mercredi 25 janvier 2023

Le sucre: histoire d'un asservissement mondial.

Originaire d’Asie, la canne à sucre gagne la Méditerranée, puis les îles de l’Atlantique à la faveur des expansions impériales. [Très prisée au Moyen-Age, elle entre dans les préparations de pharmacopée.] Au cours de leurs voyages d’exploration le long des côtes africaines, les Portugais décident de cultiver de la canne à sucre à Sao Tomé. Ils y transfèrent des esclaves depuis le continent pour exploiter la plante. Une fois installés au Brésil, ils transposent ce modèle d’exploitation fondé sur le travail servile. Espagnols, Français, Britanniques adoptent à leur tour un système similaire.   

[Ce billet existe également en version podcast ]

 

La plante nécessite une main d’œuvre très nombreuse. Dans un premier temps, les colons ont recours au travail des populations autochtones, mais l'hémorragie démographique subie par les indigènes, terrassés par le choc microbien, incite les Européens à trouver d'autres travailleurs. La nécessité de cultiver la canne entraîne l'instauration d'une traite massive, contribuant à la déportation de millions d'Africains aux Amériques. 

Creative Commons CC0 1.0 Universal Public Domain Dedication
 

Dans les “veines ouvertes de l’Amérique latine” (1971), Eduardo Galeano consacre un chapitre au “roi sucre” (el rey azúcar), qu’il qualifie de «plante égoïste» qui épuise la terre, ravage la forêt. Les Argentins de los Fabulosos Cadillacs  insiste à leur tour sur les ravages humains et écologiques perpétré au nom du « roi sucre » dans un morceau également intitulé « Las Venas abiertas de America latina ».

La demande en sucre ne cesse d'augmenter en Occident. Or en l'absence d'innovations techniques significatives, la seule solution trouvée consiste à étendre toujours plus les plantations, ce qui implique toujours plus de main d’œuvre. C’est donc sur l’exploitation de la canne à sucre que se fonde l’esclavage en Amérique latine et aux Caraïbes. La plante y façonne les paysages, incarnant plus qu’aucune autre la colonisation. L’introduction de cette plante importée - lors de son second voyage, Christophe Colomb transporte déjà de la canne à sucre dans ses caravelles – a également de très graves conséquences environnementales. Les forêts tropicales qui couvraient la Barbade, la Jamaïque, la Guadeloupe disparaissent sous l’effet du défrichage et du brûlis. Elles sont remplacées par des champs géométriques, reliés par des routes à l’usine et au port.

Des plantations de canne à sucre existent au nord de l’Argentine. Avec « Cancion del cañaveral », le barde argentin Altahualpa Yupanqui met en parallèle la difficulté du travail à effectuer avec l’appauvrissement d’une terre épuisée par la culture de la canne. «Canne à sucre petite et verte, / Comme elle est sucrée, comme elle est sucrée! / Mais au bout de la récolte, / Elle nous fait suer sang et eau, elle nous fait suer sang et eau. » (…) «Le broyeur broie à tout va, / Et dans son broyage, et dans son broyage, / Même la vie de l'homme, / Il la broie également, il la broie également. »

L’économie sucrière est un système monde. Réservé dans un premier temps aux riches élites aristocratiques, le sucre devient progressivement un produit de consommation courante en Europe. Dès lors tous les empires coloniaux s'adonnent au commerce du sucre, ce qui nourrit une véritable addiction. La demande toujours plus grande implique donc un besoin sans cesse accru d'esclaves africains. Le sucre devient un gouffre à vie humaine.

Après le Brésil, la canne gagne les Caraïbes, et en particulier Haïti. Dans la deuxième moitié du XVIII° siècle, l'île produit davantage de sucre que toutes les Antilles anglaises et espagnoles réunies.

La canne à sucre a totalement bouleversé la composition de la population du Nouveau monde, car sa culture nécessite une main d’œuvre pléthorique, à renouveler sans cesse. La disparition des populations indigènes a pour corollaire le transfert massif d’esclaves déportés d’Afrique. Sur les plantations sucrières l'espérance de vie ne dépasse pas une dizaine d'années. La fécondité des femmes est très faible et la mortalité infantile très forte, de telle sorte que ces sociétés ont un traux d'accroissement naturel nul ou négatif. Les esclaves contractent des maladies chroniques et subissent de graves blessures. La mortalité est moins liée aux châtiments des maîtres qu'à la surcharge de travail, à l'alimentation insuffisante et au manque de repos.

« Coupe coupe » interprété par Vanessa Paradis décrit la tâche harassante du coupeur de cannes à sucre. « Un grand soleil tourne seul / Autour de toi / La canne à sucre est mûre / Et couper, c’est ton boulot / Il faut couper les roseaux / D’où le sucre coule à flot / Coupe, coupe brother. » « Couper c’est ton boulot / La machette te casse le dos / Fer forgé / Fer forgé sucré. »

Les abolitions de l’esclavage au cours du XIX° siècle ne sont pas que le fait d’une pensée humaniste portée par le courant des Lumières, mais s’expliquent aussi par la multiplication des révoltes d’esclaves.

> A Haïti, en 1791, les esclaves se soulèvent, détruisent les plantations, mettent le feu aux sucreries et se débarrassent des colons.

> Des considérations économiques entrent également en ligne de compte. Le salariat journalier devient ainsi plus avantageux économiquement que l’esclavage. Plus besoin désormais de nourrir et loger une population servile à vie. Pour remplacer les esclaves, les planteurs recourent alors à des travailleurs étrangers engagés (principalement asiatiques : Indiens à Trinidad, Japonais à Hawaï, Chinois en Jamaïque). Des contrats léonins sont imposés à ces travailleurs dont la situation se rapproche beaucoup de celle des esclaves. Ils doivent  s'approvisionner dans la boutique du propriétaire auprès duquel ils contractent des dettes. Au bout du compte, ils ne sont jamais payés et se trouvent ainsi pieds et poings liés. Dans “El Cañaveral”, Fernando Soria revient sur le triste sort des esclaves : «Pobres los negros esclavos / Que para ganar su pan : / Se pasan toda la vida / Dentro del cañaveral.» « Pauvres esclaves noirs / Qui pour gagner leur pain : / passent toute leur vie / A l'intérieur du champ de canne.»


Pour planter la canne, il faut creuser des trous à la houe en cadence. La période de la récolte est également éreintante. Il faut couper la canne en étant plié en deux, puis faire  des boisseaux. Ces derniers sont rapidement apportés en charrettes au moulin afin de broyer la canne pour en extraire le jus avant de le faire bouillir pour produire le sucre. Cela implique des journées de travail de 18 à 20 heures. Le travail s'avère exténuant, extrêmement pénible et très dangereux. Les roues du moulin happe souvent les bras des esclaves. Dans Les Coupeurs De Canne , Daniel Forestal et son ensemble insiste sur la difficulté de la tâche à acoomplir et sur l'absence de reconnaissance. « L'outils qu'ils ont en main, sa lame brillera / Du début à la fin / frappant sans cesse / Leur dos se ruisselant d'une sueur qu'ils n'ont pas eu le temps d'essuyer car le temps presse / les coupeurs de canne. / Quand ils seront payés à la fin de la quinzaine / Ils auront abattu des cannes par tonnes. / Mais le poids de leurs souffrances, de leurs efforts et de leurs peines / n'est pas connu de tous et ils prient la madonne / les coupeurs de canne.»

« Al vaivén de mi carreta » (« Au roulis de ma charrette ») est une célèbre guajira de Nico Saquito. L'auteur y dépeint l’accablement du paysan cubain face à l’exploitation et à la misère. Un charretier chante en conduisant son attelage. Guillermo Portabales, le maître de genre musical très populaire dans les campagnes cubaines, l'interprète de façon très émouvante. « Quelle triste vie, celle du charretier / brinquebalant dans ces champs de canne / Sans cesse il lutte, pauvre, résigné pour traverser les rudes lagunes»


Le salsero Cheao Feliciano raconte l’ambiance qui règne parmi les travailleurs à la fin de la récolte dans Tiempo muerto. Le planteur repart avec les poches remplies, alors que les coupeurs de cannes, désœuvrés, souffrent de la faim. « La moisson est finie / Encore une fois, il n'y a plus de travail / Le patron est allé trop loin / Et laisse la faim aux commandes / Pour tout superviser / Pour commander et effectuer des paiements / Tant que dure le temps mort / sur des sillons désolés. »

 " Manman la grev baré mwen..." est une célèbre chanson du patrimoine musicale martiniquais, témoignage de la grande grève des ouvriers agricoles des plantations de cannes en 1900. La répression brutale des gendarmes fit dix morts parmi les travailleurs. Léona Gabriel, alors âgée de huit ans, raconte ses souvenirs.
« Maman, la grève m’a barré le chemin, monsieur Michel veut pas payer 2 francs. / Je suis sortie ce matin pour descendre en ville, avant je prenais le grand pont mais la grève m’a barré le chemin. /Ils ont brûlé la canne à sucre des békés (descendants des colons) et incendié leurs maisons mais monsieur Michel ne veut pas payer 2 francs »


Le sucre revêt une importance stratégique considérable. Ainsi, la dépendance au sucre des Etats-Unis convainc les Américains de faire des Caraïbes leur chasse gardée pour pouvoir s’y procurer sans souci le précieux produit. Dès lors, la présence économique et militaire américaine ne cesse de s'y renforcer. Cuba devient l’usine à sucre des Etats-Unis jusqu’à la prise de pouvoir de Castro en 1959. Plus que jamais le sucre s'impose comme un produit politique comme le rappelle le morceau Yo Si Tumba Cana. Le Cuarteto d'Aida y chante «Tout bon Cubain doit couper la canne pour le triomphe de la Révolution ».

« sac de sucre » de la rappeuse Casey narre le quotidien d’un ancien esclave. Certes affranchi, il n'en continue pas moins de vivre sous la domination des békés – les anciens propriétaires d’esclaves - dont  les descendants continuent de contrôler l'économie des ex îles à sucre. («Désormais libre, oui, mais toujours inférieur», rappe-t-elle. « J’ai été poursuivie, asservie, enlevée à l’Afrique et livrée, pour un sac de sucre / Le matin au lever, j’accomplis mes corvées, et ma vie est rivée, à un sacre de sucre / Où va le fruit de mon labeur, la douleur de mes bras et mes lombaires / La lourdeur de mes jambes et toute ces longues heures à ratiboiser la canne pour battre ma misère / Et les blancs sont aisés, malins et rusés / Ont belles maisons et ‘ti mounes scolarisés / Soi-disant qu’il ne faut rien leur refuser / Moi j’ai la peau sur les os, sous une chemise usée / J’ai hélé les voisins, rassemblé mon réseau / J’ai sorti mon coutelas, aiguisé mes ciseaux / Et pris la décision, sans trouble ni confusion / De baptiser le béké d’une belle incision. »


C° : L'essor de la betterave à sucre participe au déclin de l'activité sucrière des îles caribéennes. Mais la canne continue à faire des ravages comme le prouve la situation des Haïtiens en République dominicaine. Maintenus dans un état de sujétion, privés de leurs papiers et de leurs droits sociaux, ils peuvent être considérés comme des esclaves modernes.

Sources :

-« El rey azucar », émission La Vaïna sur Radio Vassivière.  

- James Walwrin:«Histoire du sucre, histoire du monde», La Découverte, 2020.

- La mémoire vive de Chalvet, Les dossiers de l'institut du tout-monde.

mercredi 18 janvier 2023

"El dorado" d'Hugo TSR ou la France des illusions perdues.

Dans le morceau "Eldorado", Hugo TSR dresse le portrait acerbe d'une France ingrate. Il y fustige les double-discours  et la trahison de valeurs et de principes sans cesse portées au pinacle par le "pays des droits de l'homme". Les paroles s'emploient à donner une lecture critique de son histoire, reflet de ses ambiguïtés et renoncements. 

Ricola67, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
 

Hugo TSR place l'origine du déclin de la France à la seconde guerre mondiale. La débâcle subie par une armée prétendument invincible plonge le pays dans un état de sidération dont saura profiter le "héros de Verdun" pour imposer l’État français, un régime autoritaire et  antisémite. Dès lors, de 1940 à 1944, "Hitler et Pétain marchent côte à côte". Le rappeur dresse un constat amer: "depuis rien n’a changé, peu d’résistants et beaucoup d’collabos".

La France libérée est enfin débarrassée de l'occupant. L'heure est à la reconstruction. La tâche à abattre semble immense, car "tout est détruit". "Quand il a fallu construire", et compte tenu du manque de main d’œuvre, "on a appelé l'immigration". Or, loin de fournir des conditions d'existence et de travail décentes aux travailleurs immigrés, ces derniers furent parqués dans une "nouvelle génération d'ghettos". Selon le rappeur, cette logique ségrégative était approuvée par une large frange raciste de la population française. "Foutez les moi là-bas, d’façons ils puent, la plupart sont gués-dro / C’est c’que pense tout bas beaucoup d’toubabs à cette époque / Donc tout-part en Europe, si t’es pas tout pâle, on t’écoute pas", vitupère Hugo TSR. Dans la décennie qui suit la fin de la Seconde guerre mondiale, les conditions de logements sont très difficiles pour tous les Français, mais les immigrés fraîchement arrivés, en souffrent tout particulièrement. Ils se concentrent dans des rues à garnis, des bidonvilles situés dans les centres anciens ou les vieux faubourgs ouvriers.

Le refrain dénonce l'emprise de la police sur le pays, mais aussi la désillusion ressentie par ceux qui voyaient dans le pays un Eldorado. Or, "la liberté c’était qu’un joli rêve". La déception ne peut qu'être immense pour ceux qui ont pris tous les risques pour rejoindre l'hexagone, comme s'accrocher au "train d’atterrissage" d'un avion." "Mais, une fois les pieds sur terre ils savent" qu'il n'auront rien à espérer. "Bienvenue en France: Terre d'asile psychiatrique", ironise le rappeur par un clin d’œil à l'association France Terre d'Asile, chargée d'aider les migrants.

Le processus de décolonisation et la fin de l'Empire se font dans la violence. Au cours de la guerre d'Algérie, l'armée pratique la torture. L'extrême-droite, nostalgique du "bon temps des colonies", s'illustre tout particulièrement. "Le Pen au garde à vous". Pendant ce temps là, "Aznavour parle d’amour". Une partie de la population française préfère détourner le regard de ce que les autorités nomment "les événements d'Algérie". Pourtant, les conséquences du conflit ont de nombreuses répercussions dans l'hexagone. "C’était la mode des arabes dans la Seine". Le 17 octobre 1961, la manifestation pacifique d'Algériens à l'appel du FLN se solde par un massacre. Les policiers, armés de leurs bidules frappent à tout va et jettent les corps inertes dans la Seine. 
Les conditions de logement des ouvriers immigrés ne s'améliorent guère. Entassés, ils occupent " des cages à poules", relégués dans des "cités dortoirs" sous équipées et enclavées. Le processus de ségrégation spatiale est encore accusé par la xénophobie ambiante. "Les étrangères : on les aime sous la table ou des bananes autour d’la taille". Selon Hugo TSR, le racisme vise particulièrement les femmes que l'on qualifierait aujourd'hui de racisées et dont les médias hexagonaux exotisent ou érotisent les corps. Le rappeur pourfend ici la prétendue lascivité attribuée à ces femmes. Il évoque également, sans la nommer, Joséphine Baker. Dans les années 1920, l'Afro-américaine triomphe dans la Revue nègre en arborant une ceinture de bananes autour des hanches. 

Le choc pétrolier et la crise économique mettent un terme à l'immigration de travail. Les entrées au titre du regroupement familial prennent le dessus. Aussi, "Les immigrés qu’on mettait à part ont eu des gosses". Dans les médias, la figure traditionnelle du vieux travailleur immigré censé retourner au pays à la retraite, cède la place à ses enfants, nés ici et décidés à y rester. Français par le droit du sol, ils n'en éprouvent pas moins le sentiment d'être des citoyens de seconde zone, sans cesse discriminés en raison de l'origine de leurs parents. "Problème identitaire, le cul entre deux chaises, c’est c’que les potos vivent / Ni complètement français, ni étrangers, des genres de prototypes".

Le dernier couplet s'intéresse à l'absence de perspectives pour cette jeunesse en déshérence. Pour ces enfants, l'ascenseur social reste bloqué au rez-de-chaussée. L'école n'offre aucun espoir, d'autant que "réussir en ZEP, c’est mille fois plus d’efforts". Le rappeur reproche en outre aux programmes d'histoire de faire le silence sur ses pages les plus sombres. "Pas une seule ligne sur l’esclavage". Dans ces conditions, "normal qu’ils enculent l’école". (1)

Ceux qui "voient leurs darons se casser l’dos pour un SMIC" refusent l'exploitation économique promise par un système créateur d'inégalités sociales abyssales. A leur arrivée en France, les immigrés occupent la plupart du temps des métiers difficiles, mal payés et peu valorisés. Les "parents à l’usine", leur enfant refuse de suivre cette voie toute tracée. "Il voit où sont les liasses, il prend son premier kilo d’afghan". Les mirages de l'argent facile incitent certains à vendre des produits stupéfiants et tombent dans un piège. Le rappeur décrit ainsi une sorte d'engrenage, conduisant de la "bicrave à la sortie des halles" au "premier serrage", puis au bouclage. Dès lors, "même après sa sortie, il s’ra toute sa vie attaché / c’est foutu, plus l’droit d’taffer, casier taché, une vie quasi gâchée". En vertu d'une sorte de loi d'airain, le contexte social conduirait les enfants de parents immigrés dans une sorte d'impasse. 


Pour conclure, laissons le mot de la fin à Hugo TSR qui revient sur la genèse du morceau: "J’ai fait un son qui explique en quelque sorte ce qui peut se passer dans la tête d’un jeune aujourd’hui par rapport à l’Histoire de France: la Guerre Mondiale, les Trente Glorieuses, l’immigration qui a reconstruit le pays puis la place des enfants d’immigrés et leur sort. C’était l’époque du débat soulevé par Zemmour, on se posait beaucoup de questions sur l’immigration. En fait ce morceau est une manière de justifier que c’est pas dans les gênes mais c’est l’histoire du pays qui fait que la jeunesse issue de l’immigration peut avoir des raisons d’être énervée contre le pays. C’est pour aller plus loin que «Nique la police». Je voulais expliquer ce qu’il y a derrière, ce ne sont pas que des crises d’adolescence."

Note:

1. Au collège, les programmes de 2008 prévoient un chapitre sur l'histoire de la traite et de l'esclavage à l'époque moderne en classe de 4ème.

 Sources:

- Page Genius consacrée au morceau.

mercredi 11 janvier 2023

"Chaque pot à son couvercle". Des mariages arrangés à Tinder, la difficile quête du partenaire.

 Dans ce nouveau billet du blog, nous nous intéressons à la difficile quête du partenaire amoureux, des  mariages arrangés aux sites de rencontre, en passant par les petites annonces. 

[Le billet en version podcast à écouter ci-dessous: ]

 

Sous l'Ancien Régime déjà, marieuses et entremetteurs servaient d’intermédiaires entre deux futurs mariés. "Toute activité consistant à offrir, moyennant rémunération, des rencontres entre personnes, ayant pour but direct ou indirect la réalisation d'un mariage ou d'une union stable" prend, dans le jargon professionnel, le nom de courtage matrimonial.
Au cours de la Révolution française, deux "agences d'affaires" fonctionnent alors en lien avec la presse: le « courrier de l’hymen » et « l’indicateur des mariages ». Tous deux publient des annonces et indiquent les mariages envisageables. Cette presse, à destination d’une clientèle bourgeoise, promet d’en finir avec l’endogamie de la noblesse.

Gerard van Honthorst:"la marieuse" (1625), Public domain, via Wikimedia Commons

 

Au début du XIX° siècle, il est possible de s’adresser à des agents d’affaires pour trouver une fiancée. Ces derniers prétendent redonner de la lisibilité aux identités sociales malmenées au cours de la tempête révolutionnaire. Tous promettent de réaliser des unions assorties et d’éviter les mésalliances. En 1811, Claude Villiaume se dote d’un bureau général et central qui se spécialise dans les mariages. Il crée ainsi la première agence matrimoniale moderne, prenant l’habitude de diffuser ses petites annonces dans la presse générale. En 1825, son rival, Charles Napoléon De Foy fonde une agence à la longévité exceptionnelle puisqu’elle reste active jusqu’en 1888. A la fin du XIX°, on dénombre 150 agences à Paris. Le phénomène reste alors exclusivement urbain. Les annonces diffusées dans la presse affichent la couleur, en intégrant avant tout des critères économiques (dots, situation) dans la définition du partenaire idéal… La dimension affective n’apparaît pas sur les registres des agences. On donne les professions, la situation sociale, l’âge. Aux femmes, on demande d’avoir une dot, une fortune; aux hommes, une profession d’avenir, des revenus.

Tout au long du XIX°, la clientèle des agences est avant tout bourgeoise car pour se marier, il faut avoir une dot, dont les agences perçoivent un pourcentage en cas de succès. Les hommes viennent chercher des informations pour accéder à de bons partis. A l’insu des jeunes femmes, des gens de leur entourage proche (femmes de chambre, couturières, médecins) vendent aux agences des informations les concernant, ce qui leur permet d'organiser des rencontres tout sauf spontanées...

Pour éviter le scandale et préserver une réputation, les familles se tournent vers les agences en cas d’affaires délicates comme les « mariages avec tare », quand une jeune femme est enceinte. La formule « avec tâche » se réfère à la défloration. Secret et hypocrisie règnent. Ces « fautes » permettent en tout cas aux agences d’exiger des sommes exorbitantes en vertu d’un système de compensation selon lequel tout ce que l’on considère alors comme des « stigmates » sociaux se paient.

*De nombreuses critiques sont formulées contre les agences et leurs annonces stéréotypées. Féministes et socialistes fustigent l’hypocrisie au cœur des mariages bourgeois arrangés. Les jeunes femmes restent écartées des négociations, le patrimoine et la situation sociale supplantant toute considération affective. A droite, on dénonce la dimension interlope d’officines à la moralité douteuse, s’apparentant davantage à des hôtels de passe qu’à des agences. Les méthodes de certaines agences défraient la chronique comme lorsque les établissements de bas étages utilisent des figurants pour appâter de nouveaux candidats. Pour rassurer leurs usagers, les marieurs promettent célérité et discrétion. De Foy prétend inscrire ses clients sur des registres à l’aide d’un système codé, dont lui seul possède la clef. Il prétend également que les informations recueillies seront ensuite supprimées de ses registres. Ce qui est bien sûr totalement faux. Enfin, l’accusation de proxénétisme est une autre critique qui pèse sur le marché de la rencontre. En effet, les agences cachent parfois des maisons de rendez-vous. Pour attirer le chaland, des mots-clefs, bien connus des lecteurs, dissimulent des offres prostitutionnelles. Ce procédé permet de contourner la loi, car il ne s’agit pas de racolage public. Ces escroqueries donnent lieu à des procès, des articles dans les journaux, des vaudevilles (« La cagnotte » de Labiche en 1864), des opéras-comiques. En 1866, le Tchèque Bedrich Smetana compose par exemple « La fiancée vendue ». Il y met en scène les manigances d’un agent matrimonial pour lequel les femmes sont réduites au statut de marchandises.

Domaine public
 

En dépit d’une réputation sulfureuse, le succès des agences ne se dément pas. L’incapacité d’une partie de la clientèle bourgeoise à trouver un époux ou une épouse la pousse dans les bras des agents matrimoniaux. Tout le monde se bouche le nez, mais tout le monde y va quand même. Les agences développent également un contre argumentaire. Elles se targuent de faire barrage à l’union libre, affirmant au contraire leur attachement aux valeurs sacrées du mariage, au moment même où la loi Naquet sur le divorce, en 1884, semble le menacer.

A la fin du XIX° siècle, plusieurs juristes contestent la légalité de la commission sur dot, au motif qu’elle reviendrait à acheter le consentement de la future mariée. L’offensive judiciaire met un terme à ce mode rémunération. Dès lors, les agences se financent en facturant des frais de bureaux, c’est-à-dire toutes les dépenses engagées pour assurer le mariage (petits cadeaux, frais de timbres). 

Ce n’est qu’au début du XX° s qu’on voit apparaître les classes moyennes, voire les classes populaires dans les petites annonces. Rédiger un message ne coûte pas très cher, alors que l’attractivité des annonces contribue à accroître le nombre de lecteurs. Dès lors, les journaux de la presse générale s’adonnent aux petites annonces (le Figaro, Paris-Soir). Le succès de celles publiées par le Chasseur français témoigne de la diffusion de ce procédé dans le monde rural, ce dont témoigne une chanson éponyme de Mouloudji.


Dans les représentations, le mariage d’amour est de plus en plus érigé en modèle. Ainsi, le vocabulaire affectif prend plus de place dans les annonces. Il est désormais question de qualités morales, d’attirance physique, voire de consentement. Les dimensions économiques ne disparaissent pas pour autant et on continue majoritairement à se marier au sein de sa classe sociale. Les priorités économiques et patrimoniales continuent de supplanter les considérations amoureuses.

Les agences matrimoniales prospèrent au cours des années 1960.  Certaines mettent sur pied un système de fiches perforées prétendument infaillibles. Sur ces sortes de cartes d’identité amoureuse figurent différents critères : âge, taille, poids, profil psychologique… En superposant les fiches de deux postulants, les correspondances apparaissent en points lumineux. Or, ce système reste très largement sous-tendu par des normes de genres. On réserve à madame les aspects sentimentaux et domestiques, quand monsieur s’arroge la sphère publique. Les agents analysent les goûts, les pratiques sexuels, etc. Le marché de la rencontre amoureuse, en se développant, se spécialise, en créant des niches, fondées sur des critères précis : religieux, politiques (avec la création des Insoumeetic pour permettre aux Insoumis de se rencontrer), sexuels.


Les progrès technologiques accréditent l’idée que les machines permettent aux âmes solitaires de s’apparier avec un maximum de fiabilité. Dans "les Sous-Doué en vacances" (1982), l'assistant du chanteur Paul Memphis (Guy Marchand) image ainsi un« Love computer », une machine censée dire si deux personnes sont faites l'une pour l'autre. Le Minitel rose, dans les années 1980, donne un coup de fouet au marché de la rencontre. Dès lors, on communique à l’écrit par messagerie via un écran. Internet informatise les petites annonces, les rendant interactives et plus sophistiquées. Selon certains, l’algorithme permettrait de former des couples assortis et solides. Les critères retenus pour définir les algorithmes reposent encore et toujours sur des stéréotypes, car ils restent majoritairement conçus par des hommes. On propose ainsi aux femmes des partenaires plus âgés.   

Akolh, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Il est difficile de connaître le taux de réussite des rencontres arrangées. D’après Claire-Lise Gaillard, spécialiste de la question, il serait de l’ordre de 20 %, ce qui laisse de nombreux cœurs solitaires. La chanson populaire s’en fait largement l’écho. Ainsi, en vertu de l’adage selon les cordonniers sont les plus mal chaussés, Joe Dassin raconte l’histoire de « la mal-aimée du courrier du cœur ». « Tous les jours assise à sa machine / Pour son magazine elle répond aux lettres / Elle est le seul espoir, la seule issue / Pour l'amant déçu, pour ceux qui n'y croyait plus / Et c'est vrai qu'elle donne confiance / Et c'est vrai qu'elle porte chance Mais le soir venu elle rentre seule à la maison »

On pourrait également citer d'autres morceaux sur ce thème comme la ou les "Petite(s) annonce(s)" de Souchon, Raphaël ou Jacques Dutronc. « Papa achète moi un mari », réclame avec insistance Dalida. Jean-pierre Mas et le duo Michaëlis & Vahé diffusent des annonces tout en lubricité. Le besoin d’économiser des signes pour la petite annonce donne des messages sibyllins comme le prouve celle rédigée et chantée par Dominique Walter. La « Petite annonce sentimentale » interprétée par Colette Renard témoigne du désespoir affectif que peut faire peser la solitude. Le « mariage dernier délai » du groupe d'Edith Nylon illustre la forte contrainte sociale qui pèse sur les femmes restées célibataires au delà d'un certain âge. [N'hésitez pas à nous indiquer en commentaire des chansons ici oubliées.] 


L’histoire des mariages arrangés et du marché de la rencontre peinent à passer dans la mémoire collective et familiale. Le fait de trouver son conjoint par le biais d’une agence ou des petites annonces reste largement tabou. Il est ainsi rare d’entendre : « les enfants, j’ai rencontré maman sur Tinder » comme le chantent Big Flo & Oli (voir playlist youtube). Un sentiment de honte existe chez ceux qui utilisent les agences et les annonces pour trouver l’âme sœur. 

Aujourd’hui, les applications drainent une clientèle bien plus nombreuse que celle des petites annonces, devenues largement obsolètes. Les règles d’appariement social et familial restent toutefois de mise. Même s’il n’est plus fait ouvertement référence à la situation financière ou professionnelle des uns et des autres, les corps, les pratiques sociales ou encore les référents culturels permettent de situer les individus socialement.

Sources:

A. "Sites de rencontre et petites annonces, une pérennité", Claire-Lise Gaillard, spécialiste de la question, est l'invitée de Concordance des Temps du 16 juillet 2022.

B. Dominique Kalifa, "L'invention des agences matrimoniales", L'Histoire, juin 2011.

C. Faire l'histoire. Émission de Patrick Boucheron diffusée sur la chaîne Arte. "Les rencontres arrangées, un commerce qui date" (avec Claire-Lise Gaillard)

D. "Le marché de la rencontre 1850-1950. Claire-Lise Gaillard - Carnet de thèse"

E. "Comment séduire à distance?" [Le Pourquoi du comment: histoire sur France Culture]

F. "Chaussure à son pied: pour une histoire des petites annonces matrimoniales" [entretien accordé par C.L. Gaillard à retronews.fr]

mardi 3 janvier 2023

Pussy Riots: "Putin lights up the fires" (2012) Une prière punk contre Vladimir Poutine.

Depuis leur formation en 2011, les activistes féministes Pussy Riot ("émeute de chattes") s'emploient à dénoncer le danger que constitue, pour elles, la présence de Vladimir Poutine à la tête de la Russie, ainsi que la collusion de l'Eglise orthodoxe avec le maître du Kremlin. L'absence de liberté d'expression, le strict contrôle des médias conduit les membres du collectif à multiplier les actions coups de poing pour se faire entendre. C'est d'ailleurs par une protestation iconoclaste visant à dénoncer le retour probable au pouvoir de l'ancien kgbiste (1) qu'elles se font connaître au delà des frontières russes.             

***


"Marie mère de Dieu, chasse Poutine!" [Богородица, Дево, Путина прогони
Путина прогони, Путина прогони]. Telle est la "prière punk" prononcée par cinq membres des Pussy Riot,
le 21 février 2012, devant l'autel de la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou, haut lieu de l'
orthodoxie russe. Alors que le patriarche  vient d'apporter son soutien au candidat Poutine en vue des présidentielles, les paroles du Te Deum punk dénoncent, au cœur même de l'édifice religieux, la collusion entre les pouvoirs spirituel et politique. "Le patriarche Goundiaïev [Kirill] croit en Poutine / Salaud, ce serait mieux qu'il croie en Dieu". Aussitôt diffusées sur internet, les images de la performance deviennent virales, ce qui permet à l'action "d'exister". Dans un mélange surprenant de prières et de chants, armées de guitares et de microphones, d’un ton férocement moqueur, les militantes conjurent la vierge de retirer la candidature de Poutine, à quelques jours seulement (le 4 mars) des élections présidentielles. Par l'ironie, en détournant la liturgie, les PR cherchent à désacraliser le sacré, pour mieux mettre en cause l'instrumentalisation de la religion à des fins politiques.

L'arrestation de trois jeunes femmes au cours du mois de mars, suivie de leur inculpation, placent les Pussy Riot sur le devant de la scène, alors que jusque là les membres du collectif artistique et politique étaient restés dans l'anonymat. Ekaterina Samoutsevitch, Nadejda Tolokonnikova et Maria Alekhina (2) deviennent les visages des PR, quand les autres membres du collectif se cachent afin d'échapper à la traque des services de sécurité. 

Игорь Мухин at Russian Wikipedia, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Le 20 juillet 2012, à l'ouverture de leur procès, les trois accusées présentent leurs excuses à ceux que l'action a choqué, tout en indiquant que leur geste est politique et vise Vladimir Poutine. Poursuivies  pour "hooliganisme" et "incitation à la haine religieuse", les militantes encourent sept ans de camp. Pour le pouvoir, la tenue du procès doit permettre de museler l'opposition au régime. Depuis les élections législatives truquées de décembre 2011, d'importantes manifestations ont vu le jour. Le nouveau tsar ne saurait tolérer un tel affront, il faut marquer les esprits. A l'issue d'un procès hautement politique, les trois inculpées écopent finalement de deux ans de colonie pénitentiaire pour "vandalisme en bande organisée animé par la haine religieuse". Les juges insistent sur la dimension blasphématoire de l'action, pour mieux en dissimuler sa dimension politique. En voulant faire un exemple, le pouvoir braque surtout les caméras du monde entier sur trois personnalités brillantes, très loin des sorcières décervelées et hystériques dépeintes par le Kremlin.

A peine la condamnation connue, The Guardian, avec la complicité d'autres membres du collectif, met en ligne un morceau du groupe: Putin lights up the fire L'attaque est directe, frontale: " Plus il y a d'arrestation, plus il est heureux / Chaque arrestation est menée avec enthousiasme par ce sexiste  (...) Poutine allume le feu de la révolution / En silence, il s'ennuyait et avait peur des gens / Chaque exécution a pour lui le goût des framboises pourries /Chaque longue peine fait l'objet d'un rêve humide." Puis les Pussy Riot appellent leurs compatriotes à se soulever: «Vous ne pouvez pas nous enfermer dans un cercueil / Débarrassons-nous du joug de l’ancien KGBiste (…) Le pays est en marche, le pays descend dans la rue, courageux / Le pays est en marche, le pays est en train de dire adieu au régime/ Le pays est en marche, le pays va, porté par les féministes / et Poutine partira, Poutine partira comme un rat.» Les activistes ironisent ensuite sur la sentence à venir: "Sept ans d'emprisonnement, ce n'est pas assez / Donnez-nous-en dix-huit! / Interdire de crier, de calomnier, mais va te faire voir / et prends pour épouse ce vieux schnock de Loukachenko." (3)

 

La condamnation suscite aussitôt des manifestations de soutien rassemblant jusqu'à 40 000 personnes, un chiffre considérable compte tenu des risques encourus. Loin de se cantonner à la Russie, la vague de protestation gagne le monde entier. Des mouvements de soutien, relayés par des artistes (Madonna, Cat Power, Radiohead), réclament la libération des trois Pussy Riot. Les membres du collectif récusent pour autant toute forme de récupération, déclinant par exemple les invitations des superstars de la pop à se produire sur scène avec elles. "Nous sommes flattées, bien sûr, que Madonna et Björk nous l'aient proposé. Mais les seules performances auxquelles nous participons sont illégales. Nous refusons de nous produire à l'intérieur du système capitaliste, dans des concerts où l'on vend des tickets."

Revenons sur la genèse du groupe, ses combats et modes d'action. Les Pussy Riot sont formées en septembre 2011 par une dizaine de féministes russes, afin de protester contre la volonté de Poutine de se représenter aux élections présidentielles de 2012. Les jeunes femmes s’inscrivent dans la mouvance de « Voïna » (4),  un groupe d’artistes radicaux, partisans d’actions de rue pour secouer le conformisme de la société russe. Les membres du collectif s'inspirent des actionnistes viennois (5) des années 1960, des punks anglais ou du mouvement Riot Grrrl. Bien plus qu'une simple formation musicale, les PR tiennent de la nébuleuse d'artistes dont le nombre permet, en cas d'arrestations, de poursuivre le combat. Le message prime sur les personnalités, ce qui incite les membres à dissimuler leurs visages derrière une cagoule balaclava tricotée de couleur vive. Guitares électriques et poings levés, masquées, arborant robes colorées et collants bariolés, elles déferlent par surprise dans l'espace public. Les "concerts" ne durent que quelques minutes et s'apparentent à un long hurlement de protestation. "Il n'y a pas besoin de chanter très bien. C'est punk, il suffit de beaucoup crier", rappelle une des membres du collectif.  

Denis Bochkarev, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

 Les PR inscrivent leurs performances dans une démarche longuement réfléchie et engagée. Trois à huit femmes investissent par surprise les lieux publics fréquentés et/ou symboliques tels que le métro de Moscou, les toits de trolleybus, du tramway ou d’une prison. Prenons quelques exemples. Le 20 janvier 2012, huit d'entre elles investissent la place Rouge pour y interpréter « Poutine a fait dans son froc », en référence aux manifestations de l'opposition. En 2014, elles profitent de la réception des JO d'hiver à Sotchi en Russie pour chanter des slogans anti-Poutine. En 2017, des membres s'introduisent dans la Trump Tower, à New York, pour y déployer une banderole demandant la libération d'un cinéaste ukrainien dissident. Lors de la finale de la coupe du monde de football 2018 en Russie, quatre PR vêtus d'uniformes de policiers envahissent le terrain pour protester contre la violation des droits humains. Par leurs actions de guérilla culturelle, Pussy Riot parvient à populariser une opposition civile à Poutine, jusque là très confidentielle. Pour le philosophe Mikhaïl Iampolski, « ce genre d’action ne prend un sens qu’à travers la réaction qu’elle suscite ». En emprisonnant les trois jeunes femmes, « l’Etat montre qu’il n’est pas en mesure de répondre à la plus élémentaire des opinions. Il ne peut que produire de l’absurde. En démontrant cela, les Pussy Riot ont fait preuve d’efficacité. » Comme le rappelle Maria Alekhina, "nos performances sont un genre d’activité civique qui prend forme en réaction à la répression menée par un système politique corporatiste qui dirige son pouvoir contre les droits fondamentaux de la personne et les libertés civiles et politiques."

Poutine, torse nu à la première occasion, est devenu l'incarnation du virilisme ambiant. En réaction au machisme de la société russe, les membres du collectif portent haut une voix féministe jusque là invisibilisée (Kill the sexist), soutenant le droit inconditionnel à l'avortement, revendiquant une liberté sexuelle totale et militant contre l'homophobie.

C°: Telles les vigies soucieuses de signaler les écueils, Pussy Riot a su mettre en lumière la dangerosité de Poutine. Dix ans après la prière punk, l'invasion de l'Ukraine, cautionnée par le patriarche Kirill, montre que rien n'a changé et que le combat des Pussy Riot est plus que jamais d'actualité.

Notes:

1. Poutine occupe la présidence pendant deux mandats, de décembre 1999 à mai
2008. La constitution l'empêchant de briguer trois mandats successifs, il désigne son premier ministre, Dmitri Medvedev, comme successeur et s’approprie la fonction de ce dernier. En 2012, l'homme de paille s'efface au profit de Poutine. Après son retour au pouvoir, et pour éviter d'avoir à se retirer de nouveau, le chef d’État fait voter une révision constitutionnelle qui l'autorise à briguer deux nouveaux mandats présidentiels. Il pourrait ainsi se maintenir au Kremlin jusqu'en 2036. 

2. Les trois jeunes femmes sont des figures connues de l'activisme politique en Russie : Nadjeda Tolokonnikova est une militante de la cause homosexuelle et membre, comme Ekaterina Saloutsevitch, du collectif d'artistes Voïna tandis que Maria Alekhina est l'une des principales militantes écologistes en Russie. 

3. Le dictateur biélorusse, et fidèle allié de Poutine, accapare le pouvoir depuis 1994.

4. A Saint-Pétersbourg, le 15 juin 2010, les membres du collectif dessinent un énorme phallus sur le pont mobile Litieïny, au dessus de la Neva. Dans les heures qui suivent, à chaque passage des bateaux, l’érection de près de 65 mètres se dresse face
au quartier général de la FSB, la police secrète russe (ex-KGB).

5. Comme les actionnistes, les Pussy Riot se servent de leur corps comme d'un moyen d'indignation.

Sources:

- Stan Cuesta: "Sous les pavés les chansons", Glénat, 2018.

- "Les Pussy Riot ne demanderont pas la grâce présidentielle à Poutine" (RTS)

- Dossier Pussy Riot sur France Info.

- Marie Jégo: "Pussy Riot, icônes anti Poutine", Le Monde, 30août 2012.

- "Patriarcat de Moscou: la voix du Kremlin" [Cultures monde sur France culture] 

- "Les temps changent: les Pussy Riot, les militantes dévouées" [RTBF]

samedi 31 décembre 2022

Le calypso: le son de Trinidad et Tobago.

Trinidad et Tobago sont deux îles anglophones situées à l’extrême sud des Caraïbes, près du Venezuela. Colomb y débarque en 1498. A la fin du XVIII° s, des planteurs venus des Antilles françaises avec leurs esclaves d’origine africaine développent leurs exploitations agricoles. La population servile, qui a d’abord transité par d’autres colonies caribéennes, importe avec elle le créole patwa, ses musiques, en particulier le Kalinda, qui accompagne les joutes chorégraphiées des combats de bâtons, et surtout le carnaval. En 1797, Trinidad passe sous contrôle britannique. C’est dans ce contexte qu’apparaît le calypso, une musique métisse, fruit de la symbiose de chants de travail africains, des danses et mascarades du carnaval français, de la langue anglaise et des influences du jazz américain. Au calypso traditionnel s’ajoute des instruments de musique, comme le steel pan, un instrument fabriqué à partir de barils de pétrole usagers et dont on joue grâce à des mailloches. 

Lord Invader vers 1940. [The Library of Congress, No restrictions, via Wikimedia Commons]
 

Les chanteurs ou calypsonians se font les chroniqueurs de la société de leurs temps, dénonçant tour à tour les turpitudes des maîtres au temps de l’esclavage, l’oppression colonialiste, la marginalisation des classes populaires par une élite politique distante… L’interdiction de jouer une musique bruyante dans la rue incite les chanteurs à se produire dans des installations de fortune appelées tentes, dans lesquelles on pénètre contre une somme modique. L’irrévérence des commentaires politiques et sociaux contenus dans les chansons confère un rôle considérable à des chanteurs strictement surveillés par les autorités et largement censurés jusqu’au début des années 1950. Ils s’affrontent dans le cadre d’un concours annuel qui désigne le roi du calypso. Les pionniers - Atilla the Hun, Roaring Lion – mettent en scène de petites histoires chantées. Leurs successeurs - Lord Invader, Lord Kitchener, Mighty Sparrow - accèdent, eux, à la célébrité internationale. 


Les années d’esclavage et les souffrances endurées, la quête des origines africaines, la fierté noire sont des thèmes récurrents des calypsos. Exemple avec « The slave » de Mighty Sparrow, en 1962 : « Je suis un esclave venu d’un pays lointain / J’ai été attrapé et amené ici d’Afrique / Forcé de rester à genoux pendant des semaines avant de traverser les mers pour atteindre les Antilles / plusieurs fois j’ai voulu m’enfuir, mais l’esclavagiste anglais était là avec son arme, prêt à tirer et à me tuer. Aujourd’hui encore, je prie et j’étudie la meilleure de m’enfuir. Mais à chaque fois, je repense au fouet et aux chiens, et mon corps commence à trembler. » Dans "Going back home to Africa", Lord Invader rappelle que s'il est bien un "West Indian", ses ancêtres n'en sont pas moins des Africains, ce qui l'incite à regagner la terre mère des aïeux. Lord Kitchener fustige au contraire ceux qui renient leurs origines africaines.«Tu détestes le mot Afrique / la région d'origine de ton arrière-grand-père (...) Tu préfères être parmi les Blancs / plutôt que défendre les droits de ton père.» Dans « God made us all (Ode to the negro race) » ; Lord Pretender chante : « Certains croient que les Noirs descendent du singe et de l’âne / S’ils avaient le pouvoir, / ils ne tarderaient pas à nous effacer de l’humanité, / mais les Hommes sont nés avec une égale volonté de trouver le bonheur et la liberté / Nous sommes tous des produits de Dieu / Personne en ce monde ne nous est supérieur. »

 

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, des milliers de soldats américains sont stationnés dans les bases militaires de Trinidad. L’arrivée des GIs bouleverse toute la société trinidadienne, alors dominée par l’élite blanche britannique ou créole, pour laquelle le maintien de la hiérarchie raciale était impératif. Or, en s’affichant publiquement avec des femmes de couleurs, les soldats américains blancs suscitent l’indignation des élites de la colonie, d'autant que la présence des bases s’accompagne de l’essor d’activités interlopes.

En 1943, Lord Invader chante Rum and Coca-Cola, sur une musique composée par Lionel Belasco en 1906 (à partir d’un chant folklorique martiniquais). Il y dénonce la présence des GIs dans l’île, car elle favoriserait l’alcoolisme et la prostitution des jeunes trinidadiennes pauvres de la Pointe Cumana, le village le plus proche de la base de Chaguarmas. « Et quand les Ricains arrivèrent à Trinidad la première fois / Certaines jeunes filles étaient plus qu’heureuses / Elles disaient que les Yankees les traitaient bien / Et leur donnaient un meilleur prix. / Ils achetaient du rhum et du coca / Allaient à Punto Cumana / Les mères et les filles travaillaient pour le dollar yankee. De passage à Trinidad, le comédien Moorey Amsterdam entend le titre qu’il s’empresse de s’approprier et de proposer aux Andrews Sisters, les grandes vedettes de la chanson américaine au cours de la guerre. (1) En octobre 1944, le trio entre en studio. Les trois sœurs, qui chantent en parfaite symbiose sur un arrangement particulièrement harmonieux, décrochent la timbale, écoulant 7 millions de copies de l’enregistrement. Les paroles ont été expurgées de tout contenu social ou sexuel trop explicite, pour mieux mettre en valeur Trinidad, dépeinte comme un petit paradis tropical. 


La présence des Américains à Trinidad suscite décidément de vives tensions. « Yankee dollar », une autre chanson de Lord Invader, aborde le même thème que "Rum and Coca-Cola", tout en adoptant un angle plus anticolonial et machiste. Le calypsonian s’y plaint que la femme qu’il convoite préfère un soldat américain et ses dollars à un indigène sans le sou. 

Une fois la guerre terminée, les GI's regagnent leurs pénates, abandonnant les enfants qu'ils avaient eu avec des trinidadiennes. Un comportement que dénonce Mighty terror dans son morceau "Brown Skin Girl". "Fille à la peau brune reste à la maison et pense à bébé. / Je m'en vais, en voilier / Et si je ne reviens pas / reste à la maison et fais attention à bébé."« Yankees gone (Jean and Dinah) » de Mighty Sparrow se réjouit du départ des soldats américains: « C'est à nouveau le temps des play-boys / Nous allons régner sur Port of Spain / Plus de yankee pour gâcher la fête / Dorothy n'a qu'à faire avec ce qu'elle a / Tous ceux qui prenaient des grands airs / Eh bien, ils se contentent de n'importe quoi pour un sourire / Plus d'hôtel pour te reposer / A la sueur de ton front, tu dois gagner ton pain. »


A la faveur d’une loi votée au lendemain de la seconde guerre mondiale, tous les habitants du Commonwealth obtiennent la nationalité britannique. Le Royaume Uni, qui se relève à peine du conflit, a besoin de bras pour achever sa reconstruction. En quête d’une vie meilleure, de nombreux natifs des Indes occidentales décident de s’installer en métropole. En 1948, sur le bateau qui le conduit en Angleterre - l’Empire Windrush qui donnera son nom à la première génération d’immigrés caribéens au RU - Lord Kitchener compose « London is the place for me». Le chanteur y loue l’accueil cordial que lui réserve les Anglais et exprime sa joie de visiter ce qu’il qualifie encore de « Mère patrie ». L’enthousiasme est palpable. Le vent tourne vite cependant avec l'accession à l'indépendance des anciennes colonies caribéennes. En 1962 et 1971, le gouvernement britannique instaure une politique migratoire restrictive. Les immigrés subissent de multiples discriminations raciales, reflet de la xénophobie ambiante, ce dont témoigne le discours d’Enoch Powell sur les « rivières de sang » (1968) ou encore l’essor du National Front.

La décolonisation de l'empire britannique est célébrée par certains calypsos. En 1957, dans Birth of Ghana, Lord Kitchener, le grand maître du calypso dont le nom est emprunté au célèbre maréchal de l’Empire britannique, salue l’avènement du nouvel État et de son nouveau dirigeant Kwame Nkrumah. 


Hormis « Rum and coca cola », d’autres calypsos connaissent un succès retentissant et s’exportent dans le monde entier. C’est le cas du tube Shame and Scandal composé par Sir Lancelot en 1943. Les paroles offrent un bon condensé de la dimension satirique du calypso, qui sait aussi être léger et grivois. « A Trinidad vivait une famille, Il y avait la mère, le père. Le fils, qui voulait se marier alla voir son père qui lui dit : « Non, tu ne peux pas te marier. Cette fille est ta sœur et ta mère ne le sait pas. » Il fit le tour de la famille jusqu’à ce qu’il tombe sur sa mère qui lui dit : « Va, mon fils, tu peux y aller, car ton père n’est pas ton père et ton père ne le sait pas ».

En 1956, Le disque Calypso enregistré par l’acteur et chanteur Afro américain Harry Belafonte est le premier de l’histoire à s’écouler à plus d’un million d’exemplaires, ce qui contribue à diffuser le genre hors de Trinidad. Exemple avec le morceau « Matilda ». Les flux migratoires en provenance de l'île, ainsi que l’essor du carnaval de Notting Hill, participent également à l’essor du calypso en Grande Bretagne.


C° Aujourd’hui, même si il est un peu passé de mode, le calypso,  et sa petite sœur la soca, continuent d'incarner l’identité culturelle de la Trinité. 

Rappel:

L'histgeobox dispose désormais d'un podcast diffusé sur différentes plateformes (n'hésitez pas à vous abonner). Ce billet fait l'objet d'une émission à écouter via le lecteur intégré ci-dessous:

 Note:

1. Entre la fin des années 1930 et la seconde guerre mondiale, les trois sœurs connaissent un immense succès. Au cours du conflit, elles tentent de remonter le moral des troupes avec leurs chansons légères et optimistes.

 Sources:

A. "Génération Windrush" | Miam des Médias

B. "La Même Mais Pas Pareil - Rum & Coca Cola" par Tartine ta culture.

C. "Le Calypso - improviser à mots couverts" par Mondorama.

D. "Rhum, Coca-Cola et modernité", 1, 2, 3 par CARIB'HIST.

E. "Migration et musiques (1): London is the place to be" par pointculture.be

F. Bruno Blum: "Les musiques des Caraïbes. T1. Du vaudou au calypso", Le Castor castral, 2021.