mercredi 15 septembre 2021

Eddie Rosner, le jazzman du Goulag.

"Le destin du fameux trompettiste de jazz illustre la dimension absurde, contradictoire et versatile du pouvoir stalinien: un jour porté aux nues, le lendemain envoyé au Goulag, le surlendemain glorifié à nouveau et le jour d'après renvoyé dans les limbes." (source p168) 

Eddie Rosner  [domaine public]

* L'essor du jazz dans la République de Weimar.

 Adolf Rosner naît à Berlin en 1910 dans une famille de juifs polonais. Élevé dans la musique classique, le jeune homme bénéficie d'une solide éducation musicale au sein du prestigieux conservatoire Stern. Il joue d'abord du violon, puis en vient rapidement au jazz. Il sera trompettiste. Aux alentours de 1929, le jeune homme intègre un orchestre prisé, le Weintraub Syncopators. La République de Weimar connaît alors ses années fastes. La fête est partout, dans les cabarets, les brasseries, les revues. L'orchestre pratique une musique syncopée sur un répertoire chansonnier classique. Slow-fox, charleston, foxtrot, le but premier est de danser. En plus de ses représentations berlinoises, la formation anime les soirées d'un paquebot transatlantique assurant la liaison Hambourg New York. Dans ce cadre, Rosner fait connaissance avec la crème des musiciens américains tels Roy Elridge, Gene Kupra, Harry James ou Bunney Berigan. Pour un musicien, il suffit alors de traverser la rue pour trouver du travail. La période correspond en effet à l'explosion de la culture de masse. Le nombre de disques vendus septuple en trois ans, bondissant de 4 millions d'exemplaires écoulés en 1929 à 30 millions en 1932. 

* 1933. Le jazz devient "musique dégénérée". 

Avec la crise économique et l'accession au pouvoir des nazis, le vent tourne cependant très vite pour Rosner. "Etre juif et jouer une musique de nègre à Berlin en 1933, c'était vraiment une mauvaise situation. Même quand vous vous appelez Adolf", conclura-t-il après coup. (1) Pour dissimuler ce prénom encombrant, il opte dès lors pour des pseudos à consonance américaine comme Ary, Eddy ou Jack. Aux yeux de Josef Goebbels, le ministre de la propagande du IIIème Reich, le jazz tient de l'art dégénéré. Il s'agit d'une musique judéo-nègre, cosmopolite, impure, corruptrice de l'âme allemande. Les marxistes ou les membres de l'école de Francfort méprisent également le jazz, l'assimilant à une musique capitaliste, standardisée, abrutissant le peuple. Selon Adorno, ce n'est que de la camelote, du kitsch. En dépit de ces condamnations, le jazz continue à jouir d'une extraordinaire popularité en Allemagne. 

En tant que Juif et jazzman, Rosner se trouve doublement exposé lorsque les SA commencent à semer la terreur dans les revues et brasseries de Berlin. Le musicien comprend la nécessité de prendre le large au plus vite. En 1936, il s'installe en Pologne, le pays de ses parents. Il crée un orchestre, le Jack'Band, et fonde un club à Lodz ("Chez Adi"). Au bout de quelques mois, Rosner s'installe finalement à Varsovie. Il y rencontre et épouse Ruth Kaminska, dont la grand-mère, Ester, était la fondatrice du théâtre yiddish de Varsovie, et la mère Ida, une célèbre actrice. La jeune femme intègre l'orchestre en tant que chanteuse. 

Le havre de paix polonais se mue en souricière avec l'invasion du pays par l'Allemagne nazie, le 1er septembre 1939. La situation des Juifs, déjà durement éprouvés par la législation antisémite antérieure, devient intenable. En vertu de l'accord Molotov-Ribbentrop, la Pologne est dépecée.

* 1940-1946: le trompettiste de Staline.

En septembre 1939, Rosner et la famille de sa jeune épouse fuient vers l'Est et rejoignent Lvov, sous contrôle soviétique. Le musicien y fait la connaissance de Panteleimon Ponomarenko, tout à la fois premier secrétaire du Parti communiste de Biélorussie et fervent amateur de jazz. L'apparatchik fait venir le trompettiste à Minsk et lui confie la charge du premier orchestre de jazz biélorusse, composé majoritairement de Juifs polonais ayant fui l'avancée des troupes allemandes. La formation musicale, qui jouit aussitôt d'une grande popularité, se produit dans toute l'Union soviétique. Un train spécial assure les déplacements des musiciens. Un soir de septembre 1940, à Sotchi, l'orchestre donne même un concert privé pour Staline. Avec l'invasion allemande de juin 1941 et l'entrée en guerre, Eddie Rosner - son nouveau nom - et son orchestre sont enrôlés au service de la propagande militaire. Il s'agit de maintenir le moral des troupes. Tout au long de "la grande guerre patriotique", les jazzmen se produisent devant des auditoires très variés: les  troupes de l'Armée rouge, des membres de la nomenklatura ou de simples bergers tadjiks... Protégé par les autorités soviétiques, Rosner jouit d'une popularité immense et bénéficie de traitements généreux. Il paraît au faîte de sa carrière. L'Armée rouge finit par terrasser la WehrmachtEn juin 1945, son orchestre joue sur la Place rouge pour célébrer la victoire. Parmi l'immense auditoire se trouvent Staline et les membres du Comité central du parti communiste de l'Union soviétique.

* Le tournant de la guerre froide.

La paix revenue rime avec disgrâce pour Rosner. Du jour au lendemain, le jazz devient synonyme de vulgarité. Nous sommes en 1946, un nouveau type d'affrontement pointe. La campagne anticosmopolite condamne les musiques perverses venues de l'Ouest. Tout ce qui rappelle de près ou de loin l'Amérique finit aux oubliettes ou au Goulag. Jdanov affirme alors: "Qui aujourd'hui joue du jazz, demain trahira la patrie." En août 1946, un article très hostile à Rosner paraît dans le journal Izvetsia. Pour l'auteur du papier, il ne s'agit que d'un trompettiste de cirque, dont la musique est digne des bistrots crasseux et décadents de l'Ouest. Rosner est présenté comme un étranger. L'antisémitisme latent en URSS fragilise davantage  encore sa situation. L'attaque personnelle constitue un signal d'alarme pour l'artiste, qui comprend qu'il doit quitter l'Union soviétique au plus vite. Retourné à Lvodv (Ukraine) avec sa famille, Rosner organise son départ. Il est arrêté avant d'avoir pu prendre la poudre d'escampette.

 

* 1947-1954: sept années au Goulag. 

Torturé à la Loubianka, il signe des aveux. Accusé de complot et d'insulte à la patrie (qui n'est pas la sienne rappelons-le), il écope de dix ans d'internement, quand sa femme se voit infligée une relégation administrative de cinq ans au Kazakhstan. Erika, la petite fille du couple, doit être confiée à une amie. Eddie est d'abord expédié à Khabarovsk où il retrouve un nouveau protecteur passionné de jazz en la personne du commandant du camp, Alexandre Derevianko! Ce dernier l'incite à former un groupe. Dès lors, Rosner joue sans discontinuer, enchaînant les concerts à un rythme infernal. Aux yeux des autorités, l'orchestre doit certes  distraire les détenus, mais avant tout le personnel du Goulag. Des tournées sont organisées, de camp de travail en camp de travail. En 1950, il demande à être envoyé à la Kolyma en espérant bénéficier d'une réduction de peine. "Qui ne risque pas ne boit pas de champagne", avait-il coutume de dire. A Magadan, capitale du Goulag, il crée un nouvel orchestre de détenus qui joue dans les baraques pour les zeks ou au théâtre pour les officiers. «L'orchestre d'Eddie Rosner, c'était un drapeau vers lequel les mains se tendaient», résumera l'un de ses musiciens-détenus. Confronté aux prisonniers de droit commun, le trompettiste réussit à se faire accepter en interprétant le répertoire des chansons de la pègre. A la différence des autres détenus, dont l'identité se réduit à un simple matricule, Rosner conserve, lui, son statut de musicien reconnu et dispose d'une certaine latitude. Paradoxalement, alors qu'en ville les artistes font l'objet d'une censure constante, il n'existe pas la même surveillance idéologique à l'intérieur des camps. Les conditions de vie y sont si épouvantables que certains responsables ferment les yeux, autorisant la pratique de la musique et de la danse. Les conditions de vie n'en restent pas moins extrêmement difficiles pour tous les détenus.

* 1954-1973. Le retour en grâce.

La libération du jazzman intervient en 1954, un an après la mort de Staline. Rosner s'installe à Moscou. Ruth et Eddie se séparent, la première reprochant au second ses infidélités. Sur le plan artistique, le musicien retrouve en partie son statut de vedette nationale et semble reprendre sa carrière là où il l'avait laissée avant son incarcération. Il fonde un nouveau big band d'Etat nommé l'Estraden Orchestre. En 1956, la formation apparaît dans la nuit du carnaval, une comédie musicale très populaire en Union soviétique. Le groupe n'est cependant pas mentionné dans le générique. 

La coexistence pacifique voulue par Khrouchtchev favorise la reprise du dialogue  entre l'Est et l'Ouest. Quelques superstars du jazz américain viennent même jouer en URSS. (2) L'assouplissement demeure toutefois très relatif. Rosner reste en effet sous la stricte surveillance des autorités. Il ne peut pas se produire dans les démocraties populaires du bloc de l'est et doit décliner les propositions d'engagement qui lui sont faites à l'Ouest. 

*1973-1976. Nul n'est prophète en son pays.

Rosner parvient à quitter finalement l'Union soviétique en 1973, à l'occasion d'une rencontre du président Nixon avec Brejnev. Titulaire de la médaille Lénine, adulé, extrêmement populaire, le trompettiste n'en devient pas moins un paria, une vedette déchue. Son départ signifie en effet la destruction des matrices de ses disques, la mise au rebut de ses enregistrements, la perte de ses titres honorifiques. Rosner s'installe à Berlin-Ouest et constate, amer, que plus personne ne se souvient de lui. Son style paraît suranné, dépassé. Il ne semble plus dans le coup. Sa ville natale lui tourne le dos, confirmant que, décidément, nul n'est prophète en son pays. Il meurt dans sa salle de bain, d'une crise cardiaque, le 8 août 1976, alors qu'il venait d'obtenir un visa pour Israël. 


Sources:

A. "Le Satchmo germano-soviétique" (ep.1), "Sourire au Goulag et jouer du jazz" (ep.2) [Une histoire particulière sur France Culture] 

B. Nicolas Werth, François Aymé, Patrick Rotman: "Goulag. Une histoire soviétique.", Arte Éditions / Éditions du Seuil, Paris, 2019.

C. "Le destin tumultueux d'Eddie Rosner." [Mabatim.Info]

Notes:

1. Sans être pratiquant, il ne se sépare jamais de son livre de prière (siddour).

2. Lors d'une tournée en 1971, Duke Ellington constate que le public lui réclame Caravan, le "fameux morceaux d'Eddie Rosner". Les Russes ne cherchent pas à offenser le Duke, mais, privés de contacts avec l'extérieur, ils ignorent l'auteur véritable de ce standard du jazz (en association avec Juan Tizol).

lundi 30 août 2021

"Ne m'appelez plus jamais France". Le jour où Michel Sardou fit parler un paquebot.

Mis en service en 1962, le paquebot France assura la traversée entre Le Havre et New York pendant douze ans. Son désarmement en 1974 marque la fin de l'histoire centenaire de la french line et la disparition d'un des symboles du prestige national. Le paquebot n'est plus, mais son souvenir reste bien présent, notamment grâce à Michel Sardou...

***

A Saint-Nazaire, le 11 mai 1960, l'évêque de Nantes bénit le paquebot France. "Que votre Sainte main, Seigneur, bénisse ce navire et tous ceux qu'il portera. Vous qui avez daigné bénir l'Arche de Noé flottant sur les eaux du déluge, tendez-lui la main. (...) Écartez les adversités. Accordez-lui des traversées calmes. (...). Et lorsqu'il reviendra dans son pays, qu'il soit joyeusement accueilli", clame l'ecclésiastique.
Le général de Gaulle assiste à la mise à l'eau. "Le paquebot France est lancé. Il a épousé la mer. Et maintenant, que France s'achève et qu'il s'en aille vers l'océan pour voguer et pour servir. Vive la France!" Le président profite du lancement du gigantesque navire pour asseoir son projet politique: rendre à la France sa place et son prestige international. Yvonne de Gaulle a pour mission de briser la bouteille de champagne sur la coque du navire. Pour l'occasion, la municipalité a décrété la journée fériée. Près de 100 000 personnes assistent à l'heureux événement. Le baptême du France marque une forme de renaissance pour les chantiers navals de Saint-Nazaire,très durement éprouvés par la guerre. La construction du plus grand navire du monde de l'époque par des milliers d'employés constitue une source de fierté légitime.

* Symbole itinérant du savoir vivre à la française.
La Compagnie générale transatlantique avait perdu les deux tiers de sa flotte au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le lancement du France (1) doit permettre de répondre à la concurrence grandissante des Anglais et des Américains sur la route très disputée de l'Atlantique nord. En 1953, la Transat envisage la mise en chantier d'un nouveau paquebot. La
compagnie est semi-publique, aussi la décision doit-elle être approuvée par le gouvernement et le parlement. Il faudra attendre cinq années de débats parfois houleux pour acter la construction du navire.

La décision de construire le France s'inscrit dans un contexte de forte croissance, marquée par le volontarisme d'un Etat très actif et interventionniste dans l'économie. (2)

ND44, CC BY-SA 4.0  via Wikimedia Commons
 Avec ses 317,7 mètres, le France est plus long que ses rivaux. Par ses dimensions impressionnantes et son luxe ostentatoire, le navire s'apparente à une vitrine flottante de la France dans le monde. Les équipements intérieurs attestent  du savoir faire des ingénieurs, mais aussi de la qualité du made in France. Acier de Gueugnon, tapisseries d'Aubusson, porcelaine de Limoges, verres de Saint-Gobain, le bateau a été entièrement conçu dans l'hexagone. Les délocalisations n'ont alors pas cours et la France reste une grande puissance industrielle. Des artistes comme Louis Vuillermoz décorent les salons. Wogenski, Hilair, Coutaud signent les cartons des nombreuses tapisseries. Le France n'est pas que beau, il est aussi très sûr. La fabrication témoigne d'une véritable prouesse technique. Pour assurer un fonctionnement optimum, il dispose de superstructures en alliage léger d'aluminium, de chaudières à haute pression, d'ailerons stabilisateurs de roulis. Au cours de toutes ses années d'exploitation, il ne connaîtra que très peu d'avaries.

* Palace flottant. 

Le navire conduit les passagers d'une rive à l'autre de l'Atlantique nord, depuis son port d'attache, Le Havre, jusqu'à sa destination principale, New York. A partir de février 1962, deux vendredis par mois, le navire remonte l'Hudson river sous les vivats de la foule. Le "faubourg saint-Honoré de l'Atlantique" offre ses deux cheminées rouges et noires caractéristiques aux regards admiratifs des badauds. Seuls de richissimes passagers peuvent acquitter le prix exorbitant d'un billet. Aussi, le service et les équipements doivent être dignes d'un cinq étoiles. Cabines climatisées, pistes de danse, bars, piscines, théâtre, cinéma, salle de jeux, fumoir, chapelle œcuménique font du paquebot un palace flottant. Enfin, deux restaurants de prestige (Le Chambord, Le Versailles) ambitionnent de faire du France l'ambassadeur de la gastronomie française. Afin que le service soit irréprochable, le personnel est très nombreux.
En un mot comme en mille, le paquebot paraît être une réussite, le prestigieux fleuron d'une France conquérante. En 1966, quatre ans après son lancement, France a transporté 300 000 passagers. Ses recettes couvrent largement ses dépenses.

La rentabilité du France est pourtant très vite remise en question. Ses concepteurs n'ont pas anticipé l'avènement et le succès des premiers avions à réaction. (3) Un Boeing 707 assure la liaison New York Paris en 8 heures, quand il en faut 132 au France pour assurer le même trajet. L'avion ne possède pas le lustre d'un transatlantique, mais il coûte beaucoup moins cher. En outre, la concurrence se fait de plus en plus rude avec le lancement du Queen Elizabeth II par le Royaume-uni en 1969. Au fond, la clientèle potentielle est bien trop restreinte pour permettre une rentabilité pérenne de l'embarcation. Le France voit donc le nombre de ses passagers reculer, quand ses coûts augmentent. (4) Le navire perd de l'argent dès 1966. A partir de 1970, la compagnie tente de combler les pertes en développant les croisières dans les Caraïbes ou en Méditerranée. En 1972 et 1973, la Transat organise même des tours du monde. Le nombre de passagers continue de baisser, au moment où la dévaluation du dollar aggrave encore la situation. Pour se renflouer, la Compagnie transatlantique coupe dans le personnel, mais il est trop tard. En 1973, le choc pétrolier multiplie par quatre le prix du baril, or il faut 600 tonnes de mazout par jour pour alimenter le France. C'est le coup de grâce. En 1974, Valéry Giscard d'Estaing, fraîchement élu, déclare que l’État ne peut plus prendre en charge le déficit croissant de la Compagnie Générale Transatlantique (70 millions de francs de déficit en 1973, 100 millions l'année suivante). Le France doit être démantelé, après avoir transporté 588 000 passagers au cours de ses douze années d'exercice. Le 8 juillet, la Transat annonce l'arrêt du France pour le 25 octobre suivant.

* Une "mutinerie" et 28 jours de grève. 

La décision passe mal. Dans la presse américaine, un journaliste réagit: «Quoi? Désarmer le France? Autant renier les truffes, arracher les vignobles et supprimer Jeanne d'Arc des livres d'histoire (...). Allons enfants, tous aux barricades!» Pour l'équipage, c'est un déchirement, car la fin du France implique la suppression de 1500 à 1800 emplois (navigants et emplois au sol). Quelle stratégie adopter pour faire reculer le gouvernement? La CGT envisage l'occupation du bateau au Havre, à quai, mais une partie de l'équipage imagine une autre solution... Le 11 septembre 1974, à 3 miles marin du port du Havre, alors que le France revient de New York pour un de ses derniers voyages, les personnels hôteliers encerclent le commandant et ses officiers. La grève commence. Les membres de l'intersyndicale ordonnent de jeter l'ancre en plein dans le chenal, ce qui paralyse aussitôt l'activité du port. Les grévistes occupent le paquebot, leur outil de travail. Les clients sont débarqués le lendemain, après avoir rempli généreusement la caisse de grève. Alors que le commandant et les officiers s'isolent dans leurs cabines, les grévistes se dotent d'un gouvernement provisoire, chargé de s'occuper de la vie quotidienne à bord. Le bateau est entretenu avec soin, lavé quotidiennement. Les grévistes peuvent compter sur le soutien des Havrais, bien conscients de l'importance économique du paquebot pour leur ville. Le navire fait  en effet marcher le commerce, les hôtels, la blanchisserie... A quai, un comité de défense s'organise autour du maire communiste. Des milliers d'habitants manifestent tous les jours.

Le bras de fer s'engage avec le gouvernement Chirac, qui n'entend rien céder. Le démantèlement est confirmé. Les transatlantiques sont annulées et une plainte est déposée pour "mutinerie". Le premier ministre assène:"Dans une période où l'austérité et l'effort sont indispensables, est-il raisonnable d'imposer au contribuable national le paiement d'une somme aussi importante qui représente par exemple, je le rappelle, la construction de deux hôpitaux par an, pour permettre de donner une subvention directe à des gens qui ont des revenus extrêmement élevés et qui d'autre part - Dieu sait que je ne suis pas xénophobe et que je n'ai rien contre les étrangers - mais qui sont à plus de trois quart, à 75%, des étrangers? Et bien je vous dis que ce n'est pas la politique sociale qu'entend favoriser le gouvernement. C'est le type même de politique de classe." On a donc un premier ministre de droite qui veut mettre à bas un bien de luxe et des syndicats qui prennent la défense du tourisme de croisière!

Le gouvernement décrète le blocus du navire. L'accès au bateau est strictement contrôlé. A bord, la lassitude grandit, d'autant que le foyer des marins est visible des hublots. Après treize jours de grève, une tempête oblige l'équipage à lever l'ancre pour trouver un mouillage plus sûr. Le France est immobilisé pendant deux semaines au large de Saint-Vaast-la-Hougue. Il s'agit d'un tournant, car, désormais, le navire n'entrave plus le commerce maritime. Sur le navire, les dissensions grandissent. Le 8 octobre 1974, après 28 jours de conflit social, 385 des 496 marins encore à bord acceptent les conditions exigées par le gouvernement et la compagnie. Le 9 octobre, le navire rentre pour la dernière fois au bercail. Dès la fin de l'année, les lettres de licenciement tombent. Mille cent soixante personnes du service hôtelier perdent leur emploi. Le 19 décembre, le paquebot est déhalé vers l'arrière port du Havre et amarré au "quai de l'oubli". Il y restera quatre ans et dix mois (1703 jours). 

Mattieu.anderson, CC BY-SA 4.0
 * "La France, elle m'a laissé tomber." C'est une chanson qui tire le paquebot de l'oubli à la fin de l'année 1975. Le navire rouille depuis un an lorsque sort "Le France". Sardou y endosse son rôle favori d'interprète du désenchantement et du déclin national. Le titre sonne comme une dénonciation de l'abandon de la politique de grandeur nationale voulue par de Gaulle. Sur le plateau de Danièle Gilbert, il revient sur sa fascination pour le paquebot France: «Je l'avais vu une fois, entre deux grands tas d'ordures, tout seul, abandonné, rouillant sur place. Ça m'avait fait beaucoup de peine, parce que c'est tout de même un très beau bateau; et il est là , lamentable, entouré de fils de fers barbelés. C'est un peu triste.» «Ce bateau avait de la gueule, non? C'était le symbole de notre grandeur et notre rayonnement international». «On n'en parlait plus beaucoup. Et puis un jour, Pierre Delanoë est venu me voir à Megève avec le début d'un texte: “Je suis le France, pas la France”. Je me suis mis au piano et j'ai commencé à bricoler un texte. L'idée m'est venue de faire parler le bateau, de lui faire raconter son histoire. Dans mon esprit, ce ne devait pas être une chanson engagée.» 

Le premier couplet se réfère au Queen Mary, le grand paquebot transatlantique britannique inauguré en 1936 et désarmée en 1961. Après 1001 traversées, "Old Lady"est parqué sur un quai de Long Beach, en Californie. Cette relégation scandalise Sardou qui redoute un destin identique pour le France. (6) "Quand je pense à la vieille anglaise / Qu'on appelait le "Queen Mary", / Échouée si loin de ses falaises / Sur un quai de Californie".

 
Le "chanteur énervé" endosse le costume de l'homme en colère, nostalgique des splendeurs d'antan. Pour émouvoir davantage encore l'auditoire, il décide de faire parler le paquebot, dépeint comme un navire sublime et puissant: "J'étais un bateau gigantesque / Capable de croiser mille ans./ J'étais un géant, j'étais presque / Presque aussi fort que l'océan. Navire au passé glorieux et incarnation du prestige national, " j'emportais des milliers d'amants. / J'étais la France." En dépit de son prestige, le bateau amiral de la Transat française est transformé en  " corps-mort pour des cormorans." Bravache, Sardou imagine alors une fin pleine de panache pour le France. "Que le plus grand navire de guerre / Ait le courage de me couler, / Le cul tourné à Saint-Nazaire, / Pays breton où je suis né." En décidant de sacrifier le France sur l'autel de la rentabilité, L’État s'est déconsidéré. Dès lors, l'amertume et la colère inspire un refrain vengeur au chanteur: " Ne m'appelez plus jamais "France". / La France elle m'a laissé tomber./ Ne m'appelez plus jamais "France". / C'est ma dernière volonté.

En un mois, la chanson s'écoule à un million et demi d'exemplaires et devient un tube. Depuis Les Ricains, la CGT et les communistes voyaient en Sardou un dangereux « fasciste ». Le France change la donne. Le 17 novembre 1975, la tournée du chanteur fait escale au Havre. Lors de l'entrée en scène de Sardou, la salle exulte, tandis que des banderoles rouges proclament: «Sardou avec nous ». Le chanteur se souvient: «Georges Séguy [le secrétaire général de la CGT] m'a pris dans ses bras et m'a dit : “Bienvenue camarade !.» L'interprétation de France constitue évidemment l'apothéose du concert. "Je l'ai chantée trois fois de suite. Oui, trois fois. Ben, ils l'attendaient un peu. C'était un peu leur chanson. C'était un public formidable. D'ailleurs il y avait dans le public beaucoup d'anciens marins, ou familles de marins, du France. Alors, ils écoutaient ça avec beaucoup d'attention. Ils se sentaient concernés. C'était normal."
La chanson contribua à fixer dans les mémoires l'épopée du France, au moment où la Transat cherchait à s'en débarrasser.

 * Du Norway à la casse.  

Le France est racheté en 1977 par un riche homme d'affaires saoudien qui le revend deux ans plus tard à un armateur norvégien. Le port du Havre ne parvient pas à remporter le chantier de transformation du bateau. Ainsi, le 18 août 1979, une foule immense voit partir le paquebot pour  Bremerhaven, en Allemagne, où il subit les modifications nécessaires à sa nouvelle destinée. Le France devient le Norway. Pour réduire les coûts de fonctionnement, le navire vogue désormais sous pavillon des Bahamas. L'explosion d'une chaudière en 2003 provoque la mort de plusieurs marins et précipite la fin du bateau. Le démantèlement pose problème en raison des grandes quantités d'amiante présentes dans la coque. Traîné par des remorqueurs d'un port asiatique à l'autre, l'ex France sera finalement démantibulé en Inde, en 2007. Ainsi s'achève ce qui fut un grand symbole de la France conquérante des années 1960.  

 Conclusion: Dans un contexte de crise économique, la disparition du France entérine le rejet des moyens de transports énergivores, coûteux et luxueux. Le paquebot reste pourtant bien présent dans notre imaginaire. Il incarne pour de nombreux Français une période faste, au cours de laquelle l’État conquérant initiait de grands projets mobilisateurs pour l'avenir. L'époque a changé. Dans le cadre de la mondialisation, la rude compétition internationale implique désormais des prises de décision à de nouvelles échelles, européennes ou régionales.

Notes:

1. Il soulage un peu la douleur liée à la disparition de ses deux prédécesseurs: le Normandie brûlé à New York en 1942 et l'Ile de France saccagé au Japon en 1959 pour les besoins d'un film.

2. Les gouvernements successifs utilisent alors les armes du financement public dans le cadre d'une planification dite «indicative » pour engager de grands chantiers et réalisations prestigieuses (Concorde, Airbus, Ariane, TGV, carte à puce, Minitel).

3. En 1961, le président de la République inaugure l'aérogare sud d'Orly.  Nous vous en avons parlé ici.   

4. En 1962, les paquebots transportaient autant de passagers que les avions. En 1974, ces derniers en déplaçaient 153 fois plus!

5. Le destin du France interpelle d'autant plus Sardou que Christian Pettré, commandant du bateau jusqu'en 1974, est son oncle par alliance.

6. Racheté en 1980, le Queen Mary est transformé en attraction touristique. 

Sources:

- "Ne l'appelez plus jamais France", Karambolage sur Arte.  

- "L'épopée du France" [reportage diffusé dans le cadre de l'émission Thalassa]

- "Lieux de mémoires - France, le dernier des Transatlantiques" [Les nuits de France culture]

- Affaires sensibles: "1974, les révoltés du France"

- Moins connu que le titre de Sardou, "Le paquebot" d'Alain Souchon évoque également la fin des paquebots transatlantiques.

vendredi 16 juillet 2021

"Fleur de Paris". Maurice Chevalier dans la tourmente.

A la fin de l'été 1944, après la libération de Paris le 25 août, Henri Bourtayre compose la musique de Fleur de Paris, quand Maurice Vandair en écrit les paroles. En mars 1945, Maurice Chevalier enregistre le morceau, accompagné par l'orchestre de Jacques Hélian. De sa voix médium de baryton, le chanteur interprète dans son style inimitable les deux couplets et deux refrains de cette marche à deux temps. Avec sa mélodie joyeuse et son tempo assez rapide, le titre a un caractère festif, léger, dansant. La chanson rencontre dès sa sortie un grand succès. 

Le texte parle d’une "fleur de France aux trois couleurs", "fleur de Paris", "fleur de chez nous", "fleur d'espérance", "fleur du bonheur", précieusement conservée par les Français au cours de la sinistre période de l’Occupation. Animé par un patriotisme sans équivoque et largement partagé, chacun en prit grand soin jusqu'à la Libération. A cette date, l'épicier, le percepteur, le pharmacien la ressortirent triomphalement. Le paysan, le vieux curé, les anciens officiers, qui ne l'avaient pas oubliée, "au petit jour devant leurs yeux l'ont vu briller". Chacun savait bien en son for intérieur que la Libération adviendrait, que l'on ressortirait un beau jour les couleurs tricolores de la République, dont les valeurs avaient été défendues par « tous ceux qui se sont battus pour nos libertés ». Célébration de la victoire de la France sur le nazisme, Fleur de Paris tient  du chant de liesse patriotique, entretenant la vision héroïque d'une France largement hostile aux Allemands. Pendant "quatre ans", la fleur resta en sommeil, ce qui correspond à la période de l'Occupation que le parolier s'abstient de mentionner. La floraison n'intervint qu'au retour des "beaux jours", ceux de la Libération. Rien n'est dit des souffrances endurées, de la suppression des libertés, des restrictions, du rationnement, des rafles, de la collaboration, du soutien au régime de Vichy ou de l'épuration. La Libération est dépeinte comme un moment d'euphorie, de joie sans mélange et de restauration des valeurs républicaines. «Pendant quatre ans dans nos cœurs / [la fleur] a gardé ses couleurs bleu blanc, rouge.» Pas de place au doute ici, le triomphalisme est de mise. Pour Maurice Chevalier, définitivement associé au succès de "Fleur de Paris", le temps de l'Occupation fut particulièrement éprouvant et mérite assurément qu'on le considère comme celui des "années noires". 

Maurice Chevalier en 1929. Agence de presse Meurisse, Public domain.
 Depuis 1935, Chevalier file le parfait amour avec Nita Raya, une jeune actrice, chanteuse et meneuse de revue, originaire de Roumanie. Quand la guerre éclate le 1er septembre 1939, il est déjà une immense vedette du music-hall.  Accompagné de Joséphine  Baker, Maurice se rend sur le front afin de soutenir le moral des troupes. De retour à Paris, il se produit au cours de l'hiver 1939 au Casino de Paris. La "drôle de guerre" plonge alors le pays dans une dangereuse torpeur. Avec le déclenchement de l'offensive allemande le 10 mai 1940, tout change. La maison du chanteur à La Bocca ayant été réquisitionnée par l'aviation française, Nita et lui s'installent quelques temps chez des amis danseurs (Myrio et Desha Delteil), à Mauzac, en Dordogne. Le 17 juin, Pétain annonce qu'il faut cesser les combats. Comme une très grande majorité de Français, le chanteur accorde alors sa confiance au maréchal. Jusqu'en 1941, il demeure en zone libre ce qui fait dire à la presse collaborationniste qu'il  boude la capitale pour rester dans le Midi « avec ses juifs ». En septembre, Chevalier est de retour à Paris pour le lancement de sa nouvelle revue, dont certains morceaux comme "Ça sent si bon la France" semblent tout droit sortir des services de propagande vichyste. 

"Momo", qui se targue de ne pas faire de politique, se fait piéger par un journaliste du Petit parisien qui déforme ses propos. Alors que le chanteur affirmait souhaiter chanter dans une France en paix, le quotidien sous contrôle allemand titre: «  Le populaire Maurice Chevalier qui va chanter en France occupée nous dit qu’il souhaite la collaboration entre les peuples français et allemand. » Outré par le mensonge, l'artiste publie aussitôt un démenti dans « Comœdia ». Le tirage confidentiel du titre ne lui permet pas de tordre le cou à la calomnie. Le mal est fait. Les services de propagande cherchent à enrôler sous leur drapeau le chanteur le plus populaire du moment. Chevalier décline l’offre d’une tournée en Allemagne, et consent tout au plus à se produire en novembre 1941 dans le camp d'Altengrabow où il avait été incarcéré de 1914 à 1916. En outre, le chanteur conditionne sa participation à la libération de dix prisonniers. Il obtient satisfaction, mais la presse collaborationniste n'en touche pas un mot. Les plumitifs transforment la vedette en inconditionnel de l'axe Berlin-Vichy et la réputation de "Momo" en pâtit.

En août 1942, l'hebdomadaire américain Life place Chevalier sur une liste de collabos à éliminer. Le mois suivant, il se produit dans un « Casino de Paris » menacé de fermeture par les forces d'occupation. Si la salle n'accueille plus de spectacles, les Allemands menacent de transformer les lieux en cinéma pour les soldats de la Wehmacht. Henri Varna, le directeur de l'établissement, implore donc Chevalier de venir chanter pour empêcher la saisie de la salle. A cette occasion, il interprète Pour toi, Paris, dont les paroles envisagent la fin de l'Occupation. (1)

Après une courte tournée en zone libre début 1943, le chanteur, échaudé, décide de ne plus se produire en public jusqu’à la Libération de la France. Il est pourtant sans cesse sollicité par les autorités. Dans le même temps, il procure des faux papiers aux parents de Nita qui tentent d'échapper aux rafles et aux persécutions antisémites. Fin 1943, Chevalier sympathise avec René Laporte, un écrivain et journaliste résistant. Il incite le chanteur à plus de prudence, lui expliquant que ses passages, même très épisodiques, au micro de la collaborationniste Radio Paris, pourraient lui coûter très cher. Ainsi, le 12 février 1944, sur les ondes de la BBC, Pierre Dac divulgue une liste de "mauvais Français", sur laquelle figure Maurice Chevalier. L'animateur prévient:"Vous êtes repérés, catalogués, étiquetés. Quoi que vous fassiez, on finira par vous retrouver. Vous serez verdâtres, la sueur coulera sur votre front et dans votre dos ; on vous emmènera et, quelques jours plus tard, vous ne serez plus qu'un tout petit tas d'immondices." René Laporte, le résistant Francis Leenhardt, l’acteur René Lefèvre, s'empressent d'entrer en contact avec l'humoriste afin de prendre la défense du chanteur. Dac cesse immédiatement ses attaques. Bouleversé, Chevalier quitte la Côte d'Azur pour se réfugier de nouveau à Mauzac, en Périgord. Le 27 mai, un tribunal spécial réuni à Alger le condamne à mort par contumace. Avec le débarquement allié en Normandie le 6 juin 1944, la situation du chanteur se complique un peu plus encore. En août, des journaux annoncent sa mort. Sur le qui vive, il se réfugie avec Nita à Cadouin chez des amis. Des maquisards pénètrent dans ce refuge et le conduisent à Périgueux où il subit un interrogatoire. Libéré, il trouve refuge à Toulouse chez une parente de Laporte. Par l'intermédiaire de son manager, il peut raconter à un reporter de guerre du Daily Express ses faits et gestes sous l'occupation. Cette prise de parole contribuera beaucoup à le réhabiliter aux yeux de l'opinion publique. De retour de son exil anglais, Pierre Dac rencontre le chanteur dans son refuge toulousain. «Ils s’expliquent, tombent dans les bras l’un de l’autre, et Dac promet de témoigner en sa faveur devant le comité d’épuration. Ce qu’il a fait», note Jacques Pessis. (source C)

En octobre 1944, de retour à Paris, Maurice Chevalier obtient un soutien inattendu. En effet, dans un article publié dans le quotidien communiste Ce soir, Louis Aragon prend la défense du chanteur de la classe ouvrière. Afin de redorer définitivement son image, il l'incite à monter au Mur des fédérés avec les représentants du « parti des fusillés ». "Momo" s'exécute et reçoit un accueil chaleureux des manifestants. (2) Chevalier continue cependant à faire l'objet de vives critiques dans la presse. Dans ses mémoires, l'artiste écrira un plaidoyer pro domo: « De quoi m’accuse-t-on, en résumé ? De choses que les vrais Français ne retiennent pas. Que je croyais à Pétain au début de son règne. Qui n’y croyait pas ? Je vous le demande, chez nous, et même ailleurs, puisque des ambassadeurs d’Amérique, de Russie, et de partout, le voyaient intimement, chaque jour, à Vichy. Que j’ai chanté onze fois à Radio-Paris, en quatre ans. Alors qu’on insistait pour que je chante hebdomadairement. Que serait-il arrivé si j’avais refusé catégoriquement ? Vous le savez aussi bien que moi : une visite un matin, de très bonne heure. Moi et ma petite famille envoyés Dieu sait où !»

Chevalier est finalement convoqué le 1er décembre 1944 devant un comité d’épuration. Il en sort innocenté, ce qui lui permet de reprendre pleinement sa carrière. En 1945, il se produit tour à tour au Palais de Chaillot, au Luna Park, au Casino de Paris, à l'Opéra-comique, à l'ABC ou pour des œuvres de bienfaisance. Partout il triomphe. C'est dans ce contexte qu'il enregistre Fleur de Paris, en 1945. Après cinq années d'occupation et de quasi guerre civile, cet hymne au rassemblement contribue à redorer son image de Chevalier, lui permettant de tourner définitivement la page de cette période très difficile de son existence.  (3)

Il se sépare en 1946 de Nita Raya après dix ans de vie commune.

Le parcours du chanteur au cours de la guerre tend donc à démontrer qu'avant de retrouver ses trois couleurs, la fleur de Paris a dû s'extraire du vert-de-gris. 


Notes:

1. "Il arrivera que notre beau Paname / Retrouvera son éclat, sa beauté / C'est pour cet idéal, cette oriflamme / Que tous les Parisiens se joignent pour penser / Pour toi, Paris ! / Pour la route qu'avec toi on a suivie ! / Pour toi, Paris ! / Pour la peine que pour toi on a subie ! / Pour toi, Paris ! / Pour attendre le soleil après la pluie ! " 

2. Reconnaissant du soutien apporté par des membres éminents du parti communiste à la fin de la guerre, il signera en 1950 l’Appel de Stockholm contre l'armement nucléaire.  

3. En février 1949, le même comité publie la liste noire des artistes suspectés. À la ligne, Maurice Chevalier, il est écrit : « pas de sanction ». 

Sources: 

A. «Momo, "Juste" pas un collabo» [Avec accusé de réception]

B. La page Wikipédia (très complète) consacrée à Maurice Chevalier.

C. «Maurice Chevalier collabo: "une rumeur montée par les nazis"» [entretien de Jacques Pessis pour L'Express]

FLEUR DE PARIS
Paroles: M. Vandair, musique: H. Bourtayre, 1944

Mon épicier l’avait gardée dans son comptoir
Le percepteur la conservait dans son tiroir
La fleur si belle de notre espoir
Le pharmacien la dorlotait dans un bocal
L’ex-caporal en parlait à l’ex-général
Car c’était elle, notre idéal.

C’est une fleur de Paris
Du vieux Paris qui sourit
Car c’est la fleur du retour
Du retour des beaux jours
Pendant quatre ans dans nos cœurs
Elle a gardé ses couleurs
Bleu, blanc, rouge, avec l’espoir elle a fleuri,
Fleur de Paris

(Ce couplet n’est pas chanté ici)
Le paysan la voyait fleurir dans ses champs
Le vieux curé l’adorait dans un ciel tout blanc
Fleur d’espérance, fleur de bonheur
Tout ceux qui se sont battus pour nos libertés
Au petit jour devant leurs yeux l’ont vu briller
La fleur de France aux trois couleurs.

C’est une fleur de chez nous
Elle a fleuri de partout
Car c’est la fleur du retour
Du retour des beaux jours
Pendant quatre ans dans nos cœurs
Elle a gardé ses couleurs
Bleu, blanc, rouge, elle était vraiment avant tout
Fleur de chez nous.

mercredi 14 juillet 2021

Le barrage de Tignes et le village englouti.

A l'aide des 2300 barrages que compte le pays, l'hydroélectrique représente la deuxième source de production d'électricité en France. Pour permettre la construction des retenues, il a fallu noyer de nombreuses vallées, dont 44 étaient habitées. Les lacs artificiels crées par les barrages engloutirent alors de nombreux villages et hameaux, principalement dans les Alpes (lacs de Roselend, du Chambon, de Serre-Ponçon, de Sainte-Croix), le Massif Central (lacs de Bort-Les-Orgues, Vassivière, Sarrans, Salagou, Naussac) et le Jura (lac de Vouglans). Le cas le plus emblématique de ces villages engloutis reste sans doute celui du Vieux Tignes, auquel nous consacrons ce billet.  

**** 

Pour faire redémarrer ses usines, la France de l'après Seconde guerre mondiale a besoin d'électricité. Or, elle manque de charbon. Pour atteindre l'indépendance énergétique, le gouvernement mise alors sur l'hydroélectricité. La toute jeune Électricité De France part à l'assaut des montagnes et dresse partout de gigantesques barrages qui attirent des milliers d'ouvriers sur les chantiers titanesques des régions de montagnes, en particulier les Alpes. Les ingénieurs cherchent à domestiquer les torrents parce qu'ils emportent avec eux la puissance des glaciers d'altitude. Il s'agit, à terme, d'aménager et de se doter d'un puissant réseau hydroélectrique. On ne mesure alors sans doute pas toutes les profondes mutations qu'entraîneront dans les décennies suivantes ces structures. 

Le croquis en version PDF ou sur Umap.

Avant la Deuxième Guerre mondiale, seuls de petits villages et hameaux furent noyés par les premiers barrages, mais la submersion des habitations n'en provoqua pas moins des situations personnelles douloureuses. A Tignes, le retentissement des travaux fut d'une toute autre ampleur car, pour la première fois, un bourg d'importance disparaissait sous les eaux. Le village était niché à flancs de montagne, dans une cuvette profonde. Depuis les hauteurs, l'Isère serpente avant de quitter le vallon par un étroit goulet. Le temps des transhumances, des bergers provençaux louaient une partie des hauts alpages. Les terres situées en aval, nettement plus ingrates, servaient de pâturages aux bêtes qui ne fournissaient pas de lait. Le tourisme débutait à peine. Dès 1935, les Forces motrices du Rhône, ancêtres d'EDF, avaient acquis quelques hectares afin d'étudier la possibilité d'y ériger à l'avenir une petite retenue. La vente de quelques mauvaises terres à des technocrates en costume avait tout de l'aubaine pour les paysans. Pendant la guerre, quelques propriétaires continuèrent discrètement de céder leurs terres. Or, à la Libération, la reconstruction devint priorité nationale et l'érection du barrage nécessité. Il s'agissait de construire un barrage-voûte en béton de 180 mètres de haut pour une largeur de 295 mètres à plus de 1800 mètres d'altitude. A terme, la retenue représenterait une capacité de 230 000 000 de m³ d'eau sur une superficie de 270 hectares, que huit centrales hydro-électriques se chargeraient de transformer en électricité pour une production équivalant à plus d'un million de KWh. Pour en arriver là, l'édification du barrage nécessita l'emploi de 4500 personnes.

 
Barrage de Tignes. cisko66, CC BY 3.0

Sur le papier tout semble simple, la concrétisation beaucoup moins. Il fallut détourner la rivière, pulvériser le pont qui reliait la vallée à ses voisines, racheter des terres. Dans un premier temps, les transactions se firent à l'amiable, puis par expropriation. Les indemnisations proposées par EDF variaient d'une famille à l'autre ce qui suscita jalousies, rancœurs et divisions au sein de la communauté villageoise. En quelques semaines, au cours de l'année 1946, la riante vallée devint un chantier pharaonique parcouru par des norias d'engins de chantiers et des cohortes d'ouvriers. Des dizaines d'Italiens traversèrent la frontière par les cols enneigés pour se faire engager. Afin de les loger, EDF construisit deux lotissements, composés d'éphémères baraques de planches. Dans la vallée, en prévision des accidents, l'hôpital fut agrandi. Le béton arrivait par des trains spéciaux depuis des cimenteries installées en Ardèche (150 000 tonnes). L’État aménageur vantait les vertus de l'hydroélectricité, du savoir faire français, mais pour les autochtones, l'érection du barrage impliquait l'engloutissement de leur village.

* Le drame de Tignes. 

Les villageois refusaient d'être sacrifiés sur l'autel du progrès et de la puissance nationale, de voir disparaître leurs maisons, leurs commerces (des hôtels, une boulangerie), l'école ou la mairie. Les habitants résistèrent pied à pied. "Le village de Tignes, qui est déjà officiellement rayé de la carte, vit des moments dramatiques. Matérialisant leur opposition à toute évacuation, les habitants ont refusé de livrer au préfet les archives de la mairie et les indemnités ne peuvent pas tout résoudre ni tout aplanir. On a l'impression de vivre un exode. Jusqu'au bout, Tignes aura lutté pour ne pas mourir", notait le speaker des actualités. Face aux résistances, le préfet dut faire appel aux CRS afin de forcer les portes de la mairie. Le dynamitage des maisons et surtout le transfert des morts du cimetière suscitèrent une très vive émotion. Au printemps 1952, après six années de travaux et de vaine résistance, le village fut finalement englouti sous les eaux. Une partie des anciens habitants s'installèrent dans les villages des vallées voisines, quand d'autres quittèrent définitivement la montagne pour la ville. 

Avec l'engloutissement, les maisons, les terres, la vie "d’avant" disparurent. Pour les plus âgés, la mise en eau du barrage fut un traumatisme indélébile. Ils ne virent pas dans le lac de retenue une opportunité favorable à l'essor de nouvelles activités, mais bien des "eaux mortes" responsables de la disparition de leur vallée. Les autorités se contentèrent au départ d'inviter les délogés à déménager ailleurs, éventuellement dans un nouveau village construit plus haut. L'absence de médiation et d'accompagnement rendirent très difficiles les expropriations (2). Pour ces populations majoritairement paysannes, la perte des terres agricoles rendait difficile toute reconversion, et ce d'autant plus que, au départ, le développement du tourisme n'était pas du tout envisagé.

Vue générale du lac du Chevril, à Tignes vide. Kelian8, CC BY-SA 3.0
Au plan national, l'achèvement de l'édifice devint le symbole du redressement. Dès lors, les barrages alpins fournirent une part non négligeable de l'électricité du pays. La rupture du barrage de Malpasset en 1959 suscita néanmoins une émotion immense. La catastrophe conduisit à la mise en place de contrôles des déformations des barrages, puis à l'instauration de plans de prévention en cas de ruptures. Désormais, tous les 10 ans, EDF vérifie l'état de la structure du barrage. A Tignes, à l'occasion de la vidange décennale, le passé resurgit, la colère aussi. Les anciens descendent alors en procession vers les ruines de ce qui constitua le village. A cette occasion, la vie semble reprendre ses droits: un fin manteau végétal repousse furtivement, le lit de l'Isère resurgit, quelques vestiges du village disparu réapparaissent, l'émotion affleure.

La floraison des barrages alpestres précipita la disparition des pratiques pastorales traditionnelles, remplacées par de nouvelles activités. En complément de la production d'électricité, l'essor du tourisme permit de donner un nouveau souffle aux vallées. A Tignes, un nouveau village fut construit quelques kilomètres en amont du barrage. Il doit aujourd'hui sa renommée à une célèbre station de ski. La perception des travaux diffère profondément selon les générations. Si pour les déplacés, rien n'a pu remplacer le village englouti, pour les générations suivantes en revanche, le lac de barrage est synonyme de vitalité économique, avec l'installation de restaurants, d'hôtels, de bases nautiques, de campings...

Le drame de Tignes a laissé une trace notable dans la culture populaire. Au début des années 1960, Charles Trenet, alors au creux de la vague, composa "Mon village englouti". Dans une veine nostalgique, le "fou chantant" y racontait non seulement la disparition des maisons, mais aussi celle des souvenirs d'enfance de ceux qui y grandirent. "Mon village au fond de l'eau / Se souvient des heures si proches / Quand volait, dans le jour nouveau, / Le son joyeux de ses cloches. (...) Jamais, jamais je n'ai pu l'oublier. Tant de souvenirs engloutis / Dorment là, sous l'onde isolée, / Depuis qu'un barrage maudit / A noyé ma verte vallée." 

Une chanson du groupe Pain Noir intitulée La Retenue revient sur l'édification d'un barrage. Les paroles de ce folk en français, tout en sobriété, narrent la disparition sous les eaux d'un village qui ressemble en tout point au vieux village englouti de Tignes. " J'ai eu l'idée de " La Retenue " en me promenant près du barrage de Bort-les-Orgues, en Auvergne. Je me suis ensuite renseigné sur l'histoire de ces trois villages engloutis sous un lac artificiel et j'ai regardé des archives de l'ORTF sur d'autres barrages du même type, comme celui de Tignes (ndlr : l'extrait de reportage (3) que l'on entend dans la chanson concerne l'évacuation de la vallée de Tignes). La chanson s'est nourrie de ces recherches et de ces vidéos de l'INA», se souvient François-Régis Croisier alias Pain Noir. La composition atteint l'auditeur avec une grande économie de notes et de mots.


Les paroles racontent la submersion du village. "Les eaux du barrage ont couvert maintenant les rues du village." Il ne reste plus rien du temps d'avant. "Où sont passées les places où jouaient les enfants?" L'engloutissement oblige les villageois à quitter les lieux. "Ses habitants n'en menaient pas large quand est venu le temps du départ". A l'inquiétude du départ s'ajoute bientôt un traumatisme lié à la disparition du cadre de vie. "Cette retenue encore une fois nous tue. / Au pied du barrage nous vivons maintenant et c'est comme un présage, un fantôme inquiétant."

Les échos du drame de Tignes se font également entendre dans "Les revenants".  Créée en 2012 par Fabrice Gobert, la série a été tournée en Haute-Savoie en 2012. Le retour des défunts semble lié à l'engloutissement de l'ancien village. Le réalisateur s'est d'ailleurs inspiré des légendes entourant le remplissage du barrage de Tignes.

Conclusion: Aujourd’hui, la volonté affichée de réduire la part du nucléaire nécessite de trouver des alternatives énergétiques crédibles et durables. Le solaire et l’éolien ne pourront compenser la demande. Bien plus que le solaire et l'éolien, l'hydraulique offre les plus solides perspectives. Pourtant, la construction de grands barrages comparables à celui de Tignes paraît socialement impossible.

National Archives at College Park - Still Pictures, Public domain.
Notes:

1. La rupture du barrage de Malpasset provoque la mort de 423 personnes.

2. Le drame de Tignes a suscité une vive émotion dans tout le pays. Afin qu'une telle situation ne se reproduise plus, les autorités tâcheront par la suite de mieux prendre en charge les populations déplacées comme lors de la création du barrage de Serre-Ponçon. 

3. "Les eaux ont commencé à monter, formant un petit lac qui n'arrêtera pas de s'étendre jusqu'à ce que le village soit englouti par 160 m de fond. L'exode a commencé au pied des enfants insouciants qui voient dans cette aventure une source d'animation." 

Sources:

A. "Nostalgie d'un village noyé" [Libération]

B. "Tignes: le village englouti sous les eaux" [Le Dauphiné] 

C. "La production d'électricité d'origine hydraulique" [EDF]

D. "La catastrophe du barrage de Malpasset" [Affaires sensibles sur France Inter]

E. "La Souterraine et Pain-Noir ont grandi ensemble", La Nouvelle République du 13/10/2016.