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mardi 5 novembre 2024

Traces musicales de la Seconde Guerre mondiale

La seconde guerre mondiale est une guerre totale, au cours de laquelle la musique et ses acteurs sont mis à contributions. Dans cette guerre d'anéantissement, la violence atteint des sommets, en particulier lors du génocide des Juifs d'Europe, perpétré par les nazis. Or, là encore, la musique est présente.  

[Ce billet en version podcast avec les extraits de chansons est disponible en cliquant sur le lecteur ci-dessous]

Les visées expansionnistes des nazis et du Japon impérial, la violation systématique des traités de paix, les provocations à répétition de Hitler précipitent le monde dans un second conflit mondial, une guerre idéologique. Les puissances de l'Axe, l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et le Japon, sont des dictatures fondées sur le racisme. Côté alliés, le Royaume-Uni, puis les États-Unis à partir de 1941, combattent au nom de la démocratie, quant à l’URSS, elle lutte au nom du communisme. De septembre 1939 à novembre 1942, les victoires de l'Axe s'enchaînent. Le IIIème Reich contrôle alors presque toute l'Europe continentale, tandis que le Japon triomphe dans le Pacifique après son attaque surprise sur Pearl Harbor. Pour F.D. Roosevelt, le président américain, il s'agit d'un "jour d'infamie". Le traumatisme ressentit au sein de la population américaine alimente un fort sentiment de rejet des populations d'origine nippones présentes sur le territoire national. Le "Pearl Harbor blues" du Doctor Clayton témoigne de la xénophobie ambiante, qui conduira à l'enfermement des nippo-américains dans des camps de concentration. "Certains disent que les Japonais savent se battre / Mais n'importe quel imbécile devrait savoir / que même un serpent à sonnette ne mordra pas par derrière, / Il avertira avant de frapper".

U.S. National Archives and Records Administration, public domain.

A partir de 1942, l'expansion de l'Axe est arrêtée. Dans le Pacifique, les États-Unis tiennent bon lors de la bataille de Midway. Sur le front russe, l'armée allemande subit sa première grande défaite à Stalingrad en février 1943. Cette même année, le Golden Gate Quartet enregistre "Stalin was not Stalin". Les paroles rendent hommage au dirigeant soviétique, un allié de circonstance pour les Anglo-américains. Surtout, elles font de Hitler, une créature façonnée par le Diable. A propos de l'origine du führer, les paroles disent : "aussi fit-il deux valises / pleines de douleur et de misère / et il prit le train de minuit / qui descendait vers l'Allemagne, / puis il mélangea ses mensonges et mit le feu aux poudres / Ensuite le diable s'assit dessus / et c'est ainsi qu'Adolf est né."

Une guerre totale et mondiale.

L’ensemble des populations des pays en guerre est mobilisée, y compris les habitants des colonies. 87 millions de soldats s'affrontent sur les champs de bataille d’Europe, d’Afrique, d’Asie. Comme la grande guerre, il s'agit d'une guerre totale, impliquant l'ensemble des populations, ainsi que les activités économiques, technologiques, culturelles des pays en guerre. A l’arrière, dans les usines reconverties dans la fabrication d'armes, les femmes s'activent à la tâche. La figure de Rosie la Riveteuse symbolise l'implication des Américaines dans l'effort de guerre national, le fameux Victory Program censé produire toujours plus de matériel de guerre. En 1942, The Four vagabonds enregistrent "Rosie the riveter". Pendant que les soldats combattent au front, "toute la journée, qu'il pleuve ou fasse beau temps, / elle est présente sur la chaîne de montage."

J. Howard Miller's "We Can Do It!", also called "Rosie the Riveter" after the iconic figure of a strong female war production worker. Public domain.

Les scientifiques s'emploient à concevoir les armes toujours plus sophistiquées et létales destinées à anéantir l'adversaire, comme l'arme nucléaire.  

Pour financer la guerre et fabriquer des armes, il faut trouver des ressources. Les Alliés font des appels à l’emprunt. Les forces de l’Axe pillent les richesses des pays conquis et obligent les populations vaincues à participer à l’effort de guerre nazi ou japonais par la contrainte et le travail forcé.

Le conflit se caractérise par l'utilisation massive de la propagande via le cinéma, la radio, les journaux ou la musique. Celle-ci est mobilisée dans l'effort de guerre des belligérants. L'armée américaine crée ainsi son propre label : V Discs (V pour Victory). Le chef d'orchestre Sammy Kaye compose Remember Pearl Harbor.

Le swing débarque en 78 tours avec l'armée américaine. Les sonorités gaies et chaudes des cuivres du big band dirigé par Glen Miller résonnent alors que l'Europe est enfin libérée du joug nazi. A l'occasion de l'entrée en guerre de son pays, The Glen Miller Army Air Force Band enregistre l'instrumental American PatrolLe tromboniste ne profitera guère de son immense popularité. Le 15 décembre 1944, son avion s'abîme en mer.

La chanson est également mobilisée pour maintenir le moral des troupes et valoriser le modèle idéologique défendu. Au cours de la guerre, les harmonies des Andrew Sisters deviennent le symbole musical de l'Amérique libératrice. Les frangines entreprennent de grandes tournées et se produisent fréquemment en uniformes de l'armée. A l'été 1944, leur "Boogie Woogie Bugle Boy" s'impose comme la bande sonore de l'espoir retrouvé. "C'était un trompettiste célèbre des rues de Chicago / Il avait un style boogie que personne d'autre ne pouvait imiter / Ce gars était au sommet de son art /  Mais son numéro est sorti et il est parti sans attendre / Il est maintenant dans l'armée / il sonne le réveil".

Les Andrew Sisters et Bing Cosby en 1943. Public domain, via Wikimedia Commons

La propagande vise à valoriser son camp, mais aussi à dénigrer l'adversaire. Durant la guerre, les soldats britanniques changent les paroles de la célèbre Colonel Bogey March pour se moquer du führer. "Hitler n'a toujours eu qu'une couille / Göring en a des toutes petites / Pareil pour Himmler / Et ce cher Goebbels n'en a pas du tout". ("Hitler has only got one ball")

Le titre "Der Führer's face" composé en 1936 par Oliver Wallace est un gros succès. Sa notoriété convainc les studios Disney de l'insérer dans un court métrage d'animation sorti en pleine guerre.  Dans cette charge frontale contre le régime hitlérien, des officiers allemands défilent et chantent une ode au Führer. En réalité l'idéologie nazie  est tournée en dérision. La race "supérieure" devient la "race des super menteurs", tandis que les percussions de la fanfare résonnent comme des pets. 

"Lily Marleen" est une des chansons les plus populaires du conflit. A l'origine du morceau, un poème triste rédigé par un soldat allemand sur le point de se rendre sur le front russe, en 1915. Plutôt que de rentrer auprès de sa bien aimée, il est de corvée de sentinelle. Redécouvert à la veille de la seconde guerre mondiale, les vers sont adaptés en chanson. Le succès du morceau, initialement passé totalement inaperçu, est lancé en 1941 lorsque le directeur de la radio militaire allemande de Belgrade programme le disque. Les soldats de la Wehmacht s'identifient aux paroles, au point que la nostalgie qui s'en dégage fait redouter à Goebbels ses capacités à amollir les combattants. La puissance évocatrice de la chanson la fait adopter bientôt par les troupes de la Grande Alliance. C'est ainsi que Lily Marleen devient l'hymne de la SGM adapté et chanté dans de nombreuses langues par les belligérants et civils des deux camps.

Une guerre d'anéantissement.

Partout les combats sont acharnés, mais avec l'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie en 1941, l'affrontement atteint une violence inouïe comme en atteste la dureté des combats lors de la bataille de Stalingrad (1942-1943). Les prisonniers sont exécutés ou réduits en esclavage. Il ne s’agit plus de vaincre l’adversaire mais de l’anéantir.

En 1938, les paroles de "Katiouchka" évoquent l'amour entre une jeune fille et un soldat parti au front  etqui lui écrit. Elle fut interprétée par Lidia Rouslanova. Katiouchka est d'abord le diminutif du prénom Ekaterina avant de désigner le redoutable lance-roquette des Soviétiques, que les Allemands surnomment "orgue de Staline". 

Les civils sont également très durement touchés, victimes de massacres et de déplacements forcés. En URSS, la ville de Leningrad est assiégée par les nazis, ce qui provoque une famine dévastatrice. A la fin du mois de juillet 1941, Dimitri Chostakovtich entame sa 7è symphonie ("Leningrad") qu'il dédie “à notre combat contre le fascisme [...] et à ma ville Leningrad“. Le compositeur ne se risque bien sûr pas au front, mais obtient néanmoins l'autorisation d'intégrer le corps des pompiers de la ville. La 7ème symphonie est exécutée dans la ville assiégée le 9 août 1942. Jouer l'œuvre dans les conditions apocalyptiques du siège constitue une véritable gageure.

Habitants de Leningrad sur la perspective Nevsky pendant le siège, en 1942. RIA Novosti archive, image #324 / Boris Kudoyarov / CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons

Des villes sont bombardées comme les villes anglaises lors du Blitz en 1940, puis les villes allemandes en 1943-44. En août 1945, l’utilisation de la bombe atomique par les Américains détruit les villes japonaises de Hiroshima et Nagasaki. Les bombardements sur les villes nipponnes inspirent les musiciens américains. Karl et Harty, un duo country, qui enregistrent "When the atom bomb fell". "Oh, c'est monté si fort que ça a divisé les nuages / Les maisons ont disparu / Et une grande boule de lumière remplit les Japonais d'effroi / Ils ont dû penser que le jour de leur jugement avait sonné."

Le poème "Barbara" de Jacques Prévert, publié en 1946, a pour cadre la ville de Brest, ravagée par les bombardements massifs. La guerre sème la mort, fauche des innocents, annihile les amours naissantes. Mis en musique par Joseph Kosma, les vers seront interprétés par Yves Montand, Mouloudji ou les Frères Jacques. "Oh Barbara / Quelle connerie la guerre. / Qu'es-tu devenue maintenant? / Sous cette pluie de fer. / De feu d'acier de sang. / Et celui qui te serrait dans ses bras amoureusement / Est-il mort disparu ou bien encore vivant"?

Univers concentrationnaire nazi et génocide des Juifs d'Europe.

L'Europe sous le joug nazi se couvre d'un chapelet de camp de concentration dans lesquels sont enfermés les opposants.

La musique est présente, quotidienne, dans les camps de concentration. Dès 1933, les autorités des camps constituent des orchestres de détenus. Les airs joués ont alors avant tout un rôle disciplinaire, militaire. Sous la contrainte, les orchestres rythment les temps forts du camp : le départ et le retour du travail, l'appel des détenus ou encore les visites officielles. Même les exécutions ont parfois lieu en musique. A Mauthausen, lors de celle de Hans Bonarewitz, en juillet 1942,  l'orchestre joue "Komm zurück". "Reviens, tu es tout pour moi / j'attendrai ton retour avec impatience." Des paroles, d'un abject cynisme, quand on sait que le détenu, qui s'était échappé du camp, avait été pendu une fois rattrapé.

Bundesarchiv, Bild 192-249 / CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0 DE, via Wikimedia Commons

De la porte du camp jusqu'au lieu de travail, les détenus doivent chanter pour imprimer une synchronisation des pas et empêcher toute autre communication. Lorsqu'elle est diffusée par les haut-parleurs, la musique devient intrusive. Les détenus se voient contraints de l'écouter. A Auschwitz, l'orchestre des camps doit parfois jouer dans le cadre de soirées privées ou lors de la venue d'invités de marque du commandant du camp. Dans tous ces cas de figure, elle s'inscrit alors dans le processus d'annihilation à l'œuvre. 

Un second usage de la musique participe des stratégies de résistance artistique et spirituelle au système concentrationnaire. En ce cas, elle est plutôt jouée dans les espaces intérieurs du camp. Les activités musicales sont souvent autorisées. Encadrées, elles permettent, aux yeux des chefs de bloc ou de l'administration des camps, de limiter les risques de soulèvements, tout en assurant la distraction des SS. Dès l’été 1933, des détenus politiques du camp de Börgermoor, en Basse-Saxe, composent et interprètent lMoorsoldatenlied. Ce Chant des marais, sur une mélodie très fédératrice, rend compte de la triste réalité de la vie des camps, en particulier le travail forcé consistant à assécher les marais environnants. Les paroles de Johann Esser, mineur, et de l’acteur et metteur en scène Wolfgang Langhoff, sont mises en musique par Rudi Goguel. Le chant est interprété en public lors d'une représentation autorisée. Les SS, qui assistent au spectacle, s'identifient à leur tour aux paroles. Si bien que, à la faveur des transferts de prisonniers, le chant se répand au sein des autres camps nazisEn 1937, il fit l’objet d’une adaptation de Hanns Eisler et Bertolt Brecht pour le chanteur Ernst Busch. Il devient le modèle de tous les hymnes de camp avec un premier couplet mélancolique qui rappelle la dureté des conditions de vie, avant que ne se développe l'espoir d'une libération à venir.

La musique peut parfois être clandestine. Elle est alors chantée à voix basse ou simplement griffonnée sur un papier. Elle n'a pas nécessairement pour vocation d'être jouée sur le moment, mais plutôt d'être diffusée de la main à la main. Déportée à Ravensbrück, Germaine Tillon écrit, sur des airs connus, une opérette clandestine, intitulée "Verfügbar aux enfers". Elle rédige un texte extrêmement cynique, comme pour rire de l'horreur pour mieux s'en éloigner.  

Les nazis cherchent à éliminer les populations qu’ils considèrent comme inférieures : malades mentaux, tziganes et juifs. Après l’invasion de la Pologne en 1939, les nazis enferment ces derniers dans des ghettos. Privés de tout, les habitants meurent de faim ou de maladies en très grand nombre. A partir de 1941, dans le cadre de l’invasion de l’URSS, dans le sillage de la Wehrmacht, des commandos spéciaux sont chargés d’assassiner par fusillade les Juifs. Les Einsatzgruppen font plus d’un million de morts. Lors de la conférence de Wannsee, en janvier 1942, les nazis planifient l’extermination des populations juives, ce qu’ils appellent la « Solution finale » du problème juif. Ils construisent des centres de mise à mort (Treblinka, Chelmno, Auschwitz...), dans lesquels sont déportées et gazées des populations raflées de toute l’Europe.

Déporté à Sachsenhausen pour des écrits antifascistes, Aleksander Kulisiewicz, étudiant en droit polonais, compose des chansons de résistance. Doté d'une mémoire prodigieuse, il enregistre les morceaux que lui transmettent ses codétenus. C'est ainsi qu'il nous a transmis une "Berceuse du crématoire", composée par Aron Liebeskind, évadé de Treblinka, où périrent sa femme et son fils, avant d'être lui même assassiné à Auschwitz. "Crématoire porte noire / Qui à l'enfer mènera / On y traînera des corps noirs / Que la flamme brûlera / On y traîne mon garçon / Aux cheveux d'or fin / Avec en bouche tes mains / Comment ferai-je, mon fils?" 

La ville garnison de Terezin, à une heure de Prague, est transformée en 1941 en un camp-ghetto pour les Juifs. Le camp de transit prend le nom de Theresienstadt. Artistes et intellectuels y sont dirigés en priorité. Une intense vie culturelle s'y développe, d'abord clandestine, puis organisée sous l'égide de l'administration nazie, qui s'en sert comme outil de propagande, comme d'un leurre pour mieux dissimuler l'extermination à l'œuvre. A partir de 1942, les concerts sont quotidiens et publics. Des chœurs, des orchestres, des groupes se constituent à l'instar des Ghetto Swingers. Le 20 août 1944, une délégation du Comité international de la Croix rouge inspecte le camp et assiste à à l'opéra pour enfant Brundibar de Hans Krasa, compositeur incarcéré au camp. Un film de propagande immortalise l'événement. Dans les jours qui suivent le tournage, les membres du casting sont déportés à Auschwitz. 

Gideon Klein arrive à Theresienstdat en décembre 1941. Il a alors 21 ans. Pianiste virtuose formé au Conservatoire de Prague, il s'impose comme un des piliers de l'activité musicale du camp où il compose Fantaisie et fugue pour quatuor à cordesA partir de septembre 1944, la fin imminente du Reich suspend les activités culturelles de Theresienstdat, dont les derniers détenus sont déportés. Les compositeurs Viktor Ullman, Pavel Haas, Hans Krasa, Gideon Klein périssent à Auschwitz. 

Les artistes regroupés dans le camp de transit de Westerbork aux Pays-Bas échappent un temps aux convois de la mort. Johnny and Jones, de célèbres musiciens de jazz néerlandais, participent aux activités musicales du camp. En août 1944, ils sont autorisés à enregistrer dans un studio d'Amsterdam 6 chansons composées dans le camps. Reconduits à Westerbork à l'issue de l'enregistrement, ils seront ensuite déportés dans plusieurs camps et mourront d'épuisement à Bergen-Belsen au printemps 1945. L'un de leurs morceaux se nommait "Westerbork Serenade". 

Anonymous Unknown author, Public domain, via Wikimedia Commons


Conclusion : Sur le front de l'est, l'Armée rouge (URSS) libère l'Europe orientale et centrale. Prise en tenaille, l'Allemagne nazie capitule le 8 mai 1945. Dans le Pacifique, les Japonais résistent avec acharnement et la reconquête américaine est lente. Finalement, les bombardements atomiques des villes japonaises d'Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945, précipitent la capitulation du Japon le 2 septembre 1945. C'est la fin d'une guerre qui a aura fait entre 50 et 60 millions de morts, majoritairement civils.  
La musique est donc omniprésente tout au long du second conflit mondial. Au delà des chansons d'actualités dépeignant les épisodes les plus marquants de la guerre, la musique est mobilisée par la propagande des Etats dans le cadre de la guerre totale. Dans le monde concentrationnaire nazie, elle est même parfois utilisée pour terroriser ou humilier. 

Sources :

A. Suzana Kubik : "Terezín, la musique face à la mort"

B. "Terezin 1942-1944", 5 épisodes de l'émission Musicopolis sur France Musique

C. «Conférence inaugurale de l'exposition "la musique dans les camps nazis"...», avec Elise Petit, commissaire de l'exposition, maîtresse de conférence en musicologie et Michaela Dostálová , responsable des collections au Musée Mémorial de Terezin.  

D. Le site consacré à l'exposition du Mémorial de la Shoah : "La Musique dans les camps nazis" (avec un pdf très bien fait). 

jeudi 20 janvier 2022

"Raspoutine" de Boney M ou la biographie cadencée de "la plus grande sexe machine de Russie".

Moine fou, mystique éclairé ou débauché orgiaque, Raspoutine a endossé tous les costumes. Quelques mois seulement après sa mort, il fait déjà l'objet d'un mythe, tandis que les épisodes de son existence se teintent d'un halo de légendes. (1) Un personnage aussi fantasque et mystérieux ne pouvait laisser indifférent la culture pop, comme en témoigne le tube en or massif du groupe disco Boney M. (2) Sorti en 1978, le titre est construit à partir d'une chanson populaire turque intitulée Üsküdar'a gider iken. Les paroles proposent une biographie cadencée et très partiale de Raspoutine,  la "plus grande sexe machine de Russie". Comme souvent, le personnage historique est éclipsé par la figure mystique et surnaturelle.  
 
Qui était-il vraiment?
 

 
* "Dans ses yeux brillait une lueur flamboyante."
Le premier couplet reprend les clichés associés à Raspoutine, tout en posant les cadres spatio-temporels de son existence
 
"Il y a longtemps de cela, un type vivait en Russie.
 
Bien que les premières années soient très mal documentées, Grigori Efimovitch Raspoutine serait né à la fin de la décennie 1860 dans la bourgade de Pokrovskoïe, en Sibérie occidentale, à 80 km de Tioumen. Ses parents sont de petits propriétaires terriens. Alors petit garçon, il tombe dans l'eau glacée avec son frère, qui se noie. Il restera marqué à vie par ce drame. A presque vingt ans, il épouse Praskovia Feodorovna. Trois de leurs cinq enfants survivront. En 1892, à presque trente ans, Grigori part en religion. Il se fait strannik, fréquentant les monastères sibériens, puis les académies de théologie de Kiev et Petrograd. Dès lors, "il pouvait propager la Bible comme un prédicateur, plein d'extase et de feu." L'éducation de Raspoutine est sommaire, mais il sait interpréter de manière très personnelle le Livre saint. Sa réputation de mystique grandit, attirant bientôt auprès de lui une foule de fidèles et de malades. Dès lors, il s'improvise starets, ces pèlerins itinérants auxquels on attribue des pouvoirs thaumaturgiques. Raspoutine passe désormais pour un maître spirituel, ce qui est assez commun dans la Russie d'alors. Mages, prophètes, guérisseurs, mystiques en tout genre pullulent. Le spiritisme et l'occultisme fascinent et servent de clef d'explication aux malheurs du temps. Dans les grandes villes, une fièvre illuministe gagne les élites, assurant la prospérité des fraternités ésotériques, occultistes ou des mouvements sectaires. Pour expier leurs fautes, certains se châtrent ou se flagellent.
Le jeune homme impressionne d'autant plus qu'il est doté d'un regard perçant et semble doté d'un grand charisme."Il était grand et fort, dans ses yeux brillait une lueur flamboyante." Les descriptions physiques de Raspoutine varient pourtant considérablement. Certains le voit de taille moyenne, quand d'autres décrivent un géant. Seule certitude, il a les ongles noirs, la barbe hirsute, porte des loques et semble fâché avec sa savonnette. Beaucoup insistent sur son magnétisme et l'ascendant qu'il a sur ses disciples. Certains le craignent, d'autres l'admirent. Déjà les rumeurs vont bon train. Pour gravir l'échelle sociale, il se rapproche alors des cercles du pouvoir. En 1904, il se rend à  Saint-Pétersbourg et non Moscou comme le suggère Boney M. S'il est un "amant séduisant ", ce n'est pas donc pas "pour les beautés moscovites", mais bien pour celles de Petrograd. Dans la capitale de l'Empire, Raspoutine se met à fréquenter les salons. Il se constitue bientôt un réseau de fidèles, parmi lesquels figurent Olga Lokhtina, l'épouse d'un général influent, Anna Vyroubova, la confidente de la tsarine, ou encore les princesses du Montenegro, Militza et Anastasia, deux sœurs mariées à des grands ducs, cousins du tsar. Par leur intermédiaire, Raspoutine est introduit auprès de l'empereur et de son épouse, à l'automne 1905. Depuis 1896, Nicolas II gouverne la Russie en monarque de droit divin. Mal préparé à sa charge, indécis, l'homme manque de sens politique, ce qui l'empêche de percevoir ce qu'est vraiment l'empire: un pays agricole arriéré, dans lequel quatre vingt pour cent des 170 millions de sujets vivent sous le joug d'un autoritarisme dépassé, dans la plus grande misère. (3)

Public domain via Wikimedia commons. 

* "L'amant de la reine."
Petite-fille préférée de la reine Victoria, la princesse Alexandra est d'origine allemande. Elle a grandi dans un milieu protestant, mais a dû se convertir à la religion orthodoxe lors de son mariage avec Nicolas II, en 1894. Dès lors, l'impératrice déploie un zèle religieux très vif. La jeune femme souffre depuis l'enfance de troubles psychosomatiques liés à l'anxiété, qui se manifestent notamment par des crises de panique aiguë. Après la naissance de quatre filles, la tsarine a accouché d'Alexis en 1904. L'unique héritier mâle de la couronne souffre d'hémophilie, une maladie génétique qui se transmet aux hommes par les femmes. Alexandra se sent coupable. Dès lors, elle consacre sa vie à protéger le tsarévitch, dont la maladie est un secret d'état. La tsarine redoute qu'à tout moment son fils ne se blesse et meure. Les traitements médicaux semblent sans effet sur l'enfant, tout comme les soins prodigués par les guérisseurs gravitant alors autour du couple impérial. C'est dans ce contexte qu'Alexandra entend parler de la réputation du mystique paysan. Aux yeux d'une tsarine inquiète et crédule, Raspoutine tient du messie.   "Elle croyait que c'était le saint-sauveur qui sauverait son fils", clame Boney M. Si officiellement, Grigori doit maintenir les bougies allumées devant les icônes religieuses, officieusement, il s'impose comme le confident d'Alexandra et le pseudo-guérisseur d'Alexis. Fin psychologue, il sait apaiser Alexis en cas de crise, contribuant ainsi à rendre la circulation sanguine moins abondante et à stopper l'hémorragie. Dans ces conditions, la tsarine considère le Sibérien comme un sauveur. "Je ne trouve le repos de l'âme que lorsque toi, mon maître, tu te trouves assis à mes côtés. Lorsque je te baise les mains et pose ma tête sur ton épaule bénie. Comme je me sens légère", lui écrit-elle.
Le couple impérial considère également Raspoutine comme le représentant du petit peuple paysan, l'incarnation de cette Russie authentique dont ils ne connaissent rien.
 Dans les lettres quotidiennes adressées à son mari, l'impératrice invite le tsar à suivre les avis de Raspoutine. " Écoute notre ami et fais lui confiance, il est important que nous puissions compter non seulement sur ses prières, mais aussi sur ses conseils", écrit Alexandra à Nicolas. La séparation imposée au couple impérial par la situation militaire alimente très vite les plus folles rumeurs. Boney M reprend à son compte ces racontars."Envers la reine, il se montrait dévoué", mais bien plus encore. Le mystique sibérien est ainsi désigné comme l'"amant de la reine de Russie". L'accusation d'adultère porté contre la tsarine paraît pourtant fausse. Le couple impérial, autant que l'on puisse en juger à partir de sa correspondance, semblait très bien s'entendre. Les soupçons d'infidélité s'avèrent donc aussi infondés que le titre de "reine" attribué à tort par le groupe de disco.
 
Caricature anti-monarchiste. Public domain, via Wikimedia Commons

*Calife à la place du calife. 
Le deuxième couplet prête une influence politique considérable à Raspoutine. "Il régnait sur la Russie". "Pour les affaires de l'Etat, il était celui à qui il fallait plaire." Par l'entremise d'Alexandra, Raspoutine côtoie l'empereur, pour autant, il ne semble avoir eu aucune influence sur les affaires de l’État. En effet, sa protectrice n'a guère de poids politique. En outre, Nicolas II n'apprécie guère Raspoutine, dont il ne tolère la présence que pour le bien-être de sa femme et de son fils. Il a si peu confiance en lui qu'il le fait surveiller par sa police secrète. Si de manière très exceptionnelle, l'empereur a pu utiliser le mystique comme émissaire, il a plutôt tendance à l'éloigner du cercle du pouvoir.
A partir de 1916, Nicolas II se rend sur le front, au grand quartier général de Moguilev, à des centaines de km de son épouse. Cette dernière reste à Petrograd parmi les courtisans, aux côtés de ses enfants et de son confident. Dès lors, Nicolas II se désintéresse des questions intérieures, laissant le gouvernement gérer les affaires quotidiennes et son épouse l'informer. Or, là encore, aucune décision diplomatique ou militaire majeure n'est prise sur les conseils de Raspoutine. Au moment où les soldats du tsar affrontent ceux du kaiser, la situation de l'impératrice s'avère d'autant plus fragile qu'elle est de nationalité allemande. La présence du mystique russe à ses côtés ne fait qu'accentuer son impopularité. Les rumeurs courent. D'aucuns croient savoir que la tsarine et son conseiller ourdissent un complot pour le compte de l'ennemi. L'enquête commandée quelques mois plus tard par le gouvernement provisoire démontera l'accusation.

Public domain, via Wikimedia Commons

* "Il se comportait de manière éhontée."
Si Raspoutine n'a pas d'influence politique, les rumeurs sur ses turpitudes sexuelles attisent les curiosités, comme en atteste le titre de Boney M. "C'est surtout l'aspect sexuel qui motive la chanson, assez logiquement pour un morceau destiné à entraîner les jeunes Européens à danser et à jouir de la nuit." (source A) Le groupe disco croit savoir qu'"il n'était pas mauvais (...) pour serrer les filles", affirmant même qu'il était la " meilleure sexe machine de Russie." Quand la position de Raspoutine fut de plus en plus menacée - bien conscientes de ce qu'elles risquaient de perdre - "les dames supplièrent: "Ne nous l'enlevez pas, s'il vous plaît!" " Nul doute que ce Raspoutine avait des charmes cachés./ Bien qu'il ait été une brute, elles tombaient dans ses bras. " Le groupe semble ici insinuer que l'ancien moujik disposait "d'un piège tabou, un joujou extra qui fait crac boum hu". Dans les faits, il faut attendre l'arrivée de Raspoutine dans les cercles les plus élevés de l'aristocratie pour que sa réputation s'établisse. C'est surtout après avoir réchappé à une tentative d'assassinat, en 1914, que le mystique modifie ses habitudes. Il reçoit désormais de nombreux visiteurs dans son appartement et mène une vie de bâton de chaise, partagée entre les sollicitations de la journée, les virées nocturnes dans des quartiers interlopes et la fréquentation assidue d'Anna Vyroubova, dame d'honneur et meilleure amie d'Alexandra. Dépeint comme un ivrogne invétéré, congénital et dégénéré, d'aucuns l'accusent de fréquenter les maisons closes et de se livrer à des orgies. Cette image du Raspoutine à l'appétit sexuel débordant provient surtout de rumeurs véhiculées par l'élite impériale, puis par les pamphlets publiés après la révolution bolchevique et la chute de Nicolas II. Ces rumeurs contribuent à discréditer le prestige et l'autorité morale de l'empire finissant, le mystique incarnant aux yeux de tous la déchéance des Romanov. 
Raspoutine n'a pas la vie du commun et fait l'objet de toutes les convoitises. Partout où il se rend, il jouit d'un accueil exceptionnel, digne de la célébrité qu'il est devenue. Le "moine" est entouré d'une aura mystique et érotique certaine. Il sait non seulement identifier le manque d'amour chez les uns et les autres, mais devient également particulièrement intéressant par sa proximité avec les cercles du pouvoir. Les hommes mariés, qui cherchent à faire carrière à la cour, n'hésitent pas à mettre à sa disposition leurs épouses.

* "Cet homme doit disparaître." 
Au sein des élites russes, Raspoutine passe pour un vulgaire moujik, un arriviste, un débauché. Les membres d'une partie de l'aristocratie fustigent les turpitudes du mystique, "les beuveries, les parties fines et la soif de pouvoir."Ainsi, "les protestations contre cet homme méprisable s'élevèrent de plus en plus.", au point que des membres de l'entourage impérial décident d'en finir. "«Cet homme doit disparaître», déclarèrent ses ennemis." L'exécration du mystique tient non seulement à sa personnalité, mais surtout au contexte général de l'empire. La Russie tsariste vacille. Deux années de guerre ont plongé le pays dans un chaos indescriptible. L'armée est désorganisée, sous-équipée, mal commandée, l'économie en ruine. Le luxe entourant la clique aristocratique de Saint-Pétersbourg horrifie des populations en guenilles. Alors que le monde se désintègre, la famille impériale vit isolée à Tsarskoïe Selo, dans un somptueux palais, situé à 25 kilomètres de Saint-Pétersbourg. Dans cette atmosphère délétère, Raspoutine fait figure d'épouvantail. Les griefs pleuvent. L’Église orthodoxe constate que sa créature lui a complètement échappé. Les conseils de prudence prodigués au tsar par Grigori dans le domaine militaire horrifient les va-t-en-guerre, quand sa condamnation des violences antisémites révulse l'extrême droite. Enfin, les tenants des théories complotistes accusent le couple infernal formé par la tsarine et son éminence grise, de négocier une paix séparée avec l'Allemagne dans le plus grand secret. Joue ici contre elle, sa nationalité allemande, mais, puisqu'on ne peut se débarrasser d'Alexandra, il faut éliminer Raspoutine.  De même, si détester le tsar peut sembler sacrilège, haïr l'ancien moujik tombe sous le sens. Pour les puissants de l'Empire, Raspoutine est l'incarnation du mal, un bouc-émissaire idéal.
 
Dans ces conditions, des complots se trament dans les hautes sphères de la noblesse. Pour faire disparaître l'ennemi public numéro un, le prince Félix Youssoupov, plus grande fortune de Russie, s'associe à son amant, le grand duc Dimitri Pavlovitch, et au député d'extrême-droite Pourichkévitch. Dans la soirée du 29 novembre 1916 (16 décembre du calendrier Julien), Raspoutine se rend au palais Youssoupov à l'invitation de son  propriétaire. Au cours de la nuit, les conspirateurs éliminent le paysan sibérien dans des conditions obscures. Après-coup, ils livreront une version rocambolesque du crime, contribuant à forger le mythe d'un Raspoutine trompe-la-mort. Ce dernier aurait en effet englouti des gâteaux empoisonnés au cyanure sans que cela ne suffise à l'occire. Finalement, on lui aurait tiré dessus, mais alors qu'il gisait, inerte, il se serait relevé, tel un mort-vivant. Finalement, il aurait été abattu dans la rue. Fariboles...
 Le corps du mystique est retrouvé deux jours plus tard dans la Néva gelée. Le cadavre est défiguré, entravé, criblé de balles. L'autopsie ne révèle aucune trace de poison, confirmant, s'il en était besoin, l'inanité des aveux de ses assassins. Raspoutine a vraisemblablement était abattu de trois coups de feu, alors qu'il s'enfuyait par le sous-sol du palais. Le corps, chargé dans le coffre de la voiture de l'archiduc Dimitri, est alors abandonné en un lieu isolé afin de le faire disparaître. Il reste finalement coincé sur les berges du fleuve gelé. A la demande de l'impératrice, Raspoutine est inhumé à Tsarskoïe Selo, au fond du parc Alexandre. Les conspirateurs, dont l'identité reste tenue secrète, sont condamnés à des peines clémentes: une assignation à résidence dans une demeure familiale du centre de la Russie pour Youssoupov, l'envoi sur le front de Perse pour le grand duc Dimitri. Des punitions qui leur sauveront la vie lors de la révolution bolchevique.
 
Photographie du cadavre. Public domain, via Wikimedia commons.
 
Les conséquences dramatiques de la guerre catalysent le mécontentement vis-à-vis du régime. Les soldats réclament du pain et la paix. Ce sera le mot d'ordre de la Révolution de février qui balaye tout sur son passage. Le 2 mars 1917, Nicolas II renonce au trône. Le gouvernement révolutionnaire s'empresse de déterrer le cadavre de Raspoutine, avant de l'incinérer dans une chaudière de l'institut polytechnique, puis d'en disperser les cendres. Hors de question que la sépulture ne deviennent lieu de pèlerinage. Assignée à résidence à Tsarskoïe Selo, puis transférée à Ekaterinburg, la famille est exécutée par les bolcheviks, le 16 juillet 1918.

Le mythe du "moine fou" se construit à peine le cadavre refroidi. Comme souvent, la légende s'avère bien plus riche et intéressante que l'histoire, prosaïque et terne, d'un simple mortel. La vie de Raspoutine inspirera des dizaines de livres d'histoire ou de fiction, mais aussi des comics, des bandes dessinées (il affronte par exemple Corto Maltese dans La Ballade la mer salée), des dessins animés (Anastasia), des films, y compris pornographiques. Dépeint sous les traits d'un vampire, d'un fantôme dans les fictions, il est tout à la fois décrit comme scabreux, fou, satyre, saint, ivrogne. La chanson ne déroge pas à la règle. 

Notes:
1. Raspoutine fascine très tôt. Dès 1917, il apparaît dans "The Falls of the Romanoff" de Herbert Brenan. 
2. De prime abord, le groupe se compose d'un pseudo chanteur survolté et de trois danseuses et choristes aguichantes. Derrière le groupe bigarré se cache en réalité le producteur et chanteur allemand Frank Farian, dont les 45 tours disco cartonnent à la fin des années 1970 ("Daddy Cool", "Sunny", "Ma Baker","Raspoutine").
3. Des émeutes éclatent en 1905 dans le contexte désastreux du conflit russo-japonais. Le 22 janvier (9 février dans la calendrier julien), plus de 100 000 ouvriers grévistes manifestent pacifiquement devant le palais d'hiver dans l'intention de remettre une supplique au tsar. L'armée reçoit l'ordre de tirer, provoquant la mort de deux cents personnes. Nicolas II, jugé responsable, doit faire des concessions. Les réformes adoptées accordent la liberté d'expression et permettent au parlement de voter des lois.

Sources:
AAlexandre Sumpf: "Raspoutine", Perrin, 2016.

B. Une vidéo du youtuber Analepse"La vérité sur Raspoutine... par Boney M." 

C. une vie une œuvre: "Grigori Raspoutine: un moujik à Petrograd."
D. Retronews: "l'assassinat du très mystérieux Raspoutine". 

E. "Raspoutine est une fiction." [La marche de l'histoire sur France Inter]

F.  "Pop & Co: "Rasputin" de Boney M " [Pop & Co sur France Inter] 

G. "Grigori Raspoutine (1919-1916): un moujik à Petrograd." [Une vie, une œuvre sur France Culture]

https://www.youtube.com/watch?v=soden8c4F90

mardi 2 novembre 2021

"Groupe sanguin" par Kino. Une chanson contre l'intervention soviétique en Afghanistan.

A Kaboul, le 27 avril 1978, un coup d'état sanglant conduit au pouvoir Nour Mohammed Taraki. Ce dernier inscrit l'Afghanistan dans l'orbite soviétique, imposant aussitôt une vaste réforme agraire, la nationalisation des grandes entreprises, l'athéisme d’État. Les mesures nouvelles, appliquées avec brutalité, suscitent de vives révoltes dans les provinces du pays. En réponse, le pouvoir réprime et arrête. Taraki est finalement renversé le 14 septembre 1979 par Hafizullah Amin, son premier ministre, qui souhaite prendre ses distances avec Moscou.

Sergey NovikovKirovsk, Murmansk Oblastserg-neo@bk.ru, CC BY 3.0
 Le Kremlin brandit aussitôt la menace d'une intervention armée. Dans l'esprit de Brejnev, l'opération ne durera que quelques semaines, le temps de permettre le maintien d'un gouvernement communiste dans ce pays frontalier. (1) Dans son esprit, il s'agit d'une simple opération de maintien de l'ordre, comme à Budapest en 1956 ou Prague en 1968. En vertu de la doctrine Brejnev, selon laquelle aucun pays qui a été communiste ne peut quitter l'orbite soviétique,  les deux premières divisions aéroportées de "l'opération Prague" (ou Chtorm 333) atterrissent à Kaboul le 27 décembre 1979. Les militaires soviétiques exécutent aussitôt le président autoproclamé et le remplace par un gouvernement docile, dirigé par Babrak Karmal. Trois jours plus tard, 20 000 hommes équipés d'armes lourdes s'emparent des principales villes afghanes. De janvier à avril 1980, le nombre de soldats soviétiques envoyés dans le pays ne cesse d'enfler, passant de 55 000 à 85 000 soldats. Si tout semble se passer comme prévu par l'état major de l'Armée rouge (2), Moscou n'a cependant pas prévu la détermination des combattants afghans. L'invasion soviétique provoque en effet un sursaut de patriotisme et un regain de religiosité dans la population. Les Soviétiques sont perçus comme un envahisseur athée qui tente d'imposer la mécréance sur une terre musulmane. Dès lors, les groupes de résistance afghans se font appeler moudjahidines. Contrairement aux envahisseurs, ces derniers connaissent le terrain, les routes escarpées, les vallées encaissées, les villages isolés. 

Si les Soviétiques disposent d'une armée moderne, leur contingent ne dépasse jamais les 100 000 soldats en Afghanistan. Ils ne représentent au départ qu'une force de soutien au pouvoir central de Kaboul, dont l'action se limite à la protection des grandes villes et axes routiers. L'objectif est d'arrêter la propagation de la résistance, d'asphyxier et contenir les rebelles dans des poches. A partir de 1983, la stratégie adoptée par l'Armée rouge change. Les soldats s'impliquent davantage sur le terrain, bombardant sans répit les positions adverses. L'ennemi, lui, se déplace à pied et tend des embuscades, menant une guérilla efficace, bientôt alimentée par les livraisons d'armes américaines et saoudiennes. Dans la logique de la guerre froide, le conflit afghan constitue en effet une opportunité que saisissent très vite les Américains. "Nous avons une occasion historique de fournir à l'URSS son Viêt-Nam", écrit Zbigniew Brzezinski dans une note adressée au président Carter. (3)  Dès lors, l'aide américaine ne fera qu'augmenter pour ceux que l'on présente comme les fers de lance contre la "barbarie communiste".  

 

Erwin Lux, CC BY-SA 3.0 "Mujahideen with two captured Soviet ZiS-2 field gun in Jaji of Paktia Province in Afghanistan." [1984]
Si les moudjahidines afghans ont un ennemi commun, ils ne sont pas unis pour autant. A l'image des nombreux clivages ethniques du pays, les combattants s'organisent en factions concurrentes. Une rivalité particulièrement vive oppose alors Ahmad Shah Massoud à Gulbuddin Hekmatyar. Le premier passe pour un modéré et jouit de la faveur des Occidentaux, quand le second fait figure d'islamiste radical. Les chefs de guerre se disputent les armes en provenance de l'étranger. Au fond, on ne se bat pas spécifiquement pour un territoire, mais pour son clan. Il n'existe pas, ou peu de coalition. Tadjiks, Hasaras, Pachtounes, Turkmènes, Baloutches, chacun mène ses batailles. Le seul ferment d'unité est la guerre contre le pouvoir de Kaboul et les Soviétiques, au nom d'une foi commune.

A partir de 1986, la guerre change de dimension avec l'afflux de jihadistes étrangers, adeptes du wahhabisme.  L'Armée rouge se trouve ainsi aux prises avec un jihad proclamé par les théologiens "docteurs de la Loi". En parallèle, des envoyés des pétromonarchies du Golfe apportent une aide humanitaire, finançant cliniques, écoles, mosquées. (4) Le centre de ralliement de tous ces "combattants de la foi" devient Peshawar, la grande ville pakistanaise la plus proche de la frontière afghane. Depuis cette base arrière, les Arabes recrutent parmi les plus jeunes réfugiés Afghans et les endoctrinent dans des madrasas. Comptant de nombreux alliés dans le monde arabe (Syrie, Algérie, Palestine, Yémen), l'URSS ne s'attendait à une telle réaction. 

Sur le terrain, la situation devient de plus en plus difficile pour l'Armée rouge. Les missiles anti-aériens Stinger livrés par les Américains aux moudjahidines permettent de descendre les redoutables hélicoptères soviétiques. Ces derniers perdent la maîtrise du ciel et ne s'aventurent plus à portée des tirs adverses. Les missiles Milan anti-chars provoquent également de lourds dégâts aux blindés soviétiques,  totalement inadaptés pour la guerre d'embuscade et d'harcèlement livrée par l'ennemi. Il n'y a pas de front, l'ennemi, tout en restant invisible, peut frapper à tout moment. Les moudjahidines peuvent en outre compter sur le soutien de populations durement éprouvées par les incendies de villages, les pillages, les viols commis par les militaires soviétiques. A ces exactions, les moudjahidines répondent par les tortures et les exécutions sommaires, attendu qu'on ne s'embarrasse pas de prisonniers. Au milieu de ces affrontements, les civils payent un très lourd tribut. Dans Kaboul assiégée par les moudjahidines, les conditions de vie deviennent intenables en raison des bombardements, des attentats, mais aussi de la pénurie de nourriture et de carburant. Au total, l'Armée rouge se retrouve empêtrée dans un bourbier dont elle ne peut s'extraire.

Michael Evans. Public domain. Reagan reçoit des moudjahidines à la Maison Blanche en 1983.
 A l'intérieur de l'armée, la situation se dégrade fortement. Chez les soldats soviétiques, le doute grandit à mesure que les conditions de vie se dégradent. La nourriture est exécrable, la solde minable. L'alcool, le haschisch, l'héroïne constituent des échappatoires, des moyens de se donner le courage de tuer. La plupart des conscrits se retrouvent dans des avant-postes plantés au milieu du désert. Ils y restent cantonnés de longs mois sans rien faire, dans l'attente d'une attaque ennemie. Les troufions n'ont droit qu'à dix jours de permission qu'ils passeront dans des camps de repos, sans être autorisés à rentrer chez eux. A la fin de leur service, les conscrits doivent garder le silence, ne rien révéler des réalités de la guerre, ne surtout pas parler des morts. Tout comme les médias russes, ils doivent entretenir la légende d'une armée puissante et saine sur le plan moral. Les populations ne sont pas dupes. Les victoires ont beau être vantées par les actualités, la fin du service est sans cesse reportée et la guerre s'éternise. Si les familles ne savent rien des causes véritables des décès, elles n'en constatent pas moins leur réalité en recevant des cercueils plombés. La création du comité des mères de soldats,  qui exigent d'avoir des nouvelles de leurs enfants, témoigne de l'inquiétude et du mécontentement grandissant de l'opinion publique soviétique. 

Gorbatchev comprend que le pays ne peut remporter la victoire contre une guérilla soutenue par toute la population, ainsi que financée par l'Occident et le monde arabe. Pour le nouveau secrétaire général du PCUS, il faut trouver une issue honorable au conflit. Aussi rencontre-t-il Ronald Reagan à Genève, en novembre 1985. Les négociations placées sous l'égide de l'ONU aboutissent aux premiers rapatriements de régiments soviétiques d'Afghanistan, en juillet 1986. 

Dans le même temps, l'application de la glasnost permet de mettre à jour les silences de l’État et ses erreurs stratégiques. Maltraitances, racisme, viols, brimades, exploitation des jeunes recrues... tous les dysfonctionnements au sein de l'Armée rouge se retrouvent sur la place publique! Dès lors, au sein de la société civile russe, les protestations contre la guerre sourdre de toute part. La scène rock en pleine mutation n'est pas en reste.

 * Victor Tsoï.

L'assouplissement du régime offre un espace de liberté inédit aux groupes de rock soviétiques. Les formations musicales changent alors de nature, passant de l'underground aux plateaux de télé. Un vrai changement est perceptible à partir de l'été 1987 avec une montée en puissance des fanzines. C'est dans ce contexte favorable qu'émerge la bouillonnante scène rock de Leningrad, dont le groupe Kino constitue le fleuron incontesté. (5)

Victor_Tsoi_1986.jpg: Igor Mukhinderivative work: Beaumain, CC BY-SA 3.0
 

Les chansons du groupe, interprétées et écrites par Victor Tsoï, cristallisent le rejet du régime. Le chanteur plaque ses mots sur une new wave teintée d'harmonies crépusculaires. Les paroles, simples et percutantes, correspondent aux aspirations d'une jeunesse en quête d'émancipation dans un État oppressif et déliquescent.  En 1983, le chanteur refuse de partir au front, ce qui lui vaut un internement en hôpital psychiatrique. Il y rencontre sa future femme, ainsi qu'une source d'inspiration pour certaines de ses compositions, à l'instar du titre Groupe sanguin, publié en 1989. Le titre du morceau se réfère au groupe sanguin que les appelés d'Afghanistan inscrivaient sur la manche de leur vareuse en cas de transfusion à pratiquer en urgence.

Mon groupe sanguin sur la manche
Mon matricule sur la manche
Souhaite-moi de la chance au combat
Ne pas rester dans cette herbe (2X)
Souhaite-moi le succès, le succès

Il y a de quoi payer mais je ne veux pas
D'une victoire à n'importe quel prix
Je ne veux mettre le pied sur la poitrine de personne
Je voudrais rester avec toi
Seulement rester avec toi
Mais une grande étoile dans le ciel m'appelle à prendre la route

Victor Tsoï disparaît tragiquement à 28 ans, dans un accident de voiture. Après sa mort, les autres membres du groupe emprunteront des fonds nécessaires à l'enregistrement d'un album posthume à l'association des vétérans d'Afghanistan dont les sociétaires considéraient le chanteur disparu comme un héros, lui qui avait refusé de combattre là-bas. 


 
Conclusion:
Le 14 avril 1988, la signature des accords de Genève entérine le retrait des soldats soviétiques d'Afghanistan, dont les derniers bataillons quittent le pays en février 1989. L'accord de paix signé par les deux superpuissances, en l'absence des moudjahidines, ne prévoit pas de feuille de route. Le gouvernement communiste de Kaboul est abandonné à lui-même dans un pays fragmenté, à l'économie en ruine et à la société dévastée. (6
En 110 mois d'occupation, un million de soldats russes se sont relayés en Afghanistan; quatorze mille d'entre y ont perdu la vie. Côté Afghan, le conflit provoque des blessures innombrables, la mort d'un million deux cent mille personnes et l'exil de 5 millions d'individus vers les camps de réfugiés pakistanais ou iraniens.

Notes:
1. Pour Gromyko, le ministre des affaires étrangères, il s'agit d'une affaire interne à l'Afghanistan. Brejnev l'ignore, lui qui ne se fie plus qu'aux avis d'Andropov, le chef du KGB.
2. L'invasion soviétique entraîne cependant l'arrêt des négociations SALT II sur le désarmement, l'appel au boycott des JO de Moscou en 1980, la condamnation de l'intervention par l'Assemblée générale de l'ONU.
3. En février 1980, au Pakistan, ce conseiller américain à la sécurité nationale s'adressait en ces termes aux moudjahidines:"Cette terre, là-bas, est la vôtre. Vous y retournerez un jour, car votre combat sera victorieux. Vous retrouverez vos maisons et vos mosquées. Votre cause est juste. Dieu est avec vous." (source D)
4. Citons également l'afflux de nombreux volontaires d'ONG se rendant en Afghanistan afin de venir en aide à la population prise sous les bombes et les mines antipersonnel.
5. Kino (cinéma en russe) est formé en 1982 par Victor Tsoï, le chanteur et parolier du groupe. Le garçon est né en 1962 à Leningrad d'une mère enseignante et d'un père ingénieur d'origine coréenne. Au début des années 1980, il gravite dans les milieux artistiques de Leningrad et se met à jouer dans des groupes de rock, un genre musical incarnant la "décadence occidentale" aux yeux des autorités soviétiques. Pour se faire connaître, les groupes doivent alors emprunter le circuit non officiel, en se produisant dans des concerts à domicile (kvartirniki). Pour immortaliser leurs compositions, les artistes procèdent à des enregistrements sauvages sur magnétophones. En parallèle à ses activités musicales, le jeune homme travaille de nuit à la chaufferie Kamtchatka, en plein centre de Leningrad. Au début des années 1980, Tsoï fait la rencontre décisive de Boris Grebenchikov, leader du groupe Aquarium et grande figure du rock alternatif russe. C'est sous son impulsion qu'il forme Kino, dont la renommée grandit rapidement grâce au bouche à oreille. En parallèle à sa carrière de chanteur, Tsoï entame une prometteuse carrière d'acteur dont l'acmé sera l'Aiguille en 1989, une histoire édifiante sur les ravages de la drogue. Le film, réalisé par le Kazakh Rachid Nougmanov, remporte un succès colossal qui contribuera largement à la "kinomania" naissante. 
 En 1988, le groupe se lance dans une série impressionnante de concerts, en URSS comme à l'étranger. Alors qu'il semble aux portes de la gloire, Tsoï meurt dans un accident de voiture, à 28 ans. 
6. En 1992, l'Alliance du Nord du commandant Massoud remplace le régime communiste de Najibullah par un Etat islamique. Dès lors, les chefs de factions moudjahidines engagent une lutte sanglante pour le contrôle du pouvoir. C'est dans ce contexte de terreur que de nombreux Afghans quittent le pays.  En 1996, Massoud est chassé à son tour par les Talibans, un mouvement fondamentaliste islamiste soutenu par le Pakistan. 
 
ICRC76, CC BY-SA 4.0Enfants blessés pris en charge par la Croix Rouge en 1986.
 
Sources:
A. Joël Bastenaire:"Back in the USSR. Une brève histoire du rock et de la contre-culture en Russie.", Le Mot et le Reste, 2012.
B. Filip Noubel: "Viktor Tsoï: l'icône éternelle du rock dissident soviétique." 
C. Eugénie Zvonkine: "Victor Tsoï, le dernier héros soviétique" [Le Monde diplomatique]
D.  "Afghanistan, pays meurtri par la guerre" (2/4) Documentaire diffusé sur Arte.
E. "1979-189: Histoire(s) de la guerre d'Afghanistan" [Affaires sensibles ]

Pour aller plus loin:
Le cinéaste russe, Kirill Serebrennikov, a réalisé en 2018 un film intitulé “Leto” (en français: L'été) qui retrace la vie de Viktor Tsoi et l'enregistrement du premier album de Kino, au début des années 1980.