jeudi 5 mars 2026

Diffusion et mutations de la Bossa Nova.

Dans un précédent billet, nous nous sommes intéressés à l'apparition de la bossa nova. Ici, voyons comment le genre s'impose hors du Brésil, où le genre décline rapidement.  

Baden Powell, Attribution, via Wikimedia Commons

Sur le plan politique, tout semble sourire au "président bossa nova". En 1958, le duo Garrincha-Pelé permet à la Seleçao de remporter la coupe du monde de football en Suède. Le 19 avril 1960, quelques mois avant de remettre en jeu son mandat, Kubitschek inaugure en grande pompe Brasilia, la nouvelle capitale fédérale. Cependant, derrière cette apparente baraka, les difficultés subsistent. Malgré les métamorphoses et la disparition des archaïsmes hérités du colonialisme portugais, le pays est encore loin de s'être réformé en profondeur et d'avoir oublié ses préjugés raciaux, sociaux ou sexistes. Le chantier pharaonique de Brasilia s'est éternisé et a coûté une fortune. Les déficits se creusent. Dans ces conditions, le président sortant subit un revers électoral en octobre 1960. Il cède sa place à Jânio Quadros, un populiste, fantasque, qui prône une maîtrise des dépenses et un ordre social plus juste. Mais six mois à peine après son arrivée au pouvoir, lâché par la droite qui l'accuse de préparer un coup d'état communiste, il remet sa démission, que le Congrès s'empresse d'accepter En vertu de la constitution, c'est le vice-président, João Goulart, qui lui succède. Son entrée en fonction  est marquée par une agitation croissante. Le nouveau dirigeant comprend en tout cas l'intérêt qu'il y a à soutenir les musiciens de bossa, afin d'accroître le rayonnement culturel du Brésil au niveau international.  

En 1960 sort le nouveau disque de João Gilberto, intitulé O amor, o sorriso, e a flor, et sur lequel figurent "Corcovado", Samba de Uma Nota So", deux compositions de Jobim et futurs standards internationaux. Le succès remporté ouvre la voie à d'autres musiciens bossas talentueux tels que Paulo Sergio Valle et son frère Marco (Samba de verão, Terra de ninguém) Roberto Menescal (O Barquinho), Jorge Ben (Bom mesmo é amar) ou Edu Lobo ("Canção da Terra", "Reza", "Aleluia").
 
Le succès de la bossa tient aussi aux paroles de chansons, poétiques, mais simples, sans prétention. Quelques grandes thématiques peuvent être identifiées comme l'évocation de l'incontournable saudade, comme sur le morceau A felicidade. Moares écrit : "La tristesse n'a pas de fin / Mais le bonheur en a une / Le bonheur est comme une plume / Que le vent emporte dans l'air / Elle vole si légère / Mais a la vie si brève / Qu'il lui faut du vent sans cesse".
L'image des femmes et leurs corps sublimés constituent un autre sujet de prédilection. Ainsi, en 1962, Jobim et Moraes composent "Garota de Ipanema", la fille d'Ipanema, en référence au quartier huppé au sud de Rio. "Tous les après-midi, Jobim et moi, nous allions prendre quelques verres dans un café [Veloso, désormais Garota Ipanema], un petit bar qui était là, à Ipanema, et qui s’appelait le café Veloso. Et, elle allait vers la plage, tous les jours, vers trois heures ou quelque chose comme ça […] Et je pense que Jobim, a essayé de mettre dans le rythme de cette bossa nova sa façon de bouger, sa façon de marcher", se souvient Moraes. Le 2 août 1962, les deux compères, accompagnés par João Gilberto et l'ensemble Os Cariocas,  interprètent le titre sur la scène d'un restaurant musical de Copacabana. Le morceau s'imposera bientôt comme un tube mondial. 

L'exaltation de l'environnement carioca, la mer (Wave), les plages, l'eau représentent une autre source d'inspiration récurrente des auteurs de bossas. Aguas de março, une des plus belles chansons de Jobim, propose une évocation poétique de la nature, sous la forme d'une suite d'images, sans couplets ni refrains, mêlant la tristesse à l'espoir. L'auteur trouve l'inspiration au moins de mars 1972, alors que des trombes d'eau s'abattent sur Rio. Pour rendre compte de la saudade qui l'étreint, il utilise d'une boucle musicale, un flux ininterrompu, renforcé par l'utilisation de l'anaphore É - le groupe verbal "c'est" - répété 44 fois au cours du morceau.


En 1962, le guitariste compositeur Baden Powell (son père adepte du scoutisme lui a donné le nom du fondateur du mouvement) rencontre Vinicius de Moraes. Ensemble, ils écrivent des afro-sambas (BerimbauConsolaçaoCanto de Xangô), des bossas sur des thèmes chers à la culture bahianaise, en particulier les religions afro-brésiliennes (candombléumbanda). Ainsi, ils consacrent Canto de Ossanha à l'orixa de la forêt. 

Alors que la bossa semblait s'être enfin imposée dans le pays, ses fondateurs se dispersent. De Moraes rejoint l'ambassade brésilienne à Paris, tandis que Jobim et Gilberto se rendent aux Etats-Unis. Alors que le moment bossa semble se clore au Brésil, le genre s'exporte et connaît un essor prodigieux à l'échelle internationale. 
Ainsi, le public américain s'entiche du genre après que certains musiciens de jazz américains (Dizzy Gillespie, Lena Horn, Charlie Byrd) ce soient rendus dans les boîtes de nuits cariocas, puis aient incorporé ce qu'il nomme brazilian jazz à leur répertoire (Kenny Dorham). D'aucuns en reviennent avec des morceaux à adapter plein les valises. D'autre part, le chargé de la culture dans le gouvernement Goulart a été approché par un producteur de Manhattan, qui lui propose d'organiser un concert au Carnegie Hall de New York, en guise d'intronisation de la bossa aux Etats-Unis. Le 21 novembre 1962, Jobim, Gilberto, Carlos Lyra, Roberto Menescal, Sergio Mendes montent sur scène, pour un succès en demi teinte, en raison de problèmes d'organisation. Il n'empêche, comme l'écrivait Lucien Malson, "la mode prend comme le feu dans l'étoupe: en quelques mois, nombres d'artistes célèbres du jazz (...) enregistreront leur disque de «bossa nova»" : Duke Ellington ("Afro bossa" en 1963), Quincy Jones ("Big Band Bossa Nova" en 1962), Coleman Hawkins ("Desafinado" en 1962), parmi d'autres. En 1962, le saxophoniste Stan Getz et le guitariste  Charlie Byrd publient Jazz Samba, un disque exclusivement instrumental, dans lequel ils reprennent des œuvres de Jobim ou Baden Powell. 

En mars 1963, en association avec Tom Jobim, Gilberto et sa femme Astrud, Stan Getz enregistre "Getz Gilberto". João peine à enregistrer la version anglaise de Garota de Ipanema. Qu'à cela ne tienne, Astrud s'y colle et propose une version qui propulsera le disque aux premières places des hits parades mondiaux. Non contente de lui souffler la vedette, elle le plante pour Getz. C'est ballot. En 1967, Jobim enregistre un album avec Sinatra (Guys and Dolls), ce qui accroît encore la popularité de la bossa aux Etats-Unis, quitte à édulcorer le genre. Ainsi, le crooner américain jazzifie la mélodie et utilise sa puissance vocale, les trémolos, une manière de chanter aux antipodes du canto falado

* Une déferlante.
En France aussi, la bossa fait des émules. Les musiciens s'approprient des dizaines de morceaux brésiliens qu'ils reprennent à leur goût. En 1962, Sacha Distel reprend façon crooner la Samba de Uma Nota So. La même année, Dario Moreno reprend une chanson de Gilberto intitulée Doralice, dans laquelle il imagine la jeune fille en train de danser la bossa, alors même que le genre ne se danse pas. 
A la suite d'un voyage au Brésil, ou au contact de musiciens cariocas, quelques artistes français entament de véritables collaborations. Ainsi, Baden Powell et Vinicius de Moraes, exilés dans l'hexagone après l'arrivée au pouvoir des militaires, subjuguent des musiciens tels que Pierre Barouh ou Moustaki. En 1965, le premier adapte en français la Samba de benção. Sa traduction tient de la déclaration d'amour à la musique populaire brésilienne et ses auteurs·rices.
Par l'intermédiaire de Barouh, Nougaro rencontre Baden Powell et Vinicius de Moraes et se rend en 1963 au Brésil. Il s'y marie avec une Brésilienne dont il a un enfant. Dès lors, il enregistrera plusieurs morceaux en lien avec le Brésil: en 1966, Bidonville est une reprise musicale de Berimbau  (une calebasse reliée à un fil métallique sur laquelle on fait teinter une baguette) par Baden Powell et Vinicius de Moraes. Le morceau original évoque le candomblé, Nougaro, lui, décrit la misère urbaine.
Mais la plus grande réussite de bossa en français reste peut-être "Les eaux de Mars" de Georges Moustaki, fruit d'une grande complicité amicale et musicale avec Antonio Carlos Jobim, qui est présenté au premier par Nara Leão. Le musicien carioca propose au Français de traduire Aguas de março déjà mentionnée. Ce dernier trouve les mots justes, parvenant à conserver le sens et la poésie jobiemme. 

Peu après l'accession au pouvoir des militaires (1), la bossa cesse d'occuper le devant de la scène, supplantée par la Joven Garda, la chanson engagée, puis le tropicalisme. Les principaux bossanovistes quittent le Brésil. D'autres infléchissent leurs parcours vers une chanson plus engagée, moins sophistiquée. C'est le cas de Nara Leão ou de Carlos Lyra, dont les textes se font de plus en plus politiques. 
 
C° : Au Brésil, la bossa n'a fait que passer. Comme le rappelle Christian Pouillaude sur son site dictionnaire amical du jardin océanique - dont je ne saurais trop vous recommander la fréquentation - : "ce fut la musique d'une courte période (entre 1958 et 1966) et d'un mouvement musical passablement élitiste, celui de la jeunesse dorée (...) des beaux quartiers de la zone sud de Rio. Au Brésil, la bossa est définitivement liée à cette époque et ce milieu. Elle n'y a évidemment jamais été considérée comme une musique populaire (...). Voilà, l'instant bossa nova du Brésil est passé!
Hors des frontière brésiliennes, en revanche, le genre musical s'est installé durablement, influençant plusieurs générations d'artistes qu'il s'agisse de musiciens jazz contemporains (Diana Krall, Pat Metheny), du beige sound britannique (Everything but the girlStyle Council, Sade) ou dans une version électronique (BossacucanovaThievery Corporation, Bebel Gilberto)...

Notes:
1. Pris entre l'opposition des conservateurs et sa volonté de réforme - Goulart entend nationaliser les raffineries de pétrole et exproprier les exploitations agricoles de plus de 100 hectares - , or le nouveau chef d’État dispose d'une faible marge de manœuvre. Certains redoutent déjà une contamination cubaine au Brésil. Aussi, les États-Unis s'emploient à renverser le président en appuyant le coup d'état militaire du 31 mars 1964. Ce putsch entraîne aussitôt une chasse aux sorcières et l'arrestation de plusieurs milliers de personnes, l'annulation des mesures sociales envisagées. Le maréchal Castelo Branco accède à la présidence. 

Sources:
A. "Brésil : émergence de la bossa", épisode de l'émission Musicopolis sur France Musique.
B. Tárik de Sousa : "Bossa-nova : les accords de la démocratie", in "MPB. Musique populaire brésilienne", Réunion des musées nationaux - Cité de la Musique, Paris, 2005. 
C. Jean-Paul Delfino: "Brasil a música", éditions Parenthèses, Marseille, 1998.
D. Métronomique: "Brésil 1957-1964: la vague moderniste", 24/6/2017.
E. "La bossa nova, la musique d'un Brésil démocratique", épisode de l'émission Pop n'Co sur France Inter.
F. "La mort de Villa-Lobos et les débuts de la Bossa Nova", "Les années Bossa Nova", "1960 : le président Bossa-Nova et Brasilia", des épisodes de l'émission Carrefour des Amériques sur France musique.
G. "Bossa Nova as melhores", émission consacrée au genre sur France musique.
H. Nicolas Marchial. "La bossa nova, élément central du renouveau artistique brésilien de 1958 à la findes années 1960.", Musique, musicologie et arts de la scène. 2012.
I. De nombreuses ressources sur le blog Mediamus animé par Nicolas Blondeau. 
J. Anaïs Fléchet« La bossa nova en France : un modèle musical ? »Cahiers des Amériques latines, 48-49 | 2005, 58-73.