lundi 23 février 2026

La Bossa Nova, une déferlante musicale.

Embarquons pour Rio de Janeiro, l'atterrissage se fait en douceur sur les pistes de l'aéroport Antonio Carlos Jobim, musicien de génie et un des principaux créateurs de la bossa nova, un genre qui, vous l'aurez compris, sera le sujet de ce billet. 

En 1956, Juscelino Kubitschek, ancien maire de Belo Horizonte et gouverneur du Minas Gerais, remporte les élections. Au cours de son mandat, qui vient clore les années chaotiques de la présidence nationalisto-populiste de Getulio Vargas, le Brésil connaît une période d'exceptionnel développement sur fond de démocratie éclairée. A peine élu, le président s'attelle à la tâche, suscitant un immense espoir à travers le pays. Kubitschek ne manque pas d'ambition, lui qui prétend "rattraper cinquante années en cinq ans". A défaut de promettre des terres aux paysans qui en manquent cruellement, et dont beaucoup sont encore placés sous le coup esclavagiste des fazenderos. Le nouveau président séduit les nouvelles classes moyennes et la jeunesse urbaine. Partisan d'une industrialisation accélérée, censée assurer le décollage économique du pays, K soutient l'installation de chaînes de montage automobiles autour de São Paulo.  Il encourage aussi la construction d'immenses barrages hydroélectriques, l'ouverture de nouvelles routes et voies ferrées. Mais le projet qui lui tient le plus à cœur reste la création d'une capitale fédérale située dans l'intérieur des terres : le projet Brasilia. L'idée de ce déplacement doit permettre d'équilibrer le pays vers l'intérieur, quand toutes les richesses se concentrent sur les côtes. Oscar Niemeyer se voit ainsi confier la confection des principaux bâtiments, en particulier la cathédrale. Pour l'heure, le défi est immense : sortir une cité moderne des sables. 

En 1959, Juca Chavez enregistre Presidente Bossa Nova. Les paroles moquent le président nouvelle vague sans cesse en mouvement et surtout soucieux de son image de marque. 

Par Casa da Moeda do Brasil (Museu de Valores do Banco Central do Brasil) [CC0], via Wikimedia Commons

Dans le domaine musical également, la présidence Kubitschek connaît d'importantes mutations. Depuis le début des années 1950, le public plébiscite les arrangements ampoulés des boleros ou de la samba canção.  Le Brésil dodeline également aux pulsations du baião nordestin. A partir de la fin des années 1940, le cool jazz et le be bop séduisent également la jeunesse dorée des beaux quartiers de Rio. Or, au cours de la seconde moitié des années 1950, une nouvelle ère musicale s'apprête à s'ouvrir. Tom Jobim revient sur le contexte historique propice, selon lui, favorable à l'émergence d'un nouveau style musical. "A cette époque, nous vivions dans un climat d'ouverture politique au Brésil. [...] Un grand mouvement d'espérance naissait; on commençait à fabriquer nos propres voitures; la construction de Brasilia, la nouvelle capitale, progressait [...]. Le Brésil se modernisait dans l'espérance de se transformer en un pays de futur. La bossa est née à ce moment-là; elle porte en elle cette ouverture vers le devenir, la certitude de s'améliorer avec le progrès." [source C. p 88]

João Gilberto : "Insensatez"

Plage d'Ipanema (Wikimedia Commons)



* La rapaziada.
En ces années d'euphorie, les fils et filles de bonnes familles cariocas prennent pour habitude de se réunir pour échanger leurs idées, jouer de la guitare, s'amuser dans la Zona Sul de Rio, là où se concentrent les quartiers riches tels que Copacabana et Ipanema... Ils sont jeunes, passionnés de musique, suivent des études supérieures et revendiquent leur appartenance à la rapaziada (bande de gamins turbulents en portugais)

Plusieurs d'entre eux fréquentent l'académie de guitare fondée par Carlos Lyra et Roberto Menescal. Un de leurs autres lieux de rassemblement favori est l'immense appartement des parents de la jeune Nara Leão, dans l'immeuble Louvre de la résidence des Champs-Elysées, 2856 avenida Atlantica à Rio. L'adolescente se souvient:"A quinze ans [en 1957], j'ai fait la connaissance de Roberto Menescal, Carlos Lyra, Ronaldo Boscoli, Tom Jobim, Vinicius de Moraes et d'autres. Comme ma maison était très agréable (sur la plage, un grand appartement, mes parents étaient très gentils), tous ceux-là venaient pour faire de la musique et ils restaient jusqu'à six ou sept heures du matin." [source C. Delfino p 104] 

"Rapaz de Bem"

Diplomate depuis une dizaine d'années, Vinicius de Moraes est aussi un homme de lettres, un poète qui rêve d'écrire pour le plus grand nombre. Antonio Carlos Jobim a une formation musicale classique de pianiste. Compositeur, orchestrateur, il joue  dans les clubs quand il ne travaille pas pour des maisons de disques. Subjugué par son jeu, Moraes le charge de mettre en musique la pièce qu'il vient d'écrire: Orfeu da Conceiçao, une adaptation carioca du mythe grec d'Orphée et d’Eurydice dont l'idylle était transposée dans les rues de Rio, en plein carnaval. (2) La pièce est donnée en octobre 1956 dans le prestigieux théâtre municipal de Rio. Malgré la qualité des compositions, malgré les somptueux décors signés Oscar Niemeyer, l'accueil est mitigé. L'interprète d’Eurydice est jugée trop sensuelle. Surtout, une partie de la critique et du public déplorent que tous les acteurs de la pièce soient noirs! En 1958, le réalisateur Marcel Camus adapte l'œuvre au cinéma. L'accueil est frileux au Brésil, mais triomphal à Cannes, où le fil reçoit la palme d'or. Pour la bande son, outre des compositions du duo Jobim/de Moraes, on peut entendre "Manha de carnaval" et "Samba de Orfeu", deux morceaux écrits par Luiz Bonfa et Antonio Maria.


Le réalisateur français Marcel Camus décide d'adapter Orfeu da Conceiçao au cinéma en 1958. Le casting fait l'objet d'un appel à candidature dans la presse. Camus jette son dévolu sur un jeune footballeur pour le rôle principal. Orfeu Negro suscite l'enthousiasme quasi-unanime de la critique européenne, remportant l'Oscar du meilleur film étranger et la palme d'or à Cannes, bien que le film y soit projeté en portugais sans aucun sous-titre! Pourtant au Brésil, il reçoit un accueil mitigé, on y comprend mal que tous les rôles soient interprétés par des Noirs. Dans la bande son, outre des compositions du duo Jobim /de Moraes (O nosso amor), on peut entendre Manhã de Carnaval et Samba do Orfeu, deux nouveaux morceaux écrits par Luis Bonfa et Antônio Maria.

Vinicius de Moraes et Tom Jobim, qui poursuivent leur collaboration tombent sous le charme d'un jeune guitariste bahianais, João Gilberto. Né dans l’État de Bahia, ce dernier est un guitariste autodidacte surdoué dont le caractère ombrageux a longtemps freiné l'éclosion artistique. Il chante doucement, sans vibrato. Perfectionniste, il cherche pendant des années sa batida, une nouvelle manière de jouer de son instrument, de façon décalée par rapport au chant, tout en retenue et en pudeur. (3) Il y parvient ce jour de 1957, lorsqu'il réussit à reproduire le balancement des blanchisseuses marchant le long de la rivière San Francisco, le linge juché sur leurs têtes. Sa composition se nomme Bim bom. La mélodie est simple, tout comme les paroles, le résultat prodigieux.

Séduits par cette façon si novatrice de jouer, Jobim et Moraes invitent Gilberto à la session d'enregistrement de l'album Canção do amor demais d'Elizeth Cardoso, chanteuse très populaire pour laquelle ils viennent de composer des chansons. Non sans mal, Jobim  ensuite le directeur des disques Odéon d'enregistrer Gilberto. Le 10 juillet 1958, le guitariste peut graver sa propre musique sur un 78 tours classique comprenant Bim Bom et son interprétation du Chega de Saudade, signée Jobim et de Moraes. Perfectionniste à l'excès, le guitariste exige de jouer et rejouer sans cesse le morceau jusqu'à obtenir ce qu'il désire. Le résultat est splendide. L'enregistrement signe l'acte de naissance de la bossa nova, cette manière nouvelle de jouer. Pour Jobim, la bossa est "le fruit de la rencontre de la samba brésilienne et du jazz moderne.

Bim Bom est aussi arrivée aux oreilles de la banda rapaziada. A l'été 1958, ses membres cherchent à se produire sur scène pour y diffuser le nouveau son. Problème, aucune salle ne les accepte. Le jeune journaliste Moyses Fuks, ami de Nara Leão, responsable d'une association d'étudiants juifs du quartier de Flamingo, met à disposition de la petite bande un auditorium. La chanteuse Sylvia Telles, qui fait pleinement partie du gang de Copacabana, accepte de jouer les vedettes, accompagnée notamment de Leão et Carlos Lyra aux choeurs, Roberto Menescal à la guitare, Bebeto au saxo, Luiz Esa au piano. Fuks rédige un petit panneau annonçant le spectacle, sur lequel est écrit : "Ce soir, Sylvinha Telles et un groupe de bossa nova". C'est la première appelation public du nouveau genre. Elle restera.

Sylvia Telles : "Dindi"

Aussi révolutionnaire soit-il, le son de Gilberto peine à séduire au delà d'un petit cercle d'amis. Aux critiques qui éreintent un chanteur sans voix, à côté du rythme, désaccordé, Gilberto répond avec l'enregistrement en 1958 de Desafinado, une chanson manifeste de Jobim. Le titre signifie justement désaccordé en portugais. Les paroles sont les suivantes : "Si tu dis que ma voix détonne mon amour / Sache que cela me fait énormément souffrir / Si tu insistes pour cataloguer mon comportement comme anti-musical / Même si je mens, je dois  argumenter que ça c'est de la bossa nova / que ça c'est très naturel". On notera que Newton Mendoça, le parolier, reprend déjà à son compte les termes de bossa nova.


Les enregistrements de Gilberto posent les bases de la nouvelle vague. L'onde soulevée par les harmonies de Tom, les mots de Vinicius et le jeu de João créent une houle que rien ne semble pouvoir arrêter et la bossa s'abat sur le Brésil de Kubitschek comme la vérole sur le bas clergé. Tout le monde essaie d'imiter la pulsation, la batida si particulière de João. Le rythme se caractérise par un décalage constant entre la ligne mélodique et son accompagnement rythmique, si bien qu'il est très difficile de jouer et de chanter une bossa en même temps. Pour désigner ce procédé, les critiques musicaux parlent de "guitare bègue". La guitare violão devient l'instrument roi, parfois complétée de percussions discrètes (tambirom de provenance angolaise). Le chant intimiste, feutré, proche du récitatif, s'impose comme une autre caractéristique du genre. D'aucuns parlent de canto falado, chant parlé. 

"Samba de uma nota so"

Nara Leão.(wikimedia commons)
* "Nouvelle vague".

Cool, libre, la nouvelle vague s'est imposée progressivement comme la bande son de la présidence Kubitschek. Le président jouit d'ailleurs d'une grande popularité au sein de la bande rapaziada. "De temps à autre, le président Kubitschek venait nous rendre visite. La maison de Vinicius se situait tout près du palais et Juscelino venait nous trouver. Il arrivait toujours en chaussettes, ayant enlevé ses chaussures pour ne pas faire de bruit en quittant le palais. Là, il venait écouter les choses qu'on était en train de faire ou bien les vieilles compositions de Vinicius et Jobim comme celles effectuées pour le Orfeu de Conceição", se souvient Baden Powell, qui habitait alors chez Vinicius de Moraes. Des synergies opèrent entre les artistes et le nouveau président, grand amateur de musique. 

Invités en 1959 par le président à composer une symphonie pour l'inauguration de Brasilia, Jobim et Moraes se promènent dans la future capitale en construction, en quête d'inspiration. Ils interrogent un ouvrier sur l'origine d'un bruit qui les intrigue. "C'est de l'eau à boire, camarade!" Ainsi naquit "Agua de beber". 

Dans le prochain billet, nous aborderons les mutations de la bossa et la mutation du genre hors du Brésil. A suivre.

Notes:
1. De 1938 à 1945, Getùlio Vargas impose la dictature de de l'Estado Novo (1937-1945). En 1951, l'ex-dictateur Getùlio Vargas revient à la tête du Brésil, dûment élu cette fois-ci. Il y mène une politique nationaliste et populiste, suscitant la vigoureuse hostilité d'une alliance regroupant à la fois les opposants à sa dictature passée, la bourgeoisie (mécontente de la mise en place d'un code du travail!), les militaires et enfin un parti d'opposition, l'Union démocratique sociale (UDP). Des accusations de corruption fusent de toute part contre Vargas dont la garde personnelle a tenté de tuer Carlos Lacerda, l'un des dirigeants de l'UDP. Acculé, le président se suicide en plein palais gouvernemental à Rio, le 24 août 1954, un an avant la fin de son mandat.
2. "Orphée de Conceiçao", du nom d'une des collines où s'était installée une des premières favelas. 
3. Le morceau se trouve sur un disque également intitulé Chega de Saudade (1959) sur lequel figure la chanson-manifeste Desafinado ("désaccordé"), de Tom Jobim et Newton Mendonça, mais aussi de vieilles sambas revisitées (Rosa morena...).   
4. La manière de jouer de João Gilberto suscite de vives querelles entre ceux qui y voient une révolution et les détracteurs, pour lesquels les accords altérés à la guitare sonnent "faux". 
5. Ce cinéma est sous l'influence du courant néo-réaliste italien. Le cinéma brésilien tente alors de se remettre en question devant le poids montant de l'industrie hollywoodienne qui réduit bien souvent le Brésil à des clichés et des caricatures faciles. De jeunes réalisateurs ambitieux émergent. Ils s'appellent Alex Vianni ou Nelson Pereira dos Santos. Leurs films à petits budgets explorent des thèmes populaires au plus près de la réalité brésilienne. La censure de l'un de ces films provoque même une campagne de protestation massive des étudiants et des intellectuels en faveur de sa diffusion. En 1963. Carlos Dieyes sort le premier film à aborder frontalement les racines africaines du Brésil, au grand dam des conservateurs de tous bords. On parle désormais de cinéma novo, de cinéma neuf.

Sources:
A. "Brésil : émergence de la bossa", épisode de l'émission Musicopolis sur France Musique.
B. Tárik de Sousa : "Bossa-nova : les accords de la démocratie", in "MPB. Musique populaire brésilienne", Réunion des musées nationaux - Cité de la Musique, Paris, 2005. 
C. Jean-Paul Delfino: "Brasil a música", éditions Parenthèses, Marseille, 1998.
D. Métronomique: "Brésil 1957-1964: la vague moderniste", 24/6/2017.
E. "La bossa nova, la musique d'un Brésil démocratique", épisode de l'émission Pop n'Co sur France Inter.
F. "La mort de Villa-Lobos et les débuts de la Bossa Nova", "Les années Bossa Nova", "1960 : le président Bossa-Nova et Brasilia", des épisodes de l'émission Carrefour des Amériques sur France musique.
G. "Bossa Nova as melhores", émission consacrée au genre sur France musique.
H. Nicolas Marchial. "La bossa nova, élément central du renouveau artistique brésilien de 1958 à la findes années 1960.", Musique, musicologie et arts de la scène. 2012.
I. De nombreuses ressources sur le blog Mediamus animé par Nicolas Blondeau. 
J. Anaïs Fléchet« La bossa nova en France : un modèle musical ? »Cahiers des Amériques latines, 48-49 | 2005, 58-73.

dimanche 22 février 2026

Quand la Charente a débordé.

Comment les humains font-ils face aux catastrophes naturelles? Comment tentent -ils de tirer les enseignements des catastrophes passées? Nous avancerons quelques pistes à partir des crues récurrentes de la Charente entre Angoulême et Saintes, comme celles de 1982 ou de 2026. 

Ci-dessus, une série de photos prises à Saintes lors des crues de décembre 2023 et février 2026. 

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L’inondation demeure un risque naturel, bien connu. Cependant, le territoire s’artificialise, avec l'aménagement d'espaces jusqu’ici réservés au fleuve. L'Homme modifie le paysage et bouleverse certains équilibres. Le risque augmente d’autant plus que les enjeux (les biens, les personnes…) se multiplient au sein des zones inondables...

L'aléa est un phénomène naturel dangereux comme une inondation, un tsunami... On appelle enjeux (ou vulnérabilités) les personnes, biens, équipements et/ou environnement susceptibles de subir les conséquences de l'aléa. Le risque résulte de la confrontation d'un aléa et d'une zone géographique où il existe des enjeux. Donc aléa x enjeu = risque.

L'automne 1982 connaît une pluviosité importante, deux fois plus forte que la moyenne saisonnière. Ces précipitations permettent de rétablir le niveau moyen des cours d'eau, sans débordements. En revanche, ces excédents de pluie saturent rapidement les terrains calcaires et perméables. A partir du 5 décembre, un temps doux et pluvieux s'installe. Le 10, une tempête balaie le littoral charentais et s'accompagne de pluies diluviennes. Les précipitations incessantes entraînent une montée rapide du niveau de la Charente. C'est le début de la crue dans tout le bassin du fleuve. A Saintes, les premiers débordements  submergent les prairies basses (zone de la Palu) et menacent les quartiers riverains du cours d'eau. A Angoulême, Jarnac, Cognac et Saintes, la cote d'alerte est atteinte. Rien de catastrophique toutefois, d'autant qu'une accalmie intervient à la mi-décembre, la décrue semble s’amorcer. Mais la situation se dégrade de nouveau très rapidement. Les ondées des 16 et 17 sur des sols saturés d'eau provoquent une brusque élévation des niveaux. La crue prend des proportions exceptionnelles aux lendemains d'un nouvel épisode pluvieux, survenu les 19 et 20 décembre.

* Saintes sur mer.

La situation de la ville de  Saintes s'avère particulièrement critique, car la Charente - alors dans sa partie aval - reçoit  des débits supplémentaires apportés par les affluents (Seugne) grossis par les pluies. Depuis le samedi 11 décembre 1982, la cote d'alerte de 4 mètres est atteinte au niveau du pont Palissy.  La circulation devient impossible sur les voies traditionnellement inondées (quai des Roches, route de Courbiac, rue du Pont-Amilion). A partir du 15, la situation se détériore, obligeant les pouvoirs publics à mener les premières interventions dans les quartiers inondés: distribution de parpaings et madriers, évacuation des personnes sinistrées. Le 20 décembre, la cote d'alerte de 6 mètres est atteinte. Le quart de la ville, principalement sur la rive droite, se trouve alors sous l'eau. Les coupures d'électricité et de chauffages accélèrent l'évacuation de familles sinistrées. Il devient de plus en plus difficile de se rendre à Saintes. A l'intérieur de la ville, la circulation est devenue presque impossible. L'avenue Gambetta - une des deux artères principales de la ville - devenue impraticable, il faut construire d'urgence une passerelle au dessus de la chaussée inondée. La communication entre les deux rives ne tient plus qu'au pont de Saintonge. La cote maximale atteint 6,99m au pont Palissy. La décrue salvatrice n'intervient que le 24 décembre à 16 heures.

* Déclenchement du plan ORSEC.

Michel Crépeau, ministre de Environnement de l'époque, accompagné de Jacques Monestier, préfet de Charente-Maritime, survolent la Saintonge et constatent que la crue prend une allure de catastrophe. Des villages se retrouvent cernés de toute part, isolés (Courcoury, Les Gonds). Les quartiers urbains riverains du fleuve se trouvent inondés. Les appels de détresse convergent en très grand nombre vers des centres de secours totalement dépassés. La situation conduit donc les autorités à déclencher le plan ORSEC dans les deux départements charentais. Ce plan, institué en 1952, sonne l'alerte générale et permet de mettre à disposition et d'organiser des moyens de secours humains et matériels exceptionnels. Un état-major de crise, dirigé par chaque préfet, réunit  les responsables des services publics de chaque département: DDE, DDA, DDASS, gaz, électricité, télécommunication, protection civile, police, gendarmerie, armée. Pour appliquer les décisions prises, des postes de commandement (1) s'installent dans les préfectures et les principales villes sinistrées.

 Les opérations sur le terrain mobilisent sapeurs-pompiers, plongeurs et matériels spécialisés. Elles sont organisées sur place par les commandants  des centres de secours. Un PC  opérationnel très important est installé à Saintes sur le stade Yvon Chevalier. A partir du 21 décembre, des renforts importants sont envoyés par les postes de secours de dix autres départements. L'action de l'armée s'intensifie également dans le cadre du plan ORSEC. Avec la décrue, ce sont les équipes d'assainissement et de nettoyages qui entrent en action. En Charente-Maritime, le plan ORSEC n'est levé que le 4 janvier 1983.

* Conséquences directes.

Cette crue de la Charente se caractérise par son intensité et sa durée. Pendant plus d'un mois à Saintes, du 6 décembre 1982 au 24 janvier 1983, infrastructures et biens matériels furent mis à rude épreuve. Les dommages furent donc conséquents: maisons inondées, activités économiques paralysées, réseaux de transport et d'approvisionnement (eau, électricité) malmenés.

En débit de quelques troubles psychologiques et maladies liées à l'humidité, le bilan humain s'avère en revanche bien plus léger. La lenteur de l'écoulement du fleuve, associé à une gestion de crise efficace, permirent d'éviter tout décès direct au cours de l'épisode.

Le pont Bernard Palissy à Saintes, décembre 1982. © Jacques Hugues - Archives EPTB Charente


* Les facteurs d'aggravation du risque.

Les caractéristiques du bassin versant (2) de la Charente se révèlent propices aux risques d'inondations. Dans ce bassin très plat et de faible altitude, la pente moyenne s'avère très faible, de trois à six centimètres en moyenne par kilomètre entre Angoulême et Saintes. Dans ces conditions, l'eau s'écoule très lentement et s'étale dans le lit majeur du fleuve, dans les prairies et les champs d'expansion de crues. Le lit mineur correspond à ce qu'on pourrait désigner comme le cours d'eau normal, tandis que le lit majeur correspond à la zone recouverte par le cours d'eau en période de crue. Or, à certains endroits, il peut être très large. La capacité d'écoulement réduite de la Charente ver Saintes conduit à de fréquents débordements lorsque le débit augmente. Le bassin majeur, plutôt large, souvent occupé de prairies inondables, se rétrécit brusquement au niveau de la ville. Cette particularité fait de l'agglomération un redoutable verrou hydraulique, très vulnérable aux risques d'inondation. La surface de la zone inondable atteint 135 ha dans la ville, menaçant directement des centaines d'habitations.

Les crues de la Charente interviennent au cours de la période hivernale en raison des fortes précipitations océaniques qui s'abattent alors sur la région. A la différences des inondations brutales et soudaines que connaît le quart sud-est de la France, il s'agit ici de crues provoquées par une pluviosité longue (crues à cinétique longue). L'eau monte lentement et l'onde de crue s'y étale dans le temps (48 heures pour arriver de Cognac à Saintes, seulement distantes de 28 km). En se propageant vers l'aval, elle est aggravée à la fois par la persistance  des pluies et par les crues des affluents aval. Au niveau de Saintes, la présence d'un large lit majeur entraîne des débordements du fleuve sur de vastes surfaces, d'autant plus que la faiblesse de la pente empêche l'évacuation rapide des eaux. Dans ces conditions, les durées de submersion se caractérisent par leur longueur (un mois en 1982!). Rappelons en outre l'existence d'autres facteurs favorisant l'apparition des crues: remontée de la marée dans la partie aval, l'encombrement du lit mineur en raison d'un entretien insuffisant et par la présence d'ouvrages vétustes ou mal dimensionnés, enfin l'occupation abusive du lit par certains aménagements.

L'arc routier (dit de Germanicus) a les pieds dans l'eau. (photo Blot prise le 21 février 2026)
Au titre de l'aggravation du risque, il faut aussi rappeler le rôle de  l'urbanisation du lit majeur du fleuve au XIX ème siècle. Jusque là, les populations, habituées à vivre avec l'aléa, s'installent presque exclusivement sur la rive gauche. A l'époque gallo-romaine, seule la rive gauche est occupée. Il n'y a alors pratiquement pas d'enjeux, car les constructions et activités se trouvent en zones non inondables. Tout change avec l'industrialisation et l'arrivée du chemin de fer. L'agglomération s'étend désormais sur la rive droite, dans le lit majeur du fleuve. Cet étalement urbain s'est accompagné d'aménagements peu judicieux, qui contribuèrent à l'amplification de la vulnérabilité au risque d'inondation. Ce fut le cas du comblement d'un bras naturel de la Charente appelé Petit Rosne. Dès lors, l'intégralité du débit du fleuve dut transiter par le bras principal du fleuve, ce qui pose problème en cas de crue. Par ailleurs, le Pont Palissy se caractérise par sa relative étroitesse avec ses arcs bas et ses piles massives. Il constitue un véritable verrou ne permettant pas l'évacuation rapide des eaux. Enfin, de nombreux remblais vinrent amputer le lit majeur du fleuve lors des aménagements successifs : la construction d'un viaduc de chemin de fer ("le pont de Diconche"), du Pont de Saintonge, la création du jardin public et de la place Bassompierre au cœur de l'agglomération. Il apparaît désormais bien difficile, voire impossible, de faire machine arrière en supprimant ces aménagements. Enfin rappelons l'entrée en vigueur très tardive de la réglementation sur l'urbanisation dans les zones inondables. Ainsi, les plans de préventions des risques ne furent mis en place qu'en 1995. Jusqu'à cette date, on pouvait donc construire en zone inondable.

Evolution du paysage urbain à Saintes. [Source : projet d’action éducative du collège Agrippa d’Aubigné.] 

D'autres facteurs, exogènes cette fois, sont à prendre en compte dans l'aggravation de l'aléa à Saintes. En aval de la ville, l'édification dans les années 1960 du barrage de Saint-Savinien est à l'origine de l'apparition d'un bouchon vaseux obstruant le lit mineur et occasionnant une surélévation de la ligne d'eau en amont. Comme ailleurs, la modification de l'occupation des sols a aussi contribué à l'imperméabilisation des sols du fait de la densification du tissu urbain et du bétonnage massif. Dans le domaine agricole, les surfaces vouées à la céréaliculture ne cessent d'augmenter au détriment des cultures fourragères. Ces espaces toujours en herbes jouent pourtant le rôle de ralentisseur de crue.

Repère de la crue de 1982 près du pont Palissy à Saintes.

* Gestion du risque.

Pour mieux lutter contre une catastrophe naturelle et réduire les enjeux, il faut connaître le phénomène et se souvenir des graves crises passées. Par conséquent, la politique de gestion du risque se fonde sur une bonne connaissance de l'aléa. Afin de mieux lutter contre les graves inondations, les autorités se sont dotées de Plan de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI). Élaboré par le Préfet, le PPRI réglemente l’urbanisme dans les zones inondables. Il prévoit des règles d'utilisation et d'occupation du sol selon une carte d'exposition au risque d’inondation établie grâce aux études des scientifiques et ingénieurs. Le Plan Local d’Urbanisme (PLU) élaboré par le maire régit le droit à construire sur la commune. Il peut empêcher l’urbanisation des terrains inondables en s’appuyant a minima sur le PPRI lorsqu’il existe.

* Une priorité : modérer le phénomène d'inondation. 

Une des options consiste à ralentir les écoulements en amont des villes. De "petits freins diffus sur le territoire" doivent permettre d'atténuer l'onde de crue en amont du bassin versant. Plusieurs aménagements sont envisageables : la plantations de haies, une stricte limitation des espaces bitumés pour limiter les flux d'eau, la réduction du drainage afin de préserver les zones humides, la restauration des freins naturels des cours d'eau. Dans cette optique, et afin de tirer tous les enseignements de la grande crue de 1982, de nombreux espaces restent inconstructibles au cœur même de la ville de Saintes. Ainsi, à quelques encablures du centre-ville, la prairie de la Palu s'étend sur 122 ha, en bordure de Charente. Composé de prairies naturelles en partie inondable, de roselières et d'un plan d'eau, cet espace est intégré au réseau Natura 2000. Crée après la crue centennale, le canal, dit chenal de la prairie déleste la Charente de son trop plein d'eau et alimente un plan d'eau aménagé sur la zone de la Palu. Cette création fait ainsi office de zone de surstockage en cas de fortes inondations. L'étang accroît la rétention d'eau dans des zones inhabitées du lit majeur.

Vue du plan d'eau de la Palu. (photo : blot)

Afin de limiter l'ampleur des inondations, une autre piste consiste à réaliser des travaux de protection, afin de faciliter l’écoulement du fleuve dans les secteurs urbains sensibles. Par exemple pour l’agglomération de Saintes, il faudrait retirer les sédiments accumulés dans la Charente au niveau du barrage de Saint-Savinien et faciliter l’écoulement de la crue au droit de certains franchissements routiers, qui provoquent des surinondations à Saintes.

 Vigicrues est un site internet [ vigicrues.gouv.fr ] alimenté par les services de l’État qui affiche des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, pour des prévisions à échéance 24 h. Exemple avec la station du Pont-Palissy à Saintes.

* Mieux prévoir et anticiper.

Le domaine de la prévision des inondations a connu des progrès majeurs ces dernières années. Ainsi, « Vigicrues » est un site internet qui affiche des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, toutes les 24 heures. De même, les préfectures peuvent diffuser les messages d'alerte et de consignes à destination de la population par le biais de radios locales conventionnées… La prévention passe donc par l’information et l’éducation des populations par l’élaboration d’expositions, par l’installation de plaques repères pour se souvenir des épisodes passés, avec l’établissement par les mairies d'un Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs (DICRIM) permettant de recenser les risques dans la commune et les mesures de prévention prises.

Malheureusement, tous ces progrès dans l'anticipation et la gestion des crues n'empêchent pas le fleuve de sortir, de manière récurrente de son lit. Le réchauffement climatique accéléré des dernières années a sans doute une incidence, avec la recrudescence d'événements de grande ampleur. La plus grande douceur contribue à l'intensification des précipitations sur de courtes périodes, ce qui provoque des inondations. Ainsi, entre 2020 et 2026, la cote des 6 mètres a été dépassée trois fois (en 2021, 2023, 2026). Les pouvoirs publics essaient de tirer les enseignements des crues passées, mais les mesures à adopter s'avèrent souvent complexes. La question de la désurbanisation, qui consiste à détruire les habitations installées en zone inondable quand cela était encore possible, prend beaucoup de temps et coûte chère. 

De même, comme le rappelle Kévin Benoit, de l'Etablissement Public Territorial de Bassin (EPTB), "comme le territoire est très plat, les masses d'eau en jeu sont astronomiques. Même si on faisait des bassins de rétention d'eau, les gains de hauteur d'eau seraient dérisoires pour des coûts qui sont astronomiques." (source A). Finalement, nous n'avons d'autre choix que de vivre avec les crues. Plutôt que d'essayer d'empêcher ce qui ne peut l'être, on tente désormais d'atténuer la vulnérabilité des enjeux. Ainsi, dans les habitations, des adaptations visent à atténuer les conséquences des inondations, avec l'installation de batardeaux, de clapets anti-retour, de revêtements au sol adaptés, en réhaussant les prises électrique en hauteur

Les crues de grande ampleur de la Charente sont si fréquentes qu'elles ont donné lieu à des chansons. Ainsi, les Binuchards, un groupe originaire de Gemozac en Charente Maritime, dans un style "fortement marqué par le terroir et le folklore charentais", nous apprend la page Wikipédia consacrée à la formation. Les paroles empruntent des expressions et des mots au parler saintongeais (cagouilles pour escargot, souberne pour inondation...). Il y est question de la crue du fleuve, sur ton humoristique, que certains trouveront sans doute lourdaud. Il y est en tout cas question :

> de la "voie romaine" passant à Taillebourg; seul axe routier des environs à rester au dessus des flots lors des crues. 

> des "écluses de St-Savinien", dont "la goule grande ouverte" n'empêche pas l'accumulation de sédiments, ce qui perturbe l'écoulement de l'eau en direction de l'embouchure. Dans ces conditions, "y'a trop de vase" et les riverains pataugent.

> des précautions prises pour éviter de trop gros dégâts ("j'avons sauvé tout l'mobilier") ou permettre de se déplacer à pied sec ("On met des planches et des parpaings pour pouvoir acheter sont pain"). 

> des conséquences immédiates des crues avec des dégâts matériels à craindre ("toutes les caves sont inondées", "ça sent le fraîchin, faut serpiller"), des déplacements plus compliqués ("le facteur pourra pas passer, / Et l'épicier qu'est embourbé"), la curiosité des badauds ("Alors comme on est sinistrés / Tout l'monde vient nous photographier, / Y feriant mieux d'venir nous aider").

Notes :

1. Dans ces Postes de Commandement ORSEC travaillent en permanence une trentaine de personnes qui apportent leur concours aux responsables des services publics et aux conseillers techniques qui analysent les besoins, les évaluent, puis formulent les demandes dans le cadre du plan ORSEC.

2. Bassin versant : Territoire à l'intérieur duquel toutes les eaux de surface s'écoulent vers un même point, appelé "exutoire". Il peut s'agir de l'embouchure d'un fleuve par exemple.

Sources:

A. Morgane Jacob : «"C'est la troisième grande crue en cinq ans" : Pourquoi les inondations affectent-elles autant Saintes et ses environs.», France 3 Nouvelle Aquitaine, 20/02/2026.

B. Les nom ressources du site de l'EPTB Charente.

C. Rapport de présentation de la cartographie du risque d’inondation de la Charente sur le secteur de Saintes – Cognac – Angoulême (PDF).

D Christian Genet :"Les deux Charentes. Inondation, 1982. La crue du siècle", La Caillerie.

Liens:

- Des photos de Jean-Pierre Maffre de la crue de 1982.

- Saintes: les inondations de 1982 en images.

samedi 7 février 2026

"Guns of Brixton" : une riposte musicale aux violences policières dans l'Angleterre thatchérienne.

Au crépuscule des années 1970, le Royaume Uni est en crise. Les difficultés économiques et sociales suscitent de vives tensions, bien exploitées par l'extrême droite dont le discours raciste et xénophobe infuse bien au-delà de ses rangs. Ce que nous avons vu dans le précédent épisode.    

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En mai 1979, les législatives se soldent par une défaite des travaillistes, dont le programme économique austéritaire avait plongé des millions de britanniques dans la misère. Le National front subit également une déroute avec 1,3% des voix. Les conservateurs, emmenés par Maggie Thatcher, triomphent. Il s'agit d'une défaite de la lutte antiraciste, dans la mesure où le parti tory a repris à son compte la rhétorique raciste de l'extrême droite. Multipliant les clins d'œil à Enoch Powell, elle déclare ainsi que "les Britanniques ont peur d'être submergés (swamped) par des gens de culture différente". 

Linton Kwesi Johnson sort cette année là son premier album. Ecrivain et journaliste reconnu, il décrypte avec acuité les relations ambivalentes des différentes communautés de l'Angleterre désormais thatchérienne. Dans ses compositions, scandées en patois jamaïcain de manière percutante, il dénonce les violences perpétrées par une police raciste. Dans le titre All wi doin' is defendin', LKJ décrit avec lucidité les injustices subies par les populations immigrées dans les quartiers pauvres de Londres. Le morceau It dread inna England - for George Lindo démonte une accusation mensongère de cambriolage portée contre un ouvrier jamaïcain (George Lindo), dont le principal tort aux yeux des enquêteurs est d'avoir la peau noire. Il compose aussi "Sonny's lettah", le récit poignant d'une interpellation qui tourne mal.

En janvier 1981, 13 jeunes Noirs, réunis à l'occasion d'un anniversaire, meurent dans un incendie à New Cross. L'enquête policière qui suit, bâclée, ne permet pas de connaître l'origine du sinistre, rendant crédible la thèse du crime raciste. Ce "New Cross massacre" suscite une très vive émotion et provoque la création du New Cross Massacre Committee (NCMAC) qui s'emploie à mener une contre-enquête pour faire la lumière sur le drame et maintenir la pression sur des autorités désireuses d'étouffer l'affaire. (1Quelques jours après le drame, une "Journée d'action des Noirs" rassemble 20 000 personnes dans le cadre d'une marche de soutien aux victimes. Ces dernières sont honorées dans plusieurs morceaux de reggae. Johnny Osbourne martèle "13 dead and nothing said" ("13 morts et pas un mot"). Dans "13 dead" Benjamin Zephaniah martèle "Nous ne devons pas oublier / Nous ne pouvons pas oublier / 13 morts et pas un mot / Nous n'oublierons pas.LKJ, très actif au sein du NCMAC, enregistre "New Crass Massakah", il y décrit "les cris et les pleurs et les morts dans le feu.Raymond Naptali and Roy Rankin enregistrent "new cross fire". Pour UB 40, "New Cross n'était pas une bombe explosive / Il faut que justice soit rendue" ("Don't let it pass you by"). 

Les sound systems participent activement aux campagnes de mobilisation antiracistes auprès d'une jeunesse plus réceptive à ce type de média qu'aux formes d'actions traditionnelles (tracts, réunions, manifs). Via le toasting, les animateurs transforment les pistes de danse en agoras. L'évènement trouve un grand écho chez les musiciens de punk et de reggae, deux genres alors très en vogue. Paul Gilroy observe que les premiers se retrouvent dans la détestation des institutions portée par les rastas. Le militantisme noir devient une source d'inspiration pour un groupe comme The Clash. En 1979, le groupe compose Guns of Brixton. "Tu peux nous écraser, tu peux nous meurtrir / Mais tu devras répondre aux armes de Brixton".

Le pouvoir thatchérien, outré par cette grande manifestation au lendemain du drame de New Cross, riposte avec l'Opération Swamp 81, une appellation directement inspirée par la déclaration de Thatcher évoquée précédemment. Entre le 10 et 12 avril 1981, l'opération, menée par la Metropolitan Police conduit à l'arrestation et à la fouille de plus de 900 personnes dans le quartier de Brixton. En vertu des lois sus et du racisme profondément ancré au sein de l'institution policière britannique d'alors, les agents se concentrent en priorité sur les jeunes d'ascendance afro-caribéenne, victime d'un véritable harcèlement. Les arrestations provoquent un soulèvement. Les  jeunes répondent aux insultes racistes, brimades et passages à tabac par des jets de briques et de cocktails molotov, entraînant l'arrivée de la police anti-émeute. Après des heures d'échauffourées, le bilan matériel est lourd : des centaines de blessés, des voitures et des bâtiments incendiés, des magasins pillés. Le choc est immense, inspirant presqu'aussitôt de nombreux morceaux. The Ruts enregistrent "Babylon is burning" ou "S.U.S.", Raymond Naptali and Roy Rankin "Brixton Incident" et "New Cross fire", Chrismic Youth "Brixton riot", Desmond Dekker un autre "Brixton riot", Angelic Upstarts "Flames of Brixton", Black Uhuru "Youth of Ellington"

La situation demeure toujours extrêmement tendue au début du mois de juillet 1981. Après une nouvelle explosion de violences à Brixton, la révolte gagne le quartier londonien de Southall, puis Toxteh à Liverpool, enfin les villes de Manchester, Leicester, Nottingham, Southampton, Birmingham, Sheffield, Coventry... la ville des Specials dont le morceau Ghost Town, par une sinistre coïncidence atteint alors la première place des Charts. Les membres du groupe, blancs et noirs, arborent des costumes cintrés à la manière des mods, ainsi que des chapeaux pork pie. Le groupe propose une version britannique revigorante du ska jamaïcain. En parallèle, Jerry Dammers, l'organiste et leader du groupe, a monté son propre réseau de distribution, nommé two tone (noir et blanc). Au fil des concerts, Dammers observe avec effarement le délabrement complet de certains quartiers pauvres des grandes villes anglaises, à commencer par ceux de sa ville d'origine. Dès l'introduction de la composition, les notes lugubres qui s'échappent d'une ligne d'orgue arabisante plongent l'auditeur dans une torpeur brumeuse, empreinte de nostalgie. Le tempo, très ralenti, n'a plus rien à voir avec la frénésie des débuts du groupe. Le long solo plaintif du trombone de Rico Rodriguez accentue bientôt l'effet hypnotique de l'ensemble. Le premier couplet relate le quotidien sinistre d'une ville "où tous les clubs ont fermé", une ville plongée dans le silence depuis que "les groupes ne font plus de concerts" et que le travail disparaît. Dans la ville fantôme, le chômage affecte une jeunesse abandonnée, réduite à la violence par désœuvrement. Soudain, à l'évocation des "bons vieux jours où nous chantions et dansions", la cadence s'accélère, la chanson prend un nouveau départ.

Balayant le contexte socio-économique d'un revers de main. Thatcher affirme, péremptoire, que "le chômage n'a rien à voir avec les événements", "rien, non rien ne justifie ce qui s'est passé"?  La première ministre décrit l'insurrection comme le surgissement d'une violence gratuite, dénuée de toute motivation politique. Refusant l'idée d'investir dans les quartiers sous-équipés et paupérisés, la cheffe du gouvernement lance : "l'argent ne peut acheter ni la confiance ni l'harmonie sociale.En 1982, Eddy Grant (2) enregistre "Electric avenue", qui est le nom d'une des principales artères au centre de Brixton. (3) Il chante "Nous allons descendre sur Electric Avenue / Et puis nous irons plus haut / Oh, dans la rue (...) Dehors dans la journée / Dehors dans la nuit".

En 1983, deux ans après les émeutes de Brixton, LKJ enregistre "Di great insohreckshan". Pour le dub poet, ces dévastations regrettables sont le fruit d'une colère accumulée, dont l'épanchement est le résultat des violences policières. Au fond, ces émeutes sont le corollaire des injustices subies, fondées sur un racisme institutionnel. Pour le musicien, les autorités doivent donc identifier les ferments de la révolte et imposer la fin du harcèlement des populations noires, sous peine de voir les confrontations se répéter.  L'artiste scande : "ça a été l'évènement de l'année / J'aurais aimé en être / Quand ont éclaté les émeutes de Brixton / Quand ont a caillassé plein de cars de police / Quand on a brisé leur plan malfaisant / Quand on a brisé leur plan Swamp 81 / Dans quel but ? / Pour que les dirigeants comprennent / Qu'on ne supportait plus l'oppression".  

Pour tenter de mieux comprendre et prévenir de nouvelles flambées de violences, une enquête menée par Lord Scarman donne lieu, en novembre 1981, à un rapport circonstancié. L'auteur y pointe du doigt les préjugés raciaux et les stéréotypes partagés par de nombreux policiers. Pour y remédier, l'auteur suggère un nouveau mode de recrutement des officiers avec notamment la nécessité d'en recruter un plus grand nombre parmi les "minorités ethniques". Pour le juge britannique, il convient également de modifier de fond en comble la formation des jeunes recrues en les sensibilisant en particulier aux problèmes rencontrés par les Antillais en Angleterre. Pour Scarman, à l'opposé des affirmations péremptoires de Maggie Thatcher, la raison profonde des violences trouve son origine dans le chômage, qui frappe particulièrement les jeunes Noirs. Les émeutes sont autant d'explosions de désespoir, de protestations contre des conditions de vie déplorables: habitat délabré, absence de perspectives professionnelles, discriminations... A ces difficultés économiques viennent s'ajouter les persécutions et bavures policières qui constituent autant de détonateurs aux explosions de violences. Sans surprise, le rapport reste lettre morte. Loin de suivre les conseils de bon sens du juge, la cheffe du gouvernement privilégie au contraire le renforcement du domaine de la "loi et de l'ordre". Au cours de son premier mandat (1979-1983), les forces de police bénéficient ainsi d'une modernisation de leur équipement et d'une augmentation substantielle (+33%) de leurs crédits de fonctionnement. Plutôt que d'encadrer de manière rigoureuse les actions des forces de l'ordre, le Police and Criminal Evidence Act de 1984 accorde un blanc seing aux policiers pour interpeller, fouiller ou encore perquisitionner.

Cette stratégie répressive à courte vue sera poursuivie. Ainsi, la politique dite de l'"environnement hostile" mise en place en 2012 par Theresa May, alors ministre de l'intérieur, vise à rendre la vie des migrants aussi difficile que possible. En 2025, sous la pression de l'extrême droite de Nigel Farage, le gouvernement travailliste de Keir Starmer se lance dans une surenchère anti-immigrationniste. Problème : en allant sur ce terrain, on ne fait pas reculer les idées xénophobes, on contribue au contraire à valider les positions de l'extrême-droite dans l'opinion. 

Notes:

1. L'incendie meurtrier s'inscrit dans une succession d'attaques racistes menées par l'extrême droite dans le quartier depuis les années 1970. Quinze jours avant le drame, une député conservatrice avait lancé une campagne médiatique contre les house parties, les fêtes organisées par les Antillais dans leurs maisons.  

2Originaire de Guyane, Eddy Grant rejoint ses parents à Londres, en 1960. Il fonde The Equals, un groupe mixte aux compositions engagées. L'une d'entre elles, Police on my back, témoigne du harcèlement policier subi par les personnes à la peau noire (le morceau sera repris par les Clash). Il poursuit ensuite une carrière solo. 

3. En 1999, un militant néo-nazi y place une bombe, dans l'espoir de tuer un maximum de Noirs. 

Sources :

A. "1981, l'incendie de New Cross, un tournant dans l'histoire des Noirs britanniques", Gisti. 

B. " 1948-1975 : London Caraïbes", Jukebox du 30 mars 2019

C. "Sound sytem et résistance  : la bande-son des émeutes noires de Brixton en 1981"

D. Emeutes à Brixton / Chanson de Linton Kwesi Johnson.

E.  Un article du blog consacré aux émeutes de Brixton.

F. David Bousquet«« It Dread Inna Inglan »Une chronique des luttes des Antillais au Royaume-Uni dans les poèmes de Linton Kwesi Johnson»Hommes & migrations [En línea], 1326 | 2019

G. Abdallah, M.-H. (2021). "1981, l’incendie de New Cross, un tournant dans l’histoire des Noirs britanniques." Plein droit, 128(1), 48-52. 

H. L'article que consacre Véronique Servat à "Guns of Brixton" dans l'histgeobox.

I. "Des migrations caribéennes au Royaume-Uni et en France : les multiples voies d'une question impériale (1946-1981)"