jeudi 2 juillet 2020

"Un violeur sur ton chemin": hymne féministe et dénonciation frontale des violences sexistes.

En 2018, un cas de harcèlement sexuel à l'université de Valdivia, dans le sud du Chili, provoque une très forte mobilisation parmi les militantes du pays. Les manifestations féministes s'insèrent bientôt dans le cadre plus vaste du mouvement social qui secoue le pays. Depuis octobre 2019, les Chiliens protestent contre l'augmentation du coût de la vie, avec en particulier l'augmentation des prix des transports collectifs (metro, bus, train). De façon plus large, les orientations néo-libérales suscitent de vives colères dans un pays déjà marqué par des inégalités sociales abyssales. Les manifestants portent de nombreuses revendications. Ils cherchent à mettre à bas les vestiges de la dictature (avec une nouvelle constitution), à instaurer une véritable démocratie sociale fondée sur de meilleurs régimes sociaux, de santé et de retraite, une éducation de meilleure qualité et accessible à toutes et tous. 

Les féministes chiliennes s'inscrivent aussi dans le prolongement de la vague de protestation "ni una menos" ("pas une de moins") contre les féminicides (1) et dans le sillage des manifestations féministes de 2018-2019 à Mexico. Au Chili, les militantes utilisent des moyens d'action particulièrement originaux, mêlant arts de rue, musique, chorégraphie dans le cadre de performances collectives spectaculaires. Ainsi, le 25 novembre 2019, à l'occasion de la journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, plusieurs dizaines de militantes s'installent devant le ministère de la Femme et de l'égalité de genre à Santiago, au Chili. A l’appel du collectif LasTesis (Les Thèses), les participantes entonnent Un violador en tu camino ("un violeur sur ton chemin"), un poème chanté et dansé, extrait d'une pièce de théâtre conçue par le collectif. 


* Mettre en scène les thèses d'auteures féministes. 
LasTesis cherche à traduire, sous une forme artistique, les thèses féministes, en les rendant accessibles et visibles à tous. “Nous avons choisi le nom ‘LasTesis’ car notre objectif est de mettre en scène les thèses de la pensée féministe pour mieux en diffuser le message, expliquent les quatre trentenaires à l'origine du collectif (Daffne Valdés Vargas, Sibila Sotomayor Van Rysseghem, Paula Cometa Stange, Lea Cáceres Días). Ainsi, le morceau Un violador en tu camino dénonce les violences faites aux femmes, tout en diffusant les résultats des travaux des chercheuses féministes, en particulier ceux de l’anthropologue argentine Rita Segato ou de la féministe marxiste Silvia Federici.
Les travaux de cette dernière réfutent la représentation sociale communément admise du violeur, considéré comme un être antisocial, et du féminicide, réduit à un crime passionnel. 
Pour Segato, les violences sexistes sont le reflet des codes sociaux en vigueur, une façon de réaffirmer une masculinité mise à mal par la subordination sociale, l'émancipation des femmes et/ou la remise en cause du patriarcat. Utilisées par l’armée ou la police, ces violences deviennent des stratégies visant à neutraliser la contestation sociale et à humilier.  
Pour Segato, les agressions, le harcèlement, le viol restent largement impunis car le système judiciaire les relègue dans la sphère privée, attribuant les agressions à l'attitude "provocatrice" des victimes ou aux pulsions individuelles incontrôlables des agresseurs, jamais au système patriarcal qui sévit au Chili.  Dans leur volonté de stigmatiser les institutions, les chorégraphies militantes se déroulent devant les lieux du pouvoir: le palais présidentiel de la Moneda, le Congrès, les ministères, les palais de justice, les commissariats...

*"L’État oppresseur est un macho violeur."
DenLesDen / CC BY-SA
La force de la chanson réside dans sa dénonciation frontale de la société patriarcale et ce qu'elle tolère.
> Les paroles insistent sur le fait que les viols et agressions sexuelles s'intègrent dans un système. A ce titre, le violeur n'a rien d'un paria ou d'un individu en marge de la société. Ainsi, "Le violeur c'est toi / Ce sont les policiers, les juges, l’État, le président / L'État oppresseur est un macho violeur". Quand il commet son crime, le violeur bénéficie de la complaisance des institutions ou de forces de l'ordre machistes.
> Le patriarcat s'accommode des violences faites aux femmes.  "Et notre punition c'est cette violence que tu vois / Ce sont les féminicides, l'impunité des assassins. C'est la disparition, c'est le viol". On a recensé 46 féminicides au Chili en 2019.
> Pour les féministes, le système judiciaire assure "l'impunité des assassins" et la perpétuation du patriarcat. Seuls 8% des procès pour viol au Chili donnent lieu à une condamnation. "Le patriarcat est un juge, qui nous juge à la naissance / Et notre punition est la violence que vous ne voyez pas".
> Le morceau fustige également l'attitude de la police face aux victimes. Le titre de la chanson détourne d'ailleurs l'hymne des carabiniers intitulé "un ami sur ton chemin". Une strophe du chant reprend ironiquement un extrait du chant policier: "Tu peux dormir tranquille, innocente enfant, sans crainte du brigand, car sur ton doux sommeil bienfaisant veille un carabinero aimant." 

La première chorégraphie organisée par Las Tesis a été exécutée le 18 novembre 2019 devant un commissariat, car les forces de l'ordre sont accusées de couvrir les violences sexistes, quand elles n'y participent pas directement (200 cas d'abus sexuels attribués à la police chilienne depuis le début des mobilisations). De nombreux manifestants ont été éborgnés par les tirs policiers, ce que les manifestantes dénoncent en se bandant les yeux. De même, les femmes s'agenouillent fréquemment lors de la performance, comme pour mieux rappeler les positions de soumission qu'imposent aux manifestantes les policiers lors des arrestations. La police, qui était la clef de voûte de la dictature, est donc identifiée à une forme de brutalité contre les femmes. 

* "La coupable ce n'est pas moi, ni mes fringues, ni l'endroit. Le violeur c'est toi."
L'interprétation de la chanson s'accompagne d'une chorégraphie contre la culture du viol. La mise en scène des corps féminins (yeux bandés, agenouillement, doigt pointé accusateur) cherche à interpeller et rappeler que ces corps (2) sont les cibles privilégiées de la violence.
Les militantes arborent le foulard vert, le symbole adopté par les femmes argentines 
pour le droit à l'avortement. (3) Un bandeau noir sur les yeux souligne l'invisibilisation de la question des violences faites aux femmes. Les vêtements transparents, les jupes courtes renvoient aux paroles de la chanson. "Le coupable, ce n'est pas moi, ni mes fringues, ni l'endroit." Autrement dit, la tenue portée ne peut en aucune façon justifier une agression sexuelle.
Les femmes font mine de s'agenouiller, les deux mains plaquées sur la nuque. Le geste se réfère aux méthodes d'interpellations policières. Les femmes arrêtées doivent en effet se déshabiller, se lever et s'accroupir à plusieurs reprises, autant de gestes de soumission destinées à humilier. Comme le rappelle Cecilia Baeza, "cette symbolique puise dans la mémoire de la violence de l'Etat chilien, la violence policière en particulier." (cf: source G) La chorégraphie est d'ailleurs interprétée devant le stade où les opposants à la dictature de Pinochet étaient torturés en 1973...  De même, les paroles de la chanson évoquent les exactions perpétrées par les dictatures latino-américaines. A la fin du premier couplet, le mot "disparition" renvoie à une pratique courante des juntes militaires argentine, chilienne et brésilienne qui éliminaient physiquement leurs victimes.

* Comment expliquer le retentissement d'une chanson devenue virale?
Warko / CC BY-SA
 Pour se faire entendre, les mouvements féministes chiliens ne cessent d'inventer des répertoires d’actions efficaces, dans lesquels l’art performatif joue un rôle de premier plan.  La multiplication des opérations coup de poing témoigne de ce grand dynamisme. LasTesis s'inscrit dans ce cadre.
Le collectif naît à Valparaiso, une ville dans laquelle les arts de rue connaissent un grand succès depuis longtemps. Au départ, les militantes destinent l'interprétation d'"Un violador en tu camino" à l'auditoire restreint des universités, puis décident de s'installer dans les rues de Valparaiso. Le message, clair et frontal, associé à une chorégraphie efficace, captive les passants. En prenant possession de la ville, des rues, de lieux dans lesquels il est souvent dangereux de se promener, les femmes clament leur colère à la face du monde. Lasses d'être ignorées, méprisées, elles s'imposent dans l'espace public. En prenant à parti le passant, elle l'empêche de détourner le regard. En désignant du doigt les institutions, mais aussi les hommes, elles incitent ces derniers à prendre position contre la société phallocratique dominante. Enfin, la cohésion des danseuses, les chœurs à l'unisson, les paroles scandées confèrent force et solennité au message.

En dépit des spécificités nationales de ce mouvement de revendication, le message des femmes chiliennes a une portée universelle. Les fondatrices du collectif LasTesis  incitent d'ailleurs les femmes du monde entier à s'approprier leur chanson-performance. "Nous aimerions qu'elles l'adaptent et créent leur propre version selon l'endroit où elles se trouvent, avec d'autres vêtements ou des modifications des paroles", clame-t-elle. Le message est entendu. En raison de l'unité linguistique et parce que la situation faite aux femmes est mauvaise dans toute l'Amérique latine, le chant est immédiatement repris et réinterprété en Argentine, en Colombie, au Brésil, au Mexique, au Pérou. Bientôt, par le biais des réseaux sociaux, la prestation des chiliennes devient virale. Le morceau et sa chorégraphie gagnent l'ensemble des continents. Traduites dans plusieurs langues (turc, français, italien, anglais, arabe), les paroles sont adaptées ou modelées en fonction des spécificités ou problématiques nationales.


Au printemps 2020, la pandémie de COVID-19 interrompt les manifestations au Chili. Autorités et forces de l'ordre profitent du confinement pour réprimer les mouvements de protestation et empêcher les voix dissidentes de s'exprimer
En mai, quatre membres de LasTesis sont filmées devant un commissariat de Valparaiso et différents lieux de la ville pour y dénoncer, entre autres, les violences policières. Dans la vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, les militantes sont vêtues de combinaisons rouges, masquées et agitent un drapeau chilien. Une voix féminine lit un texte qui accuse: «Ils nous poursuivent, bloquent les issues de nos maisons, s'infiltrent parmi les manifestants et commencent à tout brûler (...) ils lancent des gaz, frappent, torturent, violent, détruisent, nous aveuglent». On y entend aussi un "appel à faire feu sur les pacos" (les policiers). Bien que cette phrase ait été retirée de la vidéo, la police dépose plainte "pour incitation à des actions violentes contre l'institution". 



Il en faut plus pour réduire au silence les militantes chiliennes. Fin mai 2020, Las Tesis et le groupe féministe russe Pussy Riot sortent "1312" (4), un hymne nu-metal contre la violence policière sorti 4 jours après la mort de George Floyd aux Etats-Unis. 

Un violador en tu camino
El patriarcado es un juez
que nos juzga por nacer,
y nuestro castigo
es la violencia que no ves.

El patriarcado es un juez
que nos juzga por nacer,
y nuestro castigo
es la violencia que ya ves.

Es femicidio.
Impunidad para mi asesino.
Es la desaparición.
Es la violación. 


Y la culpa no era mía, ni dónde estaba ni cómo vestía.
Y la culpa no era mía, ni dónde estaba ni cómo vestía.
Y la culpa no era mía, ni dónde estaba ni cómo vestía.
Y la culpa no era mía, ni dónde estaba ni cómo vestía. 


El violador eras tú.
El violador eres tú.

Son los pacos,
los jueces,
el Estado,
el Presidente.

El Estado opresor es un macho violador.
El Estado opresor es un macho violador.

El violador eras tú.
El violador eres tú.

Duerme tranquila, niña inocente,
sin preocuparte del bandolero,
que por tu sueño dulce y sonriente
vela tu amante carabinero.

El violador eres tú.
El violador eres tú.
El violador eres tú.
El violador eres tú.


***
 Un violeur sur ton chemin
Le patriarcat est un juge qui nous juge à la naissance
Et notre punition est la violence que vous ne voyez pas
Le patriarcat est un juge qui nous juge à la naissance
Et notre punition c'est cette violence que tu vois
Ce sont les féminicides, l'impunité des assassins,
C'est la disparition, c'est le viol.

Et le coupable ce n'est pas moi, ni mes fringues, ni l'endroit
Le violeur c'était toi
Le violeur c'est toi
Ce sont les policiers, les juges, l’État, le président
L'État oppresseur est un macho violeur (bis)
Le violeur c'était toi
Le violeur c'est toi 

Dors paisiblement
Fille innocente
Sans te soucier du bandit
Que sur ton rêve
Doux et souriant
Veille ton amant-e policier-e
Le violeur c'était toi
Le violeur c'est toi 
Le violeur c'était toi
Le violeur c'est toi

Notes:
1. En 2015 et 2016, les Argentines, Uruguayennes, Chiliennes, Péruviennes, Espagnoles dénoncent avec force les féminicides.
En août 2018, une série de marches et de rassemblements se déroulent à Mexico pour protester contre les violences policières. Ces manifestations féministes sont aussi connues sous le nom #NoMeCuiadanMeViolan (#IlsNeMeProtègentPasIlsMeViolent").
2. «Ils s’exposent aussi pour inviter les femmes à faire de leur corps un outil d’émancipation. Il s’agit de rompre avec le sentiment de honte ou de culpabilité qui souvent l’accompagne, de rompre aussi avec l’exploitation au travail, avec les violences subies, avec le contrôle social sur ses propres fonctions reproductives.
La force d’Un violeur sur ton chemin vient de là : cette performance est la caisse de résonance d’une lutte pour l’émancipation, pour l’égalité des droits et contre les abus et les violences. Des causes qui rassemblent aujourd’hui des millions de femmes, au Chili et dans le monde.» (source A)
3. Les Chiliennes trouvent de nombreuses sources d'inspiration chez leurs consœurs argentines qui dénonçaient avec force les féminicides en 2015 sous le slogan: "Ni una menos" ("pas une de moins").
Si l'IVG a été partiellement dépénalisée au Chili en 2017, il n'en reste pas moins que les médecins qui la pratiquent, ou celles qui y ont recours, risquent de lourdes peines.  
4. Chaque chiffre correspond à une lettre. ACAB signifie ici: "All Cops Are Bastards".

Sources:
A. Evgenia Palieraki: "Les origines d'une mobilisation féministe mondiale"
B. "Un violador en tu camino: voici les paroles en français du chant féministe chilien devenu hymne mondial." (France Inter)
C. «"le violeur, c'est toi", une chanson chilienne contre les violences sexistes fait le tour du monde.», (Le Monde)
D. Page wikipédia: "un violeur sur ton chemin"
E. Ritimo.org: "Quand une manifestation féministe devient virale"
F. Carte des villes qui ont accueilli la performance "un violeur sur ton chemin". 
G. "Une chorégraphie chilienne scandée devient un véritable hymne féministe." [RTS culture]
H. "Elles sont les Chiliennes qui ont créé «un violeur sur ton chemin»"

Liens:
- LasTesis sur les réseaux sociaux: Twitter @lastesisoficial / Facebook / Instagram.
- VieBell a fait une version BD de la chanson sur twitter avec les gestes et une version trilingue espagnol / français / anglais. 

mercredi 24 juin 2020

"Bidonville" de Nougaro, une plongée poétique dans un quotidien sordide .

En 1931, dans un article consacré aux habitats précaires de Tunis et publié dans la Voix du Tunisien, un médecin évoqua des "maisons de bidons". Le terme bidonville s'impose véritablement dans la langue française au début des années 1950. Il sert alors à désigner un quartier de Casablanca. Dans une thèse consacrée à cette ville (1968), André Adam écrit: «Mais je crois bien qu’il [bidonville] est né en Afrique du Nord et probablement au Maroc. Je ne serais même pas étonné que ce soit à Casablanca, où il supplanta le mot “gadoueville”, attesté vers 1930, mais qui n’eut pas de succès.»
Au départ, le mot est donc un nom propre, puis le terme «se généralisera par la puissance évocatrice de sa clarté sémantique (la ville de bidons)» et s'affirmera «en tant que  catégorie stigmatisée de la ville contemporaine.» (source A)  

* Qu'est-ce qu'un bidonville? 
Aujourd'hui ce terme permet de désigner en français un territoire d'habitat informel et spontané, construit hors de la présence de l’État. Le terme est souvent défini comme un espace fabriqué avec des matériaux de récupération. C'est souvent le cas lors de l'apparition du quartier. Mais, lorsque ce dernier est appelé à durer, les habitants transforment leur habitations de fortune au gré des possibilités pécuniaires. "Les bidonvilles réalisés en matériaux de récupération donnent souvent naissance, à plus ou moins long terme, à des quartiers consolidés aux habitations construites en dur et en voie progressive de reconnaissance et de viabilisation, avec toute une gradation de formes intermédiaires. " (source C) Pour autant ce type d'habitat conserve le statut de bidonville.  

André Feigeles / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)
 On peut dire qu'un bidonville est un espace où l'habitat est spontané, informel et où l’État est absent. Les habitants ne détiennent pas de titres de propriété ni de permis de construire. (1) Les services publics en sont absents. On n'y dispose pas d'eau courante ni d'électricité. Le tout-à-l'égout fait défaut. La chaussée et les trottoirs ne sont pas asphaltés. L'éclairage urbain n'existe pas.
Le bidonville résulte d'une occupation illégale du sol. L'habitat précaire apparaît dans les interstices laissés vacants de la ville, dans des secteurs considérés comme inutilisables, dangereux, plus ou moins insalubres (fortes pentes, zone inondable, à proximité d'une décharge ou d'une usine polluante, etc). L'installation des habitations se fait souvent de manière rapide, de nuit ou à l'insu des autorités, mises devant le fait accompli. Cette installation illicite permet aux acteurs publics de décider unilatéralement de l'éradication des bidonvilles, dès que le territoire devient un enjeu foncier, paysager (cacher cette pauvreté que je ne saurais voir), sécuritaire. A la faveur d'événements hyper médiatisés tels que la coupe du monde de football ou les Jeux Olympiques d'été à Rio de Janeiro en 2010 et 2014, les autorités brésiliennes se lancèrent ainsi dans la destruction des favelas. 

Michael E. Arth / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0)
 Il reste quasi-impossible de donner des statistiques précises du phénomène. Faute de recensements réguliers, il ne peut s'agir au mieux que d'ordres de grandeurs. Ce sont en tout cas plusieurs centaines de millions de personnes qui vivent dans ce type d'habitat à l'échelle planétaire.  Dans un monde majoritairement urbain, un peu plus d'une personne sur dix vit dans un bidonville, soit un peu moins d'un quart des urbains. Entre 1990 et aujourd'hui, la proportion urbaine de la population des pays en développement vivant dans des bidonvilles serait passée de 46 à 30%. Cependant, depuis 1990 la population des bidonvilles a augmenté de près de 200 millions de personnes, compte tenu de la croissance démographique mondiale. Le phénomène est massif et en extension dans les pays en développement. Il est marginal mais très visible dans certains pays riches avec des campements illégaux et des habitats spontanés. En recul en Afrique du nord, Brésil, Inde, Chine, les bidonvilles progressent en Afrique subsaharienne.

* Une question de définition.
Si il reste difficile de comptabiliser le nombre de personnes vivant dans des bidonvilles, c'est aussi parce qu'il n'existe pas de définition universelle du terme bidonville/slum/favelas... Chaque État ou chaque zone géographique utilise sa propre définition, avec des critères adaptés à la situation locale. (2) D'ailleurs, de très nombreux mots, souvent très évocateurs, permettent de désigner les quartiers d'habitat spontané en fonction des régions et pays du monde. On parle de favela (le terme vient de la fève, aliment de base des pauvres) ou invasao au Brésil, de gecekondu ("construit la nuit") en Turquie, de bastee ou slum en Inde, de barriada (quartier) au Pérou, de villa miseria en Argentine, de shanty town en Jamaïque etc.  Tous ces termes possèdent une connotation péjorative, renvoyant au caractère stigmatisant, déshérité et délétère de cette forme d'habitat. 
Afin de pouvoir effectuer un recensement global, l'ONU-Habitat s'est doté en 2002 d'une définition de ces quartiers fondée sur 5 critères liés aux dimensions physiques et sociales de ces implantations informelles. Pour l'ONU habitat, un logement peut être considéré comme appartenant à un bidonville quand au moins l'un des cinq critères suivants fait défaut: 
- un logement durable (une structure permanente qui assure une protection contre les conditions climatiques extrêmes),
- une surface de vie suffisante (pas plus de trois personne par pièce),
- un accès à l'eau potable,
- un accès aux services sanitaires (toilettes privées ou publiques mais partagées par un nombre raisonnable de personnes),
- une sécurité et une stabilité d'occupation (protection contre les expulsions).




* "Bidon, bidon, bidonville"
En 1966, Claude Nougaro reprend une chanson de Baden Powell et Vinicius de Moraes intitulée Berimbau. Le titre original se réfère à un instrument monocorde, sorte d'arc musical sans doute d'origine africaine. Il s'agit de l'instrument caractéristique de la capoeira introduit comme cet art martial par les esclaves déportés d'Afrique. Les paroles du poète Vinicius de Moraes racontent d'ailleurs l'affrontement entre deux danseurs, sur fond de trahison amoureuse.
L'adaptation française du morceau se nomme Bidonville. Nougaro en fait un hymne à la fraternité dans lequel il décrit de manière élégante et poétique, le quotidien sordide d'un bidonville non localisé. Les paroles prennent la forme d'une rencontre entre un habitant du bidonville et un narrateur, étranger au quartier. L'habitant présente d'abord le territoire à son interlocuteur. Il lance d'emblée "regarde la ma ville"; puis poursuit par une description sans fard:  "La vie là dedans c'est coton", lâche-t-il. L'extrême pauvreté est en effet le terreau des activités illicites (trafic de drogue) ou inhumaines (prostitution): "Les filles qui ont la peau douce / la vendent pour manger." Pour survivre, il faut se débrouiller, trouver de quoi manger et c'est bien la misère qui pousse les habitantes à se prostituer.
Le chanteur décrit ensuite les logements délabrés et insalubres où s'entassent dans une très grande promiscuité des familles nombreuses ("Dans les chambres l'herbe pousse / Pour y dormir faut se pousser"). 
Personne ne devrait vivre dans un tel endroit ce qui attriste le regard humaniste porté par le chanteur. Tout sépare les deux protagonistes du morceau, si ce n'est une commune humanité. "Donne moi la main camarade / J'ai cinq doigts moi aussi / On peut se croire égaux." C'est alors que le narrateur invite son interlocuteur à fuir le bidonville, l’asphalte, en quête d'une vie nouvelle, plus douce, dans un milieu naturel. Loin du bidonville, "bientôt, on pourra s'embrasser, camarade / bientôt, bientôt / les oiseaux, les jardins, les cascades." Les écarts de richesses se trouvent à toutes les échelles: entre grands ensembles régionaux, entre pays, à l'intérieur des États, des villes. Le bidonville est l'illustration de cette ségrégation socio-spatiale galopante, même si "on peut se croire égaux."

Nougaro prend le parti des déshérités pour lesquels la cité de relogement ne vaut guère mieux que le bidonville, ce quartier dont on peut difficilement s'extraire comme le suggère la répétition lancinante: "bidon, bidon, bidonville". Le quartier est partout. Il s'impose,  emprisonnant tous ceux qui n'ont pas les moyens de le quitter. Même parti du bidonville, il n'est pas possible de lui échapper vraiment, son souvenir traumatique reste obsédant: "Je verrai toujours de la merde / Même dans le bleu de la mer / Je dormirais sur des millions / je reverrai toujours bidon". Le paradoxe est que l'on reste attaché, lié au bidonville et les propositions de relogement n'y changent rien. "Me tailler d'ici, à quoi bon / Pourquoi veux-tu que je me perde / Dans tes cités, à quoi ça sert!"


Nougaro: «Bidonville»
Regarde-la ma ville
Elle s'appelle Bidon
Bidon, Bidon, Bidonville
Vivre là-dedans c'est coton
Les filles qui ont la peau douce
La vendent pour manger
Dans les chambres l'herbe pousse
Pour y dormir faut se pousser
Les gosses jouent mais le ballon

C'est une boîte de sardine, bidon

Refrain: 
 Donne-moi ta main camarade
Toi qui viens d'un pays où les hommes sont beaux
Donne-moi ta main camarade
J'ai cinq doigts moi aussi
On peut se croire égaux


Regarde-la ma ville
Elle s'appelle bidon
Bidon, bidon, bidonville
Me tailler d'ici, à quoi bon
Pourquoi veux-tu que je me perde
Dans tes cités, à quoi ça sert!
Je verrai toujours de la merde
Même dans le bleu de la mer
Je dormirai sur des millions
Je reverrai toujours bidon
 

Refrain

Serre-moi la main, camarade
Je te dis au revoir
Je te dis à bientôt
Bientôt, bientôt
On pourra se parler, camarade
Bientôt, bientôt
On pourra s'embrasser, camarade
Bientôt, bientôt
Les oiseaux, les jardins, les cascades
Bientôt, bientôt
Le soleil dansera, camarade
Bientôt, bientôt
Je t'attends, je t'attends, camarade

Notes:
1. Le bidonville est généralement considéré comme un espace illicite. C'est souvent le cas, mais pas toujours, car les bidonvilles bénéficient parfois d'une régularisation après coup. Les autorités municipales finissent par reconnaître officiellement la présence du quartier, sans pour autant s'y impliquer. 
2. Tous les quartiers pauvres dans le monde ne sont pas des bidonvilles. Certains territoires pauvres, mais disposant des services publics élémentaires ne peuvent ainsi pas être considérés à proprement parlé comme des bidonvilles. L'usage de ce terme relève de "formules de stigmatisation", qui font du terme "bidonville" le "paradigme d'un espace stigmatisé et stigmatisant." Il convient ainsi de veiller à ne pas associer tout quartier pauvre dans les pays des "Suds" à des bidonvilles, qui seraient perçus comme une "fatalité urbaine", une sorte de "cliché territorial". De fait, la représentation des paysages brésiliens dans les manuels scolaires français vire souvent au stéréotype territorial.

Sources: 
A. CATTEDRA, Raffaele. Bidonville : paradigme et réalité refoulée de la ville du xxe siècle In : Les mots de la stigmatisation urbaine [en ligne]. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2006 (généré le 05 mars 2020). 
B. Encyclopédie Larousse: "Bidonville"
C. Géoconfluences: Bidonville.
D. Enseigner la géographie: "Un mot: bidonville".
E. Politique du logement: bidonville.
F. Le Cartographe: "Qu'est-ce qu'un bidonville?
G. Julien Damon: "Un milliard d'habitants dans les bidonvilles?"

Liens:
- Almanach des bidonvilles 2015-2016 de ONU habitat. (pdf)
- Pop Story.
- Etat des lieux des bidonvilles en France métropolitaine. (2018)

jeudi 4 juin 2020

Keedron Bryant, I just wanna live (2020) - Le gospel, un souffle de résistance en trois dates

« Je chante simplement ce que j’ai sur le cœur ». Calme et puissant à la fois, le gospel viral d'un ado américain de 12 ans montre combien ce genre musical naviguant des plantations aux églises en passant par le web 2.0 a traversé l'histoire, révélant des injustices toujours tenaces. De ce cri du cœur tristement contemporain au gospel de Barack Obama entonnant en 2015 Amazing grace l'hymne fondateur du genre, retour en trois dates sur des incantations pour un monde meilleur.


2020 : I just want to live, le gospel de Keedron Bryant

Le 27 mai 2020, deux jours après le meurtre de George Floyd par un policier de Minneapolis, c'est par un gospel que le jeune Keedron Bryant répond à la brutalité et à l'ignominie. Ce natif de Jacksonville (Floride) n'est pas complètement inconnu au yeux du public. Ses gospels ont déjà fait sensation lors de l'émission de télécrochet Little Big shots mais les cinquante secondes d'I just want to live vont se propager avec la même viralité que la vidéo de l'arrestation filmée de Georges Floyd tournant en boucle sur nos écrans. Portant a capella dix lignes écrites par sa mère, Keedron Bryant prend aux tripes les habitants du village planétaire, effarés par la mort en direct d'un homme arrêté car soupçonné d'avoir écoulé un faux billet de 20 dollars. Menotté, plaqué à terre, George Floyd va pendant 8 minutes 46 secondes être asphyxié, sous le regard de trois collègues, par le policier Derek Chauvin. I cant' breathe dira t-il en vain, écho terrible aux derniers mots d'Eric Garner lui aussi plaqué au sol et étranglé par un policier en juillet 2014 à New-York.


L'agent de police comprimant le cou d'un suspect avec sa jambe ou son bras est une technique d'immobilisation courante à Minneapolis qui a, d'après NBC News, provoqué l’évanouissement de 44 personnes dans la ville depuis cinq ans. Cette méthode est qualifiée aux États-Unis de neck restraints. Si dans la grande majorité des services de police, cette technique d'immobilisation semble très limitée ou simplement interdite, NBC News rapporte que le manuel du département de police de Minneapolis autorise le recours à l'étranglement dans des cas précis auxquels l'interpellation de George Floyd ne correspond pas.

#JusticePourAdama

En France, ce fait de violence policière est venu téléscoper l'affaire Adama Traoré, relancée par une contre-expertise réalisée à la demande de la famille de la victime affirmant que la mort en 2016 de ce jeune homme de 24 ans serait dûe à un "plaquage ventral" effectué par les gendarmes lors de son interpellation.


Drapé de dignité dans son t-shirt Black intelligence, Keedron Bryant dénonce d'une voix nette l'histoire sans fin qui enferme sempiternellement des Noirs Américains dans la peur et la colère avec l’impression qu'un racisme endémique est ancré pour toujours aux États-Unis. Mais il chante aussi pour d'autres victimes dont la mort n'a pas été filmée en direct.

"I’m a young black man / Je suis un jeune homme noir,

Doing all that I can to stand / Qui fait tout son possible pour rester debout

Oh but when I look around / Oh, mais partout où je regarde

And I see what’s being done to my kind / Et que je vois comment les miens sont traités

Every day, I’m being hunted as prey / Chaque jour, je suis chassé comme une proie

My people don’t want no trouble / les miens ne veulent pas d’histoires

We’ve had enough struggle / Nous avons déjà assez lutté

I just want to live / Je veux seulement vivre

God protect me / Dieu, protège moi

I just want to live / Je veux seulement vivre"


La prière du jeune homme s'est élevée jusqu'aux hautes sphères puisque Barack Obama a repris et popularisé I just want to live dans un tweet de réaction au meurtre de George Floyd.



L'ancien président américain relaie l'émotion portée par la voix puissante de Keedron Bryant, reliant par la même occasion deux drames du racisme aux États-Unis : la mort de George Floyd et la tuerie de Charleston.

2015 : Amazing grace, quand le président entonne un standard du gospel


L’histoire des negro spirituals et du gospel plonge ses racines dans les moments les plus troubles et difficiles du peuple afro-américain. Des siècles d'esclavage où la brutalité et le racisme ont été combattus par une résistance à l'oppression portant l'espérance qu'un monde meilleur était possible. La reconnaissance des droits de chacun, le combat pour la dignité et la liberté sont bien des luttes permanentes. L’accession à la Maison blanche de Barack Obama en 2008 montre  qu'une élection fortement symbolique et un double mandat ne suffisent pas à changer la donne durablement. Dans un article du Monde de 2017, Nicole Bacharan revenait sur les inégalités qui avaient fortement augmenté pendant les huit années de sa présidence :

"L’Amérique est incontestablement plus divisée aujourd’hui. Barack Obama a créé la déception chez les Noirs américains, parce qu’il a mis beaucoup de temps à se saisir de la question raciale. N’empêche qu’actuellement je vous assure qu’on pleure chez les Afro- Américains !

Une partie de l’Amérique n’a pas supporté d’avoir un président noir, et Donald Trump a attisé toutes ces rancœurs, les a encouragées et justifiées. On n’a jamais connu une élection pareille. Et aujourd’hui, beaucoup d’Américains ont peur de ce qu’il va se passer. Qu’arrivera-t-il s’il y a de nouvelles bavures, des émeutes raciales ?'

Trois ans plus tard nous le savons et l'on constate chaque jour combien Donald Trump fractionne, hystérise et électrise le peuple américain. Musicalement aussi le contraste est saisissant. Lors de sa campagne, Donald Trump égrènait régulièrement les paroles de The Snake interprété par Al Wilson pour fustiger métaphoriquement les immigrés qui tels des serpents s'immiscent sournoisement et dangereusement aux États-Unis. Obama, mélomane réputé pour ses goûts éclectiques, osera lui un gospel saisissant de compassion peu après la tuerie de Charleston.


En juin 2015, c'est en hommage aux neuf victimes du meurtrier suprémaciste blanc Dylann Roof qu'il chante Amazing grace, un standard du gospel. Considérant les Noirs comme des êtres inférieurs, Dylann Roof avait choisi un lieu de culte fréquenté par une population noire comme cible de son attaque et vidé son chargeur de 70 coups de feu abattant notamment Susie Jackson, une femme de 87 ans qui a reçu à elle seule plus de dix balles. Peu après son arrestation, il avait déclaré aux policiers qu’il voulait par son geste déclencher « une guerre entre les races ».

Ce chant religieux lancé par Barack Obama et repris en chœur porte le souffle d'une rédemption toujours possible. Le président le chante a capella après l'éloge funèbre du pasteur Clementa Pinckney, assassiné dans son église le 17 juin avec huit autres personnes.

Pour le Washington Post, ce moment donne à Obama l'occasion «de plonger profondément dans ses racines personnelles» en rappelant la place des églises pour la communauté noire américaine, de la période de l'esclavage à celle du mouvement pour les droits civiques avec le gospel comme porte-voix :

«Notre peine est d'autant plus grande que cela s'est produit dans une église. L'église est et a toujours été au centre de la vie afro-américaine, un endroit pour retrouver les nôtres dans un monde trop souvent hostile, un sanctuaire contre tant de douleurs.»

Amazing grace how sweet the sound

Incroyable miséricorde ! Qu’elle est douce la voix

That saved a wretch like me

Qui sauva le pauvre type que j’étais

I once was lost but now I’m found

J’étais perdu et maintenant je suis sauvé

Was blind but now I see

J’étais aveugle et maintenant je vois

T’was grace that taught my heart to fear

Cette miséricorde qui m’avais appris à avoir peur

And grace my fear relieved

M’a libéré de mes peurs

How precious did that grace appear

Ce pardon m’est apparu si précieux

The hour I first believed

Le jour où j’ai cru pour la première fois

When we’ve been there ten thousand years,

Alors que nous avons été là 10000 ans

Bright shining as the sun ;

Illuminés par le soleil

We ‘ve no less days to sing God’s praise,

Nous avons toujours autant de jours pour chanter la gloire de Dieu

Than when we first begun

Que le jour où nous avons commencé


Hymne chrétien composé au18ème siècle par un négrier anglais repenti, Amazing grace est devenue une des chansons les plus populaires du répertoire américain éclaire. Retour sur sa genèse.


1772 : l'histoire d'Amazing grace, le cantique d'un repenti


L'histoire du gospel est indissociable de la traite transatlantique, de l'économie de plantation et de l'évangélisation des esclaves. Désocialisés, privés de leur liberté, les esclaves retrouvent une dignité à travers un patrimoine immatériel composé de spiritualité, de danse et de musique. Dans les champs, les esclaves chantent a capella des work songs pour tenir et peu à peu leurs paroles s'anglicisent. Le gospel est ainsi né aux États-Unis dans la lignée des Negro Spirituals adaptés des hymnes baptistes et méthodistes.

Comme l'explique Sébastien Fath, historien et chercheur au CNRS, c'est "au moment de l'indépendance des États-Unis, déclarée en 1776, que l'anglicanisme officiel laisse place à un nouveau type de spiritualité chrétienne : le protestantisme évangélique, porté par les Églises baptistes et méthodistes. "Une des particularité de ce protestantisme c'est qu'il est très populaire." C'est dans les black churches réservées aux esclaves que la rencontre se fait entre les working songs et le référentiel chrétien. En particulier l'Ancien Testament, l'émancipation du peuple hébreux et la sortie d'Égypte vers la terre promise. "Les Afro-Américains vont se reconnaître dans cette odyssée : les premiers chants qu'on appelle spirituals vont mettre en avant cette thématique de libération qu'on trouve dans le Livre de l'Exode." Pour les esclaves, il s'agit de se projeter dans vers futur qui n'est pas encore là : "On est dans cette tension prophétique", explique Sébastien Fath. "Laisse partir mon peuple" a donné l'un des plus célèbres negro-spirituals, "Go Down Moses".

Julien écrivait en 2009 à propos de Go down Moses, chanson qui "raconte l'histoire de Moïse délivrant les Hébreux de l'esclavage en Égypte", que "ce negro spiritual représente donc une allégorie du rêve de liberté des esclaves noirs américains. Toutes les références bibliques peuvent ainsi être transposées dans les Etats-Unis du début XIX°. L'Egypte évoque le Sud, Israël représente les esclaves africains d'Amérique, le pharaon les maîtres esclavagistes. La référence au Jourdain, dans une autre version du morceau évoque l'Ohio ou encore la frontière canadienne, synonymes de liberté.".

Et de poursuivre sur le langage métaphorique utilisé dans le gospel : "afin de s’exprimer sans risques, les esclaves noirs américains se dotent, au début du XIXème siècle, de tout un jargon de métaphores, incompréhensibles des maîtres blancs. De nombreuses chansons, hermétiques pour ces derniers, circulent de plantations en plantations. Le terme qui désigne le système mis en place afin d'organiser la fuite des esclaves est ainsi très représentatif de ce phénomène, on parle en effet d' underground railroad, ou chemin de fer souterrain".

Le gospel s’enracinera dans le Sud des États-Unis alimentant ensuite les grands genres de musique populaire comme le jazz, le blues, la country, la soul jusqu'au R&B d'aujourd'hui. Rythmant les services religieux américains depuis des décennies, le gospel est à la fois chant d'émancipation et d'exaltation spirituelle.

John Newton : From Disgrace to Amazing Grace: From Disgrace to "Amazing Grace" (2007) de Jonathan Aitken

Parmi les standards du gospel, il y a évidemment Amazing grace dont l'histoire est contée par cette émission de France musique Le Gospel ou le chant de l'espoir.  Son compositeur est l'anglais Jonh Newton. Il est né à Londres le 24 juillet 1725. À 7 ans, il perd sa mère et son père l’inscrit dans une école privée où son caractère obstiné et frondeur lui coûte le renvoi. Il embarque alors à 11 ans à bord d'un voilier marchand commandé par son père où il apprend le métier de marin. Il s’engage ensuite dans la marine militaire mais il désertera et s’engagera dans la traite négrière.


La vie de l'athéiste Newton bascule une nouvelle fois en 1748. D'après le site de l'ensemble vocal Arbolesco gospel, "ses bons états de service lui valent alors d’être nommé capitaine et de prendre le commandement d’un navire négrier en 1748. Le 10 mai, pris dans une violente tempête sur le chemin du retour, il croit sa fin arrivée." Pendant cette tempête, les esclaves chantent et impressionnent Newton tout autant que l'issue miraculeuse qui les attend. L'homme se tourne alors vers Dieu abandonnant le trafic d'êtres humains pour entrer dans l'église anglicane et défendre  l'abolition de l'esclavage. En 1772, il composera les paroles d'un cantique voué à illustrer un sermon et à passer à la postérité. Il évoque la rédemption à travers son parcours de négrier repenti devenu pasteur et toujours habité par les chants poignants des esclaves qu'il transportait naguère. Un article du Figaro relatant l'histoire d'Amazing grace "assure qu'il en existe plus de 1100 enregistrements". Il faudra attendre 1835 pour qu'une mélodie accompagne les paroles de Newton, ce sera celle de New Britain, un air sans doute inspiré du folklore écossais ou irlandais. Amazing Grace donnera aussi son nom à l’album de gospel le plus vendu au monde, celui d'Aretha Franklin en 1972


Dans La musique en colère (2008, Éditions Science Po), Christophe Traïni note cependant qu'il ne faut pas surestimer la dimension protestataire des premiers negro spirituals. "Pour cela, il faudra attendre que le travail militant de plusieurs générations d'activistes ait enfin produit ses effets. (…) Aux États-Unis, le mouvement en faveur de l'égalité et des droits civiques des Noirs qui se développe à partir de la moitié du 20ème siècle est rythmé par ces chants gospels, l'émergence de la soul ou bien encore le soutien des chanteurs protestataires de l'Amérique blanche". En 2020, c'est encore le gospel d'un gamin de 12 ans qui touche au cœur et cristallise l'indignation du monde entier.

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Portrait d'Harriet Tubman.• Crédits : Corbis - Getty

Harriet Tubman née en 1820 et morte en 1913 fut parmi les grands noms de l'Underground Railroad : ce réseau de maisons, tunnels et routes élaboré par les abolitionnistes facilitait l'accès des esclaves à la liberté. (…) En 2020, son visage devait orner un des côtés des billets de 20 dollars aux Etats-Unis. Au dernier moment, Donald Trump a dit non…