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samedi 13 février 2010

200. Rocé: "Des problèmes de mémoire" (2006)

Pour fêter les deux ans de l'histgeobox et la 200ème chanson étudiée, nous vous proposons une réflexion collective sur l'histoire.

En effet, à l'heure où l'on débat beaucoup de la place de l'histoire et de son enseignement, il nous est revenu ce petit air lancinant rappé par Rocé en 2006 : "Des problèmes de mémoire" (Identité en crescendo). Nous ne sommes pas toujours d'accord avec Rocé, mais dans sa rage, il touche souvent juste, comme dans ce titre où il évoque les problèmes de mémoire en France.

Le parcours de Rocé est singulier. Singulier par ses origines : il est né José Kaminsky dans le quartier de Bab El-Oued à Alger, d'un père argentin d'origine russe et d'une mère algérienne. Il hérite à la fois de racines juives et musulmanes. Il se revendique donc comme être "multiple". Il grandit à Thiais dans le Val-de-Marne (94). Il a déjà sorti deux albums. Top départ en 2001 et le bien nommé Identité en crescendo en 2006. Dans ce dernier album, il "rassemblait des musiciens de free jazz, du légendaire saxophoniste Archie Shepp au trompettiste et linguiste Jacques Coursil, en passant par Gonzales le pianiste fou, Antoine Paganotti, chanteur et batteur de Magma, ou samplait Tony Hymas, le claviériste de jazz rock qui adore Erik Satie." (Philippe Barbot) La musique de la chanson a été composée par le guitariste Potzi (du Paris Combo). L'album, coécrit avec l'artiste Djohar Sidhoum-Rahal alias Raqal le Requin, est tout entier est traversé par les questions d'identités assignées par les autres et d'identités choisies. Un nouvel album est prévu en mars 2010 (L'être humain et le réverbère).


"Des problèmes de mémoire" nous plonge en pleine "guerre des mémoires". Commençons par écouter Rocé puis revenons sur cette notion et les relations complexes qu'entretiennent mémoire et histoire.





(Si vous souhaitez accéder directement à une des parties, cliquez sur la partie qui vous intéresse)


  • Histoire et mémoire
« Chaque pays a ses victoires, même s'il a eu des défaites
Mais pour cacher les défaites, on nous raconte des histoires »

Chaque époque choisit de se souvenir ou d’oublier des parties de son passé. Les individus, les communautés, les sociétés ont tous une mémoire sélective. Cela est normal et sans doute légitime. Encore faut-il que ces mémoires coïncident. Et c’est là que ça frotte…

[Magritte, La mémoire, 1948]

« l'histoire appartient à la plus grosse gâchette »

Qui doit choisir ce dont il faut se souvenir ? Les acteurs et les témoins qui veillent, parfois jalousement, sur ce passé qu’ils sont les seuls à avoir vécu mais dont ils ne connaissent qu’une partie? Est-ce le pouvoir politique qui ne cesse d’instrumentaliser le passé en y piochant à sa guise ? Est-ce le rôle des historiens qui regardent souvent les autres avec suspicion ? Et d’ailleurs, faut-il absolument se souvenir ?
L’expression « devoir de mémoire » est souvent utilisée de manière abusive, en particulier par les autorités politiques. Les historiens lui préfèrent l’expression « devoir d’histoire ». Il faut bien entendu se souvenir pour construire une société harmonieuse, mais surtout connaître le passé pour ne pas lui faire dire n’importe quoi.

L’historien n’est pas infaillible nous direz-vous. Il travaille toujours « au bord de la falaise » (Roger Chartier), mais on ne peut se passer de lui.
La mémoire qu’un individu a d’un évènement ne suffit pas. Dans le même temps, l’historien ne peut restituer l’évènement sans faire appel aux témoignages. Travailler ensemble pour faire resurgir le passé est donc indispensable.
Et les politiques ? L’histoire a besoin des politiques pour déboucher, au besoin, sur une juste reconnaissance des erreurs du passé, même si les buts de l’histoire ne se résument pas qu’à cet objectif. Ils représentent en effet une certaine légitimité démocratique.

Ainsi, il ne faut pas perdre de vue que mémoire et histoire entretiennent des liaisons dangereuses. Il s'agit de deux notions bien distinctes que les programmes en classe de Terminale ES et L nous invitent à aborder depuis 2004. La mémoire est de l’ordre du souvenir, du témoignage, du vécu, du point de vue, du ressenti — elle présuppose l’oubli. L’histoire, au contraire, se définit par la mise à distance, la reconstruction problématisée du passé.
Dans le langage des médias et des hommes politiques, les termes de mémoire et d’histoire semblent interchangeables. Pourtant, la mémoire renvoie d’abord au souvenir individuel ou à celui construit par des groupes. Mais elle désigne aussi couramment – par exemple, quand on parle de la « mémoire nationale » – l’histoire qu’un pouvoir décide de présenter, commémorer et enseigner en lien avec ses projets politiques. Ainsi, la discipline scolaire d’«Histoire de France » a servi davantage à construire un avenir qu’à enseigner le passé, et relevait d’un des sens du mot « mémoire ». L’histoire, au sens strict, est autre chose. Elle implique le recul et le raisonnement, exclut l’émotion et toute volonté de mobiliser l’opinion. Et pour compliquer encore ce rapport, les historiens se sont emparés de la mémoire comme objet d’histoire : c'est le cas des Les lieux de mémoire publiés entre 1984 et 1992 et dirigés par Pierre Nora.
Depuis une dizaine d’années la vague mémorielle et patrimoniale devient obsessionnelle en Europe, notamment en France comme le souligne l’historien et philosophe Tzvetan Todorov dans son essai, Les abus de la mémoire, paru en 2004. . Associations et élus se livrent à une véritable surenchère mémorielle. Certes, ce phénomène ne constitue pas une nouveauté, mais ce qui paraît changer en revanche c'est la rivalité entre mémoires concurrentes. [Photo : Le "Lavisse" pour Cours moyen, édition de 1917]

  • A chaque époque son histoire

« L'histoire ne nous raconte pas l'histoire, elle nous raconte la moitié des faits L'autre moitié s'est faite coupée la langue, son silence est criard
Dans l'antre du savoir, il manque des pièces
Des vérités, des versions, une comparaison, une mémoire »

Des périodes de refoulement ou d’occultation volontaire pour les besoins de la reconstruction d’un pays finissent toujours par accoucher d’un retour de ce refoulé. Ainsi l’Espagne, si prompt à tirer un trait sur le passé en 1975, débat trente ans plus tard des héritages douloureux de sa Guerre civile (1936-1939). C’est seulement au début du XXIème siècle que des corps sont exhumés, que des statues de Franco sont déboulonnées [Photo ci-contre : la statue de Franco enlevée à Santander en 2008 (Reuters/Nacho Cubero).


« Des questions qui me reviennent, laissées longtemps au placard »

De même, la Seconde Guerre mondiale en France a connu des politiques mémorielles très variées propres à favoriser les objectifs du moment. Au départ, la figure du déporté renvoyait systématiquement à la Résistance, en parallèle avec le « mythe résistancialiste », voulu à la fois par De Gaulle et les communistes (« Tous résistants », pour faire vite). La reconstruction de la France et de ses institutions ont dicté cet impératif. Puis, après quelques décennies, les travaux des historiens (Paxton rappelant le rôle de Vichy), des cinéastes (Ophüls évoquant Clermont-Ferrand sous l’Occupation) ont permis de se débarrasser de certains mythes. Dans le même temps, la meilleure connaissance de la particularité de la Shoah a redonné au déporté juif une place centrale dans la mémoire de la Seconde Guerre.
Ces jeux et rejeux de la mémoires constituent d'ailleurs un sujet d'étude en soit comme le prouve un des chapitres du programme d'histoire en terminale qui porte sur les mémoires de la seconde guerre mondiale. Comme l'a démontré Henry Rousso dans son ouvrage Le Syndrome de Vichy (1997), la perception du conflit n'a cessé d'évoluer depuis la fin de celui-ci. Pour l'auteur, le syndrome se décompose donc en quatre grandes étapes:
  • Le deuil inachevé dans l'immédiat après-guerre (de 1944 à 1954) : la France doit affronter les séquelles de la guerre civile française.
  • Refoulements et rejeux (de 1954 à 1971) : le souvenir de Vichy se fait moins conflictuel (mesures d'aministie) et laisse la place au mythe résistancialiste.
  • Le miroir brisé (de 1971 à 1974). Plusieurs événements (sortie du film Le Chagrin et la pitié, grâce accordée à Paul Touvier par Pompidou) mettent à mal ce mythe résistancialiste.
  • L'obsession (depuis le milieu des années 1970).
La mémoire de la Seconde Guerre mondiale diffère en outre considérablement suivant les individus ou les groupes auxquels ils appartiennent. Ainsi, il apparaît possible de distinguer des mémoires gaulliste, communiste, très différentes de celles des prisonniers de guerre et des déportés. La redécouverte de l'ampleur et de la spécificité de la Shoah s'est faite également très progressivement. On constate donc que la perception et la mémoire d'un événement varient considérablement selon le point de vue. Si les faits historiques sont là, incontestables, leur perception varie, en revanche, considérablement.

« On débat pas mais on fête, et la fête cache les épaves »

Les revendications mémorielles mettent aujourd’hui en avant le statut de victime. L’aspiration des individus et des communautés à voir leur souffrance reconnue à sa juste valeur peut parfois conduire à la négation des souffrances des autres. Il est difficile pour une population d’assumer le fait d’être à la fois victime et coupable de certains crimes. La mémoire devient alors très sélective et l’histoire officielle ne retient que les aspects positifs. Je pense à la difficulté qu’a longtemps eue la Pologne à reconnaître les crimes antisémites commis par des Polonais pendant et après la Seconde Guerre mondiale, (pogrom de Kielce en 1946) en partie du fait de la chape de plomb communiste. Les conflits entre les mémoires viennent donc souvent d’un déni d’histoire.
"Même les défaites ont leur gloire, même la gloire est une défaite
Ça dépend de l'interprète, du pays, du regard"

Le point de vue du pouvoir ou des vainqueurs s'impose souvent, rangeant au placard celui des vaincus ou des minorités. De fait, l'enseignement de l'histoire offrit avant tout une vision européocentrée qui contribua à plonger dans l'oubli, en tout cas l'indifférence, de nombreuses civilisations extra-européennes. Les choses changent, comme le prouvent les nouveaux programmes d'histoire du collège qui font la part belle aux civilisations africaines en cinquième (l'empire mandingue de Soundiata Keita). On ne peut que s'en réjouir. De la même manière de nombreux ouvrages rompent avec les tendances anciennes. Il est ainsi très réjouissant de lire Une histoire populaire des Etats-Unis (édité également sous forme d'une BD) d'Howard Zinn (récemment disparu) puisque ce dernier adopte justement le point de vue des opprimés ou des "oubliés de l'histoire" (indiens, noirs américains, ouvriers...).
Plus récemment, L’histoire du monde au XVème siècle publiée en novembre 2009 et dirigée par Patrick Boucheron est un projet ambitieux réunissant des historiens de tous les continents pour saisir une histoire mondiale en tentant de s’extirper de la vision européocentrée.

Depuis plusieurs décennies, de nouveaux de courants de recherche historiographique ont remis en cause la situation de monopole de sujets considérés comme nobles. Le point de vue adopté ne peut plus être réduit à celui des puissants ou des dirigeants.

- La microstoria en Italie délaisse l'étude des masses pour se consacrer aux individus. Elle prend ainsi le contrepied de l’Ecole des Annales tant par la méthode que par son contexte idéologique. L’étude à partir d’individus permet de restituer la cohérence d’un univers restreint, en faisant varier les angles de vue et les échelles pour saisir une réalité et une logique bien différente de celle des masses si chère aux historiens marxistes.
- En 2005-2006, colloques et livres ont fait découvrir au grand public les post-colonial studies, une approche théorique plutôt développée à partir des cultural studies dans les départements anglo-saxons de littérature comparée depuis une génération. Le post-colonial a annexé les subaltern studies, connues surtout depuis le succès d'une revue lancée en 1983. Ce courant propose une double rupture:
  1. La rupture avec une histoire faite en fonction des Européens colonisateurs et de leurs seules archives,
  2. le refus de l'illusion d'un soutien unanime de ceux qui ont combattu pour l'indépendance.

Au fond, cette démarche vise à déconstruire le discours des dominants. Ces auteurs considèrent que l'empreinte du fait colonial est encore perceptible dans les rapports sociaux d'aujourd'hui (au risque de l'ethnicisation de la lecture des rapports sociaux).


  • Des tabous et silences de l'Histoire.
"L'histoire ne nous raconte pas l'histoire, elle nous raconte la moitié des faits
L'autre moitié s'est faite coupée la langue, son silence est criard
Dans l'antre du savoir, il manque des pièces
Des vérités, des versions, une comparaison, une mémoire"

Au fond, pour Rocé, l'histoire ne proposerait qu'une version aseptisée ou édulcorée du passé, tout en passant sous silence les aspects les plus sombres de notre histoire.

"La France a des problèmes de mémoire
Elle connaît Malcom X,
Mais pas Frantz Fanon, pas le FLN
Connaît les blacks mais pas les noirs
Diffuse les story cow-boys et indiennes
Mais de la tragédie cow-boys et algérienne, faut rien savoir
Il y a des choses indicibles, c'est pas de l'histoire ancienne Les Kanaks, personne l'enseigne, massacres Vendée Bretagne"

Au coeur de ses querelles de mémoires, entre amnésie et surenchère, la guerre d’Algérie tient une place importante.Longtemps, massacres et tortures perpétrés par l’armée française sur les Algériens ont en effet été gommés des discours officiels.
Historien spécialiste de la guerre de l'Algérie contemporaine, Benjamin Stora explique : "Existe-t-il encore des zones d'ombres, des tabous à propos de l'histoire de la guerre d'Algérie? Oui, bien sûr. Si l'on se tient sur le plan de la violence, l'historien doit travailler sur l'utilisation du napalm par l'armée française, les expériences nucléaires au Sahara et les radiations dont ont été victimes les populations civiles, les "disparus" de la bataille d'Alger en 1957 (..)". Pour autant, plus aucun historien sérieux ne conteste aujourd'hui l'utilisation de la torture par l'armée française en Algérie. Désormais, on parle bien de guerre et plus des "événements d'Algérie".
Il s'agit en tout cas d'un sujet "chaud". En parallèle avec le débat sur la torture, relancé notamment par les aveux d'Aussaresses en 2001, des avancées historiographiques majeures ont permis de véritablement renouveler les approches du conflit telles que les thèses de Sylvie Thénaut sur la justice pendant la guerre et celle de Raphaëlle Branche sur la torture. Tout cela est à mettre en relation avec l'ouverture des archives (depuis 1992, même si certaines ont depuis été refermées...) et la volonté aussi pour beaucoup d'acteurs des événements, arrivés au soir de leur vie, de se livrer dans des récits autobiographiques ou des mémoires. Bref, tout cela nous démontre que l'histoire d'un événement ou d'une période n'est jamais figée. De fait, on assiste souvent à des "réveils de mémoire" qui focalisent l'attention sur des faits historiques parfois lointains. Rocé fait référence à Frantz Fanon, (photo ci-contre) un psychiatre originaire de Martinique, à l'origine d'un courant critique et fondateur de la pensée tiersmondiste. Son livre le plus connu est Peaux noires, masques blancs. Pendant la Guerre d'Algérie, il choisit d'aider le FLN.

Finalement, la chanson de Rocé atteint son but puisqu'elle secoue et irrite parfois. On pourra lui reprocher tout de même sa présentation parfois simpliste et caricaturale de la pratique de l'histoire en France. Une histoire qui ne serait qu'apologétique avec des historiens qui se feraient volontiers les relais des pouvoirs politiques pour n'enseigner que les pages glorieuses du passé, restant sourds à la diversité de la société française.
Pour Olivier Pétré-Grenouilleau, "plus de commémoration ne veut pas forcément dire plus d'histoire. Chacun recherche ce qui l'intéresse, et rejette le reste: l'histoire n'est plus conçue que de manière instrumentale, en fonctions des besoins du présent."
En revanche, Stora dénonce le trop plein mémoriel qui pousse certains groupes à ressasser l’histoire sans jamais parvenir à la métaboliser : « On peut étouffer sous le poids de l’histoire, dit-il. La posture victimaire devient un danger quand elle conduit à la passivité et à l’enfermement identitaire ».

"Les humains sont comme des arbres, ils ont des racines aux semelles
Pour certains elles sont lointaines, et ceux-là ont en marre
Que de leur lointaine histoire, plusieurs versions se démêlent
Pour atteindre les deux bouts, ils font tout seul leur grand écart

Système assimilatoire, qui crée des êtres à problèmes
Identité en gruyère, orphelins de leur mémoire
Vu qu'on passe à la passoire, les causes de tous nos mystères
Nos causes partent, restent les problèmes, et tout ça crée des ignares

Intégration à l'entonnoir, qui prône un modèle unique
Et pour ceux qui ont cette saleté de chance d'être multiple, au revoir
Système assimilatoire, amputation des tuniques
Amputation à l'identique, et mise du voile à l'histoire"

Rocé remet ici en cause le système assimilatoire français qui aboutirait à la négation des spécificités culturelles et identitaires des populations issues de l'immigration notamment. Ce débat a rebondi avec les émeutes urbaines de l'automne 2005. Or, dans cette optique, la transmission de la mémoire et de l'histoire nationale constitue un enjeu essentiel.

Tout au long de son morceau, Rocé remet en cause la transmission du savoir historique telle qu'elle se fait traditionnellement.

[Dessin de Yacine]

Certaines périodes et épisodes cristallisent particulièrement les tensions: la guerre d'Algérie, l'histoire de la colonisation, la traite négrière...
Prenons l'exemple de la guerre d'Algérie. Comme le rappelle Bernard Droz, "c'est au seuil des années 1980 que s'est opéré un retour de mémoire, ou plutôt des mémoires catégorielles dont la juxtaposition reproduit assez bien les déchirements qui avaient traversé l'opinion [au cours du conflit]" :
  • De nombreux rapatriés d'Algérie sombrent dans la "nostalgérie", qui "procède d'une reconstruction fantasmatique valorisant à l'excès l'harmonieuse cohabitation franco-musulmane et gommant toutes les aspérités sociales ou racistes de l'Algérie française."
  • Côté algérien, le pouvoir, contrôlé par le FLN depuis l'indépendance s'appuie sur le mythe d'un soulèvement national unanime face au colonisateur. Dans les faits, une guerre civile entre le FLN et le mouvement national algérien (M.N.A. de Messali Hadj) s'est joués au cours de la guerre d'Algérie.
  • Benjamin Stora note en outre que "pour les Algériens , une question reste essentielle, celle du ralliement d'une partie du "monde indigène" à l'Algérie française: pourquoi des milliers de paysans musulmans ont-il choisis de devenir harkis?" Leurs descendants se rappellent à leur tour au souvenir de la nation.
Le débat sur les questions de politique mémorielle n’a cessé de courir, sous différentes formes, depuis la réaction à la loi du 23 février 2005 qui enjoignait aux enseignants de présenter les «aspects positifs » de la colonisation. Au moment où la contestation de cette loi était à son comble, un appel signé de dix-neuf personnalités et intitulé "Liberté pour l’histoire" a cherché à mettre sur le même plan cette loi et trois autres lois récentes : la loi Gayssot (1990) réprimant le négationnisme des crimes nazis, celle reconnaissant le génocide des Arméniens, (2001) et la loi Taubira qualifiant la traite négrière et l’esclavage de crimes contre l’humanité. L’annonce par Jacques Chirac d’une journée de commémoration des « Mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions » contribue aussi à remettre à l’ordre du jour les débats sur le passé colonial et les politiques mémorielles. La tenue d’une telle journée vient alors renforcer les discussions publiques sur la mémoire de l’esclavage en France, premier pays à reconnaître l’esclavage et la traite négrière comme crime contre l’humanité par la loi du 10 mai 2001, dont l'article 2 stipule que les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent".

Comme l’a souligné Madeleine Rebérioux, « la loi ne saurait dire le vrai. Non seulement rien n’est plus difficile à constituer en délit qu’un mensonge historique, mais le concept même de vérité historique récuse l’autorité étatique. L’expérience de l’Union soviétique devrait suffire en ce domaine » (L’Histoire, novembre 1990).
Signalons qu'en 2010, de nombreux députés algériens, comme pour montrer qu'ils sont également capables de "dire" l'histoire, ont déposé un projet de loi visant à criminaliser la colonisation et à juger les coupables de ses crimes.

L’émergence de la mémoire du passé colonial et de l’esclavage s'est accompagnée de demandes de réparations matérielles et symboliques. Ces réparations peuvent prendre la forme de demandes de restitutions d’objets d’art ou d’indemnisations financières (l'Italie s'est engagée à dédommager la Libye pour la période coloniale, en contrepartie de juteux contrats), mais principalement par les demandes de reconnaissance des torts du passé et de redressement de la situation présente des descendants des victimes de la traite des esclaves et de la colonisation.

  • Les usages politiques du passé : Quand l'émotion prend le dessus.
"Des questions qui me reviennent, laissées longtemps au placard
Même les défaites ont leur gloire, même la gloire est une défaite

Ça dépend de l'interprète, du pays, du regard
, du pouvoir
L'histoire appartient à la plus grosse gâchette

Et pour celui qui objecte, la sienne est comme un bobard".


Ceci nous conduit aussi à évoquer l'existence d'une histoire officielle. Cette critique reste malheureusement encore parfois d'actualité. La récente proposition de loi du 23 février 2005 portant sur le "rôle positif de la colonisation" le prouve assez. Les historiens dans leur immense majorité se sont néanmoins insurgés contre cette volonté des pouvoirs publics de "faire l'histoire". Les historiens ne sont plus aujourd'hui les serviteurs zélés et consentants du pouvoir politique. Si le reproche vaut pour ceux qui oublient les fondements de leur ancienne formation pour se mettre au service du pouvoir, à l'instar de Max Gallo, il ne tient plus pour la grande majorité des historiens.

[Dali, La persistance de la mémoire, 1931]

Le texte de Rocé a le mérite de soulever les nombreux liens qui unissent la discipline et le pouvoir politique. De fait, l'histoire s'est d'abord développée à l'ombre du pouvoir. Elle fut largement placée au service des régimes en place et ce jusqu'à la période contemporaine. Les historiens des rois de France avaient pour mission d'exalter la puissance de leurs mécènes. Or, sous la troisième République encore, Lavisse ("l'instuteur national") met tout son talent au service d'un régime politique encore menacé. Les instituteurs, véritables "hussards noirs de la République", avaient pour premier objectif de "faire aimer et de faire comprendre la patrie". La dimension politico-civique de la discipline reste encore aujourd'hui importante. Rocé regrette que cette dimension tendent à exclure tout ce qui ne rentre pas dans la vulgate du modèle républicain français ou qui s'en écarte.

"Mais l'histoire n'est pas unique, sacrée pour un pays qui s'dit laïque
Parfaite ! Sainte ! Extrémiste ! Un dieu auquel faut croire
Le pays a du mal, à regarder ses chapitres comme lui-même, pluriels, multiples
Nous laisse frêle et limite, avec des problèmes de mémoire"

Nous touchons là un phénomène assez récent, celui de la pression sociale et culturelle qui joue un rôle très important dans l'appropriation de l'histoire par de nombreux individus et groupes divers. Aujourd'hui, un lien est fait par exemple par les jeunes issus de l'immigration entre un présent vécu avec difficulté (racisme, exclusion sociale...) et l'histoire vécue par les générations précédentes (grand-père) lors de la période coloniale. Une volonté de comprendre les difficultés actuelles (discrimination) en établissant un lien avec la situation de domination du passé dans l'espace colonial, ce qui contribue à faire de ces questions d'histoire des sujets très vivants. De fait, la dernière décennie constitue une période de basculement dans la perception de l'histoire de la question coloniale en France. A la fin des années 1970, il s'agissait encore d'une question tout à fait périphérique. Assez peu de chercheurs se consacraient à ces sujets. Or, à partir de la fin des années 1990, on constate une explosion des publications, recherches, colloques sur la colonisation qui envahit alors le champ politique, culturel et médiatique français.

Que propose Nicolas Sarkozy ?

Déjà la campagne avait donné le ton par de nombreuses références historiques, par des allusions à différents hommes politiques de gauche (Jaurès, Blum), par des critiques portées à Mai 68 conçue comme "évènement bouc-émissaire" (J.-F. Sirinelli), par des appels à la fin de la "repentance" notamment sur le passé colonial. Depuis 2007, les initiatives du Président de la République consacrent le règne de l'émotion, sans rapport direct avec le contexte historique. La lettre de Guy Moquet ou le projet (finalement abandonné) de parrainage des petits disparus de la Shoah vont dans ce sens. Le débat sur l'identité nationale, alors même que l'enseignement de l'histoire est supprimé en teminale scientifique montre que l'histoire n'est là que pour servir des objectifs politiques, non pour développer l'esprit critique et citoyen. L'historien Nicolas Offenstadt analyse cette démarche dans son livre au titre très parlant : L'histoire bling bling. Le retour du roman national (paru chez Stock).


Entre les souvenirs partiels du témoin ou de l’acteur, la volonté politique d’instrumentaliser l’histoire et le souci des historiens de progresser dans la connaissance du passé, l’équilibre est donc toujours difficile à établir. Soyons optimistes et gageons que cela est possible en démocratie.

L'équipe de l'histgeobox : Julien Blottière, Jean-Christophe Diedrich et Etienne Augris



"Des Problèmes de Mémoire"

Je suis aigri par l'histoire, apprendre me fait mal a la tête

J'y arrive pas, ça m'embête, je suis aigri par l'histoire
Chaque pays a ses victoires, même s'il a eu des défaites Mais pour cacher les défaites, on nous raconte des histoires

Je n'ai pas de terroir, j'ai des tiroirs dans ma tête Accrochés comme une casquette, avec des problèmes de mémoire
J'ai des problèmes de mémoire, du coup je me répète
1, 2, 1, 2, microphone check, 1, 2, 1, 2, je pars !

J'ai des problèmes de mémoire, l'école a fait des siennes
Pour que j'apprenne et j'apprenne, mais il ne reste qu'un trou noir
Pourtant j'ai espoir, qu'un jour toutes les choses me reviennent
Et que je puisse être en bon terme, avec ma saleté d'histoire

Mais j'ai des problèmes de mémoire, des problèmes qui font des graines
Des questions qui me reviennent, laissées longtemps au placard
Même les défaites ont leur gloire, même la gloire est une défaite
Ça dépend de l'interprète, du pays, du regard
, du pouvoir

L'histoire appartient à la plus grosse gâchette

Et pour celui qui objecte, la sienne est comme un bobard Un bobard, car dans ce monde qui brade qu'une seule facette
Même l'histoire se veut exclusive, fluette et avare

L'histoire ne nous raconte pas l'histoire, elle nous raconte la moitié des faits
L'autre moitié s'est faite coupée la langue, son silence est criard
Dans l'antre du savoir, il manque des pièces Des vérités, des versions, une comparaison, une mémoire Y a les tortures et les rafles, elles sont ni morales ni saines Mais quand elles se mutent, se taisent, l'histoire a comme une balafre
Je navigue sur cette balafre, hissez haut matelot pêche
Matelot qui de sa pêche, obtient des fossiles sans trace La France a des problèmes de mémoire
Elle connaît Malcom X,
Mais pas Frantz Fanon, pas le FLN
Connaît les blacks mais pas les noirs
Diffuse les story cow-boys et indiennes
Mais de la tragédie cow-boys et algérienne, faut rien savoir Il y a des choses indicibles, c'est pas de l'histoire ancienne
Les Kanaks, personne l'enseigne, massacres Vendée Bretagne Il y a des choses qui datent, sur l'esclavage et son règne
On débat pas mais on fête, et la fête cache les épaves
Tout le monde dit plus jamais ça, mais c'est de la com' malsaine

Les processus restent les mêmes, à l'heure où tout le monde en parle
Tout le monde en parle comme d'un cas, une exception inhumaine
Ça rend les choses comme lointaines, et la mémoire devient fable Les droits de l'homme étaient là, la République était la même

Même si son numéro d'enseigne, change comme on change de façade
Elle n'ose pas gratter en elle, elle refoule et elle s'enchaîne
Et tout ce qu'on nous enseigne, c'est qu'l'époque était malade C'est que l'époque était malade, mais tu parles, quand bien même
La maladie viendrait d'un système, qui encore monte en grade Plus jamais ça, devoir de mémoire, hein ! Et puis quoi ?
Quand on garde intacts les liens, que la gangrène escalade Les humains sont comme des arbres, ils ont des racines aux semelles Pour certains elles sont lointaines, et ceux-là ont en marre
Que de leur lointaine histoire, plusieurs versions se démêlent
Pour atteindre les deux bouts, ils font tout seul leur grand écart

Système assimilatoire, qui crée des êtres à problèmes Identité en gruyère, orphelins de leur mémoire Vu qu'on passe à la passoire, les causes de tous nos mystères Nos causes partent, restent les problèmes, et tout ça crée des ignares

Intégration à l'entonnoir, qui prône un modèle unique
Et pour ceux qui ont cette saleté de chance d'être multiple, au revoir
Système assimilatoire, amputation des tuniques
Amputation à l'identique, et mise du voile à l'histoire

Mais l'histoire n'est pas unique, sacrée pour un pays qui s'dit laïque Parfaite ! Sainte ! Extrémiste ! Un dieu auquel faut croire
Le pays a du mal, à regarder ses chapitres comme lui-même, pluriels, multiples
Nous laisse frêle et limite, avec des problèmes de mémoire



Liens:
Sur les mémoires de la seconde guerre mondiale:

dimanche 6 décembre 2009

194. K'Naan : "Somalia" (2009)

Lorsque la Somalie se distingue dans l'actualité, c'est rarement à son avantage. Sont ainsi évoqués la piraterie, en augmentation ces dernières années, la première place du pays au classement mondial des pays les plus corrompus (devant l'Afghanistan) ou la non-ratification de la Convention Internationale des Droits de l'Enfant (caractéristique que la Somalie partage avec les États-Unis...).
Au-delà du côté sensationnel, rappelons tout d'abord quelques faits historiques concernant ce pays avant d'écouter le rappeur-slameur K'Naan. (Si vous souhaitez accéder directement à la suite, cliquez sur la partie qui vous intéresse) :


Un pays en miettes

La Somalie a une certaine unité de langue, de culture et de religion (l'islam sunnite, fortement marqué par le soufisme). Des Somalis se trouvent même à Djibouti, au Kenya et en Éthiopie (Ogaden). Les divisions du pays sont donc claniques et non ethniques. Cinq clans familiaux très larges se répartissent sur les territoires peuplés de Somalis. Pourtant, il n'y a jamais d'État unifié avant la colonisation.

Au XIXème siècle, les Égyptiens (qui s'intéressent au "Pays de Punt"), les Éthiopiens et surtout les Italiens, les Français et les Britanniques tentent d'étendre leur domination sur la "Corne de l'Afrique". Les Européens vont se partager cet espace : les Italiens (en s'y reprenant à deux fois, en 1896 où ils connaissent la terrible défaite d'Adoua puis en 1935 avec les grands moyens) obtiennent l'Ethiopie (et avec elle l'Erythrée) et une partie de la Somalie, les Britanniques l'autre partie de la Somalie et les Français le petit territoire qui forme aujourd'hui Djibouti. [Carte ci-contre : La Corne de l'Afrique et le Golfe d'Aden en 1939]

Après la Seconde Guerre mondiale, l'Ethiopie recouvre son indépendance et la Somalie italienne est provisoirement sous tutelle. Elle accède à l'indépendance en 1960 et fusionne avec la Somalie britannique, elle aussi émancipée. Les premières années qui suivent l'indépendance sont plutôt prometteuses pour le pays. Pendant la guerre froide, la Somalie penche d'abord du côté occidental, les États-Unis prenant la place du Royaume-Uni dans le Golfe d'Aden. Le pays a déjà des revendications sur les territoires des pays voisins peuplés de Somalis (Kenya et Ethiopie).

[La Corne de l'Afrique et le Golfe d'Aden en 1970]

1969 Le général Siyad Barré s'empare du pouvoir à Mogadiscio et se tourne vers Moscou. L'URSS installe une base à Berbera sur le Golfe d'Aden, non loin du détroit de Bab El-Mandeb qui commande le passage vers la Mer Rouge. Mais les rivalités avec l'Ethiopie, malgré son entrée dans le camp communiste en 1977 (avec l'arrivée au pouvoir de Mengistu qui chasse le Negus), entraînent une guerre à propos de l'Ogaden en 1977-1978. Le choix de l'Ethiopie par l'URSS précipite la défaite somalienne et fait retomber la Somalie vers le camp occidental dès 1978. Les Soviétiques quittent Berbera pour les îles de Dahlak au large de l'Ethiopie. La base de Berbera est concédée aux États-Unis qui soutiennent désormais le pays. Les tensions et affrontements persistants avec l'Ethiopie (une paix est finalement signée en 1988) poussent vers la Somalie de nombreux réfugiés venus de l'Ogaden. Dans toute la Corne, la famine fait des ravages en 1983-1984. La Somalie, comme l'Ethiopie, n'est pas épargnée.

[La situation géopolitique dans la région en 1980]

Les années 1980 voient donc la situation politique et sociale se dégrader lentement. Les clans tentent de contrôler des parcelles plus importantes de pouvoir, notamment en s'armant. Face aux velléités indépendantistes du Somaliland, où son opposition est bien implantée, Siyad Barré utilise la manière forte. Les tensions s'accumulent et poussent le pays vers la guerre civile. En janvier 1991, Siyad Barré, après une violente résistance dans la capitale, est contraint de s'enfuir. C'est le début d'une longue période d'anarchie pour le pays. Différents clans s'affrontent pour le pouvoir, dont celui de Mohammed Farah Aïdid qui est à la tête de l'État.
Les États-Unis et la communauté internationale, longtemps accaparés par la Guerre du Golfe, décident finalement d'intervenir en décembre 1992. Georges Bush Sr., prédicateur du "nouvel ordre mondial", lance l'opération Restore Hope (restaurer l'espoir) avec près de 30 000 soldats sous mandat de l'ONU. Mais les affrontements ne cessent pas et les milices s'en prennent aux troupes américaines lors de scènes de guérilla urbaine très médiatisées. Des soldats américains sont capturés et mutilés ce qui traumatise l'opinion publique aux États-Unis (c'est le sujet abordé par le film La chute du Faucon Noir de Riddley Scott, 2002). C'est donc l'échec pour cette première intervention faite au nom du "droit d'ingérence humanitaire" qui va dissuader pendant longtemps toute intervention en Somalie. Les troupes américaines sont retirées et la mission de l'ONU (ONISOM) redevient strictement humanitaire même si des casques bleus sont présents jusqu'en 1995.

La Somalie est dès lors morcelée en territoires plus ou moins vastes, contrôlés notamment par des chefs de guerre. Certains de ces territoires comme le Somaliland (autoproclamé indépendant en 1991) et le Puntland (qui a délcaré son autonomie en 1998) deviennent même des États quasi-indépendants qui disposent de tous les attributs de la souveraineté sans toutefois être reconnus par l'ONU. Des accords signés le plus souvent à l'étranger (au Kenya ou à Djibouti notamment) envisagent une sortie de la guerre civile. Un premier Gouvernement fédéral de transition (GFT) a été désigné en 2000 avec à sa tête le dirigeant du Puntland Abdullahi Yusuf. Mais le maintien de l'insécurité à Mogadiscio a empêché qu'il s'installe dans la capitale. L'islamisme rigoriste, pourtant peu en phase avec une pratique soufie de l'islam, a progressé dans le pays pendant les années 1990. En 2006, les milices des Tribunaux islamiques ont pris le pouvoir avant d'être renversées par l'armée éthiopienne qui a réinstallé le GFT au pouvoir en 2007 (avec l'assentiment des Etats-Unis). Mais cette intervention du pays voisin, majoritairement chrétien de surcroît, a entrainé une réaction des nationalistes (encouragés par l'Erythrée), pour une fois d'accord avec les islamistes. Un accord est de nouveau trouvé à Djibouti en 2008 entre le GFT et certains islamistes jugés "modérés" (quitte à être idéalisés), mais qui écarte d'autres mouvements jugés trop extrémistes (et quant à eux diabolisés). En janvier 2009, suite à cet accord, l'ancien dirigeant des Tribunaux islamiques Sheikh Sharif Ahmed a été désigné président et les troupes éthipiennes ont quitté le pays. Mais de nombreuses oppositions subsistent, le plus souvent armées comme celle des Shebab (les jeunes en arabe), plus radicaux que leurs prédécesseurs des tribunaux islamiques. Les affrontements continuent, en particulier dans le sud et l'autorité de l'Etat est encore loin d'être reconnue par tous ce qui laisse la place à toutes les aventures. Seul le Somaliland semble échapper à cette anarchie et fonctionner comme un véritable Etat souverain. Les autorités du Puntland sont régulièrement accusées de favoriser la piraterie dont elles tireraient profit.

[Toutes les cartes de cette première partie réalisées par E. Augris, D.R.]


Pourquoi la piraterie ?

La question de la piraterie maritime est revenue sur le devant de la scène depuis 2008 avec l'augmentation des abordages au large de la Somalie. Voyez ci-dessus une image satellite du supertanker saoudien Sirius Star au large des côtes au main de pirates en novembre 2008 [source de l'image].

[Carte des actes de piraterie recensés entre janvier et novembre 2009]

Les actes de piraterie ont en effet considérablement augmenté dans le secteur de la mer d'Oman et du Golfe d'Aden depuis 2005. En nombre d'actes, la zone a ainsi dépassé les zones traditionnelles de piraterie comme le détroit de Malacca, voie de passage stratégique du pétrole du Moyen Orient vers l'Asie orientale entre Indonésie, Malaisie et Singapour où de nombreuses îles constituent des caches très commodes pour les pirates. C'est aussi l'un des axes majeurs du transport maritime de conteneurs entre l'Asie et l'Europe.


Si l'on se rapproche de la Somalie (carte ci-dessus, toujours de janvier à novembre 2009), on voit que l'essentiel des actes se produisent dans le Golfe d'Aden mais aussi dans l'Océan Indien, de plus en plus loin des côtes somaliennes.

Comment expliquer cette augmentation ? Il y a bien sûr la déliquescence de l'Etat somalien depuis 1991 que je viens d'évoquer. Cette situation ne s'est pas améliorée avec la partition de fait du pays. Seul le Somaliland parvient à empêcher la piraterie depuis ses côtes. Par contre, les autorités de la province autonome du Puntland ne la dissuadent pas et semblent au contraire l'encourager. A cette absence d'autorité de l'État s'ajoutent des difficultés économiques et sociales qui apparaissent comme des facteurs déclenchant. La pêche a toujours été une activité importante pour les habitants des côtes somaliennes. A la fin de la période Siyad Barré, les entreprises de pêche industrielle des pays développés se sont accaparées les zones de pêche somaliennes, le plus souvent avec l'accord d'autorités y voyant un moyen de s'enrichir. Les pêcheurs somaliens n'ont pas eu le moyen de lutter contre cette concurrence des navires-usines. Leur connaissance de la mer les a alors parfois poussé vers la piraterie. Éric Frecon (voir sources) estime que les gains des compagnies occidentales se sont élevés à 300 millions de $ en 2008 (contre une estimation de 100 millions pour les rançons obtenues par les pirates). Le port d'Eyl, aujourd'hui l'une des principales bases des pirates, était auparavant l'un des principaux ports de pêche. La piraterie est donc devenue une opportunité intéressante pour ceux qui ne souhaitaient pas émigrer vers les côtes du Yémen où se multiplient les camps de réfugiés somaliens. En 2008, 700 personnes sont mortes en tentant de traverser le Golfe d'Aden soit 700 fois plus que le nombre de morts causés par la piraterie...
Autre évènement aggravant, le Tsunami de 2004 qui a également touché les côtes somaliennes, en particulier les pêcheurs et leurs bateaux. Il faut ajouter à cela la forte probabilité (soulignée par K'Naan) que de nombreux navires occidentaux viennent abandonner leurs déchets toxiques (nucléaires en particulier) dans les eaux territoriales somaliennes, suscitant des réactions violentes de la part des pêcheurs, décidés à s'armer pour l'empêcher.
Concernant les liens supposés avec le terrorisme islamiste, Alain Gascon (voir sources) écrit que "les pirates sont moins des émules de Ben Laden que des pêcheurs ruinés par la guerre et par le pillage de leur ressource".

Il convient donc évidemment de lutter contre la piraterie qui relève de la criminalité, mais sans perdre de vue qu'elle ne disparaîtra qu'une fois améliorées les conditions politiques, économiques et sociales qui ont conduit de plus en plus de jeunes Somaliens à se tourner vers elle.


Un "philosophe aux pieds-nus" pour comprendre


Mais place à la musique. Si j'ai choisi de vous parler de la Somalie, c'est parce que c'est le pays d'origine du rappeur K'Naan. Retraçons son parcours.
Keynaan Cabdi Warsame est né en 1978 dans le quartier putôt tranquille de Wardhiigleey à Mogadiscio, la capitale somalienne. Son prénom signifie "voyageur". Sur son berceau, les muses se sont tôt penchées puisque son grand-père est poète, qu'une de ses tantes, Magool, est une chanteuse connue dans le pays. Il grandit pendant les années 1980 dans une relative insouciance. Mais la dégradation de la situation politique, au début des années 1990, fait de son quartier une "rivière de sang". La guerre devient son quotidien. Son père est déjà à New York comme chauffeur de taxi lorsque sa mère réussit à obtenir des visas pour sa famille, juste avant la fermeture de l'ambassade des Etats-Unis en Somalie. Kaynaan fuit donc son pays en 1991. La famille s'installe à Harlem puis ensuite à Toronto au Canada, dans la "Liitle Mogadiscio" du quartier de Dixon où vivent 25 000 Somaliens. Il apprend l'anglais et découvre le rap auquel il trouve des points communs avec la poésie orale somalienne qui l'a très tôt bercé. A Toronto, il fait partie d'un gang et tâte même de la prison pour violences et détention d'armes. Mais le hip-hop est pour lui une planche de salut.
En 1999, il est engagé par le HCR et participe à un spectacle. En utilisant le slam, il critique la politique de l'ONU en Somalie. Il est repéré par le chanteur sénégalais Yousssou N'Dour qui le fait participer à une tournée. De fil en aiguille, il en arrive à la production de son premier album qui le consacre "philosophe aux pieds-nus", The Dusty Foot Philosopher en 2005. L'album est un succès. Il récidive en 2009 avec Troubadour pour lequel il a travaillé avec les fils de Bob Marley, Damian et Steven. Par sa musique, il mêle le hip-hop et des sonorités peu communes parce qu'influencées par son enfance somalienne. Dans son album Troubadour, il sample également beaucoup des mélodies éthiopiennes des années 1970, (Mulatu Astatke, Alemayehu Eshete, Getatchew Mekurya) au moment de la libéralisation relative du régime du Négus, avant que le "Negus rouge" Mengistu ne referme la parenthèse à partir de 1974 (pour écouter ces musiques, je vous conseille la superbe série de rééditions "Ethiopiques" pilotée par Francis Falceto pour Buda musique). Par ses paroles, il invite à la compréhension de la complexité du monde, en particulier de son pays d'origine, la Somalie. Un peu à contre-courant du sensationnalisme des médias et de la célébration des héros américains libérés des pirates, il invite alors régulièrement les sociétés occidentales à ne pas occulter les racines du mal qui conduisent des pêcheurs à devenir pirates. Il parle ainsi dans de nombreux entretiens des origines de la piraterie en Somalie. Pour lui, les pêcheurs, privés de leur poisson et voyant des bateaux jeter en mer des cargaisons de déchets toxiques, ont d'abord voulu se défendre. Il souhaite que, pour mettre fin à la piraterie la lutte contre la pauvreté devienne une priorité et pas seulement l'utilisation de la force. Dans sa chanson "Somalia" (comme dans beaucoup d'autres, voyez une sélection à la fin de cet article), il invite à cette réflexion en décrivant la dureté des conditions de survie des jeunes Somaliens.

Signalons pour terminer sur K'Naan qu'il a récemment fait un featuring sur un titre d'Oxmo Puccino ("L'arme de paix") et qu'il vient de sortir une mixtape (téléchargeable gratuitement et légalement ici) avec Jay Period dans laquelle il rend hommage à Fela Kuti, Bob Marley et Bob Dylan. K'Naan devrait voir accroître sa renommée d'ici juin 2010. Son titre "Wavin' Flag" vient d'être choisi comme hymne officiel de la Coupe du Monde (info fournie par J.B.).




J'ai essayé de bricoler une traduction dont je ne suis pas pleinement satisfait, n'hésitez pas à me faire des suggestions :

Uh,
Yeah,
Somalia

Yeah,
I spit it for my block, Je le débite pour mon quartier
It's an ode, I admit it. C'est une ode, je l'avoue
Here the city code is lock and load Ici le code postal est tiens-toi prêt (lock & load : référence au fait de charger et de verouiller une arme)
Any minute is rock and roll chaque minute est rock n' roll
And you rock and roll, et tu bouges et roule
And feel your soul leavin'. Et sent ton âme partir
It's just the wrong dance C'est juste la mauvais danse
That'll leave you not breathin'. Qui ne va pas te laisser respirer
I'm not particularly proud Je ne suis pas particulièrement fier
Of this predicament but, de cette situation difficile mais
I'm born and bred Je suis né et j'ai grandi
In this tenement, I'm sentimental, What?! Dans ce taudis, Je suis sentimental, Quoi ?!
Plus it's only right to represent my hood Et en plus, c'est bien de représenter mon quartier
And what not. Et pourquoi pas [?]
So I'm about to do it in the music; in the movies. Donc je vais le faire en musique; dans les films.
Cut to the chase pan across to the face [?]
I'm right there. Je suis juste là-bas
Freeze frame on the street name Arrête le cadrage sur le nom de la rue
Oops wait a minute, Oups, attends une minute
This is where the streets have no name Ici les rues n'ont pas de nom
And the drain of sewage. Ni de canalisations d'eaux usées.
You can see it in this boy how the hate is brewin' Tu peux voir dans ce garçon comment la haine se mijote
Cause when his tummy tucks in Parce que lorsque son estomac se remplit
f**k the pain is fluid. Putain la douleur est liquide
So what difference does it make, Alors quelle différence cela fait-il
Entertaining threw it. L'amusement l'a jeté à terre
Some get high mixing coke and gun powder, sniffin'. Quelques uns s'envoient en l'air en mélangeant de la coke et de la poudre de revolver
She got a gun but could have been a model or physician. Elle a eu une arme mais aurait pu devenir mannequin ou médecin

So what you know bout the pirates terrorize the ocean. Donc ce que tu sais à propos des pirates que terrorisent les océans
To never know a simple day without a big commotion. Pour ne pas connaître un seul jour sans une grande agitation
It can't be healthy just to live with a such steep emotion. Cela ne peux pas être sain de vivre simplement pour vivre avec une émotion aussi forte
And when I try and sleep, I see coffins closin'. (Repeat) Et quand j'essaie et que je m'endors, Je vois des cercueils se fermer.

Yeah,
Yeah,
We used to take barb wire Nous avions l'habitude de prendre des fils de fer barbelés
Mold them around discarded bike tires. De les façonner autour de pneus de vélos abandonnés
Roll' em down the hill in foot blazin'. De les faire rouler en feu en bas de la pente, à pied
Now that was our version of mountain bike racing C'était notre version de la course de VTT
Daammn! Mince !
Do you see why it's amazing, Tu vois pourquoi c'est sensationnel,
When someone comes out of such a dire situation Lorsque quelqu'un réussit à se sortir d'une situation aussi terrible
And learns the English language, Et apprend l'anglais
Just to share his observation! Juste pour faire partager cette observation !
Probably get a Grammy without a grammar education. Réussit peut être à obtenir un Grammy [récompense musicale] sans éducation primaire [jeu de mot avec "grammar education" et grammy]
So f**k you school and f**k you immigration! Alors va te faire foutre l'école et va te faire foutre l'immigration ! [Probablement les services de l'immigration]
And all of you who thought I wouldn't amount to constipation. Et tous ceux d'entre vous qui pensaient que je n'atteindrai pas la constipation. [?]
And now I'm here without the slightest fear and preservation, Et maintenant je suis ici sans la plus moindre crainte ni conservation [?]
They love me in the slums and in the native reservations. Ils m'aiment dans les bidonvilles et dans les réserves d'indigènes
The world is a ghetto with ministerin' deprivation. Le monde est un ghetto avec une privation secourante [?]
My mommy didn't raise no fool did she hooyo? Ma maman a pas élevé d'imbécile, n'est-ce pas ?
I promise I would get it and remain strictly loyal. Je promets que je m'y tiendrais et resterais strictement loyal.
Cause when they get it then they let it all switch and spoil. Parce que lorsqu'ils l'attrappent ils le laissent changé et dépouillé
But I just illuminated it like kitchen foil. Mais je l'ai simplement illuminé comme du papier aluminium
A lot of main stream niggas is yappin' about yappin' Beaucoup de niggas communs jacassent pour jacasser
A lot of underground niggas is rappin' about rappin'. Beaucoup de niggas underground rappent pour rapper
I just wanna tell you what's really crackalackan Je veux juste vous dire ce qui se passe réellement
Before the tears came down this is what happened. Avant que les larmes ne coulent, voici ce qui est arrivé

So what you know bout the pirates terrorize the ocean. Donc ce que tu sais à propos des pirates que terrorisent les océans
To never know a simple day without a big commotion. Pour ne pas connaître un seul jour sans une grande agitation
It can't be healthy just to live with a such steep emotion. Cela ne peux pas être sain de vivre simplement pour vivre avec une émotion aussi forte
And when I try and sleep, I see coffins closin'. (Repeat) Et quand j'essaie et que je m'endors, Je vois des cercueils se fermer.






Sources utilisées :

Liens :


Découvrez la playlist K'Naan-Somalie avec K'naan