dimanche 22 février 2026

Quand la Charente a débordé.

Comment les humains font-ils face aux catastrophes naturelles? Comment tentent -ils de tirer les enseignements des catastrophes passées? Nous avancerons quelques pistes à partir des crues récurrentes de la Charente entre Angoulême et Saintes, comme celles de 1982 ou de 2026. 

Ci-dessus, une série de photos prises à Saintes lors des crues de décembre 2023 et février 2026. 

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L’inondation demeure un risque naturel, bien connu. Cependant, le territoire s’artificialise, avec l'aménagement d'espaces jusqu’ici réservés au fleuve. L'Homme modifie le paysage et bouleverse certains équilibres. Le risque augmente d’autant plus que les enjeux (les biens, les personnes…) se multiplient au sein des zones inondables...

L'aléa est un phénomène naturel dangereux comme une inondation, un tsunami... On appelle enjeux (ou vulnérabilités) les personnes, biens, équipements et/ou environnement susceptibles de subir les conséquences de l'aléa. Le risque résulte de la confrontation d'un aléa et d'une zone géographique où il existe des enjeux. Donc aléa x enjeu = risque.

L'automne 1982 connaît une pluviosité importante, deux fois plus forte que la moyenne saisonnière. Ces précipitations permettent de rétablir le niveau moyen des cours d'eau, sans débordements. En revanche, ces excédents de pluie saturent rapidement les terrains calcaires et perméables. A partir du 5 décembre, un temps doux et pluvieux s'installe. Le 10, une tempête balaie le littoral charentais et s'accompagne de pluies diluviennes. Les précipitations incessantes entraînent une montée rapide du niveau de la Charente. C'est le début de la crue dans tout le bassin du fleuve. A Saintes, les premiers débordements  submergent les prairies basses (zone de la Palu) et menacent les quartiers riverains du cours d'eau. A Angoulême, Jarnac, Cognac et Saintes, la cote d'alerte est atteinte. Rien de catastrophique toutefois, d'autant qu'une accalmie intervient à la mi-décembre, la décrue semble s’amorcer. Mais la situation se dégrade de nouveau très rapidement. Les ondées des 16 et 17 sur des sols saturés d'eau provoquent une brusque élévation des niveaux. La crue prend des proportions exceptionnelles aux lendemains d'un nouvel épisode pluvieux, survenu les 19 et 20 décembre.

* Saintes sur mer.

La situation de la ville de  Saintes s'avère particulièrement critique, car la Charente - alors dans sa partie aval - reçoit  des débits supplémentaires apportés par les affluents (Seugne) grossis par les pluies. Depuis le samedi 11 décembre 1982, la cote d'alerte de 4 mètres est atteinte au niveau du pont Palissy.  La circulation devient impossible sur les voies traditionnellement inondées (quai des Roches, route de Courbiac, rue du Pont-Amilion). A partir du 15, la situation se détériore, obligeant les pouvoirs publics à mener les premières interventions dans les quartiers inondés: distribution de parpaings et madriers, évacuation des personnes sinistrées. Le 20 décembre, la cote d'alerte de 6 mètres est atteinte. Le quart de la ville, principalement sur la rive droite, se trouve alors sous l'eau. Les coupures d'électricité et de chauffages accélèrent l'évacuation de familles sinistrées. Il devient de plus en plus difficile de se rendre à Saintes. A l'intérieur de la ville, la circulation est devenue presque impossible. L'avenue Gambetta - une des deux artères principales de la ville - devenue impraticable, il faut construire d'urgence une passerelle au dessus de la chaussée inondée. La communication entre les deux rives ne tient plus qu'au pont de Saintonge. La cote maximale atteint 6,99m au pont Palissy. La décrue salvatrice n'intervient que le 24 décembre à 16 heures.

* Déclenchement du plan ORSEC.

Michel Crépeau, ministre de Environnement de l'époque, accompagné de Jacques Monestier, préfet de Charente-Maritime, survolent la Saintonge et constatent que la crue prend une allure de catastrophe. Des villages se retrouvent cernés de toute part, isolés (Courcoury, Les Gonds). Les quartiers urbains riverains du fleuve se trouvent inondés. Les appels de détresse convergent en très grand nombre vers des centres de secours totalement dépassés. La situation conduit donc les autorités à déclencher le plan ORSEC dans les deux départements charentais. Ce plan, institué en 1952, sonne l'alerte générale et permet de mettre à disposition et d'organiser des moyens de secours humains et matériels exceptionnels. Un état-major de crise, dirigé par chaque préfet, réunit  les responsables des services publics de chaque département: DDE, DDA, DDASS, gaz, électricité, télécommunication, protection civile, police, gendarmerie, armée. Pour appliquer les décisions prises, des postes de commandement (1) s'installent dans les préfectures et les principales villes sinistrées.

 Les opérations sur le terrain mobilisent sapeurs-pompiers, plongeurs et matériels spécialisés. Elles sont organisées sur place par les commandants  des centres de secours. Un PC  opérationnel très important est installé à Saintes sur le stade Yvon Chevalier. A partir du 21 décembre, des renforts importants sont envoyés par les postes de secours de dix autres départements. L'action de l'armée s'intensifie également dans le cadre du plan ORSEC. Avec la décrue, ce sont les équipes d'assainissement et de nettoyages qui entrent en action. En Charente-Maritime, le plan ORSEC n'est levé que le 4 janvier 1983.

* Conséquences directes.

Cette crue de la Charente se caractérise par son intensité et sa durée. Pendant plus d'un mois à Saintes, du 6 décembre 1982 au 24 janvier 1983, infrastructures et biens matériels furent mis à rude épreuve. Les dommages furent donc conséquents: maisons inondées, activités économiques paralysées, réseaux de transport et d'approvisionnement (eau, électricité) malmenés.

En débit de quelques troubles psychologiques et maladies liées à l'humidité, le bilan humain s'avère en revanche bien plus léger. La lenteur de l'écoulement du fleuve, associé à une gestion de crise efficace, permirent d'éviter tout décès direct au cours de l'épisode.

Le pont Bernard Palissy à Saintes, décembre 1982. © Jacques Hugues - Archives EPTB Charente


* Les facteurs d'aggravation du risque.

Les caractéristiques du bassin versant (2) de la Charente se révèlent propices aux risques d'inondations. Dans ce bassin très plat et de faible altitude, la pente moyenne s'avère très faible, de trois à six centimètres en moyenne par kilomètre entre Angoulême et Saintes. Dans ces conditions, l'eau s'écoule très lentement et s'étale dans le lit majeur du fleuve, dans les prairies et les champs d'expansion de crues. Le lit mineur correspond à ce qu'on pourrait désigner comme le cours d'eau normal, tandis que le lit majeur correspond à la zone recouverte par le cours d'eau en période de crue. Or, à certains endroits, il peut être très large. La capacité d'écoulement réduite de la Charente ver Saintes conduit à de fréquents débordements lorsque le débit augmente. Le bassin majeur, plutôt large, souvent occupé de prairies inondables, se rétrécit brusquement au niveau de la ville. Cette particularité fait de l'agglomération un redoutable verrou hydraulique, très vulnérable aux risques d'inondation. La surface de la zone inondable atteint 135 ha dans la ville, menaçant directement des centaines d'habitations.

Les crues de la Charente interviennent au cours de la période hivernale en raison des fortes précipitations océaniques qui s'abattent alors sur la région. A la différences des inondations brutales et soudaines que connaît le quart sud-est de la France, il s'agit ici de crues provoquées par une pluviosité longue (crues à cinétique longue). L'eau monte lentement et l'onde de crue s'y étale dans le temps (48 heures pour arriver de Cognac à Saintes, seulement distantes de 28 km). En se propageant vers l'aval, elle est aggravée à la fois par la persistance  des pluies et par les crues des affluents aval. Au niveau de Saintes, la présence d'un large lit majeur entraîne des débordements du fleuve sur de vastes surfaces, d'autant plus que la faiblesse de la pente empêche l'évacuation rapide des eaux. Dans ces conditions, les durées de submersion se caractérisent par leur longueur (un mois en 1982!). Rappelons en outre l'existence d'autres facteurs favorisant l'apparition des crues: remontée de la marée dans la partie aval, l'encombrement du lit mineur en raison d'un entretien insuffisant et par la présence d'ouvrages vétustes ou mal dimensionnés, enfin l'occupation abusive du lit par certains aménagements.

L'arc routier (dit de Germanicus) a les pieds dans l'eau. (photo Blot prise le 21 février 2026)
Au titre de l'aggravation du risque, il faut aussi rappeler le rôle de  l'urbanisation du lit majeur du fleuve au XIX ème siècle. Jusque là, les populations, habituées à vivre avec l'aléa, s'installent presque exclusivement sur la rive gauche. A l'époque gallo-romaine, seule la rive gauche est occupée. Il n'y a alors pratiquement pas d'enjeux, car les constructions et activités se trouvent en zones non inondables. Tout change avec l'industrialisation et l'arrivée du chemin de fer. L'agglomération s'étend désormais sur la rive droite, dans le lit majeur du fleuve. Cet étalement urbain s'est accompagné d'aménagements peu judicieux, qui contribuèrent à l'amplification de la vulnérabilité au risque d'inondation. Ce fut le cas du comblement d'un bras naturel de la Charente appelé Petit Rosne. Dès lors, l'intégralité du débit du fleuve dut transiter par le bras principal du fleuve, ce qui pose problème en cas de crue. Par ailleurs, le Pont Palissy se caractérise par sa relative étroitesse avec ses arcs bas et ses piles massives. Il constitue un véritable verrou ne permettant pas l'évacuation rapide des eaux. Enfin, de nombreux remblais vinrent amputer le lit majeur du fleuve lors des aménagements successifs : la construction d'un viaduc de chemin de fer ("le pont de Diconche"), du Pont de Saintonge, la création du jardin public et de la place Bassompierre au cœur de l'agglomération. Il apparaît désormais bien difficile, voire impossible, de faire machine arrière en supprimant ces aménagements. Enfin rappelons l'entrée en vigueur très tardive de la réglementation sur l'urbanisation dans les zones inondables. Ainsi, les plans de préventions des risques ne furent mis en place qu'en 1995. Jusqu'à cette date, on pouvait donc construire en zone inondable.

Evolution du paysage urbain à Saintes. [Source : projet d’action éducative du collège Agrippa d’Aubigné.] 

D'autres facteurs, exogènes cette fois, sont à prendre en compte dans l'aggravation de l'aléa à Saintes. En aval de la ville, l'édification dans les années 1960 du barrage de Saint-Savinien est à l'origine de l'apparition d'un bouchon vaseux obstruant le lit mineur et occasionnant une surélévation de la ligne d'eau en amont. Comme ailleurs, la modification de l'occupation des sols a aussi contribué à l'imperméabilisation des sols du fait de la densification du tissu urbain et du bétonnage massif. Dans le domaine agricole, les surfaces vouées à la céréaliculture ne cessent d'augmenter au détriment des cultures fourragères. Ces espaces toujours en herbes jouent pourtant le rôle de ralentisseur de crue.

Repère de la crue de 1982 près du pont Palissy à Saintes.

* Gestion du risque.

Pour mieux lutter contre une catastrophe naturelle et réduire les enjeux, il faut connaître le phénomène et se souvenir des graves crises passées. Par conséquent, la politique de gestion du risque se fonde sur une bonne connaissance de l'aléa. Afin de mieux lutter contre les graves inondations, les autorités se sont dotées de Plan de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI). Élaboré par le Préfet, le PPRI réglemente l’urbanisme dans les zones inondables. Il prévoit des règles d'utilisation et d'occupation du sol selon une carte d'exposition au risque d’inondation établie grâce aux études des scientifiques et ingénieurs. Le Plan Local d’Urbanisme (PLU) élaboré par le maire régit le droit à construire sur la commune. Il peut empêcher l’urbanisation des terrains inondables en s’appuyant a minima sur le PPRI lorsqu’il existe.

* Une priorité : modérer le phénomène d'inondation. 

Une des options consiste à ralentir les écoulements en amont des villes. De "petits freins diffus sur le territoire" doivent permettre d'atténuer l'onde de crue en amont du bassin versant. Plusieurs aménagements sont envisageables : la plantations de haies, une stricte limitation des espaces bitumés pour limiter les flux d'eau, la réduction du drainage afin de préserver les zones humides, la restauration des freins naturels des cours d'eau. Dans cette optique, et afin de tirer tous les enseignements de la grande crue de 1982, de nombreux espaces restent inconstructibles au cœur même de la ville de Saintes. Ainsi, à quelques encablures du centre-ville, la prairie de la Palu s'étend sur 122 ha, en bordure de Charente. Composé de prairies naturelles en partie inondable, de roselières et d'un plan d'eau, cet espace est intégré au réseau Natura 2000. Crée après la crue centennale, le canal, dit chenal de la prairie déleste la Charente de son trop plein d'eau et alimente un plan d'eau aménagé sur la zone de la Palu. Cette création fait ainsi office de zone de surstockage en cas de fortes inondations. L'étang accroît la rétention d'eau dans des zones inhabitées du lit majeur.

Vue du plan d'eau de la Palu. (photo : blot)

Afin de limiter l'ampleur des inondations, une autre piste consiste à réaliser des travaux de protection, afin de faciliter l’écoulement du fleuve dans les secteurs urbains sensibles. Par exemple pour l’agglomération de Saintes, il faudrait retirer les sédiments accumulés dans la Charente au niveau du barrage de Saint-Savinien et faciliter l’écoulement de la crue au droit de certains franchissements routiers, qui provoquent des surinondations à Saintes.

 Vigicrues est un site internet [ vigicrues.gouv.fr ] alimenté par les services de l’État qui affiche des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, pour des prévisions à échéance 24 h. Exemple avec la station du Pont-Palissy à Saintes.

* Mieux prévoir et anticiper.

Le domaine de la prévision des inondations a connu des progrès majeurs ces dernières années. Ainsi, « Vigicrues » est un site internet qui affiche des cartes et des bulletins de vigilance crue par tronçon hydrographique, toutes les 24 heures. De même, les préfectures peuvent diffuser les messages d'alerte et de consignes à destination de la population par le biais de radios locales conventionnées… La prévention passe donc par l’information et l’éducation des populations par l’élaboration d’expositions, par l’installation de plaques repères pour se souvenir des épisodes passés, avec l’établissement par les mairies d'un Document d’Information Communal sur les Risques Majeurs (DICRIM) permettant de recenser les risques dans la commune et les mesures de prévention prises.

Malheureusement, tous ces progrès dans l'anticipation et la gestion des crues n'empêchent pas le fleuve de sortir, de manière récurrente de son lit. Le réchauffement climatique accéléré des dernières années a sans doute une incidence, avec la recrudescence d'événements de grande ampleur. La plus grande douceur contribue à l'intensification des précipitations sur de courtes périodes, ce qui provoque des inondations. Ainsi, entre 2020 et 2026, la cote des 6 mètres a été dépassée trois fois (en 2021, 2023, 2026). Les pouvoirs publics essaient de tirer les enseignements des crues passées, mais les mesures à adopter s'avèrent souvent complexes. La question de la désurbanisation, qui consiste à détruire les habitations installées en zone inondable quand cela était encore possible, prend beaucoup de temps et coûte chère. 

De même, comme le rappelle Kévin Benoit, de l'Etablissement Public Territorial de Bassin (EPTB), "comme le territoire est très plat, les masses d'eau en jeu sont astronomiques. Même si on faisait des bassins de rétention d'eau, les gains de hauteur d'eau seraient dérisoires pour des coûts qui sont astronomiques." (source A). Finalement, nous n'avons d'autre choix que de vivre avec les crues. Plutôt que d'essayer d'empêcher ce qui ne peut l'être, on tente désormais d'atténuer la vulnérabilité des enjeux. Ainsi, dans les habitations, des adaptations visent à atténuer les conséquences des inondations, avec l'installation de batardeaux, de clapets anti-retour, de revêtements au sol adaptés, en réhaussant les prises électrique en hauteur

Les crues de grande ampleur de la Charente sont si fréquentes qu'elles ont donné lieu à des chansons. Ainsi, les Binuchards, un groupe originaire de Gemozac en Charente Maritime, dans un style "fortement marqué par le terroir et le folklore charentais", nous apprend la page Wikipédia consacrée à la formation. Les paroles empruntent des expressions et des mots au parler saintongeais (cagouilles pour escargot, souberne pour inondation...). Il y est question de la crue du fleuve, sur ton humoristique, que certains trouveront sans doute lourdaud. Il y est en tout cas question :

> de la "voie romaine" passant à Taillebourg; seul axe routier des environs à rester au dessus des flots lors des crues. 

> des "écluses de St-Savinien", dont "la goule grande ouverte" n'empêche pas l'accumulation de sédiments, ce qui perturbe l'écoulement de l'eau en direction de l'embouchure. Dans ces conditions, "y'a trop de vase" et les riverains pataugent.

> des précautions prises pour éviter de trop gros dégâts ("j'avons sauvé tout l'mobilier") ou permettre de se déplacer à pied sec ("On met des planches et des parpaings pour pouvoir acheter sont pain"). 

> des conséquences immédiates des crues avec des dégâts matériels à craindre ("toutes les caves sont inondées", "ça sent le fraîchin, faut serpiller"), des déplacements plus compliqués ("le facteur pourra pas passer, / Et l'épicier qu'est embourbé"), la curiosité des badauds ("Alors comme on est sinistrés / Tout l'monde vient nous photographier, / Y feriant mieux d'venir nous aider").

Notes :

1. Dans ces Postes de Commandement ORSEC travaillent en permanence une trentaine de personnes qui apportent leur concours aux responsables des services publics et aux conseillers techniques qui analysent les besoins, les évaluent, puis formulent les demandes dans le cadre du plan ORSEC.

2. Bassin versant : Territoire à l'intérieur duquel toutes les eaux de surface s'écoulent vers un même point, appelé "exutoire". Il peut s'agir de l'embouchure d'un fleuve par exemple.

Sources:

A. Morgane Jacob : «"C'est la troisième grande crue en cinq ans" : Pourquoi les inondations affectent-elles autant Saintes et ses environs.», France 3 Nouvelle Aquitaine, 20/02/2026.

B. Les nom ressources du site de l'EPTB Charente.

C. Rapport de présentation de la cartographie du risque d’inondation de la Charente sur le secteur de Saintes – Cognac – Angoulême (PDF).

D Christian Genet :"Les deux Charentes. Inondation, 1982. La crue du siècle", La Caillerie.

Liens:

- Des photos de Jean-Pierre Maffre de la crue de 1982.

- Saintes: les inondations de 1982 en images.

samedi 7 février 2026

"Guns of Brixton" : une riposte musicale aux violences policières dans l'Angleterre thatchérienne.

Au crépuscule des années 1970, le Royaume Uni est en crise. Les difficultés économiques et sociales suscitent de vives tensions, bien exploitées par l'extrême droite dont le discours raciste et xénophobe infuse bien au-delà de ses rangs. Ce que nous avons vu dans le précédent épisode.    

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En mai 1979, les législatives se soldent par une défaite des travaillistes, dont le programme économique austéritaire avait plongé des millions de britanniques dans la misère. Le National front subit également une déroute avec 1,3% des voix. Les conservateurs, emmenés par Maggie Thatcher, triomphent. Il s'agit d'une défaite de la lutte antiraciste, dans la mesure où le parti tory a repris à son compte la rhétorique raciste de l'extrême droite. Multipliant les clins d'œil à Enoch Powell, elle déclare ainsi que "les Britanniques ont peur d'être submergés (swamped) par des gens de culture différente". 

Linton Kwesi Johnson sort cette année là son premier album. Ecrivain et journaliste reconnu, il décrypte avec acuité les relations ambivalentes des différentes communautés de l'Angleterre désormais thatchérienne. Dans ses compositions, scandées en patois jamaïcain de manière percutante, il dénonce les violences perpétrées par une police raciste. Dans le titre All wi doin' is defendin', LKJ décrit avec lucidité les injustices subies par les populations immigrées dans les quartiers pauvres de Londres. Le morceau It dread inna England - for George Lindo démonte une accusation mensongère de cambriolage portée contre un ouvrier jamaïcain (George Lindo), dont le principal tort aux yeux des enquêteurs est d'avoir la peau noire. Il compose aussi "Sonny's lettah", le récit poignant d'une interpellation qui tourne mal.

En janvier 1981, 13 jeunes Noirs, réunis à l'occasion d'un anniversaire, meurent dans un incendie à New Cross. L'enquête policière qui suit, bâclée, ne permet pas de connaître l'origine du sinistre, rendant crédible la thèse du crime raciste. Ce "New Cross massacre" suscite une très vive émotion et provoque la création du New Cross Massacre Committee (NCMAC) qui s'emploie à mener une contre-enquête pour faire la lumière sur le drame et maintenir la pression sur des autorités désireuses d'étouffer l'affaire. (1Quelques jours après le drame, une "Journée d'action des Noirs" rassemble 20 000 personnes dans le cadre d'une marche de soutien aux victimes. Ces dernières sont honorées dans plusieurs morceaux de reggae. Johnny Osbourne martèle "13 dead and nothing said" ("13 morts et pas un mot"). Dans "13 dead" Benjamin Zephaniah martèle "Nous ne devons pas oublier / Nous ne pouvons pas oublier / 13 morts et pas un mot / Nous n'oublierons pas.LKJ, très actif au sein du NCMAC, enregistre "New Crass Massakah", il y décrit "les cris et les pleurs et les morts dans le feu.Raymond Naptali and Roy Rankin enregistrent "new cross fire". Pour UB 40, "New Cross n'était pas une bombe explosive / Il faut que justice soit rendue" ("Don't let it pass you by"). 

Les sound systems participent activement aux campagnes de mobilisation antiracistes auprès d'une jeunesse plus réceptive à ce type de média qu'aux formes d'actions traditionnelles (tracts, réunions, manifs). Via le toasting, les animateurs transforment les pistes de danse en agoras. L'évènement trouve un grand écho chez les musiciens de punk et de reggae, deux genres alors très en vogue. Paul Gilroy observe que les premiers se retrouvent dans la détestation des institutions portée par les rastas. Le militantisme noir devient une source d'inspiration pour un groupe comme The Clash. En 1979, le groupe compose Guns of Brixton. "Tu peux nous écraser, tu peux nous meurtrir / Mais tu devras répondre aux armes de Brixton".

Le pouvoir thatchérien, outré par cette grande manifestation au lendemain du drame de New Cross, riposte avec l'Opération Swamp 81, une appellation directement inspirée par la déclaration de Thatcher évoquée précédemment. Entre le 10 et 12 avril 1981, l'opération, menée par la Metropolitan Police conduit à l'arrestation et à la fouille de plus de 900 personnes dans le quartier de Brixton. En vertu des lois sus et du racisme profondément ancré au sein de l'institution policière britannique d'alors, les agents se concentrent en priorité sur les jeunes d'ascendance afro-caribéenne, victime d'un véritable harcèlement. Les arrestations provoquent un soulèvement. Les  jeunes répondent aux insultes racistes, brimades et passages à tabac par des jets de briques et de cocktails molotov, entraînant l'arrivée de la police anti-émeute. Après des heures d'échauffourées, le bilan matériel est lourd : des centaines de blessés, des voitures et des bâtiments incendiés, des magasins pillés. Le choc est immense, inspirant presqu'aussitôt de nombreux morceaux. The Ruts enregistrent "Babylon is burning" ou "S.U.S.", Raymond Naptali and Roy Rankin "Brixton Incident" et "New Cross fire", Chrismic Youth "Brixton riot", Desmond Dekker un autre "Brixton riot", Angelic Upstarts "Flames of Brixton", Black Uhuru "Youth of Ellington"

La situation demeure toujours extrêmement tendue au début du mois de juillet 1981. Après une nouvelle explosion de violences à Brixton, la révolte gagne le quartier londonien de Southall, puis Toxteh à Liverpool, enfin les villes de Manchester, Leicester, Nottingham, Southampton, Birmingham, Sheffield, Coventry... la ville des Specials dont le morceau Ghost Town, par une sinistre coïncidence atteint alors la première place des Charts. Les membres du groupe, blancs et noirs, arborent des costumes cintrés à la manière des mods, ainsi que des chapeaux pork pie. Le groupe propose une version britannique revigorante du ska jamaïcain. En parallèle, Jerry Dammers, l'organiste et leader du groupe, a monté son propre réseau de distribution, nommé two tone (noir et blanc). Au fil des concerts, Dammers observe avec effarement le délabrement complet de certains quartiers pauvres des grandes villes anglaises, à commencer par ceux de sa ville d'origine. Dès l'introduction de la composition, les notes lugubres qui s'échappent d'une ligne d'orgue arabisante plongent l'auditeur dans une torpeur brumeuse, empreinte de nostalgie. Le tempo, très ralenti, n'a plus rien à voir avec la frénésie des débuts du groupe. Le long solo plaintif du trombone de Rico Rodriguez accentue bientôt l'effet hypnotique de l'ensemble. Le premier couplet relate le quotidien sinistre d'une ville "où tous les clubs ont fermé", une ville plongée dans le silence depuis que "les groupes ne font plus de concerts" et que le travail disparaît. Dans la ville fantôme, le chômage affecte une jeunesse abandonnée, réduite à la violence par désœuvrement. Soudain, à l'évocation des "bons vieux jours où nous chantions et dansions", la cadence s'accélère, la chanson prend un nouveau départ.

Balayant le contexte socio-économique d'un revers de main. Thatcher affirme, péremptoire, que "le chômage n'a rien à voir avec les événements", "rien, non rien ne justifie ce qui s'est passé"?  La première ministre décrit l'insurrection comme le surgissement d'une violence gratuite, dénuée de toute motivation politique. Refusant l'idée d'investir dans les quartiers sous-équipés et paupérisés, la cheffe du gouvernement lance : "l'argent ne peut acheter ni la confiance ni l'harmonie sociale.En 1982, Eddy Grant (2) enregistre "Electric avenue", qui est le nom d'une des principales artères au centre de Brixton. (3) Il chante "Nous allons descendre sur Electric Avenue / Et puis nous irons plus haut / Oh, dans la rue (...) Dehors dans la journée / Dehors dans la nuit".

En 1983, deux ans après les émeutes de Brixton, LKJ enregistre "Di great insohreckshan". Pour le dub poet, ces dévastations regrettables sont le fruit d'une colère accumulée, dont l'épanchement est le résultat des violences policières. Au fond, ces émeutes sont le corollaire des injustices subies, fondées sur un racisme institutionnel. Pour le musicien, les autorités doivent donc identifier les ferments de la révolte et imposer la fin du harcèlement des populations noires, sous peine de voir les confrontations se répéter.  L'artiste scande : "ça a été l'évènement de l'année / J'aurais aimé en être / Quand ont éclaté les émeutes de Brixton / Quand ont a caillassé plein de cars de police / Quand on a brisé leur plan malfaisant / Quand on a brisé leur plan Swamp 81 / Dans quel but ? / Pour que les dirigeants comprennent / Qu'on ne supportait plus l'oppression".  

Pour tenter de mieux comprendre et prévenir de nouvelles flambées de violences, une enquête menée par Lord Scarman donne lieu, en novembre 1981, à un rapport circonstancié. L'auteur y pointe du doigt les préjugés raciaux et les stéréotypes partagés par de nombreux policiers. Pour y remédier, l'auteur suggère un nouveau mode de recrutement des officiers avec notamment la nécessité d'en recruter un plus grand nombre parmi les "minorités ethniques". Pour le juge britannique, il convient également de modifier de fond en comble la formation des jeunes recrues en les sensibilisant en particulier aux problèmes rencontrés par les Antillais en Angleterre. Pour Scarman, à l'opposé des affirmations péremptoires de Maggie Thatcher, la raison profonde des violences trouve son origine dans le chômage, qui frappe particulièrement les jeunes Noirs. Les émeutes sont autant d'explosions de désespoir, de protestations contre des conditions de vie déplorables: habitat délabré, absence de perspectives professionnelles, discriminations... A ces difficultés économiques viennent s'ajouter les persécutions et bavures policières qui constituent autant de détonateurs aux explosions de violences. Sans surprise, le rapport reste lettre morte. Loin de suivre les conseils de bon sens du juge, la cheffe du gouvernement privilégie au contraire le renforcement du domaine de la "loi et de l'ordre". Au cours de son premier mandat (1979-1983), les forces de police bénéficient ainsi d'une modernisation de leur équipement et d'une augmentation substantielle (+33%) de leurs crédits de fonctionnement. Plutôt que d'encadrer de manière rigoureuse les actions des forces de l'ordre, le Police and Criminal Evidence Act de 1984 accorde un blanc seing aux policiers pour interpeller, fouiller ou encore perquisitionner.

Cette stratégie répressive à courte vue sera poursuivie. Ainsi, la politique dite de l'"environnement hostile" mise en place en 2012 par Theresa May, alors ministre de l'intérieur, vise à rendre la vie des migrants aussi difficile que possible. En 2025, sous la pression de l'extrême droite de Nigel Farage, le gouvernement travailliste de Keir Starmer se lance dans une surenchère anti-immigrationniste. Problème : en allant sur ce terrain, on ne fait pas reculer les idées xénophobes, on contribue au contraire à valider les positions de l'extrême-droite dans l'opinion. 

Notes:

1. L'incendie meurtrier s'inscrit dans une succession d'attaques racistes menées par l'extrême droite dans le quartier depuis les années 1970. Quinze jours avant le drame, une député conservatrice avait lancé une campagne médiatique contre les house parties, les fêtes organisées par les Antillais dans leurs maisons.  

2Originaire de Guyane, Eddy Grant rejoint ses parents à Londres, en 1960. Il fonde The Equals, un groupe mixte aux compositions engagées. L'une d'entre elles, Police on my back, témoigne du harcèlement policier subi par les personnes à la peau noire (le morceau sera repris par les Clash). Il poursuit ensuite une carrière solo. 

3. En 1999, un militant néo-nazi y place une bombe, dans l'espoir de tuer un maximum de Noirs. 

Sources :

A. "1981, l'incendie de New Cross, un tournant dans l'histoire des Noirs britanniques", Gisti. 

B. " 1948-1975 : London Caraïbes", Jukebox du 30 mars 2019

C. "Sound sytem et résistance  : la bande-son des émeutes noires de Brixton en 1981"

D. Emeutes à Brixton / Chanson de Linton Kwesi Johnson.

E.  Un article du blog consacré aux émeutes de Brixton.

F. David Bousquet«« It Dread Inna Inglan »Une chronique des luttes des Antillais au Royaume-Uni dans les poèmes de Linton Kwesi Johnson»Hommes & migrations [En línea], 1326 | 2019

G. Abdallah, M.-H. (2021). "1981, l’incendie de New Cross, un tournant dans l’histoire des Noirs britanniques." Plein droit, 128(1), 48-52. 

H. L'article que consacre Véronique Servat à "Guns of Brixton" dans l'histgeobox.

I. "Des migrations caribéennes au Royaume-Uni et en France : les multiples voies d'une question impériale (1946-1981)" 

lundi 26 janvier 2026

Rock Against Racism : la musique contre les haineux

Au cours des années 1970 et 1980,au Royaume Uni, les populations immigrées originaires des Caraïbes ou du sous-continent indien subissent de nombreuses discriminations, alimentées par un discours raciste de plus en plus décomplexé. La crise économique aggrave les conditions d'existence de populations concentrées dans les quartiers délabrés des centres-villes britanniques, dans lesquels la police accroît une présence toujours plus visible, tatillonne et vexatoire. C'est dans ce contexte explosif que surgissent de grandes révoltes, sur fond de punk et de reggae.  

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La création du carnaval de Notting Hill est une réponse aux violences racistes de 1958, quand des bandes de jeunes Blancs attaquent les maisons d'immigrés d'origine jamaïcaine. Dès lors, pour les populations noires de la capitale, le carnaval s'impose comme un rendez-vous crucial. Les immigrés caribéens de la deuxième génération troquent progressivement le calypso pour le reggae qui, dans le sillage de la diaspora jamaïcaine, trouve ses marques au Flamingo, à Soho. Diffusé depuis les amplis des sound systems, il accompagne les protestations qui se font jour. Dès lors, on passe d'une musique jouée à une musique enregistrée. Les musiciens blancs de passage découvrent alors ces nouveaux sons, qu'ils s'empressent d'intégrer à leurs influences. En 1964, le succès prodigieux du bondissant "My boy lollipop", interprété par Millie Small, témoigne de la popularité du genre, de part et d'autre de l'Atlantique. 

A Londres, les immigrés du nouveau Commonwealth représentent environ 200 à 300 000 personnes, venues principalement des Antilles britanniques, puis, à partir des années 1960, du sous continent indien (des populations qui s'installent notamment à Southall). Ces arrivées suscitent de vives discussions. Une première loi de 1962 limite la venue de populations des anciennes colonies britanniques désormais indépendantes. Le 20 avril 1968, Enoch Powell, député conservateur et membre du cabinet fantôme d'Edward Heath, prononce un discours connu comme celui "des fleuves de sang" (selon une formule empruntée à l'Enéide). Il lance : "Dans ce pays, dans quinze ou vingt ans, l'homme noir aura pris le dessus sur l'homme blanc." Ces propos sont tenus alors que le gouvernement travailliste prépare une loi contre les discriminations raciales. Exclu du parti conservateur, Powell jouit néanmoins d'une forte popularité auprès de la presse conservatrice et d'une partie de l’opinion. Millie Small, encore elle, décrit dans Enoch Power (1970) la vie des immigrants jamaïcains au Royaume-Uni, soutiers de l'économie britannique, et pourtant rejetés par une partie de la population. Citons aussi le jamaïcain Laurel Aitken, vedette du ska, dont le "Run Powell run" souligne que le racisme de Powell est largement nourri par la peur. "Ils font une grosse erreur avec leur histoire de rapatriement / Mr Powell a peur / Que l'homme noir ne le conduise à sa tombe / Mais nous ne sommes pas hostiles / Nous aspirons seulement à l'égalité / Cours, Powell, cours"

Tout au long des années 1970, les prises de paroles alimentent l’hostilité à l’immigration, un discours qu'exploite bientôt à son profit le National Front (NF). Fondé en 1967, le parti d'extrême droite peine d'abord à sortir de la marginalité, ne rassemblant que 3 % des suffrages aux législatives de 1974. Pourtant, aussi faible soit-il, ce score permet au parti d'obtenir un relais médiatique et de se faire connaître de l'ensemble de l'opinion publique. Dans la seconde moitié des seventies, les candidats du National Front remportent d'importants succès lors d'élections locales. Les militants affluent et n'hésitent plus à descendre dans la rue pour imposer leur loi. En 1976, au lendemain de l'assassinat d'un jeune sikh, Gurdip Singh Chaggar, le chef du NF, John Kingsley Read, lance: "Un à terre - un million à mettre dehors.Plus confidentiel que le National Front, le British Movement n'en séduit pas moins de nombreux hooligans et skinheads, adeptes des violences urbaines. L'extrême droite et une partie des conservateurs fulminent contre ce qu'ils voient comme une déferlante, pointant un péril multiculturel. Ses partisans ne comprennent pas le maintien d'une immigration vers le Royaume Uni, une fois  l'indépendance des anciennes colonies acquise. En effet, beaucoup de militants racistes avaient espéré que les nouveaux venus repartiraient au bout de quelques mois, sans s'installer durablement. Le ralliement d'une partie de la droite parlementaire au discours du NF sur l'immigration démontre la montée en puissance de la xénophobie et du racisme au sein de la société anglaise. Face à cette atmosphère menaçante, des groupes mixtes apparaissent comme The Equals (qui obtient un tube avec Baby come back en 1966) Dès 1967, la formation enregistre Police on my back, dont les paroles témoignent du harcèlement policier subi par les populations d'ascendance afro-caribéenne à Londres.  

Le racisme se diffuse aussi par le biais de sitcoms ou de sketchs d'humoristes très populaires. Les Afro-Britanniques y sont affublés de sobriquets racistes ("wog", "nig-nog"). Au delà des sphères médiatico-politiques, ce sont de larges pans de la société britannique qui semblent gangrénées. Le dub poète Linton Kwesi Johnson se souvient: "La race était partout où l'on se tournait - à l'école, dans la rue - partout où l'on allait, on avait déjà droit à des injures racistes... C'était une monnaie courante." [Dorian Lynskey p52] Or, le racisme surgit parfois même là où l'attendrait le moins. Le 5 août 1976Eric Clapton, le guitariste britannique qui avait contribué plus que quiconque à diffuser le blues noir au Royaume-Uni et venait  de triompher avec sa reprise d'"I shot the sheriffde Bob Marley, interrompt son concert à Birmingham pour affirmer la nécessité de mettre un terme à l'immigration, pour empêcher que l'Angleterre "ne devienne une colonie noire.

Un peu plus tôt dans l'année, David Bowie faisait un salut nazi à la gare Victoria de Londres. En outre, le contexte économique morose attise l'animosité à l'encontre des populations stigmatisées. Dans la deuxième moitié des années 1970, en effet, le Royaume Uni connaît une période de forte désindustrialisation, avec une hausse sensible du chômage et des difficultés budgétaires majeures. Au pouvoir depuis 1974, le parti travailliste adopte des mesures austéritaires, en contrepartie d'un plan d'aide du FMI. (1) Les tensions sociales grandissent au sein de la société britannique, jusqu'à atteindre un sommet lors de l'hiver du mécontentement (winter of discontent) 1978-1979. Dans ce cadre, le NF se pose en opposant radical.

Après la sortie raciste de Clapton, les grands quotidiens britanniques publient une lettre collective d'indignation. Le courrier est signé par un mystérieux collectif nommé Rock Against Racism (RAR). Derrière cette initiative se cache le photographe Red Saunders. Le texte se conclut sur un objectif clair: "Nous voulons organiser un mouvement de masse contre le poison raciste dans la musique." Sitôt publiée, la lettre suscite de nombreux courriers de soutien. Pendant des mois, RAR parvient à mobiliser les groupes et leurs fans à une vaste échelle. Sous la houlette de militants politiques et de musiciens, une série de concerts, locaux et nationaux, a lieu de 1976 à 1978. (2Des groupes noirs et blancs se succèdent sur scène et développent un discours unitaire. Les liens entre ska et mods, parfois distendus, se retissent, tandis que des groupes punk s'impliquent à l'instar des Clash ou de Madness, contribuant à la valorisation d'une identité multiculturelle. Le groupe de reggae Steel Pulse compose "Jah Pickney - R.A.R.", l'hymne du mouvement. "Résistons au racisme, fracassons le ! / Résistons au fascisme, fracassons le ! / Résistons au nazisme, je dis fracassons le ! J'en suis arrivé à la conclusion qu'on va traquer, ouais ouais ouais ! / Le Front national - Oui, on va le faire ! / On va le défoncer, ouais ouais ouais ! / Le Front national" (3) De n'importe quel pays, de n'importe quel couleur, la musique est un cri qui vient de l'intérieur et le medium idéal pour fédérer les énergies et triompher des racistes. 

Danny Birchall, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Sur le terrain, la tension monte. Lors du carnaval de Notting Hill, fin août 1976, l'omniprésence policière est d'autant plus mal ressentie que les "hommes en bleus" ressuscitent une très vieille loi sur le vagabondage appelée SUS law; une législation qui permet d'embarquer toute personne suspectée d'avoir "l'intention de commettre un délit répréhensible". Avec une définition aussi élastique, il devient possible pour les Special Patrol Groups d'appréhender n'importe qui... surtout si l'individu est jeune et Noir. Sans surprise, les arrestations au faciès et les fouilles intempestives se multiplient, mettant le feu aux poudres. En réponse, la foule se met à "caillasser" les forces de l'ordre. Au total, les policiers déplorent une centaine de blessésThe Pioneers reviennent sur l'évènement avec le titre "Riot in Notting Hill" (1976). C'est aussi le cas de "Police tre fe mash up Jah Jah children" de Mike Dorane. Dans "Ten against one" (1976), Tapper Zukie relate quant à lui comment la très forte présence policière lors du festival a contribué au surgissement des violences"Police and youths in the grove" de Have sound will travel est sur la même ligne. 

La dramaturgie apocalyptique et la dénonciation des injustices sociales, souvent fondées sur la couleur de l'épiderme, imposent naturellement le reggae comme la bande son des émeutes, au moment même où le reggae roots britannique connaît son âge d'or grâce à des formations telles que Steel Pulse, Aswad, Black Slate, Black Uhuru, Matumbi ou Misty in Roots. Ces derniers, originaires du quartier de Southall, cherchent à rapprocher Antillais et Asiatiques, tous victimes d'un racisme débridé. 

Le 13 août 1977, le National Front appelle à une manifestation "anti-agression" à Lewisham, dans le sud de Londres. Les organisations antifascistes - en particulier le Socialist Workers Party, ainsi que des représentants locaux du parti travailliste - décident de riposter en organisant un rassemblement pacifique. Une bataille rangée éclate. La police, officiellement présente pour s'interposer entre les deux camps, tape prioritairement sur les manifestants antiracistes, ce qui témoigne des accointances des policiers avec les organisations d'extrême droite.  Aux lendemains de ces violences, par delà leurs différences, les organisations de gauche fondent l'Anti-Nazi League dont l'objectif est de promouvoir la cause antiraciste et de contrer l'influence grandissante du National Front auprès des Britanniques, notamment les ouvriersPour empêcher la tenue de manifestations, de meetings ou de marches du National Front, les membres de l'ANL privilégient la confrontation physiqueDans les grandes villes, ils se rassemblent en petites « équipes » (squads) chargées d'interrompre les réunions ou d'empêcher la vente de journaux d’extrême droite dans les lieux publics. Le 30 avril 1978, un énorme concert est organisé à Victoria Park dans l'est de Londres afin de battre le rappel du vote antiraciste en vue des municipales de mai. Sur scène,  l'hétéroclite  coalition musicale du RAR réunit des formations punk (Clash, Sham 69, X-Ray-Spex), reggae (Steel Pulse) et des électrons libres tels que le Tom Robinson Band. Jimmy Pursey de Sham 69 rejoint sur scène The Clash pour interpréter "White riot", un titre inspiré par les affrontements survenus en 1976 lors de la dernière journée du carnaval de Notting Hill, auxquels avaient participé Mick Jones et Joe Strummer. ["Les Noirs ont plein de problèmes / Mais n'hésitent pas à lancer un pavé / Les Blancs vont à l'école / Où on leur apprend à être stupides"]

Le 23 avril 1979, jour de la fête nationale, dans les rues de Southall, le quartier indo-pakistanais du sud londonien, des militants de l'Anti-Nazi League (ANL) s'opposent de nouveau à la tenue d'un meeting du National Front. Des affrontements éclatent avec des partisans de l'extrême droite. L'escorte policière très bienveillante à l'égard de ces derniers n'hésite pas à bastonner les manifestants de l'ANL.  Des membres du Special Patrol Group (SPG) mis sur pied par la Metropolitan Police londonienne, tabassent à mort Blair Peach, un enseignant militant de l'ANL, tandis que Clarence Baker, manager de Misty in Roots, est laissé pour mort. Cette sauvagerie raciste inspire trois topical songs bien senties. Dans Justice, le Pop Group se demande "who killed Blair Peach?". Linton Kwesi Johnson rend hommage à ce dernier dans Reggae fi Peach. ["Les Special Patrol Groups sont des meurtriers / On ne peut plus supporter ça / Parce qu'ils ont tué Blair Pech, le professeur / Ils ont tué Blair Peach, ces sales saigneurs". Enfin, Jah war des Ruts - une fusion très réussie de punk et de reggae - revient sur le défilé de Southall et l'agression subie par Baker. "Clarence Baker / Pas un belliqueux / A vu leur matraque tomber / Ce jour là les rues étaient en sang / La folie rageuse et le sang / Ce jour là les rues étaient en sang".


Alors que la décennie 1970 s'achève, les violences racistes semblent ne pas vouloir s'arrêter et, plus que jamais la musique s'élève contre les haineux. Ce que nous verrons dans un prochain billet.

Notes:

1Denis Healey, ministre des finances doit conclure un accord avec le FMI pour sauver la livre, en contrepartie de douloureuses ponctions dans les dépenses publiques. Le nombre de chômeur franchit la barre du million. 

2. En juillet 1977, dans le magazine édité par RAR (Temporary Hoarding), David Widgery lance un appel: "Nous voulons de la musique rebelle, de la musique de rue, de la musique qui brise cette peur de l'autre. De la musique de crise. De la musique immédiate. De la musique qui sait quel est le véritable ennemi.

3"Rock against racism, smash it / Rock against fascism, smash it / Rock against nazism, me say smash it I've / I've come to the conclusion that we're gonna hunt yeh yeh yeh / The national front - Yes we are / We're gonna kunt, yeh yeh yeh / The National Front"

Sources :

A. "1981, l'incendie de New Cross, un tournant dans l'histoire des Noirs britanniques", Gisti. 

B. " 1948-1975 : London Caraïbes", Jukebox du 30 mars 2019

C. "Sound sytem et résistance  : la bande-son des émeutes noires de Brixton en 1981"

D. Emeutes à Brixton / Chanson de Linton Kwesi Johnson.

E.  Un article du blog consacré aux émeutes de Brixton.

F. David Bousquet«« It Dread Inna Inglan »Une chronique des luttes des Antillais au Royaume-Uni dans les poèmes de Linton Kwesi Johnson»Hommes & migrations [En línea], 1326 | 2019

G. Abdallah, M.-H. (2021). "1981, l’incendie de New Cross, un tournant dans l’histoire des Noirs britanniques." Plein droit, 128(1), 48-52.