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mercredi 3 janvier 2024

Elle a un stock: la chanson dans la Seconde Guerre mondiale.

De 1940 à 1944, les conditions d'existence dans la France défaite et occupée sont difficiles. Pour autant la vie artistique et culturelle conserve une grande vitalité tout au long des "années noires". La création musicale connaît alors un grand dynamisme et une réelle diversité. Les chansons de variété peuvent évoquer les tristes réalités de l'époque, servir de support de propagande à la "Révolution nationale" ou encore inciter à la résistance.

Musée de l'Armée, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

* Les ritournelles d'un  pays plongé dans l'abyme. 

A la fin des années 1930, la situation se tend en Europe. Hitler multiplie les provocations. En 1936, il s'allie avec le dictateur italien Mussolini, réarme son pays, annexe l'Autriche (Anschluss) et envahit la Tchécoslovaquie en 1939. Face à ces violations du traité de Versailles, les démocraties, qui redoutent par dessus tout une nouvelle guerre, restent passives. En France, l'état-major croit pouvoir compter sur la ligne Maginot, un système de fortification censé rendre la France impénétrable. Plusieurs chansons entonnent ce même refrain. Pour Ray Ventura et ses collégiens "on ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried". 

[version podcast du billet: ]

Au cours des huit mois de la "drôle de guerre", les soldats s'ennuient ferme au front. Les grands noms de la variété comme Joséphine Baker ou Maurice Chevalier s'emploient à soutenir le moral des troupes en se produisant devant les soldats. Momo pouvait y chanter "ça fait d'excellents Français", une exaltation de l'union des Français face aux périls.

La fulgurante attaque allemande de la France par les Ardennes en mai 1940 oblige à en rabattre. L'armée française, prétendument invincible subit la plus terrible défaite militaire de son histoire: c’est une débâcle. Devant l’avancée des troupes allemandes, des millions de civils fuient en désordre vers le Sud : c’est l’exode. Sans aller jusqu'à évoquer l'occupant, "Le Petit réfugié" ou "Quand tu reverras ton village" par Tino Rossi témoignent de la douleur ressentie par ceux qui doivent tout laisser derrière eux. 1,6 million de soldats français sont emprisonnés dans des stalags en Allemagne. Les chansons reviennent sur l'absence des pères de familles et la solitude des épouses. C'est le cas de "Seule ce soir", interprétée en 1941 par Léo Marjane. De même, "J'attendrai", chantée par Rina Ketty en 1937, prend une nouvelle signification et redevient une chanson d'actualité après la débâcle.

Le 16 juin 1940, le maréchal Pétain, ancien héros militaire de la première guerre mondiale, devient le chef du gouvernement. Il s'empresse de signer l’armistice, le 22 juin. Les combats prennent fin. La partie nord et ouest de la France est occupée par l'armée allemande quand une zone sud ("dite libre")passe sous le contrôle théorique du régime de Vichy. Les prisonniers de guerre français restent en captivité. Enfin, la France doit entretenir les troupes d'occupation. Le pays passe à l'heure allemande, tandis que les uniformes vert-de-gris paradent dans les rues de la capitale. Serge Reggiani use d'une métaphore animalière pour évoquer cette épisode traumatique dans sa chanson "les loups sont entrés dans Paris". 

Les Français doivent endurer rationnements, pénuries, absence de libertés. Plusieurs morceaux composés alors reviennent sur les difficultés matérielles de ces années noires. Georgius dénonce, d'un ton badin, l'essor du marché noir avec "Elle a un stock". A défaut de se remplir le ventre et d'acheter de coûteuses denrées sous le manteau, Jacques Pills se félicite de sa fortune au "Marché rose". Le système D s'impose comme le suggère, ironique Georgius avec "La campagne chez moi". L'heure est aux ersatz comme s'en amuse Maurice Chevalier dans "La symphonie des semelles de bois". En 1941, Fernandel chante quant à lui "Les jours sans". On notera que la tonalité de tous ces morceaux reste avant tout humoristique. Peut-être pour passer la censure, mais aussi car la chanson se doit de divertir. Ainsi, il n'est pas question d'évoquer la politique de collaboration mise en œuvre par Vichy, l'arrestation des opposants ou la mise en place d'une législation antisémite.

* Vichy et la collaboration.
Le régime de Vichy est un État autoritaire, fondé sur le culte de la
personnalité du maréchal Pétain et sur des valeurs réactionnaires. La devise «Travail, Famille, Patrie» remplace celle de la République («Liberté, Égalité,
Fraternité»).
Les valeurs de l’État français se décline en chansons avec des mots exaltant les piliers de la France rance du Maréchal. Par conviction ou opportunisme, les paroliers s'inspirent des thèmes de la Révolution nationale et louent l'Ordre nouveau prôné par les idéologues de Vichy. Les femmes sont cantonnées dans leur rôle de fécondatrices et de ménagères. En 1941, Eliane Célis chante ainsi d'une voix langoureuse "Etre maman": "Quand on berce tendrement / Sa poupée qu'on aime tant / On est déjà maman / Être maman c'est être plus jolie / C'est garder la jeunesse au coeur / C'est le bonheur le plus grand dans la vie / De s'entendre dire: Maman."

D'autres chansons militent pour le retour à la terre voulu par Pétain. Semons le grain et la lumière propose André Dassary dans un morceau qui s'inscrit parfaitement dans le carcan vichyste de promotion de la ruralité: "Au travail, Au travail, Au travail, Au travail / Semons le grain de la lumière / Semons la graine de la beauté / De la terre nourricière / Jailliront les fleurs de liberté / Gaiement pour la France éternelle / Donnons nos cœurs donnons nos bras ". "Ah! Que la France est belle" de Marcelle Bordas reprend à son compte les images d’Épinal vichyste d'une France exclusivement rurale, avec "ses champs, ses bois, ses vallons ses clochers !" En 1941, pour Chevalier, "ça sent si bon la France". Montagard et Courtioux, les "auteurs" de Maréchal nous voilà, imagine une marche intitulée la France de demain, qui bénéficie comme la précédente d'une intense diffusion. Le succès escompté n'est pourtant pas au rendez-vous malgré l'inévitable André Dassary qui chante: "Bientôt notre terre chérie / S'enrichira d'un pur froment / Et notre France enfin guérie / Resplendira plus fièrement / Si "Travail, Famille, Patrie" / Sont nos seuls cris de ralliement ! " 

Les libertés fondamentales sont bafouées, les partis politiques et
les syndicats interdits. Pétain est le chef de l'Etat français et dispose de tous les pouvoirs.
Dès son installation, le régime développe une propagande massive autour de la figure du Maréchal. Tous les médias sont sollicités pour louer les mérites du chef, en particulier le chant, paré de nombreuses vertus dont celle d’unir et de discipliner ses exécutants. Aux yeux des autorités, le chant choral devient une école de virilité, favorisant l’unité derrière le "sauveur de Verdun". La pratique du chant s'impose enfin comme moyen d’encadrement, en particulier de la jeunesse, objet de toutes les attentions.

En juillet 1941 est publié "Maréchal nous voilà". Ce chant, véritable hymne officiel du régime, illustre l'extrême personnalisation du pouvoir. La musique attribuée à Charles Courtioux est en fait un plagiat d'un morceau de Casimir Oberfeld, un compositeur juif qui mourra à Auschwitz en 1943. Massivement radiodiffusée, cette marche entraînante, est interprétée lors des cérémonies officielles. La popularité du morceau tient aussi à ses interprètes - André Dassary ou Andrex -, de grandes vedettes de l'époque. L'hymne vichyste loue jusqu'à l’écœurement les mérites du chef . Les jeunes auxquels s'adressent la chanson (« nous voilà ! ») se prosternent devant l'ancêtre dont ils "vénèrent [les] ans" (il a 85 ans en 1941!). Omniscient, Pétain y est à la fois dépeint comme le"sauveur de la France", comme un martyr n'hésitant pas à se sacrifier pour le pays En nous donnant ta vie » fait référence au discours du 17 juin 1940: « Je fais à la France le don de ma personne ») et enfin comme le guide qui assurera le redressement national: " Français levons la tête, Regardons l'avenir ! ", «Exaltons le travail ».

Prétendant "alléger le poids des souffrances du pays, améliorer le sort des prisonniers, atténuer la charge des frais d'occupation", Pétain engage le pays dans la voie de la collaboration. Dès lors, Vichy participe à l'effort de guerre en envoyant de jeunes Français travailler dans les usines en Allemagne, soit de façon volontaire dans le cadre de la relève, soit de force avec l'instauration en 1943 du Service du Travail Obligatoire (STO). Après avoir promulgué un statut des Juifs transformant ces derniers en parias, Vichy mène une active politique de collaboration policière, mettant la police de l’État français au service de l'occupant, comme lors de la grande rafle du Vel d'Hiv, des 16 et 17 juillet 1942. La milice pourchasse non seulement les Juifs, mais aussi tous ceux qui s'opposent à la politique de collaboration. Les persécutions reposent largement sur les dénonciations, que les autorités encouragent. "Le corbeau" de Svinkels donne la parole à un abject délateur. "lettre numéro 67, sale insecte, tes agissements au sein d’la communauté m’débecte / je m’demande si les gens savent que t’es juif à moitié tchèque / et si ils apprenaient ça, ce serait mauvais pour ton compte chèque / en sortant l’info c’est ton champ d’action que j’limite / vu qu’la moitié du bled est antisémite


* La résistance en chansons.

Refusant la défaite, le général de Gaulle lance un appel à la résistance le 18 juin 1940. Au fil des mois, il parvient à se faire reconnaître par les Alliés comme une figure crédible et crée les Forces Françaises Libres (FFL). A l'intérieur du pays, des Français organisés en mouvements et réseaux luttent contre l'occupation allemande et la politique de collaboration de Vichy, menant des actions de sabotage, de propagande (journaux clandestins), de renseignements ou de combats. Dès 1942, Jean Moulin est l'envoyé spécial du général de Gaulle chargé d'unifier la résistance française derrière ce dernier dans la cadre d'un Conseil National de la Résistance. A partir de 1943, les maquis rassemblent des jeunes qui refusent le Service du Travail Obligatoire et prennent les armes. Les résistants sont soumis aux dangers de la clandestinité et de la répression.

La lutte contre Vichy et l'occupant passe par la lutte armée, mais aussi par la propagande. Tout au long du conflit, les principaux protagonistes se livrent à une véritable guerre des ondes. En zone occupée, Radio-Paris est sous contrôle allemand. En zone libre, la Radiodiffusion nationale sert d'instrument politique à Vichy. La radio anglaise de la BBC met à disposition de la France libre des créneaux afin d'y diffuser des émissions en français. La plus efficace et incisive se nomme "les Français parlent aux Français". L'objectif est de divertir tout en discréditant la propagande servile de Vichy, à l'aide sketchs, de saynètes et de chansonnettes bien senties. L'équipe trouve le ton juste. Sur des airs traditionnels ou des succès, Maurice von Moppès imagine une vingtaine de chansons parodiques dans lesquelles il raille l'occupant et ses suppôts vichystes. Dans le cadre de la campagne des V, qui consiste à tracer sur les murs la première lettre du mot victoire, von Moppès imagine "la chanson des V". Pierre Dac chante "les gars de la vermine", les "fils de Pétain" ou encore "la complaintes des nazis" interprétée ici par Mouloudji.

Fin 1942, à Londres, Anna Marly adapte un air russe et rédige un texte louant la bravoure des troupes irrégulières russes confrontées à la furie meurtrière des nazis. Joseph Kessel et Maurice Druon s'attellent à une version française du morceau, intitulé le "Chant des partisans". Violentes, dures, sanglantes, tout à la gloire des combattants clandestins, les paroles sont ancrées dans la sombre réalité d'un pays en guerre. L'anaphore "ami, entends-tu?" incite l'auditeur à s'engager, à "faire payer le prix du sang et des larmes" à l'ennemi assimilé à la figure du corbeau.

La "Complainte du partisan" est l'autre chant emblématique de la Résistance. D'une plume agile, sur une mélodie, nostalgique et prenante d'Anna Marly, le grand résistant Emmanuel d’Astier de la Vigerie évoque les valeurs, ainsi que les conditions d’existence et de combat des « partisans ». D’inspiration nettement moins guerrière et démonstrative que sa cousine, « La complainte » incite plutôt à  l’introspection. Bien que diffusée par la BBC, elle reste peu connue à l’issue du conflit. En 1969, Leonard Cohen en propose une adaptation sublime.


C° : Les débarquements de Normandie (le 6 juin 1944) et de Provence (15 août 1945) permettent aux troupes alliées, aidées par les FFL et les Forces Françaises de l’Intérieur (FFI), de libérer la France de l’occupant allemand et du régime de Vichy. Pour les collabos, l'heure des comptes a sonné.

Notes:

1. Interdite cependant en zone nord, car l'occupant redoute qu'il prenne les accents de la rébellion.

Sources:

A. Nathalie Dompnier: « Entre La Marseillaise et Maréchal, nous voilà ! Quel hymne pour le régime de Vichy ? », in Myriam Chimènes (dir.), La vie musicale sous Vichy, Paris, Editions Complexe, coll. Histoire du temps présent, 2001, p. 69-88
B.« Chanter sous l’occupation : un acte politique ? », contribution à la journée d’étude de la Bibliothèque nationale et du Hall de la chanson, Chansons en politique, le 29 novembre 2002.
C. "Variétés, musique et chansons en guerre", article de Thomas Rabino paru dans Histoire(s) de la Seconde Guerre mondiale n°11, mai-juin 2011.
 

D. Pierre Dac:"Tout ça, ça fait...", André Dassary:"Maréchal nous voilà" sur l'histgeobox. 

vendredi 16 juillet 2021

"Fleur de Paris". Maurice Chevalier dans la tourmente.

A la fin de l'été 1944, après la libération de Paris le 25 août, Henri Bourtayre compose la musique de Fleur de Paris, quand Maurice Vandair en écrit les paroles. En mars 1945, Maurice Chevalier enregistre le morceau, accompagné par l'orchestre de Jacques Hélian. De sa voix médium de baryton, le chanteur interprète dans son style inimitable les deux couplets et deux refrains de cette marche à deux temps. Avec sa mélodie joyeuse et son tempo assez rapide, le titre a un caractère festif, léger, dansant. La chanson rencontre dès sa sortie un grand succès. 

Le texte parle d’une "fleur de France aux trois couleurs", "fleur de Paris", "fleur de chez nous", "fleur d'espérance", "fleur du bonheur", précieusement conservée par les Français au cours de la sinistre période de l’Occupation. Animé par un patriotisme sans équivoque et largement partagé, chacun en prit grand soin jusqu'à la Libération. A cette date, l'épicier, le percepteur, le pharmacien la ressortirent triomphalement. Le paysan, le vieux curé, les anciens officiers, qui ne l'avaient pas oubliée, "au petit jour devant leurs yeux l'ont vu briller". Chacun savait bien en son for intérieur que la Libération adviendrait, que l'on ressortirait un beau jour les couleurs tricolores de la République, dont les valeurs avaient été défendues par « tous ceux qui se sont battus pour nos libertés ». Célébration de la victoire de la France sur le nazisme, Fleur de Paris tient  du chant de liesse patriotique, entretenant la vision héroïque d'une France largement hostile aux Allemands. Pendant "quatre ans", la fleur resta en sommeil, ce qui correspond à la période de l'Occupation que le parolier s'abstient de mentionner. La floraison n'intervint qu'au retour des "beaux jours", ceux de la Libération. Rien n'est dit des souffrances endurées, de la suppression des libertés, des restrictions, du rationnement, des rafles, de la collaboration, du soutien au régime de Vichy ou de l'épuration. La Libération est dépeinte comme un moment d'euphorie, de joie sans mélange et de restauration des valeurs républicaines. «Pendant quatre ans dans nos cœurs / [la fleur] a gardé ses couleurs bleu blanc, rouge.» Pas de place au doute ici, le triomphalisme est de mise. Pour Maurice Chevalier, définitivement associé au succès de "Fleur de Paris", le temps de l'Occupation fut particulièrement éprouvant et mérite assurément qu'on le considère comme celui des "années noires". 

Maurice Chevalier en 1929. Agence de presse Meurisse, Public domain.
 Depuis 1935, Chevalier file le parfait amour avec Nita Raya, une jeune actrice, chanteuse et meneuse de revue, originaire de Roumanie. Quand la guerre éclate le 1er septembre 1939, il est déjà une immense vedette du music-hall.  Accompagné de Joséphine  Baker, Maurice se rend sur le front afin de soutenir le moral des troupes. De retour à Paris, il se produit au cours de l'hiver 1939 au Casino de Paris. La "drôle de guerre" plonge alors le pays dans une dangereuse torpeur. Avec le déclenchement de l'offensive allemande le 10 mai 1940, tout change. La maison du chanteur à La Bocca ayant été réquisitionnée par l'aviation française, Nita et lui s'installent quelques temps chez des amis danseurs (Myrio et Desha Delteil), à Mauzac, en Dordogne. Le 17 juin, Pétain annonce qu'il faut cesser les combats. Comme une très grande majorité de Français, le chanteur accorde alors sa confiance au maréchal. Jusqu'en 1941, il demeure en zone libre ce qui fait dire à la presse collaborationniste qu'il  boude la capitale pour rester dans le Midi « avec ses juifs ». En septembre, Chevalier est de retour à Paris pour le lancement de sa nouvelle revue, dont certains morceaux comme "Ça sent si bon la France" semblent tout droit sortir des services de propagande vichyste. 

"Momo", qui se targue de ne pas faire de politique, se fait piéger par un journaliste du Petit parisien qui déforme ses propos. Alors que le chanteur affirmait souhaiter chanter dans une France en paix, le quotidien sous contrôle allemand titre: «  Le populaire Maurice Chevalier qui va chanter en France occupée nous dit qu’il souhaite la collaboration entre les peuples français et allemand. » Outré par le mensonge, l'artiste publie aussitôt un démenti dans « Comœdia ». Le tirage confidentiel du titre ne lui permet pas de tordre le cou à la calomnie. Le mal est fait. Les services de propagande cherchent à enrôler sous leur drapeau le chanteur le plus populaire du moment. Chevalier décline l’offre d’une tournée en Allemagne, et consent tout au plus à se produire en novembre 1941 dans le camp d'Altengrabow où il avait été incarcéré de 1914 à 1916. En outre, le chanteur conditionne sa participation à la libération de dix prisonniers. Il obtient satisfaction, mais la presse collaborationniste n'en touche pas un mot. Les plumitifs transforment la vedette en inconditionnel de l'axe Berlin-Vichy et la réputation de "Momo" en pâtit.

En août 1942, l'hebdomadaire américain Life place Chevalier sur une liste de collabos à éliminer. Le mois suivant, il se produit dans un « Casino de Paris » menacé de fermeture par les forces d'occupation. Si la salle n'accueille plus de spectacles, les Allemands menacent de transformer les lieux en cinéma pour les soldats de la Wehmacht. Henri Varna, le directeur de l'établissement, implore donc Chevalier de venir chanter pour empêcher la saisie de la salle. A cette occasion, il interprète Pour toi, Paris, dont les paroles envisagent la fin de l'Occupation. (1)

Après une courte tournée en zone libre début 1943, le chanteur, échaudé, décide de ne plus se produire en public jusqu’à la Libération de la France. Il est pourtant sans cesse sollicité par les autorités. Dans le même temps, il procure des faux papiers aux parents de Nita qui tentent d'échapper aux rafles et aux persécutions antisémites. Fin 1943, Chevalier sympathise avec René Laporte, un écrivain et journaliste résistant. Il incite le chanteur à plus de prudence, lui expliquant que ses passages, même très épisodiques, au micro de la collaborationniste Radio Paris, pourraient lui coûter très cher. Ainsi, le 12 février 1944, sur les ondes de la BBC, Pierre Dac divulgue une liste de "mauvais Français", sur laquelle figure Maurice Chevalier. L'animateur prévient:"Vous êtes repérés, catalogués, étiquetés. Quoi que vous fassiez, on finira par vous retrouver. Vous serez verdâtres, la sueur coulera sur votre front et dans votre dos ; on vous emmènera et, quelques jours plus tard, vous ne serez plus qu'un tout petit tas d'immondices." René Laporte, le résistant Francis Leenhardt, l’acteur René Lefèvre, s'empressent d'entrer en contact avec l'humoriste afin de prendre la défense du chanteur. Dac cesse immédiatement ses attaques. Bouleversé, Chevalier quitte la Côte d'Azur pour se réfugier de nouveau à Mauzac, en Périgord. Le 27 mai, un tribunal spécial réuni à Alger le condamne à mort par contumace. Avec le débarquement allié en Normandie le 6 juin 1944, la situation du chanteur se complique un peu plus encore. En août, des journaux annoncent sa mort. Sur le qui vive, il se réfugie avec Nita à Cadouin chez des amis. Des maquisards pénètrent dans ce refuge et le conduisent à Périgueux où il subit un interrogatoire. Libéré, il trouve refuge à Toulouse chez une parente de Laporte. Par l'intermédiaire de son manager, il peut raconter à un reporter de guerre du Daily Express ses faits et gestes sous l'occupation. Cette prise de parole contribuera beaucoup à le réhabiliter aux yeux de l'opinion publique. De retour de son exil anglais, Pierre Dac rencontre le chanteur dans son refuge toulousain. «Ils s’expliquent, tombent dans les bras l’un de l’autre, et Dac promet de témoigner en sa faveur devant le comité d’épuration. Ce qu’il a fait», note Jacques Pessis. (source C)

En octobre 1944, de retour à Paris, Maurice Chevalier obtient un soutien inattendu. En effet, dans un article publié dans le quotidien communiste Ce soir, Louis Aragon prend la défense du chanteur de la classe ouvrière. Afin de redorer définitivement son image, il l'incite à monter au Mur des fédérés avec les représentants du « parti des fusillés ». "Momo" s'exécute et reçoit un accueil chaleureux des manifestants. (2) Chevalier continue cependant à faire l'objet de vives critiques dans la presse. Dans ses mémoires, l'artiste écrira un plaidoyer pro domo: « De quoi m’accuse-t-on, en résumé ? De choses que les vrais Français ne retiennent pas. Que je croyais à Pétain au début de son règne. Qui n’y croyait pas ? Je vous le demande, chez nous, et même ailleurs, puisque des ambassadeurs d’Amérique, de Russie, et de partout, le voyaient intimement, chaque jour, à Vichy. Que j’ai chanté onze fois à Radio-Paris, en quatre ans. Alors qu’on insistait pour que je chante hebdomadairement. Que serait-il arrivé si j’avais refusé catégoriquement ? Vous le savez aussi bien que moi : une visite un matin, de très bonne heure. Moi et ma petite famille envoyés Dieu sait où !»

Chevalier est finalement convoqué le 1er décembre 1944 devant un comité d’épuration. Il en sort innocenté, ce qui lui permet de reprendre pleinement sa carrière. En 1945, il se produit tour à tour au Palais de Chaillot, au Luna Park, au Casino de Paris, à l'Opéra-comique, à l'ABC ou pour des œuvres de bienfaisance. Partout il triomphe. C'est dans ce contexte qu'il enregistre Fleur de Paris, en 1945. Après cinq années d'occupation et de quasi guerre civile, cet hymne au rassemblement contribue à redorer son image de Chevalier, lui permettant de tourner définitivement la page de cette période très difficile de son existence.  (3)

Il se sépare en 1946 de Nita Raya après dix ans de vie commune.

Le parcours du chanteur au cours de la guerre tend donc à démontrer qu'avant de retrouver ses trois couleurs, la fleur de Paris a dû s'extraire du vert-de-gris. 


Notes:

1. "Il arrivera que notre beau Paname / Retrouvera son éclat, sa beauté / C'est pour cet idéal, cette oriflamme / Que tous les Parisiens se joignent pour penser / Pour toi, Paris ! / Pour la route qu'avec toi on a suivie ! / Pour toi, Paris ! / Pour la peine que pour toi on a subie ! / Pour toi, Paris ! / Pour attendre le soleil après la pluie ! " 

2. Reconnaissant du soutien apporté par des membres éminents du parti communiste à la fin de la guerre, il signera en 1950 l’Appel de Stockholm contre l'armement nucléaire.  

3. En février 1949, le même comité publie la liste noire des artistes suspectés. À la ligne, Maurice Chevalier, il est écrit : « pas de sanction ». 

Sources: 

A. «Momo, "Juste" pas un collabo» [Avec accusé de réception]

B. La page Wikipédia (très complète) consacrée à Maurice Chevalier.

C. «Maurice Chevalier collabo: "une rumeur montée par les nazis"» [entretien de Jacques Pessis pour L'Express]

FLEUR DE PARIS
Paroles: M. Vandair, musique: H. Bourtayre, 1944

Mon épicier l’avait gardée dans son comptoir
Le percepteur la conservait dans son tiroir
La fleur si belle de notre espoir
Le pharmacien la dorlotait dans un bocal
L’ex-caporal en parlait à l’ex-général
Car c’était elle, notre idéal.

C’est une fleur de Paris
Du vieux Paris qui sourit
Car c’est la fleur du retour
Du retour des beaux jours
Pendant quatre ans dans nos cœurs
Elle a gardé ses couleurs
Bleu, blanc, rouge, avec l’espoir elle a fleuri,
Fleur de Paris

(Ce couplet n’est pas chanté ici)
Le paysan la voyait fleurir dans ses champs
Le vieux curé l’adorait dans un ciel tout blanc
Fleur d’espérance, fleur de bonheur
Tout ceux qui se sont battus pour nos libertés
Au petit jour devant leurs yeux l’ont vu briller
La fleur de France aux trois couleurs.

C’est une fleur de chez nous
Elle a fleuri de partout
Car c’est la fleur du retour
Du retour des beaux jours
Pendant quatre ans dans nos cœurs
Elle a gardé ses couleurs
Bleu, blanc, rouge, elle était vraiment avant tout
Fleur de chez nous.

samedi 19 juin 2021

Quand la bataille des ondes se menait en musique: la chanson des V.

Le 17 juin 1940, dans un discours radiodiffusé, le maréchal Pétain annonce sa demande d'armistice aux Allemands. Le lendemain, le général de Gaulle lance son appel à la résistance depuis les studios de la BBC, à Londres. Dans une France divisée en deux zones, l'une occupée par les Allemands, l'autre sous l'autorité du gouvernement de Vichy, les nouvelles autorités placent toutes les sources d'information sous contrôle. De chaque côté de la Manche, la maîtrise des ondes devient un enjeu crucial pour la France libre comme pour Vichy et les Allemands. Une guerre des ondes franco-française s'engage alors. 

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Franchot / Public domain (1)
 Dès l'accession au pouvoir de Hitler en 1933, les nazis considèrent la radio comme un puissant outil de propagande. Joseph Goebbels devient le grand ordonnateur de la radiodiffusion allemande, un pays où l'on compte alors 13,7 millions de postes. Le parc français est certes plus modeste, mais avec plus de 5 millions de postes, la radio peut être considérée comme un média de masse. En France, la plupart des émetteurs tombent aux mains des Allemands, en particulier celui d'Allouis, en grandes ondes. Sous la coupe de l'occupant, Radio Paris diffuse la propagande des nazis et met l'accent sur la nécessité d'une active collaboration avec l'Allemagne pour occuper une place de choix au sein de l'Europe nouvelle. Pour attirer les auditeurs et distiller sa propagande, elle mise sur le divertissement et la musique.  En zone dite libre, Radio Vichy célèbre le maréchal Pétain et son régime à longueur d'émissions. Les ondes autorisées proposent des programmes divers (informations, causeries, émissions musicales...) teintés d'une propagande antisémite et anti-alliée omniprésente... Face à ces sources d'informations officielles et contrôlées, de nombreux auditeurs cherchent à capter les ondes interdites (la BBC, radio Sottens, radio Brazzaville, radio Moscou, la voix de l'Amérique).
Pour contrer la censure qui règne sur l'Europe occupée, les Anglais ont très tôt l'idée de diffuser des émissions à destination des populations européennes occupées, dont les Français. En plus des six bulletins d'informations quotidiens à destination de l'hexagone, la BBC propose à partir du 19 juin 1940 une émission intitulée "Ici la France". Deux programmes voient le jour dans les semaines suivantes: "les Français parlent aux Français" placée sous l'autorité du gouvernement britannique et "Honneur et patrie" sous la responsabilité de la France libre du général de Gaulle, et dont le porte-parole est Maurice Schumann. (2)
Avec la rupture des relations diplomatiques entre les Britanniques et les Français au lendemain de Mers-El-Kébir (3 juillet 1940), la radio reste le seul fil disponible avec le continent. Les autorités britanniques sont parfaitement conscientes de l'enjeu. “L’audience européenne peut facilement être perdue en quelques semaines, laissant le champ libre à la propagande allemande dont l’efficacité n’est plus à démontrer. Si on ne s’y emploie pas, Goebbels gagnera la guerre de propagande en Europe, le poids de la propagande anti-anglaise va être énorme, il faudra maîtrise et résolution dans l’usage de toutes les ressources britanniques de propagande pour créer une cinquième colonne efficace en France”, peut-on lire dans un rapport de la BBC. 

* "Les Français parlent aux Français"
L'équipe des "Français parlent aux Français" se compose de Jacques Duchesne, Pierre Bourdan, Jean Marin, Pierre Lefèvre, Jean Oberlé, Maurice van Moppès, puis de Franck Bauer, Jacques Brunius, Pierre Dac... (3) Jeunes, animés par la foi d'une mission à accomplir, tous les intervenants  s'inspirent des radios privées (4) pour faire une sorte de théâtre, de revue, faisant alterner dialogues, sketchs, slogans, chansons, commentaires des événements, messages personnels (5)...
Diffusé de 20h30 à 21 heures, le programme a pour objectifs de combler le manque d’informations disponibles en France, de contrer la propagande de Vichy tout en soutenant le moral des Français. Il s'agit d'offrir une source d'informations "libres", d'entretenir l'espoir, au nom de la liberté. Comme le rappelle l'ancien résistant et historien Jean-Louis Crémieux-Brilhac, "les voix de la BBC ont apporté aux Français l’espoir dans les heures les plus sombres. Elles leur ont révélé ce qu’une propagande de mensonge leur cachait.» Au fil des mois, elles ont contribué à entretenir l'idée de résistance. 
L'équipe trouve le ton juste. Tout en diffusant des informations capitales, le programme séduit par son inventivité, par le sens de la formule des membres de l'équipe. Les slogans, généralement imaginés par Jean Oberlé, font mouche. En août 1940, il lance: "J'aime mieux voir les Anglais chez eux que les Allemands chez nous." Le mois suivant, il déclame la célèbre ritournelle "Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand" sur l'air de la Quintonine. Soucieux d'informer, mais aussi de divertir sans jamais ennuyer, "Les Français parlent aux Français" accordent une place centrale à la musique.

Caricature de Maurice van Moppès par Jean Oberlé.
* Les chansons de la BBC.
Maurice Van Moppès est l'auteur des premières "chansons de la BBC". Diplômé de l'école du Louvre, "Momo" est tout à la fois peintre, illustrateur, décorateur de théâtre et chansonnier. Caporal infirmier au cours de la "drôle de guerre", il rejoint bientôt de Gaulle à Londres et devient un des intervenants réguliers de l'émission "Les français parlent aux français". Dans ce cadre, il compose entre 1940 et 1943 une vingtaine de chansons parodiques, dans lesquelles il raille l'occupant allemand et ses suppôts vichystes. Écrites sur des airs populaires et traditionnels, les paroles originales des chansons détournent de grands succès. C'est le cas de "Boum!", inspiré du tube de Charles Trenet en 1938.  Ainsi, au lendemain d'un terrible bombardement sur Londres,  van Moppès écrit: “Boum ! Tout sur Londres fait Boum ! Boum ! Boum !
Avec humour et un sens de la formule aiguisé, au fil des événements, les chansons donnent les éléments nécessaires au décryptage de l'information dont les Français sont privés ou des arguments pour s'engager dans les combats aux côtés de la Résistance. De nombreux thèmes sont abordés: les privations et le rationnement (Il n'y a plus d'tabac), la collaboration (Il court, il court le Laval), les défaites militaires espérées (Hitler Yop la boum), les appels à la désobéissance (Ne va pas en Allemagne). En 1944, van Moppès rassemble 25 de ses chansons dans un recueil illustré par ses soins et intitulé Chansons de la BBC. Il porte en quatrième de couverture l'inscription suivante : « Les Chansons que vous avez entendues à la radio (de Londres) vous sont apportées par vos amis de la R.A.F. »


* Campagne des V. 
A partir de 1941, radio Londres incite les Français à suivre des mots d'ordre et à manifester leur refus de la situation. On espère ainsi mobiliser la population, la tenir prête à agir le moment venu aux côtés des alliés. Ainsi, le 1er janvier 1941, les Français sont invités à faire le vide dans les rues des villes et villages de France de 15 à 16 heures. La radio lance également des appels réguliers à manifester les 1er mai, 14 juillet et 11 novembre. 
 En janvier 1941, sur les ondes de la BBC où il est speaker, l'ancien ministre belge Victor Laveleye suggère à ses compatriotes d'utiliser la lettre V en signe de lutte contre l'occupant allemand. «Je vous propose comme signe de ralliement, la lettre V, parce que V c'est la première lettre de "Victoire" en français, et de Vrijheid (liberté) en flamand: deux choses qui vont ensemble comme Wallons et Flamands marchent en ce moment la main dans la main, deux choses qui sont la conséquence l'une de l'autre, la victoire qui nous rendra la Liberté. La victoire de nos grands amis anglais. Et "Victoire" en anglais se dit Victory. Le mot commence aussi par V. Vous voyez que cela "clope" de tous les côtés. La lettre V est donc le signe parfait de l'entente anglo-belge.» (source K p 128) Très vite, les V fleurissent sur les murs de Belgique, des Pays-Bas et du Nord de la France. La simplicité graphique du V contribue sans doute aussi au succès de l'opération. 
Séduite, l'équipe française de la BBC reprend à son compte l'idée pour le territoire français. Le mot d'ordre est lancé le 22 mars 1941, en l'honneur du roi Pierre de Yougoslavie qui a refusé de capituler devant les Allemands. Jacques Duchesne lance au micro: "Songez donc, un V, ça se trace tout seul. On marche sur le trottoir le long des murs en rentrant chez soi avec un bout de craie ou un bout de fusain dans la main et on laisse derrière soi une traînée de V et personne ne vous a vu les tracer. (...) Il n'y a pas de doute, l'idée est bonne, nous vous la signalons, nous ne l'avons pas inventée, c'est vous qui l'avez inventée." (source K p 129)
De nouveau, les «V», souvent accompagnés de la croix de Lorraine, surgissent sur les murs des villes et villages de France. 
Dans le cadre de cette campagne, la musique permet de mobiliser comme le prouve "la chanson des V" imaginée par Maurice van Moppès.
Le titre incite à ne pas baisser les bras, à résister à l'oppression nazie. Les paroles assimilent l'occupant au doryphore. Comme l'insecte parasite de la pomme de terre, les Allemands vivent sur le pays qu'ils pillent sans vergogne. Pourtant, "il ne faut pas / Désespérer / on les aura". Les Français doivent garder à l'esprit que la victoire ne peut échapper aux Alliés et à ceux qui résistent comme le souligne l'omniprésence de la lettre «V» et son anaphore (v / pavés / pouvez / endêver). Pour manifester son refus de la situation, "n'oubliez pas la lettre V / Écrivez la / Chantonnez la / V,V,V,V". Pour faire enrager ("endêver") l'ennemi, "sans remords /et sans danger / Vous sifflerez / Vous chanterez / V,V,V,V". 
En morse, il faut trois brèves et une longue pour obtenir un V: po-po-po-pom. Ces 4 notes correspondent parfaitement aux premières mesures de la Cinquième Symphonie de Beethoven. En toute logique, elles s'imposent comme le thème principal de la chanson des V. En plus d'être un symbole visuel, le V devient ainsi un référent sonore. Le 28 juin 1940, les quatre notes empruntées à la Cinquième Symphonie deviennent l'indicatif radiophonique  des « Français parlent aux Français». 

* L'occupant s'empare du symbole. 
Pour contrer l'opération, la presse et la radio nationale sont mises à contribution. Radio Paris menace de sanctions les responsables. Les Nouveaux Temps stigmatise "les lâches qui causent tant d'ennuis à leurs compatriotes." Le 18 avril, Darlan envoie une circulaire aux préfets leur demandant de ne pas négliger la répression de ce mouvement. Les sanctions vont de l'obligation de nettoyer les inscriptions à des peines d'emprisonnement, en passant par des amendes à verser par les municipalités. Cette répression ne parvient pas à arrêter l'épidémie de V. Les Allemands ripostent en récupérant l'opération. Le 7 juillet, Goebbels donne l'ordre de reprendre pour le compte de l'Allemagne la lettre V comme symbole du mot Victoria. Le 21 juillet, il note: "Il faut faire passer les Anglais pour les plagiaires." A l'automne 1941, les nouvelles inscriptions diminuent

Dessin de Maurice van Moppès publié dans "France" le 28 octobre 1940.
Quelle audience? 
Encore rare au moment de la débâcle, l'écoute de la radio anglaise croît au fil des mois. Plusieurs facteurs expliquent ce succès grandissant. Les Allemands imposent le couvre feu dans la zone occupée. Pour empêcher le guidage des avions anglais, les émissions de Radio Paris cessent à 20 heures. Ce vide radiophonique profite à radio Londres. En outre, la radio de Vichy est difficilement audible d'une grande partie de la France du Nord. A l'inverse, Londres dispose d'un poste émetteur très puissant. Certes, les tentatives de brouillages allemandes en gênent l'écoute, mais sans l'empêcher totalement. 

Le soutien d'une partie de l'opinion aux opérations de propagande lancées par Londres trouble l'occupant comme Vichy. La riposte s'organise en particulier avec l'arrivée de Paul Marion à la tête du secteur de la propagande du gouvernement français, en février 1941. Dès lors, la campagne anti-BBC s'intensifie. Le Matin met ses lecteurs en garde contre une redoutable épidémie. "Le dingaullisme s'attrape, surtout, par les organes auditifs. (...) Certains malades ne peuvent plus se passer de leur drogue habituelle, et se relèvent, la nuit, pour boire à Radio Londres, une coupe de messages «stupéfiants».
 Pour contrer l'influence grandissante de la BBC au sein de l'opinion, l'occupant et Vichy décident de prendre des mesures fermes contre les auditeurs de la radio anglaise: saisie des postes radio, condamnations à des amendes ou de la prison. Le 31 octobre 1941, un décret publié par les Allemands stipule l'interdiction de capter et d'écouter "les émissions de postes britanniques, étrangers ou non, se livrant à une propagande antinationale, dans tous les lieux publics et privés", sous peine d'emprisonnement.
Pour mieux contrer l'influence de Radio Londres, la radiodiffusion nationale diffuse à partir de février 1942 l'éditorial hebdomadaire de Philippe Henriot. Avec éloquence, le polémiste multiplie les invectives contre "radio bobard", affrontant par micro interposé Maurice Schumann, puis Pierre Dac.

Il est délicat de connaître la véritable audience de la BBC dans la France occupée. Les réactions fébriles de l'occupant et de Vichy témoignent néanmoins de l'influence croissante de la radio anglaise dans l'opinion. Dans un rapport du 22 juillet 1942, le préfet de Marseille constate amer: "Les appels de la radio anglaise se multiplient; ils diffusent de plus en plus de mots d'ordre précis exécutables en quelques heures et qui, dans ces conditions, touchent l'opinion à coup sûr." [source K p 207] C'est le cas de la campagne des V en 1941. Les rapports des Renseignements généraux, de la police, des préfets ou des services de l'occupant attestent en effet de la floraison de V sur les murs. De même, les slogans ou les chansons de la BBC semblent avoir eu une certaine influence au sein d'une partie de l'opinion.
"Les chansons de la BBC, parachutées par la RAF". Recueil de chansons
 
Il ne faut pas
Désespérer,
On les aura!
Il ne faut pas
Vous arrêter
De résister!
N'oubliez pas la lettre V
Écrivez là,
Chantonnez là
V,V,V,V...


Sur le muret
Sur les pavés
Faites des V!
Mais vous pouvez
Faire endêver
Les doryphores
Et sans remords,
Et sans danger,
Vous sifflerez,
Vous chanterez
V, V, V, V!

Notes:
1. Affiche antisémite réalisée par Franchot et éditée par l'Institut d'études des questions juives en 1941.
2. Au lendemain de Mers-el-Kébir, Churchill décide d'appuyer de Gaulle. Il décide “de lui donner chaque semaine des périodes d’émission vers la France qu’il puisse considérer et utiliser comme les siennes propres”. A partir du 13 juillet, le général dispose de 5 minutes par jour sur les antennes de la BBC. De Gaulle n'intervient au micro que dans les grandes occasions (à 67 reprises).
Maurice Schumann, journaliste politique de l'agence Havas, devient le porte-parole de la France libre pendant quatre ans. Grand orateur, il est imprégné d'une sorte de foi mystique en le général de Gaulle.  
3. Au moment où il rallie Londres, Michel St-Denis, dit Jacques Duchesne dans la résistance, est un comédien et metteur en scène de théâtre. Pierre Bourdan et Jean Marin sont journalistes, Jean Oberlé et Maurice van Moppès dessinateurs. Pierre Lefèvre est comédien, tout comme Jacques Brunius. Titulaire de l’École des Beaux-Arts et grand amateur de musique, Franck Bauer anime une émission de jazz le samedi soir. Humoriste et comédien, Pierre Dac, le "roi des loufoques", rejoint radio Londres en octobre 1943.
4. La Radiodiffusion nationale propose une programmation culturelle et élitiste, souvent austère et ennuyeuse. "Les postes privés ont adopté un ton plus vif, plus spontané et plus imaginatif." (source K p 22)
5. Sous la forme d'une phrase a priori incongrue, les messages personnels diffusent de façon codée des informations essentielles à destination de la Résistance intérieure.

Sources:
A. Le livret les Chansons de la BBC, publié en 1944.
B. Dossier pédagogique sur les chansons de la BBC.
C. "La liberté au bout des ondes" (dans l'émission de France culture "Sur les Docks")
D. «Le quatrième pouvoir: "Radio Londres, des Français parlent aux Français» (Les nuits de France culture) 
E. Guy Krivopissko: "Les chansons de la BBC"
G. Cécile Dormoy: "la chanson française sous l'occupation." (rapport de recherche bibliographique)
H. Jean Oberlé dresse le portrait de son ami Momo.
I. "Archives de l'équipe française de la BBC" (INA) 
J. "Pierre Dac chante la défense élastique"
K. Aurélie Luneau: "Radio Londres, collection Tempus, Perrin, 2010.
L. Aurélie Luneau: "V et croix de Lorraine dessinés sous une affiche du secours national.

vendredi 23 septembre 2016

313: Johnny Hess:"Ils sont zazous"

En France, la vogue du jazz débute au cours des années 1930. Dès la déclaration de guerre, le 9 septembre 1939, la Troisième République interdit bals publics et dancings. L'interdiction est cependant levée dès le mois de décembre. Le 20 mai 1940, en pleine offensive allemande, Georges Mandel, le ministre de l'intérieur, ordonne par décret la fermeture des dancings parisiens. Étendue bientôt à l'ensemble du territoire, cette mesure est maintenue par le régime de Vichy dans son ambition de régénération morale de la jeunesse. Dans le même temps, la plupart des autres divertissements restent tolérés: concerts, théâtre, cinéma, manifestations sportives. C'est donc avant tout la danse, tout du moins celle pratiquée par la jeunesse des deux sexes dans les bals qui subit les foudres des autorités vichyssoises. (1)
Après s'être assuré le contrôle des institutions culturelles, laissées entre des mains françaises, les hiérarques nazis s'emploient à donner une image accommodante de l'occupant. Dans cette optique, Goebbels entend faire de Paris la capitale du divertissement dans l'Europe occupée et s'ingénie à recréer le "gai Paris". Cabarets, music-halls, cinémas, théâtres peuvent très vite ré-ouvrir. Aussi, en dépit des restrictions et du couvre-feu, la vie culturelle et artistique présente une grande vitalité durant l'occupation. 

Après la défaite française de juin 1940, l'engouement pour le jazz ne faiblit pas. Peu avant l'armistice, le chanteur Johnny Hess avait lancé en France la vogue du swing (de l'anglais to swing, balancer) dont le tempo tapageur, répétitif et excitant avait assuré le succès de titres tels que Je suis swing ou J'ai sauté la barrière, hop là. Les orchestres d'Alix Combelle, Fred Adison, Aimé Barelli ou le Hot Club de France mettent également à l'honneur cette musique originaire des États-Unis. Les concerts se multiplient, tandis que les horaires de diffusion d'émissions consacrées à cette musique augmentent fortement (de 3h50 en septembre 1940 à 35 h 20 en avril 1942 sur Radio-Paris).
La puissance rythmique et la beauté de la musique jazz eurent tôt fait de séduire les auditeurs européens et ce en dépit des anathèmes lancés par les nazis contre cette "musique dégénérée". "Interdit de diffusion à la radio dès 1935, le jazz figurait en tête des genres proscrits (...). Fondée sur une conception manichéenne de l'art, la politique culturelle nazie opposait la tradition musicale issue du romantisme, censée exprimer la supériorité du peuple allemand, à la dégénérescence des musiques modernes et atonales, noires, juives et bolcheviques." [cf: Anaïs Fléchet & Jean Sébastien Noël p 2154
Or, la guerre modifie cet état de fait et le jazz fait son retour sur les ondes à partir de 1941. On ne parlait cependant plus de jazz, mais de "musique de danse accentuée rythmiquement"! Le genre est finalement promu au rang de propagande par Goebbels avec la promotion d'une formation comme Charlie and His Orchestra "qui chantait en anglais des textes antisémites sur des standards américains."

Dans le même esprit, "la France occupée bénéficia d'une relative libéralité en matière de programmation musicale." Aussi comme le rappel Anaïs Fléchet et Jean-Sébastien Noël, "le jazz français connut un premier âge d'or dans le sillage de Django Reinhardt et du Quintette du Hot Club de France. Il existait en outre de nombreuses manières de contourner la censure, comme en témoigne le jeune Frank Ténot, à l'époque secrétaire du Hot Club de Bordeaux: "J'étais chargé d'aller demander les autorisations dans les bureaux de la Propaganda Staffel. (...) Pour éviter d'être censurés en citant des thèmes de George Gershwin ou d'autres créateurs israélites, nous traduisions les titres en Français." 
C'est ainsi que le "tiger rag" devient la "rage du tigre" et "lady be good", composé par Gershwin est rebaptisé "les bigoudis".  Après l'entrée en guerre des Etats-Unis, les origines américaines du jazz sont tues. A ces conditions, le jazz est accepté comme une sorte de folklore national. Mais dans le même temps, les musiciens juifs sont écartés des orchestres tout comme les musiciens noirs américains dont certains se font passer pour des Antillais afin de continuer à jouer.

Parmi les amateurs de jazz, un petit groupe se distingue à bien des égards: les zazous. (1)


* "Ils sont zazous!"
Les zazous adoptent leur nom en référence aux paroles de Je suis swing, le grand succès de Johnny Hess, en 1939.  Ce dernier claironne en effet: "Je suis swing / Je suis swing / Za-zou, za-zou, za-zu, zazouzé". Ses paroles s'inspirent elles-même du morceau Zaz Zuh Zaz de Cab Calloway, l'immense vedette de l'orchestre du Cotton Club, mythique salle de concert de Harlem. L'onomatopée zazou-zazou  devient donc rapidement un surnom pour les amateurs de jazz et, pendant l'Occupation, finit par désigner une forme de contre-culture nocturne.

Le phénomène zazou est bien sûr un phénomène musical. La profusion de titres swing diffusés au cours de la guerre témoignent de l'extraordinaire popularité du genre auprès de la jeunesse française d'alors. Parmi les morceaux les plus marquants se trouve "Mademoiselle swing", avec lequel Irène de Trebert remporte un immense succès en 1940 dont sera d'ailleurs inspiré un film deux ans plus tard. (5)  Toujours en 1942, Johnny Hess triomphe avec "ils sont zazous". Dans une parodie de chanson zazou, Andrex constate, lui, qu'"Y a des zazous" dans son quartier. Chez Trenet, c'est une poule qui est zazou.  Enfin, Jean Wiener et Clément Doucet tournent en dérision Wagner dans une de leur composition pour piano ("Wagneria").



C'est sans doute aux vocalises de Cab Calloway que l'on doit l'appellation zazou, mais les tenues vestimentaires extravagantes du Hi de Ho Man représentent une autre source d'inspiration des "petits swings".


* "Maintenant, pour être dans la note, il faut du swing".
Le phénomène zazou est très situé dans le temps. Il concerne de jeunes garçons et filles de 13-14-15 ans lorsque les Allemands envahissent Paris, en juin 1940. Ces jeunes gens se distinguent d'abord par leur habillement. Ils arborent et affichent des tenues vestimentaires excentriques. Les jeunes hommes portent fines moustaches, cheveux longs et gonflés sur le front, cravates voyantes, vestes longues et pantalons larges au niveau des genoux, se terminant en fuseau par-dessus des chaussettes blanches.  
Les filles revêtent jupes courtes et évasées, pulls moulés à col montant, chaussures à semelle de bois articulées pour battre la cadence. Tous et toutes adoptent le petit chapeau rond, les lunettes noires et le parapluie Chamberlain en guise d'accessoires.
L'objectif est d'être vu.  
Les zazous se distinguent encore par un genre de vie et des distractions propres. Ils se retrouvent lors de "surprises-parties" au cours desquelles ils dansent le jitterbug fréquentent aussi assidument les cafés du quartier latin, de Montparnasse ou des Champs-Élysées: le Pam-Pam, le Soufflot, le Petit Cluny, le Colisée, le Dupont-Latin... Ils y organisent malgré le couvre-feu, des concours de danse et de swing dans les sous-sols des brasserie. (2) Ils se réunissent enfin à l'occasion de promenades à bicyclette au Bois de Boulogne.  
Être zazou, c'est surtout manifester un état d'esprit ("swing") en contradiction avec celui de l'époque. La provocation, ici, consiste d'abord à se faire remarquer, mais aussi à revendiquer une américanophilie, une anglophilie, qui ne sont alors pas de mise. Amateurs de jazz, les zazous s'inspirent des modes vestimentaires américaines comme les grands carreaux du zoot suits. Les zazous portent les cheveux longs, bouffant sur le dessus de la tête par opposition aux coiffures militaires, ils arborent des vêtements trop longs à une période où le tissu est rationné. Les zazous affichent une attitude "j'm'enfoutiste", insouciante à l'égard des drames de la guerre, donc défiante aux yeux des autorités vichyssoise. Ils parlent et chantent en franglais, revendiquent le laisser-aller et l'oisiveté au moment même où la Révolution nationale de Vichy prône la régénération de la jeunesse française.
 Dans l'Oeuvre du 4 mars 1942, Yves Ranc fustige ainsi "l'esprit swing" des zazous. "Être swing, c'est ne prendre aucune chose au sérieux, ne rien faire comme les autres, ne rien faire en général, [...] être ignare, [...] être immoral, [...] n'avoir aucun respect pour la famille, n'aimer que l'argent, surtout paraître désabusé et, avec tout cela, essayer de paraître intelligent."

Lors d'un entretien accordé à Jean-Claude Loiseau (cf sources), Johnny Hess se souvient: "J'étais zazou, sûrement.  Vous savez, les zazous, c'est venu de nul part. J'ai dû dire le mot un jour en scène. Les zazous, swing, c'étaient des réactions spontanées, histoire d'emmerder l'occupant. Je portais des cheveux un peu long, des lunettes noires. La presse collabo, nous  insultait, cela nous amusait. [...] Tout ce que je faisais était provocation. Dans le train, au wagon restaurant, mon secrétaire et moi, nous imitions les actualités cinématographiques, la musique, les commentaires, le ton solennel du speaker. Il m'est arrivé de chanter dans des cabarets où se trouvaient des Allemands, pas en uniforme, mais en civil. Je comprends parfaitement l'allemand - je suis né en Suisse alémanique. Je les entendais entre deux chansons:'Faudrait le mettre en taule ce type là.'" [Pour son livre-enquête "les Zazous (1977)", Jean-Claude Loiseau interroge Johnny Hess]


* Le mauvais jeune.  
 L’État français pétainiste  se targue de  régénérer la jeunesse française et cherche à inculquer les valeurs de "l'ordre nouveau".  Dans cette optique, un secrétariat à la jeunesse est créé en septembre 1940. Son responsable, Georges Lamirand, fantasme sur un jeune"[...] qui regarde en face et qui, propre de toutes les propriétés physiques et morales [...] est prêt à tout instant à servir." Les Chantiers de jeunesse imposent un service civil obligatoire de 6 mois et prétendent inculquer une formation nationaliste  fondée sur l'obéissance et la soumission aux supérieurs hiérarchiques. "Y sont glorifiées la nature régénératrice contre la ville corruptrice, la robustesse et la rudesse des corps au contact du plein air, tandis que le culte du maréchal Pétain y bat son plein." [cf. Bantigny p 2059] Pour le régime, le relèvement de la France passe par une régénération de la jeunesse, enfin débarrassée de cet"esprit de jouissance" si préjudiciable.
Abel Bonnard propose aux "bons jeunes" de reconnaître les "mauvais", ces "pitres gouailleurs, prétentieusement avachis et raisonneurs, coquetterie débraillée, mollesse, nature pauvre et compliquée, plaisantins de mauvais aloi, incapables de gaieté et de sérieux, ils sont le dernier reste d'une société d'individus."  
Le mode de vie des zazous, - qui adorent la musique noire, s'amusent dans des bars enfumés où on écoute du jazz - se situe donc aux antipodes du moralisme du régime de Vichy et de l'austérité de l'époque. Ils suscitent donc très vite l'exaspération. Aux yeux des autorités, le zazou symbolise le jeune Français perverti par la IIIe République, sans âme, lâche, efféminé, vaguement gaulliste, anglophile et enjuivé. Le zazou représente en somme l'envers de l'idéal pétainiste.

A la faveur de l'entrée en guerre des États-Unis en décembre 1941, puis de l'accession de Pierre Laval à la tête du gouvernement en avril 1942 et des revers militaires allemands, la propagande anti-swing s'amplifie et la pression sur les zazous se fait plus hargneuse. Le mouvement devient ainsi la bête noire des autorités. L'engouement pour le swing et la persistance du phénomène zazou démontrent surtout que l'endoctrinement idéologique voulu par le régime est un échec. La renaissance nationale tant espérée par le régime se trouve très affectée par le rejet généralisé de son éthique du travail, du désintéressement, de l'austérité, de la masculinité.
Les collaborationnistes, partisans de la victoire de l'Allemagne, s'en prennent alors avec hargne et un grande violence verbale aux zazous

Le 21 avril 1944, au cours d'une réunion de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme, Jacques Doriot lance un appel à la jeunesse de France: "Ne sait-elle pas, notre jeunesse, qui si elle ne combat pas, la jeunesse d'Europe qui donne son sang à flot sur le Front de l'Est, n'aura que mépris pour elle? Avoir 20 ans, vivre à l'époque la plus grandiose de l'histoire humaine et faire le 'zazou' physiquement, moralement... Quelle décrépitude, quelle déchéance!"
* La chasse aux zazous.
Une virulente campagne de presse anti-zazou s'ouvre à l'automne 1942.  Lucien Rebatet dénonce "la vague immonde du swing, ce similihot, ce vulgaire straight, cette cochonnerie assaisonnant les blues avec du sirop de grenadine dans le but d'assouvir les fringales de trémoussements des pipelettes de la rue Soufflot."
Les plumitifs collaborationnistes dénoncent la turpitude morale d'une partie de la jeunesse française aux premiers rangs desquels ils placent les zazous. La presse collaborationniste présente ces derniers comme une jeunesse dorée, composée de fils-à-papas fortunés. Dans les faits, les zazous se recrutent au sein de toutes les classes sociales.
Les collaborationnistes considèrent encore les zazous comme des tire-au-flan égoïstes, des "judéo-gaullistes". Le journaliste du Parizer Zeitung lance même: "Derrière le modèle américain et anglais du swing, c'est le juif qui se cache..."
Pour l'hebdomadaire Jeunesse, "il faut reconquérir le Quartier latin sur l'influence juive et l'imposture gaulliste." La Gerbe - qui porte décidément bien son nom - surenchérit:
"Que l'on ne s'y trompe pas. Nous ne sommes pas contre le swing, mais contre les swings. Le swing c'est encore du jazz, [...] du jazz décadent, sans doute, mais de la musique allègre. Les swings sont une race aigrie, qui naît à quinze ans avec des trépidations politiques stupides, un cœur de vieille trompette bouchée, qui veut singer le clairon de Déroulède." [La Gerbe, 4 juin 1942]

L'organe collaborationniste Au Pilori inaugure même une rubrique Art zazou. Au fil des mois, le ton se fait de plus en plus menaçant: "Le remède le plus pratique pour se débarrasser du zazou consiste soit avec un ciseau à lui couper la veste-pardessus, soit avec une tondeuse à lui enlever le toupet, ce qui non seulement le démoralise, mais encore le prive de tous moyens d'actions.
 P. S.: puisque la jeunesse énergique paraît se rassembler sous l'étendard PPF, nous lui signalons spécialement cette chasse aux zazous." [Au Pilori, juin 1942]
 L'appel est entendu. Aux mots succèdent les coups. Une intense répression s'abat  sur les "petits swing" dont les exécutants se recrutent au sein des Jeunesses Populaires Françaises (JPF) de Jacques Doriot ou du du Rassemblement National Populaire de Marcel Déat. Leurs membres organisent des rafles dans les bars, tabassent, tondent leurs adversaires. 450 zazous sont même arrêtés par la police, conduits au camp de Drancy, puis relâchés et envoyés à la campagne pour travailler aux champs.


En dépit de l'intense répression qu'ils subissent, les zazous ne s'apparentent cependant pas à un mouvement de résistance... (4) Avant d'être une manifestation politique, leur comportement est d'abord un moyen de se rebeller contre l'autorité parentale. Le soutien aux Alliés ou à de Gaulle n'est le fait que de quelques uns. Pour Ludivine Bantigny, "ces jeunes gens sont "des révoltés, refusant d'être étiquetés selon les normes d'identité prônées par les autorités. Ils minent de l'intérieur la morale en vigueur en exhibant ses ridicules et ses aigreurs. Au fond, les zazous sont des "déserteurs du monde", de ce monde codifié par des normes conservatrices et fascistes que, par leur refus même de cet ordre, ils entendent bien condamner." (cf: Bantigny p 2065)
Certaines prises de position ou actions s'apparentent toutefois à un défi direct à l'idéologie ambiante et ne sauraient être minimisés. Ainsi, après mai 1942, certains jeunes zazous se fabriquent des étoiles jaunes, comme celles que les juifs doivent obligatoirement porter, en y ajoutant, écrit en noir, "swing" ou "zazou".  A ce stade, certains zazous entrent dans la clandestinité.



La répression et les rafles ne parvinrent pas à endiguer le phénomène zazou, mais c'est bien plutôt l'instauration du STO qui entraîne la disparition des zazous. La Libération sonne le glas du mouvement lorsque déboulent à St-Germain-des-Près les existentialistes ou les lettristes. 
Raymond Legrand, Johnny Hess sont inquiétés pour avoir continué leur activité en chantant notamment sur Radio Paris. 

***
En conclusion, nous laisserons le mot de la fin à J-C. Loiseau qui résume assez bien l'exubérance zazou, touche de couleur au cœur de ces sombres années: "Quand une attitude, un vêtement ou une coupe de cheveu étonne par l'excès ou l'exubérance, par la provocation et le non conformisme, on entend dire:"Il est piqué!" Avec un peu de chance, tendez l'oreille, vous entendrez quelqu'un commenter: 'Oui. C'est un vrai zazou."' 


 
Sources:
- Christophe Bourseiller  consacre un épisode de son excellente émission Musicus Politicus (France Musique): "Les zazous, ou la Résistance par le jazz".
- Ludivine Bantigny: "Jeunes et générations en guerre", in "1937-1947. La guerre monde, II", Folio, 2015.
- Anaïs Fléchet & Jean Sébastien Noël: "Musiques de guerre et musiques de la guerre",  in "1937-1947. La guerre monde, II", Folio, 2015.
- Gérar de Cortanze: "Zazous", Albin Michel, 2016.
- Jean-Claude Loiseau: "Les Zazous", Ed. Le Sagittaire, 1977. 
- "Zazous" par Judith Simony in "Le siècle rebelle. Dictionnaire de la contestation au XXe siècle", Larousse, 2004.
- "Étonnez moi Benoît" (France Musique). Autour des zazous avec Gérard de Cortanze et Zappy Max. 
- Antoine de Baecque: "Les nuits parisiennes, XVIIIè-XXIè siècle.", Seuil, 2015.
- Emmanuelle Thoumieux-Rioux: "Les zazous, enfants terribles de Vichy" in L'Histoire n°165, avril 1993.
- Sarah Fishman: "Enfants et adolescents pendant la Seconde Guerre mondiale", in "La bataille de l'enfance", Presses universitaires de Rennes, 2008.
- "Zoot alors!", Libération, 14 août 2010. 

Johnny Hess: "Ils sont zazous!"
Les cheveux tout frisottés / Le col haut de dix-huit pieds / Ah ! Ils sont zazous ! / Le doigt comme ça, en l'air / L' veston qui traîne, traîne par terre / Ah ! Ils sont zazous ! / Ils ont des pantalons d'une coupe inouïe / Qui arrivent un peu au-dessus des genoux / Et qu'il pleuve ou qu'il vente, ils ont un parapluie / Des grosses lunettes noires et puis surtout / Ils ont l'air dégoûté / Tous ces petits agités / Ah ! Ils sont zazous ! (...)

Andrex: "Y a des zazous"
Si vous rencontrez un jour sur votre passage / Un particulier coiffé d'un fromage mou / Tenant dans ses doigts un poisson dans une cage / C'est un Zazou, c'est un Zazou !
Si votre épicier vous dit : J'ai du gruyère / Mais malheureusement il ne reste que les trous, / Ne supposez pas qu'il fuit de la cafetière : / Il est Zazou, il est Zazou !



Notes:
1. Dans les faits, et en dépit de la répression qui s'abat sur les contrevenants, les autorités peinent à faire appliquer la législation et les bals clandestins fleurissent rapidement.
2. Il faut éviter à tout prix d'être pris en flagrant délit de danse.  
3. Le mouvement swing n'a rien de spécifiquement français puisqu'on en trouve des représentants dans d'autres grandes villes européennes à l'instar des Schlurfs ("paresseux") et des Schlurfkatzen ("chattes paresseuses") viennois, des Pota'kpi ("nageurs sous-marins") praguois, des kids amsterdamois et même des swing kids hambourgeois. Tous révèrent la musique jazz et affirment leur opposition à "l'ordre brun" en marche en Europe. Le régime nazi ne prend pas le phénomène à la légère et pourchasse cette jeunesse récalcitrante à l'aide d'une police spécialisée en matière de jeunesse.
4. Les résistants méprisent ce phénomène envisagé comme futile. 
5. Le film est interdit six mois par l'occupant à cause des paroles de la chanson qui disaient: "nous sommes la jeunesse, nous sommes l'avenir."