l'ennemi les obus réformés. 
Mais ce sont finalement les aviateurs eux-mêmes qui parviennent à démontrer l'utilité que peut avoir l'aviation d'un point de vue militaire. Ainsi, en octobre 1914, contre l'avis de l'état-major, les Français Frantz et Quénault (1), parviennent à détruire un avion ennemi grâce à la mitrailleuse Hotchkiss embarquée à bord de leur engin.
 Roland Garros est le premier à monter une mitrailleuse sur le capot de son avion pour pouvoir tirer vers l'avant. Pour que les balles n'endommagent pas son appareil, l'aviateur met au point une hélice blindée, avec sur les pales des déflecteurs en acier écartant les projectiles qui viennent les heurter. 
Le Hollandais Fokker, qui travaille pour le compte de l'Allemagne, fait véritablement entrer l'aviation de guerre dans une nouvelle ère avec l'invention d'une mitrailleuse synchronisée tirant entre les pales de l'hélice. Ce faisant, il donne un avantage technologique incontestables aux Allemands à l'été 1915. (2

* Le baron rouge entre en scène.

Les tactiques de combat aérien restent très frustes jusqu'en 1916 avec l'élaboration  d'une liste de huit règles de base à toujours respecter (le Dicta Boelcke). Auteur de ce nouveau credo, l'as allemand Oswald Boelcke impose également les premières Jagstaffeln, ou escadrilles spéciales de chasse (Jasta en abrégé), des unités compactes et agressives. Des tactiques s'élaborent et le combat individuel devient bientôt l'exception. A la tête de la Jasta 2, Boelcke prodigue son enseignement à ses élèves dont fait partie un certain Manfred von Richthofen, le futur "baron rouge".


Manfred von Richthofen en 1917. [Wiki C.]

Von Richthofen naît en 1892 à Breslau en Silésie (actuelle Pologne) dans une vieille famille de juges et magistrats. Le jeune garçon est élevé par son père Albrecht dans une culture nationaliste et militaire. Soldat, ce dernier vit dans le souvenir des guerres passées. (3) En bon rejeton de l'aristocratie prussienne, Manfred intègre une institution de cadets, en sort officier de cavalerie et sert bientôt dans les uhlans.
Lorsque la première guerre mondiale éclate, le cavalier de vingt-deux ans découvre un conflit qui ne ressemble en rien à ce qu'il avait imaginé. Loin des combats livrés sabre au clair, la lutte se déroule dans les tranchées, la boue. Von Richthofen doit se rendre à l'évidence: la cavalerie ne sert à rien dans cette guerre moderne! De même, la lutte contre les francs-tireurs s'accompagne de terribles représailles et d'exactions aux antipodes du code d'honneur de la chevalerie. Manfred se sent plus meurtrier que soldat (4) dans cette sale guerre livrée par des civils dont il "méprise la rouerie et le manque de règles claires."
Après avoir combattu sur le front russe, von Richthofen est transféré en 1915 à Verdun, un secteur alors très calme, où il s'ennuie ferme. Lassé de combattre dans l'infanterie qui le prive de la gloire militaire à laquelle il aspire, il se porte volontaire pour devenir pilote et intègre l'escadrille Boelcke en septembre 1916, un mois avant la mort au combat du maître. Ses qualités de pilotage lui permettent de rapidement monter en grade. Le 11 janvier 1917, il prend le commandement de la Jasta 11. Au sein de l'escadrille, Richthofen impose des tactiques audacieuses. En opération, il vole à plus haute altitude que le reste de la formation dont les avions servent de leurre. Une fois l'adversaire berné, Richthofen fond sur lui en de fulgurants piqués. Très vite, la renommée du pilote dépasse les rangs de l'armée. Il devient un as.

* Les chevaliers du ciel. 
"L'aviateur est une figure tissée d'images et de récits nés dans le creuset de la culture médiatique." (source A p). En effet, le nouvel imaginaire médiatique contribue à alimenter la fascination grandissante pour la chasse et les "chevaliers du ciel". Les journaux inaugurent des rubriques sportives où l'aéronautique figure en bonne place. La presse populaire, dont l'influence est alors considérable, contribue à cette fabrique des héros.  Les pilotes deviennent de véritables vedettes dont les exploits s'apparentent aux joutes chevaleresques. 
Jeunes, presque tous promis à la mort, les premiers pilotes viennent à quelques exceptions près de l'aristocratie ou de la grande bourgeoisie. En favorisant l'entre-soi, cette situation contribue largement à forger un état d'esprit particulier chez les aviateurs. Jalousés par les troupes au sol, les pilotes jouissent très vite d'une grande popularité. 
La presse des différents pays belligérants décerne le titre "d'as" aux pilotes ayant abattu un certain nombre d'ennemis. En France, un pilote devient "as" de guerre  s'il compte au moins cinq victoires. L'homologation d'une victoire est possible lorsque des témoins assistent à la chute d'un avion dans le camp "ami". Un véritable palmarès s'établit à la tête duquel se trouve "l'as des as", l'aviateur ayant obtenu le plus grand nombre de victoires. (5) En France, René Fonck, Charles Nungesser, Georges Guynemer deviennent des héros patriotiques, célébrés dans "la guerre aérienne illustrée", un hebdomadaire animé par l'ancien journaliste sportif Jacques Mortane.


Georges Guynemer à bord de son Morane Saulnier. [By Agence Rol (BNF, ark:/12148/btv1b69455912, Rol, 46105) [CC0], via Wiki C]


L'exposition médiatique dont bénéficient les pilotes est bientôt encouragée par l'armée. Aux lendemains du désastre de Verdun, les quartiers généraux prennent l'habitude de communiquer le nom des aviateurs. La France a alors besoin de héros capables d'incarner le combat. Alors que la guerre dure depuis près de deux ans et a déjà fait 650 000 morts, aucune issue rapide au conflit ne paraît envisageable. Il faut redonner du souffle. Dans la guerre de masse, industrielle et mécanique où l'artillerie tient la première place, l'idée se fait jour qu'il existerait un esprit aviateur, une éthique particulière, un code d'honneur tout droit hérité de la chevalerie médiévale impliquant le respect de l'adversaire. Quand la boue des tranchées noie dans l'anonymat les fantassins, l'aviateur, lui, se hisse au-dessus de la mêlée, dans un lieu inaccessible à la majorité des hommes. L'aviation, une arme moderne et individuelle, pourvoit au besoin de jeunes héros. En France, les plus talentueux aviateurs deviennent des célébrités. 
- Charles Nungesser termine ses patrouilles de chasse par des acrobaties, ce qui lui vaut des jours d'arrêt. Lourdement blessé au cours d'une mission, "le hussard de la mort" se trouve dans un état pitoyable, ce qui empêche d'en faire un héros mobilisable pour le pays.  
- Issu de la bonne société, Georges Guynemer et sa figure angélique personnifie le combat tout en donnant une bonne image du pays. Au sein de l'escadrille N3, dite "escadrille des cigognes", il remporte au total 53 victoires. Sa mort, à seulement 23 ans, provoque un choc considérable. (6)


L'avion du baron rouge. [Wiki C.]


Dans le camp adverse, Manfred von Richthofen est l'incontestable vedette.
Alors que l'état major demande de peindre les avions allemands dans des couleurs discrètes, le baron opte pour le rouge. Ceci explique son surnom. Sous son impulsion, l'aviation allemande possède une incontestable supériorité sur les escadrilles alliées. Au cours du seul mois d'avril 1917 ("bloody april"), Richthofen abat 21 avions anglais. (7) L'état major allemand entend bien exploiter l'extraordinaire notoriété dont jouit désormais le pilote. En mai, l'aviateur reçoit une permission exceptionnelle. Il rencontre le kaiser Guillaume II, puis rédige - avec l'aide des services de propagande de l'armée - une autobiographie. Le succès est immense. Des cartes postales à son effigie inondent le pays.
Le 6 juillet, le baron est sérieusement blessé à la tête. L'état-major, qui cherche à protéger son héros, envisage de lui retirer son commandement, mais Richthofen refuse catégoriquement de quitter le service. Un mois après sa blessure, le pilote redécolle. 
A partir de septembre 1917, le baron vole sur le Fokker Triplan, un avion très performant qui lui permet d'enchaîner les succès. Parmi tous les pilotes de la guerre, Richthofen possède d'ailleurs le record absolu de victoires (80 au total).
La structure qu'il commande évolue. Un nouveau groupe de chasse réunit plusieurs escadrilles. Celle du baron est bientôt surnommée "le cirque volant", à cause des avions bariolés qui la compose.  L'escadrille se déplace en fonction de l'évolution du front. Lorsqu'une mission est finie, il faut démonter les baraques en tôles, charger les pièces des avions dans un train, puis choisir un aérodrome, remonter les avions, pour enfin repartir à l'attaque.


Les restes du Fokker Triplan du baron rouge. [Wiki C.


* La dure réalité
Lors des permissions, les as mènent grand train. Aux yeux des poilus ordinaires, ils passent pour des noceurs. Cette fureur de vivre s'explique sans doute par les risques encourus lors des combats. Les pertes dans l'aviation sont en effet terribles et l'espérance de vie d'un pilote, très réduite. Albert Ball meurt à 21 ans, Guynemer à 22, Oswald Boelke à 25, von Richthofen et Max Immelmann à 26, Roland Garros à 30 ans. Outre l'ennemi, l'avion lui-même est un danger constant pour le pilote et les accidents très fréquents. 
Le 21 avril 1918 alors qu'il vole dans le secteur d'Amiens, Richthofen se lance à la poursuite d'un jeune pilote canadien (Wilfried May). Il est à son tour pris en chasse par l'as canadien Roy Brown. Pour échapper aux tirs, le baron doit s'exposer aux lignes ennemies. Un projectile tiré par l'artillerie australienne précipite la chute de son avion et la mort du baron. Le lendemain, dans le petit cimetière de Bertangles, des soldats anglais et australiens rendent les honneurs à leur pire adversaire. (8)



De son vivant, le personnage fascinait déjà ses contemporains; une fois trépassé le baron rouge devient légende et sa mémoire fait l'objet de multiples réappropriations. Herman Göring, qui a succédé à Richthofen à la tête de l'escadre de chasse en juillet 1918, entretient le culte du héros disparu. Devenu chef de la Luftwaffe du IIIe Reich, l'ancien pilote récupère la figure du baron pour le compte des nazis. Ces derniers érigent une stèle en son honneur, financent un musée Richthofen dans sa ville natale, célèbrent l'anniversaire de sa mort et donnent son nom à la première escadre de la Luftwaffe. Le mythe survivra néanmoins à cette récupération. Après la seconde guerre mondiale, le pilote fait son apparition dans des bandes dessinées (Snoopy, Corto Maltese...), des romans, des films, des chansons... Exemple ici avec le titre "baron rouge" chanté en 1985 par les Gangsters d'amour, groupe mythique de la scène belge du milieu des années 1980.
Sur une musique millésimé eigthies, les paroles du regretté Jeff Bodart témoignent de l'aura dont jouit le baron plusieurs décennies après sa disparition. Le prestige du pilote ("On ne compte plus tes victoires", "le premier des as") est encore renforcée par l'attitude chevaleresque ("Salut plutôt qu'achève") dont on prétend qu'il fit preuve en vol.  Pour autant, le parolier n'élude pas la dangerosité des combats aériens ("facile d'accrocher par derrière un ticket pour l'enfer"). Loin de protéger Richthofen, son impressionnant palmarès en fait une cible de choix, un véritable trophée ("Tels étaient leurs vrais plans / Briser le premier des as"). Dans ses conditions, "nul ne pouvait s'en tirer / Richthofen est tombé". Sa disparition a tout d'une catastrophe pour l'armée allemande ("Pour le Reich quel désastre"). 

Aujourd'hui, le culte Richthofen persiste et s'articule toujours autour du même thème: un pilote de légende, un chevalier du ciel dont le surnom se prête particulièrement bien à l'exploitation commerciale.




Notes:
1 . A l'époque, chaque avion accueille deux individus: un pilote et un observateur, puis tireur chargé de larguer les obus par dessus les lignes ennemies.    
2. Le Fokker Eindecker - le premier véritable avion avion de chasse - est un monoplan armé d'une mitrailleuse synchronisée sur le capot du moteur avant. 
3. Au cours d'une parade, Albrecht sauve un de ses soldats tombés de cheval dans les eaux glacées de l'Oder. Le sauvetage provoque une grave surdité et entraîne son renvoi. Il en éprouve une grande amertume et reporte désormais ses espoirs de gloire militaire sur ses enfants.
4. Pour préserver la légende du baron, les biographes passent sous silence la lutte implacable contre les francs-tireurs ou encore l'exécution sommaire de moines soupçonnés d'aider les Français.
5. Un insatiable esprit de compétition anime les pilotes. Cette rivalité existe avec les aviateurs ennemis, mais aussi les alliés, au sein des escadrilles et parfois même à l'intérieur d'une famille. Un vif antagonisme oppose par exemple les deux frères Richthofen, Lothar et Manfred.
6. "Tombé au chant d'honneur le 11 septembre 1917, héros légendaire tombé en plein ciel de gloire après trois ans de lutte ardente. Restera le plus pur symbole des qualités de la race: ténacité indomptable, énergie farouche, courage sublime. Animé de la foi la plus inébranlable en la victoire. Il lègue aux soldats français un souvenir impérissable qui exaltera l'esprit de sacrifice et les plus nobles émulations", peut-on lire sur la citation posthume à l'ordre de l'armée en date du 16 septembre 1917. Sa mémoire, entretenue avec constance par les anciens combattants au cours de l'entre-deux-guerres, est aussi utilisé à des fins pédagogiques dans les classes. Au sortir de la guerre, le Parlement décide même d'inscrire son nom au Panthéon, sanctification républicaine ultime (plaque inaugurée au 1922).   
7. Si les Britanniques disposent de plus d'avions que leurs adversaires, ils sont obsolètes et incapables de rivaliser avec les excellents avions allemands (Fokker Dr.1 Triplan à partir d'août 1917). De même, le niveau de formation des pilotes anglais laisse à désirer. 
8. En 1919, la sépulture de von Richthofen est transférée de Bertangles au cimetière allemand de Fricourt dans la Somme. A la demande de sa famille, la dépouille du baron est rendue aux autorités allemandes, son cercueil est alors conduit lors de funérailles grandioses à l'Invalidenfriedhof de Berlin en 1925. Depuis 1975, il repose dans le caveau familial du cimetière de Wiesbaden. Une plaque commémorative indique toujours l'endroit où son avion s'écrasa.

 
Gangsters d'amour: "Le baron rouge"
On ne compte plus tes victoires
Tu frappais pour la gloire
Ne combattant pas sans trêves,
Salue plutôt qu'achève
Jamais le baron vainqueur
Ne s'acharne sur sa proie

Refrain:
Hey baron rouge
Ton vieux Fokker
Sent l'essence et la peur

Mais les ennemis abattus
Te retrouvent au combat
Balançant sur leurs triplans
Tels étaient leurs vrais plans
Briser le premier des as
Pour le Reich quel désastre
Refrain 
 
Facile d'accrocher par derrière 
Un ticket pour l'enfer
Les feux de leurs mitrailleuses
Sans merci les tueuses
Nul ne pouvait s'en tirer
Richthofen est tombé 
 
Refrain
Hey baron rouge
Ton vieux chasseur
Sent la mort et l'honneur
Fokker Wulf Fokker Wulf Fokker Wulf 
Sources:
Source A. Juan Vazquez Garcia:"Les as de l'aviation. Pluie d'exploits dans les airs", in Histoire et civilisations n°39, mai 2018.
Source B. Mélodie Simard-Houde: "Un nouvel imaginaire médiatique. La fabrique des héros.", in Histoire et civilisations n°39, mai 2018.
Source C. Mission centenaire: "Manfred von Richthofen: vie et mort du baron rouge"
Source D. 2000 ans d'histoire: "Le baron rouge".
Source E. "Les aviateurs de la grande guerre"
Source F. La fabrique de l'histoire: "Georges Guynemer, l'héroïsme à ciel ouvert"

Liens:
- BCU 14-18: "La Grande guerre et le heavy metal: la figure du baron rouge"
- En envor: "La mort du baron rouge vu par la presse bretonne."
- Histoire par l'image: "L'aviation dans la Guerre de 14-18", "Chevaliers du ciel: les aviateurs, nouveaux héros de la grande guerre".
- Un site consacré au regretté Jeff Bodart et un groupe facebook.
- Liste des as de la Première guerre mondiale.