samedi 15 juin 2024

"Dos courbé" de Chiens de paille : un titre de rap sur l'immigration italienne en France et l'italophobie.

Originaire de Cannes, le groupe de hip-hop Chiens de paille, composé par du rappeur Sako (Rodolphe Gagetta) et du producteur Al (Sébastien Alfonsi), officia de 1992 à 2010. Publié en 2001, le deuxième album du groupe, intitulé Mille et un fantômes, comprend le morceau "Dos courbé", dont les paroles narrent l'émigration d'une famille italienne qui trouve refuge en France dans les années 1920. Les rappeurs se sont sans doute inspirés de l'histoire des aïeux de Sako, qui quittèrent Schigano, près du lac de Côme, pour la Provence. (1) Ces "quelques lignes pour se souvenir" nous donnent l'occasion de nous intéresser à l'histoire de l'immigration italienne en France. 

Le courant migratoire des Italiens à destination de la France débute à partir des années 1860, pour se maintenir pendant pratiquement un siècle. À partir de 1901, ils forment la colonie d'étrangers la plus importante en France, devant les Belges. Plusieurs vagues migratoires transalpines se succèdent ensuite, alimentées par chaque nouvelle crise.

"Ça commence dans les années trente
L'Italie fasciste affiche ses litanies racistes
Qui n'est pas pour est contre. Soit on s'aligne, soit ils alignent
"

De nombreux Italiens fuient avec l'arrivée au pouvoir de Mussolini, qu'il s'agisse d'adversaires déclarés (les "fuorusciti") ou de populations persécutées, durement frappées par la réaction fasciste et patronale après le "bienno rosso", les deux années (1919-1920) d'agitation sociale profonde. Militants des organisations de gauche (anarchistes, socialistes, communistes), syndicalistes, opposants politiques fuient la répression qui s'abat alors. A côté de ces réfugiés politiques, une majorité d'émigrants fuient la misère et la pauvreté. Dans un premier temps, ce sont surtout des paysans et ouvriers des régions du nord (Piémontais, Lombards, Vénétiens) et du centre de l’Italie (Toscans, Emiliens) qui partent.

Le choix de la France s'explique par la proximité géographique et culturelle, mais aussi par les opportunités d'emplois à pourvoir. Enfin, la présence d'une importante colonie italienne laisse espérer un accueil plus facile. Pour beaucoup de réfugiés politiques, la France représente la patrie de la Révolution, de la Commune et des droits de l'homme. De nombreux militants bannis par les fascistes, privés de leur travail, trouvent asile en France, tout autant pour trouver un emploi que pour échapper aux persécutions. Les motivations politique et économique des départs se superposent donc très souvent.

"Des familles assistent à l'exil massif puis, prises de panique, s'avisent
Chacun quitte sa ville, jette les reliques de sa vie dans une trop petite valise
À pied, on se risque sur les pistes de montagne via Modane depuis Varese
Puis, la peur aux tripes, on passe à l'Ouest, entre pics et falaises
"

La saignée démographique que représente la Grande guerre en France pose d'importants problèmes de main-d’œuvre alors qu'il faut reconstruire le pays. Dans ces conditions, un traité de Travail entre l'Italie et la France, conclu par le gouvernement Nitti en 1919, facilite l'émigration italienne. L'article 1 autorise les travailleurs et leurs familles à "entrer librement dans le pays de destination qui n'exigera à cet effet aucune autorisation spéciale". Par ailleurs, le patronat tente de pallier à la pénurie de travailleurs en s'appuyant sur la Société Générale d'Immigration, chargée du recrutement grâce à des antennes installées en Italie. La majorité des émigrés entrent cependant en France, de manière autonome; une tendance qui s'accroît après l'accession au pouvoir de Mussolini. L'émigration coûte chère. Pour les plus pauvres, il faut se débrouiller et tenter de franchir les Alpes, à pieds, dans des conditions difficiles et dangereuses.

Émigration italienne par régions 1876-1915.jpg: PramzanItalie par régions sans noms.svg

Il s'agit bien d'un "exil massif", déjà ancien, puisqu'on estime qu'un million huit-cent mille individus franchissent les Alpes entre 1873 et 1914. Lors du recensement de 1911, ils sont 420 000. La baisse du nombre d'actifs au lendemain de la guerre, l'arrivée des fascistes au pouvoir, les besoins de main d’œuvre en France au lendemain de la guerre, tout concourt à donner des dimensions gigantesques au phénomène. (2) Avec l'instauration de quotas d'entrées sur le sol américain, la France devient le principal pays d'accueil de l'émigration italienne. En 1931, les immigrés transalpins sont 808 000 en France, voire un million en incluant les saisonniers et clandestins, soit 7% de la population hexagonale. (3)

"Pour que les petits s'apaisent, on s'applique au rêve de revenir au bled, mais ni les mômes, ni leurs mères ne s'y prennent"

Si au début, des immigrés envisagent une installation provisoire, un exil temporaire, caressant l'espoir d'un retour au pays, quand la situation politique et économique le permettrait, beaucoup ne se font guère d'illusion comme le suggère la fin du premier couplet. Pour les immigrés "économiques", le retour reste envisageable, mais il est impossible pour les Fuorusciti, car synonyme de prison ou de relégation. Ces derniers se raccrochent à l'effondrement rapide du fascisme. Or, non seulement le régime dure, mais il se renforce au fil des années, à coup de propagande et de violences.

Certes, le régime fasciste incite au retour à partir de 1938, tandis que les tensions grandissantes placent les Italiens de France dans une situation délicate, avec l'entrée en guerre probable de leur pays natal contre leur pays d'accueil. Le second conflit mondial interrompt même l'émigration transalpine. Pour autant, la tendance générale n'est pas remise en cause et les départs l'emportent généralement sur les retours. 

"Ils savent l'avenir en d'autres terres dans la nuit qu'ils observent, les hommes s'en obsèdent
N'aspirent en eux-mêmes qu'à retrouver un bout de sol fertile et ouvert - quête de vie nouvelle
De quoi tirer un peu de force pour que les petits poussent. Un peu de confort pour leurs épouses
"

La misère ne laisse guère de choix et pousse les candidats au départ sur les routes. Les besoins de main d’œuvre en France sont importants tout au long des années 1920. Les Italiens occupent d'abord les métiers pénibles et mal payés que refusent les nationaux. Ils travaillent en tant que saisonniers agricoles, égoutiers, paludiers, mineurs, maçons, manœuvres sur les chantiers d'aménagement (routes, barrages, chemins de fer...). Les femmes travaillent dans la couture, l'entretien, le ménage. Pour des raisons de proximité géographique et d'offres d'emplois, deux tiers d'entre eux s'installent d'abord dans le Sud-Est de la France, en Provence (Alpes-Maritime, Var, Bouches-du-Rhône), dans les régions lyonnaise et stéphanoise, dans les Alpes. En 1911, ils représentent par exemple le quart de la population marseillaise. Au fil du temps, les industries de l'agglomération parisienne, les mines du Nord et de la Lorraine attirent de plus en plus, tandis que dans le Sud-Ouest, beaucoup s'emploient dans des tâches agricoles.

"Les nôtres sont de braves gens" se disent-ils, "les nôtres ont bon cœur"
Prions le Seigneur pour un monde meilleur, que les braves gens ne soient pas tous pauvres – prions le Seigneur
"Prions le Seigneur pour que nos mômes connaissent l'ailleurs, qu'ils mangent comme les autres, prions le Seigneur"
Et les gens d'ici se doutaient que les vents tourneraient
Qu'un jour se trouverait où les prières stopperaient
Qu'un jour tout près sonnerait la fin de ces gens au dos courbé
"

Tous aspirent à une vie décente, "un monde meilleur", pour leur famille, leurs enfants. Pour "que les braves gens ne soient pas tous pauvres", il ne semble pas y avoir d'autre issue que de quitter l'Italie. La foi permet de ne pas désespérer, d'endurer la douleur de l'exil et du saut dans l'inconnu, jusqu'à ce qu'un jour les prières soient exaucées et qu'il ne soit plus nécessaire de quitter sa patrie. Il faudra  tout de même attendre les années 1950 et le "miracle italien" pour que l'émigration régresse, avant de se tarir au cours des décennies suivantes.

"Entre ironie réac’ et a priori, leur présence terrorise
Ça passe, en théorie, tant qu'on ignore que leur nom rime avec Cannelloni
Terre de "on dit". Là où ils n'espèrent qu'un toit, leurs mœurs n'inspirent que froideur
Leur Christ fait peur, esprits railleurs, on les nomme Christos parce que trop prient
Ils n'ont rien d'autre sauf la rage des affamés
Cette flamme qu'il faut soigner de peur de voir l'espoir venir à faner
"

Le problème de l'accueil et de l'intégration des Italiens à la société française se pose très vite. Réfugiés politiques ou immigrés "économiques" ne jouissent d'aucune protection particulière de la part des autorités françaises. Ils dépendent donc du bon vouloir des gouvernements, qui peuvent les expulser à tout moment.

L'arrivée des immigrés italiens nourrit des représentations condescendantes de ces populations, désormais souvent désignées sous les termes méprisants de "macaroni" ("Cannelloni" dans le morceau) ou "ritals". Des stéréotypes tenaces se forgent alors. L'image de l'Italien manieur de couteau se répand, alimentant la chronique des faits-divers, contribuant à ce que "leur présence terrorise". L'Italien est envisagé comme fondamentalement différent. Buveur, bavard, parlant avec les mains, exubérant, l'Italien est accusé de tous les maux. Trop frugal, il se contente de pattes, une habitude alimentaire bien saugrenue pour les palais français. La religiosité de nombreux immigrés italiens déroute. Leur piété, démonstrative et caractérisée par les processions publiques, irrite et passe pour superficielle aux yeux des catholiques français. Au moment où la société française connaît une rapide sécularisation, ils ne trouvent pas davantage grâce auprès des laïcs, qui les désignent à Marseille sous le terme méprisant de "Christos". (4)

L'animosité à l'encontre des immigrés italiens s'accuse en période de crise économique. D'aucuns leur reprochent d'accepter des salaires de misère et de représenter une concurrence déloyale sur le marché du travail. La "concurrence" italienne se limite pourtant aux travaux les plus durs, largement délaissés par les nationaux, sauf lors des périodes de crise. Ainsi, lors de la Grande dépression, ces tâches ingrates et difficiles constituent une sorte de refuge pour les ouvriers français, privés de leur emploi. Dans ce contexte, les secteurs ordinairement abandonnés à la main d'œuvre étrangère sont de nouveau convoités. Les tensions atteignent leur paroxysme lors du massacre des salines d'Aigues-Mortes, en 1893. Considérés comme des étrangers inassimilables, ils subissent alors quolibets et insultes.

"Les propriétaires les haïssent. Aussi gras et aigri qu'eux sont las et faiblissent
Savaient-ils ce dont on est capable lorsqu'on a faim soi-même face à un fat assez riche ?
Si les vœux des uns sont confus, ceux des autres ne font pas de doute
Pensant que chaque friche est un crime, un péché contre des gens affamés
Ils se voient déjà à bêcher, à retourner le sol le dos courbé
"

Avant de quitter l'Italie, de nombreux émigrants travaillaient la terre, mais l'archaïsme structurel du monde rural et la mauvaise intégration aux circuits marchands, plongent les campagnes dans une crise profonde. La misère ne laisse guère d'autre alternative que de "voler ou émigrer", selon la formule de Mgr Scalabrini, évêque de Plaisance. Une fois arrivés en France, les paysans cherchent à retrouver un métier agricole. Le travail est mal payé, physique, d'autant plus pénible que les saisonniers, les métayers, les fermiers se trouvent sous la coupe d'un propriétaire terrien cruel.

"Là-bas, au pays, la misère grandissait, jetait quantité de familles aux vents de l'hiver, aux langues de vipères
Malgré ce que les gens disaient, les champs d'ici valaient leurs champs viciés mais, maintenant exilés
Ils y avaient tant misé qu'ils y avaient leurs jambes vissées
"

Le mythe du retour s'estompe vite. Une fois installés dans le pays d'accueil, la plupart des immigrés décident de rester et de retrouver un métier en lien avec ceux qu'ils pratiquaient de l'autre côté des Alpes. C'est notamment le cas de ceux qui  pratiquaient les activités agropastorales et forestières.

"Le soir, les chants renaissaient. Leurs langues ne visaient que les landes laissées
C'est ainsi qu'ils ont reconstruit un peu de là-bas, ici, comme un banc d'essai
Leurs paumes se creusaient comme les mômes naissaient
Des mômes élevés dans l'amour de ce pays, frère du leur, blessé

Confrontés au déracinement et au mal du pays, les Italiens de France s'emploient dans les premiers temps à entretenir le souvenir de leur région d'origine. "C'est ainsi qu'ils ont reconstruit un peu de là-bas, ici". Pour faciliter leur installation en France, beaucoup s'appuient sur leurs compatriotes déjà installés et sur le réseau associatif qu’ils ont créé. Grâce à cette aide, les réfugiés peuvent trouver plus facilement un domicile, un travail, de l'aide, des lieux de sociabilité (cafés et restaurants), un minimum de solidarité. A l'école, les enfants apprennent le français. L'acculturation va bon train. Leurs parents cherchent à les élever "dans l'amour de ce pays, frère du leur", car la proximité culturelle des deux "sœurs latines" facilite l'intégration des jeunes générations. Face à l'adversité et l'hostilité d'une partie des Français, il devient essentiel de se créer des appuis. Aussi, les nouveaux venus poursuivent-ils leurs activités militantes au sein d'organisations politiques françaises, en particulier le PCF, ou dans le cadre de la lutte syndicale, notamment au sein de la CGT. Dans les milieux ouvriers, ces structures contribuent à faciliter l'installation dans le pays d'accueil, même si une conjoncture économique défavorable peut briser ces solidarités ouvrières.  

Ainsi, la crise économique des années 1930 alimente un regain d'Italophobie et s'accompagne de mesures protectionnistes sur le marché du travail. En 1932, des dispositions sont prises pour restreindre l'emploi de la main-d’œuvre étrangère, avec l'instauration de quotas. Au même moment, le régime fasciste cherche à empêcher l'émigration. Des milices sont installées aux frontières. Mussolini émet des protestations contre l'accueil que les autorités françaises offrent aux opposants au régime (en réalité, contrôle et répression vont bon train). Il s'emploie à soustraire l'importante colonie italienne en France à l'influence des fuorusciti, en plaçant les associations communautaires sous son contrôle. De leur côté, les autorités françaises reprochent au régime fasciste de préserver "l'italianité" de la communauté italienne en France et d'empêcher son absorption dans la société française. Dans le contexte anxiogène de la marche à la guerre, "l'importance de l'implantation italienne dans le pays est considérée comme une menace pour la cohésion nationale; campagnes de presse, brochures agitent le danger de la colonisation par l'intérieur." (source E) Le 12 novembre 1938, un décret-loi impose une carte de travail pour les étrangers et autorise l'assignation à résidence ou l'internement des individus susceptibles de porter atteinte à la sécurité.

Puis le temps a passé, que reste t-il de ces temps harassés ?
Comme la terre s'est tassée, s'est effacée l'ombre avancée de leur sombre odyssée
Dans la traîne des années se perdent les valeurs nées de carrières de labeurs
Et nous, on se croit propriétaires de ce qu'offre l’Éther
Dans nos cœurs, les pleurs des Christos s'éteignent; soixante dix ans s'achèvent

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l'émigration italienne reprend. Dans le cadre de la reconstruction, elle est d'ailleurs encouragée par l'accord de main d'œuvre franco-italien de 1947. Au fil des ans, les arrivées ralentissent au point de se tarir au début des années 1960. Désormais, les Français d'origine italienne sont devenus "invisibles" ou bénéficient de représentations positives. Plusieurs facteurs expliquent cette tendance. Avec l'essor du tourisme, l'Italie est devenue une destination recherchée, ce qui, indirectement, a modifié le regard porté sur ceux qui en émigrèrent. Aujourd’hui, les plats de la péninsule ont été largement adoptés, au point que macaroni et pizza figurent sur des tables hexagonales. Le sport, le cinéma (la Dolce Vita), la mode (avec le dynamisme d'une culture couturière qui permit l'essor de Prada ou Dolce Gabana), la musique (festival de San Remo) ont sans doute eu leur part dans cet attrait nouveau pour la péninsule, quitte parfois à créer un imaginaire un brin fantasmé.

Je fais la prière que ma grand-mère ignore ce que les siens deviennent
De là-haut, qu'elle ignore qu'on accueille nos pairs comme on l'a accueillie hier
Et s'il n'en retient qu'un, qu'il retienne ce texte, mon petit frère
J'ai honte parce que je suis fier quand, pliant sous le poids de mes affaires certains soirs
Je revois ces gens aux dos courbés couvrir les champs de notre histoire..
"

Dans le dernier couplet, Sako en appelle à ses aïeux, mais aussi à son petit frère, comme pour signifier la nécessité de transmettre et perpétuer l'histoire familiale, afin de savoir d'où l'on vient. Le narrateur se love dans l'ombre portée par ses aïeux, "ces gens aux dos courbés". Tout au long du texte, le travail de la terre a servi de métaphore filée. Ici, il est question des "champs de notre histoire". La graine semée dans le sillon pousse, si on s'en occupe. La mémoire enfouie se conserve, à condition d'être transmise et exhumée.

{Refrain}
Nous aussi, on a dû parvenir à partir, soif de future
Pleins de sutures, nos cœurs suppurent tant de haine, pères de tumultes
Quelques lignes pour se souvenir parce que l'insulte dure

Arrivés en France pour travailler et/ou fuir le fascisme, les Italiens, au même titre que les autres populations étrangères, subirent le racisme et la xénophobie. Les discriminations dont ils furent victimes perdurent encore aujourd'hui, mais à l'encontre d'autres populations étrangères. ("On accueille nos pairs comme on l'a [la grand-mère] accueillie hier"). Depuis les années 1970, avec l'arrivée d'autres migrants, originaires d'autres continents, les Italiens sont présentés par l'extrême-droite française comme des immigrés exemplaires, qui travaillent "dur et bien", sous-entendu pas comme les nouveaux venus... Depuis le milieu des années 2010, la crise des migrants nourrit le discours xénophobe de l'extrême-droite populiste en France, comme en Italie. L'immigration, clandestine ou légale, est présentée comme une menace, une invasion, tandis que les migrants sont considérés comme des parias par les gouvernements européens. Le mythe du grand remplacement s'installe. L'arrivée au pouvoir de l'extrême-droite en Italie témoigne d'une forme d'amnésie. Dans le pays qui a inventé le fascisme, nombreux sont ceux qui feignent d'ignorer l'importance qu'eut l'émigration. "De la manière la plus banale qui soit : en oubliant qu’ils ont été des immigrés quelques décennies plus tôt. Ils ont passé l’éponge sur le passé, comme le font tous ceux qui ont amélioré leur situation économique et sociale", déplore Erri de Luca. 

Seul l'engagement sincère des associations et des bénévoles pour l'accueil, l'éducation des demandeurs d'asile, permet de sauver l'honneur d'un continent oublieux de son histoire, et pourtant durement affecté par des guerres et des crises qui jetèrent sur les routes des dizaines de millions d'Européens soucieux d'échapper à la misère et la mort. 


Notes :

1. Dans une interview accordée à l'Abcdrduson, Sako explique : "La raison de cet exode, nous ne le connaissons pas vraiment. Nous pensons qu'ils fuyaient les chemises brunes." (...) "Je pense que mon père fait partie de ces gens qui croyaient que pour être acceptés des français, il fallait presque devenir plus français que les français eux-mêmes. Il ne parlait jamais de l’Italie, ni des raisons qui ont poussé mon grand-père à venir ici, puis à s’éloigner de la famille. Ils sont allés jusqu’à franciser leurs prénoms, renoncer à parler italien à la maison, tout ça."

Italien par son père, Sako doit son blase à l'ouvrier anarchiste italien Sacco, condamné à mort avec Vanzetti dans les années 1920, alors que les États-Unis sombrent dans la red scare, une vague d'anticommunisme primaire. 

2. « Sur la période 1921-1926, on compta 760 110 Italiens qui émigrèrent en France, dont une population active de 438 200 personnes » (source G), pour travailler principalement dans le bâtiment (90 000), l'agriculture (65 000), la métallurgie lourde (30 000) et les mines (28 000).

3. Avec la crise économique des années 1930 et par le jeu des naturalisations, ce chiffre baisse, puisque l'on dénombre 720 000 Italiens en 1936.

4. L'Italophobie est aussi alimentée par la conjoncture politique et les relations officielles entre les la France et l'Italie. Prenons quelques exemples:

- La course aux colonies et la fièvre nationaliste nourrissent la xénophobie. En 1881, avec le traité du Bardo, la Tunisie passe de la tutelle italienne à celle de la France. Alors que des soldats français entrent dans le Vieux-Port de Marseille pour célébrer le nouveau protectorat, des sifflets provenant du siège d'une société italienne déclenchent de violentes échauffourées, connues sous le nom de "Vêpres marseillaises". Elles se soldent par trois morts et une vingtaine de blessés. 

- De même, l'alliance de l'Italie avec les Empires centraux, l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, à partir des années 1880, transforme les immigrés transalpins en ennemis potentiels. Le 25 juin 1894, l'assassinat du président de la République Sadi Carnot par Caserio, un apprenti boulanger anarchiste italien, attise la haine.  Plus que jamais, les Italiens sont vus comme des envahisseurs, pris à partie, violentés. Cette "France hostile" (Laurent Dornel) convainc des migrants à rentrer au pays. 

5. Giorgia Meloni, la première ministre italienne, assimile l'immigration à l'insécurité et la criminalité. Un discours raciste se banalise dans la péninsule. L'Italie est devenue une des principales portes d'entrée de l'Europe pour des migrants qui accostent sur les côtes dans des conditions souvent dramatiques.

Sources :

 A. "Sako :«Nous sommes parfois spectateurs de nous-mêmes»", interview de Sako par l'abcduson, 6 février 2006.

B. "Comme un Italien en France" [Jukebox]

C. "«Macaronis», «Ritals» : quand les migrants italiens étaient, eux aussi, victimes de racisme.", The Conversation, 24 janvier 2023.

D. "Les Italiens en France : jalons d'une migration" [Musée de l'histoire de l'immigration]

E. Guillen Pierre. "Le rôle politique de l'immmigration italienne en France dans l'entre-deux-guerres. In: Les Italiens en France de 1914 à 1940." Sous la direction de Pierre Milza. Rome : École Française de Rome, 1986. pp. 323-341. (Publications de l'École française de Rome, 94) 

F. "Comme des Italiens en Suisse : L'Italianita", Histoire vivante sur la RSR. 

G. Nicolas Coursault : "Les Fuorusciti, mais qu'est-ce donc?"

H. La chanson traditionnelle par thème : la grande guerre (italie-infos.fr)

mercredi 12 juin 2024

La génération Fenwick et le monde la logistique sous l'oeil des rappeurs.

La logistique, cette infrastructure indispensable au fonctionnement du capitalisme, apparaît à partir des années 1970-80, avec la création de gigantesques entrepôts disséminés sur tout le territoire. Les objets, fabriqués dans les usines, sont envoyés dans ces entrepôts sous la forme de colis qu'il faut trier, préparer, mettre en paquet et livrer dans les lieux de consommation ou chez les particuliers. Ainsi, tous les objets consommés dans le cadre de la grande distribution passent par ces "usines à colis", selon l'expression du sociologue David Gaborieau. 


De nombreux textes de rap se réfèrent au travail des ouvriers de la logistique. Cet intérêt prononcé pour les entrepôts, les colis, les palettes et les Fenwick s'explique d'abord par l'expérience vécu par de nombreux artistes hip-hop qui, avant de percer ou en parallèle à leurs carrières, taffaient en tant que manutentionnaires, préparateurs de commandes, caristes, magasiniers, opérateurs de saisie, agents de quai, pour des enseignes de la grande distribution (Leclerc, Carrefour), des messageries (FedEx, UPS, DHL, TNT), des entreprises et leurs sous-traitants (Geodis, XPO), des transporteurs,  ou pour les géants du e-commerce (Amazon, Cdiscount, Veepee, Showroomprive).


Dans "Pas de bol", JP Manova retrace son parcours professionnel, taclant au passages les rappeurs bling-bling. "Quand mes collègues faisaient la tournée des starlettes / J'étais dans les entrepôts à tirer des palettes / Qu'aucun d'entre eux ne vienne me faire la leçon / Qu'il s'assure juste de porter au mieux son caleçon / Si la plupart parle de vécu, de ghetto youths / Beaucoup d'MC ont la paume des mains très douce / J'ai vu plus d'un mec rough dans plus d'un crew / Qu'a jamais fait cuire un œuf ou planté un clou / Sachant qu'rapper, n'fait pas cotiser pour la retraite / Mieux vaut coffrer et n'pas claquer toute la recette". Nekfeu fait de même dans "Un homme et un microphone n°2" "Je veux transmettre à ceux qui transportent / des transpalettes, de la force, mec / J'suis passé par là, s'il faut y aller j'y retournerais / Un flic tue un noir, j'vois les gyros tourner / Quand ça pète, remballe ta morale, suffit d'une balle : t'es mort / On assiste à trop de crimes racistes d'ici à Baltimore / Le seum que j'ai pourrait remplir des containers"

Plusieurs facteurs expliquent l'essor de la logistique. La concentration des flux rend les plateformes logistiques hautement stratégiques. Les entreprises de la grande distribution achètent en gros des produits, revendus à un prix attractif en supermarché. Il devient donc essentiel de les stocker, ce qui explique l'apparition précoce des entrepôts de la grande distribution (Leclerc, Carrefour, Super U). D'autre part, dans le cadre de la mondialisation, le processus de délocalisation des entreprises nationales entraîne l'implantation des usines dans les pays à bas coûts, en particulier asiatiques. Dès lors, il devient primordial de disposer d'une infrastructure logistique pour permettre l'acheminement des objets fabriqués à l'autre bout du monde, puis leur redistribution vers les principaux marchés de consommation européens. Pour amortir au maximum les coûts de transport, il faut donc disposer d'énormes infrastructures logistiques et d'une main d'œuvre sous-payée. 

"Palme d'or" de Zippo retrace une mission d'intérim au festival de Cannes, l'occasion de confronter le monde frelaté du show biz au quotidien sordide des manutentionnaires.  "J'fais la lumière sur les jours de vécus / En comptant les ampoules dans mes shoes de sécu' /  Vis ma vie d'prolo, ça fait les biscotos, j'ai un p'tit polo / A l'effigie d'la marque qui me nique trop l'dos / On m'dit "Zippo yo !" J'leur dis "Nan, nan, c'est un quiproquo" / C'est tellement humiliant qu'ça en devient risible / J'tire des palettes d'une tonne mais j'suis invisible"

Enfin, à partir des années 1980, les très grosses usines se raréfient, avec la segmentation des différents stades de production en de petites unités. Les très gros groupes s'organisent en de nombreuses filiales ou recourent à la sous-traitance. Désormais, la fabrication d'un smartphone par exemple, implique plus de vingt unités de production et entrepôts. Cette externalisation nécessite une intense circulation et implique, là encore, de disposer d'une solide logistique. Nous sommes donc passés d'une économie de la production à une économie de la circulation des biens et des matières. Ce nouveau système productif met la main d'œuvre en concurrence à l'échelle internationale et fait naître en France un nouveau monde ouvrier. De nombreuses usines ont fermé entraînant une baisse sensible d'emplois industriels classiques, quand, dans le même temps progressait le nombre d'ouvriers du tertiaire (logistique, tri des déchets). 15% des ouvriers travaillent dans la logistique, contre 8% dans les années 1990. Au sein des 900 000 personnes qui travaillent dans ce secteur, on dénombre 80% d'ouvriers. La nouvelle division internationale du travail, qui oblige désormais à importer les produits fabriqués ailleurs, explique ce rôle crucial de la logistique, dont la main d'œuvre travaille en entrepôts.

"Entre prises" est un interlude rappé de K.Oni qui décrit, à l'aide d'une succession de groupes verbaux la journée de travail type de l'ouvrier. "pression, bluff, cœur qui palpite / Manutention, camion / Palettes, travail à mains nues / Attention, cartons, poids net, mal au dos / Aïe, nique sa mère / Sale boulot, SMIC, grosse journée, p'tit salaire"


Les grands groupes comme Amazon insistent sur la robotisation du travail et l'utilisation des nouvelles technologies dans le secteur de la logistique, laissant croire que ces innovations faciliteraient le travail ouvrier. Or, il n'en est rien. L'omniprésence de la technologie (logiciels pro de gestion, commandes vocales, écrans tactiles) confine les ouvriers dans des tâches hyperspécialisées, proches de celles développées au temps du taylorisme triomphant. De même, le savoir-faire des salariés est rogné par le travail sous commande vocale, qui existe dans certaines plateformes logistiques. Guidés par une voix numérique, les ouvriers, équipés d'un casque sur les oreilles, manipulent les colis à traiter, puis valident l'action une fois la tâche requise effectuée, par l'intermédiaire d'une reconnaissance vocale. Un pseudo-dialogue se crée avec la machine, mais il n'y a aucune marge de manœuvre, d'autonomie ou d'initiative pour le travailleur. 

Narsix Dublaz du groupe ORB relate l'exploitation du "Manutentionnaire", sans cesse chronométré, surveillé par les machines ou des gardes chiourmes alcooliques et racistes. 

 

La technologie intensifie le travail, l'accélère, permet une réduction du nombre de travailleurs, mais presque jamais leur totale disparition. L'automatisation intégrale coûte très chère et reste donc très limitée. Pour autant, la menace d'un remplacement des travailleurs par les machines constitue un élément de chantage fréquent, incitant les salariés à réduire leurs revendications sociales. En réalité, pour être rentable, l'économie de la logistique repose sur l'exploitation massive de la main d'œuvre ouvrière dans d'énormes entrepôts, non délocalisables et construits sur des terres agricoles. Elle n'a donc rien de dématérialisée, contrairement à ce que mettent en avant les campagnes de communications d'Amazon et consorts. 

"Bleu de travail" de Lacraps avec un feat de Mokless est un hommage au nouveau prolétariat que constituent les ouvriers de la logistique. "La France d'en bas charbonne, attend le kend-wee / Bosse à l'usine toute la semaine sur un Fenwick / Tête dans les chiffres, contrat à plein ou à mi-temps / Jour et nuit les gens se butent au taff comme des mutants / Ils n'arrivent pas à joindre les deux bouts, que veux tu"  

 

Le secteur de la logistique marque de son empreinte les paysages, avec l'implantation de centaines d'entrepôts dans des territoires répondant aux exigences de la supply chain. Les sites sont à proximité d'un réseau routier rapide, en grande périphérie des métropoles, afin d'acheminer les produits aux clients le plus vite possible. Beaucoup s'installent également sur d'anciens sites industriels ou dans des bassins d'emplois durement touchés par le chômage. Ces lieux disposent en effet d'un vaste foncier disponible à des prix compétitifs. Ils bénéficient aussi souvent de subventions publiques au nom de la reconversion. La logique du "juste à temps" et du "zéro stock" entraîne le basculement des flux logistiques du rail vers la route. Dès lors, les gares de fret et de triage sont supplantées par les plateformes, desservies par des norias de camions. 

Derrière la vitrine technologique, l'e-commerce ou l'économie numérique à la sauce Amazon se cache un monde ouvrier aux conditions de travail souvent très difficiles, car la supply chain engendre de nombreux problèmes. > Un employé d'Amazon parcourt ainsi entre 25 et 30 km par jour, avec l'imposition de cadences infernales pour préparer les commandes à livrer. En outre, les ouvriers subissent un port de charge très lourd (7-8 t dans la grande distribution), 10 tonnes soulevées par personne et par jour dans les fruits et légumes.

En 2019, le groupe Odezenne enregistre "Bleu Fuchsia". Jacques Cormary, l'auteur des paroles, est un ancien travailleur du marché de Rungis. Le morceau dépeint un monde terne et triste, dans lequel les employés triment durement pour gagner leur pitance. Les manutentionnaires s'usent dans des tâches répétitives et mornes, tandis que les "muscles exultent" sous le poids de lourdes charges. Au delà des difficultés professionnelles rencontrées, Odezenne célèbre la capacité de résilience de l'employé, dont l'identité ouvrière - la "race ferroviaire" - est brandie avec fierté. Les paroles suggèrent l’assimilation des transpalettes à un ballet de danse. Le charriot élévateur, outil indispensable du secteur de la logistique, n'est plus ici le symbole de l'exploitation, mais plutôt de la libération. "Transpalette Grand Ballet / Je reste fier de ma race ferroviaire / Les ongles noirs / le gris du quai / Le rouge des fraises / Dans la tête, le vert des poires / Le vendeur me casse les glandes / Il aime pas bien la couleur du préparateur de commande"


> La mécanisation et la robotisation partielle des plateformes contribuent à l'hyperspécialisation  des tâches des ouvriers, ce qui menace la reconnaissance de leur qualification professionnelle. L'humain doit encore trop souvent s'adapter à l'outil, et non l'inverse. Au bout du compte, on assiste à une perte de sens du travail, avec l'émergence de risques psycho-sociaux. Il existe donc un risque d'uberisation des métiers de la logistique, de plus en plus envisagés comme interchangeables, dépourvus de certification et de reconnaissance professionnelle.

Casseurs Flowters, c'est-à-dire Orelsan et son compère Gringe, racontent la journée de deux types. "17h04 - prends des pièces", nous offre une plongée dans l'univers sordide d'un abattoir.  "Les poulets défilent en barquette sur un tapis roulant / Pas besoin du brevet des collègues pour comprendre qu'ta vie fout le camp / Assis tout l'temps, t'as l'impression qu'le temps s'arrête / T'as qu'une seule pause pour pisser, donc tu fumes ta clope en cachette / Déplume, découpe, emballe, plastifie, transpalette / Pour éviter d'craquer, pense à des trucs cools dans ta tête / Jusqu'au jour où cette question t'effleure l'esprit / Quelle différence entre ceux qui bossent à l'abattoir et les tueurs en série?"

 

> Les métiers de la logistique sont peu rémunérés, soumis à de fortes amplitudes horaires, au bruit, à des cadences et des délais infernaux. En dépit des précautions sanitaires, le corps lâche rapidement. Les mêmes gestes sans cesse répétés provoquent des maladies de l'hyper-sollicitation et une explosion des troubles musculosquelettiques. Les Lyonnais Robse & Lucio Bukowski introduisent leur "Stress & Palettes" par un tutoriel de formation pour conducteur de charriot élévateur, avant de rendre hommage aux travailleurs de la logistique, dont ils dépeignent les conditions d'exercice, difficiles et dangereuses. "J'me barre, et j'ai pas 'yé-p, nique le stress et les palettes / Du coup, j'te parle pas d'or, et j'représente pas d'caïd en calèches / Mais des pères au dos pété dans les entrepôts scellés / De ta démocratie libertaire qui effrite des pauvres dans l'OCB / Ce track n'aura rien d'exotique / J'préfère parler d'ouvriers que d'bicrave et d'mythos névrotiques / Au propre autant qu'possible, vos modes de vie m'ont éreintés / Une pour ce type mort sous un camion qui n'ira plus pointer". L'hernie discale n'est jamais loin, comme le rappelle Sango dans "Mon histoire". "J’ai nettoyé les toilettes de l’hôpital / Fréquenté les transpalettes, j’ai contracté l’hernie discale / Ils croyaient qu’j’étais minable / Mais j’savais faire des rimes et depuis j’écris des récitals"


Les conditions de travail déplorables empêchent de tenir longtemps en entrepôt. Au bout de 4, 5 ans, les ouvriers enchaînent les pathologies (lombalgies, usure des articulations) selon l'INRS, l'organisme de santé et de sécurité au travail. Or, il faut rappeler que le coût social des maladies professionnelles et accidents du travail n'est pas supporté par les entreprises, mais par la collectivité. Comme, par ailleurs, il n'y a guère d'évolution de carrière possible, les employés partent d'eux-mêmes, entraînant un fort turn-over au sein des entrepôts. 

"Airforce" de KT Gorique joue du contraste entre le dur quotidien et les aspirations à la gloire.  "J’suis cassé comme un porteur de palette mais j’suis née pour briller comme Dimitri Payet". Hugo TSR décrit la pauvreté subie et les difficultés de ceux pour qui "la vie s'accroche à un permis cariste." "Pas le temps d'attendre" "Des coups d'schlass, partout des keufs qui s'lâchent des jeunes qu'ils harpent / P'tit téméraire qui efritte ses rêves sur des feuilles King Size / Un film noir, mémoire d'un tier-quar ou les p'tits boivent / Les sportifs boitent: t'es fort en foot ? Les autres se vengent sur tes tibias / Ces p'tits gars sont sur la corde raide comme un père guitariste. / Tu perds vite ta vie, ici la vie s'accroche à un permis cariste


Le profil de l'ouvrier de la logistique est généralement un homme (80%), jeune, peu ou pas diplômé. Quand les entrepôts se situent à la lisière des grandes métropoles, les employés appartiennent très souvent à des groupes racisés (noirs et arabes). Dans les zones plus rurales, les entrepôts recrutent parfois d'anciens agriculteurs, censés être endurants. Les femmes sont parfois majoritaires, dans des entrepôts du textile ou de la pharmaceutique. Le secteur emploie beaucoup d'intérimaires, avec peu de travailleurs en CDD et quelques CDI. Or, ces derniers, lassés ou trop abîmés, ne restent pas longtemps. L'externalisation des moyens en ressources humaines par les donneurs d'ordre contribue aux inégalités de traitements entre salariés selon qu'ils sont en cdd, cdi ou intérim. Les accords de branche prévoient une grille salariale en fonction de l'ancienneté. Or, une fois que le contrat est terminé, l'ancienneté tombe pour l'intérimaire, contribuant à créer une sous-catégorie de salariés.

Hugo TSR: "Alors dites pas" "Si la galère était un sport, j'aurais ma place aux JO de Londres / Fumeur d'barrettes, dis qu'tu fais de la variét' pour tenter les conerts / Pilcote de transpalette, semaine d'après, j'suis dans l'téléconseil / J'ai pas eu le choix, Monsieur pouvoir d'achat m'a fait intérimaire / Business et violence pour la jeunesse d'un pays d'merde".

En consacrant plusieurs titres aux ouvriers de la logistique, le rap met en lumière un monde indivisibilisé, dont les travailleurs sont souvent pressurés, isolés, usés. Mais pour les classes populaires urbaines, le travail en entrepôt est une expérience partagée. Avant de se lancer dans la musique, de nombreux rappeurs ont travaillé dans le secteur de la logistique. Leurs textes mettent donc en exergue la pénibilité du travail de manutentionnaire, considéré comme une impasse professionnelle, dont tous aspirent à sortir. C'est le cas de  "7h00 du mat'" de Don Choa. "Réveille-toi c'est l'heure, il faut qu'on t'secoue / Ou qu'on t'balance un verre d'eau / Dédié à ceux qui partent travailler sur une bleue ou un vélo / Ma vie, ça a été l'école puis l'boulot / A tous les patrons chez qui j'ai bossé : vafancoulo / J'ai porté des cagettes et rempli des palettes / Tout en gardant l'espoir de croquer dans la grosse galette / J'aime pas la hiérarchie, ni marcher à la baguette"

Beaucoup de rappeurs revendiquent et assument l'expérience du travail logistique sur le CV, clamant leur solidarité avec les porteurs de palettes, à l'instar de Jul, dans "Coup de genoux". "Et j'chante ma tristesse, ouais, comme Cheb Khaled
Toujours pas d'palace, big up à ceux qui portent des palettes

Certes, le passage par l'entrepôt renforce la street credibility, mais pas question d'y végéter comme le rappelle "Savoir-faire" de Deen Burgibo. "Quatorze ans, j'pédalais pour aller au boulot : sur la plage, j'louais des pédalos / Huit heures, huit heures, demi-heure de pause, j'ram'nais leurs parasols aux touristes pieds dans l’eau / L'année après ça, j'ai taffé au marché, j'ai soul'vé des cagettes, puis l'marché d'grossistes, j'empilais des palettes / Après les marchés, la plage, j'ai fait la plonge et j'ai servi des bavettes / J'étais jeune et j'avais pas d'nom mais j'étais d'aplomb / J'ai vendu des vélos, des rollers à Decathlon / J'comparais bons de commandes et chiffres de vente, et j'étais pas con / J'ai vite compris que j'étais pas du bon côté de la transaction"

De nombreux morceaux jouent du contraste entre la réussite professionnelle dans le rap ou le business. Beaucoup de titres opposent "strass et paillettes" au "stress et palettes". Fik's Niavo dans "Bilan 2016" "Les polémiques s’créent comme par magie, les politiques : c’est Houdini / Abracadabra ! Boum ! Tiens le burkini /
Nique le strass, les paillettes, nous c’est la crasse, les palettes
". Kery James dans
"Mouhammad Alix", son autobiographie rappée. "Je t'explique je fais pas ça pour le fric / Je fais pas ça pour le chiffre / Respire je fais du rap athlétique / Authentique comme ce groupe à trois lettres / La République ne digère pas ma lettre / Ils préfèrent fermer les yeux sur nos mal-êtres / C'est toujours les mêmes che-ri aux manettes / Corps diplomatique, trafics, mallettes / Pendant que les nôtres s'entretuent pour des barrettes / Strass, paillettes / Stress, palettes / Pauvres dignes, contre bourgeois malhonnêtes". Pour Nessbeal, "La beldia s'effrite, c'est solo dans la faillite / Les galeries Lafayette, les strass, les paillettes / Les halls, la galère, une bombonne, la galette / J'ai poussé les palettes comme un cariste / Né dans l'combat, j'suis pas v'nu en touriste" ("Encore")

Dans "ça suffit", Ziak veut sortir de la hess, abandonner le permis du conducteur de transpalette, le CACES, pour un coupé classé S, les grosses berlines luxueuses. "On veut juste passer du putain d'CACES au coupé classe S / Cette vie là, pas n'importe laquelle, viens dans la ville, / on a taffé Clark Kent / La mentale des bas-fonds de Paris qui agressent les cains-ri quand ils font la Fashion Week"

Dans le même esprit, les différentes occurrences du terme palette permettent d'insister sur la volonté d'une trajectoire sociale ascendante. Dans "Alors la zone", Jul oppose les palettes de l'entrepôt à celles du volant d'une voiture équipée d'une boîte de vitesse robotisée. "J'ai trouvé un bail, j'suis pas là / J'suis pas à Dubaï, j'suis à l'Escale / Tout l'monde veut sa palette / Personne veut soulever des palettes".


Chez Al et Fabe, L'émancipation passe par la réussite artistique comme le suggère Al dans la "Correspondance" adressée à Fabe. "Talant, 26 juin 1998, salut Befa, quoi d'neuf depuis la dernière fois? /Pour moi, toujours la même. En c'moment j'taffe un vrai calvaire / J'm'emploie à gagner un salaire de misère / Dans une atmosphère qui pue comme l'enfer / Y paraît qu'quand tu travailles t'as le droit à des espérances / J'sais pas mais en faisant mes palettes, j'ai du mal à m'dire que j'ai de la chance / Au fait, j'voulais savoir si t'as pas un pote qui peut m'faire un son"

Pour s'en sortir, et quitter l'entrepôt, d'autres recourent à des procédés illicites tels que le trafic de drogue, qui permet de gagner beaucoup d'argent, mais aussi des ennuis. Dans "4 achim", GDS oppose mapess (l'argent en swahili) au CACES, déjà mentionné. "On est là pour l'histoire, les mapess' / On met les mains, comme Fillon dans les caisses / Avec le permis CACES / On est tenus en laisse / Je sais pas / Ce qui sent le plus fort dans la pièce / La beuh ou la hess’, nigga" Il faut dire que l'économie souterraine emprunte les mêmes axes et parfois des méthodes comparables à celles de la logistique, ce que décrit le sulfureux Freeze Corleone  dans son titre "Fentanyl". "On a la logistique qu'il faut pour acheminer les colis d'un point A à un point B comme DHL".

Dans les clips de certains morceaux ("7 sur 7" de Koba Lad et "Marché Noir") de SCH, le trafic de stup prend la forme d'un entrepôt logistique, mais la valise marocaine se substitue ici au colis classique, tout comme les berlines allemandes supplantent les fenwicks. L'exaltation du trafic est un grand classique du rap, mais la référence au deal peut aussi être interprétée comme un pied de nez à la guigne, un moyen de passer du stress au strass, des palettes aux paillettes, de paria à parrain (de la drogue).

Ce parcours dans l'univers de la logistique, aussi sommaire et incomplet soit-il, montre les nombreux travers d'un secteur, dont Amazon est devenue l'exemple archétypal. (2) En outre, l'essor du commerce en ligne participe à la désertification des centres-villes, au grignotage des espaces agricoles, à l'essor de la pollution liée à la circulation automobile. Enfin, les conditions de travail du secteur de la logistique sont dégradées si on les compare avec celles, déjà difficiles des ouvriers "traditionnels", avec des rémunérations plus faibles, une protection sociale moindre, une besogne très éprouvante. Tous ces éléments entraînent un turn-over très important au sein des entrepôts. Cette situation rend difficile l'organisation de la résistance sur le lieu de travail. Le taux de syndicalisation dans le secteur est faible. La précarité des salariés rend également difficile l'organisation de grèves massives. En revanche, les formes de contestation originales mises en œuvre à l'automne 2018, dans le cadre du mouvement des Gilets jaunes, furent propices à l'implication de nombreux employés du secteur. Grâce à leur excellente connaissance du terrain, ces derniers bloquèrent les accès des plateformes et entrepôts, afin de paralyser la chaîne logistique. (3) En 2019, l'attaque d'un ministère au chariot élévateur, témoigne du rôle important joué par les ouvriers de la logistique dans ce mouvement. Une autre forme de lutte consiste à empêcher l'installation d'un entrepôt, ce qui remet en question la logique même de fonctionnement de l'univers logistique. (4)

Les Zakariens : "La faiblesse" "Écoute ma voix, fais moi confiance et même si ça t’contrarie / Moi j’vis dans la souffrance comme toi et c’est pas demain qu’on s’ra riche / J’me rallie à la chance, fais pareil si t’es balèze / Trouve un taf à Auchan et va soulever des palettes / Et si faut passer l'balais cousin va passer le balais / Fais les choses à ton rythme et n'oublie pas qu'faut laisser parler"

C° : Difficile de s'identifier à un monde ouvrier unifié, quand on produit des flux, pas des objets, et quand la diversité des statuts des uns et des autres, contribue surtout à diviser. Dans ces conditions, il est difficile de voir émerger une identité professionnelle valorisante, un sentiment d'appartenance de classe comme il a pu exister chez les métallos ou les ouvriers de chez Renault. En cela, les titres de rap permettent de donner une certaine forme de visibilité à une Génération Fenwick en gestation.


Notes :

1. Amazon cherche à embaucher en CDI des personnes éloignées de l'emploi, souvent des femmes, la cinquantaine, au chômage depuis plusieurs années. Le géant américain cherche ainsi à stabiliser une main d'œuvre. Il faut donc un gros bassin d'emploi, avec des travailleurs au chômage. Le CDI devient un autre moyen que la précarité ou l'intérim pour encadrer la main d'œuvre et la fixer.  

2. Rappelons l'ampleur colossale de l'optimisation fiscale du géant américain qui gagne de l'argent en France, mais n'y paie pas (ou peu) ses impôts. 

3. On assista alors à une convergence des luttes à Genevilliers, lorsque des Gilets Jaunes apportèrent leurs soutiens aux employés de Geodis, la filiale privée de la SNCF. 

4. Les entrepôts continuent à fleurir un peu partout, profitant d'une réglementation favorable à leur implantation et parce que de nombreuses collectivités locales cherchent à les attirer. Les communes y voient une opportunité pour combler des budgets étiques et pour créer des emplois.   

sources:

A. Playlists proposées par David Gaborieau sur twitter/X ( début et fin ) et Youtube (rap et logistique). 

B. "Rap et crise sociale", émission Entendez-vous l'éco sur France Inter.

C. "Quand le rap se fait la voix des ouvriers"

D. GABORIEAU David, « Quand l’ouvrier devient robot. Représentations et pratiques ouvrières face aux stigmates de la déqualification », L'Homme & la Société, 2017/3 (n° 205), p. 245-268.

E. «"Boom" de la logistique : eldorado ou chimère?», émission Sous les radars diffusée sur France Culture le 12 février 2022. 

F. «C'est inhumain, l'aliénation maximum" : dans les entrepôts logistiques de la région lyonnaise», Médiacités, 11/12/2019 

vendredi 31 mai 2024

Quand les mods, sapés comme jamais, donnaient un coup de fouet à la pop anglaise.

Angleterre, début des sixties, la jeunesse britannique cherche à s'émanciper de la pesante tutelle parentale, arborant de nouvelles tenues vestimentaires, se déplaçant sur des scooters customisés et carburant aux amphétamines. Ils se délectent des musiques noires américaines, avant, pour certains d'entre eux, de former leurs propres groupesCe sont les mods, dont Peter Meaden, manager des Who, définit l'état d'esprit comme "un mode de vie propre dans des circonstances difficiles." (source C p 1721) 


A la fin des années 1950, à une époque où le Royaume-Uni a définitivement tourné le dos aux années de disette de l'après-guerre, quelques jeunes anglais s'encanaillent dans les caves enfumées. Ils ne jurent que par le modern jazz. Ces "modernistes" (d'où l'on tirera l'abréviation "mods") se veulent élitistes, un brin snobs. Ils soignent leur apparence, cherchant à être aussi élégants que leurs modèles: Miles Davis ou Chet Baker. Il faut alors avoir de l'allure et être cool. Les premiers mods en tant que tels, apparaissent quelques années plus tard, dans les quartiers de l'Est londonien. Ces rejetons de la classe ouvrière vouent un culte aux musiques afro-américaines. Chez eux, le modern jazz est supplanté par le rythm and blues, la soul ou le bluebeat jamaïcain, des musiques au rythme binaire, propices à la danse. Un exemple avec le "Bar tender blues"de Laurel Aitken.

L'entrée dans l'air de la consommation transforme le monde de la musique avec l'essor des 45 et 33 tours. Les teenagers disposent alors d'un petit pécule qui leur permet d'acquérir disques et instruments.  

The Who en 1965. KRLA Beat/Beat Publications, Inc., Public domain, via Wikimedia Commons
 

Ces jeunes prolos attachent la plus grande attention à leur mise, écumant les boutiques de Carnaby Street pour y dégoter costumes italiens, chemises Ben Sherman, polos Fred Perry, cravates fines, jeans Levi's, desert boots effilées. Pour ne pas abimer leur tenue, ils se glissent dans des parkas militaires enveloppantes. Le tout est d'adopter une posture désinvolte, cool, de se démarquer, en refusant toute forme d'assignation sociale et surtout être vu, admiré. Leurs habits, élégants et chers, masquent leurs origines ouvrières, mais permettent de se façonner un style.  Sur le sujet, le morceau le plus marquant reste "Dedicated follower of fashion" des Kinks, satire douce amère de la folie consumériste des victimes de la mode. " On le cherche ici, on le cherche là / Ses tenues sont voyantes, mais jamais classiques / Comme sa vie en dépend, il achète ce qu'il y a de mieux / Car c'est un suiveur de mode dévoué / Et quand il fait ses petits tours / Dans les boutiques de Londres / Il poursuit avidement les dernières modes et tendances / Car c'est un suiveur de mode dévoué"

 

The face est celui qui donne le ton, le mod le plus en vue que l'on admire, qui sait dégoter les bons habits et précéder les tendances de la mode. Les détracteurs homophobes des mods raillent l'intérêt porté par les garçons mods aux fringues. Peter Meaden, le manager des Who écrit une chanson sur la mode intitulée "Zoot suit". «Je suis le mec le plus branché en ville. Et je vais te dire pourquoi. / Je suis le mieux sapé, y'a qu'à voir ma cravate effilée / Et pour vous affranchir, je vais vous expliquer / Les quelques petites règles que doit respecter le mec le plus classe.» 

Le style de vie mod est aussi un moyen de dépasser le système de classes. Profitant d'une période de plein emploi, et afin de gagner l'argent nécessaire à leur dispendieux mode de vie, les mods s'emploient dans les métiers de services qui se développent alors, comme employés de bureaux ou de banques. Le week-end, juchés sur leurs scooters chromés, Vespa ou Lambretta, largement customisés, les jeunes dandys sillonnent la ville. Le soir venu, ils se rendent dans les coffee bars et les clubs tels que le Flamingo et la Discotheque à Soho, le GoldHawk Club, The Scene à Ham Yard, le Twisted Wheel à Manchester. On n'y sert pas d'alcool aux mineurs. Peu importe, pour tenir jusqu'au bout de la nuit, les mods carburent aux amphétamines : Purple Hearts, French Blues et autres Black Bombers. "Here come the nice" des Small Faces, véritable hymne au speed, témoigne de la consommation effrénée de produits stupéfiants.

Small Faces en 1965. Press Records, Public domain, via Wikimedia Commons

Les mods vouent une sainte haine aux rockers et aux Teds. Ces derniers cultivent une attitude rebelle. Coiffés d'une banane, portant le blouson noir à la manière de leur idole Gene Vincent, ils se déplacent en bandes sur de grosses motos. Mods et rockers s'affrontent dans le cadre de batailles rangées comme à Brighton, le 18 mai 1964. L'opposition de styles entre les deux groupes est largement exagérée par le presse. (1) La médiatisation des mods fait que l'esprit originel du courant échappe rapidement à ses initiateurs, pour devenir l'étendard d'une grande partie de la jeunesse anglaise, quitte à en trahir l'identité initiale. Le mouvement se diffuse bientôt à tout le pays, attirant à Londres de nombreux jeunes provinciaux, forgeant au passage la légende du swinging London (2) et inspirant aux Kinks "Dandy", satire douce amère d'une jeunesse frivole.

Dans le sillage des Beatles, des dizaines de groupes apparaissent. Cette explosion juvénile donne à la musique populaire un regain de vitalité. Les formations se réclament alors moins du rock'n'roll que du rythm and blues. Les premiers mods ne s'intéressent d'ailleurs d'abord pas aux groupes anglais, incapables de produire, selon eux, autre chose que des reprises molles de la Motown, et incapables d'approcher le son brut d'un Junior Walker (exemple avec "roadrunner"). Certains Britanniques, tels que Georgie Fame and the Blue Flames, tentent de relever le gant. Dans son antre du Flamingo, l'organiste, encouragé par son public jamaïcain, intègre à ses sets les dernières sorties de ska diffusées en Angleterre par le label Blue Beat ("Yeh yeh").

Les mods préfèrent aller à la source, en dénichant les vinyles les plus rares (qu'ils désignent grâce aux numéros de matrice et non au titre). Néanmoins, c'est dans le sillage des mods que des groupes britanniques au son sale et électrique, influencés par les musiques afro-américaines, se constituent, contribuant à damer le pion à la domination américaine. Exemple avec le Spencer Davis Group. La voix puissante de Steve Winwood, associée au son abrasif de l'orgue Hammond, permettent d'obtenir des succès marquants, très influencés par les musiques jamaïcaines. Exemple avec "Keep on running"


Le phénomène mod témoigne de l'affirmation des teenagers, qui forment bientôt un marché prometteur. Des émissions de télé comme Ready, Steady, Go! à partir de 1963 répondent aux attentes d'une jeunesse en quête de nouveaux sons et de nouvelles danses. Le vendredi soir, les groupes à la mode viennent y jouer en direct devant un parterre d'adolescents déchaînés, tandis que la présentatrice Cathy McGowan ajoute une pointe d'enthousiasme bienvenue. La chanson du générique est un tube du moment et change donc environ tous les six mois. Un des plus fameux est le titre "Anyway, anyhow, anywhere" des Who, parfait concentré d'insolence envoyé à la face des adultes. "Rien ne peut m'arrêter, pas même les portes fermées" chante Roger Daltrey. Jusqu'en 1967, les radios pirates (Radio Caroline ou Radio London), émettant depuis des bateaux qui mouillaient en dehors des eaux territoriales anglaises, participent à leur manière à la diffusion des musiques mods.

Les Who s'imposent comme LE groupe Mod phare. Initialement connus sous le nom de High Numbers, les musiciens sentent le soufre, notamment en raison de la sauvagerie de leurs prestations scéniques. Devant un mur d'amplis, agressifs, arrogants, teigneux, généralement sous speed, ils paraissent incontrôlables. Le déhanché, l'énergie et la puissance vocale de Roger Daltrey, qui use du fil de son micro comme d'un lasso, galvanisent le public. Tiré à quatre épingles, Pete Townshend n'a d'yeux que pour sa guitare, dont il joue en dessinant de grands moulinets avec sa main droite. Après ce rituel fort en riffs, à l'issue des concerts, il n'hésite pas à fracasser son instrument sur les enceintes. À la batterie, Keith Moon déploie une virtuosité rarement atteinte, multipliant breaks et roulements. Les teenagers s'identifient aux compositions de Townshend, dont les paroles témoignent du mal-être d'une jeunesse en colère, insistant sur les frustrations adolescentes et l'incompréhension entre les générations. "J'espère mourir avant de devenir vieux" ("Hope I die before I get old"), clame-t-il sur My generation. Au fil des ans, les albums des Who deviennent de plus en plus ambitieux, contribuant à populariser l'idée de concept album tournant autour d'un thème dramatique unique. C'est le cas de l'opéra rock Tommy qui paraît en 1969. L'histoire est à dormir debout, mais les compositions terrassent l'auditeur.



Dans le sillage des Who, les Small Faces s'imposent comme le groupe culte du circuit des clubs. La formation est fondée en 1964 par le chanteur Steve Mariott et le bassiste Ronni Lane, passionnés l'un et l'autre de musique soul. Le premier est un chanteur a la voix rauque et puissante. En 1967, alors que le mouvement mod a tendance à se désagréger sous l'influence de la musique psychédélique, les composition des Faces portent témoignage de ces expérimentations sonores. Les textes se font surréalistes, introspectifs, méditatifs ou simplement burlesques, comme sur "Itchycoo Park" ou "Lazy sunday afternoon", dans lequel Mariott pousse son accent cockney au maximum.

 

Si les Kinks (les "tordus") ne se réclament pas du courant mod, ils n'en partagent pas moins avec lui de nombreuses affinités, ne serait-ce que vestimentaires. Fondés en 1963 par deux frères, Ray et Dave Davies, les Kinks s'inscrivent d'abord dans la vague du rythm and blues britannique. En 1964, un riff de guitare légendaire, associé à une progression harmonique de plus en plus soutenue font de "You really got me" un véritable hymne. Ray Davies, compositeur surdoué, passe maître dans l'art de raconter les vies ordinaires, les petits plaisirs de l'existence, glissant toujours dans ses paroles une bonne dose d'autodérision.

Kinks en 1964. Publisher: The State Register-Journal newspaper, Public domain, via Wikimedia Commons
 

Parmi les secondes lames du courant, nous pouvons citer The Action, un groupe du nord de Londres, produit George Martin, le producteur des Beatles. Les musiciens proposent une relecture des tubes de la Motown à la sauce mod comme sur "I'll keep on holding on" des Marvelettes. Reg King, le chanteur, possède une superbe voix. En quelques mois, le groupe enregistre une série de 45 tours remarquables, comme le psychédélique Shadows and Reflections. La sous-culture mod s'exporte comme le prouve The Easybeats, un groupe de Sidney. En 1966, ils décrochent la timbale avec l'extraordinaire Friday on my mind. Sur Good Times, Steve Marriott des Small Faces vient prêter main forte aux Australiens. Citons enfin la pop excentrique de The Creation ("making time"). 


A partir de 1966, alors que le courant s'essouffle, les hard mods entendent revenir aux origines du mouvement. Adeptes des musiques noires, ils s'inspirent du style des rude boys jamaïcains, arborant lunettes noires et chapeau pork pie. (3) Néanmoins, le mouvement périclite. LSD et marijuana supplantent le speed, tandis que la vague psychédélique portée par les hippies contribue également au déclin du courant mod. Cette scène survit néanmoins plus longtemps dans le nord de l'Angleterre autour des clubs soul tels le Casino à Wigan ou le Torch à Stoke. En 1979, on assiste même à un revival mod dans le sillage de The Jam, dont le troisième album s'intitule d'ailleurs All the mod cons ("tout le confort moderne"). Paul Weller, chanteur et leader du groupe, parvient à faire une synthèse entre l'urgence punk et les mélodies soul comme sur Down in the tubestation at midnight. La même année, les Who publient Quadrophenia, un opéra rock racontant l'histoire du mouvement mod au travers des aventures de Jimmy le Mod. 


Si le mouvement mod n'a guère duré, l'empreinte laissée est profonde. Ses adeptes ont cultivé une fière identité prolétarienne, profondément marquée par l'insularité britannique. Certes, le revival mod ne dure guère, mais des groupes apparus bien plus tard tels qu'Oasis, Blur ou The Coral témoignent de la persistance et du profond enracinement de ce mouvement au sein de la culture musicale britannique.

Notes:

1. Le film Quadrophenia, tiré en 1979 du concept album des Who, renforce le mythe en mélangeant fiction et réalité. 

2. Les créateurs de mode londoniens (Mary Quant) s'inspirent des innovations stylistiques des mods pour alimenter le goût du jour.

3. Peu à peu, le hard mod devient le skinhead avec rangers, jeans avec le bas retourné, chemise rayée, bretelles et cheveux ras.


Sources:
A. Neuvième épisode de la série de David Herschel "Histoire du rock" consacré aux Mod's.

B. "Génération Mods : au nom du style", émission Juke-Box sur France Culture

C. Yves Bigot et Mischka Assayas: "Mod" dans le tome II du Nouveau Dictionnaire du rock, éditions Robert Laffont, 2014.

D. Paolo Hewitt : "Mods, une anthologie : speed, vespas & rythm'n'blues", 2011, Editions Payot & Rivages.

E. Documentaire Mods vs rockers de Kamel diffusé sur Arte.