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jeudi 20 juillet 2023

Les vacances au bord de la mer. Mélancolie douce de Michel Jonasz.

Pierre Grosz écrit pour Michel Jonasz les paroles du morceau "Les vacances au bord de la mer", une merveilleuse évocation de vacances familiales au bord de la Méditerranée. En passant sur le blog, il nous a laissé un sympathique commentaire. Il y revient sur la genèse de cette chanson. Citons-le: "Ayant écrit avec Michel son album sur lequel figuraient onze chansons, je suis allé me reposer chez mon père à Menton. Michel m'a téléphoné pour me dire que pour lui un album, c'est 12 chansons ; j'ai donc écrit un après-midi ces mots en regardant les gens qui se baladaient devant la Méditerranée, Jonasz en a composé la musique le lendemain et notre surprise a été totale - la sienne surtout - de reconnaître dans ces paroles ses propres souvenirs d'enfance !" Lors des vacances d'été, le chanteur quittait, avec ses parents et sa sœur, le petit appartement de la porte de Vanves à Paris pour le bord de la mer. Issu d'une famille plutôt modeste, Michel garde un souvenir ému du sacrifice de ses parents pour emmener leurs enfants en vacances. (1) Partant de ces souvenirs, Pierre Grosz écrit le texte des Vacances au bord de la mer sur une ballade mélancolique composée par Jonasz.     


Le titre, qui figure sur l'album Changez tout sort au début de l'année 1975. Au cours de l'été, le morceau remporte un beau succès populaire. Il faut dire que les paroles visent juste, droit au cœur. Il en émane une simplicité vraie. Les premiers mots, d'une grande sobriété, plantent d'emblée le décor: une famille modeste profite des joies du tourisme balnéaire.

"On allait au bord de la mer / Avec mon père, ma sœur, ma mère." En filigrane de cette description à hauteur d'enfant pointe un arrière plan de lutte des classes, délicatement chantée. Il n'y a rien de misérabiliste dans cette description de la fracture sociale au temps des Trente glorieuses naissantes. Ici, le rapport à l'argent est omniprésent. Tout ce qui se dit dans cette chanson renvoie au système de domination sociale. Les membres de la famille conservent leurs habitudes laborieuses. "Le matin, on se réveillait tôt". Tous les membres de la famille regardent d'abord les autres dépenser l'argent qu'eux n'ont pas ("on regardait les autres gens / comme ils dépensaient leur argent"). Puis ils passent devant les hôtels et les restaurants trop chers ("Les palaces, les restaurants / On ne faisait que passer devant"). Quand vient l'heure du goûter, les enfants optent pour des glaces à l'eau, car ce sont les moins chères. "Nous il fallait faire attention / Quand on avait payé le prix d'une location / il ne nous restait pas grand-chose." Au fond, ils ne peuvent s'adonner qu'aux rares activités gratuites, ces petits plaisirs simples qui rendent le séjour inoubliable. "Alors on regardait les bateaux." "Sur la plage pendant des heures / On prenait de belles couleurs." Dans ces moments là, la famille, comme plongée dans une torpeur ouatée,  semble évoluer au ralenti.

La chanson convoque également l'imaginaire des congés payés. Il n'est plus question des tentes et des vélos des ouvriers du Front populaire. Le contexte n'est plus le même. Si l'on se fie à la date de naissance du chanteur, on peut estimer que ces vacances se déroulent à la fin des années 1950 ou au tout début de la décennie suivante, à une époque où la croissance économique des Trente glorieuses permet aux familles modestes d'accéder à leur tour au tourisme de masse, à condition de ne pas faire d'écarts. (2

Sainte-Marguerite. Guillom, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Représentant de commerce, le père du chanteur empruntait souvent le Paris-Vintimille, ce qui lui fit découvrir la baie de Cannes et l'incita à y revenir en vacances avec sa famille. En plus des activités précédemment mentionnées, et lorsque le budget vacances n'était pas encore totalement épuisé, les Jonasz prenaient un bateau qui les menait sur les îles de Lérins (Sainte-Marguerite, Saint-Honorat). "Quand les vagues étaient tranquilles / On passait la journée aux îles / Sauf quand on pouvait déjà plus."

Michel Jonasz, devenu adulte, a conservé un souvenir ému de ces merveilleuses "vacances au bord de la mer", car en dépit du manque d'argent "c'était quand même beau".

Notes:

1. Michel naît dans une famille d'origine juive hongroise. Fils d'un représentant de commerce et d'une mère au foyer, Jonasz a vécu une enfance paisible comme il le chante dans La famille

2. En 1956, les salariés français obtiennent d'ailleurs une troisième semaine de temps libre. 

Sources:

- "La picachanson n°25: les vacances au bord de la mer." 

- "Les vacances au bord de la mer de Michel Jonasz" ["Paroles, paroles" de Sébastien Ministru sur la Première]

jeudi 1 août 2019

368. "Un dimanche aux Goudes": l'art de vivre au cabanon dans la calanque marseillaise selon Massilia Sound System.

Dès le XVIIIème siècle, on trouve de nombreux abris de plein champ sur tout le pourtour méditerranéen. Cet habitat précaire, souvent saisonnier, sert de remise à outils, de hangar à bateaux, de refuge contre les intempéries ou/et de lieu de repos. Sur ce modèle, pêcheurs et ouvriers marseillais disposent à partir du XIX° siècle de lieux où se réfugier par grande chaleur: les cabanons. Ces bâtiments sont construits avec des matériaux de fortune face à la mer, sur les collines et dans les calanques - là où les terrains ne coûtaient pas chers

[photo perso]
* Le massif des calanques. 
Ancienne vallée fluviale taillée dans le calcaire secondaire, le massif des calanques s'étend du sud de Marseille jusqu'à la commune de Cassis. A la suite des bouleversements climatiques, ce canyon s'est creusé avant d'être partiellement envahi par la mer lors de la dernière glaciation. «Une calanque est une sorte de fjord marseillais, un endroit où la mer pénètre loin dans la terre. Il y a environ 1,5 million d'années, un mouvement des plaques tectoniques a provoqué un soulèvement du relief de plusieurs centaines de mètres. Dans le même temps, la mer est descendue très bas, laissant les torrents creuser la roche calcaire.
Puis, il y a de cela 10 000 ans, la mer est remontée, envahissant le lit du torrent.» (source H p 81)
"Calanque" dériverait du provençal calanco, au sens de "pente rapide, ruelle étroite, crique, cale". Le terme désigne aujourd'hui une petite baie entourée de rochers pouvant s'enfoncer parfois profondément dans l'ensemble du massif calcaire. Les calanques offrent une biodiversité et un patrimoine culturel matériel comme immatériel d'une grande richesse. Les reliefs karstiques sous-marins possèdent une architecture complexe (grottes, arches, canyons...), tandis que le territoire se compose d'une mosaïque de garrigues, de landes et de pelouses. Il faut dire que les calanques détiennent le record français de la plus faible pluviosité. L'aridité y est aggravée par la forte évaporation due au soleil et au vent. Les calanques abritent néanmoins une faune et une flore d'une grande richesse, adaptées à ce milieu hostile combinant sécheresse estivale, sol calcaire, embruns salés. 
Les calanques sont occupées depuis la préhistoire comme en atteste la grotte Cosquer au cap Morgiou dont les peintures rupestres remontent à 27 000 ans pour les plus vieilles. De nombreux vestiges, bien plus récents, restent visibles: forts, anciennes usines, fours à chaux, cabanons... Jusqu'à la fin du XIX° siècle, ce site si particulier n'attirait que chasseurs et pêcheurs. La colonisation des canyons sous-marins se développe véritablement au cours de l'entre-deux-guerres; elle est le fait des classes populaires qui découvrent alors les plaisirs du temps libre et n'ont pas les moyens, ni l'envie, de voyager ailleurs. 

Sormiou (flickr: Jeanne Menjoulet)
La calanque de Sormiou, une des rares à être habitée, est bordée par une centaine de cabanons. Autrefois, ces derniers étaient habités par des pêcheurs de Mazargue - le village voisin - qui souhaitaient y ranger leur matériel et y passer la nuit.
  * Un mode de vie spartiate. 
Le cabanon traditionnel est un cube de 30m² maximum équipé (ou pas) d'un escalier de meunier, d'une sous-pente (une mezzanine), d'une pergola à l'avant, d'un petit jardin et de toilettes extérieures (cagadous) à l'arrière. A l'origine, le cabanon est d'abord le domaine des hommes, jusqu'à ce que les citernes individuelles en permettent une fréquentation familiale. Les constructions, très sommaires au départ, deviennent progressivement des lieux de villégiatures nettement plus confortables même si l'eau courante et l'électricité restent souvent bannies. 
Prenons l'exemple de la calanque de Callelongue. Le tout-à-l’égout n'y est installé que très tardivement, tout comme l'électricité et l'eau. Le confort est spartiate. L'abri s'apparente à un débarras dans lequel on entrepose tout ce dont on ne souhaite pas se séparer définitivement. La vie se déroule largement dehors, en extérieur et le mode de vie est largement dicté par le climat. Pendant une longue période, aucune route carrossable ne permettait de rejoindre les cabanons. Aussi l'accès se faisait-il par de petits sentiers caillouteux et sinueux. Les gens venaient ici grâce au tram, puis terminaient à pieds avec tout leur bardas pour venir passer l'été: une véritable expédition. Des camions passaient pour vendre de la nourriture. Les locataires s'installaient là pour l'été (c'était le début des congés payés). Les Marseillais arrivaient au cabanon pour le week-end à partir de Pâques, puis l'été.
Tout au long du XX° siècle, les calanques deviennent le lieu d'accueil de nouvelles activités de loisirs ou de découvertes: escalade , exploration sous marine dans le sillage du commandant Cousteau et d'Albert Flaco
En 2012, les Calanques deviennent parc nationalSur les milliers d'hectares protégés, les mesures de sécurité sont très strictes et une charte de bonne conduite a été mise en place. Depuis 1975, les calanques de Sormiou sont un site classaé ce qui ne permet plus aucune construction. 
Callelongue. Jean-Pierre Dalbéra [Wiki C]


* Les cabanons de Callelongue.
Au début du XXème siècle, tout le littoral sud de Marseille était occupé par des usines de produits chimiques (soufre, alcaline), des usines de retraitement. A Callelongue (calanque longue), les cabanons installés furent donc occupés par des ouvriers. A la manière des corons du Nord de la France, les travailleurs étaient logés ici par les usines. A la fermeture de ces dernières, la marine racheta la concession, installa un sémaphore et loua les cabanons aux descendants des familles d'ouvriers pour des sommes modiques. Les guitounes étaient occupées par des gens d'extraction modeste et ne constituaient pas encore un lieu de villégiature pour les bourgeois. 


En 1960, le bail de la concession attribué à la marine (qui disposait d'une concession avec un bail emphytéotique), arriva à son terme. Le site fut racheté par un architecte-entrepreneur qui souhaitait faire une marina, mais en fut empêché par l'adoption des premières lois littorales. Faute de pouvoir construire sa marina, il continua à louer les cabanons aux familles qui les occupaient jusque là. Lorsqu'une famille « lâchait » un cabanon, le bouche-à-oreille faisait le reste. Par cooptation, ou à l'aide de dessous de tables (il fallait payer un pas de porte à l'ancien locataire pour pouvoir rentrer dans les lieux), le cabanon trouvait vite preneur. Le loyer en lui-même était dérisoire. L'accord avec le propriétaire pouvait se résumer ainsi : «Je vous loue peu cher, mais je ne m'occupe de rien. »  Ce qui veut dire que le locataire se comportait comme un propriétaire, effectuant tous les travaux. Le cabanon était donc la petite maison de campagne à pas cher. 

[Photo perso]
De nos jours, l'accès aux calanques est facilité, mais, fondamentalement, le mode de vie n'a guère changé. Les gens vivent dehors, s'apostrophent entre voisins, ce qui contribue à créer une vie de village qui tend à disparaître ailleurs. Dès lors, le cabanon se transforme en une maison de famille élargie, accueillant voisins et amis. Afin d'entretenir la convivialité, des fêtes ont lieu à Callelongue au cours de la période estivale, en particulier le 15 août, en l'honneur de la bonne mère, Vierge et protectrice des marins.
Les cabanons "évoquent l'hédonisme, le repos les pieds dans l'eau et la tête au soleil, de grandes bouffes en famille ou entre amis. Ils invitent à prendre son temps aussi, luxe étonnant en bordure d'une agglomération bourdonnante de près d'un million d'habitants."(source B) 



Les Goudes (photo perso)

*Un territoire sous pression. 
Les cabanons s'éparpillent autour de Marseille, dans l'anse de la Verrerie, aux Goudes, à Callelongue, à Morgiou, Sormiou, au Vallon des Auffes, où, désormais, ils sont habités à l'année. Autant de sites qui, aujourd'hui, résistent mal à une pression touristique exponentielle. Des millions de visiteurs annuels fréquentent de nos jours  le parc national des calanques. L'été, l'afflux massif de marcheurs ou visiteurs ne va pas sans poser de sérieuses difficultés: gestion des déchets, érosion, pollution...  Les calanques suscitent toutes les convoitises. Constitués  à l'origine de quatre murs et d'un toit, certains cabanons se transforment, avec ou sans permis, en résidences confortables. Avec le temps, ces constructions se sont "embourgeoisées" jusqu'à ressembler à de petites résidences secondaires avec terrasse et balcon en avancée sur la mer. A la mort du locataire d'un cabanon, le bail prend fin. Aussi, la "libération" des lieux est désormais scrutée avec attention. Posséder un cabanon devient le dernier des chics et une manne financière non négligeable pour ceux qui les louent à la semaine. 

* Mythologie des calanques.
Les artistes n'ont eu de cesse de célébrer les calanques: écrivains (Frédéric Mistral "Calendal", Gaston Rébuffat, Jean-Claude Izzo), peintres (Ponson, Braque, Derain). Les chansons célèbrent également "l'art de vivre" provençal au cabanon, toujours au contact de la nature à l'instar du " petit cabanon" d'Andrex ou de "la chanson du cabanond'Andrée de Turcy. Plus près de nous, le groupe marseillais Massilia Sound system consacre un morceau à cette culture du cabanon. Le "Dimanche aux Goudes" montre bien qu'aller aux calanques constitue une rupture avec le temps habituel, un moyen d'être en communion avec la nature, loin de l'agitation de la métropole voisine: "Je connais un endroit où tout paraît meilleur, / Un endroit au soleil sans oiseaux de malheur, / Là-bas dans la calanque tu verras c’est le cœur." Après avoir trimé dur toute l'année, les Marseillais aspirent à se ressourcer dans un cadre exceptionnel, à quelques encablures seulement du reste de la ville. Dès lors, l'été venu, "l'appel des Goudes est le plus fort". "On va passer un dimanche aux Goudes / En famille, entre amis, que l’on soit riche ou non / C’est un plaisir que personne ne boude / Le rêve marseillais, un soir d’été au cabanon."





DIMANCHE AUX GOUDES
Davant la mar,
Dessús la grava,
Lo ciele es blu e lo soleu valent.
Davant la mar,
Dessús la grava,
Per calinhar segur qu’es lo bòn moment.
Davant la mar,
Dessús la grava,
Ambé per tot vestit lo lume dei rais.
Davant la mar,
Dessús la grava,
Siás polida que non sai !

(Traduction)
Devant la mer,
Sur la grève,
Le ciel est bleu et le soleil vaillant.
Devant la mer,
Sur la grève,
Pour s’aimer c’est sûr c’est le bon moment.
Devant la mer,
Sur la grève,
Avec pour tout vêtement la lumière des rayons.
Devant la mer,
Sur la grève,
Tu es tellement jolie !

On va passer un dimanche aux Goudes
En famille, entre amis, que l’on soit riche ou non
C’est un plaisir que personne ne boude
Le rêve marseillais, un soir d’été au cabanon.

Du lundi au samedi, travailleurs et chômeurs
Tous ceux qui étudient, les honnêtes, les fraudeurs
Les papys, les mamies, les policiers, les voleurs
Veulent tous recevoir le fruit de leur dur labeur
Ils voudraient tous conserver quelques valeurs
Ces valeurs auxquelles Marseille a toujours fait honneur
La convivialité, la chaleur, et la bonne humeur
Le rythme des marseillais au gré des saisons, des couleurs
À l’automne on va passer quelques belles soirées dehors
L’hiver il faut patienter, là-dessus on est tous d’accord
Si le printemps le permet, on se promène sur le port
Mais quand arrive l’été, l’appel des Goudes est le plus fort.

Du printemps au printemps trop de mauvais délires
Résonnent dans la ville et mon esprit chavire,
C’est le chaple partout vraiment pas de quoi rire,
Ça file tous les jours, tu peux t’attendre au pire
Pas le temps de souffler c’est toujours le chantier,
Pas le temps de souffler, le monde est sans pitié,
Certains sont prêts à tout pour finir les premiers,
Dans le ciel les vautours se comptent par milliers,
Laissons là tous ces fous et partons voir ailleurs
Je connais un endroit où tout paraît meilleur,
Un endroit au soleil sans oiseaux de malheur,
Là-bas dans la calanque tu verras c’est le cœur.  

Sources:
Source A. Wiki
Source B. Le Monde M:"Cabanons hors saison"
Source C: Le cabanon, un art de vivre.
 Source D. France culture: "Maisons de famille 3/5: le cabanon dans la calanque"
Source E. Le Monde 2: "Calanques de Marseille. Le blues des cabanoniers."  
Source F. "Les calanques, parc national "à la marseillaise". ", Le Monde du 19/04/2012.
Source G: "Les calanques et leur évolution"
Source H: Anne Monnier: "Balades dans les calanques", in L’Âme des lieux n°2, septembre 2018.

- "Les calanques d'Izzo featuring Miles
- Made in Marseille: "Quel avenir pour les calanques face à la pollution industrielle du passé?
- Parc national des calanques: "Les calanques et l'art

samedi 1 septembre 2018

354. "Y a du soleil et des nanas (Darla dirladada)". Le Club Méditerranée et l'explosion du tourisme de masse.

Avec l'instauration des congés payés par le Front populaire en juin 1936, de nombreux Français font leurs premiers pas  sur la route des vacances. Grâce aux billets de trains à prix spéciaux, certains quittent leur région pour profiter des joies du bord de mer le temps d'un week-end. Faute de moyens pour partir, beaucoup font l'apprentissage des loisirs et des vacances près de chez eux, profitant d'un pique nique au bord de la rivière, d'une balade à vélo, ou encore de danses à la guinguette. Dans ce contexte, le ministre des loisirs Léo Lagrange fonde la première auberge de jeunesse à Paris, en 1937.
Les loisirs sont alors souvent encadrés par des structures religieuses ou politiques telles les patronages sportifs catholiques ou les colonies de vacances communistes. Les auberges de jeunesse, inscrites dans un mouvement laïc et anticonformiste, développent au contraire une vision hédoniste des loisirs promouvant l'indépendance des jeunes à l'égard des adultes, loin de tout embrigadement idéologique.
"Plusieurs aspects des clubs de vacances des années 1950 sont déjà présents au sein des Auberges. Les tenues vestimentaires ajistes s'opposent aux attributs de la bourgeoisie conservatrice (costume, chapeau, etc.). S'y affirme une volonté de dépasser les clivages sociaux, nationaux et sexuels (la mixité est de mise), de développer un esprit communautaire de camaraderie (le tutoiement est spontané dans les Auberges), l'amour de la nature et du voyage (marche à pied, cyclotourisme, auto-stop), le pacifisme. Le chant, la veillée et les jeux constituent les prémices de l'animation développée dans les clubs de vacances." (source C: Bertrand Réau p69)
Ce modèle d'épicurisme inspire également les "Ours blanc", un club de natation pour Russes blancs immigrés en France. En 1935, Dimitri Philippov, un de ses membres du club,  décide d'installer à Calvi un campement rudimentaire pour jeunes adultes en quête de plaisirs, dans un esprit de camaraderie s'affranchissant des clivages sociaux.

* Le Club Med. 
La seconde guerre mondiale suspend l'initiation au plaisir des vacances. Aussi à la Libération, les Français veulent plus que jamais s'amuser, s'évader. Pendant que les autorités cherchent à faciliter l'accès des classes moyennes et populaires aux vacances - ce qu'on appelle "le tourisme social" - , des particuliers imaginent de nouvelles formules de vacances.
Dimitri Philippov des "Ours blanc" poursuit ses expériences d'avant-guerre. En 1948, il crée le club olympique, un village de vacances composé de tentes, d'un bar, d'une piste de danse. Dans cette formule "tout inclus", les vacanciers pratiquent des activités sportives en pleine nature avant de faire la fête chaque soir.  Dans ce sillage, d'autres clubs voient le jour à l'instar du Village magique crée par Paul Morihien (1) pour les Lazareff, fondateurs du nouveau magazine Elle
Les promoteurs et clients de ces premiers clubs n'appartiennent pas à la bourgeoisie traditionnelle. Jeunes, souvent d'origine étrangère (Russes, Belges, Arméniens...), issus de la bourgeoisie économique, tous possèdent de solides capacités sportives. Gérard Blitz est l'un d'eux. Fils d'un diamantaire flamand d'Anvers, le jeune homme est élevé dans le culte du sport et devient un champion de water-polo en Belgique. Au cours de la seconde guerre mondiale, Blitz s'engage dans la Résistance. A la Libération, les autorités belges le chargent de travailler à la réinsertion des survivants des camps de concentration. Pour mener à bien sa mission, il réquisitionne un hôtel transformé en une sorte de sas où les anciens concentrationnaires "réapprennent à vivre". Blitz tirera de nombreux enseignements de cette expérience bouleversante.
Au cours de l'été 1949, le jeune homme fréquente le Club olympique de Philippov à Calvi, un espace dévolu au sport, à la convivialité et la mixité. Conquis, Blitz rêve d'offrir au plus grand nombre de nouveaux espaces d'évasion débarrassés des barrières sociales. Dans cette optique, il crée sa propre structure. Le 27 avril 1950, Gérard Blitz fonde le Club Med sous la forme d'une association loi 1901. Issu d'une famille aisée, détaché des nécessités matérielles, le fondateur n'attend pas un rendement économique immédiat. Sans chercher à faire du tourisme social, Blitz entend proposer une forme de vacances axée sur la vie en plein air, le sport, le dépaysement, la rencontre, le plaisir, dans le cadre de séjours "mettant en œuvre une conception hédoniste des loisirs fondée sur le jeu comme finalité."(source C: p68) 

Train spécial à destination d'un club Med de Cefalu (1960) [Wiki C]

* "Tout quitter et devenir un autre pendant deux semaines."  
Le contexte semble favorable à la réussite de l'entreprise. La France vient d'abandonner les tickets de rationnement (en 1949), un salaire minimum a été instauré par le gouvernement Bidault en 1950; le pays entre alors lentement dans la société de consommation.
Pour mener à bien son projet, Blitz se met en contact avec la famille Trigano,  des commerçants originaires d'Algérie spécialisés dans la fabrication de stores, puis dans le camping et la vente de tentes. (2) Les Trigano fournissent le matériel nécessaire au séjour des vacanciers (250 tentes et 1000 lits). Blitz peut enfin lancer son concept.
   
A l'été 1950, le Club Méditerranée organise ses quatre premiers séjours de deux semaines dans un village de pêcheurs situé à Alcudia, au nord-est de l'île de Majorque. Les premiers clients se recrutent parmi l'entourage du fondateur: journalistes à L'équipe, anciens résistants, champions de natations, intellectuels. Pour 16 800 francs les quinze jours (le smic de l'époque), Blitz promet "une formule de vacances neuve et sympathique. Un village de toiles confortables. Les plus beaux sites de la Méditerranée. Un personnel nombreux et dévoué. Tous les sports méditerranéens. Voyage rapide et confortable. Distractions de qualité." Dans les faits, le club ressemble plus à un cantonnement militaire qu'à un village de vacances. Il se compose de tentes dénichées dans un surplus américain et de lits de camps branlants. La formule séduit néanmoins une clientèle d'étudiants, de jeunes actifs issus de milieux privilégiés conquis par ces vacances "à la dure" placées sous le sceau de la nouveauté, de l'aventure, de l'exotisme, aux antipodes des vacances guindées de leurs parents. La vie en commun s'organise autour des repas, des baignades, des spectacles. Un peu colonie de vacances, un peu kibboutz, la formule du village-club, inédite à cette échelle, convainc immédiatement.
A l'issue du séjour, l'athlète et journaliste Marcel Hansenne écrit dans L’Équipe: "Partir, tout quitter, ranger souliers cirés et les cols glacés. Ne plus ouvrir un journal. Ne plus écouter la radio. Dire adieu aux pesantes conventions. Tout laisser et devenir un autre pendant deux semaines, loin des autres et près de ceux qui ont aussi senti l'irrésistible envie d'un doux exil, d'une profonde bouffée d'air. Aujourd'hui, presque trois mois ont passé depuis l'arrivée des premiers membres du Club Méditerranée devant la baie d'Alcudia. (...) Le Club Méditerranée est né et sa vie sera longue."
En dépit de l'afflux de clients, la situation financière du Club s'avère vite critique. Idéaliste et mauvais gestionnaire, Blitz peine à payer ses fournisseurs, au premier rang desquels figurent les Trigano. Gilbert, le fils aîné, croit pourtant beaucoup au concept du Club. Persuasif, il convainc son père d'investir dans une affaire dont il devient le pdg. Dès lors le Club Med change de dimension pour devenir une société anonyme à capital variable. Pour stopper l'hémorragie financière, le nouveau patron décide d'augmenter le tarif des séjours et d'approcher Edmond de Rothschild qui devient alors le principal actionnaire du Club. L'arrivée de ce grand nom du capitalisme de l'époque met un terme à l'improvisation des premières années. Le confort des villages s'améliore. Les tentes laissent la place à des cases avant d'être remplacées à leur tour par un habitat en dur. 

Carte postale du village du Club Med de Cefalu en 1961. Par Arroser [CC BY-SA 3.0  (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], de Wikimedia Commons

* "Le club. La plus belle idée du bonheur". [selon un slogan de 1976]
La reprise en main des Trigano est efficace. Le Club connait un développement exceptionnel au cours des années 1960. Corfou en Grèce, Cefalu en Sicile, Djerba en Tunisie, Lézinnes en Suisse, Tahiti en Polynésie (3), les villages de vacances se multiplient. Quelque soit le lieu, la formule est toujours la même: des séjours longs (deux semaines minimum), des sports nautiques (rares à l'époque), des sites géographiques d'exception et une formule "tout compris".
L'esprit club est la clef de voûte d'un système bien huilé. On ne parle pas de clients, mais de Gentils Membres (GM), pas d'animateurs mais de Gentils Organisateurs (GO). Sportifs, charismatiques et dotés d'une vraie gouaille, ces derniers incarnent l'esprit club, s'imposant comme une des clefs du succès des villages. Chaque soir, ils sont mis à contribution dans d'incroyables spectacles qui font la renommée du Club.
Ancien grand reporter à L'Humanité et membre du parti communiste français Gilbert Trigano entend abolir les différences sociales le temps du séjour. Ainsi, le GM doit-il laisser son métier et son appartenance sociale à l'entrée du Club. Pour les clients, le séjour doit marquer une rupture avec le monde extérieur. Après un accueil très chaleureux, le GM se défait de ses oripeaux, troque le smoking, l'attaché case pour un maillot de bain et un collier à fleur. Comme le proclame une publicité du groupe, "l'argent est invisible dans un village, il est remplacé par des boules multicolores réunies en collier." Le tutoiement est de rigueur. 




 A y regarder de plus près, le Club contribue surtout à définir "un entre-soi, une manière de vivre avec ses semblables. Au Club, les vacanciers issus des catégories supérieures  entretiennent et renouvellent,  à travers les rencontres, leur capital social, créent de nouveaux réseaux." (source B: S. Pattieu p 39)
Les nouveaux dirigeants insistent sur les valeurs du club:
- l'exercice physique avec la pratique de sports considérés alors comme extrêmes,
- l'opulence comme le prouvent les fameux buffets à volonté ou les petits déjeuners pantagruéliques,
-la libération de la femme... Un spot publicitaire télévisé affirme ainsi que "le club est partisan de lalibération de la femme. Elle n'est pas en vacances pour faire la vaisselle ou laver le linge. Elle doit pouvoir disposer de son temps selon sa fantaisie, pour s'occuper de sa beauté dont maintes opérations sont le prix.
- La prise en charge des enfants et des tâches domestiques ordinaires par les intervenants du Club Med libère de ce fait les individus, en particulier les femmes. - Les vacances en club marquent une coupure complète avec le temps ordinaire. Dans les villages, "la rupture concerne aussi la sociabilité, avec une proximité dans un espace réduit, un relâchement des contrôles, la possibilité accrue et accélérée  de rencontres, amicales ou amoureuses. Les jeux, les spectacles et les animations des soirées visent à instaurer cette proximité et faciliter ces rencontres en cassant les barrières qui d'ordinaire entravent les relations sociales." (source B: p 39) Ce que Jean-Claude Dusse exprime à sa manière dans la bande annonce du film les Bronzés "Les contacts humains sont plus faciles, parce que les gens sont plus disponibles. On dit que le Club c'est la mort du couple, alors comme je suis célibataire... 

Village de cases du Club Med de Corfou en 1960. Par Arroser [CC BY-SA 3.0  (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], de Wikimedia Commons

 * L'explosion du tourisme de masse. 
"Dans une France en pleine croissance économique, la réussite du Club témoigne également d'un accès favorisé aux loisirs avec l'allongement en 1956 des congés payés de deux à trois semaines et la hausse sans précédent des salaires. Pour un grand nombre de Français, le projet de vacances devient essentiel.






sormais, mêmes les milieux populaires accèdent à la pratique des vacances. Des associations - souvent liées aux confédérations syndicales - cherchent à développer le tourisme social à l'instar de Tourisme et Travail dans le sillage de la CGT, des Villages Vacances Famille issus du syndicalisme chrétien ou encore les CE de certaines grosses entreprises telles la Caisse centrale des activités sociales d'EDF.Dans le secteur privé, les agences de tourisme proposent désormais des formules "all included" sur le modèle du Club Med.

* Crise et critiques.
Sous la direction de Gilbert Trigano, le groupe entre de plein pied dans la mondialisation, poursuivant son développement tous azimuts avec la multiplication du nombre de villages partout dans le monde, si possible en des lieux ignorés par la concurrence (Djerba, Agadir, Papeete). L'objectif est désormais d'attirer une clientèle internationale, en particulier asiatique. Pour contrer la concurrence, le patron diversifie l'offre en multipliant les options : bungalow, excursions, croisières, "affaires", golf. A la fin des années 1980, le Club est devenu une énorme multinationale  cotée à la bourse de New York. Le club semble à son apogée. A y regarder de près pourtant, le modèle s'essouffle, peinant à répondre à la concurrence des tour-opérateurs et aux nouvelles pratiques touristiques. 

De nombreuses critiques s'élèvent  désormais à l'encontre du Club. D'aucuns fustigent l'exploitation honteuse des employés des villages installés dans des pays de main d'oeuvre à bas coût, ou encore le pressurage des GO dont le statut social est incertain et la rémunération faible. En outre, si l'installation d'un village du Club participe au développement économique d'un territoire, il crée aussi une enclave de richesses et d'occidentalité dont ne tirent finalement pas vraiment parti les autochtones. Pour certains, loin de contribuer à la découverte des populations et de leurs territoires, les formules découvertes du Club entretiennent avant tout mythes et stéréotypes. Enfin, les prix de plus en plus élevés des séjours contredisent la stratégie marketing d'un Club qui s'est longtemps targué de démocratiser les vacances. 
Au fond, les dirigeants n'ont pas su anticiper les profonds changement des mentalités. Tout ce qui faisait l'originalité du club semble alors remis en cause. Face à l'alternative des vacances individuelles et compte tenu de la démocratisation des activités sportives et nautiques, le modèle du centre de vacances clos subit une certaine désaffection. Les villages du Club ne séduisent plus, la formule tout compris ne rapporte plus, les pertes s'accumulent.

En 1992, un drame finit de fragiliser l'entreprise lorsqu'un avion affrété par le Club s'écrase au Sénégal entraînant la mort de 30 passagers. (4) Lorsque Serge Trigano remplace son père à la tête de l'entreprise un an plus tard, le Club se trouve dans une situation très délicate en raison du crash aérien, de la guerre du Golfe qui ralentit l'activité touristique et de la concurrence grandissante. Le rejeton de la famille Trigano doit céder sa place à Philippe Bourguignon en 1997. Ancien pdg d'Eurodisney, ce dernier entend renouer avec les bénéfices, mais les attentats du World Trade Center en 2001 mettent un coup d'arrêt au tourisme de masse, fragilisant encore la situation du club. Sur la volonté des actionnaires, son bras droit Henri Giscard d'Estaing est catapulté pdg en 2002. Dès sa prise de fonction, le nouveau patron fait basculer le Club dans l'hôtellerie très haut de gamme. A rebours de la tendance de l'époque, la nouvelle direction refuse le low cost, augmente les prix et se tourne vers la clientèle internationale, en particulier les fortunes russes, brésiliennes et chinoises. Ce repositionnement spectaculaire contribue à brouiller l'image d'une entreprise qui n'a plus de Club que le nom. L'utopie sociale des débuts - si tant est qu'elle ait jamais existé (5) - n'est plus. 

* Bienvenue à Galaswinda. 
Impossible d'évoquer le Club Méditerranée sans penser aux Bronzés, le film culte sorti sur les écrans de cinéma en 1978 et réalisé par Patrice Leconte. A l'origine du projet se trouve l'équipe du Splendid, une bande de jeunes humoristes dont certains se sont déjà produits dans les villages du Club. Cette connaissance des lieux permet aux comédiens de viser juste. 



La satire cinglante met en scène les personnages typiques des villages (6): le flambeur, le tombeur, le pauvre type. Dans cette peinture très ironique de la vie en village, les Gentils membres sont des beaufs et les gentils organisateurs des obsédés sexuels. Loin de l'harmonie sociale vendue par le club, la zizanie s'insinue partout.
Affligés par les références permanentes au sexe, les Trigano fulminent, d'autant que la sortie du film correspond au lancement d'une campagne publicitaire basée sur des verbes à l'infinitif censés définir le Club Med: "Manger", "Créer", "Admirer". Après avoir vu les Bronzés, le spectateur songe surtout au verbe "Baiser". Pour l'image de l'entreprise le coup est rude. Les réservations connaissent d'ailleurs un net recul dans les mois qui suivent.  

Une des forces du film repose aussi sur la reconstitution des spectacles proposés par le Club. Les GO embrasent la scène et font reprendre en chœur aux GM "darla dirladada", l'hymne du village de Galaswinda. Sur un air du folklore grec, le titre est le détournement d'un ancien succès de Dalida  ("Darla dirladada" en 1969). Les paroles originelles de Boris Bergman étaient sinistres, mais chez les Bronzés, le morceau se transforme en une ode régressive à la fête. (7)







Darla dirladada (Les Bronzés)
Viens nous voir à Galaswinda (Darla dirladada)
Y a du soleil et des nanas (Darla dirladada)
On va s'en fourrer jusque là (Darla dirladada)
Pousse la banane et mouds l'kawa (Darla dirladada)
Tous les soirs on f'ra la java (Darla dirladada)
En hurlant "Agadaouba !" (Darla dirladada)
En hurlant "Agadaouba !" (Darla dirladada)

Notes:
1. Champion de water-polo, il deviendra ensuite le secrétaire particulier de Jean Cocteau.
2. Avec la mise en place des congés payés, les Trigano reconvertissent la petite entreprise familiale de stores en une fabrique de tentes de camping. La guerre, puis la débâcle précipitent la famille dans la tourmente. De sensibilité communiste, juifs, les Trigano sont sans cesse traqués, pourchassés. Réfugiés dans le sud de la France, Gilbert et André s'engagent dans la résistance. A la libération, la famille est ruinée, mais croit toujours dur comme fer à l'essor du tourisme. Aussi, les Trigano récupèrent-ils des surplus de l'armée américaine pour en faire des tentes et relancent ainsi l'entreprise familiale de camping.
3.  C'est grâce à Claudine Blitz, sa seconde épouse, que Gérard Blitz découvre Tahiti. "Claudine a bien connu Tahiti sans touristes. C'est elle qui a enthousiasmé mon père avec ce côté détente, fantaisie, cette douceur de vivre. Elle était en contact avec tous les Tahitiens de l'époque qui venaient étudier à Paris. D'où les idées de paréo, de guitare, etc.", se souvient Hélène Perry-Blitz, la fille de Gérard et belle-fille de Claudine. (source C: p 84)
4. En 2000, Gilbert Trigano et son fils Serge sont condamnés à 8 mois de prison avec sursis pour "homicides involontaires". Il leur est reproché de ne pas avoir tout mis en œuvre pour assurer la sécurité de leurs clients.  
5. Dès les origines, le club  a toujours accueilli davantage de professions libérales que d'ouvriers. 
6. Le tournage se déroule dans l'ancien club Med d'Assinie en Côte d'Ivoire. 
7. En 1993, le groupe "Go-Culture" propose une interprétation au goût du jour de la version de l'équipe du Splendid. C'est un tube.  


Sources:
Source A. L'émission Affaires sensibles de Fabrice Drouel sur France Inter: "Club Med: liberté, égalité, cocotiers", 7 juin 2018. 
Source B. Sylvain Pattieu: "L'entre-soi des clubs", in Sciences Humaine n° 305, juillet 2018.
Source C. Bertrand Réau: "S'inventer un autre monde. Le Club Méditerranée et la genèse des clubs de vacances en France (1930-1950)", Actes de la recherche en sciences sociales 2007/5 (n° 170), p. 66-87.
Source D. Les échos.fr: "La saga Club Med"
Source E. Collierbar.fr:"Il était une fois le Club Méditerranée".  
Source F. Complément d'enquête: "Vacances, la révolution Club Med".
Liens:
- Bide et musique: "Darladirladada" (Les Bronzés) /  "Darla dirladada" (Dalida)
- Ces chansons qui font l'histoire: "Darla Dirlada"

mardi 2 juin 2009

164. Dick Annegarn: "Patera".

 Le corps d’un immigré clandestin flottant près de la côte d’Antigua à Fuerteventura, une des îles des Canaries.

Les écarts de développement entre les pays de l'espace méditerranéen entraînent des flux migratoires importants. Les pays de départ sont situés principalement au Sud et à l'Est tandis que les pays d'accueil sont situés essentiellement au Nord.

Les flux clandestins explosent depuis 1990, en raison du durcissement des politiques migratoires de l’Union européenne. L’immigration légale devient de plus en plus difficile; aussi certains n'hésitent pas à tenter le tout pour le tout pour intégrer un Etat membre de l'espace Schengen.

Les clandestins traversent au niveau des détroits (de Gibraltar, des Dardanelles). Ils sont pris en charge par des filières de passeurs, elles aussi clandestines, dans des conditions particulièrement dangereuses.


José Bejarano revient sur ces traversées à haut risque dans un article repris par Courrier International:
"Dans le détroit de Gibraltar et alentour, les passeurs changent continuellement de tactique et d'itinéraires pour échapper à la Guardia civil espagnole. Quant au Maroc, il tarde à agir. Difficile de trouver espace maritime plus surveillé que les 14 kilomètres qui séparent l'Espagne du Maroc et qui constituent le détroit de Gibraltar... De nombreux radars fixes et mobiles ainsi qu'une douzaine de patrouilleurs de la Guardia civil, des douanes, des services de sauvetage en mer et de la marine y inspectent tout ce qui flotte dans cette portion de mer. A terre, des centaines d'agents de la Guardia civil parcourent jour et nuit les zones boisées entre Algésiras et Barbate… Les pateras mettent le cap sur l'ouest et sur l'est pour éviter les obstacles, au prix d'un plus grand péril : la traversée prend alors entre 15 et 20 heures si les conditions météorologiques sont bonnes, et entre 20 et 25 heures par mauvais temps…. Les voyages en patera sont organisés dans leur immense majorité par des petits groupes qui agissent de manière irrégulière et sans structure stable. Parler de "mafias" dans le cas des pateras est exagéré, car en réalité ce sont "des associations temporaires de deux ou trois voyous de troisième ordre".
(Source : José Bejarano, Courrier International 11/12/2003, Numéro 684).


Les naufrages d'embarcations (les rudimentaires cayucos, pateras, mais aussi, de plus en plus, des embarcations rapides, plus grandes) au large des côtes espagnoles, italiennes notamment, déversant des populations, souvent originaires d'Afrique subsaharienne, font régulièrement la une des médias.

Sur un tel sujet, autant éviter de verser dans le sensationnalisme. Rappelons d'abord, comme l'ont prouvé de récentes estimations d'Eurostat (Office statistique de l'Union européenne) ,que la part de l'immigration clandestine maritime, très médiatisée reste, heureusement assez limitée. D'autre part, la majorité des immigrants clandestins en Europe sont arrivés par d'autres voies et d'autres modes de transport, aériens, terrestres ou mixtes.
Source: Courrier international, N° 684, 11 au 17 décembre 2003, page 51.

La chanson de Dick Annegarn nous invite à nous intéresser particulièrement à l'immigration clandestine via l'Espagne. La grande proximité géographique avec l'Afrique, son entrée dans la CEE en 1986, puis son adhésion à la convention de Schengen font de l'Espagne une porte d'entrée vers les autres pays européens. Son rattrapage économique, dès les années 1980, rend d'ailleurs le pays très attractif (en tout cas jusqu'à ces derniers mois). De fait, de nombreux migrants (clandestins ou légaux) y travaillent dans l'agriculture, le BTP ou encore le tourisme.

Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas que l'Espagne ait été le premier Etat européen confronté au problème des pateras. En 1989, une première patera s'échouait à Cadix. Et, depuis lors, l'Espagne reste confrontée au phénomène. Les autorités du pays tentent de l'aborder de différentes manières;
- surveillance accrue des espaces littoraux par la Guardia Civil;
- régularisation de quelque 600 000 clandestins, en 2005 (entre 1990 et 2004 l’Espagne en avait déjà régularisé environ 580 000);
- élaboration de politiques coordonnées avec les pays d'origine des migrants afin d'assurer un meilleur contrôle des flux migratoires. Des accords bilatéraux ont ainsi été signés avec le Sénégal, la Mauritanie, le Maroc (aide technique, multiplication de patrouilles mixtes, sous-traitance migratoire et accords de réadmission);
- mise en place d'un "Système intégré de surveillance extérieure" (SIVE) en 2002. Le détroit de Gibraltar, mais aussi la zone des Canaries font ainsi l'objet d'une surveillance accrue avec l'installation de stations de radars fixes et mobiles, de caméras de vision nocturne.

"Des morts par milliers aux portes de l'Europe" (cliquez sur la carte pour aller sur le site du monde diplomatique et voir la carte en grand).

L'efficacité accrue de ces dispositifs de dissuasion obligent les immigrants et les passeurs à emprunter de nouvelles routes:
- la voie continentale via la Turquie,
- la voie maritime à partir de la Libye et du golfe de Syrte, en direction des îles et des littoraux italiens (Lampedusa) et grecs, ou encore de Malte;
- les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla prises d'assaut par des clandestins désespérés qui se jettent sur les grillages entourant Ceuta et Melilla (notamment à l'automne 2005).
- depuis 2006, des flux continus de migrants tentent de rallier les îles Canaries par tous les moyens.




L'article ci-dessous revient sur l'extrême dangerosité de ces traversées et fait écho au chant poignant d'Annegarn. En tout cas, la solution à ce problème majeur, auxquels sont confrontés les pays méditerranéens, sur les deux rives, ne saurait se réduire à une politique purement répressive et technique. L'ingéniosité des passeurs, et leur faculté à trouver des ripostes aux dispositifs européens mis en place, le prouve assez...

Plantu, Le Monde du 21 juin 2003.

"Les Détroits de Gibraltar, de Sicile rapprochent les deux rives de quelques dizaines de kilomètres et nous rappellent qu’il existe peu de frontières au monde qui délimitent deux mondes aussi distincts (…).

Les personnes qui voyagent avec l’aide des réseaux criminels afin d’atteindre « l’eldorado européen » mettent souvent leur vie en jeu. Durant ces périlleuses traversées, certains se noient lors du naufrage de leur embarcation que l’on nomme au Maroc « barques de la honte » ou en Espagne les « pateras de la muerte » ou parce qu’ils ont été jetés par-dessus bord ; d’autres succombent après l’étouffement dans des containers ou des remorques de camions. Depuis 1996, le nombre de personnes décédées aux frontières de l’Europe est passé à plusieurs centaines par an. De 1993 à 2001, ce triste bilan peut être évalué à plus de 2300 morts, une estimation qui est malheureusement en – dessous de la réalité. Car dans ce sombre calcul, ont principalement été pris en compte les corps des personnes découvertes sur les plages et les estimations issues des récits des rescapés des naufrages. Le détroit est un gouffre qui engloutit ces audacieux aux rêves fracassés dont beaucoup ne savent pas nager. On a retrouvé certains cadavres les mains crispées sur leurs diplômes (…). Les dix dernières années semblent indiquer qu’il continuera toujours à y avoir des migrants en quête d’une vie meilleure tant que perdureront un fort déséquilibre économique entre les deux rives et une instabilité politique dans certains pays du Sud.
"
Olivier Clochard in Cahiers d’Outre – Mer n°222, avril – juin 2003



 Dick Annegarn livre ici une chanson puissante qui dépeint à merveille le désespoir d'hommes prêts à tout pour échapper à la misère.



 Immigrants clandestins sur une patera.


"Patera" Dick Annegarn (2002).

patera ça sent fort le bois qui craque.
patera du bois blanc avec une flaque
Gibraltar est une pute sacrée
faut payer le passeur en pesetas
passé l’heure, c’est trop tard

les gens s’entassent
l’aventure commence à Fuerteventura



Carralejo
la patera passe
Carralejo
la patera passe


compagnon de menue embarcation

Croc-Magnon au milieu de l'océan

sommes-nous faits pour que nos voix s'entendent?
à bâbord y a de l'eau jusqu'Agadir
à tribord y a du gras jusqu'Arrecife au milieu une barque dérive


Carralejo la patera passe
Carralejo
la patera passe


près de l'eau vit un homme dans une baraque fabriqué de bois blanc comme sa barque demander le passage est un acte de foi
avant lui les passeurs ont passé l'arme

arrêtés par les flots ou les gendarmes

le vent souffle fort sur les cendres


Carralejo la patera passe
Carralejo la patera passe


Liens:
- Un article très complet sur Géo confluences.
- "La Méditerranée, dernier rempart contre l'immigration clandestine".
- De nombreux articles sur ce phénomène (compilés sur ce lien).