Embarquons pour Rio de Janeiro, l'atterrissage se fait en douceur sur les pistes de l'aéroport Antonio Carlos Jobim, musicien de génie et un des principaux créateurs de la bossa nova, un genre qui, vous l'aurez compris, sera le sujet de ce billet.
En 1956, Juscelino Kubitschek, ancien maire de Belo Horizonte et gouverneur du Minas Gerais, remporte les élections. Au cours de son mandat, qui vient clore les années chaotiques de la présidence nationalisto-populiste de Getulio Vargas, le Brésil connaît une période d'exceptionnel développement sur fond de démocratie éclairée. A peine élu, le président s'attelle à la tâche, suscitant un immense espoir à travers le pays. Kubitschek ne manque pas d'ambition, lui qui prétend "rattraper cinquante années en cinq ans". A défaut de promettre des terres aux paysans qui en manquent cruellement, et dont beaucoup sont encore placés sous le coup esclavagiste des fazenderos. Le nouveau président séduit les nouvelles classes moyennes et la jeunesse urbaine. Partisan d'une industrialisation accélérée, censée assurer le décollage économique du pays, K soutient l'installation de chaînes de montage automobiles autour de São Paulo. Il encourage aussi la construction d'immenses barrages hydroélectriques, l'ouverture de nouvelles routes et voies ferrées. Mais le projet qui lui tient le plus à cœur reste la création d'une capitale fédérale située dans l'intérieur des terres : le projet Brasilia. L'idée de ce déplacement doit permettre d'équilibrer le pays vers l'intérieur, quand toutes les richesses se concentrent sur les côtes. Oscar Niemeyer se voit ainsi confier la confection des principaux bâtiments, en particulier la cathédrale. Pour l'heure, le défi est immense : sortir une cité moderne des sables.
En 1959, Juca Chavez enregistre Presidente Bossa Nova. Les paroles moquent le président nouvelle vague sans cesse en mouvement et surtout soucieux de son image de marque.
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| Par Casa da Moeda do Brasil (Museu de Valores do Banco Central do Brasil) [CC0], via Wikimedia Commons |
Dans le domaine musical également, la présidence Kubitschek connaît d'importantes mutations. Depuis le début des années 1950, le public plébiscite les arrangements ampoulés des boleros ou de la samba canção. Le Brésil dodeline également aux pulsations du baião nordestin. A partir de la fin des années 1940, le cool jazz et le be bop séduisent également la jeunesse dorée des beaux quartiers de Rio. Or, au cours de la seconde moitié des années 1950, une nouvelle ère musicale s'apprête à s'ouvrir. Tom Jobim revient sur le contexte historique propice, selon lui, favorable à l'émergence d'un nouveau style musical. "A cette époque, nous vivions dans un climat d'ouverture politique au Brésil. [...] Un grand mouvement d'espérance naissait; on commençait à fabriquer nos propres voitures; la construction de Brasilia, la nouvelle capitale, progressait [...]. Le Brésil se modernisait dans l'espérance de se transformer en un pays de futur. La bossa est née à ce moment-là; elle porte en elle cette ouverture vers le devenir, la certitude de s'améliorer avec le progrès." [source C. p 88]
João Gilberto : "Insensatez"
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| Plage d'Ipanema (Wikimedia Commons) |
Plusieurs d'entre eux fréquentent l'académie de guitare fondée par Carlos Lyra et Roberto Menescal. Un de leurs autres lieux de rassemblement favori est l'immense appartement des parents de la jeune Nara Leão, dans l'immeuble Louvre de la résidence des Champs-Elysées, 2856 avenida Atlantica à Rio. L'adolescente se souvient:"A quinze ans [en 1957], j'ai fait la connaissance de Roberto Menescal, Carlos Lyra, Ronaldo Boscoli, Tom Jobim, Vinicius de Moraes et d'autres. Comme ma maison était très agréable (sur la plage, un grand appartement, mes parents étaient très gentils), tous ceux-là venaient pour faire de la musique et ils restaient jusqu'à six ou sept heures du matin." [source C. Delfino p 104]
"Rapaz de Bem"
Diplomate depuis une dizaine d'années, Vinicius de Moraes est aussi un homme de lettres, un poète qui rêve d'écrire pour le plus grand nombre. Antonio Carlos Jobim a une formation musicale classique de pianiste. Compositeur, orchestrateur, il joue dans les clubs quand il ne travaille pas pour des maisons de disques. Subjugué par son jeu, Moraes le charge de mettre en musique la pièce qu'il vient d'écrire: Orfeu da Conceiçao, une adaptation carioca du mythe grec d'Orphée et d’Eurydice dont l'idylle était transposée dans les rues de Rio, en plein carnaval. (2) La pièce est donnée en octobre 1956 dans le prestigieux théâtre municipal de Rio. Malgré la qualité des compositions, malgré les somptueux décors signés Oscar Niemeyer, l'accueil est mitigé. L'interprète d’Eurydice est jugée trop sensuelle. Surtout, une partie de la critique et du public déplorent que tous les acteurs de la pièce soient noirs! En 1958, le réalisateur Marcel Camus adapte l'œuvre au cinéma. L'accueil est frileux au Brésil, mais triomphal à Cannes, où le fil reçoit la palme d'or. Pour la bande son, outre des compositions du duo Jobim/de Moraes, on peut entendre "Manha de carnaval" et "Samba de Orfeu", deux morceaux écrits par Luiz Bonfa et Antonio Maria.
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| Le réalisateur français Marcel Camus décide d'adapter Orfeu da Conceiçao au cinéma en 1958. Le casting fait l'objet d'un appel à candidature dans la presse. Camus jette son dévolu sur un jeune footballeur pour le rôle principal. Orfeu Negro suscite l'enthousiasme quasi-unanime de la critique européenne, remportant l'Oscar du meilleur film étranger et la palme d'or à Cannes, bien que le film y soit projeté en portugais sans aucun sous-titre! Pourtant au Brésil, il reçoit un accueil mitigé, on y comprend mal que tous les rôles soient interprétés par des Noirs. Dans la bande son, outre des compositions du duo Jobim /de Moraes (O nosso amor), on peut entendre Manhã de Carnaval et Samba do Orfeu, deux nouveaux morceaux écrits par Luis Bonfa et Antônio Maria. |
Vinicius de Moraes et Tom Jobim, qui poursuivent leur collaboration tombent sous le charme d'un jeune guitariste bahianais, João Gilberto. Né dans l’État de Bahia, ce dernier est un guitariste autodidacte surdoué dont le caractère ombrageux a longtemps freiné l'éclosion artistique. Il chante doucement, sans vibrato. Perfectionniste, il cherche pendant des années sa batida, une nouvelle manière de jouer de son instrument, de façon décalée par rapport au chant, tout en retenue et en pudeur. (3) Il y parvient ce jour de 1957, lorsqu'il réussit à reproduire le balancement des blanchisseuses marchant le long de la rivière San Francisco, le linge juché sur leurs têtes. Sa composition se nomme Bim bom. La mélodie est simple, tout comme les paroles, le résultat prodigieux.
Séduits par cette façon si novatrice de jouer, Jobim et Moraes invitent Gilberto à la session d'enregistrement de l'album Canção do amor demais d'Elizeth Cardoso, chanteuse très populaire pour laquelle ils viennent de composer des chansons. Non sans mal, Jobim ensuite le directeur des disques Odéon d'enregistrer Gilberto. Le 10 juillet 1958, le guitariste peut graver sa propre musique sur un 78 tours classique comprenant Bim Bom et son interprétation du Chega de Saudade, signée Jobim et de Moraes. Perfectionniste à l'excès, le guitariste exige de jouer et rejouer sans cesse le morceau jusqu'à obtenir ce qu'il désire. Le résultat est splendide. L'enregistrement signe l'acte de naissance de la bossa nova, cette manière nouvelle de jouer. Pour Jobim, la bossa est "le fruit de la rencontre de la samba brésilienne et du jazz moderne."
Bim Bom est aussi arrivée aux oreilles de la banda rapaziada. A l'été 1958, ses membres cherchent à se produire sur scène pour y diffuser le nouveau son. Problème, aucune salle ne les accepte. Le jeune journaliste Moyses Fuks, ami de Nara Leão, responsable d'une association d'étudiants juifs du quartier de Flamingo, met à disposition de la petite bande un auditorium. La chanteuse Sylvia Telles, qui fait pleinement partie du gang de Copacabana, accepte de jouer les vedettes, accompagnée notamment de Leão et Carlos Lyra aux choeurs, Roberto Menescal à la guitare, Bebeto au saxo, Luiz Esa au piano. Fuks rédige un petit panneau annonçant le spectacle, sur lequel est écrit : "Ce soir, Sylvinha Telles et un groupe de bossa nova". C'est la première appelation public du nouveau genre. Elle restera.
Sylvia Telles : "Dindi"
Aussi révolutionnaire soit-il, le son de Gilberto peine à séduire au delà d'un petit cercle d'amis. Aux critiques qui éreintent un chanteur sans voix, à côté du rythme, désaccordé, Gilberto répond avec l'enregistrement en 1958 de Desafinado, une chanson manifeste de Jobim. Le titre signifie justement désaccordé en portugais. Les paroles sont les suivantes : "Si tu dis que ma voix détonne mon amour / Sache que cela me fait énormément souffrir / Si tu insistes pour cataloguer mon comportement comme anti-musical / Même si je mens, je dois argumenter que ça c'est de la bossa nova / que ça c'est très naturel". On notera que Newton Mendoça, le parolier, reprend déjà à son compte les termes de bossa nova.
Les enregistrements de Gilberto posent les bases de la nouvelle vague. L'onde soulevée par les harmonies de Tom, les mots de Vinicius et le jeu de João créent une houle que rien ne semble pouvoir arrêter et la bossa s'abat sur le Brésil de Kubitschek comme la vérole sur le bas clergé. Tout le monde essaie d'imiter la pulsation, la batida si particulière de João. Le rythme se caractérise par un décalage constant entre la ligne mélodique et son accompagnement rythmique, si bien qu'il est très difficile de jouer et de chanter une bossa en même temps. Pour désigner ce procédé, les critiques musicaux parlent de "guitare bègue". La guitare violão devient l'instrument roi, parfois complétée de percussions discrètes (tambirom de provenance angolaise). Le chant intimiste, feutré, proche du récitatif, s'impose comme une autre caractéristique du genre. D'aucuns parlent de canto falado, chant parlé.
"Samba de uma nota so"
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| Nara Leão.(wikimedia commons) |
Cool, libre, la nouvelle vague s'est imposée progressivement comme la bande son de la présidence Kubitschek. Le président jouit d'ailleurs d'une grande popularité au sein de la bande rapaziada. "De temps à autre, le président Kubitschek venait nous rendre visite. La maison de Vinicius se situait tout près du palais et Juscelino venait nous trouver. Il arrivait toujours en chaussettes, ayant enlevé ses chaussures pour ne pas faire de bruit en quittant le palais. Là, il venait écouter les choses qu'on était en train de faire ou bien les vieilles compositions de Vinicius et Jobim comme celles effectuées pour le Orfeu de Conceição", se souvient Baden Powell, qui habitait alors chez Vinicius de Moraes. Des synergies opèrent entre les artistes et le nouveau président, grand amateur de musique.
Invités en 1959 par le président à composer une symphonie pour l'inauguration de Brasilia, Jobim et Moraes se promènent dans la future capitale en construction, en quête d'inspiration. Ils interrogent un ouvrier sur l'origine d'un bruit qui les intrigue. "C'est de l'eau à boire, camarade!" Ainsi naquit "Agua de beber".
Dans le prochain billet, nous aborderons les mutations de la bossa et la mutation du genre hors du Brésil. A suivre.






