samedi 7 novembre 2026

Stigmatisation et défense de la figure de "l'Arabe" dans la chanson française.

Etre perçu comme un "arabe", une personne d'origine maghrébine ou/et de confession musulmane en France, c'est souvent être exposé à des discriminations, des assignations, des stéréotypes, qui remontent à loin. La musique populaire contribue tantôt à enraciner ces préjugés, tantôt à les dénoncer.

A la fin du XVIII° siècle et au début du suivant, l'orientalisme façonne déjà les clichés sur l'Arabe. Ce courant de la pensée occidentale, à la fois artistique et littéraire, a pour objet d'étude "l'orient". Il s'épanouit alors que les puissances impériales européennes  se taillent des empires coloniaux immenses. Dans ce contexte, l'oriental est dépeint comme "l'Autre" absolu, dont les mœurs et la culture se situent aux antipodes de celles des Européens. La conquête s'accompagne d'un discours racialisant à l'encontre de populations indigènes considérées comme inférieures aux populations européennes, auxquelles incomberait donc une mission civilisatrice. Les orientalistes essentialisent, désignant comme "Orientaux" des populations très diverses. L'appellation est un fourre-tout qui ne se soucie nullement des spécificités culturelles, historiques et géographiques, confondant allégrement Afrique du Nord et Proche-Orient, Arabes, Berbères et Perses, tous considérés selon des caractéristiques communes et immuables. 

Au temps de la colonisation, les crimes perpétrés dans le cadre de la conquête, le pillage organisé, la sordide exploitation d'une main d'œuvre sont tus. Au contraire, la propagande décrit les populations autochtones comme "paresseuses", "malhonnêtes", "fourbes", "violentes". Il convient donc de s'en méfier. La colonisation s'accompagne d'un processus de racialisation, qui contribue à faire des populations colonisées des sujets sans cesse infériorisés. Ainsi, dans le sillage des colons se forge une culture coloniale. Les chansons d'alors dépeignent les Maghrébins  sous des traits ridicules. Essentialisées, les femmes deviennent des créatures fantasmées. Objets de convoitise sexuelle, on ne se soucie alors pas de leur émancipation. "La fille du bédouin" suit une caravane en espérant attirer l’attention d’un jeune homme. Elle est qualifié de « pauvre bourrique » et enchaîne les rapports sexuels avec les « 3000 Bédouins » de la caravane. La prétendue obsession sexuelle des Arabes cache mal le regard concupiscent des colons. Les représentations des femmes orientales sensuelles et lascives sont déjà omniprésentes chez Ingres, Delacroix ou Gérôme.

Derrière une tonalité humoristique, le morceau "Abd El Kader" de Gesky, autrement désigné comme "la marche du centenaire de la conquête de l'Algérie", témoigne de la prise de possession brutale du territoire algérien et l'imposition non moins violente du mode de vie de la métropole. Et, déjà, le vin devient un élément de domination. "A si le brave Abd El Kader revenait en Algérie / Il serait heureux Abd El Kader, de voir comme elle est jolie / Ya du pinard, du chemin de fer, du chameau, de l'industrie / Aussi je suis fier de lever mon verre à la santé d'Abd El Kader". 

Il faut attendre le début du XX° siècle pour qu'il y ait une présence d'immigrés d'origine maghrébine significative en France métropolitaine. Un nouvel imaginaire se construit alors autour de la figure du travailleur arabe, un prolétaire au mode de vie étrange, complaisamment décrit dans la presse d'extrême droite comme marginal ou criminel. Les principales vagues d'immigration maghrébine en France ont lieu au cours des décennies 1950 et 1960, alors que le pays a besoin de main d'œuvre pour se reconstruire et se moderniser. Beaucoup des nouveaux venus trouvent à s'employer dans l'industrie, notamment automobile, et dans le bâtiment. Dans "Le bruit et l'odeur", le groupe Zebda rappelle ce que la France doit à ces travailleurs venus de l'autre côté de la Méditerranée. Il en profite au passage pour dénoncer la célèbre déclaration raciste de Jacques Chirac, maire de Paris, qui déplorait devant un parterre hilare les prétendues nuisances olfactives et sonores émises par les familles nombreuses immigrées, décrites aussi comme abusant des aides sociales. 

Nous avons déjà évoqué ici le rôle crucial joué par la guerre d'Algérie sur les représentations des populations arabes, qu'elles soient ou non d'origine algérienne. Au sein d'une importante frange de la droite et de l'extrême droite, la perte de ce territoire considéré comme une extension de la France métropolitaine constitue un traumatisme. Certains pieds noirs envisagent dès lors l'immigration algérienne comme une intolérable colonisation inversée qu'il conviendrait donc d'endiguer à tout prix, en utilisant la violence. On comprend que dans ces conditions, les nostalgériques cherchent à exalter le temps béni des colonies. Pour le groupe La Rumeur, l'enjeu mémoriel est donc crucial. Hors de question d'oublier ou de taire le pillage organisé, les ratonnades en plein Paris. "On m'a demandé d'oublier"

 

Dans les régions de forte implantation de pieds noirs et d'immigrés maghrébins, les tensions sont vives. Ainsi, une vague d'agressions et de crimes racistes survient dans la région marseillaise en août 1973, après qu'un Algérien atteint de troubles mentaux ait tué un chauffeur de bus. L'extrême droite instrumentalise la mort du chauffeur, forgeant la thèse du "danger nord-africain" et organisant de véritables expéditions punitives visant toute personne identifiée comme arabe. Ces meurtres s'inscrivent dans un contexte particulier avec, le surgissement du choc pétrolier, mais aussi de vives tensions diplomatiques entre la France et l'Algérie. Les rancœurs héritées de la période coloniale et de la guerre de décolonisation jouent, incontestablement un rôle majeur, comme le prouve la nationalité algérienne de plusieurs victimes, ainsi que l'origine pied noir de plusieurs meurtriers. Ces crimes restent largement impunis puisque, faute d'enquêtes sérieuses, ils ne donnent pas lieu à des poursuites judicaires. Surtout, comme le démontre la sociologue Rachida Brahim, l'institution judiciaire tend à ignorer le mobile raciste de ces crimes qui le sont pourtant de toute évidence. 

Ce traitement pénal tend à atténuer la gravité des violences, requalifiant des crimes en délits et donnant lieu à des peines atténuées. L'avocat Jacques Vergès parle ainsi de "délit d'arabicide". De fait, le crime raciste n'a pas d'existence juridique en France. En 1972, la loi Pleven criminalise la parole raciste et les discriminations, mais pas la violence raciste. Pour Rachida Brahim, "au sein de l'arène législative, le racisme cesse d'être un acte de violence physique pour s'apparenter uniquement à un élément de discours entraînant des phénomènes de diffamation, d'injures, de provocations, d'incitations à la haine ou de discrimination". (source G p 166) (1) Au bout du compte, ce déni de la dimension raciste des violences alimente un sentiment d'impunité chez ceux qui les commettent. Il alimente également un processus de racialisation des victimes, assignant des caractéristiques physiques, culturelles, religieuses négatives, créant de la sorte un groupe dont les membres sont infériorisés. L'autrice identifie plus de 730 crimes dénoncés comme racistes entre 1970 et 2000, la moitié mortels. La volonté des agresseurs est souvent de préserver un territoire d'une présence jugée nuisible ou excessive (Brahim parle alors de crimes idéologiques), d'autres crimes sont qualifiées de violences disciplinaires, quand elle sont commises par des représentants de l'Etat (policiers, militaires gendarmes) à l'encontre de populations perçues comme déviantes. En 1983, Carte de Séjour enregistre "Nar" ("le feu" en arabe), un hommage aux victimes de crimes racistes, dont les noms sont énumérés : Habib Grimzi, Djamel Itim, Lahouari Ben Mohamed, Abdennbi Guemiah, Djamel Kherkour, Mohamed Diab...

Des productions culturelles dénoncent heureusement l'acuité du racisme anti-arabe. C'est notamment le cas du film Dupont Lajoie, sorti en salle en 1975. Le réalisateur Yves Boisset y explore les ressorts du racisme ordinaire, faisant émerger la figure archétypale de ce Français moyens, misogyne et raciste, porté sur la bouteille. (source F) Le cafetier Lajoie entend profiter de ses vacances annuelles dans un camping du Var. Il y retrouve les habitués qui sont devenus ses amis. Raciste et obsédé sexuel, il est irrité par la présence d'un chantier sur lequel travaillent des "Nord-Africains". Une altercation éclate au bal du village lorsque Lajoie reproche à ces derniers de trop s'approcher des femmes. Un peu plus tard, il accuse les ouvriers d'avoir commis le viol et le meurtre de la fille de ses amis. Pour se disculper d'un crime dont il est l'auteur, Lajoie convainc sans difficultés ses camarades de mener une ratonnade, qui laisse à terre un des ouvriers. Le policier chargé de l'enquête démasque les vrais coupables, mais ne peut rien face à la raison d'Etat qui laisse impunis le dernier meurtre. La fiction s'inspire des faits bien réels évoqués précédemment et témoigne du climat de racisme lancinant contre les personnes identifiées comme Arabe dans l'hexagone. En 1977, Renaud chante "Les charognards". "Le boulanger du coin a quitté ses fourneaux / Pour s'en venir cracher sur mon corps déjà froid / Il dit : «J'suis pas raciste, mais quand même les bicots / Chaque fois qu' y a un sale coup ben y faut qu'y z'en soient»". 

Les populations immigrées, particulièrement lorsqu'elles viennent du Maghreb ou d'Afrique subsaharienne, subissent une relégation géographique. Après avoir été logées dans les conditions précaires et insalubres des bidonvilles, hôtels, garnis, foyers, pendant les Trente glorieuses, elles accèdent progressivement aux parc locatif HLM dont elles avaient jusque là été volontairement écartées. L'afflux intervient au moment où les autorités cessent de construire des  grands ensembles (1973) et où la promotion de la maison individuelle conduit la plupart les familles de classes moyennes françaises à quitter ces quartiers. Aussi, les familles logées le furent souvent selon des modalités ethniques et ces ensembles devinrent le réceptacle des politiques d'évictions des pauvres et des populations immigrées ou étrangères des villes aisées. Dans « Enfants de la patrie » (2006), Rost rappe : « Rebeus et renois, c'est ici qu'on nous a parqués / Dans des ghettos qu'ils ont appelés cités et quartiers / Des grands ensembles qui ressemblent à rien / Où ils s'sont dit "on va mettre les Arabes et puis les Africains" / Un terrain d'foot et une MJC / Un mode de vie tout pourri qui donne envie d'braquer l'épicier"

L'immigration d'origine maghrébine, africaine d'une manière générale, est d'abord envisagée comme temporaire et provisoire. Les travailleurs arabes, isolés dans leurs garnis et exploités sur la chaîne de montage de l'usine, font parfois l'objet d'un regard compatissant et misérabiliste. Or, il s'avère assez vite que ces populations sont appelées à rester sur le territoire national. Si la crise économique, qui s'abat sur le pays au milieu des années 1970, incite les pouvoirs publics à mettre un terme à l'immigration de travail, elle a pour corolaire la mise en place d'une politique de regroupement familial. Cette installation durable s'accompagne de l'essor d'un discours stigmatisant à l'encontre des enfants de ces immigrés. Qualifiés de jeunes de cité, ces figures sont décrites dans une partie de l'opinion publique comme les "saboteurs" des grands ensembles. Bruyants, sales, barbares, inassimilables, leur arrivée aurait transformé ces lieux en ghettos ethniques, habités par des populations aux mœurs culturelles jugées incompatibles avec les valeurs de la République. Ce présupposé permit d'appliquer un traitement spécifique, discriminatoire aux résidents, principalement originaires du Maghreb et d'Afrique subsaharienne. La police entend dès lors faire de ces lieux son sanctuaire, usant de pratiques ciblées et violentes à l'encontre des habitants. [113 : "Face à la police"]

Les politiques migratoires misent en œuvre en France depuis la fin de la guerre d'Algérie mettent à mal les principes républicains dont notre personnel politique se gargarise. Ainsi, le traitement spécifique imposé à certaines catégories d'immigrés entre en contradiction avec l'universalisme. Les discriminations dans l'accès au logement, à l'emploi, aux services dont sont victimes les immigrés africains reposent sur des stéréotypes inavouables, la prétendue criminalité, insalubrité de populations fondamentalement inassimilables. Cette stigmatisation s'applique aussi à ceux que l'on désigne avec insistance comme des enfants d'immigrés, alors qu'ils sont nés en France. Pour toute une frange de l'opinion et de la classe politique, il ne s'agit pourtant que de "Français de papiers". Dès lors, dans les médias, le "travailleur arabe" cède la place au "jeune de banlieue". Médine dénonce ce "Double discours".

En juillet 1981, des révoltes éclatent dans les banlieues lyonnaises à la suite de crimes racistes et des pratiques policières ciblées. Finalement, une "grande marche pour l'égalité" traverse la France en 1983. Face à ces jeunes à l'existence sociale discriminée qui réclament leur part d'égalité républicaine, la politique de la ville oppose des ravalements de façades, des activités de loisirs, des médiations, des missions sociales d'encadrement confiées à ceux que l'on présente comme des "grands frères". Une réponse à côté de la plaque dans la mesure où les discriminations à l'emploi, au logement, dans l'accès aux services se perpétuent. Les médias parlent de "marche des beurs", un terme permettant d'euphémiser la charge ethnique du mot Arabe. Le beur est dépeint avec complaisance comme une figure avenante, malléable, folklorique, en voie d'assimilation, comme en période probatoire; une dénomination qui semble donc s'accommoder du déni des droits fondamentaux. l'association SOS-Racisme contribue à transformer l'exigence d'égalité en une action morale, largement dépolitisée, mais très médiatisée. Des concerts sont organisés sur l'air de "On est tous des frères". (source J p79) Cependant, sur scène, les prises de paroles de Rachid Taha, le chanteur de Carte de séjour, une formation de la banlieue lyonnaise au nom évocateur, tranchent avec les propos lénifiants des autres interprètes. Le groupe décrit dans ses compos la vie quotidienne dans les quartiers populaires, mais aussi le racisme subi par les populations d'origine immigrée. La musique associe avec bonheur le punk-rock au chaâbi. Le groupe mêle également le français à l'arabe dialectal maghrébin (darja). "Douce France"

Quand elle parle de personnages identifiés comme Arabe, la chanson française en offre une image contrastée et ambivalente. Il est impossible d'être exhaustif bien sûr, mais les paroles donnent vie tantôt à des banlieusards dépravés, précipités  dans la délinquance par une société hostile, tantôt à des individus moralement bons, fiers, souvent exotisés et plutôt envisagés comme des victimes. Pour la première catégorie, citons parmi d'autres "les charognards" ou "deuxième génération" de Renaud, "L'Arabe" de Sapho. Dans la seconde, on trouve "Arabe" de Reggiani, "Saïd et Mohamed" de Francis Cabrel, "Djamel" de Michel Bülher, "Carte d'identité" de Colette Magny, généreuses sur le fond, les paroles ne sont pas cependant exemptes de relents paternalistes. Les mots sonnent généralement plus justes lorsque les auteurs sont directement concernés, car ils s'appuient sur leur vécu et un quotidien jalonné d'embûches. C'est le cas de celui de Ridan : "Le quotidien".

En droit pénal, on appelle double peine le fait de condamner pour un même délit une personne étrangère à la fois à une peine de prison et à une expulsion du sol français. Mais pour Zebda, la "Double peine" consiste d'une part à avoir grandi dans des quartiers défavorisés, et d'autre part, à subir les préjugés des gens parce qu'ils sont des enfants d'immigrés. Les paroles de leur morceau mentionnent, pour mieux les dénoncer, les clichés qui voient en chaque Arabe un voleur en puissance ou un polygame. "J'ai la tête de celui qui s'entête / Peut-être même du voleur de bicyclettes / De celui qui a la main près du sac à main / Qu'on s'y trompe, mois sans passer l'examen / Je sais ce que vous avez jamais su (...) On m'accuse d'être de toutes les combines / Quatre épouses et combien de concubines / Je sais bien que c'est là le moindre de mes défauts (...) Mais je l'ai dit et redit et si tu lis ma bio / Tu y trouveras une enfance comme il faut / Si tu cherches le Bronx, reste dans ton ghetto / Et s'il est véridique que je suis né dans la rue / Je suis celui qu'on a puni deux fois / Ici et puis là-bas." 

Un discours raciste à besoin de s'alimenter, de se renouveler, ce qui fait que tout ce qui peut être mobilisable l'est. Toute une série de stéréotypes sont accolés aux personnes identifiés comme Arabes qui seraient ainsi des délinquants et voleurs en puissance, agressifs, mauvais travailleur, fourbes, des ennemis en somme, désignés sous de multiples appellations insultantes : raton, melon, bicot, crouille, bougnoule, racaille. Sans reprendre ces injures, les paroles de certains morceaux pas si vieux attestent d'une arabophobie bien enracinée dans une partie de la culture populaire. Ainsi, en 1979, Michel Sardou enregistre "Ils ont le pétrole ... puis c'est tout". Les paroles, très agressives à l'encontre des Arabes, identifiés ici aux pétromonarques, opposent la supériorité financière supposée des uns à la richesse culinaires proclamée des autres. "Ils ont le pétrole, mais ils n'ont que ça. On a le bon vin, on a le bon pain, Et caetera."  De nouveau, le vin sert de porte étendard, tandis que le chanteur ose un douteux « Martel à Poitiers »… 

En 1991, Vincent Lagaf enregistre "La Zoubida" (1991). Le morceau remporte un très grand succès. Le tube caracole en tête des ventes pendant onze semaines (700 000 exemplaires). Sur l'air du Pont de Nantes, Lagaf prend un accent ridicule pour raconter l'histoire d'une jeune fille qui vit à Barbès. Zoubida, c'est son nom, veut se rendre au bal malgré l'interdit parental. Son ami Mokhtar, juché sur un scooter doré, lui vient en aide. Mais, comme le jeune homme a volé le véhicule, les deux jeunes gens sont arrêtés et terminent la nuit au poste de police. "Mais le scooter, Mokhtar l'avait volé Scooter volé". L'accent, le scooter volé, le tapis volant, c'est un étalage du racisme le plus décomplexé qui se déploie alors sur les ondes.

Quatre ans plus tôt, Rachid Ferrache enregistrait "P'tit beur'" (1987). Le jeune chanteur essaie de rassurer son interlocuteur en disant : "Je suis un petit Beur, mais sois tranquille / je ne viendrai pas voler ton argent / Rappelle tes chiens, ouvre tes grilles / Tu vois bien que je ne suis qu'un enfant [...] Faut pas croire que c'est toujours de ma faute / Quand quelque part y a un sale coup". En voulant dénoncer le racisme, les paroles renforcent surtout les clichés sur l'arabe fondamentalement voleur.

Jean-François Copé glose dans un discours sur le prétendu vol de pains au chocolat commis par de jeunes musulmans pendant le ramadan à l'encontre d'enfants qui ne jeûnaient pas.  Il s'agit évidemment d'une panique morale, sans le moindre fondement. I AM s'en moque dans "Pain au chocolat" "Avant on était des bougnoules, négros ou basanés / Maintenant on est tous terroristes et maîtres artificiers / Et c'est reparti, les gens deviennent fous, la haine fête son retour / Les plus atteints voient des Merah partout / Ils pensent qu'on est tous armés jusqu'aux dents / Attendant patiemment, une belle occase pour verser le sang / A cause de leur soif de pouvoir des sales phrases qu'ils balancent / La peur débarque et ses fruits sont gorgés de violence / S'appliquant à donner de nous une image détestable."

Les idées racistes, xénophobes portées par le Front, puis le Rassemblement national ont infusé à droite et au sein d'une frange toujours plus large de l'électorat pour lequel la préférence nationale en matière de logements et d'emplois est devenue souhaitable. En 2005, le ministre de l'intérieur Nicolas Sarkozy utilise une terminologie très dépréciative et insultante à l'égard des jeunes des quartiers populaires, identifiés à des racailles, des assistés sociaux, oisifs et dangereux, inadaptés, des fossoyeurs de la nation française. Dans ce contexte, deux ados (Zyed Benna et Bouna Traoré) qui essayaient d'échapper à un contrôle de police meurent électrocutés dans l'enceinte d'un poste électrique. Aussitôt de nombreux quartiers populaires français se révoltent. La mobilisation de très grande ampleur et les affrontements opposant la police et les jeunes des grands ensembles conduisent le gouvernement à instaurer l'état d'urgence, une première depuis la guerre d'Algérie! Dans notre société postcoloniale, on en revient à une gestion sécuritaire de type colonial.

Comment ne pas désespérer quand on est considéré comme un paria que l'on peut insulter et discriminer? La Mafia K'1 Fry s'applique à redonner de la fierté, en dédicaçant un morceau aux "Rabzouz" et rabzounettes.

Le temps passe, mais la haine anti-arabe ne faiblit pas en France. Au tournant des années 2000, après les attentats du 11 septembre, l'extrême droite met en sourdine son antisémitisme (quitte à la remobiliser à tout moment) pour mieux se concentrer sur sa haine des Arabes et de l'islam. Pour Zemmour et consorts, il existerait ainsi une incompatibilité culturelle, civilisationnelle de cette religion avec notre prétendue civilisation "judéo-chrétienne". Des théories complotistes font florès, à l'instar de celle du "grand remplacement". Les partisans de ce mythe d'une invasion démographique incontrôlable, d'une submersion culturelle musulmane, postulent que les populations immigrées ou descendants d'immigrés d'origine africaine arrivant et s'installant en France, auraient pour but de perpétrer un "génocide par substitution", un "génocide blanc". Pour s'en prémunir, il devient crucial de préserver par tous les moyens le peuple et la terre, ces entités mystiques et sacralisées. De fait, en banalisant des thèses catastrophistes et mensongères sur l'immigration musulmane, Renaud Camus et ses sbires deviennent des sources d'inspiration de terroristes tels que Brenton Tarrant, auteur de l'assassinat de 51 musulmans dans des mosquées de Christchurch en Nouvelle Zélande en 2019 ou du Norvégien Anders Breivik. On peut entendre ces discours de haine en ouverture du morceau "Bouteille de gaz" de la Scred Connexion. Il s'agit d'un extrait d'une cassette du propagande diffusée par le FN à ses électeurs.

Ce tour d'horizon atteste de l'ancienneté et de la profondeur de l'Arabophobie en France, une haine sans cesse renouvelée, mais reposant sur un vieux fond xénophobe et raciste. Au cours de la dernière décennie cependant, les attaques à l'encontre des populations désignées comme Arabes portent principalement et de plus en plus sur les croyances religieuses; ce que nous verrons dans un prochain billet, consacré à l'islamophobie.

Notes :

1. Il faut attendre une disposition introduite en 2003 pour que le racisme constitue enfin une circonstance aggravante d'un crime, à la seule condition que l'auteur des faits est exprimé sa motivation raciste. 

Sources :

A. Mogniss H. Abdallah : "Paroles et chansons de l'immigration (maghrébine)", in Vacarme 44, 21 juin 2008.

B. Ursula Mathis-Moser, “L’image de « l’Arabe » dans la chanson française contemporaine”, Volume ! [Online], 2 : 2 | 2003, Online since 15 October 2005

C. "Islamophobie : un mot, des maux", épisode du podcast Kiffe ta race. 

D. "L'islamophobie : racisme institutionnel et locomotive du néofascisme" épisode du podcast Minuit dans le siècle. 

E. "Qu'est-ce que l'islamophobie?", sur le site d'Amnesty International. 

F. "Quand Yves Boisset explore les ressorts du racisme ordinaire : Dupont Lajoie (1975)", Revue Alarmer. 

G. Rachida Brahim : "La race tue deux fois: Une histoire des crimes racistes en France", Editions Syllepse. 228p.

H. Philippe Hanus : "Carte de séjour, des banlieues lyonnaises aux scènes internationales (1980-1990. Retour sur la trajectoire artistique et militante des zazous de la ZUP de Rillieux-la-Pape",  Métropolitiques, 2 février 2026.

J. Hacène Belmessous : "Petite histoire politique des banlieues populaires", Editions Syllepse, 2022

lundi 2 novembre 2026

Chico Buarque : dribbleur de censure et maître du déguisement politique.

Francisco Buarque de Hollanda, plus connu en tant que Chico Buarque, naît à Rio en 1944, dans un milieu intellectuel et artistique. Le père est historien, la mère pianiste amateure. L'aînée des sept enfants du couple, Miucha, qui s'est imposée comme une chanteuse de bossa nova renommée, donne ses premiers cours de guitare à son petit frère. Artistes et écrivains fréquentent assidument la demeure familiale, ce qui aiguise la curiosité de Chico. Le jeune homme entame des études d'architecture, qu'il abandonne assez vite pour se consacrer pleinement à la chanson. Il débute sa carrière en 1964, alors même que les militaires viennent de s'emparer du pouvoir en chassant le président Goulart, dont les projets de réformes sociales étaient considérées par la droite et les milieux d'affaires comme les prémisses d'une révolution communiste.  

Durant sa longue carrière, Chico Buarque alterne les titres poétiques truffés d'allusions politiques et les chansons romantiques, souvent empreintes de lyrisme. Sa musique, qui mélange bossa nova et samba, est parfois très raffinée comme sur Sabia, un de ses premiers succès, co-écrit avec Tom Jobim. [Françoise Hardy adaptera la chanson : "la mésange"] 

Tom Jobim et Chico Buarque. Brazilian National Archives, Public domain, via Wikimedia Commons

L'essor de la société de consommation et l'équipement des ménages en téléviseurs changent la manière d'écouter de la musique comme le prouve l'organisation de festivals par les grandes chaînes de télévisions brésiliennes. Les stades accueillent alors des concerts filmés, au cours desquels s'affrontent des artistes devant un public chauffé à blanc. Les autorités adoptent une attitude ambivalente à l'égard de ces grands rassemblements. Tout en gardant un œil attentifs à la canção de protestão (1), la chanson de protestation, le régime comprend l'intérêt de tels shows pour développer la diplomatie culturelle brésilienne hors des frontières du pays. C'est en 1966, à l'occasion d'un de ces concours, que Buarque se fait vraiment remarquer avec une chanson intitulée "A banda" (reprise l'année suivante par Dalida). 

Brazilian National Archives, Public domain, via Wikimedia Commons

La politisation des festivals atteint son apogée en 1968, avec le succès remporté par des chansons clairement associées à l'idée de résistance culturelle comme "Caminhando" de Geraldo Vandré. En finale du Festival international de chansons qui se tient dans le stade du Maracanãzinho, le morceau est devancé par Sabia. Moins ouvertement politique que la précédente, la chanson de Buarque et Jobim n'en évoque pas moins, de manière prémonitoire, l'exil. Une partie du public voit rouge, la nomination de Sabia est accueillie sous les huées. En effet, les premiers détracteurs de Buarque ne voient en lui qu'un fils à papa chantant des morceaux à l'eau de rose parés de belles mélodies, mais inoffensifs. Une écoute attentive leur aurait pourtant permis de revoir leur jugement. 

Le premier 33 tours de notre artiste, sobrement intitulé Chico Buarque de Hollanda reçoit un très bon accueil critique et populaire. Les chansons d'amour délicates sont présentes, mais déjà se fait entendre la voix singulière d'un artiste qui donne la parole au peuple, aux marginaux, aux humbles. Il prête vie à Pedro Pedreiro, le maçon qui passe sa vie à attendre le train, la paye en fin de mois, l'enfant à naître. Il chante aussi la femme au foyer postée à sa fenêtre, contemplant la vie des autres (Ela e sua javela). Il incarne aussi Juca, un jeune homme arrêté par la police pour avoir dansé la samba sous la fenêtre de Maria. 

En 1965, il met en musique une pièce de théâtre de João Cabral de Melo Neto inspirée de la culture populaire du Nordeste. Tema para a Morte e Vida Severina ("Séverin, à la vie à la mort") raconte l'existence chaotique d'un certain Séverin, un paysan qui a fui la sécheresse du sertão pour se réfugier sur la côte. Au cours de ses pérégrinations, il ne croise que la mort. Ainsi, il assiste aux funérailles d'un misérable ouvrier agricole, exploité sa vie durant par le fazendeiro. "Funeral de um lavrador" est ainsi une dénonciation implacable des injustices sociales criantes et du système latifundiaire. "Cette fosse n'est pas grande / La taille est calculée / Dans cette terre que tu voulais / mieux partager (...) Cette fosse est bien grande / Pour ton corps si fin / Mais plus qu'en ce monde / Tu t'y sentiras bien". [Un titre adapté par Sheila sous le titre "Oh mon dieu qu'elle est mignonne". Un massacre.]

Le deuxième album, en 1967, compte des romances amoureuses, élégamment chantées dans un écrin musical plutôt classique, ce qui lui attire la critique des tropicalistes. (2) Cette même année, Buarque écrit également une pièce de théâtre musicale intitulée "Roda viva", l'histoire d'une jeune star adulée, mais dépassée par son succès et qui ne trouve d'issue que dans le suicide. Sur la scène d'un théâtre de São Paulo, en juillet 1968, les acteurs font mine de distribuer aux spectateurs des morceaux du foie de la vedette. C'en est trop pour les militaires et leurs aficionados. Les miliciens d'un obscur Commando de chasse aux communistes interrompent le spectacle et molestent les comédiens. L'étiquette de dangereux gauchiste recouvre désormais celle de chanteur à l'eau de rose abusivement collée à Buarque. "On voudrait être maître de notre destin / Et voici qu'arrive le grand chambardement / La grande roue qui emporte notre destin sur son passage / La roue du monde, la roue du moulin, comme une meule".

Desconhecido, Public domain, via Wikimedia Commons

En 1968, au Brésil, comme ailleurs dans le monde, la contestation étudiante gagne du terrain. Chico Buarque a 24 ans, il participe à "la manifestation des cent mille" (Passeata dos cem mil) qui voit défiler dans la rue artistes, intellectuels, étudiants contre la dictature militaire. Nerveux, ces derniers tombent le masque, adoptant l'Acte constitutionnel n°5. Le Brésil entre dans ses années de plomb (anos de chumbo). Les libertés fondamentales sont bafouées, l'opposition écrasée, les violences policières déchaînées et la censure préalable instaurée. Sous la présidence Medici, 1969 à 1974, la répression s'abat, l'étau se resserre sur les artistes. Les deux trublions du tropicalisme, Caetano Veloso et Gilberto Gil, bannis du pays, s'envolent pour Londres. Geraldo Vandré, Nara Leão doivent aussi quitter le pays. Buarque, interrogé par la police militaire, s'exile en janvier 1969. Deux de ses enregistrements témoignent de ces années passées loin de son pays. Sur une musique de Toquinho et Antônio Carlos Jobim, "Samba de Orly" évoque la nostalgie du Brésil sous la forme d'une lettre envoyée à un ami resté au pays. De même, "Meu Caro Amigo" est un message adressé au metteur en scène et dramaturge Augusto Boal, exilé à Lisbonne. "Ici au pays on joue au football / Il y a beaucoup de samba, de choro et de rock'n'roll / Des jours il pleut, d'autres le soleil cogne, / mais ce que je veux dire c'est que les choses ici vont mal: / Beaucoup de combines pour supporter la situation / Qu'on endure avec obstination et malice / On boit beaucoup, aussi, parce que sans la cachaça / personne ne supporte cette galère".

Brazilian National Archives, Public domain, via Wikimedia Commons

Des rapports commandés par les militaires déplorent "l'action psychologique menée sur le public par un groupe de chanteurs et de compositeurs d'orientation philo-communiste". C'est dans ces années qu'apparaît le sigle MPB qui entend moderniser la musique populaire brésilienne, en proposant "une alliance progressiste de classes contre la dictature". (source E) La censure s'impose sur des morceaux ouvertement politiques bien sûr, mais aussi lorsque les paroles évoquent les mœurs, les symboles religieux ou nationaux, car tous les aspects de la vie sont placés sous contrôle. Or, loin de réduire au silence Chico Buarque et ses comparses de la MPB, cette situation incite à contourner ou se jouer de la censure. Plutôt que d'adopter un ton révolutionnaire, frontal et donc facile à circonscrire, les artistes utilisent leurs talents littéraires pour mieux contourner l'interdiction. Le choix des mots, jamais ouvertement politiques, gêne les censeurs qui peinent à identifier clairement les critiques sous les métaphores ou le double sens. Or, en ce domaine, Buarque excelle. Ainsi; "Apesar de Você" ("Malgré toi"), enregistrée en 1969, s'apparente en première lecture à une histoire d'amour mal accordée, ce qui fait que la censure préalable n'y voit goutte, se contentant des explications de Buarque qui affirme que l'énonciateur s'adresse à une "femme autoritaire". Le titre, commercialisé, a eu le temps de s'écouler à 100 000 exemplaires, avant d'être interdit au bout d'un mois, quand les censeurs comprennent enfin le sens véritable du morceau. "Malgré toi sera un autre jour", chante Chico, ce qui rappelle à tous que la dictature tombera, que les militaires le veuillent ou non.

Sur le quatrième album, sorti en 1970 et enregistré en Italie, se trouve Rosa dos Ventos. Les paroles pointent du doigt la réduction au silence de toute la société. "Et les gens ont pris l'habitude / de marcher dans les ténèbres / De chuchoter sous cape / d'arracher un peu de lait aux pierres / de voir le temps s'en aller".  De retour au pays, Chico Buarque est laissé en liberté, mais pas sans surveillance. Dès lors, les censeurs scrutent. La chanson Vai trabalhar vagabundo est proscrite  en raison de la "critique négative des institutions sociales et de la démoralisation des travailleurs".  De même, les paroles de Bolsa de amores ("le marché de l'amour")  sont condamnées au nom de la morale. On peut lire sur le document portant interdiction : "L'auteur emploie le jargon de la bourse qui ne peut s'adapter à la femme, surtout dans les paroles d'une chanson." Pour l'inquisiteur, "étant donné que ces messages seront diffusés par la musique, le plus puissant des moyens de communication sociale, je conseille l'interdiction". Pour le pouvoir, les paroles, sont toujours soupçonnées d'être séditieuses a priori. En cas de doute, l'interdiction prévaut. Les concerts font également l'objet d'une surveillance tatillonne. Certains morceaux ne sont autorisés que dans une version instrumentale ou un texte modifié. Ce harcèlement oblige l'artiste à ruser, usant d'un langage métaphorique et allusif. Roi du double entendre, Buarque cherche aussi à tromper la surveillance en composant sous pseudonymes.  En tant que Julinho de Adelaide, il écrit "Acorda amor", une chanson déguisée qui prétend parler d'un problème de voisinage, alors même qu'elle décrit le virage autoritaire du Brésil. L'auteur décrit une descente de la police dans un immeuble. La seule issue possible consiste alors à appeler le voleur à la rescousse.  "Réveille-toi mon amour / Je viens de faire un cauchemar / J'ai rêvé qu'il y avait des gens là dehors / Tapant à la porte; quelle angoisse / C'était la police, dans la voiture très sombre / Ma sainte créature / Crie, crie, crie, / Crie, croie au voleur, / Réveille-toi mon amour". 

En complément de cette répression culturelle, le régime développe une propagande active axée autour de quelques grands thèmes. Films, spots publicitaires exaltent le "Grand Brésil", ce pays aux richesses infinies, "qu'on aime ou qu'on quitte". Sur le plan musical, les militaires instrumentalisent le carnaval, dont les participants doivent vanter les mérites du régime.

Je viens de faire un cauchemar
J'ai rêvé qu'il y avait des gens là dehors
Tapant à la porte, quelle angoisse
C'était la police, dans une voiture très sombre
Ma sainte créature
Crie, crie, crie,
Cri

Alors que la dictature sévit avec la plus grande violence, les militaires glosent sur le "miracle économique" brésilien (1968-1973), marqué par des taux de croissance importants, mais qui reposent avant tout sur l'exploitation de pans entiers de la société. (3) En 1971, sur son cinquième album éponyme, "Construçao" Buarque narre le destin tragique d'un ouvrier du bâtiment. Après avoir quitté le domicile familial, il gagne le chantier de construction, travaille, déjeune, avant de chuter du haut du gratte-ciel. L'homme, tombé du ciel sur une route très empruntée, paralyse la circulation. Sa chute et le sort réservé à sa dépouille témoignent de l'absence totale de considération à l'égard des travailleurs. L'auteur prend soin à la fin de chaque vers de changer quelques mots. Le récit se répète à l'envi, comme pour mieux pointer l'absurdité d'un système transformant les hommes en une main d'œuvre interchangeable, jetable, méprisée. La musique, sublime, associe les rythmes afro-brésiliens à une orchestration symphonique, dont les subtiles variations oscillent au gré de l'allégorie poétique. Le crescendo dramatique imprimé par des cordes agressives de Rogerio Duprat, et des chœurs masculins obsédants, crée une tension dramatique remarquable. "Il est monté sur le chantier comme s'il était une machine / Il a dressé sur le palier quatre murs solides / Brique après brique en un dessin magique / Ses yeux aveuglés par le ciment et les larmes / Il s'est assis pour se reposer comme si c'était samedi / Il a mangé du riz et des haricots comme s'il était un prince / Il a bu et hoqueté comme s'il était naufragé / Il a dansé et ri comme s'il entendait de la musique / Et il a trébuché sur le ciel comme s'il était ivre / Et il a flotté dans l'air comme s'il était un oiseau / Et il a fini par terre en un paquet flasque / Il a agonisé au milieu de la voie publique / Il est mort en sens interdit embarrassant le trafic."

De retour d'exil, remisant les querelles antérieures sous le tapis, Gil et Veloso font cause commune avec Buarque. En 1972, le concert réunissant Caetano et Chico à Bahia donne lieu à un album sur lequel figure Partido Alto, dont les paroles ironisent sur «ce drôle de mec qu'est Dieu, qui passe sa vie à dire qu'il donne, mais qui ne donne jamais rien d'autre que faim, misère et désespoir». Le duo interprète également "Bom conselho" une incitation à agir, à sortir de la passivité et la résignation. « Écoute un bon conseil / que je donne, gratis / inutile de dormir, la douleur ne s’en va pas / il vaut mieux attendre assis / sinon tu te fatigueras / car il est déjà prouvé / qu’à celui qui attend n’arrive rien… ».

Cálice en 1973, coécrite avec Gilberto Gil, joue sur l'homophonie entre cálice (calice) et cale se (tais-toi) en portugais. "Père, éloigne ce calice de vin rouge de sang . Comment boire cette boisson amère / digérer la douleur, supporter le labeur / Si la bouche se tait, il reste le cœur".  Un message de révolte face au pouvoir en place, mais aussi une manière de fustiger l'hypocrisie de l'Eglise catholique, qui soutint longtemps les généraux, en dépit de quelques voix dissidentes. En 1973, alors que le duo Gil/Buarque interprète la chanson sur scène, les censeurs n'hésitent pas à leur couper le micro. Le titre ne sera enregistré que cinq ans plus tard, en 1978, non plus avec Gilberto Gil, mais Milton Nascimento.

Cette même année, Buarque s'associe à Ruy Guerra pour monter "Calabar, éloge de la trahison", un spectacle consacré à la colonisation et à l'affrontement du Portugal et des Pays-Bas pour s'assurer le contrôle du nordeste brésilien. En filigrane, les paroles de Fado tropical, qui mentionnent le 1er avril date du coup d'état de 1964, se réfèrent aussi à l'exil forcé de Buarque quelques années plus tôt. "Ô, ma douce mère / Je te quitte consterné en ce premier avril / Ne sois pas si ingrate; / N'oublie pas celui qui t'a aimée, / Et qui dans ton épaisse forêt / s'est perdu et s'est retrouvé". Dans deux refrains parlés, le gouverneur portugais Albuquerque s'épanche. "Tu sais, au fond, je suis un sentimental. / On a tous hérité du sang lusitanien une bonne donne de lyrisme (en plus de la syphilis bien sûr). / Même lorsque mes mains sont occupées à torturer, tourmenter, trucider, mon cœur ferme les yeux et pleure sincèrement..."

Bâillonné par la censure, qui interdit en moyenne deux titres sur trois, Chico se résout à n'interpréter presque que des reprises sur l'album Sinal Fechado de 1974. Néanmoins, en mars de cette année là, la fin du gouvernement Medici et l'entrée en fonction du général Ernesto Geisel contribuent à une libéralisation très progressive. En 1975, Buarque enregistre "Tanto Mar", un message jubilatoire adressé aux Portugais, qui viennent de se débarrasser de la dictature. "Je sais que c'est la fête chez toi, mec / Je suis content / mais je ne suis pas là / Garde un œillet pour moi."

En 1976, sur l'album "Meus caros amigos" (4), le chanteur interprète des morceaux dont le narrateur est une femme. Pour dénoncer la misogynie ambiante, l'ordre moral qui les cantonne aux rôles de maîtresses de maisons et de mères, Buarque interprète "mulheres de Athena", un titre de son ami Augusto Boal, consacré à la soumission des Athéniennes de l'Antiquité, enfermées dans leurs gynécées et subissant la domination masculine.  Sur cet album figure aussi "Corrente" (0'44). Une première écoute distraite laisse entendre une samba anodine, mais la lecture de la pochette du disque donne une autre clef d'interprétation au morceau. On peut y lire : "Dans ce courant, les vers peuvent être disposés librement, selon la préférence de l'utilisateur, [le texte] peut être lu à la fois en avant et en arrière". De fait, si on lit les paroles à l'envers, le sens du morceau est inversé. Ainsi, sous la dictature, tout va mal. "Ça me rend triste et abattu / De ne pas voir que les gens sont heureux avec le samba / Il faut vraiment être idiot / Pour voir que le samba s'améliore / Il faudra peut être même me frapper / Pour avouer que j'ai eu tort en samba".

En 1979, la révocation de l'AI 5 et le vote d'une loi d'amnistie autorisent enfin une véritable ouverture politique. Les thématiques de la MPB évoluent avec ce que l'on nomme les "chansons de l'ouverture" exaltant la paix à venir, les libertés futures, tout en gardant la mémoire des persécutions passées. En 1981, sur l'album Almanaque, se trouve "Angelica", un hommage à la styliste Zuzu Angel. En 1971, son fils Stuart, militant actif du Mouvement révolutionnaire du 8 octobre (MR-8) avait été torturé, tué par la police militaire, son cadavre jeté en mer. Angelica devint alors la porte-parole des mères dont les enfants avaient été enlevés. Poil à gratter des militaires, elle fit l'objet de menace de mort. En 1976, elle décéda dans un accident fomenté par la dictature. Chico chante : "Qui est cette femme / Qui chante sans fin ce refrain? / Je voulais seulement endormir mon fils / Qui vit dans la nuit noire de la mer". 

En 1984, l'élection de Tancredo Neves, un civil, marque la fin de la dictature. C'est la transition démocratique. Après vingt ans de sévices, les militaires quittent le pouvoir. "Vai passar" célèbre leur départ. Chico chante : "Dans cette avenue va défiler une samba populaire ; chaque pavé de la vieille ville va avoir la chair de poule cette nuit, en se souvenant qu’ici ont défilé des sambas immortelles, qu’ici ont saigné nos pieds, qu’ici ont sambé nos ancêtres".  

Ainsi, pendant des années, de façon discrète mais déterminé et courageuse, grâce à sa plume de musicien poète, Buarque a su opposer à l'appareil répressif des militaires une œuvre inspirée d'une remarquable cohérence politique. Et si la chute de la dictature et le retour de la démocratie ont marqué le déclin de la MPB, dont l'identité se brouille alors, l'artiste n'en continue pas moins à composer, écrire des pièces de théâtres, des romans, tout en conservant son rôle de vigie face à la menace toujours rampante d'une résurgence des idées rances. L'accession à la présidence de Bolsonaro, ancien militaire nostalgique de la phase la plus brutale de la dictature et  violent propagateur de haine, atteste de l'acuité du danger. Il n'est plus au pouvoir, mais le péril demeure.

Notes :

1. Dans les premières années de la dictature, les artistes jouissent d'une relative liberté d'expression, mais les musiciens de gauche font néanmoins figure de suspects aux yeux de la DOPS, la police politique. 

2. A leur tête, Gilberto Gil et Caetano Veloso regrettent la frilosité Chico, eux qui défendent une hybridation musicale tout azimut, associant la pop des Beatles aux sambas, les guitares électriques au pandeiro. A coups de collages sonores improbables, de prestations scéniques provocantes, de textes surréalistes, ils réussissent en quelques mois à se faire détester des biens pensants. Leur disque manifeste, "Tropicalia ou Panis et circenses", sorti en août 1968, entend dépasser la mystique révolutionnaire, tout en ayant une forte dimension contestataire.

3. En 1979, le film "Bye Bye Brasil" de Carlos Diegues met en scène la tournée d'une troupe de saltimbanques dans le nord du pays, qui ne rencontrent que misère et désolation, loin du Brésil de carte postale promu par le régime. Chico Buarque compose le titre éponyme. "Je vais saisir ma chance / Pour un boulot dans la capitale / Qui ne demande pas d'avoir le brevet".

4. Sur cet album figure aussi O Que Será, écrite et composée initialement pour le film Dona Flor et ses deux maris de Bruno Barreto (1976), d'après le roman éponyme de Jorge Amado. Le titre sera adapté par Claude Nougaro sous le titre Tu verras en 1978.

Sources :

A. Virginia Fontes : "Musique populaire et politique au Brésil. Chico Buarque de Hollanda.", Tumultes, n°19, pp 158-192, 2002.

B. "Le Brésil des généraux ou la politique en uniforme", Maud Chirio dans La Marche de l'Histoire sur France Inter.

C. "Brésil, une dictature (1964-1985)", Anaïs Fléchet dans Concordance des Temps sur France Culture. 

D. "Brésil 1964-1985 : l'ordre et le vacarme", émission Jukebox sur France Culture.

E. Anaïs Fléchet et Marcos Napolitano, « Musique populaire et dictature militaire au Brésil : dynamiques contestataires et logiques de marché (1964-1985) », Nuevo Mundo Mundos Nuevos [En ligne], Images, mémoires et sons, mis en ligne le 11 juin 2015, consulté le 03 janvier 2025.

F. Sheyla Castro Diniz, «De l’art engage à la contre-culture : la scène musicale brésilienne (1969-1974)», Nuevo Mundo Mundos Nuevos [En línea], Imágenes, memorias y sonidos, Publicado el 01 diciembre 2015, consultado el 04 enero 2025.

G. "Braziou #10 : Censura", une playlist consacrée aux morceaux engagés composés durant les années de plomb.

Liens :

* Un site propose des traductions en français des chansons de Buarque.

mercredi 14 octobre 2026

Zyed et Bouna : le rap se souvient.

Le 27 octobre 2005, deux jeunes ados, Zyed Benna (17 ans) et Bouna Traoré ( 15 ans) meurent à Clichy-sous-Bois, après s'être réfugiés dans un transformateur EDF pour échapper à un contrôle de police. Dans les quartiers populaires, ce drame a suscité une explosion de colère et une immense émotion, dont témoignent les dizaines de morceaux de rap, consacrés aux disparus.

Pour bien comprendre l'ampleur de l'exaspération ressentie par les habitants des banlieues populaires, il faut remonter le temps. Au cours des années 1950, la France doit faire face à une grave pénurie de logement, qui s'explique à la fois par la faiblesse de la construction d'avant-guerre, par l'ampleur des destructions et des dégâts au cours du conflit, mais aussi par l'exode rural, associé à un accroissement démographique soutenu (baby boom). Ces facteurs combinés créent une crise du logement. Mis au pied du mur, l'Etat interventionniste incite alors à la production massive de logement social sous la forme de barres et de tours. Cette ère des grands ensembles correspond à la période allant de 1953 à la fin des années 1970. Dans un premier temps, les nouvelles constructions améliorent incontestablement les conditions de vie. Plus propres et plus vastes, les nouveaux appartements remplacent avantageusement les logements populaires vétustes des centres-villes, rendant accessibles à leurs habitants le confort moderne avec des sanitaires et un chauffage central. Rapidement toutefois, les défauts de conception apparaissent. Par delà leur grande diversité beaucoup de ces quartiers pâtissent de difficultés sérieuses : des bâtiments vite délabrés, un isolement lié à la rareté des moyens de transports collectifs, l'absence d'équipements urbains... Très vite, les locataires qui le peuvent quittent ces lieux. Les quartiers de grands ensembles connaissent alors un phénomène de white flight. Les "blancs" quittent ces quartiers. Compte tenu de la vacance locative, les offices HLM, qui refusaient jusque-là l’accès à ces logements aux populations noires et arabes, décident de cantonner ces dernières dans certaines barres, souvent les plus dégradées. Ces quartiers, identifiés au départ comme des lieux de promotion ouvrière, deviennent des zones concentrant les plus pauvres, souvent d'origines immigrées.

Le titre « Enfants de la patrie » (2006) de Rost présente cet habitat comme un lieu de relégation. « Rebeus et renois, c'est ici qu'on nous a parqués / Dans des ghettos qu'ils ont appelés cités et quartiers / Des grands ensembles qui ressemblent à rien / Où ils s'sont dit "on va mettre les Arabes et puis les Africains" / Un terrain d'foot et une MJC / Un mode de vie tout pourri qui donne envie d'braquer l'épicier / À l'Élysée, tout ça ils s'en foutent / Y a pas d'avenir pour nous, on pouvait pas tous percer dans l'foot / Paraît qu'on traîne en bande sur les places et bancs publics / Et qu'on n'est pas vraiment des enfants d'la République / Paraît qu'on gêne et qu'ils se foutent de notre avis / Vu qu'on n'est pas vraiment des enfants de la patrie »

Ces quartiers concentrent rapidement les difficultés sociales, particulièrement lorsque la conjoncture économique s'obscurcit, comme au lendemain des chocs pétroliers. Le chômage y atteint des sommets, la pauvreté s'accroît, renforçant le sentiment d'exclusion et de marginalisation de populations par ailleurs victimes du racisme. Au sein des quartiers, les interactions entre les habitants et la police sont souvent très dégradées, notamment aux lendemains d'homicides provoqués par des interventions policières. Le 6 octobre 1990, Thomas Claudio, dont la moto est percutée par la police au Mas du Taureau à Vaulx en Velin, meurt. En juin 1991, deux jeunes et une policière décèdent à Mantes la Jolie. Furieux, les jeunes habitants brûlent des voitures et des bâtiments, pillent des magasins, affrontent la police. Le pouvoir de l'époque crée alors le ministère de la Ville chargé de mettre en place une politique urbaine anti-ghetto et, dans le même temps, fonde la Brigade Anti Criminalité (BAC). Tout au long de la décennie 1990, la fracture sociale se creuse. Plusieurs autres jeunes meurent après des confrontations avec la police : Nouredine Benomari à la cité des Fontenelles de Nanterre en 1995, Habib Ould Mohamed au Mirail à Toulouse en 1998, Ali Rezgui un jeune de la Grande Borne à Grigny en 2000. "6 avril 93" de Georgio revient sur la mort de Makomé M'Bowolé, tué à bout portant par un inspecteur de police dans le commissariat des Grandes Carrières, dans le 18ème arrondissement parisien, le 6 avril 1993. 

Des révoltes sociales éclatent dans les quartiers populaires, contestant l'ordre policier, ainsi que le traitement infériorisant des politiques publiques à l'égard des habitants, systématiquement dénigrés. Les populations témoignent pourtant avant tout d'un désir d'égalité républicaine. Dans les grands médias, ces lieux font l'objet d'une intense stigmatisation. Décrits comme des "quartiers sensibles" ou "à problèmes", ils deviennent les "territoires perdus de la République", des "zones de non-droit", bref une "anti-France" passée sous la coupe des islamistes. Raccourcis et amalgames attribuent les révoltes urbaines à l'immigration, la polygamie, la culture urbaine, le rap... "La jeunesse de banlieue" est l'objet d'un discours médiatico-politique dépréciatif à l'attention des personnes qui n'habitent pas dans les quartiers populaires. En 2005, Kery James enregistre « Les miens ». Il y fustige ce traitement médiatique humiliant. « Tandis que les médias nous salissent, que certains nous trahissent / Complotent, rêvent en secret que la France nous bannisse / Dans leur bouche, avant, on était tous des voleurs / Maintenant, dans leurs reportages, on est tous des violeurs / On violerait nos sœurs à plusieurs / On y verrait une justice, une fierté, un honneur / Tu sais ce qu’ils se disent, normal pour des extrémistes en puissance / La haine succède à la peur et eux veulent faire flipper la France »

De fait, au cours de la décennie 1990, la culture populaire s'intéresse au sort réservé aux banlieues. Les acteurs du rap français s'imposent comme les porte-voix du malaise grandissant. "Mais qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu?" s'interroge NTM en 1996. Le groupe enregistre également "police", une critique ouverte des abus policiers et du traitement injuste réservé aux jeunes des banlieues par les forces de l'ordre. Les films "La Haine" réalisé par Mathieu  Kassovitz en 1995 et "Ma 6-T va crack-er" par Jean-François Richet en 1997 témoignent du quotidien "des jeunes de cités" et des violences subies à la suite d'interventions policières.

Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national se qualifie au second tour de la présidentielle. L'un de ses thèmes de campagne principaux a été celui de l'insécurité, aussitôt liée à l'immigration. Jacques Chirac, finalement élu, nomme Nicolas Sarkozy ministre de l'intérieur. Juché sur ses talonnettes, arrogant, l'homme prône la tolérance zéro. Il use et abuse d'une rhétorique dépréciative lorsqu'il désigne les jeunes des quartiers populaires. Succès garanti dans l'électorat.

Dans sa "Lettre à la République", Kery James dénonce le mépris dans lequel certains politiciens tiennent les habitants des banlieues. 

En 2003, Sarkozy enterre la police de proximité, qui tentait depuis quelques années à la fois de mieux connaître les habitants des quartiers populaires, mais aussi d'instaurer un dialogue avec les associations locales. Il lance lors d'un déplacement dans un commissariat : "Le travail de prévention que vous faites est très utile, mais vous n'êtes pas des travailleurs sociaux. (...) La mission première de la police? L'investigation, l'interpellation, la lutte contre la délinquance." L'heure est venue de la police dite de projection, privilégiant une logique d'affrontement et de déploiement en force. Désormais, il faut faire du chiffre. En se privant d'une bonne connaissance du terrain, les raids policiers interpellent de manière indifférenciée les jeunes garçons qui se trouvent dans l'espace public. Ainsi, des personnes qui n'ont rien à se reprocher sont confrontées de manière très fréquentes à la police, ce qui amène beaucoup d'entre eux à courir pour éviter un énième contrôle d'identité. Les nouvelles méthodes s'imposent, sans être remise en cause par les successeurs de Sarkozy (comme le prouve l'adoption de loi Cazeneuve en 2017). (1)

Le 29 juin 2005, à la Courneuve, Sarkozy promet de "nettoyer les banlieues au Karcher". Le 25 octobre, lors d'une visite médiatique et nocturne sur la dalle du Val d'Argenteuil, le ministre de l'intérieur, est pris à parti par des habitants. Lors d'un dialogue avec une dame, il lance : "vous en avez assez de cette bande racailles? Et bien, on va vous en débarrasser!" Des mots qui passent mal et lui reviennent en boomerang. Sniper ("Babylone brûle"), Kery James ("Racailles"), Kenny Arkana ("Nettoyage au Kärcher"), parmi beaucoup d'autres, retournent dans leurs morceaux l'insulte au pompier pyromane. 

C'est dans ce contexte explosif qu'intervient, deux jours après la sortie sur les "racailles", un événement qui met le feu aux poudres accumulées au fil des années. Le 27 octobre 2005, au retour d'une partie de foot sur le terrain de la commune voisine de Livry Gargan, un petit groupe d'adolescents de Clichy sous Bois rentrent chez eux avant le coucher du soleil, afin de rompre le jeûne avec leur famille, en ce mois de ramadan. Un employé du funérarium de la ville voit des garçons s'engager sur un chantier pour y récupérer leur balle. Il appelle la police, craignant que ces derniers ne se blessent. Une voiture de la BAC arrive rapidement, toutes sirènes hurlantes. Les gamins s'enfuient en courant. Six sont interpellés, mais trois autres continuent leur course. Beaucoup d'observateurs se sont demandés pourquoi les adolescents s'étaient enfuis à l'approche de la police. Démunis de pièces d'identité, ils redoutaient sans doute d'être conduits au poste, obligeant leurs parents à venir les y chercher. Ainsi, même s'ils n'ont rien à se reprocher, ils courent à la vue des uniformes policiers. Dans "Bouna et Zyed", le rappeur MOH se met tour à tour dans la peau de Bouna, puis Zyed. "Et on est coursé par la BAC, 833 / Pourquoi on court ? / Même moi je ne sais pas ".

A leur trousse, les policiers mobilisent des renforts. Les ados empruntent des chemins de traverse et se retrouvent devant l'enceinte du transformateur EDF. Dans le feu de l'action, en dépit des mises en garde inscrites ("Stop! L'électricité, c'est plus fort que toi."), ils s'introduisent sur le site. Les fonctionnaires cernent les lieux. Les échanges radios enregistrés prouvent qu'ils sont conscients du danger que courent les enfants, puisqu'un des policiers déclare : "s'ils entrent sur le site edf, je ne donne pas cher de leurs peaux." Les adolescents restent introuvables, les agents quittent les lieux. Zyed Benna et  Bouna Traoré meurent électrocutés, alors qu'ils s'étaient cachés dans le transformateur. Muhittim Altun, très gravement blessé, parvient à sortir du site et à donner l'alerte dans son quartier du Chêne pointu. Mais il est trop tard. Dans le quartier, la colère explose. Très vite, un affrontement à distance oppose les jeunes à la police. Les premiers utilisent pierres et cocktails molotov, quand les seconds répondent à coup de flashball et de gaz lacrymogène. La Fouine évoque cette situation dans "Lettre à Zyed et Bouna". "j'arrête pas d'me demander que s'raient devenus ces mômes / On a manifesté, j'ai brandi l'étendard / Mais ils nous ont tiré d'ssus comme sur un filtre ton-car / Un peu partout dans le pays, on s'est soulevés / Et le lendemain à 6 heures, ils venaient nous soulever"

Après une nuit de combats, les dégâts sont très nombreux : voitures brûlées, abribus détruits, un centre postal incendié et une école vandalisée. La colère suscitée par la mort des deux adolescents doit s'épancher, c'est en tout cas ce que suggère "Eloquence" d'Apôtre H. " On n'oubliera pas Cachan / On n'oubliera pas Zyed et Bouna donc brûlons brûlons / La République jusqu'à ce qu'elle pleure car nous pleurons vraiment / Des larmes de sang, des larmes de plomb"

Poste électrique Clichy sous Bois. Chabe01, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

* Mise en place d'un récit médiatique.

Dans un premier temps, mis à part ce qu'en disent les amis de Zyed et Bouna, on sait peu de chose des circonstances de la mort des deux jeunes. Pourtant, dès le lendemain du drame, Nicolas Sarkozy sert une version très différente de celle des jeunes. D'emblée, il affirme que ces derniers fuyaient la police à la suite d'un vol. En outre, il nie toute course poursuite, ce qui revient à exonérer les policiers de toute responsabilité. Il n'a pas un mot pour les victimes, qu'il blâme et tient pour responsables de leur sort. Ces déclarations, colportant des éléments erronés, jetant l'opprobre sur les adolescents, constituent une nouvelle forme de violences, exacerbant les tensions et la colère. La plupart des médias reprennent la parole ministérielle sans ciller. La colère ne retombe pas et les nuits qui suivent sont marquées par de nombreuses altercations. La colère est bien sûr liée à la mort scandaleuse des deux adolescents, mais s'alimente à un très fort sentiment d'injustice, provoqué par la perpétuation de politiques sécuritaires, des discriminations structurelles subies et d'une impunité policière ancrée. La mort de Zyed et Bouna fait écho à des situations malheureusement très communes. Contrôle après contrôle, humiliation après humiliation, un très fort ressentiment s'est crée à l'encontre des forces de police.

Le 30 octobre 2005, nuit du destin pour les musulmans, alors que 700 personnes se retrouvent pour prier à la mosquée Bilal de Clichy sous Bois, une grenade lacrymogène touche le lieu de culte. Là encore, Sarkozy, responsable du Bureau des cultes en tant que ministre de l'intérieur, louvoie. La colère s'amplifie et se propage au reste de la Seine Saint-Denis, puis de proche en proche, au reste des quartiers populaires du pays. Chaque nuit des dizaines de véhicules partent en fumée, mais aussi parfois des écoles, des bibliothèques, des dépôts de bus... Aux dévastations répondent des interpellations (5 200 sur toute la période) et une surveillance constante, notamment à l'aide d'hélicoptères, qui tournent autour des tours d'habitation. Chaque matin, les habitants des quartiers, désemparés, constatent l'ampleur des dégâts. En réponse à un journaliste, le propriétaire d'un véhicule incendié résume bien l'absurdité de la situation. "Moi, j'ai eu ma voiture éclatée, les quatre pneus brûlés, avec un texte « Nique ta mère Sarkozy ! » Mais ce n'est pas Sarkozy qu'on a niqué, c'est moi."

Les médiateurs sociaux, les éducateurs s'organisent, prennent la parole et tentent d'apaiser les tensions. Ils insistent sur la situation économique et sociale, les dérives de la police. La sphère politique semble désemparée face à des individus en colère. Des divisions apparaissent au sein du gouvernement sur la conduite à tenir face aux événements, entre le ministre de l'intérieur et le premier ministre (Dominique de Villepin), tous deux candidats potentiels de la droite à la présidentielle 2007. Azouz Begag, ministre délégué à l'égalité des chances, appelle à l'apaisement. Le 6 novembre, au plus fort des révoltes, le président Chirac sort enfin du silence. "Et je veux dire aux enfants des quartiers difficiles que, quel que soit leur origine, ils sont tous les fils et les filles de la République", déclare -t-il. Pour autant, le surlendemain, le gouvernement décrète l'état d'urgence, avec l'instauration d'un couvre-feu, dont la dernière application remontait à la guerre d'Algérie. Sarkozy maintient sa ligne, faite de rodomontades et de coups de mentons. Pour lui, ces violences sont le fait de bandes délinquantes structurées et organisées. Le laxisme les aurait laissé prospérer, il faut donc s'attaquer aux racines. A Toulouse, le 9 novembre, il pérore : "Alors c'est assez simple : soit les bandes gagnent, soit la République l'emporte." Le "Double discours" de Médine semble adressé directement au cow-boy de la place Beauvau. 

Les images des véhicules en feu, des monuments calcinés et des altercations violentes tournent en boucle dans les médias hexagonaux et étrangers. Certains parlent déjà d'une guerre civile dans un pays à feu et à sang. Les violences collectives sont dépeintes comme des comportements déviants, motivés par le goût du désordre et le plaisir de casser. Ce discours contribue à occulter les causes structurelles de ces violences : les discriminations et injustices sociales subies. "Ce qui était un mouvement d'émeute, c'est-à-dire une action collective violente déclenchée par un événement insupportable, mais sans projet politique de transformation, se meut en révolte sociale avec des personnes qui s'organisent et portent des revendications claires en terme de justice et d'égalité", note le sociologue Manuel Boucher.

La mort des jeunes Clichois constitue l'étincelle, mais pour qu'il y ait explosion, il faut une situation, un carburant. Or la banlieue est une poudrière, un volcan prêt à entrer en éruption. De fait, comme le rappelle Manuel Boucher, les révoltes éclatent "sur le terreau de la ségrégation et de la ghettoïsation, caractérisé par un processus d'enfermement social et territorial, articulé par des critères sociaux ethniques, la pauvreté, le chômage, le sous-investissement des services publics et un hypercontrôle policier." "Si la mèche des révoltes est souvent une bavure policière, la poudre, ce sont les humiliations et le harcèlement des forces de l'ordre." 

Lentement les tensions s'atténuent, aux alentours de la mi-novembre 2005. Reste qu'à l'issue des trois semaines, le bilan est lourd : plus de 5 000 interpellations au total, 600 personnes toujours emprisonnées. Les compagnies d'assurance chiffrent l'ensemble des dégâts matériels à 250 millions d'euros. Pendant ce temps, Sarkozy renforce sa position, gagnant près de 11 points dans les sondages d'opinion. Un rapport des RG vient pourtant invalider ses affirmations initiales. Il ne s'agissait pas de bandes organisées, mais de mouvements sporadiques diffus, sans réelles revendications ethniques ou géographique, mais bien l'expression d'un sentiment d'exclusion sociale. Quelle surprise! Quelle "Evidence" aurait pu dire Fabe.

Une fois le calme revenu, on assiste à des mobilisations originales, avec un objectif principal : la politisation de l'événement. L'effort porte ainsi sur le choix des mots utilisés pour désigner la séquence. D'aucuns souhaitent remplacer le terme "émeutes" par celui de "révoltes". En effet, parler d'émeute contribue à dépolitiser les accès de colère qui surviennent après la mort d'un jeune sous les balles de la police, en les classant à la rubrique faits divers. Une myriade d'initiatives associatives émerge dans les quartiers populaires avec notamment la floraison d'un tissu associatif dynamique, dont le collectif AClefeu (pour Association collectif liberté, égalité, fraternité, ensemble, unis) constitue l'un des fleurons. Il s'agit aussi de porter un regard différent sur les quartiers populaires, de reprendre la main sur un récit médiatique souvent dépréciatif à l'endroit des banlieues pauvres. C'est ainsi que le Bondy Blog est crée en novembre 2005. Dans ce même état d'esprit, des titres comme "Les Princes de la ville" du 113 ou bien "Jeune de banlieue" de Disiz la Peste, parmi beaucoup d'autres, incitent l'auditeur à redresser la tête et bomber le torse.

Quelles furent les suites judiciaires données à la mort de Zyed et Bouna? En 2007, deux des policiers qui étaient intervenus à Clichy sont mis en examen pour "non assistance à personne en danger". Leur procès, qui se tient en 2015, soit dix ans après les faits, se solde par la relaxe des deux policiers, le juge estimant que les fonctionnaires n'avaient pas une "conscience claire d'un péril grave et imminent". Lors des débats, la parole de Muhittin, seul survivant, a été de peu de poids face à celle des policiers. Sans surprendre, le verdict n'en suscite pas moins l'indignation, notamment chez les rappeurs. Ainsi, Keny Arkana s'insurge dans "La vérité fait mal" "Toujours acquitté par un tribunal (...) Relaxé comme les assaillants de Zyed et Bouna / (l'Etat assassine paix à toutes les victimes)." 

Dans "Outro", Niro rappe "2005, Zyed et Bouna sont morts / On a mis les pieds dehors pour caillasser les porcs / Ils ont été acquittés quand ils ont quitté le banc / Venez pas nous dire ici qu'on a dépassé les bornes. / Dix piges après j'regrette pas d'avoir tout niqué" Pour Despo Rutti, la police, qui devrait protéger, tue.  "J'me ferais tuer pendant la pause-café du chef brigadier / Superman est bien en bleu / Mais Bouna et Zyed, il était censé les protéger : ils les a tués ! / Alors on confie notre sécurité à nos couilles et à Dieu" ["Légitime défense"] Kaaris dénonce l'amnésie dont ont fait preuve les policiers lors du procès. "Aide-moi, tue-moi" "Zyed, Bouna, gravés, demeurent / Dans nos têtes, nos coeurs / Et le commissaire, officier, îlotier meurent... d'Alzheimer". "Dans l'air du temps" de Doums pointe la responsabilité de la police. "Y'a pas qu'aux USA que la police tue les jeunes /Adama, Zyed et Bouna ne sont pas les seuls / Des quartiers nord à GGN on roule le même seum". C'est aussi le cas de "FQSB" par Maes ou de Yazou et ses "Débordements".

Le drame a attiré sur Clichy (2) l'œil du politique et des médias, ce qui contribue à transformer une ville qui, en 2005 cumulait les difficultés. Isolée, sans transports, dépourvue d'équipements publics, la commune concentre à la fois une extrême jeunesse et une extrême pauvreté. Depuis, une vaste campagne de rénovation urbaine (3) s'est traduite par l'obtention d'équipements : un commissariat, un pôle emploi, une piscine, un tramway. L'arrivée de ce dernier permet enfin de désenclaver le territoire. En dépit des transformations, le taux de pauvreté de la commune atteint 42 % en 2024, ce qui en fait la troisième commune de France hexagonale la plus pauvre (27% en Seine-Saint-Denis, 14% à l'échelle nationale). En 2022, le taux de chômage s'élève à 19,4%. Le sentiment de relégation domine toujours, tandis que la mixité sociale reste un vœu pieux.  

* Vingt ans après.

Alors que la classe politique et une partie de l'opinion publique ne s'intéressent aux banlieues pauvres que sous un angle répressif, la culture populaire des quartiers s'emploie au contraire à appuyer là ou ça fait mal. L'objectif est ainsi d'inscrire la centralité du sujet des violences policières, de dénoncer le climat de stigmatisation qui frappe les habitants des quartiers populaires, tout en entretenant la mémoire des deux jeunes victimes. Médine pose ainsi dans "Grand Paris" une question importante. Comment expliquer que si peu de villes aient choisi de nommer une rue en hommage à Zyed et Bouna? "Dès que le cœur d'un grand homme s'arrête, Paris donne son nom à une artère / Moi j'suis pour qu'l boulevard de la Villette soit rebaptisé Bouna et Zyed"

Chabe01, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Chaque 27 octobre, de nombreux hommages ont lieu sur les réseaux sociaux, où circule la photo de classe en noir et blanc des deux adolescents, symbole de l'innocence assassinée, une photo à laquelle se réfère Sakè dans son morceau "Patte de grizzly". "Y a que le temps qui cicatrise les grosses balafres / Et si tu vois de quoi je te parle, laisse pas traîner tes gosses par là / H24 sur le terrain, on est contraint toute l'année d'y être / Je représente la France d'en bas comme une photo de Bouna et Zyed"

Les artistes s'identifient d'autant plus facilement aux deux victimes qu'ils sont souvent eux-mêmes originaires des quartiers populaires et ont eu à subir le harcèlement policier. En 2007, l'album collectif "Morts pour rien", consacré aux disparus, réunit des pointures du rap (Akhenaton, Diam's ou Rim K). Loin de s'inscrire dans une logique de faits divers, les artistes replacent les deux victimes dans la longue et interminable liste des bavures policières. C'est encore le cas d'Alpha 5.20 et son "chemin des martyrs". "Pensées éternelles pour les frérots partis / Bouna & Zyed, Mouhsin et Laramy / C'est la même souffrance de Villiers à Clichy / Seigneur pitié, qu'ils reposent en paix / Partir si jeunes en martyrs de cité". Dans "Hiro", Soprano imagine pouvoir remonter le temps. "J'aurais été à Clichy-sous-Bois / Débrancher le transfo EDF avant que Zyed et Bouna arrivent". Ninho se souvient : "J'me rappelle de Zyed, j'me rappelle de Bouna / Quand ça brûlait l'Ile-de-France toute la soirée". ["OG"] Dans "Judas", Dinos est partagé entre le besoin de se souvenir et la volonté de se venger. "C'est mort, on ne tournera pas la page / Zyed et Bouna, Adama, j'en passe / J'ai un genou à terre, j'ai la rage / Fuck la censure et tiens, mort aux vaches". "Costa Del Mal" de Mister You se fait menaçant. "Les poulets on va les rôtir pour Zyed et Bouna / Ensuite on va fêter ça à La Mamounia". Kery James avec "PDM", Dosseh et son "Blue lights" évoquent l'internationale des violences policières dont sont victimes, en premier lieu, les populations racisées. 

Conclusion :

En 20 ans, la logique de maintien de l'ordre en banlieue s'est considérablement durcie avec, depuis 2023, le recours à des unités d'élite comme le Raid ou la BRI, l'utilisation d'armes dites "non létales" (LBD 40, gaz lacrymogènes, drones de surveillance, grenades de désencerclement...). Cette logique de confrontation n'a fait qu'accroître la défiance des populations des quartiers populaires, défiance  renforcée par les discriminations systémiques dont elles font l'objet. En juin 2025, la Cour européenne des droits de l'homme condamna d'ailleurs la France pour des contrôle d'identité jugés discriminatoires. (4) "13'12 contre les violences policières" (2'34) Sticky Snake : "Je dissèque l'opprobre, du kissedé au proc / ça veut briser nos blocs, remixer le 17 octobre! / Visez le pogrom: leur ostracisme est colossal, / police, milice d'un ordre raciste et colonial, / je parle de rôle social, peu importe qu'il y en ait des gentils, / l'Etat les fera tirer pour protéger les nantis, / puis les fera acquitter! T'espères transformer les flics? / Ma naïveté m'a quitté près d'un transfo électrique!"

En 2023, lors d'un contrôle routier, Nahel Merzouk meurt après le tir d'un policier. De nouveau, les quartiers s'embrasent. Cela signifie-t-il que rien n'a changé? Indéniablement, les mêmes causes produisent les mêmes effets. 

Notes :

1. Le ressenti des jeunes vis-à-vis de la police est un ressenti de peur, d'adversité, de méfiance, avec le constat qu'aucun échange n'est possible, autre que la fuite ou l'affrontement.

2. En 2005, Clichy sous Bois compte 28 000 habitants, dont 50% ont moins de 25 ans. Le taux de chômage s'y élève à 25%. Il s'agit d'une ville pauvre, désertée par les cadres et classes moyennes. 

3. En particulier pour le quartier du Chêne pointu, dont étaient originaires Zyed et Bouna, avec la destruction de 1500 logements, remplacés par la construction de 1500 logements.  

4. Lors des interactions des jeunes avec la police, la parole des premiers pèse de peu de poids face à celle des seconds, en l'absence d'enregistrements audios ou vidéos probants. En 2005, les enregistrements prouvent que les policiers se rendent compte de ce qui est en train de se passer

Sources : 

A. "Emeutes de 2005 : quand les banlieues s'embrasent", Affaires sensibles.

B. "Vingt ans après la mort de Zyed et Bouna, quel héritage pour les jeunes de Clichy-sous-Bois"

C. "Emeutes de 2025 : vingt ans après la mort de Zyed et Bouna, la colère est -elle retombée", L'invité(e) des matins de France Culture.

D. Chronologie : 1973-2006. [Le monde diplomatique]

E. "Le rap alerte sur la police depuis 30 ans" [l'Atelier Galita]

F. Hacène Belmessous : "Petite histoire politique des banlieues populaires", Syllepse, 2022

G. "2005, état d'urgence", remarquable série documentaire en trois épisodes.