Comment les humains font-ils face aux catastrophes naturelles? Comment tentent -ils de tirer les enseignements des catastrophes passées? Nous avancerons quelques pistes à partir des crues récurrentes de la Charente entre Angoulême et Saintes, comme celles de 1982 ou de 2026.
Ci-dessus, une série de photos prises à Saintes lors des crues de décembre 2023 et février 2026.
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L’inondation demeure un risque naturel, bien connu. Cependant, le territoire s’artificialise, avec l'aménagement d'espaces jusqu’ici réservés au fleuve. L'Homme modifie le paysage et bouleverse certains équilibres. Le risque augmente d’autant plus que les enjeux (les biens, les personnes…) se multiplient au sein des zones inondables...
| L'aléa est un phénomène naturel dangereux comme une inondation, un tsunami... On appelle enjeux (ou vulnérabilités) les personnes, biens, équipements et/ou environnement susceptibles de subir les conséquences de l'aléa. Le risque résulte de la confrontation d'un aléa et d'une zone géographique où il existe des enjeux. Donc aléa x enjeu = risque. |
L'automne 1982 connaît une pluviosité importante, deux fois plus forte que la moyenne saisonnière. Ces précipitations permettent de rétablir le niveau moyen des cours d'eau, sans débordements. En revanche, ces excédents de pluie saturent rapidement les terrains calcaires et perméables. A partir du 5 décembre, un temps doux et pluvieux s'installe. Le 10, une tempête balaie le littoral charentais et s'accompagne de pluies diluviennes. Les précipitations incessantes entraînent une montée rapide du niveau de la Charente. C'est le début de la crue dans tout le bassin du fleuve. A Saintes, les premiers débordements submergent les prairies basses (zone de la Palu) et menacent les quartiers riverains du cours d'eau. A Angoulême, Jarnac, Cognac et Saintes, la cote d'alerte est atteinte. Rien de catastrophique toutefois, d'autant qu'une accalmie intervient à la mi-décembre, la décrue semble s’amorcer. Mais la situation se dégrade de nouveau très rapidement. Les ondées des 16 et 17 sur des sols saturés d'eau provoquent une brusque élévation des niveaux. La crue prend des proportions exceptionnelles aux lendemains d'un nouvel épisode pluvieux, survenu les 19 et 20 décembre.
* Saintes sur mer.
La situation de la ville de Saintes s'avère particulièrement critique, car la Charente - alors dans sa partie aval - reçoit des débits supplémentaires apportés par les affluents (Seugne) grossis par les pluies. Depuis le samedi 11 décembre 1982, la cote d'alerte de 4 mètres est atteinte au niveau du pont Palissy. La circulation devient impossible sur les voies traditionnellement inondées (quai des Roches, route de Courbiac, rue du Pont-Amilion). A partir du 15, la situation se détériore, obligeant les pouvoirs publics à mener les premières interventions dans les quartiers inondés: distribution de parpaings et madriers, évacuation des personnes sinistrées. Le 20 décembre, la cote d'alerte de 6 mètres est atteinte. Le quart de la ville, principalement sur la rive droite, se trouve alors sous l'eau. Les coupures d'électricité et de chauffages accélèrent l'évacuation de familles sinistrées. Il devient de plus en plus difficile de se rendre à Saintes. A l'intérieur de la ville, la circulation est devenue presque impossible. L'avenue Gambetta - une des deux artères principales de la ville - devenue impraticable, il faut construire d'urgence une passerelle au dessus de la chaussée inondée. La communication entre les deux rives ne tient plus qu'au pont de Saintonge. La cote maximale atteint 6,99m au pont Palissy. La décrue salvatrice n'intervient que le 24 décembre à 16 heures.
* Déclenchement du plan ORSEC.
Michel Crépeau, ministre de Environnement de l'époque, accompagné de Jacques Monestier, préfet de Charente-Maritime, survolent la Saintonge et constatent que la crue prend une allure de catastrophe. Des villages se retrouvent cernés de toute part, isolés (Courcoury, Les Gonds). Les quartiers urbains riverains du fleuve se trouvent inondés. Les appels de détresse convergent en très grand nombre vers des centres de secours totalement dépassés. La situation conduit donc les autorités à déclencher le plan ORSEC dans les deux départements charentais. Ce plan, institué en 1952, sonne l'alerte générale et permet de mettre à disposition et d'organiser des moyens de secours humains et matériels exceptionnels. Un état-major de crise, dirigé par chaque préfet, réunit les responsables des services publics de chaque département: DDE, DDA, DDASS, gaz, électricité, télécommunication, protection civile, police, gendarmerie, armée. Pour appliquer les décisions prises, des postes de commandement (1) s'installent dans les préfectures et les principales villes sinistrées.
Les opérations sur le
terrain mobilisent sapeurs-pompiers, plongeurs et matériels spécialisés. Elles
sont organisées sur place par les commandants des centres de secours. Un
PC opérationnel très important est installé à Saintes sur le stade Yvon
Chevalier. A partir du 21 décembre, des renforts importants sont envoyés par
les postes de secours de dix autres départements. L'action de l'armée
s'intensifie également dans le cadre du plan ORSEC. Avec la décrue, ce sont les
équipes d'assainissement et de nettoyages qui entrent en action. En
Charente-Maritime, le plan ORSEC n'est levé que le 4 janvier 1983.
* Conséquences directes.
Cette crue de la Charente se
caractérise par son intensité et sa durée. Pendant plus d'un mois à Saintes, du
6 décembre 1982 au 24 janvier 1983, infrastructures et biens matériels furent
mis à rude épreuve. Les dommages furent donc conséquents: maisons inondées,
activités économiques paralysées, réseaux de transport et d'approvisionnement
(eau, électricité) malmenés.
En débit de quelques troubles psychologiques et maladies liées à l'humidité, le bilan humain s'avère en revanche bien plus léger. La lenteur de l'écoulement du fleuve, associé à une gestion de crise efficace, permirent d'éviter tout décès direct au cours de l'épisode.
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Les caractéristiques du bassin versant (2) de la Charente se révèlent propices aux risques d'inondations. Dans ce bassin très plat et de faible altitude, la pente moyenne s'avère très faible, de trois à six centimètres en moyenne par kilomètre entre Angoulême et Saintes. Dans ces conditions, l'eau s'écoule très lentement et s'étale dans le lit majeur du fleuve, dans les prairies et les champs d'expansion de crues. Le lit mineur correspond à ce qu'on pourrait désigner comme le cours d'eau normal, tandis que le lit majeur correspond à la zone recouverte par le cours d'eau en période de crue. Or, à certains endroits, il peut être très large. La capacité d'écoulement réduite de la Charente ver Saintes conduit à de fréquents débordements lorsque le débit augmente. Le bassin majeur, plutôt large, souvent occupé de prairies inondables, se rétrécit brusquement au niveau de la ville. Cette particularité fait de l'agglomération un redoutable verrou hydraulique, très vulnérable aux risques d'inondation. La surface de la zone inondable atteint 135 ha dans la ville, menaçant directement des centaines d'habitations.
Les crues de la Charente interviennent au cours de la période hivernale en raison des fortes précipitations océaniques qui s'abattent alors sur la région. A la différences des inondations brutales et soudaines que connaît le quart sud-est de la France, il s'agit ici de crues provoquées par une pluviosité longue (crues à cinétique longue). L'eau monte lentement et l'onde de crue s'y étale dans le temps (48 heures pour arriver de Cognac à Saintes, seulement distantes de 28 km). En se propageant vers l'aval, elle est aggravée à la fois par la persistance des pluies et par les crues des affluents aval. Au niveau de Saintes, la présence d'un large lit majeur entraîne des débordements du fleuve sur de vastes surfaces, d'autant plus que la faiblesse de la pente empêche l'évacuation rapide des eaux. Dans ces conditions, les durées de submersion se caractérisent par leur longueur (un mois en 1982!). Rappelons en outre l'existence d'autres facteurs favorisant l'apparition des crues: remontée de la marée dans la partie aval, l'encombrement du lit mineur en raison d'un entretien insuffisant et par la présence d'ouvrages vétustes ou mal dimensionnés, enfin l'occupation abusive du lit par certains aménagements.
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| L'arc routier (dit de Germanicus) a les pieds dans l'eau. (photo Blot prise le 21 février 2026) |
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Evolution du paysage urbain à Saintes. [Source : projet d’action éducative du collège Agrippa d’Aubigné.] |
D'autres facteurs, exogènes cette fois, sont à prendre en compte dans l'aggravation de l'aléa à Saintes. En aval de la ville, l'édification dans les années 1960 du barrage de Saint-Savinien est à l'origine de l'apparition d'un bouchon vaseux obstruant le lit mineur et occasionnant une surélévation de la ligne d'eau en amont. Comme ailleurs, la modification de l'occupation des sols a aussi contribué à l'imperméabilisation des sols du fait de la densification du tissu urbain et du bétonnage massif. Dans le domaine agricole, les surfaces vouées à la céréaliculture ne cessent d'augmenter au détriment des cultures fourragères. Ces espaces toujours en herbes jouent pourtant le rôle de ralentisseur de crue.
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Repère de la crue de 1982 près
du pont Palissy à Saintes. |
* Gestion du risque.
Pour mieux lutter contre une catastrophe naturelle et réduire les enjeux, il faut connaître le phénomène et se souvenir des graves crises passées. Par conséquent, la politique de gestion du risque se fonde sur une bonne connaissance de l'aléa. Afin de mieux lutter contre les graves inondations, les autorités se sont dotées de Plan de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI). Élaboré par le Préfet, le PPRI réglemente l’urbanisme dans les zones inondables. Il prévoit des règles d'utilisation et d'occupation du sol selon une carte d'exposition au risque d’inondation établie grâce aux études des scientifiques et ingénieurs. Le Plan Local d’Urbanisme (PLU) élaboré par le maire régit le droit à construire sur la commune. Il peut empêcher l’urbanisation des terrains inondables en s’appuyant a minima sur le PPRI lorsqu’il existe.
* Une priorité : modérer le phénomène
d'inondation.
Une des options consiste à ralentir les
écoulements en amont des villes. De "petits freins diffus sur le
territoire" doivent permettre d'atténuer l'onde de crue en amont du
bassin versant. Plusieurs aménagements sont envisageables : la plantations de
haies, une stricte limitation des espaces bitumés pour limiter les flux d'eau, la réduction du drainage afin de préserver les zones humides, la restauration des
freins naturels des cours d'eau. Dans cette optique, et afin de tirer tous les
enseignements de la grande crue de 1982, de nombreux espaces restent
inconstructibles au cœur même de la ville de Saintes. Ainsi, à quelques
encablures du centre-ville, la prairie de la Palu s'étend sur 122 ha, en
bordure de Charente. Composé de prairies naturelles en partie inondable, de
roselières et d'un plan d'eau, cet espace est intégré au réseau Natura 2000.
Crée après la crue centennale, le canal, dit chenal de la prairie déleste la Charente de
son trop plein d'eau et alimente un plan d'eau aménagé sur la zone de la Palu.
Cette création fait ainsi office de zone de surstockage en cas de fortes
inondations. L'étang accroît la rétention d'eau dans des zones inhabitées du
lit majeur.
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| Vue du plan d'eau de la Palu. (photo : blot) |
Afin de limiter l'ampleur des inondations, une autre piste consiste à réaliser des travaux de protection, afin de faciliter l’écoulement du fleuve dans les secteurs urbains sensibles. Par exemple pour l’agglomération de Saintes, il faudrait retirer les sédiments accumulés dans la Charente au niveau du barrage de Saint-Savinien et faciliter l’écoulement de la crue au droit de certains franchissements routiers, qui provoquent des surinondations à Saintes.
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Vigicrues est un site
internet [ vigicrues.gouv.fr ] alimenté
par les services de l’État qui affiche des cartes et des bulletins de
vigilance crue par tronçon hydrographique, pour des prévisions à échéance 24
h. Exemple avec la station
du Pont-Palissy à Saintes. |
* Mieux prévoir et anticiper.
Le domaine de la prévision des inondations a connu des progrès majeurs ces dernières années. Ainsi, « Vigicrues » est un site internet qui affiche des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, toutes les 24 heures. De même, les préfectures peuvent diffuser les messages d'alerte et de consignes à destination de la population par le biais de radios locales conventionnées… La prévention passe donc par l’information et l’éducation des populations par l’élaboration d’expositions, par l’installation de plaques repères pour se souvenir des épisodes passés, avec l’établissement par les mairies d'un Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs (DICRIM) permettant de recenser les risques dans la commune et les mesures de prévention prises.
Malheureusement, tous ces progrès dans l'anticipation et la gestion des crues n'empêchent pas le fleuve de sortir, de manière récurrente de son lit. Le réchauffement climatique accéléré des dernières années a sans doute une incidence, avec la recrudescence d'événements de grande ampleur. La plus grande douceur contribue à l'intensification des précipitations sur de courtes périodes, ce qui provoque des inondations. Ainsi, entre 2020 et 2026, la cote des 6 mètres a été dépassée trois fois (en 2021, 2023, 2026). Les pouvoirs publics essaient de tirer les enseignements des crues passées, mais les mesures à adopter s'avèrent souvent complexes. La question de la désurbanisation, qui consiste à détruire les habitations installées en zone inondable quand cela était encore possible, prend beaucoup de temps et coûte chère.
De même, comme le rappelle Kévin Benoit, de l'Etablissement Public Territorial de Bassin (EPTB), "comme le territoire est très plat, les masses d'eau en jeu sont astronomiques. Même si on faisait des bassins de rétention d'eau, les gains de hauteur d'eau seraient dérisoires pour des coûts qui sont astronomiques." (source A). Finalement, nous n'avons d'autre choix que de vivre avec les crues. Plutôt que d'essayer d'empêcher ce qui ne peut l'être, on tente désormais d'atténuer la vulnérabilité des enjeux. Ainsi, dans les habitations, des adaptations visent à atténuer les conséquences des inondations, avec l'installation de batardeaux, de clapets anti-retour, de revêtements au sol adaptés, en réhaussant les prises électrique en hauteur
Les crues de grande ampleur de la Charente sont si fréquentes qu'elles ont donné lieu à des chansons. Ainsi, les Binuchards, un groupe originaire de Gemozac en Charente Maritime, dans un style "fortement marqué par le terroir et le folklore charentais", nous apprend la page Wikipédia consacrée à la formation. Les paroles empruntent des expressions et des mots au parler saintongeais (cagouilles pour escargot, souberne pour inondation...). Il y est question de la crue du fleuve, sur ton humoristique, que certains trouveront sans doute lourdaud. Il y est en tout cas question :
> de la "voie romaine" passant à Taillebourg; seul axe routier des environs à rester au dessus des flots lors des crues.
> des "écluses de St-Savinien", dont "la goule grande ouverte" n'empêche pas l'accumulation de sédiments, ce qui perturbe l'écoulement de l'eau en direction de l'embouchure. Dans ces conditions, "y'a trop de vase" et les riverains pataugent.
> des précautions prises pour éviter de trop gros dégâts ("j'avons sauvé tout l'mobilier") ou permettre de se déplacer à pied sec ("On met des planches et des parpaings pour pouvoir acheter sont pain").
> des conséquences immédiates des crues avec des dégâts matériels à craindre ("toutes les caves sont inondées", "ça sent le fraîchin, faut serpiller"), des déplacements plus compliqués ("le facteur pourra pas passer, / Et l'épicier qu'est embourbé"), la curiosité des badauds ("Alors comme on est sinistrés / Tout l'monde vient nous photographier, / Y feriant mieux d'venir nous aider").
Notes :
1. Dans ces Postes de Commandement ORSEC
travaillent en permanence une trentaine de personnes qui apportent leur
concours aux responsables des services publics et aux conseillers techniques
qui analysent les besoins, les évaluent, puis formulent les demandes dans le cadre
du plan ORSEC.
2. Bassin versant : Territoire à l'intérieur duquel toutes les eaux de surface s'écoulent vers un même point, appelé "exutoire". Il peut s'agir de l'embouchure d'un fleuve par exemple.
Sources:
A. Morgane Jacob : «"C'est la troisième grande crue en cinq ans" : Pourquoi les inondations affectent-elles autant Saintes et ses environs.», France 3 Nouvelle Aquitaine, 20/02/2026.
B. Les nom ressources du site de l'EPTB Charente.
C. Rapport de présentation de la cartographie du risque d’inondation de la Charente sur le secteur de Saintes – Cognac – Angoulême (PDF).
D Christian Genet :"Les deux Charentes. Inondation, 1982. La crue du siècle", La Caillerie.
Liens:
- Des photos de Jean-Pierre Maffre de la crue de 1982.
- Saintes: les inondations de 1982 en images.


