samedi 23 mai 2026

"Si tu vas à Rio" : les musiques brésiliennes en France.

De très fortes relations musicales lient la France au Brésil. La découverte de ces rythmes suscite dans l'hexagone un très fort engouement dès le début du XX° siècle.

 

A la toute fin du XIX° siècle, au Brésil, le Matchiche fait fureur. Ce savant mélange de polka et de syncopes typiquement cariocas, parfois désigné comme le "tango brésilien", est la danse lascive des bas-fonds de Rio de Janeiro. Le genre devient la première forme d'importation musicale brésilienne en France. La venue du danseur mondain Duque introduit le matchiche, ainsi que la samba, dans les dancings parisiens. Le public français est aussitôt fasciné par ces rythmes perçus comme sauvages et ancestraux. Ainsi, dès 1905, Félix Mayol interprète et francise La Matchiche à laquelle il donne une intonation hispanisante. L'adoption du genre par les Parisiens initie une longue série de transferts culturels.  

Le succès rencontré incite de prestigieux musiciens brésiliens à se rendre en France, à l'instar de Donga et Pixinguinha, le grand maître du choro, un genre musical instrumental carioca apparu à la fin du XIX° siècle. (1) Pendant six mois de l'année 1922, les deux artistes se produisent dans l'hexagone avec le groupe Os Batutas. C'est un triomphe, au grand dam d'une partie de la presse brésilienne qui déplore que le pays soit représenté par des noirs des bas-fonds de Rio.

Si la musique populaire séduit, la musique savante n'est pas en reste avec l'attrait pour le primitivisme et l'exotisme du folklore latino-américain (qui donnera naissance à ce qu'on a appelé l'art nègre). En marge de son travail de secrétaire de l'ambassade de France, Darius Milhaud découvre les rythmes du carnaval qui lui inspirent "le Boeuf sur le toit" (du nom d'une samba). Le ballet, co-écrit avec Cocteau en 1920, fusionne musique savante et mouvement puisé dans les airs traditionnels. Heitor Villa-Lobos, qui cherche lui aussi à faire une synthèse musicale du Brésil en intégrant des éléments du folklore, associe musiques savante et populaire. Le jeune autodidacte a appris la musique dans la rue, avant de bénéficier d'une formation académique. Ses deux longs séjours parisiens (entre 1923 et 1924, puis de 1927 à 1930) font de lui un passeur culturel, cherchant à faire connaître et à diffuser les rythmes de son pays. Beaucoup joué, il acquiert une grande notoriété en France.  

De nouveaux genres musicaux apparaissent tels la samba (2) et le choro, tandis que s’institutionnalise progressivement le carnaval carioca. En traversant l'Atlantique, les rythmes brésiliens subissent des transformations, même si la syncope caractéristique est conservée. L'orchestre de Ray Ventura et ses collégiens, si populaire pour ses chansons à sketchs au cours des années 1930, participe à leur diffusion dans l'hexagone. En novembre 1941, Ray Ventura, qui est juif, parvient à fuir in extremis en Amérique latine avec une partie de ses musiciens, dont le jeune Henri Salvador. Pendant trois ans, l'orchestre joue dans les casinos, les théâtres. De retour en France, ils interprètent "Tico tico no fuba", un classique du chorino de 1917 (enregistré pour la première fois en 1931 par l'Orquestra Colbaz) 


* Samba. 

Au lendemain de la SGM et jusqu'à la fin des années 1950, la société française se passionne pour les danses latines, souvent introduites par le biais de l'industrie cinématographique nord-américaine. L'immense popularité de Carmen Miranda à Hollywood contribue ainsi à faire connaître dans l'hexagone une samba très américanisée et calibrée. Les échanges sont rendus possibles par la massification de la production et de la consommation musicale. Côté français, l'apparition du microsillon, l'essor de la radio, la vitalité des salles parisiennes et le succès des comédies musicales au cinéma contribuent à la diffusion des rythmes exotiques.  Au Brésil, sous l'impulsion de Getulio Vargas, les pouvoirs publics institutionnalisent la musique populaire. Ainsi, la samba, musique des bas-fonds afro-brésiliens de Rio, trouve enfin droit de citer. Le genre connaît une vogue sans précédent en France avec la reprise de standards de la chanson brésilienne traduites en français ou avec la création de morceaux composés à la brésilienne. Le succès est au rendez-vous. Ainsi, l'adaptation de sambas devient un produit de consommation de masse dans la France des années 1950.

Le nombre d'interprètes français de titres empruntés ou inspirés des rythmes brésiliens croît considérablement, preuve de l'attrait culturel du pays latino-américain. Les paroliers français de ces morceaux contribuent à véhiculer une image du Brésil très éloignée des réalités du pays. Faute de parler portugais, les versions françaises s'apparentent davantage à des recréations qu'à des traductions. Seuls quelques mots sont conservés,  histoire de faire couleur locale. Sa musique inspire des rengaines tropicales comme Maria de Bahia ou Si tu vas à Rio (1958). Cet engouement forge chez nous de nouveaux stéréotypes sur la culture populaire brésilienne, souvent associée à un exotisme en toc, des corps érotisés, les plaisirs de la fête, la sensualité de la femme métisse et du latin lover, la fièvre du carnaval, etc... 

Ce sont d'abord les orchestres de music-hall - de Raymond Legrand ou Ray Ventura - qui s'emparent de la samba, traduite ou adaptée à la française, avec des intentions comiques. Fernandel enregistre ainsi "Il jouait des maracas". "Si tu vas à Rio" en 1958 est la reprise d'un tube de samba (Madureira chorou) que découvrent les Compagnons de la chanson lors de leur tournée au Brésil. La version française joue à fond la carte d'un exotisme de pacotille (Copacabana, Rio de Janeiro, Corcovado). Le morceau est ensuite repris par le chanteur d'opérette Dario Moreno. 

Les chanteurs de charme à succès, comme Tino Rossi ou Jean Sablon offrent une vision romantique de la samba, tandis que Gloria Lasso (Natal)  joue la carte du charme exotique. La diffusion massive du genre n'a pas pour conséquence une meilleure connaissance de ces rythmes dans l'hexagone, puisque le choix de tempos est beaucoup plus rapide qu'en version originale. Ainsi les sambas à la françaises d'alors ne ressemblent pas vraiment à des sambas. 

* Vague bossa. 
Le répertoire brésilien diffusé en France se diversifie progressivement avec, dans un premier temps, le succès de la bossa nova.  En 1959, Orfeu Negro, un film de Marcel Camus, remporte la palme d'or au festival de Cannes. L'œuvre est une adaptation d'une pièce de théâtre de Vinicius de Moraes, elle-même inspirée du mythe d'Orphée et Eurydice transposé dans la vie quotidienne des Afro-brésiliens des quartiers pauvres de Rio. Une grande mélancolie émane du film, autour de l'histoire d'un conducteur de tram carioca. ("la tristesse n'a pas de fin / mais le bonheur en a une"). L'accueil enthousiaste en salle popularise la bossa nova hors des frontières brésiliennes, par le biais également des jazzmen américains. En France, elle suscite une immense passion musicale chez des musiciens tels que Pierre Barouh, Georges Moustaki, Sacha Distel, tandis que les orchestres latino-américains de Paris s'emparent du rythme.

 
Première modalité: l'interprétation de morceaux brésiliensAu cours des années 1960, les tubes brésiliens, tous genres confondus, font l'objet de reprises quasi immédiates par les chanteurs français. Il s'agit tantôt d'hommages sincères tantôt de pillage musical pur et simple. La version française des bossas – enregistrée en français et jouée par des musiciens français – devient une pratique courante à laquelle s’essayent des artistes d'horizons très divers. Avec Pas tant d'chichi ponpon, Jean Constantin adapte la Samba da minha terra de João Gilberto. En 1965, Brigitte Bardot reprend le Maria ninguém, de Carlos Lyra (964). En 1971, Pierre Barouh, dont nous reparlerons plus tard, transforme l'Agua de beber de Jobim et Moraes en Ce n’est que de l’eau.  

Tout comme les bossas, les adaptations de samba sont légion. En 1969, Marcel Zanini, truculent musicien de jazz, se fait connaître du grand public avec Tu veux ou tu veux pas, une samba revisitée de Carlos Imperial interprétée en 1967 par Wilson Simonal, grande vedette d'alors, dont l'étoile pâlira en raison de sa proximité la décennie suivante avec la junte au pouvoir. Les paroles de la version française sont une ode au consentement, et sont donc plutôt en avance sur leur temps, à une époque où beaucoup de maris réclament de leurs épouses qu'elles remplissent un pseudo devoir conjugal. La chanson remporte un grand succès, qui convainc BB de reprendre à son tour, note pour note, Nem vem que nao tem. En 1979, Zanini récidive avec le Mas que nada de Jorge Ben, rebaptisé en A quoi tu joues? En 1972, la Bamboula de Carlos, reprend une samba de Zuzuca intitulée Festa para um Rei Negro (1971 ). 
  

Chico Buarque est un des artistes de la MPB les plus repris par les chanteurs hexagonaux, généralement pour le pire. Chantée par France Gall dans la langue de Goethe,  A banda perd beaucoup de son charme mélodique, et ce n'est guère mieux, dans la version cabaret proposée par DalidaPierre Vassiliu récupère Partido alto pour en faire Qui c'est celui là? Le titre original a un contenu social puisqu'il évoque un jeune va nu pied d'une favela de Rio, espiègle et débrouillard, une dimension totalement évacuée par son adaptation française, qui dépeint un blaireau. La palme de l'outrage revient à Sheila qui interprète en 1967 Oh mon dieu qu'elle est mignonne, reprise sacrilège du Funeral de um lavrador, qui narrait dans sa version originale les funérailles d'un misérable ouvrier agricole. Sur la pochette du disque de Sheila, Buarque est bien crédité, mais comme l'auteur de Funérailles d'un labrador!!! La version de Frida Boccara, intitulée "Funérailles d'un laboureur brésilien", reste beaucoup plus fidèle à l'original. Noite dos mascarados devient La nuit des masques chez Pierre Barouh, en duo avec Elis Regina. On pourrait poursuivre la liste encore longtemps avec par exemple Nicole Croisille :  Tout ce qui deviendra / O Que Será ou Georges Moustaki : Portugal / Fado tropical.

 
Certaines de ces reprises françaises de musique populaire brésilienne deviennent des tubes. Ainsi Michel Fugain et son Big Bazar obtiennent un immense succès avec Fais comme l'oiseau, reprise du Voce abusou d'Antonio Carlos et Jocafi. Les paroles de la reprise n'ont rien à voir avec celles de l'original. En 1973, Nicoletta interprète "Fio maravilla", une reprise de Jorge Ben qui célébrait l'année précédente le but d'anthologie marqué par Fio Maravilha, un joueur de futebol du Flamengo de Rio de Janeiro : Fio la merveille. Rendu célèbre par la composition, le sportif réclamera des droits d'auteurs à Jorge Ben. Chez Nicoletta, Fio est un gamin des favelas. 
Nana Mouskouri fait subir un traitement de choc à Canta canta minha gente, merveilleuse samba de Martino da Vila, rebaptisée pour l'occasion Quand tu chantes ça va. Dans les deux cas, le succès est au rendez-vous.
 
* Thématiques et stéréotypes.
La liste de morceaux mentionnés ici est loin d'être exhaustive, mais permet néanmoins de tirer quelques enseignements. Lorsque les chansons françaises évoquent le Brésil, il s'agit dans la grande majorité des cas des zones littorales ou de Rio de Janeiro. São Paulo et l'intérieur des terres ne le sont que rarement. Quelques exceptions existent néanmoins. A la fin des années 1950, Charles Aznavour découvre le Brésil, il en revient avec "Rendez-vous à Brasilia", composée en 1960, alors que l'on inaugure la nouvelle capitale. ["La baraka" (1974)] Lavilliers dresse le portrait du Sertão (1980), une zone géographique du Nord-est brésilien au climat semi-aride.


Des mots clinquants, considérés comme exotiques de ce côté de l'Atlantique reviennent très souvent dans les morceaux: Corcovado, Copacabana, samba. Les favelas et leurs bidonvilles sont fréquemment mobilisés pour faire pittoresque ("Fio maravilla", "Bidonville").
Le thème de la danse, de la fête, du carnaval est omniprésent, un peu comme si les Brésiliens étaient tous atteints de la danse de Saint-Guy et arboraient des déguisements à longueur de temps ("Mon truc en plumes", "Tata yoyo"). Les paroles dépeignent un pays continuellement en transe dans lequel les habitants s'amusent et exultent en permanence, toujours joyeux. Même en cas de sinistre, la bonne humeur est de mise ("L'incendie à Rio"). Le terme samba est répété ad nauseam (Samba fantastique, L'enfant samba).  Le Brésil sert aussi de cadre propice aux relations amoureuses (Quelle histoire) ou sexuelles (Mon truc en plumes) ou à l'évocation de la saudade (Rua madeira, Samba Saravah)
Dans sa chanson Qu'est-ce que tu connais à la samba?, Nicolas Peyrac insiste sur la perpétuation des stéréotypes et clichés véhiculés par les musiciens français, ces "images d'Epinal pour voyageurs / cartes postales parsemées de couleurs / Brésil en fleurs".

Dans un prochain billet, nous nous intéresserons aux grands passeurs de la musique brésilienne en France. Pour ceux que le sujet intéresse, nous ne saurions trop vous recommander la lecture d'un livre d'Anaïs Fléchet, intitulé "« Si tu vas à Rio... ». La musique populaire brésilienne en France au XXe siècle", sorti en 2013 chez Armand Colin. 

Notes :

1. Le choro naît de la fusion de styles musicaux européens (polka, valse, mazurka) avec des rythmes africains comme le lundu. Cela donne une musique riche en syncopes et contrepoints.

2. Fruit du métissage culturel combinant les rythmes africains apportés par les esclaves noirs et les influences musicales portugaises, la samba naît dans les communautés afro-brésiliennes de Bahia, où elles faisaient partie des rites du Candomblé. Elle se diffuse ensuite au reste du Brésil. Dans les quartiers populaires de Rio de Janeiro, des innovations rythmiques et mélodiques apparaissent. Elles s'imposent dans les années 1930 comme un symbole national avec notamment l'institutionnalisation du Carnaval carioca. 

3Une légende urbaine voudrait qu'Henri Salvador, né en Guyane d'une mère amérindienne, soit un des pères inspirateurs de la bossa nova, pour avoir composé Dans mon île. Problème, il s'agit d'un boleroSalvador a certes interprété ou écrit des titres de bossas, mais bien après les créateurs du genre. "Tu sais je vais t'aimer" est une reprise d'"Eu sei que vou te amar" d'Antonio Carlos Jobim et Vinicius de Moraes. En 2000, l'album Jardin d'hiver compte plusieurs titres sous inspiration brésilienne, en particulier la chanson éponyme. 

Sources:
A. Anaïs Fléchet, « Si tu vas à Rio... ». La musique populaire brésilienne en France au XXe siècle, Paris, Armand Colin/Recherches, 2013.
B. Panagiota Anagnostou, « Anaïs Fléchet« Si tu vas à Rio… » La musique populaire brésilienne en France au xxe siècle », Volume !
C.  Retronews: "Les musiques brésiliennes, passion de la France des Années folles".
D. Anaïs Fléchet« La bossa nova en France : un modèle musical ? »Cahiers des Amériques latines, 48-49 | 2005
E. Sur radio Vassivière, une série de trois émissions consacrées aux liens musicaux entre France et Brésil: un, deux et trois
F. Christian Pouillaude : "Si tu vas à Rio", billet tiré du Dictionnaire amical du jardin océanique. 

 Liens

- Bonjour Samba: une mine pour tous les amateurs des musiques brésiliennes. 

- Une playlist de Charly Meignan : "Les Sambassadeurs"

- "France Brésil : 80 classiques de la chanson française adaptés de la musique brésilienne", sur le blog Mediamus

- Liste des chansons françaises inspirées par la musique brésilienne.

- "Tubes franco-brésiliens" sur le précieux Dictionnaire amical du Jardin océanique.

vendredi 8 mai 2026

Reggae : si l'Apocalypse m'était contée.

Après nous être intéressés à Marcus Garvey, focalisons nous sur le message des rastas, dont les groupes et chanteurs reggae furent les hérauts les plus écoutés. Loin de l'imagerie cool, détendue, souvent associée au genre, le reggae annonce surtout l'apocalypse et le Jugement dernier.       

*****************
 

Outre la pensée de Garvey, le rastafarisme puise à plusieurs sources, en particulier le mouvement de renaissance religieuse (Great revival) que connaît la Jamaïque à la fin du XIXe siècle. Il repose aussi sur l'exaltation d'épisodes historiques fameux comme la bataille d'Adoua, qui voit en 1896 la victoire des soldats de l'empereur éthiopien Ménélik II sur les troupes coloniales italiennes. L'événement suscite aussitôt un grand espoir en Jamaïque et confère à la monarchie éthiopienne un immense prestige auprès des populations noires du monde entier. En 1927, Garvey annonce le couronnement à venir d'un roi noir. Trois ans plus tard, l'accession au trône impérial du chef d'une tribu éthiopienne sous le titre  de Ras Tafari Makonnen constitue pour les adeptes de la nouvelle croyance la réalisation de la prophétie. Avec l'avènement du reggae, à la fin des années 1960, les musiciens truffent leurs enregistrements de référence au Ras Tafari, dont ils égrènent la titulature alambiquée dans leurs morceaux. Wayne Wade chante ainsi "King of Kings" (1975). "Jah est le Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, Le Lion conquérant de Judah / Il est la lumière du monde / Le créateur / Le lion conquérant de Judah"


Tafari prend bientôt le nom de Haile Selassie, ce qui signifie "Pouvoir de la Sainte Trinité". Il se présente comme le descendant d'une dynastie née de la rencontre du roi Salomon et de la reine de Saba. Très vite, les prédicateurs pentecôtistes de Kingston adressent leurs prières au nouvel empereur en tant que Dieu vivant et personnification de la Rédemption africaine. L'empereur n'a rien demandé, mais ses adorateurs prennent alors le nom de Rastafaris (association du titre de noblesse amharique ras et du prénom Tafari qui signifie "tu es craint"). Pour les rastamen le sacre déclenchera le jugement dernier et le retour sur terre du Christ, noir. 
Un des principaux leaders jamaïcains du mouvement rasta, Leonard Howell, s'installe avec ses disciples en 1940 au Pinnacle, une grande propriété à une trentaine de km de Kingston. La communauté, qui cherche à se démarquer du reste du corp social, adopte un certain nombre de signes distinctifs. Ainsi, Ils portent leurs cheveux longs (en vertu d'un passage de l'Ancien testament selon lequel "aucune lame ne doit toucher la tête du juste"). Dès lors, ils arborent des nattes souples inspirées de la coiffure des guerriers masaï, les fameuses dreadlocks, qu'il ne faut surtout pas couper pour le chanteur Linval Thompson ("Don't cut off your dreadlocks")

Eddie Mallin, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Du point de vue alimentaire, les adeptes préfèrent la nourriture dite naturelle (I-tal) aux produits transformés. Beaucoup de rastas sont, par ailleurs, végétariens et rejettent la consommation d'alcool. En outre, ils justifient l'usage rituel de la ganja par un recours aux Ecritures ("il s'élevait de la fumée de ses narines.", Psaumes 18,9), fumer facilitant pour les rastas la communion avec Dieu. On ne compte plus les titres reggae célébrant la consommation de ganja, sinsemilia, collie weed ou marijuana. Citons entre autres "Collie weed" de Barrington Levy, "I love marijuana" de Linval Thompson, "Joker smoker" de Triston Palmer.


Jusqu'à la fin des années 1950, les rastas restent très peu nombreux, confinés dans de petites communautés isolées. Or, en 1954, la police organise un raid sur le Pinnacle, conduisant ses habitants à se réfugier dans les ghettos de la capitale. Cette installation coïncide avec une dégradation de la situation économique et sociale, alimentant la violence.  Avec la promulgation de lois restreignant l'immigration aux Etats-Unis en 1954, puis au Royaume-Uni en 1962, la soupape de sécurité que représentait pour la Jamaïque l'émigration se bloque. Les tensions sociales atteignent un point de non retour au sein des ghettos de Kingston, dont la population explose à la faveur d'un exode rural massif. Les sordides conditions d'existence alimentent un fort sentiment de dépréciation de soi. On comprend dans ces conditions que le message rasta d'exaltation de la fierté noire et de dénonciation de l'aliénation culturelle à l'œuvre ait trouvé un écho chez de nombreux habitants du ghetto. 
Dans "Chant down babylon", Yabby You se réfère à l'Apocalypse. "Babylone est la mère des prostituées et des abominations sur Terre / Elle doit monter de l'abîme et aller à la perdition / Chante la chute de Babylone". En 1977, le groupe Culture enregistre "Two sevens clash", dont les paroles envisagent la survenue de l'apocalypse pour le 7 juillet 1977, le jour où les 7 se rencontrent. "Que restera-t-il après que les 7 ce soient heurtés?"


Comme chez Garvey, le message rasta exalte la fierté d'un militantisme noir résolument tourné vers l'Afrique, identifiée à la terre des ancêtres. De très nombreux morceaux de reggae évoquent ainsi le continent, Zion, la "Terre promise du peuple noir". Dennis Brown (Repatriation"Africa (we want to go)") Al and The Vibrators (Going back home), Hugh Mundell ("Africa must be free"). La visite d'Haile Selassié en Jamaïque en 1966 suscite un immense espoir. Plus que jamais, aux yeux des rastas, l'empereur d'Ethiopie est Jah, une contraction de Jehovah, le Dieu vivant. 

"Jah live" pour Bob Marley. "Dieu vit! Les enfants, ouais / Que Dieu se lève / Maintenant que les ennemis sont dispersés"

Les paroles des titres de reggae roots reflètent les aspirations des rastas, en particulier la dénonciation d'un héritage culturel encore profondément imprégné d'esclavagisme et de colonialisme, mais aussi la destruction de tous les vestiges de la suprématie blanche. Le rastafarisme puise dans la Bible (notamment l'Ancien Testament) ses références et sa spiritualité, mais une Bible interprétée selon un point de vue afrocentriste, "à travers les lunettes de l'Ethiopie" comme le déclarait Garvey. De fait, dans la traduction en anglais de la King James Bible, les nombreuses références à l'Ethiopie désignent les populations noires. Dès le XVIIIe siècle, les pasteurs des Eglises méthodistes et baptistes exploitent tout particulièrement certains passages. L'esclavage des Hébreux en Egypte et leur libération par l'entremise de Moïse entrent ainsi en résonance avec le sort subi par les  esclaves, puis les d'affranchis christianisés, populations noires, pauvres et marginalisées,  arrachées à l'Afrique et déportées aux Amériques. A leur tour, les rastas s'identifient aux Hébreux du livre de l'Exode, avec une Terre promise, synonyme de rédemption, située en Afrique, généralement nommée Ethiopie. Ils exaltent le mythe d'un âge d'or, celui de l'Ethiopie / Afrique avant l'invasion européenne, proposant donc une réinterprétation des Ecritures saintes, sous la forme d'un christianisme adapté, avec un rôle central joué par des messies noirs. Ainsi, les paroles des morceaux de reggae abondent de références à l'histoire des Hébreux et au récit biblique.  C'est le cas du "Ethiopians Kings" par Rod Taylor. "Le roi David était un homme noir / le roi Salomon était un homme noir / Le roi Moïse était un homme noir / d'Afrique, oh oui! / Ils combattaient pour des droits égaux et la justice pour le peuple / montant la lumière aux gens / Mais, partout, ils crucifient / Ils les tuent, ouais! / De nombreux prophètes s'élèvent en Afrique"


Les rastas fustigent le système corrompu et oppressif occidental, identifié à  Babylone, la ville de l'exil forcé des Hébreux après la destruction du premier Temple par le roi Nabuchodonosor. Ils assimilent leur sort aux tribus perdues d'Israël. Desmond Dekker enregistre "Israelites", Horace Andy "Children of Israel". Ainsi, les références bibliques, à l'Egypte et la Palestine antique abondent dans les paroles des titres de reggae. Sugar Minott chante ainsi "River Jordan". "Rivière Jourdain, roule rivière Jourdain / Elle nous appelle à la maison / Nous devons retourner à la maison, retourner en Afrique / le Mont Sion, là où nous voulons aller / Si longtemps nous sommes restés en esclavage / Et bien, maintenant, ils ne nous restent plus qu'à être libres / Oui, nous voulons être libres." Max Romeo décrit le jugement dernier en train de se produire dans la "Valley of Josaphat". Bob Marley implore "Exode ! Envoie nous un autre frère Moïse! Depuis l'autre bout de la mer rouge".

A l'instar des Hébreux, les rastas se considèrent comme en exil, en diaspora. Ils cherchent à se libérer de l'oppression et aspirent à gagner, comme les enfants d'Israël, la Terre promise. Les Melodians reprennent ainsi des psaumes tirés de la Bible dans leur fameux "Rivers of Babylon". "Sur les bords des fleuves de Babylone, / nous étions assis et nous pleurions / En nous souvenant de Sion". Dans "Zion gate", Horace Andy chante "Je ne veux pas être dehors, quand la porte de Sion se fermera / Oui, je veux juste être à l'intérieur; / Quand la porte de Sion se fermera / Parce que le monde est dans le péché, des millions sont perdus / Certains recherchent le pouvoir mondial, / d'autres, par vanité, ne se souviennent pas de Jah / Sodome, iniquité, prostitution / Trop de méfaits aux yeux de Jah". Les Abyssinians enregistrent en 1969 "Satta Amassa Ganah" et lancent "Il y a une terre très très lointaine / Où il ne fait jamais nuit / Il fait seulement jour / Regarde dans la Bible / Et tu verras qu'il y a une terre très très lointaine (...) / Le Roi des Rois et le Seigneur des Seigneurs / S'assied sur son trône et il règne sur nous / Regarde dans la Bible / Et tu verras qu'il y a une terre".

Avec le retour de Jah, le trône de Babylone - c'est-à-dire dans le contexte de la Jamaïque post-coloniale, le pouvoir représenté par le gouvernement, la police, l'Eglise, le monde blanc en général - s'écroulera dans le feu et le sang comme le chantent, parmi beaucoup d'autres, Willie Williams et son "Armagedeon time", Johnny Clarke avec "None shall escape the judgmenent" ou Wayne Jarrett avec le menaçant "Brimstone and fire". "Jah a envoyé Moïse en Egypte pour demander au Pharaon de libérer son peuple / Celui-ci a désobéi et a eu à en payer le prix / Alors s'abattirent le soufre et le feu / Il n'avait pas foi en Dieu, oh non / Il n'avait pas confiance en Jah / Alors quand l'eau se transforma en sang / Un terrible flux déferla"


De tels propos ne pouvaient qu'avoir une très forte résonance dans un territoire comme la Jamaïque, dans lequel la population était imprégnée de millénarisme et de mysticisme. 
Le reggae a ainsi contribué à la propagation du mouvement rastafarien, lui permettant de pénétrer dans les circuits de diffusion de masse, en sortant du ghetto. De nombreux morceaux reprennent ainsi les grandes thématiques rasta, qu'il s'agisse de louanges à Jah, d'appel au rapatriement vers la Terre promise, d'une exaltation de la black pride, de la dénonciation de Babylone et des maux sociaux liés à l'exploitation économique, enfin la condamnation du racisme, en particulier du système d'apartheid sud-africain.
 
Sources:
A. Caroline Rolland Diamond: "Black America. Une histoire des luttes pour l'égalité et la justice (XIX°-XXI° siècle)", La Découverte, 2016. 
B. Eric Doumerc: "Le reggae dans le texte. (1967-1988)", Camion Blanc, 2014.
C. Bonacci, Giulia. « Repatriation dub : le retour en Éthiopie et l’Atlantique noir ». Autour de l’« Atlantique noir », édité par Carlos Agudelo et al., Éditions de l’IHEAL, 2009
D. Guillaume Blanc : "Décolonisations. Histoires situées d'Afrique et d'Asie (XIXe - XXIe siècle)", Seuil, 2022.
E. La notice que le Maitron consacre à Garvey. 
F. Martin, Denis-Constant. « Get Up, Stand Up, reggae, rastafarisme et politique en Jamaïque ». Plus que de la musique, Éditions Mélanie Seteun, 2020
G. Giulia Bonacci : "Marcus Garvey"

samedi 18 avril 2026

Présidents en chansons: Sarkozy 2. De l'Elysée à la Santé.

Pour ceux qui l'auraient raté, nous avons consacré le précédent billet à l'ascension politique de Nicolas Sarkozy jusqu'à l'Elysée. Il est maintenant temps de nous consacrer au mandat présidentiel et ses suites, toujours à travers les chansons.  

World Economic Forum, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Une fois élu, Sarkozy nomme François Fillon à Matignon, un premier ministre falot qui lui sert, en cas de difficultés, de paratonnerre, pour ne pas dire de paillasson. Dans le domaine économique, en conformité avec son slogan "travaillez plus pour gagner plus", le président adopte non seulement des mesures libérales, permettant aux salariés de travailler au-delà des 35 heures, mais aussi des mesures fiscales pour favoriser les hauts revenus et les entreprises. Il concrétise sa promesse de bouclier fiscal, dont on comprend très vite qu'il ne protège que les plus riches. La grave crise financière mondiale de 2008 (dite des subprimesprovoque récession et chômage. Pour y faire face, le président met sur pied un plan de relance économique et de sauvetage des banques. Puis, à partir de 2010, il impose la rigueur budgétaire pour tenter de contrôler les déficits publics. Cette même année, il engage une réforme des retraites qui repousse l'âge légal de départ de 60 à 62 ans, une mesure qui provoque de grandes manifestations dans le pays. 

En 2007, la loi d'autonomie des universités (loi LRU ou Pécresse) marque les prémisses d'un désengagement de l'Etat dans la gestion des établissements, encourageant en parallèle le développement de financements privés. La logique de mise en concurrence prolonge l'idée d'une privation progressive de l'enseignement supérieur. Le 23 février 2008, dans le cadre d'une visite au Salon de l'Agriculture, le président, incapable de se contenir, lance à un visiteur qui refuse de le saluer : "Casse toi alors pov' con". Un président ne devrait pas dire ça, ce que laisse entendre Michel Delpech, dans une de ses dernières chansons : "Comme on se traite". 

Tout au long du mandat, Sarkozy se livre à une surenchère droitière, comme le prouve la création d'un ministère de l'immigration et de l'identité nationale en 2009. Il cherche à prendre de vitesse le FN. Pour y parvenir, il prend conseil auprès de Patrick Buisson, ancien de l'Action française et rédacteur en chef de Minute, grand nostalgique de la France de Vichy. Il contribue ainsi à banaliser les idées de l'extrême droite au sein de l'électorat de la droite parlementaire. Sur ce thème, les Fatals Picards décrivent "La France du petit Nicolas", en insistant bien sur le fait qu'elle discrimine et malmène les populations immigrés ou les sans papiers ; une politique qui contribue à stigmatiser, discriminer, humilier, jeter en pâture des populations vulnérables. Exploitant le moindre fait divers, le chef de l'Etat détourne le mécontentement grandissant dans l'opinion publique à l'égard de sa politique, en désignant des boucs émissaires. Par exemple, ses déclarations font l'amalgame entre les Roms et la délinquance.  Mais comme le rappelle avec humour les Roumains de Vama dans leur morceau "Sarkozy versus Gypsy", "si tous les Roms étaient des voleurs, alors la tour Eiffel disparaîtrait".

Les groupes de rap conscient constituent une des autres cibles favorites de Nicolas Sarkozy. Ainsi, en 2002, le groupe La Rumeur publie un fanzine, dans lequel se trouve un texte de Hamé dénonçant l'impunité policière. Il écrit ainsi : "les centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété." Alors ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy assigne le groupe à comparaître pour "diffamation publique envers la Police nationale". Après huit ans de procédure et cinq procès, La Rumeur est définitivement relaxée en 2010. 

En 2003, Nadine Morano, puis Nicolas Sarkozy, attentifs aux cris d'orfraie de la fachosphère, accusent le groupe Sniper de racisme et d'antisémitisme, reprochant au groupe le refrain du morceau "La France", ainsi que les paroles du titre "Jeteur de pierre". Le ministre de la Justice, qui porte plainte pour "incitation à blesser et tuer les fonctionnaires de police et représentants de l'Etat", sera finalement débouté. Tunisiaso, leader du groupe, reviendra sur ces déboires judiciaires dans son morceau "La France, itinéraire d'une polémique".

Sur la scène internationale, Sarkozy adopte une politique interventionniste. En 2009, la France revient dans le commandement militaire intégré de l'OTAN, marquant une rupture avec la politique gaulliste d'indépendance stratégique. En 2011, sous l'égide de l'organisation, il soutient l’intervention militaire en Libye contre celui qu'il avait pourtant reçu en grande pompe peu avant : Mouammar Kadhafi. Dans la foulée, lors d'un déplacement à Dakar, Sarkozy lance :  "l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire." Le discours est reçu comme un véritable crachat au visage par l'auditoire ; une réaction que résume Kery James sans son morceau "Musique nègre".

En 2012, le président échoue à se faire réélire, battu par le socialiste François Hollande. L'écart entre les deux finalistes n'a toutefois cessé de se réduire au cours d'une campagne marquée par une surenchère sécuritaire et xénophobe, pendant laquelle le président sortant aura joué sur les peurs.

En 2016, il échoue piteusement aux primaires de la droite, mais continue à jouer les conseillers occultes auprès des responsables politiques, en particulier le président Macron. Il donne des conférences grassement rémunérées, prend des places de choix dans des conseils d'administration, écrit des livres. Heureusement, il sait pouvoir trouver du réconfort auprès de Carlita qui dresse les lauriers de son mari dans "Mon Raymond" (2013). "Et bien qu'il porte une cravate, mon Raymond est un pirate". 

A l'issue de son mandat, Nicolas Sarkozy doit aussi rendre des comptes à la justice. Ainsi, une avalanche de procédures s'abattent sur l'ancien chef de l'Etat. L'immunité présidentielle l'empêche d'être inquiété dans l'affaire des sondages de l'Elysée, mais ses proches trinquent (Guéant). Il est en revanche condamné à trois ans de prison dont un ferme - sous surveillance électronique - dans l'affaire des écoutes. Dans le cadre de l'affaire Bygmalion, il est de nouveau condamné à un an de prison ferme, peine exécutée à domicile à l'aide d'un bracelet électronique, un point commun avec certains rappeurs, précédemment condamnées. "On refait la cité avec des "si" / Même les mains liées, demande aux autres / j'avais le bracelet comme Sarkozy". [Panama d'Uzi]

Dans le cadre de l'affaire Kadafi (2), il écope de cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteur en vue de la préparation du délit de corruption. Un appel est en cours. Quoi qu'il en soit, Nicolas Sarkozy prend un sacré karma. Les rappeurs ont beau jeu de se gausser de celui que la justice reconnaît comme un délinquant multirécidiviste. Voilà Neg Lyrical exaucé lui qui voulait voir "Sarkozy en prison". Ces déboires judiciaires font que Sarkozy se voit retirer la légion d'honneur, comme Pétain avant lui, ils constituent également une source d'inspiration presque intarissables pour les parodies musicales, créées par IA ou pas. Exemple avec le  " de "Mafieux en costard (Don Sarko)".

Sarkozy est, de loin, le président auquel on a consacré le plus de morceaux, dans leur écrasante majorité à charge. Cela s'explique sans doute par une personnalité et une politique délibérément clivantes. Par ailleurs, comme nous avons pu le constater, l'ex-président a souvent fourni le bâton pour se faire battre, par ses déclarations provocatrices, ses turpitudes politiques ou parce qu'il a été rattrapé par ce qu'il dénonçait. Citons, par mi beaucoup d'autres deux exemples de chansons hostiles. En 2008, Rodolphe Burger enregistre "Ensemble". Il y fait part de son aversion totale, viscérale, à l'égard du président. "On n'a pas bourré les prisons ensemble / On n'a pas rempli les avions ensemble / Je ne suis pas ton complice tu fais erreur / Ton regard moite, sous ta peau lisse me font horreur". En février 2006, en Martinique, une des chansons phares du carnaval moquait la non-venue de celui qui n'était encore que le ministre de l'intérieur, mais déjà très en froid avec Aimé Césaire, notamment à cause de la loi sur le "rôle (prétenduement) positif de la colonisation". "Sarko on t'a attendu, mais tu n'es pas venu / Promenons nous à Fort-de-France / Pendant que Sarko n'y est pas / Si Sarko était là / Nou té ké karchérizé" [Sarko Kayé]

Après la condamnation dans l'affaire des financements libyens, l'ancien président est incarcéré du 21 octobre au 10 novembre 2025 à la prison de la Santé. Il en profite pour écrire un livre, "Le journal d'un prisonnier", dans lequel il se lamente sur ses conditions d'incarcération et se compare à Alfred Dreyfus. Oui, Alfred Dreyfus! Après les trois semaines d'emprisonnement, il appelle la droite à faire cause commune avec l'extrême droite. Là réside, selon lui, la clef du succès, mais on peut aussi lire cette déclaration comme un constat d'échec, car en s'appropriant les idées de l'extrême droite, celui qui se targuait d'avoir siphonné les voix du FN en 2007, a surtout permis au RN de phagocyter la droite républicaine. 

Notes :

1. En retard dans les sondages, Nicolas Sarkozy multiplie les meetings, ce qui fait crever le plafond autorisé des comptes de campagne. Un système de fausses factures est alors mis en place pour dissimuler le subterfuge.

2. Nicolas Sarkozy aurait touché des financements libyens dans le cadre de la campagne présidentielle de 2007 en échange de contreparties diplomatiques favorables au dictateur libyen.

 Sources:
- Thomas Renard : "Quand les politiques s'en prennent au rap", Booska-P
- Karim Hammou : "La pénalisation politique du rap en France", Les mots sont importants.

Marcus Garvey : un prophète pour les rastas.

Le reggae a partie liée avec le rastafarisme. Aussi, avant de consacrer un billet à ce genre musical, il nous apparaît judicieux de nous intéresser aux rastas, et à celui qui incarne, pour ses adeptes, la figure du prophète : Marcus Garvey.      

Marcus Garvey en 1920 à New York. Keystone View Co. Inc. of N.Y., Public domain, via Wikimedia Commons

Né en 1887 dans la colonie britannique de Jamaïque, Marcus Garvey est un imprimeur de métier. A la faveur de voyages en Amérique centrale, puis en Angleterre, il forme le projet de créer une organisation dont le but serait de fonder un empire rassemblant ceux qu'il nomme les "Ethiopiens dispersés", c'est-à-dire les hommes et les femmes noirs vivant dans le monde colonial. En 1914, il fonde l'Universal Negro Improvement Association (UNIA), mais face à l'hostilité des autorités locales, Garvey émigre aux Etats-Unis en 1916 et reconstitue l'UNIA à Harlem. Rhéteur de talent, il développe dans ses discours enflammés un message politique identitaire offensif,  se démarquant tant des options assimilationnistes d'un Booker T. Washington que de la solidarité interraciale de classe défendue par Du Bois et les socialistes

A partir de la deuxième moitié des années 1960, avec l'essor du reggae, de très nombreux musiciens font leur le message des rastas, dont nous verrons bientôt qu'il doit beaucoup à Garvey. En toute logique, ce dernier fut énormément admiré et chanté par les artistes reggae. Le "Marcus Garvey" des Skatalites insiste sur la dimension déjà mythique d'un personnage mystérieux. Ils chantent : "Marcus Garvey est un noir qui est né en Jamaïque / Marcus Garvey est un héros qui était né en Jamaïque / Il a épousé deux femmes nommées Amy et Amy / Et a eu deux fils avec une de ces deux Amy / L'un est docteur, l'autre est professeur 

Certains disent que Garvey est mort / D'autre affirment que non / Certains disent qu'ils le connaissent / Et d'autres disent le contraire"

Quelques années plus tard, les Gladiators enregistrent "This is Marcus Garvey time". "L'heure de Garvey a sonné / chacune de ses phrases s'est réalisée."

Garvey s'installe aux Etats-Unis alors que les soldats africains-américains partis combattre en Europe rentrent au pays. Pour ces derniers, ce retour a un goût amer. Loin de recevoir la reconnaissance et les honneurs attendus, les anciens combattants subissent hostilités et violences. Pour de nombreux Blancs, il est urgent de tourner la page de la guerre et de reprendre le cours de la vie d'avant. Le système ségrégationniste doit se maintenir, inchangé. Dans cette logique, la vision de soldats noirs arborant leurs tenues militaires est assimilée à une provocation et le prélude au surgissement d'une vague de violences racistes. Au cours de l'été 1919, des émeutes éclatent dans les bastions ségrégués du Vieux Sud, mais aussi dans les métropoles du Nord. (1) A Chicago, on déplore ainsi 38 morts à l'issue de "l'été rouge". Ce raidissement raciste se mesure également à la résurrection des formations suprémacistes blanches, telles que le Klux Klux Klan. En 1925, par exemple, quarante mille klansmen défilent devant la Maison Blanche à visage découvert.


C'est dans ce contexte explosif que Marcus Garvey développe un message identitaire et s'impose comme le plus influent des pionniers de la cause noire.  Pour lui, les sacrifices consentis au front par les troupes coloniales noires méritent récompense. Lors d'un rassemblement à Manhattan, il lance : "le temps est venu pour les 40 millions de noirs de réclamer l'Afrique, non pas de demander à l'Angleterre, à la France, à la Belgique, à l'Italie : «pourquoi êtes-vous ici ? » Mais de leur donner l'ordre d'en sortir...Pour Garvey les violences racistes démontrent que les Africains-Américains ne seront jamais traités de manière égale aux Etats-Unis. En conséquence, il prône un développement séparé. L'autonomie impliquant la possession d'une terre, il incite à l'émigration des Africains-Américains vers l'Afrique, identifiée à la "Terre Mère". Cette "repatriation" contribuerait, selon lui, à libérer le continent de la domination coloniale européenne. Dans cette optique, il milite pour le rapatriement en Afrique et pour ce faire, fonde une compagnie de navigation, la Black Star Line. (2) Fred Locks y consacre le morceau Black Star Liner. Il chante : "Les bateaux de Garvey entrent dans le port sur dix kilomètres / Je les vois arriver, je vois les frères courir. / J'entends les anciens dire: «Voilà le moment pour lequel nous avons tant prié!» / C'est le rapatriement, la libération du peuple noir / Oui, le moment est venu pour les Noirs de rentrer chez eux. / (...) Marcus Garvey nous a dit qu'on aurait la liberté; / Il nous a dit que ses bateaux viendraient un jour nous chercher. / Les bateaux de Garvey entrent dans le port sur dix kilomètres.
En 1977, Culture enregistre Black starliner must come. "Ils nous éloignent de notre patrie / Et nous sommes esclaves  ici à Babylone / Nous attendons une opportunité / Pour le Black Star liner qui est à venir"

Ce rapatriement doit s'accompagner d'un changement de mentalité. Pour Garvey,  la couleur de peau doit devenir un motif de fierté. Il s'agit de briser la "mentalité d'esclave" alimentée par la religion chrétienne et le système d'éducation des Blancs. 
En 1965, dans "Black Man's world", Alton Ellis se lamente : "Je suis né perdant / parce que je suis un homme noir / J'ai été déplacé de ma propre terre / A cause de toutes les manigances de l'homme blanc " Au contraire, en 1976, les Abbyssinians militent pour l'affirmation des droits du peuple noir : "Declaration of rights". "Levez-vous et combattez pour vos droits, mes frères / Levez-vous et combattez pour vos droits, mes soeurs"

Au début des années 1920, la popularité de Garvey est à son apogée. (3) L'UNIA rassemble entre 500 000 et 1 million de membres. Son journal, Negro world, fondé en 1918, tire à 250 000 exemplaires. L'espoir immense soulevé par les discours du Jamaïcain est cependant brisé net par la banqueroute de la Black Star Line en 1922 et par le harcèlement que lui font subir les autorités étasuniennes.  Accusé de fraude fiscale en  1923, Garvey est extradé vers la Jamaïque en 1927. A son retour dans l'île, il fonde le People's Political Party à la tête duquel il échoue lors des élections de 1930. Dépité, il émigre à Londres où il meurt en 1940.
Dans "Poor Marcus Garvey", Johnny Clarke regrette que le prophète des rastas ait été trahi et balancé aux autorités par son entourage (les mystérieux Bag O Wire et Mother Muschett).

Rblack131, CC BY-SA 4.0

Si les rastafariens considèrent Garvey comme un prophète, cela tient avant tout à un discours prononcé en 1927. Le Jamaïcain, qui s'adresse à l'auditoire d'une église de Kingston, lance alors : "Regardez vers l'Afrique où un roi noir sera couronné, car le jour de la délivrance est proche!" Trois ans plus tard, Ras Tafari Makonnen, chef d'une tribu guerrière éthiopienne se fait couronner empereur sous le titre de "Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, Sa Majesté Impériale le Lion conquérant de la tribu de Judah, Elu de Dieu"; une titulature reprise telle quelle dans beaucoup de morceaux de reggae à l'instar du "Conquering Lionde Vivian Jackson, accompagné de ses Prophets. 

"Alors que plusieurs générations d'historiens l'avaient (...) décrit comme un charlatan particulièrement doué pour manipuler les foules, son discours fut redécouvert avec admiration, à partir des années 1960 et 1970, par les apôtres du panafricanisme et du nationalisme noir." (source A. p 91) Dans le contexte de la décolonisation, certains dirigeants des jeunes États africains, tels NKrumah au Ghana, reprennent à leur compte les idées de Garvey. De même, les tenants des thèses afrocentristes, tels Cheikh Anta Diop, se référèrent largement au message du Jamaïcain. Mais ce sont avant tout les rastafariens qui réhabilitent et entretiennent avec ferveur la mémoire de Garvey, au point de l'ériger au rang de prophète. Dans la deuxième moitié des années 1960, les musiciens enregistrent des dizaines de morceaux chantant ses louanges. Les morceaux de reggae sont déclinés en version dub bien sûr, mais servent aussi de toiles de fond musicales aux deejays tels que Jah Woosh (Marcus say), Big Youth (Mosiah Garvey) ou I Roy "Tribute to Marcus Garvey". 

Le plus fameux zélateur de Garvey est Winston Rodney, plus connu sous le nom de  
de Burning Spear ("javelot enflammé "en kikuyu), un pseudonyme emprunté au grand leader kényan Jomo Kenyatta. Le chanteur rasta consacre en effet deux albums au tribun. Dans sa chanson "Marcus Garvey", sortie en 1974, Spear assimile ce dernier à Jésus-Christ, trahi par Juda et son propre peuple. (4) Dépeint comme un héros et martyre de la cause noire, Garvey ressuscite pour venir combattre et neutraliser les forces du mal. ["La prophétie de Garvey se réalise (2X) / J'ai rien à manger / J'ai pas d'argent à dépenser. / Venez, mes petits, laissez-moi vous aider. / Laissez-moi vous aidez. / Celui qui connaît le Bien et ne le fait pas, / Sera flagellé. / Il y aura des pleurs et des gémissements. "]


Dans une autre chanson intitulée Old Marcus Garvey, Spear déplore l'ingratitude des Jamaïcains. "Personne ne se souvient de Marcus Garvey / Personne ne se souvient de lui, personne.

Le message garveyiste suscite donc un immense espoir auprès des populations noires jamaïcaines prêtes à se lancer dans un rapatriement vers l'Afrique mère.
 La devise nationaliste de Garvey One Aim, One God, One Destiny ("un Dieu, un but, une destinée") sera d'ailleurs reprise par les rastafariens et les artistes de reggae, comme le prouve le titre éponyme d'
Hugh Mundell : "One Aim, One Jah, One Destiny"

Notes:
1. Depuis plusieurs décennies, la "Great migration" a conduit des milliers d'Afro-américains du Deep South vers les grandes villes industrielles du Nord. En quête d'une vie meilleure, débarrassée du racisme endémique, les nouveaux venus s'y installèrent dans de vastes ghettos, reproduisant la ségrégation socio-spatiale du Sud. Les relations interraciales, même limitées, y furent difficiles.
2. Syndicaliste durant sa jeunesse, Garvey se convertit au libéralisme et devient le promoteur de l'entreprenariat et du capitalisme noir. Comme Booker T. Washington, il considère que l'autonomie passerait par l'émancipation économique, l'apprentissage d'un métier et l'entreprenariat. Dans cet esprit, il fonde en 1919 la Black Star Line
3. La force de persuasion de Garvey reposait d'abord  sur une éloquence prophétique directement inspirée de la Bible. Ses idées d'autogestion (self reliance) et de retour en Afrique (Back to Africa) offraient alors une alternative à la "suprématie blanche". Il exprimait ses idées avec force en des termes simples susceptibles de subjuguer  l'auditoire. Progressivement, il abandonne son approche confrontationnelle, incitant les Africains-Américains à prendre leur destin en main et à travailler dur pour gravir les échelons. Selon lui, la ségrégation est un moyen de protéger les Noirs des violences des Blancs. Il refuse également les mariages mixtes afin de protéger "la pureté de la race noire"... Autant de surenchères rhétoriques qui  lui aliènent de nombreux soutiens.
4. Selon la légende, Garvey aurait été trahi par un vagabond habillé de vieux sacs de toiles (Bag-O-Wire). 
 
Sources:
A. Caroline Rolland Diamond: "Black America. Une histoire des luttes pour l'égalité et la justice (XIX°-XXI° siècle)", La Découverte, 2016. 
B. Eric Doumerc: "Le reggae dans le texte. (1967-1988)", Camion Blanc, 2014.
C. Bonacci, Giulia. « Repatriation dub : le retour en Éthiopie et l’Atlantique noir ». Autour de l’« Atlantique noir », édité par Carlos Agudelo et al., Éditions de l’IHEAL, 2009
D. Guillaume Blanc : "Décolonisations. Histoires situées d'Afrique et d'Asie (XIXe - XXIe siècle)", Seuil, 2022.
E. La notice que le Maitron consacre à Garvey. 
F. Martin, Denis-Constant. « Get Up, Stand Up, reggae, rastafarisme et politique en Jamaïque ». Plus que de la musique, Éditions Mélanie Seteun, 2020
G. Giulia Bonacci : "Marcus Garvey"

Pour aller plus loin :

Une sélection de titres ska / reggae / dub consacrés à Marcus Garvey.