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lundi 5 juin 2023

Des fortifs au périph': une balade musicale.

Le boulevard périphérique parisien fête ses cinquante ans, l'occasion de revenir sur sa genèse, sa construction et sur les représentations qu'il charrie dans la chanson et le rap. 

[ Ce billet existe aussi en version podcast: ]


*** 

* Les fortifs et la Zone.

La ceinture parisienne est ancienne. Le tracé de Paris tel qu'on le connaît aujourd'hui, de forme plus ou moins arrondie, remonte à la Monarchie de Juillet et correspond aux fortifications, le mur d'enceinte de Thiers qui enserre la capitale. Aux pieds de l'enceinte de Thiers, côté Paris, se trouve une double rocade, routière avec le boulevard militaire, dont les tronçons prennent le nom des maréchaux d'Empire et ferroviaire avec la petite ceinture. En amont des fortifs, se trouve une zone non aedificandi de 250 à 400 mètres de profondeur, sur laquelle il est interdit de construire. Dans cette sorte de vaste terrain vague, des milliers de petits propriétaires de parcelles s'installent. La pression immobilière est forte sur ces espaces. 

En 1890, avec "Saint-Ouen", Aristide Bruant décrit le monde de misère formé par les bordures des fortifs. "C'est à côté des fortifs, / On n'y voit pas d'gens comifs / qui sent' l'musque, / Ni des môm's à qui qu'i faut / Des complets quand i' fait chaud, / C'est un lusque / Dont les goss's n'ont pas d'besoin."

Les progrès de l'artillerie ennemie rendent très vite obsolète l'enceinte fortifiée. L'abandon de la vocation militaire de cet espace à partir des années 1890, permet aux populations pauvres chassées du centre de Paris par les travaux haussmanniens et aux paysans contraints à l'exode rural, d'installer des cabanes de fortune (roulottes, bicoques, cahutes) dans ce qu'on prend l'habitude de nommer la Zone. Chiffonniers ou biffins, petits maraîchers, marchands ambulants, tous vivent dans la précarité. (1) En 1933, Fréhel fait de "la zone" un pays de cocagne. "Sur la zone, / Mieux que sur un trône, / On est plus heureux que des rois ! / On applique / La vraie République, / Vivant sans contraintes et sans lois… / Y’a pas d’ riches / Et tout l’ monde a sa niche, / Et son petit jardin tout pareil, / Ses trois pots d’ géranium et sa part de soleil… / Sur la zone !"


En 1919, les fortifications sont détruites. La ville acquiert les terrains militaires et y construit 35 000 logements. Ces habitations à bon marché sont des immeubles en briques oranges (HBM), hauts généralement de six étages. Du côté de la capitale, on construit également le boulevard des maréchaux, d'une largeur d'une quarantaine de mètres. Comme l’État n'a pas les moyens de racheter les terrains situés sur la Zone, on envisage d'installer à son emplacement un espace de parcs, avec ici et là des cités-jardins et des équipements sportifs. A l'intérieur de cette ceinture verte, il ne peut y avoir plus de 20% de surfaces construites. 

En 1938, avec "La chanson des fortifs", Fréhel toujours, revient, nostalgique, sur la destruction de l'enceinte et sa transformation. "Que sont devenues les fortifications / Et tous les héros des chansons / Des maisons de six étages / Ascenseur et chauffage / Ont recouvert les anciens talus / Le p'tit Louis réaliste est devenu garagiste / Et Bruant a maintenant sa rue."

Pour le maréchal Pétain, la Zone est une "ceinture lépreuse" garrotant la ville lumière. Aussi, le régime de Vichy décrète-t-il la Zone insalubre, ce qui permet de lancer les expropriations. Un projet de rocade routière, suffisamment large pour bien séparer Paris de sa banlieue, prend corps dans l'esprit des technocrates de l’État français. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, cet espace est débarrassé de ses habitants par l'armée. Il faut désormais faire place à la voiture et construire la ville de demain. L'augmentation du trafic automobile se fait à un rythme supérieur à toutes les prévisions. (2

* Inauguration du périph.

La décision de construire un boulevard périphérique est adoptée en décembre 1954 par le conseil municipal de Paris. Le chantier dure de 1956 à 1973, date à laquelle le premier ministre Pierre Messmer inaugure la boucle, un espace sans feu rouge entièrement dédié à l'automobile. Loin de la simple rocade routière, initialement prévue, il s'agit bel et bien d'une autoroute urbaine, généralement  composée de deux fois quatre voies. Déconnectée du tissu urbain alentour, sans connexion possible avec les rues de Paris et les communes de banlieues, le périph' nécessite la construction de portes et d'échangeurs aux débouchés des autoroutes (Porte de la Chapelle au Nord, Porte de Bagnolet, d'Italie). 

Quand la circulation est bonne, le périphérique permet de traverser plutôt rapidement sa boucle de 35,5 km , dont 6,5 km en viaducs ou ponts (18%), 7,1 km en remblai (20%), 21,1km en tranchée (60%) ou à niveau (2%). D'une largeur de 80 mètres en moyenne, le bp possède 55 portes, dont 34 connectées. Il est le reflet d'un âge où tout devait être adapté aux voitures. Son emprise au sol est énorme avec ses échangeurs, ses bretelles d'accès, ses ponts. Depuis 2014, la vitesse y est limitée à 70 km/h.

Chabe01, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Infrastructure détestée, mais vue comme un mal nécessaire, le périphérique s'insère différemment dans le territoire en fonction des zones traversées. Le périphérique est parfois à niveau, parfois en talus, parfois en viaduc (coins pauvres), parfois en tranchée.  Au niveau du Bois de Boulogne, au contact des arrondissements et des communes les plus riches, il est souterrain ou couvert afin de limiter les nuisances induites pour les riverains fortunés. Au contraire, le périph est construit en viaduc, donc très visible quand il fait la connexion entre des quartiers ouvriers et les communes populaires de l'est. Ce dont témoigne Koma dans "C'est ça qui nous rend plus fortnotre champ de vision s’arrête là où commence le périphérique/ Les tours de ciment, l’horizon caché, la vie gâchée par les flics»"

La promesse de vitesse et de fluidité tombe très vite à l'eau. Dès l'inauguration, le périph' est embouteillé, la voirie saturée. Les nuisances sonores, paysagères sont maximales pour les très nombreux riverains. La pollution empêche d'ouvrir les fenêtres, tandis que l'absence de double vitrage pendant une longue période, rend les logements proches du périph' particulièrement bruyants. Les cas de dépressions nerveuses, insomnies sont légions. L'installation de murs anti-bruits, longtemps jugés inesthétiques, n'intervient que tardivement. 

Le périph' est souvent perçu comme une frontière étanche séparant deux mondes. Cette coupure morphologique est encore renforcée par la fracture politique entre une une ville longtemps restée de droite entourée par des communes aux mains de la gauche: la fameuse banlieue rouge.

*Représentations: une frontière. Au delà de la ceinture d'asphalte se trouve la banlieue, un espace largement fantasmé engendrant un discours médiatico-politique qui remonte à loin. Quand elle existait encore, la Zone était dépeinte comme un lieu de refuge des bandes d'apaches et malandrins de tous poils, qui cherchaient à se mettre à l’abri de poursuites policières et traverser la Zone pouvait être dangereux. Cette idée, inconsciemment, reste parfois présente dans l'esprit de certains Parisiens pour lesquels passer le périph reste une barrière psychologique, ridicule certes, mais réelle. 

Rappeurs et chanteurs s'emparent à leur tour du stigmate, dépeignant souvent le périph' comme une frontière, de part et d'autre de laquelle tout diverge. Une fois franchi la ceinture routière, tout paraît plus dangereux. Les règles ne sont plus les mêmes de l'autre côté de la ceinture d'asphalte comme le suggère le parcours de «Jimmy », auquel Booba donne vie. « Jimmy n'a pas peur du shérif, il est de l'autre côté / De l'autre côté du périph', ses jours comptés, numérotés / Jimmy veut qu'on le paye cash et comptant / Sinon il coupera la musique, te fumera en chantant / Il n'éteindra pas en sortant, Jimmy ne vivra pas longtemps».


L'outre-périph est dépeint comme une zone dangereuse, mais à l'intérieur de laquelle les rapports de force s'inversent. Perdue dans un espace peu familier, la police opère désormais en terrain hostile. « De l’autre côté de la rue » du 113. «J'habite de l'autre côté d'la rue, où ça ? / Un cauchemar pour l'commissaire Broussard / Du mauvais côté du périph' / Loin des contes féeriques / Confronté au périple, le moral pollué / Toxique comme l'air, comme l'herbe / Tard le soir, rencontre du 3ème type / Face au contrôle de police, on met notre ruse en pratique » 

Dans de nombreux titres, le périph et ses abords sont dépeints comme le terrain de prédilection des activités illicites. Exemple avec "Paris la nuit" de Rim'K. "Dans les business parallèles on fait du mal à l'économie / J'fais des tours de périph pour tuer l'insomnie". Dans le "Nouveau western", MC Solaar convoque la mythologie du western pour évoquer les lieux. "L'habit ne fait pas l'moine dans la ruée vers l'or / Dès lors, les techniques se perfectionnent / La carte à puce remplace le Remington / Mais Harry à Paris n'a pas eu de chance / On le stoppe sur le périph' avec sa diligence / Puis on le place à Fresnes pour que Fresnes le freine / Victime des directives de ce que l'on appelle / Le nouveau western" Dans le même esprit, Booba, que nous avons écouté précédemment, Souchon que nous entendrons bientôt, mobilisent la figure du shérif.

Le périph demeure un espace paradoxal. Si il fracture le territoire, comme une grande balafre circulaire, il n'en est pas moins emprunté chaque jour par des milliers d'automobilistes. La nuit, il devient un lieu propice au vague à l'âme des cœurs brisés. Ainsi avec le titre "Le périph" Mano Solo noie son chagrin en faisant des tours de périphs. Pour les chauffards invétérés, les têtes brûlées, il se transforme en circuit automobile. Ainsi, dans de nombreux raps, les compteurs s'affolent. Lefa:"TMCP #8 - Périph"

Décidément ambivalent, le périph on l'aime autant qu'on le déteste. Pour ceux qui le pratiquent, il charrie de nombreux souvenirs. Des expériences douloureuses, mais dont on se souvient parfois avec nostalgie. Le titre "Périphérique" de Souffrance décrit les épisodes de galère passées, mais aussi la beauté que revêt parfois le bitume. Il rappe: "Et tu t’rappelles les jours de hess / Quand tu comptais tes pièces / Quand tu partais d’la tess à sept dans une caisse à moitié HS / Pas d’délicatesse, contrôle pour délit de faciès / Ils t'connaissent, t’appellent par ton blase, sont d’jà venus à ton adresse / Roule sur le périph’ le coffre chargé de beuh et ouane / Tu sors à Porte de Montreuil et tu te fais soulever par la douane / Tous les soirs sur le périph’ quand la nuit baisse le voile / Les lumières de la ville répondent aux étoiles 

Roule sur le périph’, roule pour l’oseille, roule des spliffs / Roule contre le sommeil, roule roule sur le périph’ roule / Du coucher jusqu’au lever du soleil"


Pour Paris, il s'agit d'une artère vitale assurant la desserte et l'alimentation et en cas de blocage la capitale viendrait à manquer de tout. Dans de nombreuses chansons l'interprète se place dans la peau d'un automobiliste faisant des tours de périph' sans buts précis, perdu dans la contemplation des monuments construits le long de la boucle par des architectes plus ou moins prestigieux. Citons le parc des princes, le stade Charléty, l'institut du judo, la Maison de l'Iran, la tour Bois le Prêtre, la résidence étudiante de la porte de Bagnolet, les Mercuriales, la Philharmonie, le tribunal de grande instance, la tour Triangle, les Tours duo, les grands moulins de Paris...

L'installation de part et d'autre du périph est vue comme une ascension sociale dans le cas d'un emménagement intra-muros ou au contraire comme un déclassement pour ceux qui déménagent en banlieue. (3) De fait, le périph' est l'incarnation physique du rapport de domination que Paris entretient avec sa banlieue, des territoires pourtant très divers que la capitale continue parfois à considérer comme un réservoir d'emplois et de services indispensables à son fonctionnement, y remisant espaces de stockages, parkings, fourrières, incinérateurs d'ordures et travailleurs. Cette coupure fonctionnelle et sociale inspire "J'aime plus Paris" à Thomas Dutronc.

« Ici et là » d'Alain Souchon insiste sur la fracture socio-spatiale que constitue à ses yeux le périph. "Le regard que nous portons sur ce hasard / Ces quarante mètres de goudron qui nous séparent / Tu sautes le périph, hop allez / I shot the sheriff / Ici et là, ici et là / Ici et là"

Les prix du logement sont inabordables dans Paris, mais le respect de la règle des 20% de logements sociaux fait que certains bastions populaires de la capitale résistent à la gentrification. C'est le cas  des grands groupes HLM construits au cours des années 1960 entre les maréchaux et le périphérique. Le quartier décrit par Hugo TSR dans "Périmètre", au nord du 18ème arrondissement, permet ainsi de relativiser la rupture paysagère et sociale qu'incarnerait le périph. "Je suis la note de bas de page / J'crois que je suis né dans un tombeau / Odeur de conso, quartier tracé par le périph' et les ponts glauques"

*Quel avenir?

Comment transformer le périph? Plusieurs options existent: reconvertir l'autoroute urbaine en un boulevard urbain classique, dédier une voie au covoiturage, développer davantage de nature dans l'esprit de la ceinture verte, implanter un corridor boisé sur le terre-plein central et les talus du périphérique et ses abords. Faut-il densifier et urbaniser davantage  les portes et abords du périph ou au contraire végétaliser et constituer des réserves foncières, ce qui ne manquerait pas d'attiser les intérêts des promoteurs et aménageurs?

Les projets du Grand Paris se limitent souvent à la destruction de quartiers populaires existants que l'on rase pour faire place nette en les remplaçant par des espaces privés, sans se soucier des histoires et du passé que l'on engloutit. Des aménagements conçus et pensés depuis les bureaux de centre-ville. 

Comment réduire les nuisances? 

> Baisser la vitesse réduirait la pollution et fluidifierait le trafic. 

>Limiter le nombre d'usagers en invitant les gens à moins ou ne plus utiliser le périph. Dans cette logique, le projet du Grand Paris Express prévoit la création de lignes de métro situées en rocade autour de la capitale afin d'étendre le réseau existant et de connecter les villes de banlieues entre elles (en région parisienne, 70% des déplacements se font de banlieue à banlieue).

>Faciliter le franchissement de la double frontière constituée par les maréchaux et le périph grâce à des passages au dessous - comme à la Porte Pouchet - ou au dessus de la boucle routière.

>Enfin repenser la logistique parait indispensable.

Terminons avec le groupe Java, dont le titre Mona (du nom d'une ligne du RER C) propose une critique en règle des politiques d'aménagement toujours conçues et pensées depuis Paris, sans tenir suffisamment compte du point de vue et des usages des banlieusards: "Elle était belle mon enfance, c'était loin d'être la misère / À la petite couronne j'ai accroché de beaux souvenirs / Mes parents avaient des livres, bien assez de bif / Pour me payer quand je voulais la traversée du périph’ / Tout l'monde était raciste, mais tout l'monde vivait ensemble / Et beaucoup s'en sortirent au milieu des grands ensembles / Alors j'en parle au passé car je suis parti / Moi, le fils d'intégrés, l'enfant nanti / Mais même de l'autre côté, quand j'écoute les princes / Parler de la banlieue, j'entends l’wagon qui grince / Je vois le haut d’la pyramide qui gaspille des milliards / Et mes yeux pleurent des flammes / Comme un banlieusaaaaard!"

Notes:

1. Les Roms occuperont 150 ans plus tard ces mêmes espaces aux marges de la ville.

2. Dans les années 1960, la France gagne près de 100 000 voitures supplémentaires par mois. Le niveau de vie augmente ce qui permet au plus grand nombre de s'équiper. 

3. Phénomène de gentryfication qui repousse une partie des habitants de Paris de l'autre côté du périph s'amorce à partir des années 1990 sous l'effet de politiques publiques de requalification des espaces populaires, avec l'implantation d'équipements culturels. Elle se prolonge dans les communes de petite couronne (Montreuil, Aubervilliers, Pantin).

Sources:

A. "Le périph, après tout". Quatre émissions concoctées par Camille Juza pour la Série Documentaire de France culture sous le titre "le périph' après tout. On y entend les points de vue des urbanistes, architectes, artistes. C'est passionnant et instructif.

B. Du gris au vert: les trois âges du périphérique parisien" [géographie à la carte sur France Culture] 

C. "Le périph': un boulevard ou une frontière?" [Ces chansons qui font l'actu sur France Info]

samedi 25 juin 2022

"Right here right now". Le cri sourd d'une planète en surchauffe.

Les activités humaines - transport, industrie, agriculture, déforestation, habitation - utilisent massivement des énergies fossiles (1), contribuant à émettre beaucoup de dioxyde de carbone (CO²), de méthane (CH4), de protoxyde d'azote (N2O) dans l'atmosphère. Ces derniers engendrent un effet de serre additionnel, contribuant à l'augmentation de la température de l’air et des océans. Les perturbations provoquées sur le cycle de l’eau ont des conséquences multiples, comme la recrudescence des sécheresses, crues, incendies, cyclones toujours plus intenses. (2)

Le climat n'a cessé de se transformer et d'évoluer au cours de l'histoire, mais depuis l'entrée dans l'anthropocène, les modifications tiennent du bouleversement, en raison de leur rapidité et de leur acuité. Ces modifications sont observées à la loupe par les scientifiques mandatés par l'ONU depuis 1988 dans le cadre du GIEC. Les observations attestent d'un réchauffement avec l'entrée dans l'Age industriel (+ 0,6 °C au XXe siècle) et une accélération de celui-ci depuis les années 1970 (en moyenne + 0,17 °C par décennie). Sur tous les continents, les glaciers fondent de manière accélérée, tout comme la banquise arctique. La masse des calottes glaciaires du Groenland et de l'Antarctique diminue également. Dans ces conditions, la mer est montée d'une quinzaine de centimètres en un siècle. 

 Les spécialistes alertent sur les multiples conséquences du réchauffement, avec, entre autres, la disparition de nombreuses espèces. Dans les océans, qui absorbent un quart du Co², la dissolution du gaz contribue à l'acidification et à la baisse du pH, rendant difficile la formation des coquilles de micro-organismes à la base de la chaîne alimentaire. Ainsi, la raréfaction du zooplancton et du phytoplancton risquent de fragiliser la  biodiversité marine. Pour les humains, les implications sont immenses. Prenons quelques exemples:

> Au Bangladesh, la montée des eaux et ses corollaires (inondations, érosion littorale) contraignent des milliers de familles à déménager à l'intérieur des terres ou dans des zones protégées. Une nouvelle catégorie de migrants, qualifiés de "climatiques", voit ainsi le jour.                 

>Les îles basses (Kiribati, Marshall) et les atolls risquent la submersion. Or, 4 millions de personnes y vivent.  

>Dans le Sahel et en Afrique australe, le réchauffement accroît la sécheresse et la désertification d'une zone déjà très aride.                                                                     

>Les épisodes caniculaires de plus en plus intenses affectent régulièrement 30% de la population mondiale, et dégradent la santé de millions de personnes.                      

> En Californie, Australie, Indonésie, mais aussi en Sibérie ou en Amazonie brésilienne, chaleur et sécheresse accrues provoquent une recrudescence des méga-feux, encore aggravés par la déforestation.

NASA’s Scientific Visualization Studio, Key and Title by uploader (Eric Fisk), CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons

La prise de conscience du réchauffement climatique au sein de la communauté internationale apparaît dans les années 1970/1980 et s'inscrit dans un contexte plus général de réflexion sur les risques environnementaux engendrés par le modèle de croissance des sociétés industrielles. 1988 voit la création du Groupe d'experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat. Des scientifiques sont chargés d'étudier le changement climatique, ses causes, ses effets et les stratégies pour l'atténuer. En 1992, le sommet de la Terre de Rio constitue un tournant important. Pour la première fois, les États s'engagent dans des actions concrètes contre le réchauffement par la tenue régulière de Conférences des parties ou COP.
Le protocole de Kyoto de 1997 aboutit aux premières mesures contraignantes de réduction des émissions de GES. Signé par 195 États, la COP21 de Paris en 2015 fixe un cadre universel de coopération internationale pour limiter le réchauffement climatique. L'accord fixe un objectif global : une limitation du réchauffement mondial entre 1,5 °C et 2 °C d'ici 2100. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres et beaucoup de gros pollueurs  se contentent de parapher l'accord, sans que la promesse ne soit suivie d'effet. Moins de 10 % des pays signataires respectent les objectifs qu'ils se sont assignés!

Mégafeu californien en 2020. Eddiem360, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

La gouvernance climatique implique désormais des acteurs diversifiés : acteurs institutionnels (États, grandes métropoles organisées en C40, groupes d'États comme les États insulaires directement concernés par la montée des eaux), acteurs non institutionnels (FMN, ONG, présentes et réactives lors des sommets pour le climat), institutions multilatérales (FMI et Banque mondiale pour le financement), syndicats, entreprises, pouvoirs locaux, scientifiques, chercheurs et experts... Ce système de pilotage, inclusif et représentatif, connaît de nombreux obstacles liés aux difficultés à changer de modèle économique et de consommation, ainsi qu'aux inégalités de développement immense à l'échelle planétaire. L'absence de mise en œuvre d'une politique globale efficace de lutte contre le réchauffement climatique est aussi liée à l'accession ou la perpétuation au pouvoir de dictateurs et de populistes dans des États continents, peu soucieux de préserver les ressources naturelles (États-Unis de Trump, Russie de Poutine, Brésil de Bolsonaro, Chine de Xi Jinping...). Or les dérèglements n'affectent pas de la même manière les habitants de la Terre. Incommodés par une chaleur excessive, certains allument leur clim' quand d'autres se réfugient à l'ombre des ponts. La vulnérabilité des États face au réchauffement dépend largement du niveau de développement. En Asie du Sud, en Afrique subsaharienne et en Amérique latine, les catastrophes climatiques sont d'autant plus dévastatrices qu'elles se combinent à la pauvreté et à l'absence d'infrastructures de secours et de santé. Cet état de fait s'avère particulièrement injuste, dans la mesure où ces États, qui ne produisent que peu de gaz à effet de serre, subissent les conséquences des émissions massives des pays les plus développés (Chine, États-Unis, Union européenne, Russie, Japon).

Désormais, seuls les crétins congénitaux (c'est pas de leur faute) ou les ultraconservateurs patentés (eux n'ont aucune excuse) contestent encore la réalité de l'augmentation des températures terrestres. Problème, les climatosceptiques sont nombreux et souvent très influents ou puissants. A peine élu, Donald Trump avait fait disparaître toute référence au réchauffement sur le site internet officiel de la Maison Blanche. En cassant le thermomètre, les climatosceptiques croient conjurer un phénomène qu'ils présentent comme une théorie infondée ou une opinion parmi d'autres. Ils contestent la réalité globale du réchauffement ou n'acceptent de l'envisager que comme l'un des épisodes multiséculaires des variations climatiques. Ce faisant, ils nient la notion d'anthropocène. Des questionnements demeurent sur les solutions les plus efficaces, mais le déni du réchauffement est désormais impossible. La succession des rapports alarmistes du GIEC, fondés sur des observations scientifiques et des relevés climatiques, ne laissent aucune place au doute: la banquise fond, la mer monte, tout comme les niveaux de CO² dans l'atmosphère...


 Les engagements pris lors des COP restent largement lettre morte, au grand dam de sociétés fortement mobilisées. Dans de nombreux pays, la jeunesse sonne le tocsin et appelle de ses vœux des engagements concrets et immédiats. 

Un combat porte mieux quand il est incarné. A la rentrée 2018, une jeune Suédoise de 15 ans, Greta Thunberg, débute une grève de l'école pour le climat. Elle est rejointe par d'autres élèves inquiets pour l'avenir la planète. Bientôt l'initiative se mondialise. Deux-cent-soixante-dix villes à travers le monde accueillent des "marches pour le climat". En l’espace de quelques mois, Greta devient une icône planétaire et la porte-parole de millions de jeunes qui veulent faire de demain un monde meilleur, en tout cas "moins pire".


A l'invitation d'institutions ou de dirigeants politiques, la jeune activiste multiplie les prises de paroles d'ampleur: à la conférence de Katowice sur le climat (COP 24), au Forum économique mondial de Davos, devant les parlements européen, britannique et français... Le 23 septembre 2019, à l'invitation d'Antonio Guterres, secrétaire général de l'ONU, Greta prononce un discours lors du sommet Action climat organisé avant l'Assemblée générale annuelle des Nations unies. D'un ton rageur et d'une voix plaintive, la jeune femme y interpelle les dirigeants de la planète, dont l'inaction contribue à aggraver le changement climatique:

"Ce n'est pas normal. Je ne devrais pas être ici, mais à l'école de l'autre coté de l'océan. Et pourtant vous venez nous demander, à nous les jeunes, d'espérer. Comment osez-vous? Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos mots creux. Et encore, je fais partie des plus chanceux !

Des gens souffrent, des gens meurent, des écosystèmes entiers s'effondrent. Nous sommes au début d'une extinction de masse. Et tout ce dont vous parlez c'est d'argent, du conte de fées d'une croissance éternelle. Comment osez-vous? Depuis plus de 30 ans, la science est parfaitement claire. Comment osez-vous encore regarder ailleurs ? Vous venez ici pour dire que vous faites assez, alors que les politiques et les actions nécessaires sont inexistantes.Vous dites que vous nous entendez et que vous comprenez l'urgence, mais peu importe que je sois triste ou énervée,  je ne veux pas croire à cela. Car si vous comprenez vraiment la situation, tout en continuant d'échouer à agir, alors vous êtes mauvais, et je refuse de croire que vous l'êtes. (...)

Vous nous laissez tomber. Mais les jeunes commencent à voir votre trahison. Les yeux de toutes les générations futures sont tournés vers vous. Et si vous décidez de nous laisser tomber, je vous le dis : nous ne vous pardonnerons jamais ! Nous ne vous laisserons pas vous en sortir. Nous mettons une limite, ici et maintenant : le monde se réveille et le changement arrive, que cela vous plaise ou non. Merci !"

Le discours a un retentissement médiatique immense. Taxée de "prophétesse en culottes courtes", de "gourou apocalyptique", la jeune femme a de nombreux détracteurs. "Pour ceux que la crise climatique dérange, les synthèses du GIEC sont également plus difficiles à attaquer. Greta offre en revanche une cible de choix pour remettre en question la thématique du réchauffement. (...) Là où le GIEC propose une gamme de scénarios, la militante fait résonner plus nettement la menace de la catastrophe", rappelle André Gunthert. Parmi les militants écologistes, l'action de Thunberg suscite parfois de vives critiques. La personnalisation de la lutte serait contreproductive. On lui reproche d'être un objet marketing, en partie instrumentalisé par les tenants du greenwashing. D'autres louent au contraire "l'effet Greta", cette capacité de la Suédoise à mettre la question du réchauffement climatique au centre des débats. Pour André Gunthert, "Voir Greta en nouvelle Méduse, c’est faire l’expérience de l’effroi – non devant la messagère, mais face à son message. Or, cette trouille est bien la première étape de la confrontation à une crise dont nul ne perçoit l’issue – que Greta Thunberg a elle-même traversé. Sa détermination suggère que la perspective de l’effondrement n’implique pas de baisser les bras. Au contraire." (source A)

 L'hypermédiatisation transforme Thunberg en égérie de la lutte contre le réchauffement et en figure de la pop culture. Les mots de Greta se déclinent en musique comme le prouvent les multiples déclinaisons du discours à la sauce death metal , dance, symphonique ou n'importe quoi. La version la plus fameuse est sans doute celle du DJ britannique Fatboy Slim. Le 4 octobre 2019, lors d'un concert donné à Gateshead au Royaume-Uni, il adapte son tube planétaire Right Here, Right Now aux urgences de l'heure. La nouvelle mouture du morceau insère le discours de la militante suédoise en arrière plan de la boucle musicale. 

C°: Le changement climatique anthropique est devenu un sujet permanent des négociations multilatérales, mais l'absence de freinage de la croissance à moyen terme ou de remise en question du productivisme, laissent mal augurer de l'avenir. Le changement n'est pas pour ici ni maintenant.  

Notes: 

1. Les énergies fossiles sont le charbon, le pétrole et le gaz naturel, principalement utilisés dans les bâtiments, les transports et l'industrie. Ces énergies émettent du CO² lors de la combustion.  

2. Les cyclones sont alimentés par l'énergie des eaux chaudes à la surface des océans. Leur puissance augmente à cause du changement climatique. Sécheresses et canicules alimentent, quant à elles, des méga-feux 

Sources:

A. "Greta, un air de fin du monde", L'image sociale, le cahier de recherche d'André Gunthert. 

B. Emilie Aubry et Frank Tétart: "Le Dessous des Cartes. le monde mis à nu.", Tallandier, Arte éditions, 2021