jeudi 16 juillet 2026

Soro Solo : une discussion enchantée.

A la faveur d'un commentaire laissé sur ce blog, nous avons eu la chance d'entrer en contact avec Souleymane Coulibaly. Si ce nom ne vous dit rien, il y a fort à parier que celui de Soro Solo, son pseudo médiatique, vous parle davantage. Les auditeurs de France Inter se souviennent sans doute de cette voix reconnaissable entre toutes et du duo irrésistible qu'il formait avec Vladimir Cagnolari, chacun se renvoyant la balle en des joutes amicales et enjouées. (1) Pendant quelques années, les deux compères animèrent L'Afrique enchantée, une émission détonante diffusée sur les ondes de la radio publique. 

Le rendez-vous - estival et quotidien, puis dominical et hebdomadaire - fait figure d'ovni dans le paysage radiophonique français. Tambour battant, les notes de Coopération - le tube de Sam Mangwana et de Franco - saisit l'auditeur par surprise, avant que le duo aux manettes n'entrent piste. 

L'émission mêle reportages, témoignages d'artistes, archives et musique. Elle propose une immersion dans les cultures, les sociétés et les imaginaires africains, en assumant un ton chaleureux, complice et souvent humoristique. Pour donner du liant au récit, Cagnolari et Soro Solo ponctuent leur propos de morceaux, savamment sélectionnés pour illustrer l'histoire, les luttes ou les fêtes du continent, insistant sur l'intrication entre musique et politique. Une démarche que, sur l'histgeobox, nous ne pouvons qu'approuver. L'émission a ainsi joué un rôle dans la diffusion et la meilleure connaissance en France de genres musicaux africains aussi variés et essentiels que le mbalax sénégalais, le highlife et l'afrobeat nigérian, la rumba congolaise ou encore le maloya réunionnais. 

Derrière un ton badin, chaque émission dresse les enjeux politiques et sociaux d'un pays, d'une région du continent. Sans passer sous silence les difficultés, les conflits armés, les dissensions régionales, les crises sanitaires, les comparses donnaient aussi à voir  une Afrique vivante et innovante, loin des clichés et stéréotypes éternellement ressassés. Ce faisant, elle a joué un rôle salutaire dans la déconstruction des visions simplistes de l'Afrique. 

Soro Solo a eu la gentillesse de répondre à quelques questions et nous l'en remercions chaudement. 

Pourriez-vous vous présenter en quelques lignes ?

Mon nom à l’état civil c’est Souleymane COULIBALY

Mon nom d’usage dans l’espace public c’est SORO SOLO

Je suis né à Korhogo dans le nord e la Côte d’Ivoire.

Après le lycée, je suis rentré à l’Institut des Science et Techniques de la Communication (ISTC) d’Abidjan. Puis je suis venu parachever mes études de journaliste et production radio à l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) à Bry-Sur-Marne.

Je suis rentré au pays en 1984, travailler à Radio Côte d’Ivoire, la chaîne nationale de service public.
Suite à la guerre civile déclenchée dans le pays en 2002, j’ai sollicité et obtenu l’asile politique en France en 2002.

Je suis rentré à RFI comme reporter pigiste en 2003 puis l’Eté 2006, mon complice Vladimir Cagnolari et moi avons proposé l’Afrique Enchantée à France Inter. Après trois Eté, l’émission a été installée sur la grille d’hiver… 

Vous avez présenté l'Afrique enchantée, une émission très marquante de France Inter. Comment avez-vous eu l'idée de créer cette émission et qu'elles étaient vos objectifs initiaux?

 A propos de l’Afrique, les média français, parlent plus volontairement de la corruption, des guerres, des dictatures, de la pauvreté et j’en passe… On ne peut pas nier toutes ces problématiques du continent… Mais il n’y a pas que ça…

 En Afrique, il y a comme ailleurs dans le monde, des cerveaux ou des cancres, des artisans, des paysans, des créateurs artistiques etc… A partir de ce constat, nous (Vladimir et moi) voulions raconter les Afriques autrement, leur passé, leur présent ou leur futur rêvé...Voilà pour le fond

 Pour la forme, on a juste repris le modèle des sociétés de ce continent où la musique - horizontalement, verticalement, en circonvolution - est au cœur du corpus social.

Les épopées, les grandes batailles, les légendes, les héros, l’actualité, les prophètes, le quotidien etc… tout est documenté par la musique, notamment par les ‘’Djéli ‘’ (connus sous le nom de Griot) d’Afrique Occidentale, les ‘’Gnawas’’ du Maghreb ou les ‘’Azmaris’’ d’Ethiopie…. D’où notre slogan : « L’Afrique Enchantée raconte les Afriques à travers ses musiques… »

Quel fut la réception de l'émission auprès du public et de la profession?

Les auditeurs de France Inter ont chaleureusement accueilli notre projet. Les confrères de la profession ont été tout aussi enthousiasme.

La quasi-totalité des grands quotidiens ou hebdomadaires nous ont gratifié de sympathiques papiers dans leurs colonnes, notamment Le Monde Afrique, l’Huma, Libé, Marianne, Jeune Afrique pour ne citer que quelques publications…

Nous ne sommes pas peu fier d’avoir été distingué par la profession car  le Jury du « Grand Prix des Radios Francophones Publiques », composé de spécialistes des questions intégrations-immigrations et de journalistes de presse écrite, désignés par Radio-Canada, Radio France, la RSR (Radio Suisse Romande) et RTBF qui a décerné son prix 2009 à notre production ‘’Dans les Pas de Nos Pères’’ et à ‘’Le Journal de moi-même’’ de Delphine Salte.

Quel est votre meilleur souvenir de l'émission (rencontre ou autre)?

Ah là-là, toutes nos émissions sont un énorme plaisir. Tous nos vagabondages de reporters à travers le continent ont tous été énormes…

Mais je retiendrai deux exemples pour faire court.

1 - En 2010 on est allé tous les deux en Afrique du Sud, l’année où le pays organisait la Coupe du Monde… On n’y est pas restés pour la coupe du monde. Mais on a ramené du matériel pour 5 productions... C’était juste jouissif de nous entretenir entre autres avec Johnny Clegg ou Hug Masekela…Voici le lien de l’une d’elles.

2 – En 2013, on a réussi le pari d’aller produire et enregistrer l’intégral de l’émission à Dakar. On n’a jamais pu remettre le couvert ailleurs en Afrique because of restriction de budget de production. A écouter ici

Pour quelles raisons l'émission s'est-elle arrêtée ?

Difficile de vous dire la raison précise de l’arrêt de l’émission…

Disons que nous avons le sentiment que la direction a fini par être agacée par certains sujets sensibles abordé dans l’émission…

Notamment les coups d’états africains puants la France-Afrique, des chefs d’états africains pas démocratiquement élus mais soutenus par  Paris, les dégâts écologiques de AREVA au Niger ou le contrôle des économies africaines à travers le franc CFA à etc…

Que faites-vous depuis la fin de l'émission ? (vous me l'avez indiqué dans votre mail précédent, mais vous voulez peut-être préciser des éléments).

Je me suis recyclé dans le théâtre. J'ai écrit  2 spectacles.

1 - ''La Bal Marmaille'', un ‘’biopic’’ théâtral qui résume mon parcours de vie, de ma petite enfance à Korhogo, ma ville de naissance, à la concrétisation de mon rêve d’enfant qui était de parler un jour à la radio comme le sorcier blanc qui parlait dans cette grosse caisse que mon père avait ramené d’Abidjan, la capitale de la Côte-d’Ivoire…

 2 - ''Le CabaretAfricain''.  

On aborde des thématiques diverses et variées :
- Les régimes autocrates du continent africain et les luttes politiques avec l'arme de la musique, incarnées par le célèbre Nigérian Fela Anikulapo Kuti.- La coopération de dupe (France - Afrique).
- On consacre un tableau au massacre de soldats africains de la 2° guerre mondiale, au camp de Thiaroye au Sénégal le 1° Décembre 1944.
- On fait un focus sur l'exploitation et le pillage des richesses du continent africain par les puissances occidentales et aussi par la Chine le dernier prédateur à débarquer en Afrique.
- On fait un éclairage sur certaines causes objectives de la migration des jeunes africains vers l'Europe.
- On traite le brûlant sujet de la dette extérieure de l'Afrique en exhumant le dernier discours du 29 Juillet 1987 de l'ex président du Burkina Faso, feu Thomas Sankara, à Addis Abeba, lors du sommet des chefs d'État et de gouvernement de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) à propos de la dette  extérieure de l'Afrique, malicieusement imposée aux africains... Thomas Sankara a été assassiné le 15 Octobre 1987, soit exactement trois mois après son discours emblématique en Ethiopie.

Avez-vous d'autres projets avec Vladmir Cagnolari ?

Vladimir Cagnolari et moi sommes les deux récitants de ''Soundiata, Une Épopée Musicale'' écrit par Vlad seul. Le spectacle revient sur la création du rayonnant Empire du Mali au 13° siècle par Soundiata Kéïta.

Et depuis Avril 2026, je présente la chronique « Une Chanson, Une Histoire » dans Afrique Soir sur Rfi.

Enfin, pourriez-vous nous présenter les cinq morceaux que vous emporteriez sur une île déserte?

« Colonial Mentality » de Fela Anikulapo Kuti

« Strange Fruit » de Billie Holyday

« War » de Bob Marley

« A Luta Continua » Miriam Makeba

 « Dallas » de Youssou N’Dour

Notes:

1. Entre les deux compères s'immisçait également la "nièce", Hortense Volle qui venait délivrer ses coups de cœur littéraires et cinématographiques.

Sources : 

A. Les archives de l'Afrique enchantée.

dimanche 28 juin 2026

Les présidents en chansons : Hollande. Lui président.

Poursuivons notre exploration des présidents de la République en chansons. Après les billets/épisodes consacrés à Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy 1 et 2, il est temps de s'intéresser au mandat de François Hollande, de 2012 à 2017.

François Hollande naît à Rouen en 1954, d'une mère assistante sociale et d'un père médecin ORL. Après un cursus à l'ENA, où il fait la connaissance de Ségolène Royal, il devient magistrat à la cour des comptes et milite au sein du parti socialiste. Envoyé sur les terres corréziennes de Jacques Chirac dans les années 1980, il réussit tant bien que mal à s'y faire un nom, au point d'en devenir député en 1988. Dix ans plus tard, il est nommé premier secrétaire du Parti Socialiste par Lionel Jospin. Un poste qu'il occupera pendant 11 ans. Alors que le PS vient de remporter les municipales et les régionales, en 2005, il ne voit pas venir le non au référendum sur le traité européen. Le parti sort divisé de la séquence. En tant que premier secrétaire, Hollande doit resouder les troupes, et mettre en sourdine ses ambitions politiques. Après une séparation douloureuse avec Ségolène Royal, il rencontre Valérie Trierweiler, une journaliste de Paris Match.     

C'est finalement son ex-femme qui se présente à la présidentielle 2007, où elle échoue au second tour face à Sarkozy. Au congrès du PS, en 2008, Martine Aubry l'emporte de peu devant Royal. Hollande s'éclipse et connaît sa traversée du désert. Il se replie sur ses terres corréziennes, dont il devient le président du conseil général. Il décide alors de changer d'allure et laboure le territoire, comme Jacques Chirac avant lui. Le 31 mars 2011, il annonce sa candidature à la primaire de la gauche en vue de la campagne présidentielle 2012. Il reste encore loin derrière Dominique Strauss Khan dans les sondages. Et puis, patatras, l'inculpation de DSK pour agression sexuelle à l'encontre d'une femme de chambre d'un palace new yorkais, le met hors course. Au second tour de la primaire, Hollande l'emporte finalement face à Martine Aubry. 

EU2016 SK, CC0, via Wikimedia Commons

Le candidat a pour slogan : Le changement, c'est maintenant. Sa campagne est résolument orientée à gauche, comme le suggère sa prise de paroles lors du meeting du Bourget, au cours duquel il lance : "Je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n'a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature. Il ne sera donc pas élu, et pourtant, il gouverne. Cet adversaire, c'est le monde de la finance." A l'issue du premier tour, le candidat socialiste devance de peu Nicolas Sarkozy, et lors du débat opposant les finalistes, profitant d'un rare moment d'apathie de son adversaire, Hollande fait mouche en usant de l'anaphore : "moi président". Pendant trois minutes, ininterrompu, il déroule, traçant l'anti-portrait du président sortant.

François Hollande devient président de la République le 6 mai 2012, avec un peu plus de 51% des voix. Second président socialiste de la Cinquième République, après François Mitterrand, il se présente en président normal. Sa personnalité, ou plutôt l'idée que s'en font les observateurs, lui valent des surnoms peu flatteurs tels que fraise des bois, monsieur petite blague, flanby, le grand méchant mou. Raillé pour sa jovialité et sa bonhommie, il subit des critiques sur sa manière d'incarner la fonction présidentielle. D'aucuns reconnaissent son accessibilité, mais raille un manque d'envergure. Au fond, n'a-t-il pas été choisi par défaut, son meilleur atout restant l'aversion que Nicolas Sarkozy était parvenu à susciter après cinq années d'un mandat brutal. Sa côte de popularité s'effondre vite, jusqu'à atteindre un très bas niveau, dont il peinera à décoller.

L'ex première dame, la chanteuse Carla Bruni-Sarkozy, un brin vexée d'avoir dû déménager de l'Elysée, dresse un portrait au vitriol du nouveau président dépeint sous les traits d'un pingouin. "Il n'a pas des manières de chefs / C’est mal élevé les pingouins faut que je lui donne des cours de maintien / Eh le pingouin ! Si un jour tu recroises mon chemin / Je t’apprendrai le pingouin, je t’apprendrai à faire le baisemain / Tu ravaleras le pingouin oui tu ravaleras ton dédain / Tu m’fais pas peur le pingouin " ["le pingouin" (2013) ]

Très vite, les critiques fusent. En décembre 2012 éclate l'affaire Cahuzac. A grand coup de formule lapidaire, le ministre délégué en charge du budget du gouvernement Ayrault fait de la fraude fiscale son cheval de bataille. Or, Mediapart révèle en décembre 2012, que le Torquemada du Trésor public possède un compte en Suisse. Pendant quatre mois, Cahuzac s'enferre dans le mensonge, avant de devoir avouer. En septembre 2014, le secrétaire d'état au commerce extérieur, Thomas Thévenoud, démissionne, après la révélation de ses retards de déclaration et de paiement au fisc. Il sera condamné pour fraude fiscale. Pour sa défense, il avance souffrir de "phobie administrative". Autrement dit, quand il reçoit un courrier d'un organisme officiel, il ne l'ouvre pas... [Scred Connexion : "Monnaie, monnaie" (0'24)]

La principale mesure de ce mandat présidentiel est sans doute l'adoption de la loi sur le mariage homosexuel, en avril 2013. Le texte est défendu dans l'hémicycle par Christiane Taubira, la garde des sceaux, dont le talent rhétorique réduit au silence les sots. Il faut dire que la loi suscite une forte opposition qui se structure au sein du mouvement de La Manif pour tous, agrégat des milieux conservateurs les plus rances. De grandes manifestations, ont lieu. Dans les cortèges fournis, en dépit des consignes données par les organisateurs, affleurent l'homophobie la plus crasse. Dans les cortèges, les marcheurs entonnent des chansons de circonstance. [Pumpkin & Vin'S da Cuero : "Mauvais genre" (2'13)]

En octobre 2013, l'expulsion d'une collégienne rom vers le Kosovo, suscite une vive émotion. Elève de 3ème dans un collège de Pontarlier, Leonarda est interpellée alors qu'elle participe à une sortie scolaire. Sa famille faisait l'objet d'une obligation de quitter le territoire après avoir été déboutée de ses demandes d'asile. Comme d'habitude, le ministre de l'intérieur, Manuel Valls, gesticule et prône la fermeté. Finalement, Hollande propose publiquement à l'adolescente de poursuivre sa scolarité en France, mais Leonarda refuse, en direct sur les chaînes d'info en continue. Encore une perte d'aura pour François.

En janvier 2014, face à la stagnation économique et au chômage croissant, Hollande change de cap et adopte une politique plus favorable aux entreprises avec le pacte de responsabilité, l'allégement des cotisations et des baisses de charges pour les entreprises en échange d'hypothétiques créations d’emplois. Le social libéralisme supplante la sociale-démocratie. Trop à droite pour les électeurs de gauche, trop à gauche pour ceux de droite, le président déçoit tout le monde. Dans "La classe ouvrière s'est enfuie" de Michel Cloup Duo, le ton se fait accusatoire à l'encontre d'un pouvoir qui a lâché les plus pauvres. "Cette faillite n'est pas économique, elle est humaine."

L'annonce de ces mesures économiques passe relativement inaperçue, à la différence de la révélation des frasques présidentielles. Le magazine Closer capture en effet une photo du président, casque sur la tête, sur son scooter, en train de se rendre chez l'actrice Julie Gayet. Dans ces conditions, la parole du chef de l'Etat s'avère totalement inaudible. L'épisode inspire à Alonzo "A la Dafpunck". "François Hollande roule en scooter". Katerine, pour sa part enregistre "A l'Elysée" (2016), la description d'un pique nique dans l'atmosphère ouatée du palais présidentielle, quand, hors les murs, la colère gronde. 

Les municipales 2014 virent au fiasco, ce qui convainc le président de se débarrasser de son premier ministre, Jean-Marc Ayrault. Face à la ligne adoptée par son successeur, Manuel Valls, la grogne grandit au sein du PS où se forme un groupe de frondeurs, dont certains quittent avec fracas le gouvernement en août (Montebourg, Hamon, Filippetti). Au contraire, Emmanuel Macron prend du galon, abandonnant le secrétariat-adjoint de l'Elysée pour le ministère de l'économie. Le loup est entré dans la bergerie.

Bientôt, une dépêche AFP apprend ce que tout le monde savait déjà : la fin de la relation de François Hollande et Valérie Trierweiler. Elle en a gros, ce qui l'incite à publier un livre dévastateur pour l'image du président. Dans Merci pour ce moment, elle dresse un portrait accablant de son ex qu'elle accuse de désigner les Français les plus pauvres comme des "sans-dents". Voilà de quoi nourrir la colère. Feu Chatterton ! ["Ecran total" (1'48)] (1), Ol Zico feat. Souffrance ["Y'A R" 1'21] (2), Freeman ["Le peuple sans dents" (2017)], Jeff le Nerff ["Les sans dents"] (3), Kool Shen ["Océan de couleuvres"] (4), Axiom interpellent le président ["Est-ce que t'entends la colère des sans-dents?" "Sans dents" (2015) (2'38)]


Le 26 octobre 2014, Rémi Fraisse, un militant écologiste, est tué par une grenade tirée par un gendarme, lors d'une manifestation contre le barrage de Sivens. Une mort qui met en évidence les violences policières, encore accrues par les nouvelles méthodes de "maintien de l'ordre" défendues par le ministre de l'intérieur, Bernard Cazeneuve. "Dans la forêt, il y a des pleurs qui coulent / Dans la forêt, ils ont fait tomber le frêne [frêne = fraisse en occitan] / Ah maman n'oublions pas le nom du pauvre Rémi Fraisse / Ah maman n'oublions pas le nom d'un jeune sacrifié". "Ai mamà", une chanson écrite par le groupe occitan Uèi, raconte la lutte et la résistance sur la ZAD de Sivens et rend hommage à Rémi Fraisse. 

Hollande fait face à une crise économique persistante, marquée par une stagnation de la croissance. En mars 2015, on compte 3,5 millions de chômeurs de catégorie A. Le président a échoué à inverser la courbe, comme il s'y était engagé. Les tensions sociales grandissent. En octobre 2015, les médias s'apitoient sur le sort de deux cadres d'Air France dont les chemises ont été arrachées par des salariés, furieux à l'annonce d'un plan social dévastateur. 

La présidence Hollande est marquée par une série d'attentats jihadistes : attaques contre la rédaction de Charlie Hebdo et du magasin Hypercacher en janvier 2015massacres du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis,  assaut meurtrier sur la promenade des Anglais de Nice le 14 juillet 2016. 239 morts au total. Ces événements conduisent Hollande à décréter l'état d'urgence, prolongé jusqu’en 2017, et à renforcer les dispositifs de sécurité intérieure. A l'extérieur, la France procède à des frappes aériennes sur les positions de Daesh en Syrie et en Irak. "Le pigeon du 11 janvier" (2015) de Manu Lods raconte le défilé qui réunit ce jour là de très nombreux Parisiens, mais aussi 44 chefs d'Etat. Alors que François Hollande retrouve les rescapés de Charlie, un pigeon choisit ce moment pour lâcher sa fiente sur le revers de sa veste.

Dans la foulée des attentats, le président envisage d'instaurer une déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux. L'annonce de la mesure suscite la consternation d'une partie de la gauche, et provoque la démission de Christiane Taubira,  garde des Sceaux. Le projet tombe finalement à l'eau. En décembre 2015, la signature de l'accord de Paris sur le climat (la COP 21) voit 195 pays s'engager à lutter contre le réchauffement. L'enthousiasme soulevé sera  malheureusement vite douchée, mais on ne pouvait alors pas le savoir. 

Début 2016, le gouvernement Valls lance la loi travail (2016), dite loi El Khomri, du nom de la ministre envoyé au front pour défendre un dossier surtout élaboré par Macron. Il s'agit pour ses promoteurs d'introduire davantage de flexibilité du travail, un concept cher aux libéraux. La loi prévoit un plafonnement des indemnités prudhommales, un assouplissement des règles de licenciement économique, une modulation du temps de travail selon les secteurs d'activité, la primauté de l'accord d'entreprise sur l'accord de branche. Au total, un chamboulement du code du travail. Le Medef applaudit, la cfdt se prépare à négocier, la cgt et fo s'y oppose fermement. Une pétition hostile à la loi franchit le million de signature. En mars, les manifestations s'organisent et font le plein, mais la loi est adoptée en force, à grands coups de 49.3. Ce faisant, Hollande s'aliène une grande partie de la gauche et des syndicats. L'1consolable dénonce le passage en force du texte et le mépris affiché à l'égard des manifestants. "49.3 (feat. François Hollande)"

La loi entraîne, par ricochet, la création d'un mouvement citoyen et militant :  Nuit debout. Son objectif est de voir converger les luttes pour contrecarrer le libéralisme, donner vie à la démocratie directe. Le groupe Danakil, très actif lors des rassemblements, célèbre cette autre façon de faire de la politique dans le morceau  "32 mars".

Pour se relancer, le président croit avoir la bonne idée de livrer des confidences pour un ouvrage intitulé "un président de devrait pas dire ça". Il s'en prend à Nicolas Sarkozy, ses ministres, tout en fustigeant les juges, "tous ces procureurs, tous ces hauts magistrats, on se planque, on joue les vertueux. On n'aime pas le politique." Il  considère aussi "qu'il y a trop d'arrivées, trop d'immigration qui ne devrait pas être là"... Il réussit ainsi à se mettre à dos ses derniers soutiens de gauche. 

Hollande semble attirer la pluie, comme lors de la descente des Champs Elysées le jour de son investiture. En visite sur l'île de Sein, en août 2014, sous des trombes d'eau, sans parapluie, les lunettes embuées, le président tente tant bien que mal de terminer son discours. Dans "François sous la pluie" (2016), le groupe Mickey 3 D immortalise ce moment, dépeignant un président largement dépassé, engoncé dans un costume un peu trop grand pour lui.

Sur le plan extérieur, Hollande continue d’inscrire la France dans une démarche pro-européenne, au moment où l'UE peine à trouver une réponse cohérente à la crise migratoire.  Hollande mène une politique étrangère active, notamment avec l'opération Serval au Mali en 2013, visant à repousser les groupes islamistes dans le nord du pays.

En juillet 2016, la côte de popularité du président est au plus bas, avec 12% d'opinion favorable. "Souffler" (2016) de Tryo prévient : « Président on s’ennuie / Un peu trop normal / Un peu trop endormi / Beaucoup trop libéral / Nous on veut changer la vie », avertissement on ne peut plus clair à Hollande : « Faut faire rêver la foule / Pour se faire réélire ». Il n’a pas fait rêver les foules.

Face à une popularité historiquement basse et aux divisions au sein de son propre camp, François Hollande prend la décision inédite, mais lucide, de ne pas se représenter à l’élection présidentielle de 2017, laissant la place à une nouvelle génération politique. Il a mis sur orbite un jeune loup, pour lequel, assurément, le monde de la finance n'est pas ennemi, mais ça c'est une autre histoire, que nous narrerons bientôt. 

Ci-dessous, une playlist de 19 titres autour de la présidence Hollande.

Notes :
1. "Le Grand président / Sanglots de reptile / S'adresse aux sans-dents, ouais"
2. "Je rappe pour les sans-dents qui ont pas l'argent pour les refaire comme Deschamps"
3. "C'est nous les cons, les « sans dents » / Est-ce qu'on nous entend ? / Fuck la condescendance, les condés / Le monde est sanglant / C'est toujours par l'épée que le bonheur se monnaye / Les tirs de LBD tu vois ça d'un bon œil ?"
4. Avec Jeff le Nerff et Furax Barbarossa, il rappe : "Fais-nous croire que tu nous appelles pas les sans-dents / Que c'est pas les élites mais bien le peuple qui créé les tendances / Fais-moi croire qu'on est tous égaux dans ce bordel / Qu'on fout la merde mais que la planète est encore belle"

 Sources:

samedi 13 juin 2026

"La chandelle" d'Eugène Mona. Récit en chanson de la grande éruption de la Pelée qui engloutit Saint-Pierre de la Martinique le 8 mai 1902.

La Martinique se situe sur la plaque Caraïbe, dans une région où cette dernière entre en conflit avec la plaque Atlantique.  Cette zone de subduction provoque une intense activité sismique et volcanique. L'île a d'ailleurs été façonnée par les volcans. L'un d'entre eux reste actif : la montagne Pelée. Pour les populations amérindiennes (Caraïbes ou Kalinagos) qui s'installèrent sur ses pentes pour profiter de la fertilité des sols, elle est la déesse protectrice du feu. Dans leurs récits eschatologiques (de la fin des temps), les Caraïbes attribuaient d'ailleurs l'activité volcanique aux colères de la divinité aux cheveux de feu. Son épanchement à venir marquerait alors la vengeance de la déesse. 

A. Lacroix (1863-1948), Public domain, via Wikimedia Commons

Lorsqu'ils mirent le pied sur l'île au XVII° siècle, les colonisateurs français décidèrent de fonder Saint-Pierre, une ville adossée au volcan, qui devient bientôt la principale cité de Martinique, concentrant les activités portuaires et commerciales. L'exploitation de la canne dans les terres, grâce au travail des esclaves, assure la fortune des colons, tandis que le commerce du rhum contribue à la prospérité portuaire et marchande de la ville. "Produit phare d'une société post-esclavagiste insérée dans une économie ouverte sur le monde entier, ce rhum suscite un perpétuel mouvement de bateaux qui amènent aussi à Saint-Pierre de grandes tournées lyriques et théâtrales venues d'Europe (...)." (source I) La ville est superbe, riche, avec ses artères cossues, son théâtre de 800 places, son hôpital, son cinéma (ou plus exactement un vitascope), sa Chambre de commerce. L'électricité et l'eau y débarquent en 1895. Saint-Pierre dispose aussi du téléphone et du télégraphe. Dans les salons pierrotins, au cours des dernières décennies du XIXème siècle, apparaît la biguine. Autant d'éléments qui valent à la ville les surnoms de "Petit Paris" et de "Perle des Antilles".

La ville compte 26 000 habitants, d'origines et de statuts variés, formant une société complexe et mouvante : la bourgeoisie blanche des vieilles familles créoles (les békés) souvent d'origine bordelaise, comprend les maîtres des plantations, les négociants, mais aussi des fonctionnaires venus de la métropole. Dans leur orbite vivent les classes moyennes mulâtres, ainsi que le petit peuple noir citadin ou venu des campagnes qui s'emploient auprès des premiers, comme artisans ou domestiques. Enfin, la cité accueille de nombreux marins ou voyageurs de passage. 

Dans les semaines qui précédent l'éruption de la Pelée, Saint-Pierre est animée par une campagne électorale à enjeu, même si la ville ne compte que 2 141 électeurs. Les radicaux, soutenus par le gouvernement, s'opposent aux conservateurs, qui accusent les premiers de vouloir remettre en cause le pouvoir des Blancs. Au soir du premier tour, le 27 avril 1902, ils arrivent néanmoins largement en tête. A ce moment là, les inquiétantes colonnes de vapeurs noires et les nuages de cendres qui s'échappent du volcan, focalisent l'attention, même si certains minimisent et font mine de ne pas entendre les grondements qui émanent des entrailles de la terre ou de ne pas sentir la forte odeur de soufre qui se répand dans tout le nord de l'île. Mais le 2 mai, des explosions surviennent. L'usine Guérin de traitement de canne à sucre, la plus grande de l'île, doit couper ses machines, car la cendre accumulée bloque les rouages. Les habitants des villages les plus proches de la montagne se réfugient à Saint-Pierre. L'inquiétude gagne et les églises se remplissent. Redoutant l'Apocalypse, certains se font baptiser. 

Le 5 mai, une coulée de boue sortie du flanc de la montagne engloutit l'usine Guérin où périssent vingt-cinq personnes. Des lueurs apparaissent au sommet de la montagne. Le dôme de lave se met en place. Les autorités coloniales se veulent rassurantes et optimistes. Pour montrer qu'il a les choses en main, le gouverneur se rend sur place, met la ville en quarantaine. Il nomme une "commission du volcan" qui réunit les hommes de science de la ville. (1) Le 7 mai, elle fait savoir que "tous les phénomènes qui se sont produits jusqu'à ce jour n'ont rien d'anormal". Circulez bonne gens. Quelques centaines d'habitants, peu convaincus par ces propos lénifiants, ont quitté la ville pour trouver refuge à Fort-de-France, le temps, croient-ils, que la Pelée retrouve son calme. Or, dans la nuit 7 mai , une nouvelle coulée de boue submerge les villages des Abymes et du Prêcheur, occasionnant de nouvelles victimes. Le 8 mai, aux alentours de 8 h du matin, une immense détonation retentit. La montagne explose. Un mélange de gaz et de matières solides s'abat et ravage la ville. Ces nuées ardentes de plusieurs centaines de degrés progressent à très grande vitesse, de l'ordre de 150 mètres par seconde, anéantissant Saint Pierre et les zones du Carbet. 

A. Benoît-Jeannette, Public domain, via Wikimedia Commons

* Causes géologiques ou châtiment divin?

Pour les vulcanologues d'aujourd'hui, cela ne fait aucun doute, la catastrophe s'explique par l'explosion des gaz accumulés, bloqués par le bouchon de lave solidifié obstruant le cratère de la montagne Pelée à l'aube du 8 mai. La déflagration éventre le versant méridional du volcan, libérant un énorme nuage de gaz, charriant en outre des cendres qui, associées à des blocs de lave incandescente, finissent par recouvrir la baie de Saint-Pierre. 

La nouvelle de la catastrophe, qui se répand rapidement, fait la une des quotidiens de la métropole le surlendemain.  Le Petit Journal adopte le point de vue de la métropole et ne manifeste guère de compassion à l'égard des victimes. "Notre contrée est une terre fortunée que le ciel favorise, on n'y connaît guère aujourd'hui que les accidents de tramway ou d'automobile", se félicite le journaliste. Sous leurs plumes, Saint-Pierre prend les traits d'une nouvelle Pompéi. Faisant fi de tous les rescapés, blessés, réfugiés, se construit la légende de deux uniques survivants : Louis-Auguste Cyparis (2), emprisonné dans une minuscule cellule et le cordonnier Léon Compère, terré dans le sous-sol de son échoppe. Des journalistes, avides de sensationnels et bien conscients que le récit de ces survies miraculeuses fera vendre du papier, tirent sur la corde. En réalité, quelques milliers de personnes étaient pourtant parvenues à fuir avant l'éruption. 

En attendant, les ruines de Saint-Pierre restent jonchées de cadavres plus ou moins brûlés et en voie de décomposition. Le 13 mai, les autorités ordonnent une opération d'incinération des corps par des soldats et des citoyens volontaires. Le 20 mai, une nouvelle nuée ardente recouvre de cendres et de roches un grand nombre de corps non encore incinérés, ce qui lui valut le qualificatif d'"éruption sanitaire". Dans les ruines encore fumantes, des pillards tentent de s'emparer d'objets de valeurs non endommagés, tandis qu'un commando militaire s'empresse de revenir dans la ville pour récupérer l'or entreposé à la banque de Saint-Pierre.

Bientôt, une polémique enfle. Le député conservateur Guibert accuse le ministère des colonies d'avoir refusé toute évacuation pour assurer la tenue des élections. L'accusation, qui ne tient pas la route, finit par se dégonfler, d'autant que le gouverneur et sa femme, qui s'étaient installés temporairement à Saint-Pierre, ont eux-mêmes péri dans l'éruption. Il n'empêche, le gouvernement a largement failli. Le danger semble avoir été sous-évalué. La gestion de la catastrophe s'avère tout aussi chaotique. Qu'on en juge. 

Les autorités envoient une mission officielle de secours et d'information, mais  montrent bien peu de zèle à soutenir les familles des disparus ou ceux qui ont échappé à la mort, mais ont tout perdu. Si le ministère des colonies a bien mis en place une souscription nationale, qui permettra de rassembler 10 millions de francs-or, ainsi qu'un comité d'assistance et de secours aux victimes, il n'en reste pas moins que Gaston Doumergue, le ministre des colonies, se montre intraitable. "La catastrophe n'a créé à personne des droits à une indemnité". Impatient de reconstruire, négligeant la persistance du danger, le nouveau gouverneur refuse toute évacuation et se persuade que la situation est rentrée dans l'ordre. Sauf que, le 31 août 1902, deux nouvelles éruptions entraînent la mort de plusieurs centaines de personnes supplémentaires au Morne-Rouge, à Basse-Pointe et au Lorrain. 

Pour une partie de la population martiniquaise, les origines de l'éruption ne résident pas, ou pas que, dans des mouvements telluriques. (3D'aucuns considèrent que le carnaval, organisé quelques semaines plus tôt, aurait provoqué un châtiment divin. En effet, l'événement s'impose comme le moment de tous les excès, où tout s'inverse, une parenthèse au cours de laquelle il devient possible de se moquer de tout et de tous, même des puissants. Le temps de quelques heures, le pauvre devient riche. Aux yeux de certains, ce grand chamboulement transforme Saint-Pierre en une nouvelle Sodome. Véritable catin urbaine, la cité né du vice ne pouvait qu'être frappée par un châtiment. Le chanteur Eugène Mona inscrit deux de ses morceaux dans cette optique punitive. 

Originaire du Marigot, au nord ouest de la Martinique, Mona apprend la musique auprès de son père, accordéoniste. Il est ensuite initié par Max Cilla à la flûte des Mornes (4). Le son qu'il en tire donne l'impression que l'instrument pleure, parle. Mona cherche à mettre en valeur les traditions musicales insulaires, en entretenant en particulier l'héritage culturel des esclaves, ce qui est aussi un moyen de lutter contre l'aliénation culturelle. L'homme rejette les conventions et vit en marge, toujours nus pieds. A la fois auteur, compositeur et interprète, il subjugue son public. Ses textes, complexes, allusifs, souvent empreints de spiritualité, proposent généralement plusieurs niveaux de lecture, comme c'est le cas des deux morceaux suivant, tous deux consacrés à la catastrophe de la montagne Pelée. 

En 1975, Mona enregistre La Chandelle, une biguine à succès. Le souffle d'une flûte des mornes introduit le morceau, avant que n'entrent en scène les percussions (tambours, chachas, triangle), la guitare et la basse. Il existe donc un contraste saisissant entre le rythme chaloupé, d'apparence légère, et le sujet, sinistre. La "petite chandelle allumée près de la ville" serait le dôme de lave, l'aiguille visible plusieurs semaines avant l'éruption des kilomètres à la ronde, et qui ressemblait à une flamme. La chandelle se réfère donc à l'éruption. Pour être compris de tous, Mona reprend le même couplet en créole et en français. Reste que, comme souvent chez l'artiste, les paroles sont complexes et se prêtent à plusieurs interprétations possibles. 

Dans un premier niveau de lecture, on peut y voir une description imagée de la catastrophe et de ses conséquences immédiates, en particulier la fuite éperdue et vaine des habitants. "Où vais-je? Qu'est-ce que je fais? / Je n'ai pas de vêtements", gémit une victime.

Dans un second niveau, on y lit une lecture religieuse ou morale du drame, ce qui n'a rien de surprenant quand on sait que Mona était un grand lecteur de la Bible. Ses mots laissent entendre que Saint Pierre se croyait immunisée contre les fureurs du volcan. "Personne ne pouvait penser qu'elle [la chandelle] allait brûler Saint-Pierre". Or, les paroles affirment que la ville était polluée. On peut y voir les effets des fumées dégagées après l'éruption, mais il est possible aussi d'y déceler une métaphore des conséquences sociétales de la colonisation, qui pervertit les sociétés conquises. "Que tu le veuilles ou non, j'en parlerai". Ainsi, Saint-Pierre, sous la plume de Mona, est dépeinte comme une ville dépravée, le lieu de tous les vices. L'éruption, provoquée par la colère divine, vient sanctionner ces dépravations, entraînant une sorte de purification par le feu. Par la lumière produite, la chandelle vient mettre en évidence les vices d'une ville souillée, assimilée à une péripatéticienne. "C'était une prostituée". En somme, la couche de cendres vient couvrir d'un voile pudique celle qui se serait vautrée dans le stupre et la fornication. (5

En 1976, un an après La Chandelle, sort "Moin ka douté". Pour Mona, les origines de l'éruption résident dans la malédiction prophétique des populations caraïbes précédemment évoquée. Il y décrit Saint-Pierre comme une ville superbe, mais également maudite, en raison du comportement de ses habitants ("il n'y avait guère de gens qui respectaient le jeûne"). Il y fustige également la mainmise d'une caste de colons suffisants et imbus de leur prétendue supériorité, "ces mauvais vivants / qui étaient possédants, tous les charlatans qui sont là pour un temps". Par ce drame, ils doivent expier le massacre des populations indigènes, dont le sang versé aurait contribué à l'essor du volcan. "J'ai l'impression que les Caraïbes qui sont morts à Saint-Pierre / Ont laissé une malédiction / Leur sang a coulé (...) Le volcan a poussé (...), ses racines ont gonflé, / Volcan aspire, volcan domine."

Pour toutes ces raisons, "il fallait qu'elle brûle", cette ville "ni pure, ni sage", dont l'opulence avait été permise par la spoliation, ainsi que par l'extermination physique et culturelle des premiers habitants. Dans sa fureur, "le volcan allait péter, le volcan allait exploser", tuant "les bons comme les mauvais", la lecture eschatologique du drame laissant entendre que le très haut saurait séparer le bon grain de l'ivraie.  [Traduction empruntée à Malvina Balmes sur son site. (6)]

 
Le volcan se réveillera de nouveau entre 1929 et 1932, entraînant cette fois-ci l'évacuation de la population. Entre temps, pour tenter de mieux comprendre ce qu'il s'était passé le 8 mai 1902, mais aussi pour prévenir une nouvelle catastrophe, Paris dépêche Alfred Lacroix, professeur de minéralogie, qui installe sur le morne des Cadets le premier observatoire volcanologique français. Il y définit le "dynamisme péléen", qui s'illustre par des libérations de gaz très violentes. La lave visqueuse s'accumule autour de la bouche du cratère pour former un dôme, une sorte de bouchon. Sa destruction par dégazage entraîne des nuées ardentes, soit un mélange de gaz très chauds, de cendres et de roches.

Rapidement, le silence retombe sur Saint-Pierre. En métropole, la majorité des Français ne montre que peu d'intérêt pour une île considérée comme lointaine. Au bout du compte, l'écho médiatique que soulève la catastrophe apparaît dérisoire si on le compare à celui provoqué par l'incendie du Bazar de la Charité à Paris en 1897 et ses 117 morts... 

L'éruption a transformé Saint-Pierre en une immense nécropole. Pour entretenir la mémoire du drame, et afin de rendre un hommage aux victimes, un ossuaire et une chapelle commémorative furent érigés. La sculpture intitulée "Saint-Pierre renaît de ses cendres" de Madeleine de Jouvray figure une femme s'extirpant de la lave, une allégorie de la ville tentant de renaître après le drame. L'œuvre se dresse aujoud'hui sur le port.

La ville de Saint-Pierre ne se remettra jamais totalement de l'éruption. La cité, qui comptait 26 000 habitants en 1902, n'en compte plus que 500 en 1910.  Détruite, elle semble avoir été rayée de la carte. Le port, les usines, les distilleries ont disparu. L'ancienne capitale économique et culturelle, aujourd'hui déclassée au rang de sous-préfecture, compte moins de 4 000 habitants... Fort-de-France, épargnée par l'éruption, et jusque là ville administrative (avec également la principale garnison de l'île), supplante Saint-Pierre comme principale ville et capitale de la Martinique. De nombreux réfugiés venus du nord viennent s'y établir. La Pelée a dicté sa loi. Le souvenir de l'éruption devrait nous servir de leçon et devrait nous inciter à l'humilité, en ces temps où les discours techno-fascistes font croire à la possibilité qu'aurait l'Homme de s'affranchir des contraintes et caprices de la nature. 

Notes: 
1Il faut comprendre que lors de l'éruption, la volcanologie n'est qu'une discipline balbutiante, dont les spécialistes considèrent la Pelée comme éteinte! Depuis le début de la présence française dans les années 1630, elle ne s'est manifestée en 1851 par une éruption de cendres, puis en 1889 par des émissions de fumerolles, sans conséquences graves. 
2. Cyparis sera ensuite recruté par le cirque Barnum, avant de disparaître dans l'anonymat, en 1929. 
3Le volcan, "symbole ambivalent de l'île aux fleurs, à la fois précieux et tragique, la montagne inspire le respect, comme une entité vivante. Elle contribue à construire l'inconscient collectif martiniquais. Césaire insiste sur la violence et l'intransigeance du volcan dans ses poèmes. Sous sa plume, il devient aussi métaphore de la révolte, destructrice, mais aussi créatrice et régénératrice."(source J)
4Le terme se réfère aux régions antillaises les plus escarpées où se réfugiaient les Neg Marrons en fuite.
5. Le chanteur "établit un lien symbolique entre ce qu'il décrit comme les mœurs dépravées des habitants de Saint-Pierre et l'éruption de 1902. La chanson s'inscrit dans une tradition populaire de lecture morale et spirituelle  des catastrophes historiques, sans vocation scientifique, mais comme une mise en garde collective à travers le récit chanté." (source) Cette chanson a été reprise et actualisée par les jeunes générations, en particulier par E. Sy Kennenga.
6. Une autre chanson évoque l'éruption : "La complainte de la montagne Pelée" d'Ernest Léardée, popularisée par Céline Flérial.

Sources :

A. Arnaud-Dominique Houte : "1902. Voter sous un volcan", in Les peurs de la Belle Epoque, Tallandier, 2022, p. 153-163

B. "Sur les flancs de la Montagne Pelée", épisode tiré de l'Esprit des Lieux sur France Culture.

C. "Hors-série : la chandelle", une vidéo issue de la chaîne Une chanson en Histoire de Valérie-Ann Edmond-Mariette.

D. "E oui Sen Piè té bel mé...", billet trouvé sur le site Miateneo.

E. Alex Bourdon : "8 mai 1902, l'horreur dévoilée"

F. François Lebrun : "L'éruption de la montagne Pelée", in L'Histoire, n°264, avril 2002, p. 26-27.

G. Jacques Denis : "Eugène Mona : une comète dans le ciel antillais", sur le site PAM (Pan African Music)

H. "Eugène Mona : le nègre debout", un documentaire de David Commeillas.

I. Bertrand Dicale : "Musiques nées de l'esclavage", Editions de la Philharmonie, 2025.

J. "Martinique", Invitation au voyage sur Arte.