samedi 18 avril 2026

Présidents en chansons: Sarkozy 2. De l'Elysée à la Santé.

Pour ceux qui l'auraient raté, nous avons consacré le précédent billet à l'ascension politique de Nicolas Sarkozy jusqu'à l'Elysée. Il est maintenant temps de nous consacrer au mandat présidentiel et ses suites, toujours à travers les chansons.  

World Economic Forum, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Une fois élu, Sarkozy nomme François Fillon à Matignon, un premier ministre falot qui lui sert, en cas de difficultés, de paratonnerre, pour ne pas dire de paillasson. Dans le domaine économique, en conformité avec son slogan "travaillez plus pour gagner plus", le président adopte non seulement des mesures libérales, permettant aux salariés de travailler au-delà des 35 heures, mais aussi des mesures fiscales pour favoriser les hauts revenus et les entreprises. Il concrétise sa promesse de bouclier fiscal, dont on comprend très vite qu'il ne protège que les plus riches. La grave crise financière mondiale de 2008 (dite des subprimesprovoque récession et chômage. Pour y faire face, le président met sur pied un plan de relance économique et de sauvetage des banques. Puis, à partir de 2010, il impose la rigueur budgétaire pour tenter de contrôler les déficits publics. Cette même année, il engage une réforme des retraites qui repousse l'âge légal de départ de 60 à 62 ans, une mesure qui provoque de grandes manifestations dans le pays. 

En 2007, la loi d'autonomie des universités (loi LRU ou Pécresse) marque les prémisses d'un désengagement de l'Etat dans la gestion des établissements, encourageant en parallèle le développement de financements privés. La logique de mise en concurrence prolonge l'idée d'une privation progressive de l'enseignement supérieur. Le 23 février 2008, dans le cadre d'une visite au Salon de l'Agriculture, le président, incapable de se contenir, lance à un visiteur qui refuse de le saluer : "Casse toi alors pov' con". Un président ne devrait pas dire ça, ce que laisse entendre Michel Delpech, dans une de ses dernières chansons : "Comme on se traite". 

Tout au long du mandat, Sarkozy se livre à une surenchère droitière, comme le prouve la création d'un ministère de l'immigration et de l'identité nationale en 2009. Il cherche à prendre de vitesse le FN. Pour y parvenir, il prend conseil auprès de Patrick Buisson, ancien de l'Action française et rédacteur en chef de Minute, grand nostalgique de la France de Vichy. Il contribue ainsi à banaliser les idées de l'extrême droite au sein de l'électorat de la droite parlementaire. Sur ce thème, les Fatals Picards décrivent "La France du petit Nicolas", en insistant bien sur le fait qu'elle discrimine et malmène les populations immigrés ou les sans papiers ; une politique qui contribue à stigmatiser, discriminer, humilier, jeter en pâture des populations vulnérables. Exploitant le moindre fait divers, le chef de l'Etat détourne le mécontentement grandissant dans l'opinion publique à l'égard de sa politique, en désignant des boucs émissaires. Par exemple, ses déclarations font l'amalgame entre les Roms et la délinquance.  Mais comme le rappelle avec humour les Roumains de Vama dans leur morceau "Sarkozy versus Gypsy", "si tous les Roms étaient des voleurs, alors la tour Eiffel disparaîtrait".

Les groupes de rap conscient constituent une des autres cibles favorites de Nicolas Sarkozy. Ainsi, en 2002, le groupe La Rumeur publie un fanzine, dans lequel se trouve un texte de Hamé dénonçant l'impunité policière. Il écrit ainsi : "les centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété." Alors ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy assigne le groupe à comparaître pour "diffamation publique envers la Police nationale". Après huit ans de procédure et cinq procès, La Rumeur est définitivement relaxée en 2010. 

En 2003, Nadine Morano, puis Nicolas Sarkozy, attentifs aux cris d'orfraie de la fachosphère, accusent le groupe Sniper de racisme et d'antisémitisme, reprochant au groupe le refrain du morceau "La France", ainsi que les paroles du titre "Jeteur de pierre". Le ministre de la Justice, qui porte plainte pour "incitation à blesser et tuer les fonctionnaires de police et représentants de l'Etat", sera finalement débouté. Tunisiaso, leader du groupe, reviendra sur ces déboires judiciaires dans son morceau "La France, itinéraire d'une polémique".

Sur la scène internationale, Sarkozy adopte une politique interventionniste. En 2009, la France revient dans le commandement militaire intégré de l'OTAN, marquant une rupture avec la politique gaulliste d'indépendance stratégique. En 2011, sous l'égide de l'organisation, il soutient l’intervention militaire en Libye contre celui qu'il avait pourtant reçu en grande pompe peu avant : Mouammar Kadhafi. Dans la foulée, lors d'un déplacement à Dakar, Sarkozy lance :  "l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire." Le discours est reçu comme un véritable crachat au visage par l'auditoire ; une réaction que résume Kery James sans son morceau "Musique nègre".

En 2012, le président échoue à se faire réélire, battu par le socialiste François Hollande. L'écart entre les deux finalistes n'a toutefois cessé de se réduire au cours d'une campagne marquée par une surenchère sécuritaire et xénophobe, pendant laquelle le président sortant aura joué sur les peurs.

En 2016, il échoue piteusement aux primaires de la droite, mais continue à jouer les conseillers occultes auprès des responsables politiques, en particulier le président Macron. Il donne des conférences grassement rémunérées, prend des places de choix dans des conseils d'administration, écrit des livres. Heureusement, il sait pouvoir trouver du réconfort auprès de Carlita qui dresse les lauriers de son mari dans "Mon Raymond" (2013). "Et bien qu'il porte une cravate, mon Raymond est un pirate". 

A l'issue de son mandat, Nicolas Sarkozy doit aussi rendre des comptes à la justice. Ainsi, une avalanche de procédures s'abattent sur l'ancien chef de l'Etat. L'immunité présidentielle l'empêche d'être inquiété dans l'affaire des sondages de l'Elysée, mais ses proches trinquent (Guéant). Il est en revanche condamné à trois ans de prison dont un ferme - sous surveillance électronique - dans l'affaire des écoutes. Dans le cadre de l'affaire Bygmalion, il est de nouveau condamné à un an de prison ferme, peine exécutée à domicile à l'aide d'un bracelet électronique, un point commun avec certains rappeurs, précédemment condamnées. "On refait la cité avec des "si" / Même les mains liées, demande aux autres / j'avais le bracelet comme Sarkozy". [Panama d'Uzi]

Dans le cadre de l'affaire Kadafi (2), il écope de cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteur en vue de la préparation du délit de corruption. Un appel est en cours. Quoi qu'il en soit, Nicolas Sarkozy prend un sacré karma. Les rappeurs ont beau jeu de se gausser de celui que la justice reconnaît comme un délinquant multirécidiviste. Voilà Neg Lyrical exaucé lui qui voulait voir "Sarkozy en prison". Ces déboires judiciaires font que Sarkozy se voit retirer la légion d'honneur, comme Pétain avant lui, ils constituent également une source d'inspiration presque intarissables pour les parodies musicales, créées par IA ou pas. Exemple avec le  " de "Mafieux en costard (Don Sarko)".

Sarkozy est, de loin, le président auquel on a consacré le plus de morceaux, dans leur écrasante majorité à charge. Cela s'explique sans doute par une personnalité et une politique délibérément clivantes. Par ailleurs, comme nous avons pu le constater, l'ex-président a souvent fourni le bâton pour se faire battre, par ses déclarations provocatrices, ses turpitudes politiques ou parce qu'il a été rattrapé par ce qu'il dénonçait. Citons, par mi beaucoup d'autres deux exemples de chansons hostiles. En 2008, Rodolphe Burger enregistre "Ensemble". Il y fait part de son aversion totale, viscérale, à l'égard du président. "On n'a pas bourré les prisons ensemble / On n'a pas rempli les avions ensemble / Je ne suis pas ton complice tu fais erreur / Ton regard moite, sous ta peau lisse me font horreur". En février 2006, en Martinique, une des chansons phares du carnaval moquait la non-venue de celui qui n'était encore que le ministre de l'intérieur, mais déjà très en froid avec Aimé Césaire, notamment à cause de la loi sur le "rôle (prétenduement) positif de la colonisation". "Sarko on t'a attendu, mais tu n'es pas venu / Promenons nous à Fort-de-France / Pendant que Sarko n'y est pas / Si Sarko était là / Nou té ké karchérizé" [Sarko Kayé]

Après la condamnation dans l'affaire des financements libyens, l'ancien président est incarcéré du 21 octobre au 10 novembre 2025 à la prison de la Santé. Il en profite pour écrire un livre, "Le journal d'un prisonnier", dans lequel il se lamente sur ses conditions d'incarcération et se compare à Alfred Dreyfus. Oui, Alfred Dreyfus! Après les trois semaines d'emprisonnement, il appelle la droite à faire cause commune avec l'extrême droite. Là réside, selon lui, la clef du succès, mais on peut aussi lire cette déclaration comme un constat d'échec, car en s'appropriant les idées de l'extrême droite, celui qui se targuait d'avoir siphonné les voix du FN en 2007, a surtout permis au RN de phagocyter la droite républicaine. 

Notes :

1. En retard dans les sondages, Nicolas Sarkozy multiplie les meetings, ce qui fait crever le plafond autorisé des comptes de campagne. Un système de fausses factures est alors mis en place pour dissimuler le subterfuge.

2. Nicolas Sarkozy aurait touché des financements libyens dans le cadre de la campagne présidentielle de 2007 en échange de contreparties diplomatiques favorables au dictateur libyen.

 Sources:
- Thomas Renard : "Quand les politiques s'en prennent au rap", Booska-P
- Karim Hammou : "La pénalisation politique du rap en France", Les mots sont importants.

jeudi 19 mars 2026

Présidents en chansons. Sarko 1 : les années Karcher.

Continuons notre exploration des présidents en chansons avec aujourd'hui Nicolas Sarkozy.    

Polémix et la voix Off : "Sarko skanking

א (Aleph), CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons

(en version podcast)

Nicolas Sarkozy naît en 1955 à Paris. Peu passionné par les études, il hésite entre une carrière de journaliste ou d'avocat. Après une maîtrise en droit privé, il entre à l'institut d'études politiques, mais en sort non diplômé au début des années 1980. Il n'est pas un héritier, n'appartient pas au sérail politique, mais il intègre tout jeune les mouvements de jeunesses à droite, au sein de l'UDR (l'ancêtre du RPR, de l'UMP, puis des Républicains). Culotté et ambitieux, il tape dans l'oeil de Jacques Chirac, désireux de rajeunir l'électorat vieillissant de son parti. En 1983, Achille Peretti, maire de Neuilly, meurt en cours de mandat. Sarkozy lui succède, après avoir doublé Charles Pasqua, pourtant pressenti comme le successeur de l'édile défunt. L'homme prend du galon, au point de devenir le grand organisateur de la campagne de Chirac lors de la présidentielle 1988. Face au président sortant, ce dernier échoue largement, ce qui convainc son poulain de passer à la concurrence, de trahir son mentor, misant désormais sur celui que l'on appelle pas encore Doudou : Edouard Balladur. 

Avec "Chicken manager", Alexis HK imagine le combat de coq entre Sarkozy et Chirac. Ce dernier gardera une dent contre son poulain. A son entourage, il lancera ainsi "Sarkozy, il faut marcher dessus, et du pied gauche, ça porte bonheur." "Puissant, rapide, fluide et léger / Nick est un véritable enfoiré / Attaquer l'ennemi à terre, par derrière / Fait partie de ses coups de vice préférés"

 En 1993, devenu premier ministre à la faveur d'une deuxième cohabitation, Balladur nomme le jeune ambitieux au ministère du budget. Sarkozy met à profit son nouveau poste pour remplir son carnet d'adresses. La cotte de Balladur est au plus haut, alors que Chirac peine à exister. Cette même année, dans sa ville de Neuilly, il apparaît en héros médiatique après une prise d'otage dans une maternelle. Patatras, lors de la présidentielle de 1995, l'ancien maire de Paris devance son rival au premier tour, avant de l'emporter devant Jospin. Sarko a misé sur le mauvais cheval. Le coup est dur à encaisser. Pour ne rien arranger, aux européennes de 1999, la liste menée par Sarkozy subit un échec cinglant. Or, loin de jouer la carte de la repentance, il assume avoir trahi Chichi et adopte un discours frontal et blessant à l'égard de ses adversaires. 

Nommé ministre de l'intérieur par Chirac en 2002. Premier flic de France, il accourt à la suite des drames. VRP du fait divers, il s'empresse de recevoir les familles et n'hésite pas à commenter à chaud ce qui vient de se produire, quitte à bafouer la présomption d'innocence ou à marcher sur les platebandes de la justice. Il se complaît dans l'urgence médiatique imposée par les nouvelles chaînes d'infos en continu, use et abuse des petites phrases. Le 20 juin 2005, à la Courneuve, alors qu'il se rend au chevet d'une famille dont le fils vient d'être tué en marge d'un règlement de comptes, il promet de "nettoyer au karcher la cité des 4000". Les mots blessent et inspirent de nombreux artistes qui se proposent de retourner le nettoyeur à haute pression en direction du ministre. Voilà l'arroseur arrosé. 

Le 25 octobre 2005, en déplacement sur la dalle d'Argenteuil, il lance à une riveraine qui vient de le saluer: "vous en avez assez, hein ? Vous en avez assez de cette bande de racailles? Ben, on va vous en débarrasser." La encore, les artistes retournent l'insulte. C'est le cas du "Racailles" de Kery James.

Trois jours après avoir insulté les jeunes des quartiers populaires, le ministre de l'intérieur donne une version mensongère au lendemain de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, deux adolescents de Clichy sous Bois électrocutés dans un transformateur EDF, le 27 octobre 2005. Non seulement il accuse les victimes d'avoir voulu commettre un vol, mais il dément également toute course poursuite avec la police. Deux mensonges démontés par l'enquête, mais fidèle à sa stratégie de saturation de l'espace médiatique, Sarkozy n'en a cure. Par ses déclarations, il fait d'une pierre deux coups : couvrir la police - quitte à l'entretenir dans une culture de l'impunité - et flatter les courants les plus réactionnaires de l'opinion publique, pour lesquels ces jeunes l'auraient bien cherché. Sniper propose son bilan de cette séquence dans leur titre "Brûle". "Oui les reufs ont réagi face aux propos outranciers / Un crime impuni d'la gazeuse dans une mosquée / Du Mirail au Bosquet, engrenage dramatique / Effet boule de neige photo-matraquage médiatique / Il parle de Karcher, divise la France en 2 / Sarko t'offre un lavage à l'éléphant Bleu, Mais ce qui est malheureux c'est que l'on brûle le peu qu'on a / Alors qu'il suffirait de voter pour incendier ces connards."

Après deux ans place Beauvau et un passage éclair à l'Economie, Sarkozy prend la tête de l'UMP, qu'il entend mettre en ordre de marche dans l'optique de la présidentielle 2007. Rappelé à l'intérieur, il s'emploie à savonner la planche du premier ministre Dominique de Villepin. Pour le Bhale Bacce Crew, par sa rhétorique brutale et humiliante, le "Petit hommene contribue pas à attiser les tensions. "T'as tout faux, tes raisonnements son mauvais, décalés, t'as pas le niveau / T'as pas le niveau Sarko / T'es pas bien grand, c'est pas nouveau / Droite de la droite, on connaissait, mais là c'est trop / Tu alimentes la haine avec tes mots / Alors donne ton Karcher à toutes les âmes offensées"

Le sarkozysme n'a pas de colonne vertébrale idéologique. S'il est bien de droite dans son approche sociétale et économique, sa pensée est surtout faite d'opportunisme, de sondages, de coups médiatiques, de slogans ou de postulats manichéens. On se souvient du "travailler plus, pour gagner plus", du "vous êtes avec moi ou contre moi", de "la France tu l'aimes ou tu la quittes" ou encore de "La France qui se lève tôt".

Dans son objectif de conquête du pouvoir, le candidat Sarkozy n'hésite pas à marcher sur les platebandes de l'extrême droite. De fait, lors de la campagne présidentielle de 2007, il réussit à "siphonner" les voix du FN, saturant l'espace médiatique, imposant son agenda et dictant les sujets. Le 16 mai 2007, Nicolas Sarkozy, candidat de l'Union pour un Mouvement Populaire (UMP), est élu président de la République avec 53 % des voix, face à la socialiste Ségolène Royal. Pour célébrer la victoire, une grande fête a lieu place de la Concorde. Les soutiens musicaux de l'impétueux Nicolas louent les mérites de leur champion. "Toi Sarko, je suis bien dans tes bras" répète Enrico Macias. Mireille Matthieu lâche les "Mille colombes", en même temps que les roulements de rrrrr. Faudel, le petit prince du raï, ne sait pas encore qu'en ralliant Sarkozy, il plombe une carrière prometteuse.

Devant une foule en liesse, le vainqueur prononce un discours qu'Arman Méliès met en musique, sous le titre de "Mes chers amis". Diffusé en 2012, peu avant la nouvelle élection, me morceau fait office de piqure de rappel pour tous ceux que le mandat présidentiel a hérissé, comme une sorte d'antidote ou de contre poison. "Chacun aura sa chance / Mais cette chance il faudra qu'il la mérite / par son travail, par son engagement personnel / par ce en quoi il croit"

Après la place de la Concorde, Sarkozy se rend au Fouquet's avec ses happy few, membres du show bizz (Clavier, Halliday) et grands patrons (Arnault, Bolloré, Bouygues). Quelques semaines plus tard, le nouveau président kiffe la life sur un yacht prêté  par Bolloré. Il devient alors le président bling bling, dont les premiers actes sont autant de faux pas, qui lui colleront aux basques. 

On mesure alors que ce qui plaît au nouveau chef de l'Etat, c'est la conquête du pouvoir. Une fois à l'Elysée, Sarkozy peine à exercer la fonction présidentielle, se comportant en candidat en campagne permanente, avec tout ce que cela implique de propos violents pour s'imposer, coûte que coûte. Il met en avant sa vie privée, son couple avec Cécilia, puis Carla Bruni. Ce faisant il accentue la tendance à la peopolisation de la vie politique. La Rumeur feat Anfalsh pointe ce travers dans "De la Soufrière à la Montagne Pelée" "Des abus sociaux, des dessous d’table / Président lunettes Rayban, pour un footing pittoresque / Une chanteuse aux poésies fécales et tout le reste / Balade en yacht, et voilà le paquet fiscal / Pour le pauvre, ça fait mal comme une hernie discale"

Parmi les présidents de la cinquième République, Nicolas Sarkozy détient un record : il est le préz auquel ont été consacrées le plus de chansons commercialisées. L'immense majorité d'entre elles sont à charge, au point qu'après les mazarinades, on pourrait presque parler de sarkozynade, comme le propose Michel Kemper. L'auteur de "Si Sarkozy m'était chanté" dénombre plus de deux cents morceaux. Autant en profiter, en scindant ce billet en deux parties. Le prochain s'intéressera donc au mandat présidentiel et ses lendemains carcéraux.  

 Sources:
- Thomas Renard : "Quand les politiques s'en prennent au rap", Booska-P
- Karim Hammou : "La pénalisation politique du rap en France", Les mots sont importants.

jeudi 5 mars 2026

Diffusion et mutations de la Bossa Nova.

Dans un précédent billet, nous nous sommes intéressés à l'apparition de la bossa nova. Ici, voyons comment le genre s'impose hors du Brésil, où le genre décline rapidement.  

Philippe Baden Powell, Attribution, via Wikimedia Commons
Sur le plan politique, tout semble sourire au "président bossa nova". En 1958, le duo Garrincha-Pelé permet à la Seleçao de remporter la coupe du monde de football en Suède. Le 19 avril 1960, quelques mois avant de remettre en jeu son mandat, Kubitschek inaugure en grande pompe Brasilia, la nouvelle capitale fédérale. Cependant, derrière cette apparente baraka, les difficultés subsistent. Malgré les métamorphoses et la disparition des archaïsmes hérités du colonialisme portugais, le pays est encore loin de s'être réformé en profondeur et d'avoir oublié ses préjugés raciaux, sociaux ou sexistes. Le chantier pharaonique de Brasilia s'est éternisé et a coûté une fortune. Les déficits se creusent. Dans ces conditions, le président sortant subit un revers électoral en octobre 1960. Il cède sa place à Jânio Quadros, un populiste, fantasque, qui prône une maîtrise des dépenses et un ordre social plus juste. Mais six mois à peine après son arrivée au pouvoir, lâché par la droite qui l'accuse de préparer un coup d'état communiste, il remet sa démission, que le Congrès s'empresse d'accepter En vertu de la constitution, c'est le vice-président, João Goulart, qui lui succède. Son entrée en fonction  est marquée par une agitation croissante. Le nouveau dirigeant comprend en tout cas l'intérêt qu'il y a à soutenir les musiciens de bossa, afin d'accroître le rayonnement culturel du Brésil au niveau international.  

En 1960 sort le nouveau disque de João Gilberto, intitulé O amor, o sorriso, e a flor, et sur lequel figurent "Corcovado", Samba de Uma Nota So", deux compositions de Jobim et futurs standards internationaux. Le succès remporté ouvre la voie à d'autres musiciens bossas talentueux tels que Paulo Sergio Valle et son frère Marco (Samba de verão, Terra de ninguém) Roberto Menescal (O Barquinho), Jorge Ben (Bom mesmo é amar) ou Edu Lobo ("Canção da Terra", "Reza", "Aleluia").
 
Le succès de la bossa tient aussi aux paroles de chansons, poétiques, mais simples, sans prétention. Quelques grandes thématiques peuvent être identifiées comme l'évocation de l'incontournable saudade, comme sur le morceau A felicidade. Moares écrit : "La tristesse n'a pas de fin / Mais le bonheur en a une / Le bonheur est comme une plume / Que le vent emporte dans l'air / Elle vole si légère / Mais a la vie si brève / Qu'il lui faut du vent sans cesse".
L'image des femmes et leurs corps sublimés constituent un autre sujet de prédilection. Ainsi, en 1962, Jobim et Moraes composent "Garota de Ipanema", la fille d'Ipanema, en référence au quartier huppé au sud de Rio. "Tous les après-midi, Jobim et moi, nous allions prendre quelques verres dans un café [Veloso, désormais Garota Ipanema], un petit bar qui était là, à Ipanema, et qui s’appelait le café Veloso. Et, elle allait vers la plage, tous les jours, vers trois heures ou quelque chose comme ça […] Et je pense que Jobim, a essayé de mettre dans le rythme de cette bossa nova sa façon de bouger, sa façon de marcher", se souvient Moraes. Le 2 août 1962, les deux compères, accompagnés par João Gilberto et l'ensemble Os Cariocas,  interprètent le titre sur la scène d'un restaurant musical de Copacabana. Le morceau s'imposera bientôt comme un tube mondial. 

L'exaltation de l'environnement carioca, la mer (Wave), les plages, l'eau représentent une autre source d'inspiration récurrente des auteurs de bossas. Aguas de março, une des plus belles chansons de Jobim, propose une évocation poétique de la nature, sous la forme d'une suite d'images, sans couplets ni refrains, mêlant la tristesse à l'espoir. L'auteur trouve l'inspiration au moins de mars 1972, alors que des trombes d'eau s'abattent sur Rio. Pour rendre compte de la saudade qui l'étreint, il utilise d'une boucle musicale, un flux ininterrompu, renforcé par l'utilisation de l'anaphore É - le groupe verbal "c'est" - répété 44 fois au cours du morceau.


En 1962, le guitariste compositeur Baden Powell (son père adepte du scoutisme lui a donné le nom du fondateur du mouvement) rencontre Vinicius de Moraes. Ensemble, ils écrivent des afro-sambas (BerimbauConsolaçaoCanto de Xangô), des bossas sur des thèmes chers à la culture bahianaise, en particulier les religions afro-brésiliennes (candombléumbanda). Ainsi, ils consacrent Canto de Ossanha à l'orixa de la forêt. 

Alors que la bossa semblait s'être enfin imposée dans le pays, ses fondateurs se dispersent. De Moraes rejoint l'ambassade brésilienne à Paris, tandis que Jobim et Gilberto se rendent aux Etats-Unis. Alors que le moment bossa semble se clore au Brésil, le genre s'exporte et connaît un essor prodigieux à l'échelle internationale. 
Ainsi, le public américain s'entiche du genre après que certains musiciens de jazz américains (Dizzy Gillespie, Lena Horn, Charlie Byrd) ce soient rendus dans les boîtes de nuits cariocas, puis aient incorporé ce qu'il nomme brazilian jazz à leur répertoire (Kenny Dorham). D'aucuns en reviennent avec des morceaux à adapter plein les valises. D'autre part, le chargé de la culture dans le gouvernement Goulart a été approché par un producteur de Manhattan, qui lui propose d'organiser un concert au Carnegie Hall de New York, en guise d'intronisation de la bossa aux Etats-Unis. Le 21 novembre 1962, Jobim, Gilberto, Carlos Lyra, Roberto Menescal, Sergio Mendes montent sur scène, pour un succès en demi teinte, en raison de problèmes d'organisation. Il n'empêche, comme l'écrivait Lucien Malson, "la mode prend comme le feu dans l'étoupe: en quelques mois, nombres d'artistes célèbres du jazz (...) enregistreront leur disque de «bossa nova»" : Duke Ellington ("Afro bossa" en 1963), Quincy Jones ("Big Band Bossa Nova" en 1962), Coleman Hawkins ("Desafinado" en 1962), parmi d'autres. En 1962, le saxophoniste Stan Getz et le guitariste  Charlie Byrd publient Jazz Samba, un disque exclusivement instrumental, dans lequel ils reprennent des œuvres de Jobim ou Baden Powell. 

En mars 1963, en association avec Tom Jobim, Gilberto et sa femme Astrud, Stan Getz enregistre "Getz Gilberto". João peine à enregistrer la version anglaise de Garota de Ipanema. Qu'à cela ne tienne, Astrud s'y colle et propose une version qui propulsera le disque aux premières places des hits parades mondiaux. Non contente de lui souffler la vedette, elle le plante pour Getz. C'est ballot. En 1967, Jobim enregistre un album avec Sinatra (Guys and Dolls), ce qui accroît encore la popularité de la bossa aux Etats-Unis, quitte à édulcorer le genre. Ainsi, le crooner américain jazzifie la mélodie et utilise sa puissance vocale, les trémolos, une manière de chanter aux antipodes du canto falado

* Une déferlante.
En France aussi, la bossa fait des émules. Les musiciens s'approprient des dizaines de morceaux brésiliens qu'ils reprennent à leur goût. En 1962, Sacha Distel reprend façon crooner la Samba de Uma Nota So. La même année, Dario Moreno reprend une chanson de Gilberto intitulée Doralice, dans laquelle il imagine la jeune fille en train de danser la bossa, alors même que le genre ne se danse pas. 
A la suite d'un voyage au Brésil, ou au contact de musiciens cariocas, quelques artistes français entament de véritables collaborations. Ainsi, Baden Powell et Vinicius de Moraes, exilés dans l'hexagone après l'arrivée au pouvoir des militaires, subjuguent des musiciens tels que Pierre Barouh ou Moustaki. En 1965, le premier adapte en français la Samba de benção. Sa traduction tient de la déclaration d'amour à la musique populaire brésilienne et ses auteurs·rices.
Par l'intermédiaire de Barouh, Nougaro rencontre Baden Powell et Vinicius de Moraes et se rend en 1963 au Brésil. Il s'y marie avec une Brésilienne dont il a un enfant. Dès lors, il enregistrera plusieurs morceaux en lien avec le Brésil: en 1966, Bidonville est une reprise musicale de Berimbau  (une calebasse reliée à un fil métallique sur laquelle on fait teinter une baguette) par Baden Powell et Vinicius de Moraes. Le morceau original évoque le candomblé, Nougaro, lui, décrit la misère urbaine.
Mais la plus grande réussite de bossa en français reste peut-être "Les eaux de Mars" de Georges Moustaki, fruit d'une grande complicité amicale et musicale avec Antonio Carlos Jobim, qui est présenté au premier par Nara Leão. Le musicien carioca propose au Français de traduire Aguas de março déjà mentionnée. Ce dernier trouve les mots justes, parvenant à conserver le sens et la poésie jobiemme. 

Peu après l'accession au pouvoir des militaires (1), la bossa cesse d'occuper le devant de la scène, supplantée par la Joven Garda, la chanson engagée, puis le tropicalisme. Les principaux bossanovistes quittent le Brésil. D'autres infléchissent leurs parcours vers une chanson plus engagée, moins sophistiquée. C'est le cas de Nara Leão ou de Carlos Lyra, dont les textes se font de plus en plus politiques. 
 
C° : Au Brésil, la bossa n'a fait que passer. Comme le rappelle Christian Pouillaude sur son site dictionnaire amical du jardin océanique - dont je ne saurais trop vous recommander la fréquentation - : "ce fut la musique d'une courte période (entre 1958 et 1966) et d'un mouvement musical passablement élitiste, celui de la jeunesse dorée (...) des beaux quartiers de la zone sud de Rio. Au Brésil, la bossa est définitivement liée à cette époque et ce milieu. Elle n'y a évidemment jamais été considérée comme une musique populaire (...). Voilà, l'instant bossa nova du Brésil est passé!
Hors des frontière brésiliennes, en revanche, le genre musical s'est installé durablement, influençant plusieurs générations d'artistes qu'il s'agisse de musiciens jazz contemporains (Diana Krall, Pat Metheny), du beige sound britannique (Everything but the girlStyle Council, Sade) ou dans une version électronique (BossacucanovaThievery Corporation, Bebel Gilberto)...

Notes:
1. Pris entre l'opposition des conservateurs et sa volonté de réforme - Goulart entend nationaliser les raffineries de pétrole et exproprier les exploitations agricoles de plus de 100 hectares - , or le nouveau chef d’État dispose d'une faible marge de manœuvre. Certains redoutent déjà une contamination cubaine au Brésil. Aussi, les États-Unis s'emploient à renverser le président en appuyant le coup d'état militaire du 31 mars 1964. Ce putsch entraîne aussitôt une chasse aux sorcières et l'arrestation de plusieurs milliers de personnes, l'annulation des mesures sociales envisagées. Le maréchal Castelo Branco accède à la présidence. 

Sources:
A. "Brésil : émergence de la bossa", épisode de l'émission Musicopolis sur France Musique.
B. Tárik de Sousa : "Bossa-nova : les accords de la démocratie", in "MPB. Musique populaire brésilienne", Réunion des musées nationaux - Cité de la Musique, Paris, 2005. 
C. Jean-Paul Delfino: "Brasil a música", éditions Parenthèses, Marseille, 1998.
D. Métronomique: "Brésil 1957-1964: la vague moderniste", 24/6/2017.
E. "La bossa nova, la musique d'un Brésil démocratique", épisode de l'émission Pop n'Co sur France Inter.
F. "La mort de Villa-Lobos et les débuts de la Bossa Nova", "Les années Bossa Nova", "1960 : le président Bossa-Nova et Brasilia", des épisodes de l'émission Carrefour des Amériques sur France musique.
G. "Bossa Nova as melhores", émission consacrée au genre sur France musique.
H. Nicolas Marchial. "La bossa nova, élément central du renouveau artistique brésilien de 1958 à la findes années 1960.", Musique, musicologie et arts de la scène. 2012.
I. De nombreuses ressources sur le blog Mediamus animé par Nicolas Blondeau. 
J. Anaïs Fléchet« La bossa nova en France : un modèle musical ? »Cahiers des Amériques latines, 48-49 | 2005, 58-73.

lundi 23 février 2026

La Bossa Nova, une déferlante musicale.

Embarquons pour Rio de Janeiro, l'atterrissage se fait en douceur sur les pistes de l'aéroport Antonio Carlos Jobim, musicien de génie et un des principaux créateurs de la bossa nova, un genre qui, vous l'aurez compris, sera le sujet de ce billet. 

En 1956, Juscelino Kubitschek, ancien maire de Belo Horizonte et gouverneur du Minas Gerais, remporte les élections. Au cours de son mandat, qui vient clore les années chaotiques de la présidence nationalisto-populiste de Getulio Vargas, le Brésil connaît une période d'exceptionnel développement sur fond de démocratie éclairée. A peine élu, le président s'attelle à la tâche, suscitant un immense espoir à travers le pays. Kubitschek ne manque pas d'ambition, lui qui prétend "rattraper cinquante années en cinq ans". A défaut de promettre des terres aux paysans qui en manquent cruellement, et dont beaucoup sont encore placés sous le coup esclavagiste des fazenderos. Le nouveau président séduit les nouvelles classes moyennes et la jeunesse urbaine. Partisan d'une industrialisation accélérée, censée assurer le décollage économique du pays, K soutient l'installation de chaînes de montage automobiles autour de São Paulo.  Il encourage aussi la construction d'immenses barrages hydroélectriques, l'ouverture de nouvelles routes et voies ferrées. Mais le projet qui lui tient le plus à cœur reste la création d'une capitale fédérale située dans l'intérieur des terres : le projet Brasilia. L'idée de ce déplacement doit permettre d'équilibrer le pays vers l'intérieur, quand toutes les richesses se concentrent sur les côtes. Oscar Niemeyer se voit ainsi confier la confection des principaux bâtiments, en particulier la cathédrale. Pour l'heure, le défi est immense : sortir une cité moderne des sables. 

En 1959, Juca Chavez enregistre Presidente Bossa Nova. Les paroles moquent le président nouvelle vague sans cesse en mouvement et surtout soucieux de son image de marque. 

Par Casa da Moeda do Brasil (Museu de Valores do Banco Central do Brasil) [CC0], via Wikimedia Commons

Dans le domaine musical également, la présidence Kubitschek connaît d'importantes mutations. Depuis le début des années 1950, le public plébiscite les arrangements ampoulés des boleros ou de la samba canção.  Le Brésil dodeline également aux pulsations du baião nordestin. A partir de la fin des années 1940, le cool jazz et le be bop séduisent également la jeunesse dorée des beaux quartiers de Rio. Or, au cours de la seconde moitié des années 1950, une nouvelle ère musicale s'apprête à s'ouvrir. Tom Jobim revient sur le contexte historique propice, selon lui, favorable à l'émergence d'un nouveau style musical. "A cette époque, nous vivions dans un climat d'ouverture politique au Brésil. [...] Un grand mouvement d'espérance naissait; on commençait à fabriquer nos propres voitures; la construction de Brasilia, la nouvelle capitale, progressait [...]. Le Brésil se modernisait dans l'espérance de se transformer en un pays de futur. La bossa est née à ce moment-là; elle porte en elle cette ouverture vers le devenir, la certitude de s'améliorer avec le progrès." [source C. p 88]

João Gilberto : "Insensatez"

Plage d'Ipanema (Wikimedia Commons)



* La rapaziada.
En ces années d'euphorie, les fils et filles de bonnes familles cariocas prennent pour habitude de se réunir pour échanger leurs idées, jouer de la guitare, s'amuser dans la Zona Sul de Rio, là où se concentrent les quartiers riches tels que Copacabana et Ipanema... Ils sont jeunes, passionnés de musique, suivent des études supérieures et revendiquent leur appartenance à la rapaziada (bande de gamins turbulents en portugais)

Plusieurs d'entre eux fréquentent l'académie de guitare fondée par Carlos Lyra et Roberto Menescal. Un de leurs autres lieux de rassemblement favori est l'immense appartement des parents de la jeune Nara Leão, dans l'immeuble Louvre de la résidence des Champs-Elysées, 2856 avenida Atlantica à Rio. L'adolescente se souvient:"A quinze ans [en 1957], j'ai fait la connaissance de Roberto Menescal, Carlos Lyra, Ronaldo Boscoli, Tom Jobim, Vinicius de Moraes et d'autres. Comme ma maison était très agréable (sur la plage, un grand appartement, mes parents étaient très gentils), tous ceux-là venaient pour faire de la musique et ils restaient jusqu'à six ou sept heures du matin." [source C. Delfino p 104] 

"Rapaz de Bem"

Diplomate depuis une dizaine d'années, Vinicius de Moraes est aussi un homme de lettres, un poète qui rêve d'écrire pour le plus grand nombre. Antonio Carlos Jobim a une formation musicale classique de pianiste. Compositeur, orchestrateur, il joue  dans les clubs quand il ne travaille pas pour des maisons de disques. Subjugué par son jeu, Moraes le charge de mettre en musique la pièce qu'il vient d'écrire: Orfeu da Conceiçao, une adaptation carioca du mythe grec d'Orphée et d’Eurydice dont l'idylle était transposée dans les rues de Rio, en plein carnaval. (2) La pièce est donnée en octobre 1956 dans le prestigieux théâtre municipal de Rio. Malgré la qualité des compositions, malgré les somptueux décors signés Oscar Niemeyer, l'accueil est mitigé. L'interprète d’Eurydice est jugée trop sensuelle. Surtout, une partie de la critique et du public déplorent que tous les acteurs de la pièce soient noirs! En 1958, le réalisateur Marcel Camus adapte l'œuvre au cinéma. L'accueil est frileux au Brésil, mais triomphal à Cannes, où le fil reçoit la palme d'or. Pour la bande son, outre des compositions du duo Jobim/de Moraes, on peut entendre "Manha de carnaval" et "Samba de Orfeu", deux morceaux écrits par Luiz Bonfa et Antonio Maria.


Le réalisateur français Marcel Camus décide d'adapter Orfeu da Conceiçao au cinéma en 1958. Le casting fait l'objet d'un appel à candidature dans la presse. Camus jette son dévolu sur un jeune footballeur pour le rôle principal. Orfeu Negro suscite l'enthousiasme quasi-unanime de la critique européenne, remportant l'Oscar du meilleur film étranger et la palme d'or à Cannes, bien que le film y soit projeté en portugais sans aucun sous-titre! Pourtant au Brésil, il reçoit un accueil mitigé, on y comprend mal que tous les rôles soient interprétés par des Noirs. Dans la bande son, outre des compositions du duo Jobim /de Moraes (O nosso amor), on peut entendre Manhã de Carnaval et Samba do Orfeu, deux nouveaux morceaux écrits par Luis Bonfa et Antônio Maria.

Vinicius de Moraes et Tom Jobim, qui poursuivent leur collaboration tombent sous le charme d'un jeune guitariste bahianais, João Gilberto. Né dans l’État de Bahia, ce dernier est un guitariste autodidacte surdoué dont le caractère ombrageux a longtemps freiné l'éclosion artistique. Il chante doucement, sans vibrato. Perfectionniste, il cherche pendant des années sa batida, une nouvelle manière de jouer de son instrument, de façon décalée par rapport au chant, tout en retenue et en pudeur. (3) Il y parvient ce jour de 1957, lorsqu'il réussit à reproduire le balancement des blanchisseuses marchant le long de la rivière San Francisco, le linge juché sur leurs têtes. Sa composition se nomme Bim bom. La mélodie est simple, tout comme les paroles, le résultat prodigieux.

Séduits par cette façon si novatrice de jouer, Jobim et Moraes invitent Gilberto à la session d'enregistrement de l'album Canção do amor demais d'Elizeth Cardoso, chanteuse très populaire pour laquelle ils viennent de composer des chansons. Non sans mal, Jobim  ensuite le directeur des disques Odéon d'enregistrer Gilberto. Le 10 juillet 1958, le guitariste peut graver sa propre musique sur un 78 tours classique comprenant Bim Bom et son interprétation du Chega de Saudade, signée Jobim et de Moraes. Perfectionniste à l'excès, le guitariste exige de jouer et rejouer sans cesse le morceau jusqu'à obtenir ce qu'il désire. Le résultat est splendide. L'enregistrement signe l'acte de naissance de la bossa nova, cette manière nouvelle de jouer. Pour Jobim, la bossa est "le fruit de la rencontre de la samba brésilienne et du jazz moderne.

Bim Bom est aussi arrivée aux oreilles de la banda rapaziada. A l'été 1958, ses membres cherchent à se produire sur scène pour y diffuser le nouveau son. Problème, aucune salle ne les accepte. Le jeune journaliste Moyses Fuks, ami de Nara Leão, responsable d'une association d'étudiants juifs du quartier de Flamingo, met à disposition de la petite bande un auditorium. La chanteuse Sylvia Telles, qui fait pleinement partie du gang de Copacabana, accepte de jouer les vedettes, accompagnée notamment de Leão et Carlos Lyra aux choeurs, Roberto Menescal à la guitare, Bebeto au saxo, Luiz Esa au piano. Fuks rédige un petit panneau annonçant le spectacle, sur lequel est écrit : "Ce soir, Sylvinha Telles et un groupe de bossa nova". C'est la première appelation public du nouveau genre. Elle restera.

Sylvia Telles : "Dindi"

Aussi révolutionnaire soit-il, le son de Gilberto peine à séduire au delà d'un petit cercle d'amis. Aux critiques qui éreintent un chanteur sans voix, à côté du rythme, désaccordé, Gilberto répond avec l'enregistrement en 1958 de Desafinado, une chanson manifeste de Jobim. Le titre signifie justement désaccordé en portugais. Les paroles sont les suivantes : "Si tu dis que ma voix détonne mon amour / Sache que cela me fait énormément souffrir / Si tu insistes pour cataloguer mon comportement comme anti-musical / Même si je mens, je dois  argumenter que ça c'est de la bossa nova / que ça c'est très naturel". On notera que Newton Mendoça, le parolier, reprend déjà à son compte les termes de bossa nova.


Les enregistrements de Gilberto posent les bases de la nouvelle vague. L'onde soulevée par les harmonies de Tom, les mots de Vinicius et le jeu de João créent une houle que rien ne semble pouvoir arrêter et la bossa s'abat sur le Brésil de Kubitschek comme la vérole sur le bas clergé. Tout le monde essaie d'imiter la pulsation, la batida si particulière de João. Le rythme se caractérise par un décalage constant entre la ligne mélodique et son accompagnement rythmique, si bien qu'il est très difficile de jouer et de chanter une bossa en même temps. Pour désigner ce procédé, les critiques musicaux parlent de "guitare bègue". La guitare violão devient l'instrument roi, parfois complétée de percussions discrètes (tambirom de provenance angolaise). Le chant intimiste, feutré, proche du récitatif, s'impose comme une autre caractéristique du genre. D'aucuns parlent de canto falado, chant parlé. 

"Samba de uma nota so"

Nara Leão.(wikimedia commons)
* "Nouvelle vague".

Cool, libre, la nouvelle vague s'est imposée progressivement comme la bande son de la présidence Kubitschek. Le président jouit d'ailleurs d'une grande popularité au sein de la bande rapaziada. "De temps à autre, le président Kubitschek venait nous rendre visite. La maison de Vinicius se situait tout près du palais et Juscelino venait nous trouver. Il arrivait toujours en chaussettes, ayant enlevé ses chaussures pour ne pas faire de bruit en quittant le palais. Là, il venait écouter les choses qu'on était en train de faire ou bien les vieilles compositions de Vinicius et Jobim comme celles effectuées pour le Orfeu de Conceição", se souvient Baden Powell, qui habitait alors chez Vinicius de Moraes. Des synergies opèrent entre les artistes et le nouveau président, grand amateur de musique. 

Invités en 1959 par le président à composer une symphonie pour l'inauguration de Brasilia, Jobim et Moraes se promènent dans la future capitale en construction, en quête d'inspiration. Ils interrogent un ouvrier sur l'origine d'un bruit qui les intrigue. "C'est de l'eau à boire, camarade!" Ainsi naquit "Agua de beber". 

Dans le prochain billet, nous aborderons les mutations de la bossa et la mutation du genre hors du Brésil. A suivre.

Notes:
1. De 1938 à 1945, Getùlio Vargas impose la dictature de de l'Estado Novo (1937-1945). En 1951, l'ex-dictateur Getùlio Vargas revient à la tête du Brésil, dûment élu cette fois-ci. Il y mène une politique nationaliste et populiste, suscitant la vigoureuse hostilité d'une alliance regroupant à la fois les opposants à sa dictature passée, la bourgeoisie (mécontente de la mise en place d'un code du travail!), les militaires et enfin un parti d'opposition, l'Union démocratique sociale (UDP). Des accusations de corruption fusent de toute part contre Vargas dont la garde personnelle a tenté de tuer Carlos Lacerda, l'un des dirigeants de l'UDP. Acculé, le président se suicide en plein palais gouvernemental à Rio, le 24 août 1954, un an avant la fin de son mandat.
2. "Orphée de Conceiçao", du nom d'une des collines où s'était installée une des premières favelas. 
3. Le morceau se trouve sur un disque également intitulé Chega de Saudade (1959) sur lequel figure la chanson-manifeste Desafinado ("désaccordé"), de Tom Jobim et Newton Mendonça, mais aussi de vieilles sambas revisitées (Rosa morena...).   
4. La manière de jouer de João Gilberto suscite de vives querelles entre ceux qui y voient une révolution et les détracteurs, pour lesquels les accords altérés à la guitare sonnent "faux". 
5. Ce cinéma est sous l'influence du courant néo-réaliste italien. Le cinéma brésilien tente alors de se remettre en question devant le poids montant de l'industrie hollywoodienne qui réduit bien souvent le Brésil à des clichés et des caricatures faciles. De jeunes réalisateurs ambitieux émergent. Ils s'appellent Alex Vianni ou Nelson Pereira dos Santos. Leurs films à petits budgets explorent des thèmes populaires au plus près de la réalité brésilienne. La censure de l'un de ces films provoque même une campagne de protestation massive des étudiants et des intellectuels en faveur de sa diffusion. En 1963. Carlos Dieyes sort le premier film à aborder frontalement les racines africaines du Brésil, au grand dam des conservateurs de tous bords. On parle désormais de cinéma novo, de cinéma neuf.

Sources:
A. "Brésil : émergence de la bossa", épisode de l'émission Musicopolis sur France Musique.
B. Tárik de Sousa : "Bossa-nova : les accords de la démocratie", in "MPB. Musique populaire brésilienne", Réunion des musées nationaux - Cité de la Musique, Paris, 2005. 
C. Jean-Paul Delfino: "Brasil a música", éditions Parenthèses, Marseille, 1998.
D. Métronomique: "Brésil 1957-1964: la vague moderniste", 24/6/2017.
E. "La bossa nova, la musique d'un Brésil démocratique", épisode de l'émission Pop n'Co sur France Inter.
F. "La mort de Villa-Lobos et les débuts de la Bossa Nova", "Les années Bossa Nova", "1960 : le président Bossa-Nova et Brasilia", des épisodes de l'émission Carrefour des Amériques sur France musique.
G. "Bossa Nova as melhores", émission consacrée au genre sur France musique.
H. Nicolas Marchial. "La bossa nova, élément central du renouveau artistique brésilien de 1958 à la findes années 1960.", Musique, musicologie et arts de la scène. 2012.
I. De nombreuses ressources sur le blog Mediamus animé par Nicolas Blondeau. 
J. Anaïs Fléchet« La bossa nova en France : un modèle musical ? »Cahiers des Amériques latines, 48-49 | 2005, 58-73.