mardi 17 septembre 2019

En 1934, à Belle-Ile-en-Mer, la meute des honnêtes gens fait la chasse à l’enfant.

Sous l'ancien régime, les châtiments corporels constituent la règle. Les textes du XVIII° siècle consacrés à la délinquance des mineurs (en 1791, sous la Convention, (1) puis le code Napoléon de 1810) sont également d'une extrême sévérité. Faute d’établissements spécifiques, les mineurs sont détenus dans les maisons d’arrêt ou dans les maisons centrales. Loin de permettre l’amendement et la correction du détenu, la prison pénale est vue sous la Restauration comme une « école du crime », un lieu
de perdition pour l’enfance et l’adolescence. Pour remédier à cette situation, on tente de réformer la prison ordinaire avec "la création de quelques quartiers réservés aux mineurs dans les grandes maisons d’arrêt et, à Paris, à l’édification de la maison d’éducation correctionnelle de la Petite Roquette." (source K) En parallèle, on imagine également un nouveau type d'établissement de détention pour mineurs: les colonies agricoles et pénitentiaires.

Eugène Nyon, éd. R. Pornin, Tours [Public domain]


Avec l'essor de l'industrialisation, émerge l'idée d'une délinquance juvénile spécifique, distincte de celle de la population adulte. Dans leurs rapports, les enquêteurs sociaux développent une vision extrêmement déterministe de ces mineurs déviants. Sous leurs plumes, l'enfant d'ouvrier est considéré comme une mauvaise graine, un être vicieux, méchant, abruti, dont il convient de se protéger. Le bras de la justice (de classe) doit s'abattre sans faiblesse  sur les jeunes délinquants. De fait, les magistrats sont alors tous des hommes (aucune femme dans les jurys d'assises jusqu'en 1945), des bourgeois, des propriétaires, les garants de la société patriarcale. Pour préserver l'ordre établi, il convient à leurs yeux de redresser l'adolescent retors, en l'envoyant dans les champs, au grand air, loin des miasmes des villes corruptrices, dans un cadre que l'on considère comme propice à la régénération. C'est ainsi que des congrégations religieuses ou des philanthropes ouvrent à partir de la toute fin des années 1830, des "colonies agricoles" et "pénitentiaires" pour mineurs délinquants. Comme l’État manque considérablement de moyens en ce domaine, il laisse d'abord aux personnes privées le soin de fonder et gérer les premières colonies pénitentiaires. L’Église s'engage tout particulièrement dans cette voie. Par l'intermédiaire des congrégations religieuses, elles'emploie à remettre la jeunesse délinquante dans le "droit chemin" par le travail, le respect du silence, l'assistance à la messe, le port de l'uniforme...  

Assiette au Beurre n°411, 13 février 1909
Pour se retrouver dans une de ces colonies, il ne faut pas nécessairement avoir commis une infraction. Une majorité des mineurs passant devant les tribunaux sont considérés comme ayant agi sans discernement. Acquittés, ils ne sont pas pour autant remis à leurs parents, mais maintenus dans des institutions spécialisées. Une disposition de 1832 précise ainsi qu'un enfant traduit en justice, même si il est acquitté, peut être orienté vers une colonie agricole ou une structure de patronage. Par ailleurs, le droit de "correction paternelle" continue d'exister, permettant à des parents de faire interner leurs rejetons rebelles. Après quelques d'années d'expérimentation, la loi du 5 août 1850 sur "l'éducation et le patronage des jeunes détenus" officialise et généralise les colonies. L'article 1 prévoit que les jeunes recevront, au cours de leur détention, "une éducation morale, religieuse et professionnelle". Ceci détermine le mode de fonctionnement des établissements; certains "relèvent de grands propriétaires terriens exploitant une main d’œuvre gratuite, d'autres de religieux où le pire côtoie le charitable." La plupart du temps, les colonies constituent un vivier de main d’œuvre gratuite, très éloigné des ambitions de moralisation initiales. Les enfants y travaillent dans des conditions très rudes. Soumis au silence, ils doivent porter uniforme et respecter une stricte discipline. Sous le Second Empire, puis au début de la IIIe République, les colonies se multiplient, abritant toujours plus d'enfants (10 000 au début de la IIIème République). L'exemple le plus abouti de ces institutions est la colonie de Mettray.

* "Améliorer la terre par l'homme et l'homme par la terre."
La colonie agricole de Mettray en Touraine fait tôt figure d'établissement de référence. Créée en 1839, la colonie accueille de jeunes garçons condamnés à un enfermement de six mois à un an. Conçue comme un phalanstère d'enfants réprouvés, elle accueille jusqu'à sa fermeture en 1937, une moyenne de 500 détenus répartis en "familles", dans une organisation inspirée de la vie de caserne et de l'idéal monacal du travail aux champs. En 1926, Jacques Mathieu Lardet, directeur de Mettray, résume ainsi la philosophie de l'établissement dont il a la charge: "Dès leur arrivée à la colonie, un grand nombre de ces malheureux enfants qui ont le travail en horreur, qui n'ont jamais été habitués à obéir, cherchent à se soustraire à la discipline pourtant bienveillante de la colonie. Alors, ils s'évadent, ils se gardent bien de dire le motif de leur fuite et donnent presque toujours comme prétexte qu'ils sont maltraités ou mal nourris; le mensonge est inné chez eux; après quelques mois de présence à la colonie, nous arrivons à leur faire comprendre qu'ils doivent obéir, travailler convenablement, apprendre un métier pour qu'une fois sortis de Mettray, ils puissent vivre comme tout le monde et se créer une place honorable dans la société." (source J p 605) Une "place honorable" signifie tout en bas de l'échelle sociale. Le pauvre doit en effet rester dans sa condition et apprendre à l'aimer. La société industrielle considère que l'enfant enfermé délinquant ne doit pas être préparé à un statut social supérieur à celui auquel il peut prétendre. Une réflexion de la cour d'appel de Lyon en 1872 notait: "L'expérience a démontré qu'il ne faut pas donner à l'enfant un état autre que celui auquel l'appelle son origine, les habitudes de sa famille", autrement dit la misère pour des enfants issus de familles très pauvres, voire sans familles. Pour Charles Lucas, le grand inspecteur général des prisons du XIX° siècle, "il ne faut jamais admettre à l'intérieur des prisons une somme de bien-être matériel qui dépasserait celle à laquelle les classes inférieures peuvent aspirer, parce que alors on créerait une prime d'encouragement au crime." Pas de promotion sociale ici. 
A propos de Mettray, Michel Foucault ajoute: «"C'est ici que ce sont concentrées toutes les technologies coercitives du comportement." Il y a là "du cloître, de la prison, du collège, du régiment."» ("Surveiller et Punir", Gallimard, 1975, p 300)



En 1909, un adolescent nouvellement arrivé, placé au titre de la correction paternelle dans un quartier spécifique de la colonie, est retrouvé pendu dans sa cellule. La nouvelle, relayée par la presse, suscite un énorme
scandale (la revue satirique L'Assiette au beurre consacre un numéro entier à Mettray), entraîne le basculement de l'opinion publique et contraint le législateur à l'action. La loi de 1912 institue les tribunaux pour enfants et exclut les moins de treize ans du ressort de l'administration pénitentiaire, laquelle relève désormais du ministère de la justice et plus de celui de l'intérieur.

Au lendemain de la grande guerre, l'implication des pouvoirs publics se renforce et se substitue aux initiatives privées dans la gestion des établissements. Le manque de moyens, de volonté politique, la persistance d'un courant de pensée essentiellement répressif, ne modifient toutefois pas fondamentalement ces lieux. En 1927, les colonies pénitentiaires deviennent officiellement des "
maisons d'éducation surveillée" pour les garçons, des "écoles de préservation" pour les filles, les surveillants des "moniteurs" et les colons, des "pupilles". Rien n'y fait, journalistes et grand public continuent de parler de "bagnes d'enfants".
Il faut dire que la surveillance des colons est confiée à des individus rarement, mal ou pas du tout formés. La dimension répressive ou militaire prend le pas sur toute autre considération dans la prise en charge des enfants. En 1938 encore, "le caractère militaire  des surveillants des établissements pour mineurs est réaffirmé avec le port d'un uniforme ressemblant à celui des officiers et sous-officiers." (source J p 606) A Belle-Ile-en-mer par exemple, le premier directeur est un ancien capitaine de marine et le gardien-chef un ancien sous-officier de l'armée. La brutalité des gardiens à l'égard des mineurs provoque parfois des révoltes de grande ampleur, comme dans la colonie de Belle-Ile, en août 1934.

* Belle-Ile.
Caractéristique des îles prisons, Belle Ile est au départ une forteresse. Convertie en prison pour les révoltés de juin 1848, elle devient ensuite un lieu de transit pour les communards en partance pour la Nouvelle Calédonie. Le 29 mai 1880, une décision ministérielle institue une colonie pénitentiaire dans les bâtiments qui abritaient jusque là la prison politique. En 1890, on compte déjà une centaine de colons. En 1897, ce sont quatre cent quarante enfants de huit à vingt ans qui sont détenus à Belle-Île.
Du fait de son insularité, la colonie est tout d’abord maritime, même si une section agricole est présente dès sa fondation. «Les enfants y reçoivent une formation pour devenir mousse ou marin, au sein de quatre ateliers : matelotage et timonerie, voilerie et filets, garniture, corderie.» A partir de 1900, les mineurs apprennent également à mettre des poissons en conserve dans une sardinerie située dans le voisinage de la colonie. (source I) Le fonctionnement de l'établissement consterne Louis Roubaud, lors de sa visite en 1924. Dans un reportage intitulé les enfants de Caïn, le journaliste du Quotidien de Paris, conclut son enquête en ces termes : «Tous ces fonctionnaires - et les mieux intentionnés - sont impuissants devant un système entièrement faux. Les enfants sont directement confiés à des surveillants à peu près illettrés. Toute la connaissance professionnelle de ces gardiens est de savoir fermer une porte ou “passer à tabac” les mauvaises têtes. Ils ont l’esprit et appliquent la discipline militaire. Les pupilles sont pour eux des bêtes fauves qu’il faut dompter en se gardant des morsures. […] Je sais bien que les mots “maisons correctionnelles” ont été effacés sur les portes. Il faut maintenant raser les murs.» « Ces écoles professionnelles sont tout simplement l’école du bagne ». (source M)

Carte postale de la colonie pénitentiaire Haute-Boulogne de Belle-Ile. [Public domain]
Le 27 août 1934, lors du repas du soir, un des jeunes pupilles commence son dîner par un morceau de fromage, plutôt que d'attendre la soupe. Les gardiens lui tombent dessus. L'absurdité de la sanction, combinée à la chaleur estivale, provoquent une émeute. 55 enfants et adolescents parviennent à s'évader du site. Comme il est d'usage, le directeur fait alors appel à la population et aux touristes afin d'aider la police et l'administration à récupérer les fuyards, "avec promesse d'une récompense de 20 francs pour chacun d'entre eux capturé puis remis aux autorités." (source A p 366) Un gendarme interrogé par Alexis Danan, journaliste à Paris Soir, raconte: "En un instant, toute l’île fut alertée. Des autos sillonnèrent les routes, des touristes tirèrent des coups de revolver en l’air ; en un seul endroit nous en prîmes trente qui étaient serrés les uns contre les autres, tremblants de peur et qui se rendirent sans résistance." Dans L'épée du scandale (1961), son autobiographie, Danan se souvient:"les chasseurs de crabes aux mollets velus se muèrent en chasseur d'enfants. Les femmes elle-mêmes retroussèrent leur cotillon et montrèrent ce qu'elles valent au service de l'ordre. Ce fut une joyeuse compétition. On comparait, à la table d'hôte, les bilans. Certains avaient gagné jusqu'à deux cents francs."

La nouvelle de la mutinerie se répand rapidement dans les autres établissements de France, suscitant de nombreux incidents. Au bout du compte, la brutalité de la répression, totalement disproportionnée, scandalise l'opinion publique. "L'enthousiasme mis par «les honnêtes gens» à cette «chasse à l'enfant» provoque une violente campagne de presse avec dénonciation des colonies pénitentiaires pour mineurs." (source J p 604) Elle inspire à Jacques Prévert (dont l'oncle est passé par là) un célèbre poème. (2)

* "Bandit! Voyou!, Voleur! Chenapan!"
 La Chasse à l'enfant se trouve dans un recueil poétique intitulé Paroles. Publié en mai 1946, il comprend des poèmes écrits entre 1930 et 1944. Prévert entend y détruire le langage poétique traditionnel pour créer une poésie nouvelle. Cette subversion esthétique a un prolongement politique tant il apparaît nécessaire au poète de contester et renverser l'ordre établi. Dans son recueil, Prévert cherche à retrouver la "démarche sensible rayonnante de l'enfance", à regarder de nouveau le monde avec le regard  à la fois naïf, iconoclaste et émerveillé de l'enfant. De nombreux passages du poème ici présenté renvoient ainsi à la structure et la syntaxe des récits enfantins.

"
Au-dessus de l'île on voit des oiseaux / Tout autour de l'île il y a de l'eau." (v.2-3) Les deux vers encadrent le poème comme l'eau entoure l'île dont les enfants ne peuvent s'échapper, bien qu'"île" et "oiseaux", relèvent habituellement du topos de la liberté. 
Le poète s'interroge à voix haute. Ce recours à la polyphonie lui permet d'insister sur la violence d'une scène à laquelle il semble assister. "Qu'est-ce que ces hurlements?" (v.5), "Quels sont ces éclairs, ces bruits?" (v.24) L'angoisse est palpable. "Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent!"(v.34)

Dans son poème, Prévert oppose les représentants de "l'ordre établi" aux jeunes évadés.

Les "honnêtes gens" ne s'expriment qu'en poussant des cris inarticulés. Dans leurs bouches, "Bandit! Voyou! Voleur! Chenapan!" (v1, 4, 6, 12, 18, 27, 30) revient à 7 reprises ce qui témoigne d'un véritable acharnement. La "meute des honnêtes gens" considère les enfants comme des proies. Le zèle et l'acharnement transforment les tenants de l'ordre établi en" meute", incapable de s'exprimer autrement que par des "hurlements" (v.5). Du point de vue du chasseur, l'enfant  est identifié à une "bête traquée" (v. 14), "il galope" (v.15). Il cherche à recouvrer la liberté: "Maintenant il s'est sauvé" (v. 13)
Ainsi, l'animalisation n'est pas où on la croit. (3) "La meute des honnêtes gens" (v. 7) dont parle le poète relève de l'oxymore: l'adjectif "honnête" marque la civilisation quand "la meute" donne l'impression d'une animalisation. De fait, les chasseurs agissent avec une cruauté et un acharnement dignes des bêtes sauvages qu'elles finissent par devenir. "Il galope toute la nuit / Et tous galopent après lui" (v. 15-16).
Le champ lexical de la violence est omniprésent: "brisé les dents", "rage", fusils", "tire". Le poète souligne la disproportion entre le ras le bol enfantin et la sauvagerie de la réaction des surveillants: "Il avait dit J’en ai assez de la maison de redressement / Et les gardiens à coups de clefs lui avaient brisé les dents" (v.10).
Prévert use du champ lexical de la chasse. L'enfant est une proie, une "bête traquée". "C'est un enfant qui s'enfuit / On tire sur lui" (v.26). Le pronom indéfini montre qu'il s'agit d'un chasseur anonyme, garant de la loi et de l'ordre. Paradoxalement, "pour chasser l’enfant pas besoin de permis" (v.21). D'ailleurs, pour assouvir leur violence, "tous les braves gens s’y sont mis" (v.22). Et lorsque la poursuite ne donne rien, "tous ces messieurs sur le rivage / Sont bredouilles et verts de rage" (v.29).
 Indigné, Prévert énumère les groupes sociaux qui se livrent à la chasse. L'ironie affleure. Les "braves gens", les "messieurs", "les gendarmes, les touristes, les rentiers, les artistes" (v.17), tous ces "honnêtes gens" s'adonnent à la "chasse à l'enfant".

Le poème de Prévert est dédicacé à Marianne Oswald. (4) Née en 1901 à Sarreguemines, pendant la première annexion allemande, cette dernière entame dans les années 1920 une carrière de chanteuse à Berlin. Poussée à l'exil par la montée du nazisme et de l'antisémitisme, elle quitte l'Allemagne dès 1931. Avec cette dédicace, Prévert place son poème dans la lutte contre la persécution. La forme libre et musicale du poème pousse Oswald à l'interpréter en chanson en octobre 1936, sur une musique de Joseph Kosma. (5)

* La fin des "bagnes pour enfants".
Au lendemain du scandale de Belle-Ile, les initiatives du Comité de lutte contre les bagnes d'enfants prônent une profonde réforme de la justice des mineurs. Le ministère de la Justice ne suit pas ces recommandations, se contentant de supprimer la "correction paternelle" instituée au XIX°siècle et de  dépénaliser le vagabondage des mineurs par un décret-loi d'octobre 1935.
Les reportages d'Alexis Danan pour Paris Soir, dont le tirage atteint le million d'exemplaires, ont en revanche un retentissement considérable. Le grand journaliste s'indigne du sort horrible infligé aux mineurs délinquants et prend l'opinion à témoin.  (6) Il met en particulier en cause la colonie de Mettray dont il parvient à obtenir la fermeture en 1937. La colonie de Belle-Ile poursuit son existence. Évacuée au cours de la Seconde guerre mondiale, elle reçoit en 1945 les mineurs engagés dans la milice au cours du conflit.

Il faut véritablement attendre la fin de la guerre avec les ordonnances de 1945 pour que soient apportées des modifications substantielles à l'organisation de l'administration centrale en matière de protection de la jeunesse. L'ordonnance du 2 février 1945 proclame la prééminence de l'éducatif sur le répressif. Un corps de magistrats spécialisés, les juges des enfants, est établi à raison d'un par tribunal. Par l'ordonnance du 1er septembre 1945, le service de l’Éducation surveillée devient une direction autonome au sein du ministère de la Justice et ne dépend donc plus de l'Administration pénitentiaire. Dans le même temps, 6 Institutions Publiques d’Éducation Surveillée voient le jour, parmi lesquelles Belle-Ile-en-Mer. Le régime de l'établissement est assoupli, l'éducatif supplantant le répressif. En 1975, l'IPES devient une "maison d'éducation surveillée", qui ferme  ses portes deux ans plus tard.




La chasse à l'enfant
A Marianne Oswald

Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Au-dessus de l’île on voit des oiseaux
Tout autour de l’île il y a de l’eau
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Qu’est-ce que c’est que ces hurlements
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant
Il avait dit J’en ai assez de la maison de
redressement
Et les gardiens à coups de clefs lui avaient
brisé les dents
Et puis ils l’avaient laissé étendu sur le ciment
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Maintenant il s’est sauvé
Et comme une bête traquée
Il galope toute la nuit
Et tous galopent après lui
Les gendarmes les touristes les rentiers les
artistes
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant
Pour chasser l’enfant pas besoin de permis
Tous les braves gens s’y sont mis
Qu’est-ce qui nage dans la nuit
Quels sont ces éclairs ces bruits
C’est un enfant qui s’enfuit
On tire sur lui à coups de fusil
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Tous ces messieurs sur le rivage
Sont bredouilles et verts de rage
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le
continent !
Au-dessus de l’île on voit des oiseaux
Tout autour de l’île il y a de l’eau

Notes:
1. La loi des 25 septembre-6 octobre 1791 fixe l'âge de la minorité pénale à 16 ans et instaure le principe de "discernement". 
2.  Écrivains, poètes et cinéastes relaient la charge contre la violence de ces institutions dites de justice. Les colonies constituent d'ailleurs une source d'inspiration évidente pour ceux qui les ont fréquentés, contraints et forcés. Dans L'Enfant criminel (1949), Jean Genet écrit:" Si écrire veut dire éprouver des émotions ou des sentiments si forts que toute une vie sera dessinée par eux, s'ils sont si forts que seule leur description, leur évocation ou leur analyse pourra réellement vous en rendre compte, alors oui, c'est à Mettray et à quinze ans que j'ai commencé à écrire.
En 1954, Gilbert Cesbron publie Chiens perdus sans collier où, pour la première fois, un juge des enfants devient le héros de roman. Le film tiré du roman sort l'année suivante avec Jean Gabin dans le rôle principal.  Dans Les Quatre Cents coups (1959), François Truffaut évoque ses souvenirs du centre d'observation des délinquants mineurs de Villejuif qu'il connut quelques semaines.
En 2003, dans Une enfance en enfer, Jean Fayard revient sur son séjour à l'institut pédagogique d'éducation surveillée de Belle-Ile. On y voit que la violence y perdure bien après la révolte de 1934. 
3. Cette animalisation des enfants n'a rien de nouveau. Platon déjà affirmait que "l'enfant est une bête rusée, astucieuse, la plus insolente de toutes. Aussi doit-on la lier de multiples brides..." Saint Augustin conseille quant à lui de tenir les enfants "fermement en laisse." Il faut brider la bête rusée. 
4. A Paris, "elle introduit dans la chanson française des techniques propres à l'expressionnisme allemand. Elle séduit par sa diction très particulière, son « parlé-chanté » brechtien, un accent dialectal de l'est mosellan, sa voix tour à tour brute et tendre." (source G)
5. En 1937, Jacques Prévert tire également de son poème un scénario pour Marcel Carné en vue de réaliser un film dont la première mouture devait s’appeler L’île des enfants perdus. La censure empêche le projet de voir le jour. Une seconde version, rebaptisée La fleur de l'âge, n'aboutit pas plus en raison d'une succession d'incidents techniques. 
6. Né à Constantine en 1890, Alexis Danan se consacre au journalisme lorsqu'il s'installe à Paris. "La perte d'un enfant âgé de 5 ans lui donne une sensibilité exacerbée au sort des plus jeunes qui le mène à s'intéresser non seulement à la médecine infantile (...) mais, plus globalement, à tout ce qui touche à l'enfance." Adepte du grand reportage, "il ne veut pas seulement dénoncer, il veut combattre pour des améliorations en profondeur. 
Fin 1926, il publie une série de reportage sur "les enfants des taudis", puis sur l'enfance anormale sous le titre Mauvaise graine. A l'occasion d'un reportage en Guyane, il constate l'importance du nombre de forçats passés par les colonies agricoles pénitentiaires. Dès lors, il part en guerre contre "les pénitenciers d'enfants".


Sources:
A. Michel Pierre: "Le Temps des bagnes, Perrin, 2017.
B. Le temps d'un bivouac: "A la découverte des redoutables îles prisons" avec l'historien Michel Pierre. 
C. La marche de l'histoire: "L'incarcération des jeunes: les colonies pénitentiaires au XIX° siècle" avec Frédéric Chauvaud.
D. La marche du monde: "Au bagne les enfants"
E. Une explication de texte du poème. 
F. une lecture analytique du poème de Prévert.
G. La page wikipédia consacrée à Marianne Oswald et à la Chasse à l'enfant.  
H. Ciné qui chante: "Prévert and Co
I. Camille Burette et Jean-Claude Vimont: "Les colonies pénitentiaires pour mineurs: des «bagnes» pour enfants. L'exemple de Belle-Ile-en-Mer (1880-1977)".
J. Michelle Zancarini-Fournel: "Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1865 à nos jours", La Découverte, 2016. 
K. Jean-Jacques Yvorel, « L’enfermement des mineurs de justice au XIXème siècle, d’après le compte général de la justice criminelle », Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière », Numéro 7 | 2005.
L. Savoirs d'Histoire:"La chasse à l'enfant de Belle-Île-en-Mer".
M. "Mathias Gardet, « Ker Goat/Belle-Île : deux centres mythiques », Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière » [En ligne], Numéro 4 | 2002.

Liens:

- Histoire de la protection judiciaire de la jeunesse.
- Le scandale de Mettray par Frédéric Chauvaud.
-La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray par Stéphanie Desroche. 
- Alexis Danan.

mardi 27 août 2019

369. L'hymne du MLF

Après des années de reflux, les mouvements féministes connaissent un regain de dynamisme à l'aube des années 1970. Il s'agit encore et toujours de dénoncer les injustices, discriminations dont sont victimes les femmes, de renverser l'ordre phallocratique qui s'impose partout, y compris dans les milieux libertaires. Dans le sillage de quelques pionnières, les femmes aspirent à conquérir les libertés - des esprits et des corps - dont elles sont toujours privées. Pour les animatrices du Mouvement de Libération des Femmes, dont l'apparition médiatique remonte à 1970, il convient de politiser le féminisme, de lui  appliquer de nouvelles formes de lutte, provocatrices et spirituelles, comme le prouvent les différentes publications, slogans, manifestations ou chansons du mouvement. 

"Boulot, OMO, Marmots Y'EN A MARRE" Contraception pour toutes et tous, avortement libre et gratuit - MLF - Mouvement de libération des femmes, féminisme années 70
"Au bazar du genre", expo MUCEM, Marseille. [Jeanne Mengoulet]

* "Notre temps est arrivé"
Né dans la foulée de Mai 68, le MLF est «le lieu de prise de parole pour toute une génération de femmes, majoritairement issues du baby-boom, désireuses de lutter contre les inégalités entre les sexes.» (source H p1004) 
Loin d'être le seul groupe de militantes féministes, le Mouvement de Libération des Femmes ne s'en impose pas moins grâce à sa liberté de ton et de parole,  son humour grinçant, ses audaces. La première apparition publique du MLF remonte au 26 août 1970. Ce jour-là, une dizaine de femmes se retrouvent devant l'arc de triomphe pour y déposer une gerbe «à la femme inconnue du soldat inconnu». L'événement constitue l'acte de naissance médiatique du mouvement de libération des femmes. Les journalistes évoquent alors le "mouvement de libération de la femme française" en référence au Women's Liberation Movement américain. Les militantes françaises reprennent à leur compte cette appellation, « en préférant parler de mouvement de libération "des" femmes, insistant sur la pluralité des modalités d'être femme.» (source H p 1005)
Selon Françoise Picq, "Le Mouvement de libération des femmes, c'est l'héritier rebelle de Mai 1968". Un an auparavant, Anne Zelensky et Jacqueline Feldman, deux étudiantes, se rencontrent au séminaire de la sociologue féministe Andrée Michel et fondent le groupe Féminin, Masculin, Avenir (FMA) qui entend mettre à bas la société patriarcale et ses bases. Le petit groupe se retrouve plongé au cœur des événements de mai 1968, organisant dans la Sorbonne occupé un meeting consacré aux femmes. Le groupe, désormais non mixte, se radicalise et devient Féministe, Marxiste et Action. 
Les initiatrices du MLF se définissent en grande partie "contre" Mai 68, refusant de subordonner la libération des femmes à la lutte des classes, d'être perçues comme des militantes de seconde catégorie, cantonnées à des tâches subalternes. Tout s'accélère au printemps 1970. En mai, L'Idiot international, publie un textes des deux sœurs Wittig intitulé "Combat pour la libération de la femme" où elles dénoncent le sexisme, terme emprunté à leurs consœurs américaines. En juillet, le numéro 54-55 de la revue Partisans, uniquement rédigé par des femmes titre: "Libération des femmes année zéro".   L'intitulé provocateur fait fi de l'histoire du féminisme au XX° siècle, mais témoigne néanmoins du défaut de transmission, tout en marquant la volonté d'initier une ère nouvelle. Ces différentes publications font surgir des thèmes communs et dressent la liste des combats fédérateurs du mouvement féministe: la conscience d'un état de servitude de la femme, le sentiment d'être un peuple dans un peuple, la libération sexuelle revendiquée.

Artotatita [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]
Pour les féministes, il s'agit  d'analyser les fondements de la société patriarcale pour les dénoncer et les anéantir. (1) C'est désormais dans le champ culturel, dans les mentalités, que le changement doit avoir lieu. La plupart de ces femmes ont d'ailleurs été marquées par la lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir pour laquelle "on ne naît pas femme, on le devient."  
Pour les militantes, il faut marquer les esprits par des actions visibles, dans la rue. De fait, le mouvement prend de l'ampleur: elles sont une dizaine à l'arc de triomphe, 40 deux mois plus tard à s'enchaîner aux grilles de la prison pour femmes de la Petite Roquette à Paris. De nouveau, la force des slogans éclate: "Prostituées, voleuses, ménagères, filles mères, hétérosexuelles, homosexuelles, militantes, nous sommes toutes sœurs." Le 20 novembre 1970, elles sont encore plus nombreuses à se rendre aux états généraux de la femme organisés par le magazine Elle, à Versailles. Le MLF s'y invite et perturbe une manifestation qui se veut moderne et féministe comme l'explique Jacques Chaban-Delmas dans son discours d'ouverture: "le travail, en compagnie des femmes, est un travail qui se déroule dans un atmosphère particulièrement efficace, sans parler de l'agrément, mais il ne faut surtout pas confondre égalité et identité.  Comment imaginer que l'on puisse envisager la carrière féminine, dans quelque domaine que ce soit, dans quelque échelon que ce soit, comme identique à une carrière masculine, ne serait-ce que parce que c'est vous qui avez la charge de la maternité." Sous couvert de progressisme, les clichés perdurent...

1970.
Après ces premiers happenings, le mouvement est véritablement lancé. Le MLF se veut horizontal, sans hiérarchie, sans porte-parole, sans représentants. Il n'y a pas de programme, pas de militants, juste des femmes qui se réunissent entre elles. Les militantes revendiquent avant tout leur autonomie par rapport aux partis politiques et redoutent les tentatives de "récupération". (2) Partout à travers la France, de petits groupes naissent, plus ou moins liés au MLF. «Il s'agit de collectifs majoritairement informels, qui émergent partout dans les grandes villes, et dans lesquels les femmes entrent et sortent au gré de leurs situations personnelles et des actions qui sont organisées. A Paris, des groupes comme "les Oreilles vertes", "Nous sommes en marche", "Le Groupe du jeudi" ou les "Petites Marguerites" participent de cette nébuleuse multiforme, dont l'objectif est à la fois l'action politique, la réflexion théorique et le partage d'expériences intimes.» (source H p 1005) Dès octobre 1970, un jeudi sur deux, de 6 à 8 h, l’École des beaux-arts de Paris accueille les AG du MLF où affluent bientôt des centaines de participantes.
Le MLF se structure autour d'un combat commun: la libération et la réappropriation du corps de la femme. La lutte pour l'avortement devient un axe privilégié dans le MLF parce que pour les féministes la maternité doit être un choix et non un destin. «Un des slogans principaux porté par le MLF est d'ailleurs "mon corps m'appartient", affirmant le droit de chacun à disposer librement de son corps.» (source H p1007) "Le MLF a été relayé dans ce combat par une série d'autres associations, Choisir, créée en 1971 par l'avocate Gisèle Halimi pour se battre sur le terrain juridique, le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (MLAC) né en 1973, le Planning familial, qui a évolué par rapport à ses prises de position antérieures." (source I: p429)
Le 20 novembre 1971,  2000 militantes féministes se rassemblent dans les rues de Paris pour la première manifestation publique en faveur de l'avortement libre et gratuit. Sans banderoles ni drapeaux, le défilé rassemble des femmes grimées et des enfants en un cortège coloré, festif et indiscipliné. Les slogans provocateurs fusent de toute part: «Nous sommes toutes des avortées», «Travail, famille, y en a marre», «Les femmes dans la rue et pas dans la cuisine», «Nous aurons les enfants que nous voulons».

* Le style MLF.
«Le MLF se caractérise (...) par une créativité intense fondée sur l'humour et la provocation: les militantes produisent toute une contre-culture. » Le style MLF s'appuie sur des emblèmes (un poing fermé dans le "miroir de Vénus"), des médias alternatifs tels que  le Torchon brûle, un journal "menstruel" publié de 1971 à 1973, des gestes symboliques (les deux mains levées, réunies entre pouce et index, dessinent un sexe féminin contre le poing levé phallique), des slogans incisifs bien sentis: "Un homme sur deux est une femme", "Travailleurs de tous les pays, qui lave vos chaussettes?", "L"homme est le passé des femmes", "Une femme sans homme, c'est comme un poisson sans bicyclette". Un des atouts du MLF réside aussi sans doute dans l'absence de structure contraignante. Le mouvement n'a pas de local attitré, mais une multitude de lieux de réunion possibles. «Des groupes de parole, de quartier, de conscience se forment spontanément. On parle de tout ce qui, d'ordinaire est relégué à la sphère privé. Le "personnel est politique": faire des enfants, faire la vaisselle, faire l'amour sont des actes politiques. (...) On célèbre l'"entre-femmes", la "sororité".» (source B p51)
De fait, les différents groupes, bien qu'animés par des femmes aux parcours très divers, arrivent à la même conclusion: la nécessité de se regrouper entre femmes. Le principe de la non mixité est une nécessité, notamment afin de rompre avec les pratiques masculines en assemblée. Le 21 mai 1970, à l'université expérimentale de Vincennes, se tient la première réunion publique non mixte de femmes.

Clicsouris [CC BY-SA 2.5 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.5)]
Au delà des divergences initiales, les grandes revendications demeurent les mêmes: l'accès libre et gratuit aux moyens de contraception, la liberté des femmes à disposer de leur corps, la légalisation de l'avortement, la lutte contre le viol (3) et les violences faites aux femmes, l'égalité hommes-femmes dans le travail (4) et les tâches domestiques.
Les actions prennent des formes variées: publication retentissante à l'instar du Manifeste des 343 (5) en 1971, actions spectaculaires portées par l'association Choisir de Gisèle Halimi dans le domaine juridique (6),  Journées de dénonciation des crimes commis contre les femmes à la Mutualité les 13 et 14 mai 1972, manifestations de rue massives (7). Autant de moyens de faire pression sur les pouvoirs publics et d'accélérer le processus législatifs comme lors du vote de la loi Veil en 1974. (8
Après 1975, les militantes s'orientent vers des outils de diffusion plus vastes. De nombreux journaux, revues ou magazines dirigés et écrits par des femmes, à destination des femmes, voient le jour, tout comme des librairies spécialisées et des maisons d'édition (Éditions des femmes d'Antoinette Fouque).

Par delà les luttes fédératrices, les débats agitent le mouvement et les divergences abondent. Lors des réunions de militantes, l'ambiance survoltée témoigne de l'existence de tendances aux conceptions parfois antagonistes. "Quel rapport le féminisme doit-il entretenir avec le marxisme? Faut-il structurer le mouvement ou conserver un fonctionnement informel? Existe-il une spécificité du féminin, une féminité, une «féminitude»?
La tendance marxiste soutient que l'abolition du système capitaliste permettra la fin des inégalités hommes-femmes. La tendance révolutionnaire fait de la lutte contre le patriarcat la priorité absolue. La tendance différentialiste (ou essentialiste) défendue par le groupe Psychanalyse et Politique d'Antoinette Fouque considère qu'il existe une essence féminine à préserver et  des spécificités féminines complémentaires des spécificités masculines. Enfin pour les universalistes (ou égalitaristes), dont Simone de Beauvoir est la figure de prou, la différence biologique ne peut expliquer les différences de comportement et la domination masculine. Toutes les différences sont expliquées culturellement. Dans cette optique, il faut se garder de mettre en avant ce que les femmes sauraient mieux ou moins bien faire que les hommes. Les luttes des universalistes sont donc plutôt tournées vers un changement des mentalités, vers le droit, notamment la parité dans toutes les fonctions. A partir de 1979, l'opposition entre différentialistes et universalistes s'intensifie, jusqu'à la rupture. Antoinette Fouque, Marie-Claude Grumbach et Sylvina Boissonas Fouque déposent le 18 octobre à la préfecture de police une association nommée «Mouvement de libération des femmes», puis inscrivent le même nom comme marque à l'institut de la propriété industrielle et commerciale. A l'encontre de ses méthodes originelles, le mouvement qui n'appartenait à personne se retrouve propriété privée...


 * Les chansons du MLF.
Dans le cadre de leurs différentes actions, les militantes du MLF composent des chansons.
On chante alors tout le temps dans les milieux gauchistes, et donc aussi parmi les féministes.
"Destinées à être entonnées collectivement au cours des manifestations, les chansons du Mouvement de libération des femmes sont sans exception des écrits de combat ou de contestation, tant par leur propos que par l'effet que les militantes cherchent à produire à travers elles. (...) La spécificité du MLF est (...) de donner à entendre des chansons inédites, écrites collectivement." (source H p279) Le but est en effet de faire entendre le point de vue des femmes, dans le contexte d'une opposition souvent frontale avec les organisations d'extrême-gauche.
"C'est véritablement dans et par le collectif que l'écriture chansonnière se constitue lors de réunions dont les traits caractéristiques sont en partie ceux de l'atelier d'écriture. Le mode collégial est le même que celui qui préside à l'écriture des slogans ou des tracts." (source H p 281) "On avait une foi de charbonnière. On était en train de révolutionner le monde. On était shootées à la confiance qu'on avait en ce qu'on faisait." "On avait des réunions en permanence. (...) Quelquefois, il y avait même plusieurs réunions par jour. On inventait des chansons avant chaque manif", rappelle Josée Contreras au sujet de la genèse de nombreuses chansons du MLF.
Le morceau le plus célèbre et le plus marquant reste sans conteste "l'hymne du MLF", un titre qui chante la nécessité d'une libération, à l'instar de beaucoup d'autres chansons du mouvement.

Le torchon brûle [Public domain]
Les paroles de l'Hymne de libération des femmes ou Hymne des femmes sont écrites par une dizaine de militantes du MLF réunies un soir joyeux de mars 1971 dans l'appartement de l'écrivaine Monique Wittig. Le petit groupe s'y trouve réuni pour préparer un futur rassemblement car, à l'époque, chaque lutte apporte son lot de chansons improvisées. 
José Contreras, alors présente, se remémore la genèse de la chanson:"La réunion qui se tenait ce soir là chez Monique Wittig était destinée à préparer le rassemblement du 28 mars 1971 au Square d’Issy-les-Moulineaux, en mémoire et à l’honneur des femmes de la Commune de Paris.
Une dizaine de femmes étaient présentes, dont plusieurs m’étaient alors inconnues. Je citerai, mais sans certitude, outre Monique Wittig, Hélène Rouch, Cathy Bernheim, Catherine Deudon, M.-J. Sinat, Gille Wittig, Antoinette Fouque, Josiane Chanel…
Comme ce sera toujours la façon de faire au Mouvement, quand nous préparions des chansons, des slogans ou des tracts pour une manifestation, nous le faisions à toute allure. On était assises par terre, tout le monde parlait en même temps, certaines notaient, les propositions fusaient dans le brouhaha, étaient reprises, transformées, complétées, ou abandonnées. L’une ou l’autre des participantes lançait tel titre de chanson connue, chanson du répertoire folklorique ou tube du moment, au besoin elle en fredonnait l’air. Si une majorité s’en saisissait, on commençait à y mettre nos paroles.
» 

Edward Burne-Jones:"The mirror of Venus" [Public domain]
Josée Contreras propose d'entonner l'hymne sur l'air du Chant des marais composé en 1933 par trois déportés du camp de concentration de Bögermoor, en Basse Saxe. "Pour l’ « Hymne », c’est moi (du moins me semble-t-il) qui ai proposé un air que j’avais appris ado en colonie de vacances et que j’ignorais être « Le Chant des marais ». Plusieurs participantes le connaissaient également et, la musique étant facile à retenir, nous avons aussitôt entrepris de lui donner un texte. Je ne crois pas qu’à ce moment-là aucune de nous ait su que nous étions en train de détourner un chant (« Le chant des marais ») qui portait une tragique charge d’histoire : composé en 1933 par des déportés politiques antinazis et juifs dans un camp d’internement allemand, ce chant avait été ensuite largement diffusé par les Brigades internationales pendant la guerre d’Espagne, avant de se répandre dans tout l’univers concentrationnaire européen. Car, si opprimées que nous estimions être, il ne nous serait pas venu à l’esprit de nous identifier aux résistants antinazis et juifs, aux défenseurs de la république espagnole ou aux millions de victimes des totalitarismes… "

* "Depuis la nuit des temps, les femmes / Nous sommes le continent noir" (9).
Les paroles du premier couplet dénoncent l'invisibilisation des femmes, reléguées dans l'écriture de l'histoire collective. ("Nous qui sommes sans passé, les femmes / Nous qui n'avons pas d'histoire / Depuis la nuit des temps, les femmes / Nous sommes le continent noir"). Les cercles de militantes féministes portent cette volonté d'enfin "faire entrer" les femmes dans l'Histoire. C'est d'ailleurs seulement après l'éclosion du MLF que naissent, à l'université, les premiers séminaires sur les femmes. Le travail pionnier de Michelle Perrot, Pauline Schmitt et Fabienne Bock permet d'organiser les premiers séminaires sur les femmes à l'université. L’année suivante, en 1974, Michelle Perrot et Françoise Basch fondent à Paris 7 Jussieu, le "Groupe d’études féministes", non-mixte.

 "Asservies, humiliées", "achetées, vendues, violées",  le second couplet fustigent les violences faites aux femmes dans leur propre foyer ("Dans toutes les maisons") et la volonté des mâles de les marginaliser ("hors du monde reléguées").
Les trois couplets suivants insistent sur la nécessité de s'unir ("Découvrons-nous des milliers !"), se souder, sortir de l'isolement, discuter ("Reconnaissons-nous", "Parlons-nous, regardons-nous"), faire front face aux hommes qui s'emploient à diviser les femmes pour mieux régner ("Ils nous ont divisées", "Et de nos sœurs séparées").
 Le refrain et les deux dernières strophes du cinquième couplet exhortent à se rebeller face à la société patriarcale qui écrasent les femmes. ("levons-nous femmes esclaves / et brisons nos entraves / Debout, debout, debout!" "Ensemble, on nous opprime, les femmes / Ensemble, révoltons-nous!").

La chanson n'a pas vocation à devenir l'hymne d'un mouvement. Josée Contreras se souvient: "J'ignore quand la chanson "Nous qui sommes sans passé, les femmes..." a été promue au rang d'"hymne du MLF", mais une telle perspective aurait suscité stupéfaction et hilarité chez les quelques femmes du Mouvement qui l'ont improvisée un soir de mars 1971. Aucune solennité n'a présidé à sa naissance. Hors les AG des Beaux-Arts, les réunions entre femmes du Mouvement étaient informelles, quotidiennes, et même pluri-quotidiennes: y assistait qui pouvait, qui voulait, qui s'intéressait au thème annoncé."
Il n'empêche que ce morceau marque plus qu'un autre les esprits. Immédiatement repris lors des manifestations féministes, il voit ses paroles et sa partition publiées dans un numéro du Torchon brûle (10) de février 1972. Françoise Picq, militante féministe du MLF et historienne, ne s'explique pas pourquoi cette chanson s'impose: "Ce chant a de la tenue, mais ce n'est pas mon préféré. Il a un côté un peu sombre alors qu'on était très, très joyeuses."

****
A la fin des années 1970 et au début de la décennie suivante, le mouvement féministe subit un reflux. Le féminisme est repris par les institutions, le pouvoir et les partis politiques. Le temps du combat paritaire et légale s'ouvre quand l'action et la provocation s'effacent. Reste que, par sa radicalité, les thèmes qu'il a mis en lumière, la parole qu'il a libérée, les victoires qu'il a remportées, le MLF reste un moment crucial des femmes. Il rappelle que le combat d'un genre concerne l'ensemble de la société, tant le sexisme reste enraciné partout. (11)




  
L'hymne du MLF
Nous qui sommes sans passé, les femmes,
Nous qui n’avons pas d’histoire,
Depuis la nuit des temps, les femmes,
Nous sommes le continent noir.
Refrain : Levons-nous femmes esclaves / Et brisons nos entraves / Debout, debout, debout !
Asservies, humiliées, les femmes,
Achetées, vendues, violées,
Dans toutes les maisons, les femmes,
Hors du monde reléguées.
Refrain
Seules dans notre malheur, les femmes,
L’une de l’autre ignorée,
Ils nous ont divisées, les femmes,
Et de nos sœurs séparées.
Refrain
Le temps de la colère, les femmes,
Notre temps, est arrivé,
Connaissons notre force, les femmes,
Découvrons-nous des milliers !
Refrain
Reconnaissons-nous, les femmes,
Parlons-nous, regardons-nous,
Ensemble, on nous opprime, les femmes,
Ensemble, Révoltons-nous !
Refrain

Notes:
1. Françoise Héritier parle de "valence différentielle des sexes". La domination masculine viendrait du fait que les femmes disposent aux yeux des hommes d'un pouvoir absolu, magique: le pouvoir de donner la vie, d'enfanter. Pour contrer ce pouvoir là, les hommes doivent avoir la mainmise sur les femmes, leurs corps et leurs sexualités, car sans elles, ils ne pourraient se reproduire.
2. En 1975, les militantes interviennent lors du congrès de l'année de la femme et organisent un anti-congrès face à ce qu'elles estiment être une nouvelle manière de prolonger les clichés de genre.
3. Le viol est reconnu comme un crime par la loi du 23 décembre 1980. Jusque là, le viol est tu et vécu comme une honte par les victimes; quant aux violeurs, ils écopent de peines particulièrement clémentes. L'action des féministes («Quand une femme dit non, c'est non!») et la mobilisation inlassable de Gisèle Halimi contribuent à faire évoluer les mentalités. Ce faisant, elle parviennent à renverser la perspective: la faute ne doit plus peser sur les femmes comme l'assène les éternels arguments odieux ("elle l'a bien cherché"), mais sur le violeur. On voit apparaître des refuges pour femmes battues qui ouvrent leurs portes à de très nombreuses victimes. 
4. La loi du 22 décembre 1972 relative à l'égalité de rémunération entre les hommes et les femmes introduit le principe «à travail égal, salaire égal».
5. Chaque année, plus d'1 million de Françaises avortent illégalement. Entre 250 et 300 d'entre elles meurent de cette opération pratiquée dans la clandestinité. Depuis les années 1950, le Planning familial, puis la loi Neuwirth en 1967 ont permis l'autorisation de la contraception, pas de l'avortement. Pour les femmes du MLF, il est urgent de faire de cette question une priorité, un thème d'actualité. Anne Zelensky et Céline Delphy cherchent une tribune pour le publier. Le groupe avortement du MLF rédige donc un manifeste pour réclamer l'avortement libre et gratuit. La tribune est finalement publiée dans Le Nouvel Observateur le 5 avril 1971 et signée par 343 femmes de renom auxquelles le pouvoir n'osera pas s'attaquer. Jeanne Moreau, Bulle Ogier, Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve déclarent publiquement avoir avorté. Dès lors, l'avortement s'impose dans les débats et à la une des médias. En une de Charlie Hebdo, une caricature de Cabu fait se demander à Michel Debré "qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur l'avortement?" De nombreux journalistes raillent l'initiative et insultent les femmes du MLF. "Mal baisées", "lesbiennes", "hystériques", les ignominies pleuvent.
6. En 1972, une jeune fille et sa mère, sont inculpées pour avortement par le tribunal de Bobigny. Chaque année 5 à 600 femmes sont condamnées pour avoir eu recours à un avortement. Pendant deux mois, Gisèle Halimi, l'avocate de la jeune Marie-Claire 17 ans, transforme le procès en tribune politique contre la loi de 1920 sur l'interdiction de l'avortement. Soutenue à l'extérieur par des militantes du MLF, la pression médiatique exercée sur le tribunal, arrive à ses fins: la mère et la fille sont relaxées. Une décision en forme d'aveu: la justice n'a pas condamné l'avortement. 
Dans la foulée du procès, c'est au tour de 331 médecins de signer un manifeste dans lequel ils affirment avoir aidé des femmes à avorter.
7. le 6 octobre 1979, 30 000 à 50 000 femmes manifestent à Paris pour la pérennisation de la loi Veil sur l'avortement, car cette dernière n'avait été promulguée qu'à titre provisoire, pour cinq ans. La loi sur l'avortement devient définitive en 1979.
8. Pendant les mois qui suivent l'adoption de la loi, les militantes du MLF sont là pour appuyer son application, pour dénoncer les services hospitaliers où l'opération est refusée ou critiquer le manque de moyens mis en œuvre pour appliquer la loi.
Valéry Giscard d'Estaing crée aussi un secrétariat à la condition féminine et enchaîne les décrets: mixité pour tous les concours de la fonction publique, interdiction d'offres d'emplois sexistes, pénalisation du licenciement en fonction du sexe ou de la situation familiale.

9. C'est par cette expression que Freud désigne "la vie sexuée de la femme adulte", que la psychanalyse ne parvient alors pas à comprendre.
10. Édité de mai 1971 à 1973, ce "menstruel" féministe est ouvert à toutes est distribué en kiosques. Dirigé par Marie Dedieu, chaque numéro n'en est pas moins réalisé par une équipe différente.
11. C'est seulement depuis août 2014 que les discriminations en raison du sexe sont venues compléter l'arsenal répressif des différents types de discriminations.

Sources:
A. Florence Rochefort: "L'insurrection féministe", in 68, une histoire collective [1962-1981] dir. Philippe Artières et M. Zancarini-Fournel.
B.  "Les premiers combats du MLF" in Le Monde magasine, 20 mars 2010.
C. Le Hall de la chanson: "La chanson du MLF" et "40 ans de MLF en chansons"
D. Rue 89: "'Debout les femmes!' L'hymne féministe va devenir un tube. On parie?" 
E. Page Wiki consacrée au morceau.
F. Continent musiques: "Les femmes dans la chanson française (3/5): 1975, l'année de la femme" 
G. France culture: "La naissance du MLF"
H. Les entrées "Chanson" par Audrey Lasserre (p279-281) et "MLF" par Marion Charpenel (p1004-1008) in "Dictionnaire des féministes. France XVIII-XXI° siècle" C. Biard (dir.), PUF, 2017.
I. Michelle Zancarini-Fournel:"1945-2005, la France du temps présent", Histoire de France sous la direction de Joël Cornette, Belin, 2010.

Liens:
- La partition
- Le Hall de la chanson: "Femmes en chansons"
- En cadence: planète XX.