samedi 2 avril 2022

"Mourir d'aimer". Le destin fracassé de Gabrielle Russier.

Le 29 avril 1937, Gabrielle Russier naît de l'union de René Russier, avocat pénaliste au barreau de Paris, et de Marjorie, une pianiste américaine passionnée d'opéra, contrainte à l'immobilisme par une sclérose en plaques. A l'issue de ses études de lettres, en 1958, Gabrielle épouse Michel Nogues, ingénieur, avec lequel elle a bientôt des jumeaux. Après quelques années passées au Maroc, la famille s'installe à Aix-en-Provence en 1961. Peu à peu, le couple se fissure, jusqu'à se séparer. Gabrielle s'installe alors avec ses enfants dans une résidence du quartier Sainte-Anne et retourne sur les bancs de la faculté d'Aix pour y préparer l'agrégation de lettres modernes. Elle y rencontre des professeurs motivants, dont les cours la passionnent. A la rentrée 1967, le concours en poche, la jeune femme de trente ans débute au lycée Nord de Marseille. Quelques rejetons de la bourgeoisie marseillaise installés à l'Estaque, au Verduron ou au Bouc-Bel-Air y côtoient les enfants d'ouvriers et d'employés habitant les barres HLM de Saint-Louis, la Cabucelle ou Saint-André. Gabrielle aime profondément son métier. Enthousiaste, elle veut transmettre l'amour de la littérature, tout en instaurant un lien de confiance avec ses élèves. La posture de la jeune femme tranche avec les habitudes du corps professoral de l'époque. Elle ne souhaite pas être un professeur "sur estrade" dont le savoir serait déversé de manière distante et surplombante. Convaincue que l'émancipation passe aussi par la culture, elle partage avec les adolescents ses goûts musicaux et cinématographiques, finance l'achat de livres pour équiper sa classe d'une bibliothèque. Professeure à plein temps et hors les murs, elle accompagne ses élèves à la plage, au ski, au bowling... Elle a comme aboli les frontières la séparant de ses élèves, auxquels elle prend l'habitude de donner des surnoms littéraires.    

 

LaHarpie, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Les talents de pédagogue de Madame Russier sont reconnus de tous, si bien que, dans un premier temps, les parents d'élèves ne trouvent rien à redire à la proximité affichée avec les classes.
Mieux, ils apprécient son investissement auprès de ses élèves. Toute menue, Gabrielle arbore une coupe à la garçonne. Au point de vue de l'apparence physique, la professeure  ressemble beaucoup à ses élèves, ce qui fait qu'on la confond parfois avec les adolescents dont elle a la charge. Parmi ces derniers figure Christian. Aîné d'une fratrie de trois, le garçon a quinze ans et demi quand il rencontre sa professeure. Il est le fils des Rossi, des universitaires de la faculté d'Aix que Gabrielle avait rencontrés au cours de ses années d'étude. Le père enseigne la philologie, la mère le français médiéval à l'université d'Aix-en-Provence. Ce sont des intellectuels engagés, proches du communisme italien, et favorables aux nouvelles aspirations de la jeunesse. Avec sa barbe épaisse, son corps déjà bâti, Christian  paraît plus âgé qu'il ne l'est en réalité. Ambitieux, charismatique, passionné de politique, l'adolescent participe volontiers aux discussions intellectuelles des adultes. Au printemps 1968, la contestation estudiantine et lycéenne déferle sur Marseille. Gabrielle Russier et ses élèves entrent dans la danse, fabriquent banderoles et slogans, puis défilent  sur la Canebière, mais en juin, de Gaulle dissout l'Assemblée et triomphe dans les urnes. "La révolution nous a posé un lapin", note alors la professeure. C'est dans ce contexte qu'une histoire d'amour débute entre l'enseignante de 31 ans et Christian, son élève de seconde, désormais âgé de 16. Dès qu'ils le peuvent, les amants prennent la clef des champs. Lors des grandes vacances 1968, ils se retrouvent en Italie, puis en Allemagne, où Christian est censé se trouver chez son correspondant.

Gabrielle déménage à Marseille, dans un F4 du onzième étage de la tour F dans la résidence Nord. Elle est heureuse, amoureuse et décide donc de rencontrer les parents de son ancien élève, convaincue qu'ils comprendront l'idylle naissante. Or, loin d'approuver l'union, les époux Rossi s'inquiètent de voir leur fils déserter le domicile parental. Entre Christian et ses parents, le torchon brule. Plutôt que de rompre avec Gabrielle comme ils l'exigent, le garçon rejoint son amoureuse dès qu'il le peut. Dans une lettre, il leur annonce qu'il ne rentrera plus dormir chez eux. Gabrielle encaisse difficilement l'évolution de la situation; son médecin doit lui prescrire un congé maladie de trois mois. Face aux absences prolongées de leur fils, à la mi-octobre 1968, les parents saisissent un juge des enfants. (1) Christian doit partir en pension dans un lycée pyrénéen. Dépité, il conserve néanmoins le secret espoir que Gabrielle pourra discrètement l'y rejoindre de temps à autre. La première tentative de rencontre est contrecarrée par l'intervention des gendarmes. Conduite au poste, la jeune femme est interrogée et sommée de rejoindre aussitôt Marseille. Quelques semaines plus tard, le 16 novembre, Christian fugue, se réfugie chez un copain et ne donne plus signe de vie à ses parents. La situation, qui devient intenable, prend un tour judiciaire: le 25 novembre 1968, Mario Rossi dépose plainte contre Gabrielle pour "enlèvement et détournement de mineur".

Placée sous surveillance policière, l'enseignante est interpellée et placée en garde à vue, le 4 décembre. Face au juge Palenque, en charge de l'instruction, la professeure refuse de révéler la cachette de Christian. Le magistrat place la jeune femme en préventive et ordonne une perquisition de son domicile. (2) Le 5 décembre 1968, Gabrielle Russier est incarcérée aux Baumettes, Cinq jours plus tard, le lycéen se présente devant le juge. La détention ne se justifie plus. Gabrielle est remise en liberté. Pour les deux psychologues qui examinent le lycéen, l'adolescent est sain et ne souffre d'aucune névrose, possédant au contraire une grande maturité intellectuelle et affective pour son âge. Transféré au lycée Thiers de Marseille, Le jeune homme refuse toujours de rentrer chez ses parents. Le juge des enfants, Besnard, propose une solution de compromis: Christian résidera dans un foyer, en échange d'une reprise de scolarité au lycée Thiers à Marseille. Le lycéen donne le change, mais revoit son amante en cachette, en dépit de la surveillance policière dont le couple fait l'objet. Aux yeux des parents Rossi, leur fils demeure sous l'emprise de son ancienne professeure. Ils prennent alors la décision radicale de le faire interner à la clinique psychiatrique de l'Émeraude. Bourré d'anxiolytiques, il y subit une cure de sommeil de trois semaines, à l'issue desquelles, las, brisé, il consent, la mort dans l'âme, à s'installer à Montpellier chez sa grand-mère.

Hilader, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

 
Gabrielle Russier, en dépression, voit son congé maladie prolongé.  Deux camps se font désormais face.
Parmi les soutiens de la professeure, d'aucuns prennent leurs distances, ne comprenant pas l'obstination de la jeune femme à se mettre en danger, alors que l'instruction de la plainte est en cours. Le couple semble s'isoler dans une logique jusqu’au-boutiste, seuls contre tous. Parmi les détracteurs de la jeune femme se trouvent également de plus en plus de parents d'élèves indignés par "l'immoralité" d'une professeure qui inciterait les élèves à la révolte ou la débauche. Des courriers furieux atterrissent sur le bureau du juge Palenque. D'autres continuent néanmoins à  soutenir Gabrielle. Ils ne comprennent pas l'acharnement des parents Rossi dont l'attitude leur paraît contradictoire. Comment peut-on, d'un côté, inciter les étudiants à mettre à bas la morale conservatrice ambiante, et d'un autre, entraver de manière brutale les choix de leur fils?

Pour autant, la situation semble progressivement se décanter. L'avocat des parents Rossi informe le juge que les relations avec Christian se sont apaisées et qu'ils n'entendent plus donner de suite judiciaire à cette affaire. Le juge songe même à rendre un non-lieu, mais le procureur, sollicité, croit savoir que le parquet général ferait appel de cette décision. L'accusée est donc renvoyée devant le tribunal correctionnel. L'avocat de Gabrielle se montre toutefois plutôt confiant. D'une part, l'affaire n'intéresse pas les médias. D'autre part, l'audience se tiendra à huis clos en raison de la minorité de Christian. Enfin, la situation plus apaisée entre les plaignants et leur fils devrait inciter le juge à la clémence. L'essentiel est de ne pas faire de vague.

Or, rien ne se passe comme prévu. Le 19 avril 1969, Christian trompe la vigilance de sa grand-mère et se rend à Marseille. Cette fugue remet de l'huile sur le feu. De nouveau inculpée pour détournement de mineur, Gabrielle est de nouveau emprisonnée aux Baumettes. Dans sa geôle, elle écrit à ses proches et soutiens des témoignages bouleversants. Un profond désespoir émane de ces lettres. "J'envie les gens qui purgent une peine, comme on dit, qui sont là pour quelque chose et trouveront, en sortant, la liberté. Au moins, eux, ont une raison d'attendre. Je n'en ai guère. Sortir d'un cauchemar pour retomber dans un autre. Être venue ici pour rien. (...) Pour guérir, il faut en avoir envie, et avoir des motifs. Il me semble que je n'en aie plus. Tout ce que j'aimais a été abîmé, sali", écrit-elle à une connaissance. Le 24 mai, sa demande de remise en liberté est rejetée. Gabrielle perd ses repères et prend peur pour ses enfants. A son ex-mari, elle écrit: "Michel, je t'envoie cette lettre comme on jette une bouteille à la mer, sans savoir si je te reverrai très bientôt ou jamais. Je suis si angoissée par rapport à l'avenir, que je n'arrive pas à me reposer, ni à écrire ni à lire. Je voudrais seulement te dire que j'ai si peur pour les enfants, que ce n'est pas de ma faute car ce procès est devenu invraisemblable (...). Je suis incapable de travailler. Je ne comprends plus rien de ce que j'entends ni de ce que je lis. Je suis toute abîmée intellectuellement et physiquement. Je voudrais tellement que les enfants survivent et échappent à tout cela. S'il m'arrivait quelque chose, et que tu aies besoin de linge, les clefs sont chez Madame R. Je compte sur toi pour les enfants. Je ne voudrais pas t'ennuyer avec toutes ces histoires, ni te faire du mal, mais ils ont besoin de toi, maintenant que je ne suis plus bonne à rien." Après huit semaines d'incarcération préventive, elle quitte enfin sa cellule, à la mi juin 1969. 

Le procès s'ouvre le 10 juillet. Bien que l'audience se déroule à huis clos, la presse locale commence à s'intéresser à l'affaire. L'enjeu est énorme. Si elle est condamnée, Gabrielle risque de ne plus pouvoir enseigner. Avant de demander la condamnation, le substitut , Jean Testut, loue la compétence professionnelle de l'enseignante. "Je reconnais que vous êtes un professeur exceptionnel, un professeur dont on se souvient. J'ai trop connu, dans ma jeunesse, des professeurs insignifiants et ennuyeux pour ne pas vous rendre hommage." Ces mots n'empêchent pas le magistrat de requérir à son encontre treize mois d'emprisonnement ferme. L'accusée écope finalement de 12 mois d'emprisonnement avec sursis, 1500 francs d'amende et un franc symbolique de dommages et intérêts à Marguerite et Mario Rossi. La peine ressemble à une victoire, car elle est amnistiable et permettrait donc à Gabrielle de continuer à enseigner. L'avocat des Rossi fait savoir que "pour nous, partie civile, l'affaire est terminée. Nous ne voulions pas plus." Bien que condamnée, l'enseignante exulte. L'horizon paraît enfin s'éclaircir. La joie éprouvée par la jeune femme à l'annonce du verdict ne sera pourtant qu'un feu de paille, car le parquet fait aussitôt appel. 

Gabrielle Russier est ici victime de l’acharnement d'institutions bousculées par le mouvement de mai 1968. Au delà du drame passionnel, elles entendent ainsi reprendre la main. L'appel réclamé par le parquet peut ainsi se lire comme un désir de vengeance. Le recteur d'Aix-Marseille, Claude Franck, avec l'appui du procureur général, ne veut plus voir une enseignante comme Gabrielle dans l’Éducation nationale. "Il n'y a plus de moralité en France, il faut que cette affaire serve d'exemple", aurait-il confié au procureur général. Au fond, la professeure a brisé deux tabous. On ne se lie pas d'amitié avec ses élèves, on reste dans une posture professionnelle, en conservant une distance.Une trop grande convivialité avec les élèves remettrait en cause la sacro-sainte autorité professorale. Surtout, on n'a pas de relation amoureuse avec un ou une élève. Aux yeux du procureur général, Marcel Caleb, Gabrielle Russier aurait, en franchissant cette ligne rouge, supplanté l'autorité paternelle. Une partie de la presse lui fait écho: l'enseignante est un dangereux symbole, celui du désordre.

L’Éducation nationale a exigé de l'enseignante le remboursement des deux mois de traitements perçus pendant son séjour en prison. La situation financière de Gabrielle devient très précaire.

A l'annonce de l'appel, Gabrielle sombre dans l'abîme. A sa sortie de prison, elle se rend dans une maison de repos près de Tarbes, afin de se requinquer. Le mal est profond; submergée par les difficultés, elle avale des barbituriques. Les médecins la plonge alors dans une cure de sommeil de neuf jours. Dans la perspective du procès en appel prévu pour le mois d'octobre, Gabrielle quitte l'établissement de soin et rentre à Marseille, le 30 août 1969. Le lendemain, un voisin, intrigué par un léger sifflement, appelle les pompiers. Ces derniers découvrent le corps sans vie de Gabrielle. Après avoir coupé l'électricité, calfeutré les issues de l'appartement, elle a ouvert le gaz, a avalé le contenu d'une boîte de médicaments, avant de s'allonger sur son lit. Tragique épilogue d'une impossible histoire d'amour. 

Les pleurs laissent très vite place à la colère. Le 5 septembre, devant une petite assemblée réunie au cimetière du Père-Lachaise, le pasteur Viot prononce un discours accusateur. "Gabrielle Russier n'a pas attendu. Elle n'a pas pu ou pas su attendre. Ainsi la justice, quand elle devient inique, se transforme en instrument de torture. Qu'elle soit frauduleuse ou, ce qui était le cas pour Gabrielle Russier, inhumaine, la justice peut détruire un être. Et il est des condamnations qui, pour paraître légères à certains, n'en sont pas moins des condamnations à mort. Que ceux qui traînent leur prochain en Justice y pensent.


Le drame est devenu fait de société, ne laissant personne indifférent, y compris au plus haut sommet de l’État. Le 22 septembre 1969, Georges Pompidou s'exprime sur l'affaire à l'occasion d'une conférence de presse. Théoriquement, un président ne réagit pas aux affaires criminelles, mais il a été lui même professeur de français à Marseille et le journaliste Michel Royer, qui l'interroge, sait que le chef de l’État a été très touché par cette histoire. (3) "Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé, d'ailleurs, sur cette affaire... ni même ce que j'ai fait. Quant à ce que j'ai ressenti, comme beaucoup, et bien, comprenne qui voudra. Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d'enfant perdue, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés. C'est de l'Eluard. Merci mesdames et messieurs". Avec pudeur, et parce qu'il ne peut remettre en cause une décision de justice, le président cite ici les vers d'un poème évoquant les femmes tondues à la Libération pour avoir eu des relations avec l'occupant. "Les mots d'un poète communiste, chantre de la résistance et de la liberté, disent la compassion que le président, élu par une majorité conservatrice encore toute imprégnée de l'effroi de Mai 68, ne peut lui-même exprimer." (source F)

L'heure est désormais aux règlements de compte. En novembre 1969, une pétition signée de personnalités éminentes, dont les prix Nobel Alfred Kastler, François Jacob et Jacques Monod, réclame au garde des Sceaux une enquête sur les responsabilités des uns et des autres dans le suicide de la professeure. Les médias cherchent des coupables. Le juge d'instruction à l'origine de l'incarcération, le procureur général qui a fait appel de la peine amnistiable, les parents de Christian sont pointés du doigt. Ce dernier, tenu dans l'ignorance des obsèques, refuse de réintégrer le domicile parental. Au micro de RTL, il s'insurge: "J'accuse toute la société: les juges, les parents bourgeois et réactionnaires." Le suicide entraîne l'explosion du cercle des anciens élèves intimes de Gabrielle. Certains acceptent de se confier à l'écrivain Michel del Castillo, dont le le livre, Les Écrous de la haine est publié en octobre 1970. Raymond Jean, ancien professeur de la disparue, préface Les lettres de prison que Gabrielle avait adressé à ses proches. La publication cherche à réhabiliter la disparue, à dresser une image plus juste de celle dont tout le monde parle sans vraiment la connaître. 


En 1971, André Cayatte installe de façon définitive le drame dans la mémoire collective avec Mourir d'aimer, dont le scénario s'inspire très largement de l'affaire Russier. L'interprétation remarquable d'Annie Girardot bouleverse cinq millions et demi de spectateurs. Le film s'impose comme le succès de l'année en dépit des procédures intentées par les Rossi pour en empêcher la diffusion. Chanteuses et chanteurs ne sont pas en restent, mettant leur révolte en rimes et en musique. En 1970, Serge Reggiani interprète "Gabrielle", dont les paroles de Gérard Bourgeois font de la professeure une victime de la cruauté ambiante. "Qui a tendu la main à Gabrielle lorsque les loups se sont jetés sur elle / Pour la punir d'avoir aimé d'amour". En 1971, Charles Aznavour écrit et compose "Mourir d'aimer". Les paroles adoptent le point de vue de Gabriel, sacrifiée par une société intolérante et hypocrite. Le premier couplet annonce le suicide, envisagé comme le seul remède face à la méchanceté.  "Tandis que le monde me juge / Je ne vois pour moi qu'un refuge / Toute issue m'étant condamnée / Mourir d'aimer (...) Puisque notre amour ne peut vivre / Mieux vaut en refermer le livre / Et plutôt que de le brûler / Mourir d'aimer." Aznavour fustige aussi l'hypocrisie d'une société prompte à punir les femmes, quand elle cautionne les "sugar daddy". "Quand j'ai écrit Mourir d'aimer, j'ai dit en substance: je ne comprends pas qu'on emmerde cette pauvre jeune femme qui était amoureuse d'un garçon de seize ans, et que quand un vieillard se promène brinquebalant avec une fille ravissante à son bras qui fait semblant d'être amoureuse, on ne dit rien", se souvient-il. Dans le même esprit, Anne Sylvestre écrit et interprète "Des fleurs pour Gabrielle". Elle y pourfend une justice aux ordres du système patriarcal ambiant, dans lequel "Monsieur pognon peut bien demain / S'offrir mademoiselle machin / Quinze ans trois mois et quelques jours / On parlera de grand amour." Toujours en 1971, le groupe de rock progressif Triangle publie "Élégie à Gabrielle" qui "a choisi de mourir un matin". (4) Enfin, en 1972, Claude François ose un parallèle entre Gabrielle Russier et Juliette Capulet avec le titre "Qu'on ne vienne pas me dire". "Qu'ils dorment sous la même pierre / A Vérone, dans la lumière, ces amants là, / Où qu'elle dorme en solitaire / Dans cette ville près de la mer, celle qu'on montrait du doigt / Un jour d'autres Juliette / Toujours d'autres Gabrielle mourront d'aimer".


Le 1er septembre 1971, désormais majeur, Christian donne une dernière interview au Nouvel Observateur. Il y résume l'histoire par ces mots: "Ce n'était pas du tout une passion. C'était de l'amour. La passion, ce n'est pas lucide. Or, c'était lucide. [...] Les deux ans de souvenirs qu'elle m'a laissés, je n'ai pas à les raconter. Je les sens. Je les ai vécus, moi seul. Pour le reste, les gens le savent... C'est une femme qui s’appelait Gabrielle Russier. On s'aimait. On l'a mise en prison. Elle s'est tuée. C'est simple."

Notes:

1. En octobre, Gabrielle se met en congés du lycée Nord pour une durée de trois mois.

2. Les policiers mettent la main sur un film où l'on découvre Christian heureux, amoureux, chez sa maîtresse. Le couple s'aime, sans aucun doute. 

3. En off, il confie au journaliste à quel point cette affaire l'a choqué. En l'espèce, l'appareil judiciaire s'est comporté "comme le plus froid des monstres froids".

4. Pour être tout à fait complet, citons encore "35 ans" par Guylaine Guy et "L'amour interdit" par Stanis. 

Sources:

A. "L'affaire Gabrielle Russier: l'amour et l'opinion." Entretien avec Pascale Robert-Diard [Un jour dans l'histoire sur la RTBF].

B. Fresque INA: "22 septembre 1969. Georges Pompidou évoque l'affaire Russier". 

C. Affaires sensibles: "Les amours interdites de Gabrielle et Christian"

D. Une histoire particulière sur France Culture: "Mourir d'aimer 1/2", "Une enseignante amoureuse 2/2".

E. "Comment chanter l'actualité criminelle?" [Ces chansons qui font l'actu de Bertrand Dicale sur France Info] 

F. Pascale Robert-Diard et Joseph Beauregard: "L'affaire Gabrielle Russier, un amour hors la loi". Remarquable série de 6 articles parus dans Le Monde au cours de l'été 2020.

"Bleu fuchsia" d'Odezenne, une ode aux travailleurs de l'ombre.

Le monde du rap, de la chanson savent parfois rendre hommage aux travailleurs de l'ombre, ces salariés des centres logistiques apparus à la périphérie des grandes métropoles, en lieu et place des usines délocalisées. Ce gibier d'intérim que sont les manutentionnaires, logisticiens, préparateurs de commande, conducteurs ou livreurs, représentent désormais une part sans cesse croissante de l'emploi ouvrier. 


Bleu fuschia d'Odezenne raconte la vie d'un travailleur du marché de Rungis (1), un lieu que Jacques Cormary, auteur des paroles, connaît bien. (2) "Je me souviens du bus de nuit, direction le marché de Rungis". Le morceau dépeint un monde terne et triste, dans lequel les travailleurs triment durement pour gagner leur pitance. Les manutentionnaires s'usent dans des tâches répétitives et mornes, "les muscles exultent" sous le poids de lourdes charges. Emprisonné dans sa routine, le chanteur semble plongé dans une torpeur qui l'empêche de vraiment se réveiller. La nuit, terminée "sur le carreau" du bus, est trop courte pour dissimuler les "cernes pleines sous les yeux". L'âpreté des relations humaines semble accentuer la dureté du labeur à accomplir. Entre un client dégoûtant, un patron scrutateur, des soulauds, un vendeur raciste, l'énonciateur n'est pas épargné. Fondé sur la répétition, le refrain témoigne de l'humeur maussade de l'ouvrier qui répète sans cesse que "le ciel est triste". Les mêmes sempiternelles tâches sont à accomplir. Il faut trier des pommes, charger, décharger les poids lourds. L'arrivée et le départ des "camion(s)" fixent une cadence à respecter comme le suggère la récurrence du mot tout au long de la chanson. "9h et quart", alors que les manutentionnaires s'activent depuis déjà plusieurs heures, le patron débarque et endosse son costume d'inspecteur des travaux finis. Toute honte bue, il accable ses employés de reproches, se vante de "faire vivre des familles", quand il s'engraisse sur leurs dos. L'exploitation se lit dans les vêtements: le boss a des pompes flambants neuves, quand les employés ont des "pulls, avec des trous".

Le chanteur/manutentionnaire, dont on ne décrit que des parties du corps (« mes mains » ; « les yeux » ; « les muscles » ; « la tête »), paraît déshumanisé. L'usage d'un langage argotique et familier renforce encore la dimension itérative, quotidienne de la besogne. Certes, la pause tant attendue permet de "casser une graine" grâce au "pourliche", de souffler, mais "chez la mère Eugène, y a plein de saôulots , assommés au comptoir" qui "comptent les goulots." L'expression de la monotonie est transposée dans la musique du morceau, une boucle de cold wave froide et lancinante.

Olivier Donnet, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
 

Au delà des difficultés professionnelles rencontrées, Odezenne célèbre la capacité de résilience de l'employé, dont l'identité ouvrière - la "race ferroviaire" (3) - est brandie avec fierté. Ainsi, les mains du chanteur prennent "la forme du travail", comme une œuvre d'art façonnée par un créateur. (4) Les paroles insistent d'ailleurs sur la dimension artistique des tâches à accomplir, comme le suggère l’assimilation des transpalettes à un ballet de danse. Le charriot élévateur, outil indispensable du secteur de la logistique, n'est plus ici le symbole de l'exploitation, mais plutôt de la libération. (5

Au fil du morceau, le travailleur parvient à fuir l'exploitation d'un labeur débilitant, en se réfugiant dans l'art et la poésie. Si monotonie rime souvent avec monochromie (« un café noir » ; « les ongles noirs » ; « le gris du quai »), l'énonciateur insiste aussi sur les couleurs intenses des fruits ("les étals de fruits lumineux", "le vert des poires", "le rouge des fraises"). L’univers mental finit par prendre le pas sur la gestuelle mécanique du travailleur. Dans le refrain final, la répétition machinale de la besogne est interrompue par des mots tout droit sortis de l'inconscient, des mots qui sonnent comme le triomphe de l'esprit sur le corps. "Le ciel est triste, je trie des pommes" assène à quatre reprises le narrateur, qui glisse ensuite à la fin de la phrase deux mots qui changent tout. "Fuchsia" fait d'abord son apparition, bientôt complétée par "bleu". L'association d'une pomme à deux couleurs normalement incompatibles témoigne de la sensibilité de l'individu. L'employé poursuit sa tâche sordide, mais sa pensée s'échappe. L'imagination a pris l'ascendant sur l'aliénation. Il est libre Jacques, y en a même qui disent qu'ils l'ont vu voler! 

Photo: Myrabella / Wikimedia Commons

Ce titre d'Odezenne semble être le complément sonore idéal aux mots de Joseph Ponthus. Ouvrier intérimaire dans les usines de poissons et les abattoirs bretons, ce dernier est l'auteur d'«A la ligne. Feuillets d'usine», dans lequel il consigne avec talent ses expériences professionnelles. Ici aussi, "on ne décompte pas la débauche en heures, mais en camions." On s'échappe en pensée quand les tâches à accomplir se poursuivent répétitives et éprouvantes:

"Parfois c'est rassurant comme un cocon / On fait sans faire / Vagabondant dans ses pensées/  La vraie est seule liberté est intérieure / Usine tu n'auras pas mon âme /  Je suis là / Et vaux bien plus que toi / Et vaux bien plus à cause de toi / Grâce à toi / Je suis sur les rives de l'enfance / (...) / Je suis chez ma grand-mère / Sa présence est chaude est éternelle / Demain elle sera encore là / Je souris en travaillant mes vaches" (source F p189-190)   

                   
Notes:

1. Le 27 février 1969, les Halles déménagent du cœur de Paris pour s'installer à Rungis, dans la banlieue sud de Paris, à 7 km de la porte d'Italie, sur une vaste zone de près de 235 hectares. Face à l'augmentation de la demande et de la fréquentation, les pavillons de Baltard ne sont plus appropriés. L'argument de l'insalubrité est avancé par les autorités, qui cherchent également à récupérer une surface importante en plein cœur de Paris. Situé à proximité immédiate de l'autoroute du Sud, des RN7, 186, de l'aéroport d'Orly, des grands axes ferroviaires, le marché d'Intérêt National (MIN) permet de relier Rungis aux principales régions productrices. Les produits arrivent par camions frigorifiques (poissons), trains (fruits et légumes), voire avion. Des gares ferroviaire et routière, situées dans l'enceinte même du MIN facilitent également la manipulation des denrées. Les locaux professionnels, banques, centres médico-social et administratif, entrepôts, parkings constituent autant d'équipements nécessaires au bon fonctionnement de cette cité vouée à l'approvisionnement alimentaire. Rungis s'organise en pavillons spécialisés: marée, fruits et légumes, fleurs, produits laitiers, auxquels s'ajoutent les produits carnés en 1973 après la fermeture des abattoirs de La Villette. Les grossistes installés à Rungis fournissent en produits frais toute la région parisienne. Les chefs de grands restaurants étoilés viennent s'approvisionner. Un parc de repos permet de boire un verre ou de se restaurer pendant les pauses où à la fin de la journée de travail.

2. "Quand j’avais 15 ans et demi, j’y travaillais. Je déchargeais les camions et je triais les fruits, des poires et des pommes."

3. La formule semble se référer aux paroles de la chanson "il y a plus rien" de Léo Ferré. "Mes plus beaux souvenirs sont d'une autre planète / Où les bouchers vendaient de l'homme à la criée / Moi, je suis de la race ferroviaire qui regarde passer les vaches."

4. L'univers musical sert également d'exutoire avec la superposition soudaine d'une nouvelle boucle plus aiguë.

5. Dans le cadre des manifestations de gilets jaunes en 2018, plusieurs tags célèbrent d'ailleurs "la génération Fenwick", en référence à l'entreprise française de fabrication de transpalettes.

Sources:

A. "Quand le rap se fait la voix des ouvriers" [France Culture]

B. Le marché de Rungis (géographie-lechat.fr). 

C. Inauguration du Marché d'Intérêt National de Rungis. [Archives nationales du Val de Marne]

D. Playlist logistique proposée par @DavidGab_ sur Twitter. 

E. D. Saint-Amand, « La bûche et le transpalette : poétique d’Odezenne »Itinéraires [En ligne], 2020-3 

F. Joseph Pontus: "A la ligne. Feuillets d'usine", Folio, 2020

Lien:  

Site officiel d'Odezenne, Bandcamp, Youtube, instagram...

mercredi 9 mars 2022

Antonio, Giorgio e Daniela : Lu trenu di lu suli (1971) Quand la vie d'un Italien valait quelques sacs de charbon.

Comme une grande partie du continent européen, la Belgique et l’Italie sortent dévastées de la seconde guerre mondiale. La première se relève cependant bien plus rapidement que la seconde. Pour une reconstruction rapide, les différents secteurs économiques dépendent totalement du charbon. Or, l'essor de la production des charbonnages belges est entravé par le manque de main d’œuvre. Les travailleurs belges rechignent de plus en plus à descendre dans les mines, en raison de la difficulté et de la dangerosité du labeur à abattre. L'entrée dans la guerre froide contribue en outre au tarissement de la main d’œuvre originaire d'Europe de l'est. La pénurie de bras devient donc particulièrement problématique, à l'heure où seule une victoire dans la "bataille du charbon" assurerait le relèvement du pays. 

Jmh2o, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons
 
 
* Italie année zéro. 

Au sortir de la guerre, l'Italie, défaite, n'est plus qu'un champ de ruine. L'appareil productif est à terre. Les niveaux de chômage atteignent des sommets, au moment où le rapatriement de milliers de colons et de soldats font peser une pression supplémentaire sur un marché du travail exsangue. La situation sociale et politique apparaît comme pré-révolutionnaire. Plus que jamais, le recours à l'émigration paraît crucial. En 1946, à ceux qui se plaignent du manque de travail, De Gasperi, le premier ministre, déclare d'ailleurs: "Apprenez les langues et partez à l'étranger." La faim, la misère, l'absence de perspectives poussent donc toute une génération de jeunes Italiens à quitter leur pays, en particulier ceux originaires des régions pauvres du Mezzogiorno (les Abruzzes, les Pouilles, la Sicile, la Calabre) et du Nord-Est (la Vénétie, le Frioul).

* Des bras contre du charbon.  

C'est dans ce contexte que le gouvernement belge d'Union nationale, présidé par le socialiste Achille Van Acker, signe un accord avec les autorités italiennes, afin de pouvoir disposer des mineurs nécessaires au fonctionnement des charbonnages. (1) L'accord planifie une immigration collective, organisée d’État à État. Le texte, ratifié le 23 juin 1946, prévoit l’envoi en Belgique de 2 000 ouvriers par semaine, en échange de la fourniture de 2 à 3 millions de tonnes de charbon annuelles à prix préférentiel à l'Italie. (2) Les deux pays s’engagent en vertu d'une arithmétique simple. La Belgique a besoin de mineurs, mais les ouvriers belges sont réticents à descendre. Les autorités italiennes, elles, ne savent que faire d'une partie de la jeunesse, dépourvue de perspective d'emplois dans la péninsule. Dans le climat pré-révolutionnaire que connaît alors le pays, Rome voit comme une aubaine cette possibilité de se débarrasser de la main d’œuvre surnuméraire. Non seulement, l'émigration permettrait à des villages de subsister, mais aussi aux populations d'améliorer leurs conditions matérielles, grâce aux transferts de devises effectués par les exilés. C'est ainsi que le secteur minier belge devient le principal pourvoyeur d'emplois de l'émigration italienne.

* De belles promesses.

La plupart des candidats à l'exil imaginent partir de façon temporaire. Ils conservent la ferme intention de regagner leur patrie après avoir amassé suffisamment d'argent par leur travail. Avec l'adoption de sévères restrictions à l'immigration, les États-Unis cessent d'être la terre d'adoption par excellence de l'émigration italienne. En raison de sa relative proximité géographique, le choix de la Belgique s'impose donc pour de nombreux candidats italiens au départ. 

Pour convaincre les candidats au départ, la fédération du charbon belge organise de vastes campagnes de promotion sous la forme d'affiches ou de brochures de propagande. La Belgique est présentée comme un pays de cocagne, promettant de bons salaires, des logements convenables et de nombreux avantages sociaux. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, comme de la théorie à la pratique. Ainsi, plutôt que de réformer et de chercher à améliorer les conditions de travail dans les mines, le patronat belge impose aux étrangers ce que les nationaux ont la possibilité de ne plus accepter: un travail dangereux, des conditions de vie précaires et une exploitation de tous les instants. 

 Officiellement, le recrutement doit se faire via les offices de placement italiens, mais dans la pratique les charbonnages belges organisent leur recrutement sur place en privilégiant les candidats politiquement "inoffensifs". Les recruteurs en Italie tentent de privilégier l’embauche de travailleurs recommandés par l’Église catholique et donc chrétiens, « considérés comme plus soumis et moins exigeants », observe Anne Morelli.

* Terminus Belgique. 

Les candidats au départ, âgés de moins de trente cinq ans, doivent se présenter à la gare de Milan. Ils y sont hébergés sommairement, jusqu'à l'arrivée du train hebdomadaire vers la Belgique. Les départs ont lieu en convois organisés. Avant de pouvoir monter  à bord d'un wagon, le futur mineur doit se soumettre à une visite médicale. Les candidats, dont la constitution est jugée trop faible, sont écartés, tout comme ceux que l'on suspecte d'être politisés.  Les individus sélectionnés signent alors un contrat de travail dont l'article 2 stipule que "l'ouvrier déclare savoir qu'il est engagé exclusivement pour le travail du fond dans les mines et il prend l'engagement de rester au service du charbonnage pendant toute la durée du contrat." Dès la montée dans le train, les émigrés sont accompagnés de gendarmes, ainsi que d'hommes de la sûreté, habillés en civil. Les futurs mineurs, considérés comme des protestataires en puissance, font l'objet d'une stricte surveillance tout au long du voyage. Tout propos tendancieux vaut renvoi. Un interprète désigné par le gouvernement italien, mais payé par les patrons charbonniers belges, accompagne également les passagers. Au terme du voyage, dont la durée peut aller jusqu'à cinquante-deux heures, les Italiens sont déchargés dans les zones prévues pour les marchandises. Rangés par numéro de puits, ils sont alors conduits en camion vers leur futur lieu de travail, dans un des cinq bassins charbonniers belges.

* De rudes conditions de travail.  

Mis à part pour l'extraction du soufre en Sicile, il n’y a pas, en Italie, de mines de quelque importance. Les émigrants italiens n’ont donc, avant leur arrivée en Belgique, aucune idée de ce qu’est le travail du mineur, dont la propagande patronale se garde bien de parler. Pour mener une vie décente, le mineur trime 6 jours sur 7, souvent plus de 10 heures par jour. Après un passage par la Salle des Pendus - le vestiaire aérien - les mineurs chaussent leurs galoches, puis se voient remettre un jeton sur lequel a été gravé un numéro. En échange de ce jeton, le travailleur se voit remettre une lampe. Il entre alors dans la cage et c'est la première descente dans la fosse. La peur serre les cœurs. Dans les galeries, les conditions de travail sont très difficiles et les mesures de sécurité quasi inexistantes. Au fil des ans, la santé du mineur se détériore en raison de l'inhalation de particules de poussières  de silice. Les salaires ne sont pas calculés sur un nombre d'heures de travail, mais sur les quantités de charbons abattues. Le chef porion exige toujours plus des mineurs sous ses ordres. Celui qui n'atteint pas les quantités attendues se voit infliger des retenues de salaire. Sous pression, les hommes se tuent à la tâche, négligeant les règles de sécurité.

Ceux qui refusent de descendre sont considérés comme en rupture de contrat. Signalés à la police des étrangers, écroués à la prison de leur arrondissement, ils sont alors regroupés à la caserne du Petit-Château, à Bruxelles, avant d’être renvoyés en Italie. 

* Les conditions de logement.  

Une fois remonté à la surface, le mineur aspire à pouvoir se reposer d'une journée de labeur exténuante dans un lieu confortable. Il n'en est rien. Selon les contrats signés à Milan, les charbonnages s'engagent à procurer aux ouvriers un logement convenable, meublé et à prix modéré. Les autorités belges savent pourtant pertinemment qu'elles ne pourront satisfaire les attentes des mineurs italiens, compte tenu du manque cruel de logements. Pour pallier la pénurie, elles parquent les mineurs dans des camps, que les nazis avaient fait construire pour les prisonniers polonais ou soviétiques. Les nouveaux venus s'entassent dans des baraquements insalubres de bois, de cartons bitumés, ou de tôles ondulées. Sur un sol en terre battue, un simple lit plein de punaises tient lieu de mobilier. L'eau courante et les sanitaires sont absents. Présentées comme provisoires, ces conditions d'habitation désastreuses se maintiennent au moins jusqu'aux années 1950.  

Au delà des difficultés de logement, la vie est dure et les immigrés italiens en Belgique souffrent du racisme. On moque leur accent, on les traite de "macaronis". Un des principaux obstacles reste la maîtrise de la langue. Il faut dire que rien n'est prévu pour apprendre le français ou le flamand aux Italiens de la première génération.  Les conditions d'accueil en Belgique font que de nombreux immigrés italiens se considèrent comme des déportés économiques, vendus par leur pays "pour un sac de charbon". En dépit de ces rudes conditions d'existence, après un certain temps d'installation, et à condition de disposer d'un logement adapté, le mineur arrivé seul, peut faire venir le reste de sa famille, comme le prévoient les accords bilatéraux.

Camille Detraux, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Common
* 8 août 1956: une catastrophe minière. 

Les accidents mortels provoqués par les éboulements ou les coups de grisou sont légions. Le plus célèbre, car le plus meurtrier de ces drames, se déroule à proximité de Charleroi. Le 8 août 1956, à 8 heures du matin, au charbonnage du Bois du Cazier, à Marcinelle, à l'étage 975 m, un wagonnet, mal engagé dans sa remontée vers la surface, fracasse une poutrelle métallique, sectionnant des fils électriques, une conduite d'air comprimé et un tuyau d'huile. Immédiatement, un arc électrique se déploie et enflamme l'huile. L'incendie éclate et se répand à toute allure à cause de l'air comprimé du ventilateur utilisé dans des galeries composées de nombreuses boiseries. Ce banal incident technique provoque pourtant le décès de 262 victimes, dont 136 Italiens. Ce dernier chiffre est en tout point conforme à la proportion d'Italiens, de 50%, parmi les mineurs de la région de Charleroi. 44 000 Italiens travaillent alors dans les mines de Belgique sur un total de 142 000 mineurs. 

La mine du Bois du Cazier était connue pour sa dangerosité et sa vétusté. En 1956, les portes sont encore en bois et on a toujours recours à des chevaux. Le manque de sécurité y est flagrant. Bien qu'un accident similaire se soit produit quatre ans auparavant au même endroit, les ingénieurs n'ont pas cru nécessaire de modifier les installations. Seule prime la remontée du charbon, de toujours plus de charbon. Les chefs porions, particulièrement durs, harcèlent tous ceux qui se plaignent de leurs conditions de travail. (3) Dans ces conditions, le nombre de syndiqués est insignifiant.

* Chronique d'une catastrophe annoncée. 

L'industrie minière belge avait été relativement préservée durant la seconde guerre mondiale, ce qui permit aux patrons des charbonnages de faire l'économie d'une modernisation des outils d'exploitation. La CECA, l’État belge distribuèrent des milliards de francs belges aux charbonnages, sans que ces derniers ne modernisent les installations. Conscients que le coût d'exploitation du charbon belge condamnait à terme les fosses, ils n'utilisèrent pas davantage les milliards de francs belges versés par l’État et la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier) pour améliorer la sécurité des mines, préférant les empocher ou les redistribuer aux actionnaires.

Au lendemain de la catastrophe du Bois du Cazier, Gastone Lodolo, un ancien mineur de Marcinelle expulsé de Belgique en raison de ses activités syndicales, constatait, amer dans le quotidien l'Unitá:  "La tragédie de Marcinelle qui a coûté la vie à tant de travailleurs (...) est la logique conséquence d'un système d'exploitation inhumaine. La catastrophe s'est produite en août de cette année, mais elle aurait pu arriver n'importe quel jour des années passées et elle pourrait de nouveau se produire dans n'importe quelle mine à ce jour".   

Les tentatives de sauvetage. Wim van Rossem / Anefo, CC BY-SA 3.0 NL via Wikimedia Commons

* Les conséquences immédiates et plus lointaines de la catastrophe.

La catastrophe permet enfin de faire prendre conscience de l'insuffisance des normes de sécurité et des conditions de travail scandaleuses des ouvriers mineurs. Par son bilan humain terrible, le drame choque profondément en Belgique comme en Italie. Le recrutement des mineurs par villages entiers fait que certaines bourgades perdent une part très importante de leurs enfants. Le seul village de Manoppello, dans les Abruzzes, déplore ainsi 22 victimes. L'immense traumatisme, conduit les autorités italiennes à dénoncer  l'accord de 1946. Dès lors, il n'y a plus officiellement d'immigration encadrée, même si les arrivées, à titre individuel, se poursuivront encore longtemps. (4)

Comme souvent en pareilles circonstances, l'incendie donne lieu à une immense vague de solidarité internationale. (5) Après deux procès intentés contre les responsables du Bois du Cazier, seul l'ingénieur des mines responsable des travaux écopera d'une légère peine  de six mois de prison avec sursis et 2 000 francs d'amende. Dans le même esprit, la commission d'enquête parlementaire réunie aux lendemains du drame s'attarda sur les causes techniques de l'accident, plutôt que de dénoncer la cruauté d'un système d'exploitation inhumain, dont les vrais responsables ne seront nullement inquiétés. Drapés dans leur cynisme, les patrons des charbonnages s'emploient en effet à trouver un nouveau vivier de main d’œuvre en se tournant vers l'Espagne, la Grèce ou le Maroc (6), plutôt que de prendre les mesures permettant d'empêcher une nouvelle catastrophe.

* Le train su soleil.

En 1963, la catastrophe de Marcinelle inspire Lu trenu di lu suli ("le train du soleil") au poète sicilien, Ignazio Buttitta. En 1971, le trio Antonio, Giorgio e Daniela en donne une sublime  interprétation. Les mots, chantés en dialecte sicilien, racontent le parcours de Turi Scordu, ouvrier des mines de soufre à Mazzarino, en Sicile. "Sa maison est une tanière, son épouse, un tas d'os, la faim et l'huissier le harcelaient." Chassé par la misère, il emprunte ce "train du soleil", qui conduit les populations déshéritées du Mezzogiorno vers des contrées plus prospères.

"En Belgique, il travaille jour et nuit" dans "les mines de charbon (...) noires, noires, comme le sang de dragon. " "Après un an de souffrance", Turi convainc sa femme et ses enfants de le rejoindre. Dans le train qui doit permettre les retrouvailles, un bulletin spécial radiodiffusé annonce à la famille la catastrophe de Marcinelle. Après avoir décrit l'accident, le journaliste énumère le nom des victimes, parmi lesquelles figure le malheureux "Salvatore Scordu de Mazzarino". 


Notes:

1. La première vague d'arrivée significative de mineurs d'origine italienne a lieu dans les années 1920. Aux raisons politiques s'ajoutent des motifs économiques avec l'émigration d'ouvriers agricoles chassés par le chômage. Le contrôle étatique sur les immigrés se renforce au cours des années 1930, dans un contexte de crise économique. Au cours de l'entre-deux-guerres, 30 000 Italiens sont installés dans le "plat pays".

2. La fourniture de charbon belge à meilleur prix constitue en outre un atout précieux pour accélérer le redémarrage industriel.  

3. En 1952, Jean Van Lierde dénonce dans plusieurs articles les conditions déplorables de travail des mineurs. Pour avoir refusé de faire son service militaire, ils se voit infliger quinze mois de prison et trois ans de travail dans le charbonnage du Bois du Cazier. Il publie alors une série d'articles dans lesquels il offre une description sans fard de l'atmosphère déshumanisante et brutale des mines belges. Au bout de six mois de mine, en 1952, il est mis à l'index de tous les charbonnages du pays en raison de ses activités syndicales et journalistiques.

4. De nombreux Siciliens  trouvent du travail dans les grandes usines (Michelin, Côte d'Or) ou le bâtiment de l'agglomération bruxelloise.

5. Les auditeurs de l'émission Vous êtes formidables de Pierre Bellemare versent 28 millions de francs français pour venir en aide aux familles des victimes (204 veuves et 417 orphelins).

6. Ce n'est qu'en 1974, après le premier choc pétrolier, que l’État belge met fin au recrutement de main d’œuvre étrangère. 

 Sources:

A. "L'enfer de Marcinelle", "8 août, 8 heures du matin, 1956, Bois du Cazier" sur Radio Panik. 

B. "Comme un Italien en France" [Jukebox]

C. "L'immigration italienne en Belgique" par Anne Morelli ["un jour dans l'Histoire" sur la RTBF]

D. Le labo sur la RTS.

E. Page Wikipédia consacrée à la catastrophe du Bois du Cazier.  

Liens: 

- "Les Italiens en France: jalons d'une migration" [Musée de l'histoire de l'immigration]

- Mémoires de mines: la catastrophe de Marcinelle. [fresques INA]

 - D'autres chansons sur l'émigration italienne.



LE TRAIN DU SOLEIL

Turi Scordu, ouvrier des mines de soufre, habitant à Mazzarino, prit le "Train du soleil" pour suivre son destin. / Que faire à Mazzarino sans travail ? Après une grève, on le mit en prison.  / Sa maison est une tanière, son épouse, un tas d'os, et la faim et l'huissier le harcelaient. / Sept enfants et l'épouse,  huit bouches et huit ventres et le cœur, chargé de plaintes. / En Belgique, il travaille jour et nuit; il lui écrivait: ne mangez pas de pain noir. / Avec ma paie, achète des draps et des chaussures aux enfants, pour aller à l'école. / A son épouse, il écrivait: «les mines de charbon sont noires, noires, comme le sang de dragon.» / Après un an de souffrance, il se décida: "Chère épouse, viens, le pain manque au pays." / Ainsi, mère et fils, le cœur endolori, déguenillés, ont laissé Mazzarino. / La couvée de bohémiens arriva à la gare, leurs balluchons à la main.

La couvée avec la mère poule, monte dans le train, était-elle au ciel ou les pieds sur terre? / Le village au loin, monte... descend, et le train s'envole sans ailes et sans plumes. / A chaque arrêt, des émigrants montaient, décharnés, le visage émacié, comme les saints. / La nuit vint, une radio soulage leurs peines. / Rosa Scordu écoute et pense: "Qui sait ce que je trouverai... autre vie, autres gens, autres larmes, plus amères." / Et elle serre, dans ses bras, le plus petit et fixe, angoissée, là tout près, ses autres fils. / 

Et la radio, comme avant, joue un air de danse, interrompu par un discours de ministre: "Dernières nouvelles. une explosion s'est produite, en Belgique, dans la province de Charleroi, dans la mine de Marcinelle. Le nombre des victimes est assez élevé. Les premiers cadavres ramenés par les sauveteurs sont des compatriotes de Sicile. Voici la première liste des victimes: Natale Fatta, de Riesi province de Caltanissetta, Francesco Tilotta, de Villarosa province de Enna, Alfio Calabrò, de Agrigento, Salvatore Scordu de Mazzarino...»

«Mon mari ! mon mari !» Rosa Scordu crie et pleure, elle crie et pleure, comme si elle avait 100 voix. / Parmi les enfants, il y a celui qui pleure et ne comprend pas / Et les enfants ? certains comprennent, d'autres non, noyé parmi les ondes de cette mer sans poissons. / Tout autour, les émigrés ne savent plus que faire, eux aussi entraînés par les ondes de cette mer.

L'aube pointa sans soleil, Turi Scordu restait là.  / Rosa Scordu l'étreignait entre ses bras et se brûlait..