jeudi 1 avril 2021

Avec "the pill", Loretta Lynn célèbre la pilule, ce petit comprimé qui changea la vie des Femmes.

 
Sanger [Public domain]
 * Sanger et le "birth control
"C'est des pays anglo-saxons qu'est parti le mouvement et c'est chez eux que le birth control est entré dans la voie de la réalisation,"peut-on lire dans un numéro des cahiers des droits de l'homme de 1932.  [source C]
C'est en effet aux États-Unis dans les années 1910, que sont posés les premiers jalons de la lutte pour le contrôle des naissances, dans le sillage d'une pionnière: Margaret Sanger. "Sanger, qui a grandi dans une famille irlandaise et catholique, est frappée dès son plus jeune âge par la pauvreté. Sa mère a 11 enfants et fait de nombreuses fausses-couches, mourant prématurément à l’âge de 50 ans. La jeune Margaret comprend alors que les grossesses à répétition de sa mère ont eu raison de sa santé et que l’impossibilité pour une femme de choisir quand et combien d’enfants elle souhaite avoir est contraire aux droits humains fondamentaux." (source C) En 1914, la jeune femme travaille comme infirmière et sage-femme dans le Lower East-Side, un des quartiers les plus misérables de New-York. Elle y intervient auprès de femmes confrontées à des grossesses à répétition et aux avortements clandestins. Désarmée dans un premier temps face à la détresse de ces femmes, Sanger milite bientôt pour le contrôle des naissances et l’accès à la contraception. Elle invente alors l'expression de "birth control". En 1916, elle fonde sa première clinique de planification familiale à Brooklyn.

Une de la BCR (1919)
 [Public domain]

 Dans son ouvrage What every girl should know, elle préconise une diffusion organisée, médicale, de l'information et des moyens contraceptifs. Elle rencontre bientôt Marie Stopes, une botaniste et géologue, auteure de Married love, sorte de premier manuel de contraception. En 1921, les deux femmes fondent l'American Birth Control League et créent des cliniques où les femmes sont soignées, accueillies et informées des moyens de contrôler les naissances. Ces actions, en infraction avec la loi Comstock de 1873, provoquent l'arrestation et parfois l'emprisonnement des militantes. (1) Sanger n'en a cure et poursuit son activisme. Militant en faveur d'une sexualité libre, elle aspire à mettre au point un contraceptif idéal, peu onéreux, accessible à tous, pratique d'utilisation, infaillible et qui permettrait aux femmes d'avoir des relations sexuelles aussi souvent qu'elles le souhaitent, sans tomber enceinte. Elle rêve d'un comprimé que les femmes pourraient avaler, sans avoir à demander l'accord de leur partenaire sexuel. Or, au cours de ces années, la science développe de nouveaux moyens de contraception. Dans les années 1940, le chimiste Russell Marker est parvenu à synthétiser de la progestérone à partir d'une patate douce mexicaine. En 1950, alors âgée de 71 ans, Sanger rencontre Gregory Pincus, un biologiste à la réputation sulfureuse en tentant de faire naître au monde des lapins dans des boîtes de Petri... Ses travaux sur les hormones sexuelles et la fécondation in vitro le font passer pour un apprenti sorcier aux yeux du plus grand nombre, mais pour un candidat idéal à ceux de Sanger. On vient alors de découvrir les stéroïdes, ce qui change totalement le statut de la cortisone, fabriquée à partir de la progestérone. Les firmes américaines lancent alors des recherches tous azimuts sur les stéroïdes qui aboutissent à la mise au point de toute une série de molécules modifiées (en 1951 pour celle que l'on va retrouver dans la composition de la pilule).

Pincus lance le projet pilule grâce au soutien financier de Katherine Dexter McCormick. Âgée de 76 ans, cette dernière fut une des premières femmes diplômées du MIT, avant de devenir l'épouse du grand magnat des machines agricoles, puis la protectrice fortunée de la cause féministe. La riche philanthrope met toute sa fortune à la disposition de Sanger et Pincus. Dans sa quête de la pilule magique, le biologiste doit non seulement trouver les bonnes molécules, mais aussi un dosage et un mode d'administration appropriés, vérifier l'effet contraceptif et évaluer les effets secondaires. Avec la collaboration d'une poignée de médecins (John Rock et Celso-Ramon Garcia), de chimistes (Russell Marker et Carl Djerassi), Pincus décide d'expérimenter les effets contraceptifs des hormones de synthèse sur des lapines. En 1956, son équipe met au point une combinaison de progestérone et d’œstrogène de synthèse, qui permettent d'éviter l'ovulation pendant la gestation. Il teste alors le produit de ses recherches sur plus de 200 femmes portoricaines et haïtiennes. La pilule, appelée Enovid, se révèle parfaitement efficace. (2) Margaret Sanger peut alors annoncer à la télévision la création du petit comprimé contraceptif. En 1957, la Food and Drug Administration (FDA) autorise sa mise sur le marché pour le "traitement des troubles gynécologiques". En 1960, la FDA approuve l'utilisation contraceptive de la pilule, dont les premières plaquettes sont vendues aux États-Unis, puis en Grande-Bretagne. Quatre cent mille femmes prennent la pilule aux États-Unis en 1961. Elles seront six fois plus en 1963.

The U.S. Food and Drug Administration [Public domain]
 

* Un objet de libération sexuelle. La pilule constitue une véritable révolution car elle donne aux femmes la possibilité de maîtriser leur corps procréateur. On en termine avec une conception de l'existence féminine indissolublement associée à leur capacité maternelle. A partir du moment où elles peuvent programmer leur grossesse, les femmes envisagent différemment l'avenir. Il est désormais tout à fait possible de se projeter dans une vie de couple sans enfant. Avec la pilule apparaît un droit à défendre pour les femmes: celui de devenir mère quand et si on le souhaite. Plus personne, et surtout pas les hommes, ne décideront à leur place. Dans ces conditions, la contraception suscite d'emblée de nombreuses réticences parmi les tenants de la société patriarcale. L'accès à la pilule relève longtemps du parcours du combattant, car les médecins rechignent à la prescrire aux célibataires. Pourtant, pour toutes les femmes, en particulier celles qui sont mariées ou en couple, le recours à la contraception hormonale change la vie. Elles peuvent désormais planifier les naissances, sans plus dépendre du bon vouloir de monsieur. La facilité d'utilisation du petit comprimé offre en effet la possibilité de s'affranchir du consentement du partenaire, tout en permettant d'espacer les accouchements. Dès lors, la poursuite d'une carrière professionnelle devient envisageable. Autant d'éléments dont parle à merveille The Pill, un formidable titre de Loretta Lynn

Née dans les années 1930 dans le Kentucky, cette chanteuse de country très populaire compose dans un premier temps des morceaux qui s'inscrivent dans la veine conservatrice du genre musical de Nashville. Elle défend la virginité prénuptiale dans What kind of a girl (do you think I am) (1967) ou assigne les femmes aux tâches ménagères. Dans To make a man (feel like a man). The Other Woman, elle paraît même justifier les violences conjugales: "Votre mari vous bat chaque soir à la maison, mais vous lui en avez donné le droit." Mais bientôt, le ton change. En 1971, Lynn assimile la bague des mariés à une entrave, une chaîne. "Je vais retirer cette chaîne de mon doigt / Et la jeter aussi loin que possible / Parce que je veux être libre". Quatre ans plus tard, avec The Pill, Lynn vante les vertus de la pilule dont l'usage révolutionne la vie des femmes. La chanteuse y donne la parole à une mère au foyer américaine lambda, qui rembobine le fil de sa vie conjugale; une femme qui n'en peut plus de se faire "engrosser" à intervalle trop rapproché. Chaque année, elle tombe enceinte, ce qui permet à son mari de l'enchaîner à la maison. "Tu m'as fait promettre que si je devenais ta femme, / tu me montrerais le monde, / mais tout ce que j'ai vu de ce vieux monde / c'est un lit et une facture de médecin". Pendant ce temps là, le conjoint batifole hors du foyer. ["Toutes ces années, je les ai passées à la maison / Quand toi tu t'éclatais "] Avec la pilule, les rapports au sein du couple se transforment. [C'est la dernière fois où tu m'as prise pour une poule pondeuse / Car maintenant j'ai la pilule"] La peur d'enfanter à chaque relation sexuelle s'estompe ce qui libère la libido. ["Je me rattrape pour toutes ces années, depuis que j'ai la pilule. / La pénombre gagne, c'est le moment de s'envoyer en l'air / (...) Oh, papa, ne t'inquiète pas, car maman a la pilule"] Le récit semble bien avoir une base autobiographique dans la mesure où Loretta Lynn a eu six enfants, dont quatre avant l'âge de 20 ans. «Ça arrivait à tout le monde, mais personne n'écrivait dessus. Ils ne voulaient insulter personne. Moi, je n'ai pas pensé à ça. Quand The Pill est sortie, tout le monde disait:"encore une chanson grivoise."», se souvient Lynn.

Loretta Lynn en 1975. Gene Pugh, CC BY-SA 2.0

La chanteuse enregistre The Pill en 1972, mais la maison de disque refuse de la sortir. Finalement publiée en 1975, la chanson suscite d'emblée le scandale dans un pays où le puritanisme oblige à taire le sujet du contrôle des naissances. Les radios country bloquent la diffusion du titre. Comme souvent, la censure du morceau suscite un certain battage médiatique qui contribue par ricochet à faire connaître la chanson hors du cercle des amateurs de musique country. Le titre atteint la 70ème place du Billboard 100 et accède au sommet du classement canadien.  Plus important, le morceau aura un grand impact sur le public féminin comme en attestent les témoignages des médecins des comtés ruraux américains. Pour ces derniers, la chanson a permis de faire connaître et populariser le thème du contrôle des naissances et de la contraception avec beaucoup plus d'efficacité que toute la littérature médicale de l'époque.


You wined me and dined me / When I was your girl / Promised if I'd be your wife / You'd show me the world / But all I've seen of this old world / Is a bed and a doctor bill / I'm tearin' down your brooder house / 'Cause now I've got the pill
 
 Tu as gagné / Quand j'étais ta nana  / tu m'as fait promettre que si je devenais ta femme / Tu me montrerais le monde / Mais tout ce que j'ai vu de ce vieux monde / c'est un lit et une facture de médecin/ Je suis en train de démolir ton poulailler / Parce que maintenant j'ai la pilule
 
All these years I've stayed at home / While you had all your fun / And every year that's gone by
Another baby's come / There's a gonna be some changes made / Right here on nursery hill / You've set this chicken your last time / 'Cause now I've got the pill
 
Toutes ces années, je les ai passées à la maison / Quand toi tu t'éclatais / Et chaque année écoulée voyait l'arrivée d'un autre bébé / Il y a eu quelques changements à faire / Ici dans la pouponnière / C'est la dernière fois où tu m'as prise pour une poule pondeuse / Car maintenant j'ai la pilule
 
This old maternity dress I've got / Is goin' in the garbage / The clothes I'm wearin' from now on / Won't take up so much yardage / Miniskirts, hot pants and a few little fancy frills / Yeah I'm makin' up for all those years / Since I've got the pill
 
Cette vieille robe que j'avais pour l'accouchement / est partie à la poubelle /  Les fringues que je porte maintenant / Ne seront plus aussi longues / Mini-jupes / Pantalons sexy et quelques petits accessoires / Ouais, je suis faite pour ces années / Depuis que j'ai la pilule
 
I'm tired of all your crowin' / How you and your hens play / While holdin' a couple in my arms / Another's on the way / This chicken's done tore up her nest / And I'm ready to make a deal / And ya can't afford to turn it down / 'Cause you know I've got the pill
 
 Je suis fatiguée de ta rengaine / Quand toi et tes poules vous amusez / Pendant que je tiens notre couple à bout de bras / Un autre est en route / Cette poulette a percé son nid / Et je suis prête à faire un compromis / Et tu ne peux plus te permettre de faire demi tour / Parce que tu sais que j'ai la pilule
 
This incubator is overused / Because you've kept it filled / The feelin' good comes easy now
Since I've got the pill / It's gettin' dark it's roostin' time / Tonight's too good to be real / Oh, but daddy don't you worry none / 'Cause mama's got the pill / Oh, daddy don't you worry none / 'Cause mama's got the pill

Cet incubateur est surexploité. / Car tu l'as trop rempli / Je me rattrape pour toutes ces années, depuis que j'ai la pilule. / La pénombre gagne, c'est le moment de s'envoyer en l'air / Ce soir, c'est trop beau pour être vrai/ Oh, papa, ne t'inquiète pas, car maman a la pilule (2X)

Notes: 
1. A cette époque, la loi Comstock de 1873 interdit la distribution d'informations en lien avec la contraception et l'avortement, en vertu de la lutte contre "l'obscénité".
2. Le terme pilule est inspiré du "Meilleur des mondes", le roman d'anticipation qu'écrit Aldous Huxley en 1932. Le romancier britannique avait imaginé un produit capable de maîtriser la fécondité: la pilule.
 
Sources: 
A. "Et la pilule vint aux femmes", Le Monde magazine, 29 mai 2010. 
B. Affaires sensibles: "1967, la pilule, enfin!"
C. Retronews: «Margaret Sanger, initiatrice féministe du "birth control"» 
D. "Grégory Pincus et l'invention de la pilule contraceptive", Les belles histoires de la médecine, 2019.
E. "Pilules pour toutes" [Télérama. La playlist d'Hugo Cassavetti]
F. Steven Jezo-Vannier: "Respect. Le rock au féminin", Le Mot et le reste, 2014. 
G. "La pilule a-t-elle permis une révolution sexuelle? - Des révolutions qui font dates #44" [Pointculture] 
H. "Le petit comprimé qui a changé la face du monde, une histoire scientifique de la pilule", [LSD la Série Documentaire]

jeudi 18 mars 2021

"Le Temps des cerises" ou la bluette devenue rouge.

Le Temps des cerises est une des chansons françaises les plus célèbres qui soit. Elle est très souvent associée à la Commune de Paris, alors même que les paroles ne furent écrites qu'en 1866, soit cinq ans avant le soulèvement de Paris. Comment expliquer cet apparent paradoxe? A quoi attribuer les transformations de la signification du morceau?

Clément par Nadar, Public domain.
 Lorsqu'il écrit ses paroles, Jean-Baptiste Clément a trente ans. Fils d'un riche meunier de Montfermeil, il a quitté le foyer familial pour exercer de petits métiers. A Paris, il fréquente les cabarets et salles de rédaction. Il s'y forge de solides convictions socialistes. En tant que journaliste ou poète, ses écrits exaltés en faveur de la République lui valent des ennuis qui le contraignent à se réfugier en Belgique en 1867. De retour à Paris en 1868, il  lance un journal, le Casse- Tête, puis collabore à la Réforme de Delescluze et Vermorel. En janvier 1870, des condamnations pour publication sans cautionnement et offense envers l'empereur le contraignent de nouveau à l'exil à Bruxelles. De guerre lasse, il décide de rentrer et de se laisser appréhender le 4 mars 1870. Emprisonné à Sainte Pélagie,  il est extrait de sa cellule à la faveur de l'effondrement du régime impérial. Durant le siège de Paris, Clément combat au sein de la Garde nationale (dans le 129è régiment de marche de Montmartre). Il participe à toutes les journées insurrectionnelles (31 octobre, 22 janvier), et se fait élire au comité de vigilance du XVIII° arrondissement. Il fréquente alors le club politique de la Boule noire. Le 18 mars 1871, Paris se soulève. Clément plonge aussitôt à corps perdu dans la révolution parisienne. Le 26, il est élu à la Commune par son arrondissement aux côtés de Blanqui, Ferré, Vermorel. Il y siège à la commission des Services publics et des Subsistances (29 mars), puis à celle de l’enseignement (21 avril). Lors de la Semaine sanglante, Clément combat l'armée versaillaise sur les barricades, jusqu'au bout. On le voit encore le 28 mai auprès de la barricade de la rue Fontaine-au-Roi. Il trouve ensuite refuge pendant 75 jours chez un marchand de bois installé quai de Bercy. A l'aide d'un faux passeport, il gagne la Belgique, puis l’Angleterre, où il apprend sa condamnation à mort par contumace. Amnistié en 1879, il rentre en 1880 et continue à militer dans les rangs socialistes. Désormais, il parcourt la province au cours d'innombrables tournées de conférences, collabore à des journaux socialistes, fonde des coopératives. En 1890, il rallie Jean Allemane, avec lequel il participe à la naissance du Parti Ouvrier socialiste révolutionnaire. Le combat se mène plus que jamais en chansons auxquelles il donne une orientation de plus en plus vigoureuse. " Je ne me sentis plus, dit-il, la patience de bâcler des couplets insignifiants, je m'appliquais à mettre la chanson au service de la cause des vaincus. Ce fut facile. Je n'avais qu'à ouvrir la huche des pauvres gens, à suivre l'ouvrier dans les mines, les chantiers et à dépeindre en langage simple les souffrances des travailleurs et les revendications prolétariennes. "

* La bluette vire au rouge. Clément débute sa carrière de poète chansonnier sous le Seconde Empire; ses compositions sont alors destinées aux café-concerts. L'une d'entre elles se nomme Le Temps des cerises, une romance amoureuse exprimant dans une veine poétique bucolique un amour déçu. Avec sa belle couleur rouge, la cerise annonce l'arrivée prochaine de l'été, mais aussi la fin du printemps et, ici, d'une histoire d'amour. 

Le répertoire des chansonniers se compose alors avant tout de chansons grivoises ou légères. Si quelques unes peuvent être qualifiées de politique, elles restent minoritaires, sauf chez Eugène Pottier. Clément propose à Antoine Renard, un ancien ténor d'opéra,  de faire de son poème une chanson. D'abord hésitant, ce dernier finit par composer une mélodie nostalgique et fluide; une musique sublime, d'une grande simplicité, et dont le balancement léger évoque un feuillage bercé par la brise légère. On sait que Renard interprète le titre en 1868 à l'Eldorado, mais les archives ne laisse pas de traces de l'accueil initial réservé au Temps des cerises. Le morceau serait peut-être tombé dans l'oubli sans le surgissement de la Commune. Dès lors, la chanson qui faisait jusque là partie du répertoire sentimental de Clément, prend une tout autre dimension. La perception du morceau n'est plus la même et sa signification se transforme profondément. Le texte mentionne une "plaie ouverte", "un souvenir que je garde au coeur", des "cerises d'amour [...] tombant [...] en gouttes de sang". Après 1871, certains y voient des métaphores poétiques permettant d'évoquer la Commune de Paris de manière allusive. Les cerises seraient alors des balles, la plaie une blessure. Cette interprétation semble renforcée par le fait que la Semaine sanglante se déroule du 21 au 28 mai, donc au temps des cerises. Il ne s'agit cependant que d'une coïncidence chronologique. Aucun doute n'est possible. Clément n'a peut consacrer le Temps des cerises à un évènement qui n'a pas encore eu lieu... La "plaie ouverte" est bien ici une peine de cœur. Le ton élégiaque d'ensemble cadre d'ailleurs mal avec la dimension révolutionnaire qu'on prétend parfois associer aux paroles. La Commune a certes inspiré une chanson à Clément, mais elle se nomme la Semaine sanglante. Écrite à chaud, en pleine répression, cette dernière livre une description sans fard des atrocités commises par les troupes versaillaises. "Sauf des mouchards et des gendarmes / On ne voit plus par les chemins / Que des vieillards tristes en larmes / Des veuves et des orphelins. / Paris suinte la misère, / Les heureux mêmes sont tremblants. / La mode est aux conseils de guerres / Et les pavés sont tout sanglants." (Wikisource)

Pierre-Ambroise Richebourg, CC0, via Wikimedia Commons

* "A la vaillante citoyenne Louise." 

C’est en fait une dédicace de Clément lui-même qui associe définitivement le Temps des cerises à l'insurrection parisienne. Dans le recueil de ses chansons publié en 1884 ou 1885, il écrit:

Le temps des cerises

à la vaillante citoyenne Louise, l'ambulancière de la rue Fontaine-au-Roi, le dimanche 28 mai 1871.

Quand nous en serons au temps des cerises, (1) / Et gai rossignol et merle moqueur/ Seront tous en fête / Les belles auront la folie en tête / Et les amoureux du soleil au cœur. / Quand nous en serons au temps des cerises, / Sifflera bien mieux le merle moqueur.

Mais il est bien court, le temps des cerises, / Où l'on s'en va deux cueillir en rêvant / Des pendants d'oreilles. / Cerises d'amour aux robes pareilles / Tombant sous la feuille en gouttes de sang. / Mais il est bien court le temps des cerises, / Pendants de corail qu'on cueille en rêvant. / Quand vous en serez au temps des cerises, / Si vous avez peur des chagrins d'amour / Évitez les belles.

Moi qui ne crains pas les peines cruelles, / Je ne vivrai pas sans souffrir un jour. Quand vous en serez au temps des cerises, / Vous aurez aussi des chagrins d'amour. / J'aimerai toujours le temps des cerises. / C'est de ce temps là que je garde au cœur / Une plaie ouverte, / Et dame Fortune, en m'étant offerte, / Ne saurait jamais calmer ma douleur. / J'aimerai toujours le temps des cerises / Et le souvenir que je garde au cœur. 

Puisque cette chanson a couru les rues, j’ai tenu à la dédier, à titre de souvenir et de sympathie, à une vaillante fille qui, elle aussi, a couru les rues une époque où il fallait un grand dévouement et un fier courage! 

Le fait suivant est de ceux qu'on n'oublie jamais: Le dimanche, 28 mai 1871, alors que tout Paris était au pouvoir de la réaction victorieuse, quelques hommes luttaient encore dans la rue Fontaine-au-Roi. Il y avait là, mal retranchés derrière une barricade, une vingtaine de combattants, parmi lesquels se trouvaient les deux frères Ferré, le citoyen Gambon, des jeunes gens de dix-huit ans, et des barbes grises qui avaient déjà échappé aux fusillades de 48 et aux massacres du coup d’État. Entre 11 heures et midi, nous vîmes venir à nous une jeune fille de 20 à 22 ans qui tenait un panier à la main. Nous lui demandâmes d'où elle venait, ce qu'elle venait faire et pourquoi elle s'exposait ainsi? Elle nous répondit avec la plus grande simplicité qu'elle était ambulancière et que la barricade de la rue Saint-Maur étant prise, elle venait voir si nous n'avions pas besoin de ses services. Un vieux de 48, qui n'a pas survécu à 71, la prit par le cou et l'embrassa. C'était en effet un admirable dévouement. Malgré notre refus motivé de la garder avec nous, elle insista et ne voulut pas nous quitter. Du reste, cinq minutes plus tard, elle nous était utile. Deux de nos camarades tombaient, frappés, l'un, d'une balle dans l'épaule, l'autre au milieu du front... J'en passe! Quand nous décidâmes de nous retirer, s'il en était temps encore, il fallut supplier la vaillante fille pour qu'elle consentît à quitter la place. Nous sûmes seulement qu'elle s'appelait Louise et qu'elle était ouvrière. Naturellement, elle devait être avec les révoltés et les las-de-vivre! Qu'est-elle devenue? A-t-elle été, avec tant d'autres filles, fusillée par les Versaillais? N'était-ce pas à cette héroïne obscure que je devais dédier la chanson la plus populaire de toutes celles que contient ce volume."
C'est donc a posteriori, que le Temps des cerises est promu comme chant de ralliement et hymne de la Commune. Dès lors, les organisations de gauche l'entonneront lors des rassemblements et manifestations. 

LouisAlain, CC BY-SA 3.0
 

* Légendes urbaines et autres curiosités. L'impact de la Commune fut si profond que tout ce qui s'y rapporte semble parfois teinté d'un halo mythique. Comme par capillarité, le Temps des cerises paraît également nimbé d'un voile mystérieux. De nombreuses erreurs et approximations courent sur son compte. Dans le plus grand dénuement, Clément aurait cédé une partie de ses droits sur la chanson à Antoine Renard contre une pelisse. En réalité, la chanson a bel et bien été déposée à la Sacem. De même, certains finissent par se convaincre que la Louise de la dédicace ne serait autre que Louise Michel. Là encore, il s'agit d'une bévue. Dans la Commune, histoire et souvenirs, "la vierge rouge" se réfère à la dédicace de Clément et s'interroge sur le destin de l'ambulancière anonyme: "Au moment où vont partir leurs derniers coups, une jeune fille venant de la barricade de la rue Saint-Maur arrive, leur offrant ses services : ils voulaient l'éloigner de cet endroit de mort, elle resta malgré eux. Quelques instants après, la barricade jetant en une formidable explosion tout ce qui lui restait de mitraille mourut dans cette décharge énorme, que nous entendîmes de Satory, ceux qui étaient prisonniers ; à l'ambulancière de la dernière barricade et de la dernière heure, J.-B. Clément dédia longtemps après la chanson des cerises. Personne ne la revit. […] La Commune était morte, ensevelissant avec elle des milliers de héros inconnus."

La chanson devient si populaire qu'elle est déclinée en une multitude de versions, pastiches ou/et relectures étonnantes. Prenons quelques exemples. En 1886, Jules Jouy propose Le Temps des crises. "Quand vous pleurerez le beau temps des crises, / Le vil renégat et l’accapareur / En verront de grises ! / Les politiciens auront des surprises ; / Les Judas, au ventre, auront la terreur... / Quand vous pleurerez le beau temps des crises, / Grondera partout la Rue en fureur !"  En 1972 Michel Fugain et son Big Bazar chante "Les cerises de Monsieur Clément" sur des paroles de Maurice Vidalin. "Tous ces pontifes des Églises  / Tous ces suiveurs de régiments  / Voudront nous manger tout vivant  / Mais ils se casseront les dents  / Sur les noyaux de ces cerises  / Du verger de Monsieur Clément ." Dans le film Porco Rosso, réalisé par Miyazaki en 1992, le héros écoute la femme qu'il aime, Gina, interpréter le Temps des cerises dans un cabaret pour aviateurs vétérans de la guerre de 1914-1918. 


Le premier enregistrement de la version originale remonterait à la toute fin du XIX° siècle. Dans Mémoire de la chanson, Martin Pénet recense 107 enregistrements du morceau (jusqu'en 1999) par des interprètes forcément très divers. Certains insistent sur la dimension sentimentale du titre, les autres sur l'aspect politique. Citons parmi beaucoup d'autres  Yves Montand, Mouloudji, Juliette Greco, Cora Vaucaire, Marc Ogeret, mais aussi Tino Rossi, André Dassary (oui, oui, celui du maréchal!), Charles Trenet, Nana Mouskouri, Patrick Bruel, Noir Désir, Opium du Peuple ou Pascal Comelade

Notes:

1. Dans les recueils publiés du vivant de Clément, on peut lire aux vers 1 et 6 "Quand nous en serons au temps des cerises" et non "Quand nous chanterons...". «Tout semble indiquer que Jean Baptiste Clément n'a jamais eu connaissance de cette variante, laquelle fut sans doute inventée, avant ou après la mort du chansonnier, par l'un des nombreux interprètes oubliés du Temps des cerises.» (source D)

 Sources:

A. "Chanson, peuple et pouvoirs au XIX° siècle" [Concordance des Temps sur France Culture]

B. Notice du Maitron consacrée à Jean-Baptiste Clément.

C. Bernard Noël: "Dictionnaire de la Commune", Mémoire du livre, 2001.

D. Wikipédia.

dimanche 7 février 2021

Les bayous de la Louisiane, conservatoire de la musique cajun et zydeco.

Le pays des bayous est un monde amphibie, une vaste zone où s'entremêlent les bras morts du Mississippi. La végétation étrange se compose de cyprès, de palétuviers recouverts de rideaux de mousse espagnole. En langue amérindienne, "bayou" signifie serpent, sinuosité. C'est bien ce que semblent dessiner les méandres des bras de rivières glissant lentement vers la mer. 
Les bayous constituent un réservoir de biodiversité d'une grande richesse; un véritable paradis pour les oiseaux, les poissons, les tortues, les alligators ou les écrevisses; un garde manger indispensable à la survie des habitants des marais.
Avant même que la Louisiane ne devienne américaine, en 1803, ces terres inhospitalières servirent d'ultime refuge à des peuples dont personne ne voulait. Dans son ouvrage In the Creole Twilight, l'écrivain Josh Caffery décrit cet espace comme une "sorte de zone frontière entre les USA et la Caraïbe, entre le «Deep South» et le «Wild West», entre les langues française et anglaise, entre la terre et l'eau..." Rejetés dans ces terres hostiles, les Hommes s'unirent pour survivre. Les souffrances communes permirent, sinon de se comprendre, tout au moins d'échanger et se mélanger.
Pierre5018 [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]
Les premiers occupants des bayous furent des tribus amérindiennes. Profitant du riche écosystème et de chaque élément des marais, ces populations vécurent de la chasse, de la pêche et du trafic de peaux de bêtes pendant près de deux siècles. Pour faire face aux crues, les premiers occupants créèrent de petites buttes surélevées. Pour les construire, ils remplirent de terre des paniers faits de feuilles de latanier qu'ils déversèrent ensuite en un point, jusqu'à atteindre la hauteur souhaitée. 
La population louisianaise fut ensuite le fruit d'une succession de flux migratoires. En 1682, le Français Cavelier de La Salle prit possession de tout le bassin du Mississippi et nomma ce territoire Louisiane, en l'honneur du roi Louis XIV. Les Lemoyne, une famille canadienne d'origine normande, mirent alors en valeur le delta du fleuve dans la première moitié du XVIII° siècle. En France, les candidats au départ se firent rares, aussi Louis XV et le régent déportèrent des indigents, extraits des prisons et "hôpitaux". L'exploitation du territoire reposa sur une économie de plantation fondée sur l'esclavage. Au départ, ce sont surtout des Indiens puis, rapidement, les noirs déportés d'Afrique sont les plus nombreux. Ainsi, entre 1719 et 1731, 6000 esclaves originaires d'Afrique de l'ouest y furent amenés de force. Le Code noir s'appliqua en Louisiane à partir de 1724.
Un autre peuple, les Acadiens, arrivèrent dans cette région de marais au XVIII° siècle. Accent du Sud aidant, le Acadiens devinrent les Cadiens, puis les cajuns. Au XVII° siècle, les Acadiens étaient des colons français (1) installés sur les rives du Saint-Laurent, en Nouvelle-Ecosse, dans l'actuel Canada. Par le traité d'Utrecht de 1713, une grande partie de l'Acadie passa sous domination anglaise. Pendant une quarantaine d'années, ses habitants, d'origine française, cohabitèrent avec les nouveaux propriétaires des terres. Avec le déclenchement de la guerre de 7 ans, les Anglais exigèrent des Acadiens qu'ils prêtent serment au roi d'Angleterre, Georges II. Face à leur refus, le gouverneur décida de les chasser sans ménagement, en 1755. Les Acadiens subirent alors le "grand dérangement", soit la déportation de près de 10 000 d'entre eux vers les treize colonies britanniques de la côte atlantique. En 1763, le traité de Paris permit à ces apatrides de quitter ces territoires. Environ 800 d'entre eux décidèrent alors de s'implanter dans les bayous du sud-ouest louisianais. Près de 3000 Acadiens rapatriés de force en France à la suite du grand dérangement s'installèrent à leur tour dans le bayou Lafourche, au milieu d'une nature rude et, jusque là, répulsive.  Le climat, les inondations, les sécheresses, les morsures d'insectes, de serpents, les dangers étaient partout. Avec le temps, les Acadiens s'adaptèrent aux marécages jusqu'à considérer qu'ils étaient désormais ici chez eux. 



* Acadiana. 
A la fin du XVIII° siècle, les bayous accueillirent une autre vague de migrants en quête d'asile. Cette population fuyait Saint-Domingue, une autre colonie française dont la prospérité reposait sur la culture de la canne à sucre et le travail servile. Une révolte d'esclaves éclata, précipitant la fuite d'environ 15 000 personnes. Entre 1790 et 1810, d'anciens propriétaires de plantations parfois accompagnés de leurs esclaves, mais aussi des Libres de couleurs trouvèrent refuge en Louisiane, principalement à la Nouvelle-Orléans. Ces nouveaux venus composèrent la population créole de Louisiane.

En pays cajun, des liens complexes se tissèrent  à travers les siècles entre les différentes composantes de la population, qu'elles soient d'origine amérindienne, cadienne, créole ou descendants d'esclaves. 
Les Amérindiens, premiers habitants de la Louisiane aux XVII et XVIII° siècles, entretenaient, dans l'ensemble, des relations pacifiques avec les colons français ou acadiens. Certaines tribus en adoptèrent d'ailleurs la langue: un vieux français très particulier. (2) Repartant de zéro, les familles acadiennes nouèrent avec les différentes tribus amérindiennes des liens d'échange et d'entraide. Les Amérindiens leur montrèrent comment chasser et pêcher. De la sorte, ils les sauvèrent de sérieuses difficultés car il s'agissait d'un milieu particulièrement hostile. Lors de leur installation dans les bayous, les cajuns fabriquèrent des cabanes identiques à celles des Amérindiens, puis, à partir de 1800, construisirent les premières maisons. Pour les isoler, on utilisait le bousillage, mélange de boue et de mousse, l'équivalent local du torchis. 
Dans l'imaginaire collectif, le terme créole renvoie à la notion de métissage. Ainsi, au début du XIXe siècle les Créoles de Louisiane sont indifféremment blancs, métis ou noirs. Or, progressivement, la ségrégation s'imposa, les Créoles blancs se rapprochèrent des Blancs anglophones, renonçant bientôt à se dire créoles. La distinction entre les Créoles métis et noirs tendit également à disparaître. Au bout du compte ne restèrent plus que deux catégories de populations strictement séparées, les Blancs et les Noirs. L'adoption de ce système binaire conduisit à la quasi-disparition des mariages mixtes et à la transformation du sens du mot créole. Le terme en vint ainsi  à désigner «une population rurale, longtemps francophone et catholique, communément appelée "créole noire". Un groupe peu sûr de son statut, "trop français pour être noir et trop noir pour être français", mis à l'écart par ses voisins-cousins cajuns blancs (chez lesquels prédominaient les "valeurs" du Sud profond) aussi bien que par la communauté afro-américaine "mainstream" qui se moquait de ses particularismes et de son langage, guère différent du parlé cajun mais considéré comme un patois de seconde zone.» (source F, p32)
Après la guerre de sécession, les Cajuns se trouvèrent en compétition avec les Noirs pour accéder aux emplois, pourtant les plus méprisés. Au delà de ces tensions multiples, les différentes migrations multiplièrent les interactions entre ces différentes populations dont l'identité reposait également sur un profond métissage culturel. Au fond, le trait d'union entre ces groupes - qui n'eurent longtemps pour unique richesse que leur culture - fut la langue française. (3)

Louisiane francophone. Carte issue du site Le Cartographe.
Le pays cajun se situe dans la partie sud de la Louisiane. Ce territoire est délimité à l'ouest par le Texas, les côtes du Golfe du Mexique au sud, le delta du Mississippi à l'est, la paroisse des Avoyelles au nord. La Rivière Rouge marque la démarcation entre la Louisiane anglophone au Nord et la Louisiane francophone au Sud. Les principales villes sont Lafayette et Alexandrie. Le nom des lacs est celui des Acadiens venus se réfugier ici.
 * Une langue sans avenir.
Les francophones (Créoles et Cadiens) furent marginalisés très peu de temps après la prise de possession de la Louisiane par les jeunes États-Unis, en 1803. En 1812, la constitution de l’État de Louisiane fut rédigée entièrement en anglais et n’accorda aucun droit spécifique aux francophones. La langue anglaise prit alors, doucement mais surement, le pas sur le français
Sous l'ère Roosevelt, en pleine récession économique, un slogan fit florès: « Une seule Amérique, un seul américain ». Il s'agissait dans l'esprit de ses promoteurs de raboter toutes les différences, en particulier culturelles. Dès lors, aux yeux des anglophones de Louisiane, le voisin cajun apparaissait comme le survivant d’une époque révolue, comme le dépositaire d’une culture sans avenir. Les Acadiens étaient alors rejetés par le reste de la population américaine, considérés comme la couche la plus basse de la société, des ploucs des marais, des analphabètes, moqués dès lors qu'ils tentaient de parler anglais avec leur fort accent.
Ce contexte hostile fit du français un facteur de sous-emploi, d’ignorance, de « non-américanisme ». Aussi, durant les années 1930, pour une grande partie des francophones de Louisiane, abandonner le français au profit de l'anglais fut l’occasion de recoller au reste de l’Amérique.  Avec la découverte de gisement de pétrole, de nombreux Acadiens se mirent ainsi à l'anglais afin de faciliter leurs affaires et profiter de la manne. (4)
En 1921, une loi interdit de parler une autre langue que l'anglais à l'école, un souvenir douloureux pour les jeunes enfants de l'époque, punis lorsqu'ils s'exprimaient dans leur langue maternelle. L'interdiction fut levée en 1968, mais le mal était fait... Conscient des vexations que risquaient de subir leurs enfants, de nombreux Louisianais francophones refusèrent de leur transmettre leur langue. C'est ainsi que les jeunes générations perdirent le français que l'on n'enseignait plus non plus à l'école. Aujourd'hui, le problème qui se pose est bien celui de la transmission, puisque les locuteurs, généralement plutôt âgés, disparaissent progressivement. En 1968, il y avait presque 1 demi million de francophones, ils sont six fois moins aujourd'hui.
Pierre5018 [CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]
* Renaissance cadienne et promotion du français.
A partir de la fin des années 1960, une renaissance culturelle cajun se manifesta de façon spectaculaire. En 1968, la création du Codofil (agence gouvernementale de promotion du français en Louisiane) coïncida avec la fin de l'interdiction du français à l'école et le sursaut identitaire et linguistique acadien. Dès lors, les élèves volontaires pouvaient de nouveau suivre des cours de français. Or, ces cours privilégiaient, pour des raisons pratiques, un français "standard" et non régional. Dans ces conditions, le français scolaire était vu comme une langue étrangère. Pour y remédier, des écoles d'immersion se développèrent et des éléments linguistiques régionaux furent insérés dans l'enseignement du français.
Aujourd'hui, le Codofil organise des programmes d'échanges et de recrutement d'enseignants francophones et s'occupe de l'enseignement de la langue française pour près de 70 000 élèves et étudiants francophones. Pour assurer la survie du français en Louisiane, l'objectif des associations de promotion du français est aussi de développer une main d’œuvre francophone pour répondre aux besoins dans le tourisme, la santé, les finances. En parallèle à cette défense linguistique, on assiste à la redécouverte de la culture cajun. Les carnavals et autres festivals (en particulier le festival international de Lafayette) sont les moments privilégiés de promotion, diffusion et d'expression de cette culture menacée.

* Langue et musique, vestiges de l'identité francophone. 
La chaleur des fêtes au cours desquelles on laissait "le bon temps rouler", avec la joie de se retrouver entre membres d'une communauté riche d'histoires et d'expériences communes, constitua le creuset de l'identité cajun, indissociable de la musique qui en fut à la fois le miroir et le reflet. Les fais do-do (5) - les bals du samedi soir - "sont l’occasion d’une véritable « messe » profane, une mise en commun de tous les problèmes de la semaine, une évacuation cathartique de l’isolement et des brimades de l’« autre » société — l’américaine, c’est-à-dire l’anglaise - une manière de résumer ce qui fait qu’on est Cajun." (source E)
Cléoma Breaux et Joe Falcon (public domain)
Lors du "grand dérangement", les Acadiens emportèrent dans leurs bagages les instruments traditionnels tels que le violon, le triangle, mais aussi le riche répertoire de leur région d'origine. De nouveaux instruments apparurent au fil du temps comme l'accordéon diatonique venu d'Allemagne ou la guitare. Les pionniers de cette évolution furent Joseph et Cleoma Falcon, Amédée Breaux, Amédée Ardoin, Iry Lejeune. La musique cajun était le résultat de l’agglomérat de nombreuses influences: des formes traditionnelles (anciennes chansons françaises, musiques irlandaises et écossaises, valses, ballades venues du vaudeville), auxquelles s'ajoutèrent une forte influence du blues et des sonorités venues du jazz. Enfin, elle incorpora  des éléments locaux tels que  le Rhythm & blues de La Nouvelle Orléans ou encore des influences afro-caraïbes. (6) Pratiquée par les Cajuns comme les Créoles, la French music était le fruit d'un mélange d'influences musicales diverses. Jusqu'au renouveau francophone, elle souffrit d'une stigmatisation comparable à celle de ceux qui la jouaient.

* Les mutations de la musique cajun.
Le répertoire de base de la musique cajun se constitua au cours du XIX° siècle, dans le cadre des fais do-do. Allons à Lafayette, Jole Blonde, Lâche pas la patate, Le vieux saoûlard et sa femme furent quelques-uns des titres phares enregistrés dans l'entre-deux-guerres par les compagnies de disques, alors en pleine découverte du potentiel des musiques ethniques sudistes (blues, country...). L'essor du disque, mais aussi l'afflux de migrants venus des autres États du Sud pour travailler dans le secteur pétrolier, contribuèrent alors à multiplier  les emprunts musicaux à d'autres genres, en particulier la country music. Les musiciens cajuns virent là une belle opportunité de gagner de nouveaux auditeurs, hors des frontières étroites de la Louisiane francophone. Dans ces conditions, la musique traditionnelle cajun céda le pas aux productions hybrides (Country Cajun, Cajun Swing, Swamp Pop). Les jeunes générations reprirent le flambeau des aînés, dans une veine acoustique comme le groupe Beausoleil ou dans un registre influencé par le rock et la country chez Zachary Richard, Steve Riley, Wayne Toups.
Au cours des années soixante, le folk boom conduisit de nombreux diggers nordistes dans le Sud en quête de musiciens oubliés. Ce revival fit prendre conscience aux Cajuns de la richesse de leur musique. Soudain, les disques traditionnels furent à la mode et se vendirent de nouveau. Les vétérans du style cajun, cantonnés depuis des années  aux fais do-do retrouvèrent le chemin des studios (Balfa Brothers, D.-L. Ménard, Nathan Abshire). Le retour à la tradition tendit parfois à construire l'image d’un monde cajun rural idéalisé, figé dans une période et une façon d’être déjà révolues.  

Les frères Chenier. Bozotexino [CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0)]

*Zydeco.
A la suite de la valorisation de la culture cadienne, les Créoles recouvrirent également leur culture, une Créolité faite de syncrétismes. Ségrégation oblige, la musique des Noirs francophones reçut une appellation différent de celle des cajuns. Pour autant, leur musique ne diffère guère, si ce n'est une influence plus marquée du blues et de la syncope dans la musique dite créole »... (7) Au bout du compte, les influences réciproques l'emportent largement. Il faut insister sur ce point afin de ne pas tomber dans une forme de racialisation des genres musicaux qui ferait fi, en outre, de l'importance des métissages culturels.
Lors de leur tournée de collectage des musiques populaires en Louisiane en 1934, Alan et John Lomax enregistrèrent Wilfred Charles à New Iberia. Ce dernier leur chanta: "Pas mis de la viande / Pas mis à rien, juste des(z) haricots dans la chaudière, les(z) haricots sont pas salés". Si ils ne le sont pas, c'est qu'on n'a pas l'argent pour y ajouter de la viande. Ces zaricos, synonymes de misère, donneront leur nom à la musique des créoles de la région. Le terme sera ensuite déformé en zydeco. Le genre est relativement récent puisqu'il vient de l'électrification de la musique créole traditionnelle.
Le zydeco se joue avec un accordéon, un piano, une basse électrique, une planche à laver. La grande vedette du genre était Clifton Chenier, mais on peut encore citer Boozoo Chavis, Buckweat Zydeco, Geno Delafose, Beau Jocque, Chris Ardoin, Keith Frank.
C'est au Texas que le zydeco émergea comme un genre à part entière, dans le sillage des migrants louisianais partis tenter leur chance dans l'industrie pétrolière. Le Zydeco a su se renouveler sans cesse, collant aux évolutions musicales. A la vieille musique créole ou au blues des origines, il incorpore une bonne dose de funk voire de rap. Si l’accordéon dominant et un certain accent témoignent que cette musique vient des bayous, elle est désormais essentiellement anglophone

 




Une sélection de quelques titres de musique cajun et zydeco à écouter ici.

Conclusion:  
Deux siècles et demi après la grande déportation, 150 000 individus parlent toujours le français, un vieux français qui roule grassement les r, mâtiné d'expressions américaines. Ces populations  portent encore aujourd'hui fièrement leur culture festive.
Terminons en musique avec Dedans le Sud de la Louisiane, un two step composé par Alex Broussard. Les paroles évoquent la dureté de l'exil ("on a flotté sur la grande mer / on a marché dedans le sable"...), puis énumèrent les animaux emblématiques du bayou: alligator (les "cocrodis de Louisiane"), ouaouarons (grenouille-taureau), écrevisses, poissons...
Les paroles célèbrent la gastronomie louisianaise pratiquée par les "meilleures cuiseuses du pays", les coutumes ("ça bat le linge dans le bayou Tèche", "ça brûle du bois pour la cheminée") d'une communauté festive ("ça boit du moonshine tout l'hiver /ça danse les polkas du vieux temps") pour laquelle la musique tient une place omniprésente ( "ça chante les chansons de la Louisiane").
Les cajuns, "meilleurs citoyens du monde", clament leur amour d'un territoire hostile, considéré comme un nouveau pays de cocagne. "On a trouvé notre paradis / Dedans le sud de la Louisiane."

Dedans le Sud de la Louisiane
On a flotté sur la grande mer / On a marché dedans le sable / On a passé dans les montagnes / Dans les cailloux de la Virginie, / On a trouvé les cocodris /Les cocodris de la Louisiane / On donnerait pas nos cocodris / Pour tout le reste du pays.
www.cajunlyrics.com
Ici dans le sud de la Louisiane / Les poissons flottent dans le bayou Tèche / Les canards volent dedans les mèches / Les ouaouarons dans les platains, / Les écrevisses dans les clos de riz / Les écureuils dans les grands bois / On a trouvé notre paradis / Dedans le sud de la Louisiane.
www.cajunlyrics.com
Les petites Cadjines de la Louisiane / Les meilleures cuiseuses du pays, / Les sauces piquantes, les écrevisses, / Les patates douces dans la cheminée, / Ça chante les chansons de la Louisiane / Ça bat le linge dans le bayou Tèche, / On a trouvé les petites Cadjines / Dedans le sud de la Louisiane.
www.cajunlyrics.com
Les vieux Cadjins de la Louisiane / Les meilleurs citoyens du monde, / Ça brûle du bois pour la cheminée / Ça boit du moonshine tout l'hiver, / Ça danse les polkas du vieux temps, / Les mazurkas, les valses aussi, / On a trouvé le paradis / Dedans le sud de la Louisiane.


Notes:
1. Des colons principalement venus de Normandie, du Poitou, de l'Aunis et de la Saintonge.
2. En réalité, il existait deux français: le cadien et le créole. Après la révolution de Saint-Domingue, de nombreux Haïtiens peuplèrent le bayou et apportèrent leur propre lexique à la langue.
3. Créoles des marais, Amérindiens et Cajuns échangèrent très tôt leurs connaissances sur leur environnement, en particulier dans le domaine de la botanique. Dans les communautés du bayou, les soigneurs qui possédaient ce savoir faire métissé furent appelés traiteurs ou traiteuses. Tous connaissaient les vertus des plantes médicinales des marais: sureaux, mangliers, mamou, achillée... A défaut de médecins, c'est ainsi que les villageois se soignaient des maladies et blessures.
4. Très longtemps, on pratiqua la culture du coton, du riz, de la canne à sucre dans les clôts. Puis, sur les terres de pauvres familles cajuns de Lafayette, on découvrit du pétrole. Du jour au lendemain, ces populations méprisées firent l'objet de toutes les attentions. L'exploitation du pétrole assura le décollage économique, tout en créant beaucoup d'emplois. Les cajuns vendirent leur terre.  
5. Le terme vient du fait qu'à l’étage de la salle de bal, une grand-mère couchait les enfants qui lui étaient confiés par les parents.
6. "Ce patchwork de sons et de gammes (...) constitue la base de toutes les musiques sudistes américaines (...) ! Il faut souligner que, partout dans le Sud, la musique est un facteur de ciment communautaire, une parole, un des principaux vecteurs qui définit la culture d’un groupe." (source E) 
7. Après la Deuxième Guerre mondiale, de nombreux créoles noirs partent chercher fortune dans l'industrie pétrolière des grandes villes texanes; ils y découvrent le boogie, le rythm'n'blues, la soul. Ces nouvelles sonorités irriguent à leur tour le zydeco.

Sources:
A. Arte: "Le bayou, refuge et paradis de Louisiane
B. "Petit Atlas des musiques du monde", Mondomix Media - Cité de la musique, 2006.
C. Jean-Paul Levet: "Talkin' that talk. Le langage du blues, du jazz et du rap", Outre mesure, 2010. 
D. Gérard Herzhaft:"La grande encyclopédie du blues", Fayard, 1997. 
E. Gérard Herzhaft: "La musique cajun, musée musical ou ciment identitaire?",
In : Musique et politique : Les répertoires de l'identité [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 1996.
F. Jean-Pierre Bruneau:"Zydeco, kezaco?", in Soul Bag n°221, décembre 2015.
G. Balade en pays cajun: Giv me jazz
H. RFI: "Tendre pays cajun"
I. Jukebox: "Mémoires amérindiennes"
J. "Dedans le Sud de la Louisiane" Portrait chaleureux de la culture des bayous tourné en 1972 par Jean-Pierre Bruneau.
K. Bastien Durand-Toulouse: "Zydeco: musique et identité?". 
L. "Les mille et une délices du français louisianais"

Conseils discographiques:
- "Zydeco, Black Creole, French Music and Blues. 1929-1972", Frémeaux & Associés. 
- "Cajun. Louisiane 1928-1939.", Frémeaux & Associés. 
- Legendary masters of Cajun and Creole music.
- Les enregistrements réalisés par John et Alan Lomax en Louisiane en 1934.