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vendredi 31 mai 2024

Quand les mods, sapés comme jamais, donnaient un coup de fouet à la pop anglaise.

Angleterre, début des sixties, la jeunesse britannique cherche à s'émanciper de la pesante tutelle parentale, arborant de nouvelles tenues vestimentaires, se déplaçant sur des scooters customisés et carburant aux amphétamines. Ils se délectent des musiques noires américaines, avant, pour certains d'entre eux, de former leurs propres groupesCe sont les mods, dont Peter Meaden, manager des Who, définit l'état d'esprit comme "un mode de vie propre dans des circonstances difficiles." (source C p 1721) 


A la fin des années 1950, à une époque où le Royaume-Uni a définitivement tourné le dos aux années de disette de l'après-guerre, quelques jeunes anglais s'encanaillent dans les caves enfumées. Ils ne jurent que par le modern jazz. Ces "modernistes" (d'où l'on tirera l'abréviation "mods") se veulent élitistes, un brin snobs. Ils soignent leur apparence, cherchant à être aussi élégants que leurs modèles: Miles Davis ou Chet Baker. Il faut alors avoir de l'allure et être cool. Les premiers mods en tant que tels, apparaissent quelques années plus tard, dans les quartiers de l'Est londonien. Ces rejetons de la classe ouvrière vouent un culte aux musiques afro-américaines. Chez eux, le modern jazz est supplanté par le rythm and blues, la soul ou le bluebeat jamaïcain, des musiques au rythme binaire, propices à la danse. Un exemple avec le "Bar tender blues"de Laurel Aitken.

L'entrée dans l'air de la consommation transforme le monde de la musique avec l'essor des 45 et 33 tours. Les teenagers disposent alors d'un petit pécule qui leur permet d'acquérir disques et instruments.  

The Who en 1965. KRLA Beat/Beat Publications, Inc., Public domain, via Wikimedia Commons
 

Ces jeunes prolos attachent la plus grande attention à leur mise, écumant les boutiques de Carnaby Street pour y dégoter costumes italiens, chemises Ben Sherman, polos Fred Perry, cravates fines, jeans Levi's, desert boots effilées. Pour ne pas abimer leur tenue, ils se glissent dans des parkas militaires enveloppantes. Le tout est d'adopter une posture désinvolte, cool, de se démarquer, en refusant toute forme d'assignation sociale et surtout être vu, admiré. Leurs habits, élégants et chers, masquent leurs origines ouvrières, mais permettent de se façonner un style.  Sur le sujet, le morceau le plus marquant reste "Dedicated follower of fashion" des Kinks, satire douce amère de la folie consumériste des victimes de la mode. " On le cherche ici, on le cherche là / Ses tenues sont voyantes, mais jamais classiques / Comme sa vie en dépend, il achète ce qu'il y a de mieux / Car c'est un suiveur de mode dévoué / Et quand il fait ses petits tours / Dans les boutiques de Londres / Il poursuit avidement les dernières modes et tendances / Car c'est un suiveur de mode dévoué"

 

The face est celui qui donne le ton, le mod le plus en vue que l'on admire, qui sait dégoter les bons habits et précéder les tendances de la mode. Les détracteurs homophobes des mods raillent l'intérêt porté par les garçons mods aux fringues. Peter Meaden, le manager des Who écrit une chanson sur la mode intitulée "Zoot suit". «Je suis le mec le plus branché en ville. Et je vais te dire pourquoi. / Je suis le mieux sapé, y'a qu'à voir ma cravate effilée / Et pour vous affranchir, je vais vous expliquer / Les quelques petites règles que doit respecter le mec le plus classe.» 

Le style de vie mod est aussi un moyen de dépasser le système de classes. Profitant d'une période de plein emploi, et afin de gagner l'argent nécessaire à leur dispendieux mode de vie, les mods s'emploient dans les métiers de services qui se développent alors, comme employés de bureaux ou de banques. Le week-end, juchés sur leurs scooters chromés, Vespa ou Lambretta, largement customisés, les jeunes dandys sillonnent la ville. Le soir venu, ils se rendent dans les coffee bars et les clubs tels que le Flamingo et la Discotheque à Soho, le GoldHawk Club, The Scene à Ham Yard, le Twisted Wheel à Manchester. On n'y sert pas d'alcool aux mineurs. Peu importe, pour tenir jusqu'au bout de la nuit, les mods carburent aux amphétamines : Purple Hearts, French Blues et autres Black Bombers. "Here come the nice" des Small Faces, véritable hymne au speed, témoigne de la consommation effrénée de produits stupéfiants.

Small Faces en 1965. Press Records, Public domain, via Wikimedia Commons

Les mods vouent une sainte haine aux rockers et aux Teds. Ces derniers cultivent une attitude rebelle. Coiffés d'une banane, portant le blouson noir à la manière de leur idole Gene Vincent, ils se déplacent en bandes sur de grosses motos. Mods et rockers s'affrontent dans le cadre de batailles rangées comme à Brighton, le 18 mai 1964. L'opposition de styles entre les deux groupes est largement exagérée par le presse. (1) La médiatisation des mods fait que l'esprit originel du courant échappe rapidement à ses initiateurs, pour devenir l'étendard d'une grande partie de la jeunesse anglaise, quitte à en trahir l'identité initiale. Le mouvement se diffuse bientôt à tout le pays, attirant à Londres de nombreux jeunes provinciaux, forgeant au passage la légende du swinging London (2) et inspirant aux Kinks "Dandy", satire douce amère d'une jeunesse frivole.

Dans le sillage des Beatles, des dizaines de groupes apparaissent. Cette explosion juvénile donne à la musique populaire un regain de vitalité. Les formations se réclament alors moins du rock'n'roll que du rythm and blues. Les premiers mods ne s'intéressent d'ailleurs d'abord pas aux groupes anglais, incapables de produire, selon eux, autre chose que des reprises molles de la Motown, et incapables d'approcher le son brut d'un Junior Walker (exemple avec "roadrunner"). Certains Britanniques, tels que Georgie Fame and the Blue Flames, tentent de relever le gant. Dans son antre du Flamingo, l'organiste, encouragé par son public jamaïcain, intègre à ses sets les dernières sorties de ska diffusées en Angleterre par le label Blue Beat ("Yeh yeh").

Les mods préfèrent aller à la source, en dénichant les vinyles les plus rares (qu'ils désignent grâce aux numéros de matrice et non au titre). Néanmoins, c'est dans le sillage des mods que des groupes britanniques au son sale et électrique, influencés par les musiques afro-américaines, se constituent, contribuant à damer le pion à la domination américaine. Exemple avec le Spencer Davis Group. La voix puissante de Steve Winwood, associée au son abrasif de l'orgue Hammond, permettent d'obtenir des succès marquants, très influencés par les musiques jamaïcaines. Exemple avec "Keep on running"


Le phénomène mod témoigne de l'affirmation des teenagers, qui forment bientôt un marché prometteur. Des émissions de télé comme Ready, Steady, Go! à partir de 1963 répondent aux attentes d'une jeunesse en quête de nouveaux sons et de nouvelles danses. Le vendredi soir, les groupes à la mode viennent y jouer en direct devant un parterre d'adolescents déchaînés, tandis que la présentatrice Cathy McGowan ajoute une pointe d'enthousiasme bienvenue. La chanson du générique est un tube du moment et change donc environ tous les six mois. Un des plus fameux est le titre "Anyway, anyhow, anywhere" des Who, parfait concentré d'insolence envoyé à la face des adultes. "Rien ne peut m'arrêter, pas même les portes fermées" chante Roger Daltrey. Jusqu'en 1967, les radios pirates (Radio Caroline ou Radio London), émettant depuis des bateaux qui mouillaient en dehors des eaux territoriales anglaises, participent à leur manière à la diffusion des musiques mods.

Les Who s'imposent comme LE groupe Mod phare. Initialement connus sous le nom de High Numbers, les musiciens sentent le soufre, notamment en raison de la sauvagerie de leurs prestations scéniques. Devant un mur d'amplis, agressifs, arrogants, teigneux, généralement sous speed, ils paraissent incontrôlables. Le déhanché, l'énergie et la puissance vocale de Roger Daltrey, qui use du fil de son micro comme d'un lasso, galvanisent le public. Tiré à quatre épingles, Pete Townshend n'a d'yeux que pour sa guitare, dont il joue en dessinant de grands moulinets avec sa main droite. Après ce rituel fort en riffs, à l'issue des concerts, il n'hésite pas à fracasser son instrument sur les enceintes. À la batterie, Keith Moon déploie une virtuosité rarement atteinte, multipliant breaks et roulements. Les teenagers s'identifient aux compositions de Townshend, dont les paroles témoignent du mal-être d'une jeunesse en colère, insistant sur les frustrations adolescentes et l'incompréhension entre les générations. "J'espère mourir avant de devenir vieux" ("Hope I die before I get old"), clame-t-il sur My generation. Au fil des ans, les albums des Who deviennent de plus en plus ambitieux, contribuant à populariser l'idée de concept album tournant autour d'un thème dramatique unique. C'est le cas de l'opéra rock Tommy qui paraît en 1969. L'histoire est à dormir debout, mais les compositions terrassent l'auditeur.



Dans le sillage des Who, les Small Faces s'imposent comme le groupe culte du circuit des clubs. La formation est fondée en 1964 par le chanteur Steve Mariott et le bassiste Ronni Lane, passionnés l'un et l'autre de musique soul. Le premier est un chanteur a la voix rauque et puissante. En 1967, alors que le mouvement mod a tendance à se désagréger sous l'influence de la musique psychédélique, les composition des Faces portent témoignage de ces expérimentations sonores. Les textes se font surréalistes, introspectifs, méditatifs ou simplement burlesques, comme sur "Itchycoo Park" ou "Lazy sunday afternoon", dans lequel Mariott pousse son accent cockney au maximum.

 

Si les Kinks (les "tordus") ne se réclament pas du courant mod, ils n'en partagent pas moins avec lui de nombreuses affinités, ne serait-ce que vestimentaires. Fondés en 1963 par deux frères, Ray et Dave Davies, les Kinks s'inscrivent d'abord dans la vague du rythm and blues britannique. En 1964, un riff de guitare légendaire, associé à une progression harmonique de plus en plus soutenue font de "You really got me" un véritable hymne. Ray Davies, compositeur surdoué, passe maître dans l'art de raconter les vies ordinaires, les petits plaisirs de l'existence, glissant toujours dans ses paroles une bonne dose d'autodérision.

Kinks en 1964. Publisher: The State Register-Journal newspaper, Public domain, via Wikimedia Commons
 

Parmi les secondes lames du courant, nous pouvons citer The Action, un groupe du nord de Londres, produit George Martin, le producteur des Beatles. Les musiciens proposent une relecture des tubes de la Motown à la sauce mod comme sur "I'll keep on holding on" des Marvelettes. Reg King, le chanteur, possède une superbe voix. En quelques mois, le groupe enregistre une série de 45 tours remarquables, comme le psychédélique Shadows and Reflections. La sous-culture mod s'exporte comme le prouve The Easybeats, un groupe de Sidney. En 1966, ils décrochent la timbale avec l'extraordinaire Friday on my mind. Sur Good Times, Steve Marriott des Small Faces vient prêter main forte aux Australiens. Citons enfin la pop excentrique de The Creation ("making time"). 


A partir de 1966, alors que le courant s'essouffle, les hard mods entendent revenir aux origines du mouvement. Adeptes des musiques noires, ils s'inspirent du style des rude boys jamaïcains, arborant lunettes noires et chapeau pork pie. (3) Néanmoins, le mouvement périclite. LSD et marijuana supplantent le speed, tandis que la vague psychédélique portée par les hippies contribue également au déclin du courant mod. Cette scène survit néanmoins plus longtemps dans le nord de l'Angleterre autour des clubs soul tels le Casino à Wigan ou le Torch à Stoke. En 1979, on assiste même à un revival mod dans le sillage de The Jam, dont le troisième album s'intitule d'ailleurs All the mod cons ("tout le confort moderne"). Paul Weller, chanteur et leader du groupe, parvient à faire une synthèse entre l'urgence punk et les mélodies soul comme sur Down in the tubestation at midnight. La même année, les Who publient Quadrophenia, un opéra rock racontant l'histoire du mouvement mod au travers des aventures de Jimmy le Mod. 


Si le mouvement mod n'a guère duré, l'empreinte laissée est profonde. Ses adeptes ont cultivé une fière identité prolétarienne, profondément marquée par l'insularité britannique. Certes, le revival mod ne dure guère, mais des groupes apparus bien plus tard tels qu'Oasis, Blur ou The Coral témoignent de la persistance et du profond enracinement de ce mouvement au sein de la culture musicale britannique.

Notes:

1. Le film Quadrophenia, tiré en 1979 du concept album des Who, renforce le mythe en mélangeant fiction et réalité. 

2. Les créateurs de mode londoniens (Mary Quant) s'inspirent des innovations stylistiques des mods pour alimenter le goût du jour.

3. Peu à peu, le hard mod devient le skinhead avec rangers, jeans avec le bas retourné, chemise rayée, bretelles et cheveux ras.


Sources:
A. Neuvième épisode de la série de David Herschel "Histoire du rock" consacré aux Mod's.

B. "Génération Mods : au nom du style", émission Juke-Box sur France Culture

C. Yves Bigot et Mischka Assayas: "Mod" dans le tome II du Nouveau Dictionnaire du rock, éditions Robert Laffont, 2014.

D. Paolo Hewitt : "Mods, une anthologie : speed, vespas & rythm'n'blues", 2011, Editions Payot & Rivages.

E. Documentaire Mods vs rockers de Kamel diffusé sur Arte.

mercredi 27 mars 2024

"Ding Dong the witch is dead" : les célébrations musicales à la mort de Maggie Thatcher.

Le billet précédent était consacré à l'accession de Margaret Thatcher au pouvoir. Celui-ci revient sur la fin de son règne, à travers les réactions des musiciens populaires à sa politique, mais aussi à sa disparition.

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La victoire des conservateurs en 1983 conforte Thatcher au 10 Downing Street. La première ministre peut approfondir son entreprise de démantèlement du Welfare State. Femme d'action, sûre de ses idées, dotée d'une volonté inébranlable, Thatcher n'hésite pas à prendre et imposer des décisions difficiles. Excellente oratrice, à l'assurance tout terrain, peu soumise à l'agitation médiatique et sondagière, ou aux plans de communications, elle s'entoure d'un petit groupe de fidèles et finit par trancher. Tant qu'elle peut mener sa politique, elle s'accommode de l'impopularité. En raison de son caractère inflexible et autoritaire, les Soviétiques la désignent comme la "dame de fer" (Iron lady), un surnom infamant que Maggie s'approprie. Le groupe Dire Straits lui fait une ironique dédicace avec "Iron hand".

Thatcher aime débattre, apprécie les affrontements, ne changeant d'avis qu'après mûre réflexion. Au sein du parti, elle sait pouvoir s'appuyer sur une base fidèle, tandis que les conservateurs installés la méprisent, d'abord parce qu'elle est une femme. (1) Au fur et à mesure des mandats, elle évince les personnalités récalcitrantes pour les remplacer par de jeunes ministres dévoués. 

bixentro, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Thatcher use et abuse des formules à l'emporte-pièce. Au milieu des années 80, elle avait par exemple eu cette phrase merveilleuse : "Tout homme qui prend les transports publics après 30 ans devrait se considérer comme un raté". Les Fatima Mansions en firent une chanson : "Only losers take the bus".

Au milieu des années 1980, le monde ouvrier demeure soudé et combattif. Rompu au conflit social, il entend livrer bataille face aux agressions gouvernementales. Le secteur minier connaît néanmoins la crise. De nombreux puits non rentables ont déjà été fermés, d'autres sont condamnés. Partout, le pétrole supplante le charbon. Certes, en 1972 et 1974, le National Union of Miners (syndicat national des mineurs) est parvenu à faire plier le gouvernement conservateur (Heath), ce que la jeune ministre Thatcher a vécu comme une humiliation, mais depuis lors, la crise s'est accentuée. Devenue première ministre, Thatcher relève le gant et fourbit un plan d'attaque contre les syndicats, considérés comme un ennemi de l'intérieur, anti-démocratique. Si en 1981, prise de cours, elle semble céder au bouillant Arthur Scargill, le dirigeant des mineurs, elle ne le fait que pour mieux contrer les conflits sociaux à venir. En 1982, une loi restreint le pouvoir syndical. Les accords de closed shop, qui entraînaient l'adhésion immédiate aux syndicats lors de l'embauche par les charbonnages britanniques, sont interdits, tout comme les grèves de solidarité. De plus, dans chaque piquet de grève, un scrutin doit désormais être organisé avant le déclenchement de l'action. Début 1984, fidèle à sa méthode, elle annonce la fermeture brutale de 30 puits en 12 mois, précipitant une grève massive. Pour  l'emporter, la première ministre place un dur à la tête des charbonnages. Dès sa prise de fonction, Ian MacGregor reconstitue d'importantes réserves de charbon afin d'affronter une grève longue. Dans le même temps, il fait supprimer les aides sociales aux familles de mineurs grévistes. Enfin, Thatcher met sur pied une politique nationale de coordination afin que la police, habituellement organisée sur une base régionale, puisse être déployée n'importe où en cas de besoin. Prête à en découvre, la première ministre profite des maladresses d'Arthur Scargill, le dirigeant syndical des mineurs, qu'elle présente comme un communiste patenté, réduisant le conflit social à un simple duel de personnes. Le leader syndical prend tout le monde de cours en proclamant la grève nationale, sans vote préalable des mineurs. 

West Midlands Police from West Midlands, United Kingdom, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Débutée en mars 1984, la grève est massive et s'éternise, mais au bout de 12 mois, la répression policière pilotée par le gouvernement et les divisions internes au mouvement ont raison des mineurs. Mobiles, ces derniers organisent des piquets volants, allant d'un puits à l'autre pour en bloquer l'entrée à ceux qui veulent travailler. Les "jaunes" (scabs) sont escortés par des fourgons de police pour leur permettre d'arriver sans encombre. Face aux grévistes, on trouve aussi des policiers, nombreux et prêts à en découvre. Les bobbies bloquent les grands axes d'accès aux puits. De véritables batailles rangées opposent les mineurs aux policiers, dont le comportement se rapproche de forces paramilitaires au service des torys. C'est le cas lors de la bataille d'Orgreave, le 18 juin 1984, au cours de laquelle la police montée charge les manifestants, sans aucun ménagement.

Incapable de temporiser, refusant de négocier, Scargill s'entête et engage ses troupes dans une grève interminable. Beaucoup ne tiennent que grâce aux revenus de leurs épouses et à leurs collectes de fonds. Au fil des semaines, les divisions apparaissent entre régions, parmi les syndicats et au sein des familles. Beaucoup de jeunes hommes mariés et avec enfants repartent travailler, la mort dans l'âme, suscitant parfois l'incompréhension de leurs pères ou camarades grévistes.

Pour Thatcher, il s'agit d'une victoire politique majeure. Les syndicats sortent laminés de l'affrontement, tandis que l'industrie houillère disparaît, bientôt suivie par la métallurgie et les chantiers navals. Les communautés ouvrières du Nord et de l'Est sont anéanties. Les petits commerces, qui dépendaient de la clientèle des mines, périclitent, transformant les bourgades en villes fantômes.

Au cours des grèves, les mineurs ont pu compter sur l'appui de musiciens comme Billy Bragg, un chanteur militant dont la carrière se fonde sur l'anti-thatchérisme. Pendant le conflit social, il multiplie les concerts de soutien et reverse aux grévistes les fonds récoltés. En 1985, il enregistre "Days like this", une critique frontale du gouvernement, mais aussi de la passivité des Britanniques face à la politique antisociale menée. Sur une musique folk très traditionnelle, s'inscrivant dans la tradition du protest-song américain, Bragg reprend à son compte un discours ouvrier réclamant "la paix, du pain, du travail et la liberté". Le choix de l'austérité économique se fait toujours au détriment des plus pauvres. Face au désossage en règle opéré par Thatcher et ses successeurs, Billy Bragg compose Between the wars. Paraphrasant le rapport Beveridge de 1942 qui jetait les fondations de l'Etat-providence, il chante "Tracez-moi un chemin du berceau à la tombe / Et je donnerai mon soutien à tout gouvernement / qui ne refusera pas un salaire décent au travailleur".  Le chanteur reversera les bénéfices de ce disque aux familles de mineurs en grèves. 


Thatcher fustige une Europe trop intégrée, refusant sa monnaie commune. Elle n'hésite pas à brutaliser les codes diplomatiques. Autoritaire, combattive, elle obtient des dérogations, refuse de signer le traité de Schengen et se soustrait à la charte des droits fondamentaux. "I want my money back" assène-t-elle. Pour la première ministre, l'Europe doit rapporter à la Grande-Bretagne autant que ce qu'elle lui coûte. Lors des rencontres internationales, négligeant les conventions, elle sait se montrer cassante.

En Irlande du nord, les républicains, catholiques, réclament le rattachement de l'Ulster à la République d'Irlande, quand les protestants unionistes militent pour son maintien au sein du Royaume-Uni. Les deux communautés vivent séparées et se haïssent. A la fin des années 1960, les catholiques font figure de parias. Discriminés, bafoués, ils s'organisent d'abord au sein de groupes pacifistes et non-violents, qui réclament la reconnaissance de leurs droits civiques. Les milices paramilitaires protestantes (Forces Volontaire de l'Ulster) entendent contrer ces revendications. Les catholiques se dotent d'un parti, le Sin Fein ("nous-mêmes" en gaélique) et d'une organisation paramilitaire, l'Irish Republican Army (l'armée républicaine d'Irlande). Cette dernière se lance dans la lutte armée, multipliant les attentats dans les quartiers protestants. La guerre civile éclate. Pour tenter de rétablir l'ordre, le Royaume-Uni déploie l'armée, qui multiplie les exactions (comme lors du bloody sunday, le 30 janvier 1972, à Derry). Des milliers d'activistes catholiques sont arrêtés et emprisonnés sans procès. A partir de la fin des années 1970, ces prisonniers entament des mouvements de protestation : "blanket protest" (refus de mettre des vêtements), "dirty protest" (refus de se laver), refus de sortir de la cellule, grèves de la faim... En 1976, par un décret du gouvernement travailliste, le statut de prisonnier politique leur a été retiré. 

Dès son arrivée au pouvoir, en mai 1979, Thatcher privilégie l'approche militaire, cherchant à criminaliser la cause irlandaise. Son but est de briser les prisonniers en grève de la faim, afin d'affaiblir leur camp et de susciter le désespoir. Inflexible, incapable de la moindre concession, elle ne cède pas, provoquant le décès de Bobby Sands et de neuf de ses camarades, en 1981. Loin de l'effet escompté, leur mort fait accéder ces hommes au rang de martyrs et contribue à galvaniser la résistance. L'IRA, qui entend faire payer le prix du sang, pose désormais des bombes sur le sol anglais. Le 12 octobre 1984, au grand hôtel de Brighton, où se tient le congrès du parti conservateur, un attentat vise la première ministre. Elle en réchappe, mais cinq personnes sont tuées. Le Sinn Fein renforce ses positions, contraignant les autorités britanniques à rechercher une solution politique (accord anglo-irlandais de novembre 1985).

"Nous ne torturons pas, nous sommes une nation civilisée", chante Lesley Woods, la charismatique chanteuse des Aupairs, que nous venons d'écouter.  Avec ce titre intitulé  Armagh, le groupe britannique célèbre le courage des sympathisantes républicaines emprisonnées dans la prison du même nom. Refusant de porter l'uniforme des droits communs, ces femmes menèrent une grève de l'hygiène et barbouillèrent de merde les murs de leur prison.

L'inflexibilité et la brutalité dont Thatcher sait faire preuve lui valent une réputation exécrable au sein de pans entiers de la société britannique. D'aucuns la dépeignent comme une sorcière qui se repaît du sang de ses victimes, n'hésitant pas  à sacrifier des communautés et des régions entières, surtout si elles votent travaillistes. Pour les musiciens, Thatcher devient une intarissable source d'inspiration, voire de repolitisation. En 1985, Billy Bragg, Paul Weller (leader de The Jam), Jimmy Sommerville (chanteur du Bronski Beat), les Fine Young Cannibals se rassemblent dans le Red Wedge (le coin rouge). Le but est de faire battre les conservateurs, et de ramener les travaillistes au pouvoir. La déroute du Labour aux élections de 1987 témoigne de l'échec de l'entreprise.  

Durant le premier mandat de la « Dame de Fer », The Jam multiplie les charges contre le thatchérisme et ses conséquences sociales dévastatrices. En 1982, Paul Weller chante dans "Town called Malice" : "Lutte après lutte, année après année / L’atmosphère se couvre d’une fine pellicule de glace / Je suis pratiquement gelé à mort / Dans cette ville surnommée cruauté". 


En 1986, Heartland par The The propose une description au vitriol du Royaume-Uni sous Thatcher, décrit comme le "51ème Etat des Etats-Unis". "C'est le pays où rien ne change / Le pays des bus rouges et des bébés au sang bleu / C'est l'endroit où les retraités sont violés / Et les coeurs sont coupés de l'Etat providence. / Que les pauvres boivent le lait pendant que les riches mangent le miel / Laisse les clochards compter les bénédicités pendant qu'ils comptent l'argent".

A partir du second mandat, de manière plus frontale, les musiciens multiplient les charges infamantes et les attaques personnelles. Les paroles se réduisent parfois à l'insulte, ce qui, à défaut d'être très constructif, permet de soulager ceux qui les profèrent. The Exploited voit en Maggie "une connasse", comme ils le clament dans "Maggie, You cunt". De manière plus subtile, les activistes techno samplent les discours de Thatcher, les détournent, pour mieux souligner son conservatisme. Ainsi, "Maggie's last party", du quatuor V.I.M., utilise la voix de la première ministre pour faire l'apologie des rave party. (voir aussi Gary Clail & Tackhead avec "Hard Left".) En 1988, Boy George sort "No Clause 28", en réaction à une loi interdisant toute promotion (mais en réalité toute évocation) de l'homosexualité dans les institutions publiques. A l'heure où les trithérapies n'existent pas, la clause 28 est une catastrophe pour les associations de lutte contre le sida. Le chanteur renvoie ici  Maggie à son homophobie primaire.

En 1990, après 11 ans de pouvoir, la lassitude se fait ressentir. Les méthodes cassantes et vexatoires de la première ministre lui aliènent de nombreux soutiens, y compris dans son propre camp. Beaucoup de Britanniques rejettent également la poll tax, qui consistait en l'abolition des taxes d'habitation qui variaient selon les lieux, et de la remplacer par une charge communautaire fixée localement, mais perçue à taux unique sur chaque adulte résidant. Elle n'était pas progressive, indexée sur le revenu, mais fixe et simplement diminuée pour les étudiants, les retraités et les chômeurs.  Il s'agissait donc d'un impôt forfaitaire et fondamentalement injuste, frappant sans distinction de revenus. Des émeutes éclatent, mais Thatcher refuse de faire marche arrière. The Exploited appellent aussitôt à la grève de l'impôt avec "dont pays the poll tax" (1990)

 La première ministre est finalement poussée vers la sortie par son propre gouvernement. Lors du scrutin sur la direction du parti conservateur, ses collègues du cabinet, de plus en plus critiques à l'égard de la politique suivie (poll tax, relations conflictuelles avec l'Europe) et lassés d'être sans cesse rabroués, se mutinent et mettent la première ministre en ballottage. Thatcher, scandalisée, mais incapable de voir que sa chute est le fruit de son entêtement, de son arrogance et de sa cruauté, fustige les félons qui lui ont planté des couteaux dans le dos. L'ubris venait de faire une nouvelle victime. En larmes, Thatcher décide de se retirer. 

Nombreux sont ceux qui se réjouissent de ce départ tant espéré. En 1980, The Beat, un groupe de ska britannique, appelait déjà Maggie à la démission dans "Stand down Margaret" (Démissionne Margareth) "Je ne vois aucune joie, / Je ne vois que du chagrin, / Je ne vois aucune chance d'avoir un nouveau lendemain qui chante, / Alors démissionne Margaret, s'il te plaît." "She'll have to go" implore Simply Red.

Certains vont plus loin, allant jusqu'à souhaiter la mort de Thatcher, à laquelle ils consacrent des chansons. En 1988, Morrissey, ancien chanteur des Smiths, réclame la tête de la première ministre dans "Margaret on the guillotine". La mélodie et la voie sont douces, mais le propos tranchant comme la lame de la guillotine qui s'abat à la toute fin du morceau. Les paroles vaudront au chanteur une visite de la police. "Les gens bons ont un rêve merveilleux / Margaret à la guillotine, parce que les gens comme toi me fatiguent tellement, quand mourras-tu? / Quand mourras-tu? /Quand mourras-tu? " Le gentil Elton John y va de son "Merry Christmas Maggie Thatcher". "Joyeux Noël Maggie Thatcher / Nous le célébrons tous aujourd’hui / Car c'est un jour de plus qui nous rapproche de ta mort." Dans "Tramp the dirt down", Elvis Costello émet le souhait de ne pas mourir trop tôt, car,  "j'aimerais vivre assez longtemps pour savourer ce moment où on te mettra en terre. / Je me tiendrai devant ta tombe et je tasserai la terre. / Quand l'Angleterre est devenue la putain du monde, Margaret était sa mère maquerelle".  


Les paroles de "Maggie Maggie Maggie Out Out Out" des Larks U.K. évoluèrent au gré des circonstances et des manifestations. Après avoir réclamé la démission de Thatcher, les mots célèbrent son départ ("Maggie est partie"), puis sa mort ("Maggie est morte"). En 2000, soit plus de dix ans après le départ de Thatcher du 10 Downing Street, le groupe Heffner enregistre "The day that  Thatcher dies". "Nous rirons le jour où Thatcher mourra, / même si nous savons que c'est mal / nous danserons et chanterons toute la nuit / En 1979, j'étais aveugle / En 1982, j'avais des indices / En 1986, j'étais fou de rage".

Ce qui devait arriver arriva. Thatcher meurt le 8 avril 2013, à l'âge de 87 ans, après avoir souffert de démence sénile à la fin de sa vie.  Alors que les hommages officiels se multiplient, que Big Ben est mis en sourdine, dans les rues, beaucoup célèbrent ce décès, parfois même en musique. L'innocent "Ding dong the witch is dead" ("Ding dong la sorcière est morte / Ding dong la méchante sorcière est morte") tirée du magicien d'Oz devient un tube au lendemain de la disparition de Maggie. La BBC doit se résoudre à en diffuser un extrait dans le cadre de son hit parade (le titre atteint la 3 ème place).

 

L'impact de toutes ces chansons reste difficilement quantifiable. Elles ont sans doute contribué à politiser une frange de la jeunesse britannique qui ne se serait pas intéressée à l'actualité politique sans les titres et concerts de leurs artistes favoris. D'ailleurs, Une fois Thatcher partie, en revanche, la démobilisation gagne les musiciens et leurs publics.

Conclusion : Thatcher a profondément changé le pays. Celle qui prétendait libérer les individus de la tutelle et du carcan de l'Etat, a, sur le plan politique, contribué à renforcer son autorité, en gouvernant d'une main de fer. Sur le plan économique, la déréglementation financière permit aux traders d'assouvir leur avidité sur des marchés devenus souverains. Les ménages britanniques les plus pauvres subirent en revanche de plein fouet le démantèlement des services sociaux, aggravant davantage encore la précarité des plus modestes.

Notes:

1. Thatcher n'essaie jamais de promouvoir l'égalité entre les sexes. Elle n'essaie jamais d'encourager des mesures en faveur d'un semblant de parité. Pire, conséquences de sa politique de réglémentation, les femmes les moins payées et les plus précaires ont vu leurs conditions de vie se dégrader.

 
Sources:
A."Margaret Thatcher, la chute", la Grande traversée sur France Culture.

B.  Cultures Monde: "This is England: Margaret on the guillotine"
C. Jean-Marie Pottier : "Margaret Thatcher, la meilleure amie du rock anglais", Slate

D. "Merci Maggie : la bande-son des funérailles de Thatcher", L'Obs

E. "Une playlist pour Miss Maggie." [pointculture.be] 

F. Yasmine Carlet : "Stand down Margaret. L'engagement de la musique populaire britannique contre le gouvernement Thatcher", Editions Mélanie Séteun, 2004

vendredi 7 juillet 2023

Surf music

On ne sait pas exactement quand le surf fut inventé, mais il était déjà pratiqué à Hawaï depuis plusieurs décennies quand il fut décrit en 1777 par un des membres du navire de James Cook. Au cours du début du XIX° siècle, de terribles coups de boutoir sont portés au surf par le puritanisme de missionnaires calvinistes américains et par la chute dramatique d'une population hawaïenne ravagée par le choc microbien. Le surf est désormais proscrit, pourtant certains insulaires continuent à chevaucher la houle en catimini, comme pour mieux résister à l'acculturation, préserver les traditions. On doit la survie du surf moderne a de valeureux missionnaires de la glisse cette fois-ci. Ainsi, George Freeth ou Duke Kahanamoku préserve la pratique à Hawaï, et en assure également la diffusion aux États-Unis ou en Australie à la faveur d'exhibitions.     

En quête de vague. Surfeur, île d'Oléron. Photo perso.

 L'annexion forcé de l'archipel par les États-Unis en 1893 contribue à l'essor du tourisme balnéaire. Dès lors, de jeunes locaux se spécialisent dans la prise en charge des touristes étrangers comme sur la plage de Waikiki.  C'est l'un de ces beach boys qui initie Jack London au surf. En 1907, l'écrivain dépeindra d'ailleurs en de très belles pages les surfeurs autochtones. 

[billet écoutable en version podcast: ]

Dans "Jours barbares", William Finnegan écrit: "Le sport prit - lentement - sur diverses côtes, là où il y avait des vagues surfables et des gens disposant d'assez de temps libre pour les traquer." Le littoral californien répondait à ces deux critères. Au début du XX° siècle, à la faveur du désenclavement ferroviaire, des cités balnéaires comme Santa Cruz, Redondo Beach ou Santa Monica sortirent des sables. Problème, ces beach cities manquent de sauveteurs et de garçons de plage, ce qui occasionne de nombreuses noyades. Pour palier à ce problème, des magnats de l'immobilier recrutent les beach boys hawaïens. En 1925, Duke Kahanamoku  s'illustre en sauvant huit personnes de la noyade grâce à sa planche. L'exploit convainc les municipalités d'équiper les sauveteurs de planches similaires. Le surf s'impose ainsi lentement au sein de petits groupes d'initiés.  

Les Californiens sont fascinés par cette capacité à marcher sur l'eau, à dompter la houle et à se jouer des courants les plus capricieux.

Uncredited staff photographer, Los Angeles Times, Public domain, via Wikimedia Commons

Au cours des années 1950, le surf devient un sport de masse en Californie. Une nouvelle classe moyenne découvre les joies de la glisse. Les plages sont le lieu de rencontre d'une jeunesse qui rêve d'une vie de liberté, affranchie des contraintes, et rythmée par la seule quête de la bonne vague. Les techniques évoluent. De nouveaux matériaux permettent de fabriquer des planches ultra-légères en polyuréthane, ainsi que des combinaisons en néoprène. 

La proximité de Hollywood et de l'industrie musicale californienne propulsent le surf en phénomène de culture populaire. En 1959, le film Gidget marque le début des films de plage. S'y dessine le portrait d'une jeunesse californienne insouciante. Le surfer, éphèbe hâlé aux cheveux longs, devient la personnification du cool et de la décontraction. Un pratiquant qui prend du bon temps, au contact des éléments naturels, rejetant le monde du travail et la société de consommation. 


Les premiers groupes de surf music s'inspirent des stars du rock instrumental de la fin des fifties tels Link Wray ou Duane Eddy. Les Ventures, originaires de la région de Seattle, bien loin du soleil californien, influencent la plupart des groupes de surf music avec leur son de guitares doté d'un très fort écho. A partir de 1960, et tout au long de la décennie, ils obtiennent toute une série de tubes. C'est le cas de "Walk don't run" ou de Wipe out des Surfaris, un disque autoproduit par des musiciens de 16 ans. Le riff de guitare est simple et entêtant, tandis que la caisse claire de la batterie est mise en avant. Citons encore "Bustin 'surfboards" des Tornadoes, avec un son de vague introduisant le morceau.

Le surf rock débute véritablement en 1960 avec la sortie d'une série de 45 tours explosifs, expédiés en deux minutes chrono. La musique surf dérive du télescopage entre le rythm'n'blues et le rock'n'roll des pionniers. La guitare est, plus que tout autre instrument, mise en valeur, une Fender si possible. Robert J. Dalley, spécialiste de ce style, identifie plusieurs critères caractéristiques de la surf music. Le morceau est un instrumental. La guitare solo passe par une boîte de réverbération, avec un son aussi «dégoulinant» d'écho que possible. La musique se doit d'être crue, brutale, énergique, avec un tempo rapide. "Chaque fois que vous passez le disque en question, il doit donner la chair de poule à votre planche de surf", écrit-il. Géographiquement, le genre s'épanouit principalement au sud de la Californie. Dès 1960, les Belairs font danser les teenagers au cours de fêtes sur les plages de Hermosa et de Redondo avec leur morceau "Mr Moto"

Sur la péninsule de Newport Beach, Dick Dale, un jeune surfer d'origine libano-américaine, s'impose comme la star du genre grâce à son jeu de guitare virtuose. A la tête des Del-Tones, il sort le morceau "Let's go trippin'" en septembre 1961. Dale est gaucher, il n'en utilise pas moins un instrument pour droitier, dont il n'inverse pas les cordes. Sur sa Stratocaster, il joue vite, avec énormément de réverbération, et si fort que les amplis n'y survivent pas. Au point que Leo Fender élaborent à sa demande un modèle d'une puissance inédite: le Showman.


Le guitariste est un adepte du double picking, qui consiste à répéter une même note de manière ultra-rapide grâce à un médiator en attaquant les cordes alternativement de haut en bas, puis de bas en haut. Il sait ainsi aligner les triples croches comme sur Misirlou, une chanson traditionnelle libanaise. A Balboa, sur la scène du Rendez Vous Ballroom, les riffs de Dale galvanisent  le public qui prend l'habitude de se livrer au surfer stomp, une sorte de pogo avant l'heure.

Le "king of surf guitare" influence de nombreux guitaristes et dans son sillage apparaissent une myriade de formations plus ou moins talentueuses: Tornadoes (que nous écouté en ouverture de cet épisode), Challengers ("Surfbeat"), Lively Ones, Surfaris ("Wipe out"). Pour monter un groupe il suffit alors de pouvoir tenir une guitare entre les mains.

Sur la planche, la recherche d'adrénaline fait prendre les risques les plus insensés. L'extase est atteinte lorsqu'on parvient à prendre un pipeline, à s'insérer dans un tube, ces tunnels formés par les rouleaux des grandes vagues, que seuls les surfers les plus audacieux et doués sont capables d'emprunter. En 1962, dans l'arrière boutique d'un magasin de surf de Santa Anna, les Chantays enregistrent le morceau pipeline, dont l'introduction n'est pas sans évoquer les vagues déferlantes s'abattant sur le rivage.

L'ère de la surf music ne dure guère. Inaugurée en 1960, elle prend fin dès 1964. Les fossoyeurs du genre se nomment les Beach Boys ou encore Jan and Dean. Si leurs chansons traitent du genre de vie des jeunes des bourgades californiennes, leur musique s'apparente à de la pop, simple et de qualité certes, mais nettement moins incisive et énergique que celle qui retient ici notre attention. Autre différence fondamentale, leurs compositions sont chantées, vocalisées. Au début de leur carrière, les Beach Boys consacrent de nombreux titres au sport de glisse. Le morceau Surf in USA , par exemple, énumère quelques uns des spots de surf les plus célèbres de Californie. En tout cas, si les Beach Boys exploitent le filon de la surfmania, posant sur les pochettes de leurs disques avec une planche sous le bras, ils surfent aussi bien que nage le poisson sur un tas de charbon.

Dans ces conditions, le surf-rock devient rapidement un objet de nostalgie. Le genre inspire longtemps après sa disparition et s'exporte. Nous venons d'entendre le groupe péruvien des Belkings, qui enregistre de nombreux titres surf au cours des années 1960. C'est aussi le cas au Japon du groupe de Takeshi Terauchi.  L'influence de la surf music resurgit de temps à autre comme dans le "Human fly" des Cramps en 1983. En 1990, les Pixies propose une relecture d'un instrumental des Surftones intitulé "Cecilia Ann". Enfin en 1994, la bande originale du film Pulp Fiction de Quentin Tarantino, qui comprend plusieurs titres de surf rock relance l'intérêt pour le genre.


Notes:

1. De nombreuses sources nous indiquent que le surf fut pratiqué d'un bout à l'autre de cette région, ainsi qu'en Afrique de l'Ouest et au Pérou.

Sources:

A. "Le nouveau dictionnaire du rock", (dir.) Michka Assayas, Robert Laffont, 2014.

B. William Finnegan: "Jours barbares. Une vie de surf", Éditions du Seuil, 2017. Formidable autobiographie dépeint avec brio la quête effrénée de la vague parfaite.

C. Jérémy Lemarié: "Surf: histoire d'une conquête", Arkhe poche, 2021.

D. "La surf music en trois vagues" [L'influx. Le webzine qui agite les neurones.] 

E. "Prendre la vie ou la vague du bon côté" [magazine Invitation au voyage sur Arte]

F. "Surf: l'éternel été 

G. "1966: la vague surf" [émission Métronomique, puis Jukebox sur France Culture]   

H.  Vincent Coëffé, Christophe Guibert et Benjamin Taunay, « Émergences et diffusions mondiales du surf »Géographie et cultures [En ligne], 82 | 2012, mis en ligne le 25 février 2013, consulté le 01 août 2021.

I. Le surf, une vague mondiale [La Série documentaire]. "Comment le surf a fait un tube"

J. "Le surf: histoire, culture et anthropologie" avec Jérémy Lemarié. [Conflits. Revue de géopolitique]

K. A la recherche de la culture surf. [Le magazine du week-end" sur France Culture]