dimanche 13 juin 2021

"Au départ, un homme une rose à la main". Espoir et déboires de la gauche au pouvoir.

En 2011, Alex Beaupain enregistre Au départ, un morceau décrit par son auteur comme "une chanson d'amour sur fond de mythologie politique". Il y met en parallèle une histoire d'amour avec l'espoir et les désillusions suscités par l'arrivée de la gauche socialiste au pouvoir.  Le cadre chronologique retenu intègre les deux mandats présidentiels de François Mitterrand (1981-1995), ainsi que le gouvernement de cohabitation dirigé par Lionel Jospin, sous la présidence de Jacques Chirac. 
 
Unknown Minitel artist, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons
 
Le premier couplet évoque "un homme, une rose à la main", un empreint à la chanson Regarde que Barbara avait écrite lors de l'élection de Mitterrand. (1) Le 21 mai 1981, jour de son investiture, le nouveau président se rend au Panthéon afin de déposer trois roses sur les tombes de Victor Schoelcher, Jean Jaurès et Jean Moulin. 
Onze jours plus tôt, le 10 mai, Mitterrand l'avait emporté avec 51,76 % des suffrages contre Valéry Giscard d'Estaing, le président sortant. A l'annonce des résultats, l'heureux élu lance à son entourage, "Quelle histoire, quelle histoire! On va faire des choses passionnantes.
Avant d'accéder à l’Élysée, Mitterrand avait eu un long parcours ministériel sous la IVème République. Dénonciateur du "coup d'état permanent" que constituait selon lui la pratique du pouvoir gaulliste, il avait échoué à deux reprises aux présidentielles de 1965 et 1974. Si longuement espérée, la victoire n'en apparaissait que plus belle aux électeurs de gauche. Sitôt les résultats connus, les partisans de Mitterrand se ruent à la Bastille, pour y fêter la victoire. Très vite, le temps se gâte, des gouttes tombent. "La Bastille, la pluie qui vient." L'accession de la gauche au pouvoir, une première sous la Vème République, suscite en revanche l'effroi pour une partie de la droite. Les plus inquiets ont même prophétisé l'arrivée des chars soviétiques sur les Champs Élysées en cas de victoire de Mitterrand. On les attend toujours.
 
Pour le nouveau président, il ne faut pas perdre de temps, et mettre en œuvre les réformes sociales et démocratiques qui permettront de "changer la vie": accorder une "cinquième semaine de congés"payés, réduire la durée de travail des salariés à 39 heures hebdomadaire, renforcer leurs droits dans l'entreprise par les lois Auroux, libérer les ondes, accorder plus d'autonomie aux régions dans le cadre de la loi de décentralisation, rembourser l'IVG par la Sécurité sociale, dépénaliser l'homosexualité, mettre "la guillotine au panier". La loi du 9 octobre 1981 sur l'abolition de la peine de mort porte le nom de Robert Badinter. Quelques mois plus tôt, l'avocat était parvenu à sauver la tête de Patrick Henry, le meurtrier d'un garçon de 7 ans. Devenu garde des sceaux, Badinter défend sa loi à la tribune de l'Assemblée avec pugnacité et talent: "Demain, grâce à vous, la justice française ne sera plus une justice qui tue. Demain, grâce à vous, il n'y aura plus, pour notre honte commune, d'exécutions furtives, à l'aube, sous le dais noir, dans les prisons françaises. Demain, les pages sanglantes de notre justice seront tournées."
 
Au delà de ces hautes considérations morales, il semble nécessaire pour le nouveau pouvoir de se débarrasser des journalistes jugés trop proches du pouvoir giscardien. On remise ainsi "Elkabbach au placard". 

Après un départ euphorique pour Mitterrand, les difficultés s'accumulent. La forte dévaluation du franc, l'échec de la politique de relance keynésienne, conduisent le président à annoncer une pause dans les réformes sociales. En mars 1983, le gouvernement se résout à prendre le tournant de "la rigueur". L'année suivante, Laurent Fabius remplace Mauroy à la tête du gouvernement. Désormais, le président se réserve les domaines régaliens, quand le jeune premier ministre se concentre sur la politique intérieure; une dualité complémentaire résumée par la formule de Fabius: "Lui, c'est lui et moi, c'est moi". Lors des élections législatives de 1986, les Français rejettent la conversion des socialistes à l'économie de marché et la persistance de niveaux de chômage élevés. La droite l'emporte, précipitant le pays dans une situation politique inédite: "la cohabitation". Dans cette configuration, le chef de l’État et le chef du gouvernement issu de la majorité parlementaire n'appartiennent pas au même courant politique. Cette pratique partagée du pouvoir, dans laquelle le "premier ministre détermine et conduit la politique de la nation" quand le président conserve la haute main sur des "domaines réservés " (politique étrangère et défense), révèle la solidité de la Ve République dont les institutions font désormais consensus.

Mitterrand et Chirac en 1986. Bart Molendijk / Anefo, CC0, via Wikimedia Commons
 
Après deux ans de cohabitation à couteaux tirés, Mitterrand affronte son premier ministre lors des élections présidentielles. Au cours de la campagne, le président sortant adresse "une lettre à tous les français". Il y dresse le bilan politique de son mandat, avant de développer son programme politique en 18000 mots et sept chapitres. La lettre sera publiée en encart publicitaire dans les journaux. Dans les mois qui précèdent le scrutin, le publicitaire Jacques Séguéla imagine "les affiches génération" qui donnent à voir la main d'un adulte prenant celle d'un bébé. Le premier tour place le socialiste largement en tête (34,10%) devant Jacques Chirac (19,94%). Lors du débat d'entre-deux-tours, ce dernier peine à contrer l'insolence de son rival qui le ramène sans cesse à son statut de premier ministre. Finalement, Mitterrand l'emporte avec 54% des suffrages. "C'est toujours le mois de mai", mais 1988 et plus 1981. Si l'attente reste forte, l'effet de surprise ne joue plus.
 
Mitterrand appelle Michel Rocard à la tête du gouvernement. Les deux hommes, qui s'opposent depuis des années sur la stratégie de la gauche, se détestent. Il y a donc souvent désaccord à Matignon, mais pas au point d'empêcher l'activité gouvernementale. Sept semaines seulement après la tragédie d'Ouvéa en Nouvelle Calédonie, le premier ministre parvient à renouer le dialogue entre les nationalistes kanaks menés par Jean-Marie Tjibaou et les anti-indépendantistes caldoches de Jacques Lafleur. Après de houleux pourparlers, Rocard réussit à arracher la signature "des accords à Matignon", le 26 août 1988. Quatre mois plus tard, il créé le "RMI", le revenu minimum d'insertion qui alloue une somme d'argent aux personnes démunies. En 1990, il institue une réforme fiscale avec la Contribution fiscale généralisée. En dépit (ou à cause) d'un bilan flatteur, Mitterrand exige la démission de son ennemi de l'intérieur, qu'il a dû supporter trois ans à ses côtés. A sa place, le président nomme Edith Cresson. Pour la première fois, une femme accède à Matignon. Victime de la misogynie ambiante et de maladresses oratoires à répétition, elle sera remplacée au bout de dix mois seulement par Bérégovoy. Dans un contexte économique délicat et privé d'une majorité parlementaire solide, le nouveau premier ministre peine à s'imposer. Les élections législatives de mars 1993 se soldent par une terrible déroute pour les socialistes. La victoire de la droite conduit le président à former un second gouvernement de cohabitation dirigé par Édouard Balladur.

Un mois après avoir quitté son poste de premier ministre, Pierre Bérégovoy se suicide  "au bord du canal" de la Jonction, près de Nevers, "un premier mai sans raisons" apparentes. A y regarder de plus près, il apparaît que l'ancien chef du gouvernement souffrait d'une dépression, accentuée par les accusations formulées à son encontre autour d'une affaire de prêt immobilier et par la défaite électorale du PS. Le choc est immense. Lors des obsèques, le président accuse les journalistes d'avoir "livré aux chiens l'honneur d'un homme."
La fin du second mandat présidentiel s'avère particulièrement difficile. Le chef de l’État, gravement malade, doit limiter considérablement son activité et ses déplacements. Lors des courtes balades privées encore possibles, le président arbore "écharpe rouge et chapeau noir". Atteint d'un cancer de la prostate, il meurt le 8 janvier 1996. Entre temps, Jacques Chirac l'a emporté sur Lionel Jospin à la présidentielle de mai 1995 en développant le thème de la fracture sociale.

Pour le nouveau président et Alain Juppé, son premier ministre, l'état de grâce ne dure guère. Les projets de réformes des retraites et de la sécurité sociale provoquent un mouvement de grèves de grande ampleur. La mobilisation sociale et l'impopularité du gouvernement Juppé permettent de rendre visible dans l'espace public la longue lutte des sans-papiers. A partir de mars 1996, 300 Africains en situation illégale investissent différents bâtiments parisiens dans l'espoir de faire connaître leur histoire et d'obtenir une régularisation. Une interminable errance les conduit finalement jusqu'à l'église Saint-Bernard, située dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Le 23 août 1996 au matin, des gendarmes mobiles se servent d'une hache pour en forcer la porte et en chasser les deux cent dix sans-papiers qui y ont trouvé refuge deux mois plus tôt. Jean-Louis Debré, alors ministre de l'intérieur, vient de donner l'ordre d'expulsion, mais il l'assure, tout sera fait "avec humanité et cœur". L'invasion policière intervient alors que le curé vient de commencer la lecture d'"I have a dream", le célèbre discours de Martin Luther King. La réalisation du rêve n'a jamais paru si lointaine. Foin de myrrhe et d'encens, mais une "odeur de gaz et de poudre / Les matraques à Saint Bernard". (2
 
Le 2 avril 1997, Jacques Chirac déclare: "J'ai décidé de dissoudre l'Assemblée nationale" dans "l'intérêt du pays". Pour le président, un plan de rigueur semblait inéluctable compte tenu de l'aggravation des déficits publics, alors que les critères de Maastricht fixaient une limite à 3% du PIB. Afin d'avoir les coudées franches et pour disposer d'une majorité parlementaire jusqu'à la fin de son mandat, Chirac décide donc d'anticiper d'un an l'échéance électorale. Or, patatras, le coup fait pschitt, les Français pressentant que "l'intérêt du pays" était surtout celui du chef de l'Etat, accorde la majorité parlementaire à l'opposition socialiste menée par Jospin. Jacques Chirac doit nommer ce dernier Premier ministre et cohabiter pendant cinq ans. Le nouveau gouvernement réunit des socialistes, des communistes, des écologistes, des radicaux de gauche. "C'est tout beau, c'est tout pluriel" L'activité législative de la "gauche plurielle" est intense. Le 13 juin 1998, Martine Aubry, ministre de l'Emploi et de la Solidarité, fait voter la loi sur les "35 heures" de travail hebdomadaire. En 1999, le PACS (3), une union civile permettant d'organiser la vie commune de deux personnes majeures indépendamment de leur sexe et de leurs orientations sexuelles, voit le jour. Pour les couples homosexuels, qui n'obtiendront le droit de se marier qu'en 2013, il s'agit d'une forme de reconnaissance institutionnelle importante qui fera parfois assimiler les PACS à des "mariages arc-en-ciel". Fort d'un bilan gouvernemental solide, le premier ministre sortant semble pouvoir briguer avec succès la magistrature suprême. Or, rien ne se passe comme prévu et la campagne vire rapidement au fiasco. Le candidat du PS affirme d'emblée ne pas avoir un programme socialiste, puis se gausse en off de l'âge de son adversaire, avant de concéder avoir "péché par naïveté" dans la lutte contre l'insécurité. Autant de bourdes qui plombent sa campagne et nuisent à la crédibilité de son programme. Dans le même temps, l'insécurité s'impose comme le thème central et unique de discussion; une aubaine pour le Front national qui en fait son fonds de commerce depuis des années. 
 
"Et puis 21 avril" 2012... Au soir du premier tour, la forte abstention (28%), combinée à un nombre record de candidats (16) engendrent un véritable séisme politique. A l'issue du scrutin, Jacques Chirac arrive certes en tête des suffrages, mais ne rassemble sur son nom que 19,88% des inscrits. Lionel Jospin, quant à lui, obtient deux cent mille voix de moins que Jean-Marie Le Pen, le leader du Front national. L'accession au second tour de la présidentielle d'un candidat d'extrême droite coutumier des propos racistes et xénophobes est, incontestablement, "un signe très inquiétant pour la France et la démocratie". La stupeur ressentie à l'annonce des résultats a tout du "coup de tonnerre, de canon". Jospin tire aussitôt l'enseignement du camouflet électoral en déclarant: "Le résultat de l'élection présidentielle vient tomber comme un "coup de tonnerre. (...) J'assume pleinement la responsabilité de cet échec et j'en tire les conclusions en me retirant de la vie politique après l'élection présidentielle." "Fin de cohabitation".
 Entre les deux tours, les manifestations dénonçant le programme du candidat frontiste se multiplient. Grâce au report des voix des électeurs de gauche qui cherchent à faire barrage à l'extrême-droite, le président sortant est réélu avec 82,2% des voix le 5 mai 2002.
Le dernier couplet est une reprise du premier, comme pour signifier que la boucle est bouclée. Le chanteur dresse un constat amer. A l'espoir suscité par la gauche au pouvoir succède inévitablement la déception. "Au départ / Tu sais c'est comme pour nous deux / J'y croyais sans trop y croire / Au départ c'est toujours mieux." Puis, au bout, du compte, "Nos amours se défilent / Fin de cohabitation."
 

Notes:

1. Depuis 1971, le parti socialiste a pris la rose (et le poing) pour symbole.

2. "Ces images d'une église profanée choquent profondément l'opinion publique et construisent la popularité du mouvement." (source D p 893) Les lois Pasqua-Debré, de 1986 et 1993, sur l'entrée et le séjour des étrangers avaient multiplié les obstacles à l'obtention de la nationalité et la régularisation des sans-papiers, tout en facilitant les expulsions des personnes en situation illégale. En février 1997, une nouvelle loi Debré invente un "délit d'hospitalité" pour hébergement de sans-papiers. Or, la gauche s'est progressivement alignée sur une ligne restrictive. De retour au pouvoir en 1997, les socialistes se contentent d'assouplir la mise en œuvre des lois Pasqua, sans pour autant les abroger. La circulaire Chevènement de 1997 régularise cependant 50 000 sans-papiers.

3. Acronyme de PActe Civil de Solidarité.

 Sources:

A. Mathias Bernard: "Deux septennats", in L'Histoire hors-série, novembre 2015.

B. France Info: "On entre dans un monde nouveau". Témoignages. De Chateau-Chinon à la Bastille, ceux qui ont vécu l'élection de François Mitterrand racontent le 10 mai 1981. 

C. Philippe Boggio: "Saint-Bernard, 23 août 1996: comment une évacuation de migrants a changé la politique française". Slate, 16 juin 2015.

D. Michelle Zancarini-Fournel: "Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours.", Zones, Éditions La Découverte, Paris, 2016.

Nos enchanteurs

Liens:

D'autres titres consacrés à Mitterrand dans l'histgeobox: "le coup de Jarnac",  "si j'étais président".

mercredi 2 juin 2021

Une grande conquête pour les Femmes: la pilule.

Le 19 décembre 1967, l’Assemblée nationale adoptait un texte de loi relatif à la vente et à la publicité des produits contraceptifs. L’autorisation de mise sur le marché de la « pilule » reste, dans la mémoire collective, un événement décisif pour la condition féminine. Cette conquête emblématique des évolutions de la société contemporaine ne fut cependant obtenue que de haute lutte.

Béria L. Rodríguez, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons

* La loi de 1920.
Dans le domaine de la contraception, la France accusait un sérieux retard sur les pays anglo-saxons comme nous l'avons vu dans un précédent article. La loi de 1920 interdisait non seulement d'avoir recours à une contraception "non naturelle", mais aussi d'en faire la promotion. Adoptée au lendemain de la saignée de la grande guerre, elle témoignait de la hantise d'une chute irréversible de la population. La loi assimilait la contraception à l'avortement. Les contraceptifs disponibles jusque là (pessaires, "éponges de sûreté", préservatifs) disparurent des pharmacies. Bien qu'illégale, la contraception était pourtant déjà répandue comme l'indiquait la baisse de l'indice de fécondité des Françaises (de 2,7 à 2,1 enfants par femme entre 1920 et 1935). Au lendemain de la seconde guerre mondiale, pour pouvoir faire l'amour sans faire d'enfants,  les Français utilisaient différentes techniques: remèdes de grand-mère, méthode Ogino fondée sur le cycle menstruel, coitus interruptus (1), autant de procédés peu fiables que les médecins conseillaient pourtant à leurs patients. La contraception ne faisait alors pas partie des enseignements reçus en fac de médecine. Elle ne faisait pas non plus l'objet de travaux de recherche dans les labos français. Avec la perte de plus d'un demi-millions de Français au cours de la seconde guerre mondiale, l'heure était au repeuplement, non à la promotion de la contraception.
Dans ces conditions, de centaines de milliers de femmes se trouvaient contraintes à l'avortement, alors considéré comme un "crime" passible de la cour d'assises. Face à cette hypocrisie, des voix s'élevèrent. En 1955, France Observateur s'interrogeait: "600 000 avortements par an valent-ils mieux que le contrôle des naissances?" Près de 300 femmes mouraient chaque année des suites de curetages violents, sans anesthésie. Il n'était alors pas rare qu'une femme subisse un grand nombre d'avortements au cours sa vie. Face à ces chiffres alarmants, des médecins commencèrent à s'engager en faveur du contrôle des naissance, en s'inspirant des modèles anglo-saxons.

* Le planning familial. 
Dans les années 1930, Marie-Andrée Lagroua assista au curetage sans anesthésie infligé à une avortée clandestine par un interne, afin de lui "ôter l'envie de recommencer". Dans La Cause des femmes, elle évoquait les brancards "où s'entassent, le samedi soir, les fausses couches qui ont mal tourné, avec leurs conséquences: hémorragies, péritonites et le reste; un de ces brancards essentiellement réservés à celles que l'on considère comme la plaie d'un service de chirurgie, et qui souffrent de la réprobation générale". En 1947, Lagroua assista à New York à une consultation de Margaret Sanger, puis rencontra Abraham Stone qui initiait ses patientes à l'usage du diaphragme. Le 8 mars 1956, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé (2) déposait avec la sociologue Évelyne Sullerot les statuts de la Maternité heureuse dont les objectifs étaient de "lutter contre les avortements clandestins, assurer l'équilibre psychologique et améliorer la santé des mères et des enfants". L'association, très attachée aux valeurs traditionnelles, bénéficiait du soutien de juristes, de médecins, de professeurs, de francs-maçons, de protestants... Elle rassemblait des bénévoles, des femmes surtout, appartenant aux couches diplômées des classes moyennes: avocat(e)s, médecins (3), enseignant(e)s.  En 1960, Maternité heureuse devient le Mouvement français pour le planning familial dont les deux premiers centres ouvrirent en 1961. "Les femmes faisaient la queue pour obtenir les diaphragmes et les spermicides que nous rapportions illégalement de Suisse ou d'Angleterre", se souvient Simone Iff, la première présidente de l'association. Vingt-six centres du planning virent le jour en 1962, tandis que le nombre d'adhésion explosait passant de 6 000 en 1962 à 95 000 cinq  plus tard.
Le but du Planning familial restait le droit à la contraception, beaucoup plus que le droit à l'avortement car pour ses fondatrices, la contraception devait venir en grande partie à bout des avortements.

* "Des enfants malgré nous". 
La loi de 1920 interdisait la "propagande" sur les moyens de contraception, mais les informations données par une association à ses adhérents n'étaient pas assimilables au délit de propagande... 
En donnant une large audience à l'association, les médias commencèrent à nourrir les débats à propos de l'abrogation de la loi. En 1955, Jacques Derogy, journaliste communiste  de Libération, publiait une vaste enquête intitulée "les femmes sont-elles coupables?" Ses articles furent ensuite rassemblés et publiés l'année suivante aux éditions de Minuit sous un titre évocateur: Des enfants malgré nous. Dans un style sobre et percutant, Derogy décrivait le drame des grossesses subies, mais aussi l'ampleur des avortements clandestins. L'objectif était de créer un courant d'opinion favorable à la révision de la loi de 1920; pourtant la réception du livre fut très mauvaise.
Les catholiques refusaient toute évolution considérant que la contraception signifierait le vieillissement de la population et l'adoption de mœurs débridés... La droite endossait le même discours, et le Conseil de l'ordre des médecins restait hostile. La vieille génération féministe - les suffragistes de l'entre-deux-guerres - se montrait ouvertement critique.
Il n'empêche, dès la fin des années 1950, la "pilule américaine" était devenue un sujet de société en France. Le contexte général semblait pourtant propice au changement. Ainsi, la hausse quasi générale de la fécondité au cours des Trente glorieuses apaisait les Cassandre natalistes. En outre, le pays connaissait de profondes mutations sociales avec l'augmentation du taux d'activité féminine et le recul du modèle de la femme au foyer. 

* Hypocrisie.
Les relais politiques manquaient toujours à droite, mais aussi dans une partie de la gauche. Le parti communiste s'éleva alors contre le "néomalthusianisme réactionnaire". Pour le PCF, le contrôle des naissances représentait un "suicide la classe ouvrière". La sénatrice Jeannette Vermeesch déclarait ainsi en 1956 à l'Assemblée nationale: «Le Birth control, la maternité volontaire, est un leurre pour les masses populaires, mais c'est une arme entre les mains de la bourgeoisie contre les lois sociales». Dans l'hebdomadaire communiste "France nouvelle", elle déclarait: "Mais depuis quand les femmes travailleuses réclameraient le droit d'accéder aux vices de la bourgeoisie? Jamais." Le parti ne changera de position qu'en 1965.
Comme pour tout ce qui touche au corps des femmes, les débats furent d'une rare violence, dérapant constamment sur le terrain de la morale. La désinformation allait bon train. On attribuait alors tous les maux à la pilule: tantôt elle faisait pousser la barbe, tantôt elle rendait chauve ou donnait le cancer... Les médecins, quand ils ne se montraient pas hostiles, se heurtaient à l'impossibilité de prescrire des hormones hors protocoles thérapeutiques. En 1965, la pilule faisait néanmoins une timide apparition en France. Pour contourner la loi, il n'était pas fait mention de ses propriétés contraceptives. Officiellement, il s'agissait d'un médicament pour "régulariser les règles"...

* Lucien Neuwirth. 
Au sein de la classe politique, certains voulurent mettre un terme à cette hypocrisie qui ne retombait, encore et toujours, que sur les femmes. Ce fut le cas de Lucien Neuwirth. En juin 1944 à Londres, alors qu'il avait rejoint les Forces françaises libres, il découvrit l'existence de la Gynomine, un spermicide effervescent vendu dans les pharmacies britanniques, une sorte de "pilule" à introduire dans le vagin. Neuwirth en rapporta des échantillons à Saint-Etienne dont il devient conseiller municipal en 1947, avant d'être élu député du département en 1958. "Un jour, une femme arrive à ma permanence. Elle était enceinte jusqu'aux dents. Elle se frappait le ventre en criant: «Je le mets où? Dans le tiroir de la commode?» (...) J'ai mesuré l'absurdité de nos lois. Il fallait autoriser la contraception. C'était une certitude.

Les premières démarches de Neuwirth pour promouvoir la contraception ne recueillirent qu'indifférence ou hostilité. Certes, le député de la Loire recevait le soutien de quelques médecins (notamment Pierre Simon), de femmes surtout (en particulier les fondatrices de la maternité heureuse), mais il restait esseulé du côté politique. Les députés de gauche n'osaient pas exprimer leur soutien publiquement, tandis que la droite conservatrice demeurait farouchement opposée à tout changement. 


* "Commission pilule"
En intégrant à son programme le combat pour la contraception lors de la campagne présidentielle de 1965, François Mitterrand fit entrer le débat sur la contraception dans le monde politique. Le candidat prévoyait dans son programme l'abolition de la loi de 1920. Désormais, le sujet ne pouvait plus être éludé. Réélu, de Gaulle, qui restait opposé à toute modification de la législation, comprit néanmoins la nécessité de lâcher du lest.
Sous la pression de l'opinion publique, Raymond Marcellin, le ministre de la Santé, nomma en 1965 une commission chargée d'étudier les conséquences éventuelles sur la santé "de l'absorption de produits anticonceptionnels", aussi appelée "commission pilule". 13 sages (professeurs de médecine et députés) se penchèrent sur le sujet. Parmi eux, on ne comptait aucune femme! A l'issue des travaux, la commission remit un rapport plutôt favorable à la contraception. En 1965, un rapport de l'INED sur la régulation des naissances montra aussi que les Français avaient depuis longtemps adopté des procédés anticoncep­tionnels pour limiter leur descendance. La fécondité des femmes françaises restait pourtant à un niveau élevé. L'introduction de la pilule n'empêcherait donc en rien le remplacement des générations. Là était l'essentiel aux yeux des politiques, hantés par le spectre de la dépopulation.

* "Continuez"
Neuwirth déposa son projet de loi en mai 1966. Pour le député de la Loire, "l'heure est désormais venue de passer de la maternité accidentelle, et due souvent au hasard, à la maternité consciente et pleinement responsable." pour arriver à ses fins, le député comprit qu'il devait avant tout convaincre le chef de l’État. Il y parvint enfin à l'issue d'une audience: "Pendant quarante minutes, alors que je m'efforçais d'argumenter sur l'enfant désiré et l'enfant non désiré, il n'a pas dit un mot. Puis, après avoir longuement réfléchi, il me dit: «C'est vrai, transmettre la vie, c'est important, il faut que ce soit un acte lucide. Continuez.»."   Une semaine après l'entrevue, le général demandait à Georges Pompidou de faire inscrire la proposition de loi Neuwirth à l'ordre du jour de l'Assemblée.

* "L'amour stérile des drogués"
Les réactions ne se firent pas attendre. Neuwirth suscita la haine de tous les opposants à l'avortement. Les tentatives de pressions à son encontre se multiplièrent: renvoi de sa fille de 13 ans de don collège privé, inscriptions insultantes sur les murs de son domicile ("assassin d'enfants", "fossoyeur de la France"), réception d'un colis contenant un fœtus accompagné d'un mot: "Salop! Voilà ce que tu as fait."...
En juin 1966, une commission parlementaire spéciale réunit experts, médecins, biologistes, démographes, politiques, représentants du monde religieux et associations familiales. Les représentants juifs et protestants se déclarèrent favorables à la contraception médicale, à la différence de l’Église catholique. Par l'encyclique Humanae vitae, le pape Paul VI affirmait que "tout acte matrimonial doit rester ouvert à la transmission de la vie."De nombreux Français considéraient également que la contraception était contraire à la loi naturelle. D'aucuns allèrent jusqu'à affirmer qu'elle poussait les honnêtes femmes à l'adultère ou la prostitution. L'ordre des médecins restait hostile à la contraception médicale et donc à la pilule. Le Dr Chauchard, fervent adversaire des "petites dames du planning familial" écrivait: "la femme bouchée ou pilulée ne connaîtra que l'amour stérile des drogués." D'autres praticiens, en revanche, s’engageaient en faveur du recours à la pilule. Le directeur du collège médical du Planning familial, Pierre Simon, formait depuis de nombreuses années les médecins à la contraception. C'était aussi le cas d'Etienne-Emile Beaulieu, le futur inventeur de la pilule du lendemain ou d'André Berger, médecin du Planning. Le Dr Weill-Halllé, quant à elle envisageait la contraception comme un moyen de favoriser l'harmonie et du couple. Elle parlait de la "grande peur d'aimer", c'est-à-dire de tomber enceinte en faisant l'amour, une peur qui paralysait bien des couples. 

Au delà du clivage entre pro et anti pilule, les revendications des militantes évoluaient. La bataille pour la pilule correspondit ainsi aux balbutiements d'un féminisme plus radical que celui du Planning familial. Il ne s'agissait plus seulement de sexualité, mais du droit des femmes à disposer de leur corps et de leur liberté sexuelle. Parce qu'elle se prenait en amont du rapport, la pilule permettait à ces dernières de prendre le contrôle de leur sexualité, de s'émanciper.

* "Les femmes ne seront plus qu'un objet de volupté stérile."
Le 12 avril 1967, Lucien Neuwirth déposait une deuxième version de sa proposition de loi. Le 1er juillet, lors de la lecture du texte devant les députés, l'atmosphère était tendue. En dépit des nombreuses précautions prises par le rapporteur sur son propre texte, les débats parlementaires furent houleux et les oppositions fortes. Le député mosellan Jean Coumaros lança à la tribune: "les maris ont-ils songé que désormais c'est la femme qui détiendra le pouvoir absolu d'avoir ou de ne pas avoir d'enfants en absorbant la pilule, même à leur insu? Les hommes perdront alors la fière conscience de leur virilité féconde et les femmes ne seront plus qu'un objet de volupté stérile." A droite, Neuwirth avait tout de même quelques soutiens comme Simone Veil, Georges Pompidou, Jacques Chaban-Delmas, Jean-Marcel Jeanneney, mais la plupart des Gaullistes et des membres du gouvernement restaient hostiles à l'abrogation de la loi de 1920 et opposés la contraception médicale. Certains exigaient des amendements, réclamant de réserver la contraception aux mères d'au moins trois enfants ou en conditionnant l'accès à l'accord du mari. D'aucuns fustigèrent le laxisme, le "pourrissement des mœurs".
Le vote à main levée intervint le 19 décembre 1967, lors de la dernière session de l'année. Les opposants n'abdiquaient pas. Pour le ministre de la Santé Jean Foyer «la contraception, c'est de la fornication rationalisée!» "Il m'avait surnommé «l'Immaculé Contraception»!", rappelait Neuwirth. La loi fut finalement adoptée par les députés à main levée par 271 voix pour et 201 voix contre. Au Sénat, la loi pilule fut entérinée par 175 voix contre 34. Sans grand enthousiasme, une partie de la majorité gaulliste approuva finalement l'abrogation de la loi de 1920. " (...) Il faut dire qu'il y avait quand même beaucoup d'absents à droite. C'est la gauche qui a voté massivement en faveur de la loi!", constatait Lucien Neuwirth.  

Le 28 décembre, le président de la République signa le décret de promulgation. La loi demeurait restrictive. Un consentement parental était nécessaire pour obtenir des contraceptifs entre 18 et 21 ans. Les femmes adultes devaient également se munir d'une ordonnance du médecin. La loi instaurait encore l'utilisation d'un carnet à souche pour contrôler les achats dans les pharmacies, comme pour les stupéfiants. Toute propagande anticonceptionnelle restait interdite. Enfin, il ne s'agissait encore que d'une liberté en demi-teinte car les décrets d’application furent bloqués pendant plusieurs années. Il fallut ainsi attendre 1972 avant que les derniers décrets de la loi soient publiés, ouvrant la décennie de lutte pour la légalisation de l’avortement.


Dépité, Neuwirth affirmera que "sa loi avait été sabotée". « Nous nous sommes heurtés à un état d’esprit conservateur, rétrograde et à un manque de clairvoyance, de discernement et peut-être de générosité, expliquait le député gaulliste. On a placé les femmes, les hommes devant l’alternative accouchement ou avortement, sans leur expliquer qu’il y avait autre chose. ». Zancarini-Fournel et Christian Delacroix (source p 342) insistent néanmoins sur l'importance de cette loi:  "malgré son peu d'effet immédiat pour les femmes, la loi Neuwirth est très importante sur le plan symbolique: elle reste une borne mémorielle forte dans la mesure où elle marque un tournant dans la politique nataliste constante des gouvernements français depuis le début du XX° siècle. (...) C'est surtout, en politique, un déplacement de la frontière entre privé et public, cette frontière devenant de plus en plus instable au fil des ans."
En outre, la loi bouleversait la vie de couple, permettant aux femmes de dissocier conception et sexualité, de planifier leur vie de famille et professionnelle.

Compte tenu des limites de la loi, les mouvements féministes exigeaient une nouvelle loi aménageant celle de 1967. La loi du 4 décembre 1974, fut votée avec le soutien de la gauche et d'une partie de la droite.  Simone Veil, nouvelle ministre de la Santé, expliquait ainsi les enjeux de la nouvelle loi: "On planifie sa famille. Un jeune couple sait le nombre d'enfants qu'il veut avoir et la femme doit pouvoir faire appel à la contraception comme un acte médical, n'importe lequel, elle peut aussi bien aller voir son médecin qu'aller dans un centre de PMI. (...) La contraception n'est pas un acte à part. On estime qu'au fond, un certain nombre de femmes se méfie de la contraception, pensent que ce n'est pas une chose normale. La pilule notamment a fait l'objet d'une certaine méfiance de  la part des femmes et le fait que ce ne soit pas remboursé, renforçait cette méfiance." La nouvelle loi entendait donc corriger les défauts de celle de 1967. Désormais, les mineurs pouvaient accéder à la contraception sans autorisation parentale avec remboursement de la sécurité sociale pour toutes les femmes. L'information sur les contraceptifs et leur promotion étaient enfin autorisées.

* "Ni tabou, ni parti pris mais l'amour premier servi."
La pilule suscita l'intérêt précoce des chanteurs. Dans ses Elucubrations, Antoine proposait de mettre la pilule en vente dans les Monoprix. Sœur Sourire consacra une chanson à la pilule dont elle vantait les mérites avec ferveur. Avec l'apparition du petit comprimé contraceptif, "la biologie a fait un nouveau pas". Le temps ou l'épouse devait être "soumise à son mari" est bel et bien révolu. L'enfantement relève d'un choix amoureux réfléchi. En somme, "la progéniture doit être le fruit d'amour et non d'aventure." Au yeux de la religieuse, la pilule permettrait également de conjurer le spectre de la bombe humaine. "Face au problème de la démographie / Aux nations surpeuplées, aux affamés d'Asie / La pilule peut enfin lutter contre le destin." Pour Soeur Dominique, le choix mérite réflexion et peut être pris à la légère. "Le problème contraception attend notre réflexion / Ni tabou, ni parti pris, mais l'amour premier servi."

 

Jeanine Deckers naît à Bruxelles le 17 octobre 1933. Elle entre chez les Dominicaines du couvent de Fichermont en 1959 et prend le voile sous le nom de Sœur Luc-Gabriel. Férue de musique, elle compose des chants à la gloire de Dieu grâce à "soeur Adèle", sa guitare. Ses talents la font remarquer par la mère supérieure qui l'incite à enregistrer le morceau "Dominique", écrit en l'honneur du saint patron de la congrégation.
Liée par ses vœux d'obéissance et de pauvreté, la sœur accepte un contrat léonin avec Philips. Le couvent perçoit les droits d'auteur et les bénéfices des ventes des disques de Sœur Sourire, son nom de scène.  Commercialisé en Belgique en 1961, le morceau connaît un succès considérable, se classant numéro un des ventes en 1963 aux Etats-Unis!  
"Dominique, nique, nique / S'en allait tout simplement / Routier pauvre et chantant". Le refrain de ce tube fait aujourd'hui sourire, mais à l'époque, le terme niquer, dérivé de l'arabe, ne signifiait rien en France et en Belgique. Personne n'y voyait alors d'allusion sexuelle.
Forte de ce succès, la religieuse enregistre de nouvelles chansons. Dans le même temps, elle commence des études théologiques à l'Université catholique de Louvain, dans le but d'entamer une carrière de missionnaire. Seulement voilà, fin 1964, elle a un coup de foudre pour une jeune femme, nommée Annie Pécher. Aux yeux de l’Église, c'est pécher. Sœur Sourire quitte donc bientôt le couvent pour s'installer avec Annie. Les paroles de ses nouvelles chansons revêtent désormais une veine militante ou contestatrice. "La pilule d'or" (1967) constitue une ode à la pilule contraceptive. "Le temps des femmes" (1967) pourfend la société patriarcale. "Les façades" fustige les hypocrites qui se drapent dans le respect des conventions pour justifier leur conservatisme. Au sein d'une société belge lesbophone et réactionnaire, cette déclaration d'indépendance a forcément un coût. A partir de 1966, son ancien couvent lui interdit d'utiliser le nom de Sœur Sourire pour promouvoir ses albums. Désormais, le succès la fuit, mais pas les ennuis. Au faîte de sa gloire, la chanteuse avait abandonné tous ses droits à son couvent, oubliant que les impôts resteraient à sa charge. En 1974, les services fiscaux belges lui réclament les arriérés jamais versés. Ruinée, alcoolique, Jeanine Deckers se suicide avec sa compagne, le 29 mars 1985 à Wavre. 

Conclusion:
La pilule reste aujourd'hui la méthode de contraception la plus utilisée, devant le stérilet, l'implant, le patch, l'anneau, le diaphragme, le spermicide ou le préservatif féminin. Dans les années 2000, une femme sur deux avait recours à la pilule. La polémique sur les risques liés aux pilules de 3ème et 4ème générations entraîne une désaffection pour ce moyen de contraception. Les femmes redoutent les effets secondaires (migraines) liés à sa prise ou refusent d'assumer seules la contraception du couple. Dans un contexte de défiance à l'égard des médicaments, cette tendance se renforce chez les plus jeunes. Ce désamour ne doit pas faire oublier à quel point l'adoption de la loi légalisant la pilule a pu être vécue comme une libération pour les femmes, à une époque où la hantise d'une grossesse non désirée faisait peser un poids énorme sur les femmes... Pour s'en convaincre, nous terminons avec le témoignage terrible  d'une femme, lue par Ménie Grégoire dans son émission radiophonique sur RTL.  [source B. Une transcription de cette lettre est consultable ici.]


La pilule d'or
Quand nos grands-mères se mettaient en ménage
On leur disait "Ma fille, sois bien sage.
Sois soumise à ton mari, mets au monde une grande famille
Les enfants que Dieu t'envoie, accueille-les dans la joie.
"
La pilule d'or est passée par là, la biologie a fait un nouveau pas.
Seigneur, je rends grâce à toi.
Il est dépassé, le triste enfantillage
Car l'humanité toujours grandit en âge.
La pilule, c'est épatant, même si elle a deux tranchants
Elle souligne la victoire des amoureux sur l'histoire.
La pilule d'or est passée par là, la biologie a fait un nouveau pas.
Seigneur, je rends grâce à toi.
On a compris que la progéniture
Doit être fruit d'amour et non d'aventure
Et qu'dans la vie en commun, l'essentiel, c'est d'être un
De bâtir son unité avant que d'enfanter.
La pilule d'or est passée par là, la biologie a fait un nouveau pas.
Seigneur, je rends grâce à toi.
Face au problème de la démographie
Des nations surpeuplées, des affamés d'Asie
La pilule peut enfin lutter contre le destin.
Gens comblés, gens saturés, puisse-t-elle nous inquiéter?
La pilule d'or est passée par là, la biologie a fait un nouveau pas.
Seigneur, je rends grâce à toi.
Apothicaires, ne criez pas victoire
Et vous, ne dites pas "Bravo, faisons la foire!"
Le problème contraception attend notre réflexion
Ni tabou, ni parti pris mais l'amour premier servi.
La pilule d'or est passée par là, la biologie a fait un nouveau pas.
Seigneur, je rends grâce à toi.
Science et connaissance éclairent la foi
Puisse l'humanité grandir dans la joie.
Seigneur, que l'amour soit roi, Seigneur, que l'amour soit roi.

Notes: 
1. Les préservatifs existants, très épais et inconfortables, sont tolérés contre les maladies vénériennes.
2. Devenue gynécologue, elle épouse son ancien directeur de thèse, Benjamin Weill-Hallé, un célèbre médecin soucieux de diffuser le BCG dans l'hexagone. 
 3. Défiant la loi, des praticien(ne)s posent diaphragmes et stérilets. 
4. Pour les militantes, la liberté de contraception allait de pair avec le droit d'avorter. Les très nombreux avortements clandestins continuaient de faire mourir des femmes. La pilule, contrairement aux espoirs de certain(e)s, ne suffisait pas. La légalisation de l'interruption volontaire de grossesse, portée par Simone Veil, interviendra le 18 janvier 1975.   
 
Sources: 
A. Agnès Walch: "Promulgation de la loi Neuwirth", recueil des commémorations nationales.
B. "Allo Ménie!", émission "les pieds sur terre" sur France culture, 6/06/2013. 
C. "Et la pilule vint aux femmes", Le Monde magazine, 29 mai 2010. 
D. Affaires sensibles: "1967, la pilule, enfin!"
E. France culture: "Il y a 50 ans, la loi Neuwirth et l'accès à la contraception"
F. Le Monde: "La houle des débats parlementaires de 1967"
G. Retronews: «Margaret Sanger, initiatrice féministe du "birth control"» 
H. "Grégory Pincus et l'invention de la pilule contraceptive", Les belles histoires de la médecine, 2019.
I. Léa Lootgieter, Pauline Paris, Julie Feydel: "Les dessous lesbiens de la chanson", éditions IXè, collection xx-y-z.
J. Sophie Chauveau, « Les espoirs déçus de la loi Neuwirth », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés,2003.                                                                                                                                                              K. Yannick Ripa: "Histoire féminine de la France", Belin, 2020
L. Christian Delacroix et Michèle Zancarini-Fournel: "La France du temps présent (1945-2005)", Belin, 2010.

lundi 17 mai 2021

"Quand on s'promène au bord de l'eau". L'embellie des congés payés.

La belle équipe, réalisée par Julien Duvivier en juin-juillet 1936 sur un scénario de Charles Spaak, raconte l'histoire de cinq ouvriers au chômage gagnant 100 000 francs à la Loterie Nationale. Jean (Gabin), Charles (Vanel), Raymond (Aimos), Jacques (Charles Dorat) et Mario (Raphaël Médina) sont d'abord tentés par un partage des gains, qui permettrait à chacun de réaliser son rêve. Finalement, cédant aux arguments de Jean, tous s'unissent pour acheter un lopin sur les bords de la Marne et y édifier une guinguette. Seulement, le sort s'acharne sur la bande. Mario, le réfugié espagnol, est expulsé. Jacques doit s'enfuir au Canada pour refaire sa vie. Raymond meurt en tombant du toit le jour de l'inauguration de la guinguette. Au bout du compte, il ne reste plus que Jean et Charles, tous deux amoureux de la même femme...
Fait rare, le film a deux fins. Dans la version dramatique imaginée par Duvivier, la belle amitié de Jean et Charles se transforme en haine à cause de Gina (Viviane Romance), dépeinte comme une véritable garce. Jean finit par tuer Charles. Constatant l'anéantissement de son projet solidaire et fraternel, il murmure au policier venu l'arrêter: "c'était une belle idée, une belle idée". Cependant, de peur
que la fin dramatique du projet collectif de la belle équipe ne déplaise aux spectateurs, le producteur exige de Duvivier et Spaak tournent aussi une fin optimiste. Dans cette version, Gabin et Vanel s'expliquent, se réconcilient et chassent Gina. Le film se clôt alors sur l'inauguration radieuse de la guinguette. Histoire de trancher définitivement, la production soumet les deux dénouements possibles au public d'un cinéma de banlieue parisienne en septembre 1936. Le scénariste se souvient:"Il avait été convenu entre le producteur et Duvivier que le film serait soumis dans une salle populaire au verdict populaire, que les gens pourraient voter pour la fin qu'ils souhaitaient, et chacun s'engageait à respecter la décision. (...) A une majorité écrasante, (...) ils ont donné raison au producteur et à la fin rose." Trois-cent-cinq spectateurs sur trois cent-soixante-six choisissent la fin heureuse.

 

* Un film Front populaire?

On a fait de la Belle Équipe LE film du front populaire, celui qui caractériserait le mieux l'esprit de 36. (1) Or, si le synopsis met en scène des ouvriers, la noirceur de l’œuvre "résulte des contraintes de la fatalité romantique plus que d'une quelconque prémonition quant au devenir du Front populaire." (source A p 158) Le film ne se réfère d'ailleurs ni à la victoire de ce dernier ni aux luttes sociales. C'est par la loterie que les protagonistes espèrent accéder à l'indépendance économique, non à la suite de manifestations victorieuses. Certes, les membres de la bande aiment à travailler de leurs mains, mais tous aspirent aussi à devenir leurs propres patrons et à s'extraire ainsi du salariat. Avec la guinguette, ils s'émancipent et créent leur propre outil de travail. Cinéaste pessimiste, volontiers misanthrope et même misogyne, Julien Duvivier ne cherche pas à faire un film politique. Dans la version tragique que préférait le cinéaste, l'expérience communautaire de la belle équipe échouait à cause d'une femme, Gina, érigée en archétype de la "garce populaire". (2) D'ailleurs pour Jean, « Un bon copain ça vaut mieux que toutes les femmes du monde entier ».  

La Belle Équipe n'a pas été un grand succès à sa sortie. Certains lui reprochèrent l'exagération argotique, jugée caricaturale, quand d'autres, à gauche, soupçonnèrent l’œuvre d'être une critique du collectivisme. Pour La Flèche, quotidien socialiste, ce film n’est « qu’un bon fait divers par manque de portée révolutionnaire, accusant la fatalité, non le cadre social ».

* Le mythe Gabin. 

Le film réalise en revanche une très importante carrière postérieure, au point que sa réputation ne cessera de grandir au fil des ans. La réhabilitation du film tient sans doute à Gabin dont le mythe se forge avec La belle Équipe. L'acteur devient alors l'incarnation du prolo des faubourgs. Âgé d'une trentaine d'années, il n'est devenu une star qu'avec La Bandera, sortie sur les écrans l'année précédente. Ici, Gabin appuie autant que possible sur sa gouaille parisienne et arbore la casquette qui deviendra un de ses attributs fétiches. Son interprétation est émouvante, sensuelle, éblouissante, sa présence magnétique. Cheville ouvrière du projet, il se fait chef de travaux et présente à ses compagnons la guinguette de ses rêves: « Moi ch'sais c'qu'on va faire : on va faire une guinguette, un coin pour les amoureux, les sportifs et les pêcheurs à la ligne, le paradis de Mimi Pinson et l'Eldorado des chevaliers de la gaule ! L'été ont r'fùsera du monde, y'aura d'la musique, de la gaieté et d'l'amour ! Et ben pis l'hiver, on s'ra chez nous, peinards comme des rentiers ! On va construire une guinguette, et pis on va la construire nous même ! L'bâtiment ça nous connaît hein. Suivez l'guide vous allez voir. D'abord on fout tout ça par terre, et pis à la place on fait une grande baie avec une voûte, pasqu'une voûte ça fait toujours chic, bon. (...) Oh, r'gardez, r'gardez cette vue les gars, r'gardez-moi ça... Et là, là derrière, la cuisine. Et puis ici, le dancing ! Alors, y'a plus à y revenir, on la fait c'te guinguette ?"

Guinguette au bord de Marne, photographie extraite du film de Julien Duvivier, La belle équipe (1936) © Collection Kharbine-Tapabor
 

* "Alors, c'est entendu? De l'eau, un potager et puis une petite maison au milieu!"  

Si la Belle Equipe n'est pas à proprement parlé un film politique, comme le fut par exemple la Vie est à nous, il n'en incarne pas moins l'esprit de 36. En effet, il aborde les thèmes et les valeurs chers au Front populaire: la liberté, la fraternité, la valorisation du collectif, les loisirs populaires partagés. C'est le cas lorsque Jean dissipe les rêves individualistes de ses camarades et les convainc d'opter pour un projet commun. "J’croyais qu’on était des frères", lance-t-il à la cantonade. Puis il poursuit: "au fond on veut tous la même chose, la liberté, aucun de nous ne peut l'avoir seul." C'est donc ensemble qu'ils construisent la guinguette, dont le nom (Chez nous) et l'enseigne (deux mains entrelacées) témoignent de ce grand éland fraternel. Dans plusieurs séquences du film éclatent la fierté d'appartenir à la classe ouvrière. Comme un écho au quotidien des spectateurs, le réalisateur filme un dimanche à la campagne, au bord de la rivière. La chanson Quand on s'promène au bord de l'eau entre parfaitement en résonance avec les tous jeunes congés payés. Véritable leitmotiv du film, elle traduit à merveille cette quête d'un bonheur simple. Écrites par Julien Duvivier lui-même et Louis Poterat, les paroles sont mises en musique par Maurice Yvain et Jean Sautreil. Lorsque Gabin interprète le morceau, la joie s'empare de tous.

La chanson célèbre le dimanche à la campagne, qui introduit une rupture salvatrice dans le quotidien du travailleur. "Du lundi jusqu´au sam´di, / Pour gagner des radis, / Quand on a fait sans entrain / Son p´tit truc quotidien,/ (...)  Et trimballé sa vie d´chien, / Le dimanch´ viv´ment / On file à Nogent, / Alors brusquement / Tout paraît charmant!" Le temps d'une journée de repos, l'ouvrier jouit enfin d'un temps pour lui dans un cadre bucolique, bien différent de celui, vicié, de l'usine. "Paris au loin nous semble une prison." Le refrain célèbre les plaisirs simples de la vie, entre amis, en pleine nature. "Quand on s´promène au bord de l´eau, / Comm´ tout est beau... / Quel renouveau! (...) L´odeur des fleurs / Nous met tout à l´envers (...) / Chagrins et peines / De la semaine, / Tout est noyé dans le bleu, dans le vert... / Un seul dimanche au bord de l´eau, / Aux trémolos / Des p´tits oiseaux, / Suffit pour que tous les jours semblent beaux."
La guinguette, incarnation du loisir populaire, devient une destination idéalisée, le
lieu emblématique de la fraternité et de la liberté, l'endroit où l'on chante et l'on mange avec une charmante insouciance. La chanson est devenue une sorte de drapeau, non seulement de la Belle Équipe, mais aussi du Front populaire. Elle renvoie à la période d'un cinéma français triomphant. Gabin, qui vient du music-hall, interprète avec un grand naturel le morceau. "Et puis alors, attends, à cet' époque là, y avait pas de playback. Je l'ai enregistré directement dis donc. Je me la suis tapée au moins six, sept fois", racontera-t-il plus tard dans une interview (à 2'23).

* Les congés payés.

Pour s'offrir des moments de répits et s'évader, la plupart des ouvriers de la région parisienne se contentent dans un premier temps de voyages de proximité, dans un rayon de quarante à cinquante kilomètres autour de chez eux. Ainsi, au moins jusqu'à l'obtention des congés payés, les bords de Marne, de Seine ou de l'Oise figurent parmi les principales destinations des escapades dominicales. (3) Avant 1936, les vacances loin de chez soi concernent très peu de monde. Si aujourd'hui, la naissance des congés payés en France évoque immédiatement le Front populaire, rappelons que la loi les instaurant fut bricolée à la hâte, sous la pression des grèves, dans la période d'un mois comprise entre les élections législatives de mai et la constitution du gouvernement de Léon Blum en juin. Initialement, les congés payés ne figurent pas dans le programme électoral du Front populaire, mais cette vieille revendication ouvrière resurgit sur les piquets de grèves de la confection marseillaise ou dans certaines usines métallurgiques. La demande qui sourd du mouvement social trouve un écho très favorable chez Blum. Lecteur du droit à la paresse (1883) de Paul Lafargue et principal rédacteur du programme de la SFIO en 1919, il est déjà sensibilisé au thèmes des "vacances payées" et perçoit immédiatement la valeur symbolique de la mesure. Sous son égide, CGT et patronat se mettent d'accord. Très vite, un projet de loi est déposé à la Chambre des députés. Court et simple, il précise: "A droit à 14 jours de congés payés, tout salarié lié à un employeur par un contrat depuis au moins un an ." Votée la nuit suivante à l'unanimité, la loi est promulguée dix jours plus tard, le 9 juin 1936. 

Agence de presse Meurisse, Public domain.

L'idée de vacances connaît une application lente. Les premiers vacanciers se débrouillent avec les moyens du bord. Faute de campings, ils logent chez l'habitant. Beaucoup d'ouvriers partent en vélos, dont l'acquisition est rendue possible grâce aux augmentations de salaires obtenues par les accords de Matignon. Des déplacements d'une journée en autocars sont également organisés par les syndicats et permettent de petites échappées en voyages collectifs. La plupart des ouvriers ne peuvent pas se payer un billet de train, une chambre d'hôtel, une location... Il est donc difficile de partir loin. Léo Lagrange (en photo ci-contre), le sous-secrétaire d’État aux Sports, aux Loisirs et à l’Éducation physique du premier gouvernement Blum (4), a l'idée d'un billet de trains de "congés populaires" à prix réduits, qui mettrait les vacances à la portée du plus grand nombre. Pour ce faire, il réunit les membres des grands réseaux ferroviaires (la SNCF ne verra le jour qu'en 1938) qu'il parvient à convaincre. Néanmoins, à l'été 1936, seuls 620 000 salariés profitent des billets de "congés payés" à prix préférentiels. Le grand élan vers de nouveaux espaces (mer, montagne, campagne) n'intervient vraiment qu'au cours de l'été 1937 (1,7 millions de billets Lagrange). (5) A l'été 1936, on se rend surtout à la campagne. On campe. On pêche. On pique-nique au bord des rivières. On danse et on mange dans les guinguettes. Et, sans surprise, c'est ce tableau-là que se mettent soudain à dessiner les chansons populaires, comme autant d'instantanés des mœurs nouvelles. 

C°: Le congés payés sont un acquis. La France affichait du retard en ce domaine, en particulier sur les pays nordiques. Or, en 1936, d'un seul coup, elle rattrape son retard et devient même un pays leader. On accorde très libéralement à un très grand nombre de personnes une longue durée de congés payés. Lors du procès de Riom, en 1942, on reprochera à Blum d'avoir amolli la France. La paresse l'aurait alors emportée. «Je ne suis pas sorti souvent de mon cabinet ministériel pendant la durée de mon ministère, mais chaque fois que je suis sorti, que j'ai traversé la banlieue parisienne, et que j'ai vu les routes couvertes de ces théories de "tacots", de "motos", de tandems, avec des couples d'ouvriers vêtus de "pull-overs" assortis et qui montraient que l'idée de loisir réveillait même chez eux une espèce de coquetterie naturelle et simple, tout cela me donne le sentiment que, par l'organisation du travail et du loisir,  j'avais malgré tout apporté une espèce d'embellie, d'éclaircie dans des vies difficiles, obscures, qu'on ne les avait pas seulement arrachées au cabaret, qu'on ne leur avait pas seulement donné plus de facilité pour la vie de famille, mais qu'on leur avait ouvert la perspective d'avenir, qu'on avait créé chez eux un espoir.» Les congés payés constituent une échappée exceptionnelle, une "embellie" (Blum) entre la grave crise économique et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale à venir. Le film de Duvivier quant à lui, est resté comme une entreprise collective dans la mémoire, alors même que son dénouement dit plutôt le contraire. A l'image du Front populaire, le projet de guinguette la belle équipe a suscité de l'espoir, des moments de chaleur inoubliables, en dépit de l'échec final de l'entreprise.

Notes: 

1. Toujours en 1936, Jean Renoir tourne "le crime de monsieur Lange" à partir d'un scénario de Jacques Prévert. A la fin du film, ce sont les travailleurs organisés en coopérative qui gagnent.
2. Le film est emblématique du cinéma des années 1930, un cinéma réalisé, conçu et joué par des hommes, au sein duquel les femmes occupent des rôles subalternes et très négatifs.                                                                                                                                  3. En 1853, Napoléon III accorde des congés payés aux fonctionnaires. En 1900, ce sont les salariés du métro parisien qui obtiennent 10 jours de congés annuels. Dans la foulée, les employés des entreprises électriques et gazières, les employés de bureaux décrochent à leur tour quelques jours.   

 4. Lagrange est un membre de l'aile gauche socialiste. Au cours de sa jeunesse parisienne, il a fréquenté les milieux d'aspiration au plein air comme les éclaireurs de France. Devenu sous-secrétaire d’État, il s'emploie à développer un tourisme social, à rendre accessible aux ouvriers les loisirs sportifs et culturels, de plein air et artistiques. Il appuie le développement des auberges de jeunesse. A bien des égards, Lagrange est un précurseur et une figure très attachante.  

 5. L'occupation par les ouvriers de lieux jusque là réservés à une élite (la classe des loisirs) suscite l'effroi des possédants, consternés de devoir partager les eaux avec ces hordes de "salopards en casquettes". Ainsi, dans Bécassine en roulotte, la marquise de Grand'Air fait la moue devant l'invasion des plages par la populace. Les caricatures de Pol Ferjac dans la Canard enchaîné témoignent de cette stupeur. Sur une des plus célèbres, une bourgeoise installée dans une baignoire au beau milieu d'une plage fréquentée par des ouvriers lance à son interlocuteur. "Vous ne pensiez pas que j'allais me tremper dans la même eau que ces bolcheviks!"

Sources:

A. Danielle Tartakowsky, Michel Margairaz: «"L'avenir nous appartient." Une histoire du Front populaire.», Larousse, 2006.
B.Valérie Lehoux: "Le front populaire à tout bout de chants", Télérama, 30/07/2016.                

 C.  "La chanson française au temps du Front populaire" (Médiathèque de Roannais agglomération) 

 D. "Quand on s'promène au bord de l'eau" ("1936, Congés enchantés" sur France Musique) 

E. Lieux de mémoire - 1936 ou l'embellie des congés payés" [Les Nuits de France Culture]

F. Jean Vigreux: Histoire du Front populaire. L'échappée belle", Tallandier, 2016.  

G. L'indispensable Maitron pour mieux connaître Paul Lafargue, Léon Blum, Léo Lagrange, Ferjac...

H. Bertrand Tavernier: "Voyages à travers le cinéma français" - Saison 1. Épisode 3. Les chansons - Julien Duvivier. 

Liens: 

- Pour mesurer l'ampleur de la vogue des guinguettes et leur rôle dans la culture populaire de l'époque, 25 chansons consacrées au phénomène.

 Quand on s'promène au bord de l'eau.

Du lundi jusqu´au sam´di,
Pour gagner des radis,
Quand on a fait sans entrain
Son p´tit truc quotidien,
Subi le propriétaire,
L´percepteur, la boulangère,
Et trimballé sa vie d´chien,
Le dimanch´ viv´ment
On file à Nogent,
Alors brusquement
Tout paraît charmant!...

{Refrain:}
Quand on s´promène au bord de l´eau,
Comm´ tout est beau...
Quel renouveau...
Paris au loin nous semble une prison,
On a le cœur plein de chansons.
L´odeur des fleurs
Nous met tout à l´envers
Et le bonheur
Nous saoule pour pas cher.
Chagrins et peines
De la semaine,
Tout est noyé dans le bleu, dans le vert...
Un seul dimanche au bord de l´eau,
Aux trémolos
Des p´tits oiseaux,
Suffit pour que tous les jours semblent beaux
Quand on s´promène au bord de l´eau.

J´connais des gens cafardeux
Qui tout l´temps s´font des ch´veux
Et rêv´nt de filer ailleurs
Dans un monde meilleur.
Ils dépens´nt des tas d´oseille
Pour découvrir des merveilles.
Ben moi, ça m´fait mal au cœur...
Car y a pas besoin
Pour trouver un coin
Où l´on se trouv´ bien,
De chercher si loin...

{Refrain}