samedi 13 juin 2026

"La chandelle" d'Eugène Mona. Récit en chanson de la grande éruption de la Pelée qui engloutit Saint-Pierre de la Martinique le 8 mai 1902.

La Martinique se situe sur la plaque Caraïbe, dans une région où cette dernière entre en conflit avec la plaque Atlantique.  Cette zone de subduction provoque une intense activité sismique et volcanique. L'île a d'ailleurs été façonnée par les volcans. L'un d'entre eux reste actif : la montagne Pelée. Pour les populations amérindiennes (Caraïbes ou Kalinagos) qui s'installèrent sur ses pentes pour profiter de la fertilité des sols, elle est la déesse protectrice du feu. Dans leurs récits eschatologiques (de la fin des temps), les Caraïbes attribuaient d'ailleurs l'activité volcanique aux colères de la divinité aux cheveux de feu. Son épanchement à venir marquerait alors la vengeance de la déesse. 

A. Lacroix (1863-1948), Public domain, via Wikimedia Commons

Lorsqu'ils mirent le pied sur l'île au XVII° siècle, les colonisateurs français décidèrent de fonder Saint-Pierre, une ville adossée au volcan, qui devient bientôt la principale cité de Martinique, concentrant les activités portuaires et commerciales. L'exploitation de la canne dans les terres, grâce au travail des esclaves, assure la fortune des colons, tandis que le commerce du rhum contribue à la prospérité portuaire et marchande de la ville. "Produit phare d'une société post-esclavagiste insérée dans une économie ouverte sur le monde entier, ce rhum suscite un perpétuel mouvement de bateaux qui amènent aussi à Saint-Pierre de grandes tournées lyriques et théâtrales venues d'Europe (...)." (source I) La ville est superbe, riche, avec ses artères cossues, son théâtre de 800 places, son hôpital, son cinéma (ou plus exactement un vitascope), sa Chambre de commerce. L'électricité et l'eau y débarquent en 1895. Saint-Pierre dispose aussi du téléphone et du télégraphe. Dans les salons pierrotins, au cours des dernières décennies du XIXème siècle, apparaît la biguine. Autant d'éléments qui valent à la ville les surnoms de "Petit Paris" et de "Perle des Antilles".

La ville compte 26 000 habitants, d'origines et de statuts variés, formant une société complexe et mouvante : la bourgeoisie blanche des vieilles familles créoles (les békés) souvent d'origine bordelaise, comprend les maîtres des plantations, les négociants, mais aussi des fonctionnaires venus de la métropole. Dans leur orbite vivent les classes moyennes mulâtres, ainsi que le petit peuple noir citadin ou venu des campagnes qui s'emploient auprès des premiers, comme artisans ou domestiques. Enfin, la cité accueille de nombreux marins ou voyageurs de passage. 

Dans les semaines qui précédent l'éruption de la Pelée, Saint-Pierre est animée par une campagne électorale à enjeu, même si la ville ne compte que 2 141 électeurs. Les radicaux, soutenus par le gouvernement, s'opposent aux conservateurs, qui accusent les premiers de vouloir remettre en cause le pouvoir des Blancs. Au soir du premier tour, le 27 avril 1902, ils arrivent néanmoins largement en tête. A ce moment là, les inquiétantes colonnes de vapeurs noires et les nuages de cendres qui s'échappent du volcan, focalisent l'attention, même si certains minimisent et font mine de ne pas entendre les grondements qui émanent des entrailles de la terre ou de ne pas sentir la forte odeur de soufre qui se répand dans tout le nord de l'île. Mais le 2 mai, des explosions surviennent. L'usine Guérin de traitement de canne à sucre, la plus grande de l'île, doit couper ses machines, car la cendre accumulée bloque les rouages. Les habitants des villages les plus proches de la montagne se réfugient à Saint-Pierre. L'inquiétude gagne et les églises se remplissent. Redoutant l'Apocalypse, certains se font baptiser. 

Le 5 mai, une coulée de boue sortie du flanc de la montagne engloutit l'usine Guérin où périssent vingt-cinq personnes. Des lueurs apparaissent au sommet de la montagne. Le dôme de lave se met en place. Les autorités coloniales se veulent rassurantes et optimistes. Pour montrer qu'il a les choses en main, le gouverneur se rend sur place, met la ville en quarantaine. Il nomme une "commission du volcan" qui réunit les hommes de science de la ville. (1) Le 7 mai, elle fait savoir que "tous les phénomènes qui se sont produits jusqu'à ce jour n'ont rien d'anormal". Circulez bonne gens. Quelques centaines d'habitants, peu convaincus par ces propos lénifiants, ont quitté la ville pour trouver refuge à Fort-de-France, le temps, croient-ils, que la Pelée retrouve son calme. Or, dans la nuit 7 mai , une nouvelle coulée de boue submerge les villages des Abymes et du Prêcheur, occasionnant de nouvelles victimes. Le 8 mai, aux alentours de 8 h du matin, une immense détonation retentit. La montagne explose. Un mélange de gaz et de matières solides s'abat et ravage la ville. Ces nuées ardentes de plusieurs centaines de degrés progressent à très grande vitesse, de l'ordre de 150 mètres par seconde, anéantissant Saint Pierre et les zones du Carbet. 

A. Benoît-Jeannette, Public domain, via Wikimedia Commons

* Causes géologiques ou châtiment divin?

Pour les vulcanologues d'aujourd'hui, cela ne fait aucun doute, la catastrophe s'explique par l'explosion des gaz accumulés, bloqués par le bouchon de lave solidifié obstruant le cratère de la montagne Pelée à l'aube du 8 mai. La déflagration éventre le versant méridional du volcan, libérant un énorme nuage de gaz, charriant en outre des cendres qui, associées à des blocs de lave incandescente, finissent par recouvrir la baie de Saint-Pierre. 

La nouvelle de la catastrophe, qui se répand rapidement, fait la une des quotidiens de la métropole le surlendemain.  Le Petit Journal adopte le point de vue de la métropole et ne manifeste guère de compassion à l'égard des victimes. "Notre contrée est une terre fortunée que le ciel favorise, on n'y connaît guère aujourd'hui que les accidents de tramway ou d'automobile", se félicite le journaliste. Sous leurs plumes, Saint-Pierre prend les traits d'une nouvelle Pompéi. Faisant fi de tous les rescapés, blessés, réfugiés, se construit la légende de deux uniques survivants : Louis-Auguste Cyparis (2), emprisonné dans une minuscule cellule et le cordonnier Léon Compère, terré dans le sous-sol de son échoppe. Des journalistes, avides de sensationnels et bien conscients que le récit de ces survies miraculeuses fera vendre du papier, tirent sur la corde. En réalité, quelques milliers de personnes étaient pourtant parvenues à fuir avant l'éruption. 

En attendant, les ruines de Saint-Pierre restent jonchées de cadavres plus ou moins brûlés et en voie de décomposition. Le 13 mai, les autorités ordonnent une opération d'incinération des corps par des soldats et des citoyens volontaires. Le 20 mai, une nouvelle nuée ardente recouvre de cendres et de roches un grand nombre de corps non encore incinérés, ce qui lui valut le qualificatif d'"éruption sanitaire". Dans les ruines encore fumantes, des pillards tentent de s'emparer d'objets de valeurs non endommagés, tandis qu'un commando militaire s'empresse de revenir dans la ville pour récupérer l'or entreposé à la banque de Saint-Pierre.

Bientôt, une polémique enfle. Le député conservateur Guibert accuse le ministère des colonies d'avoir refusé toute évacuation pour assurer la tenue des élections. L'accusation, qui ne tient pas la route, finit par se dégonfler, d'autant que le gouverneur et sa femme, qui s'étaient installés temporairement à Saint-Pierre, ont eux-mêmes péri dans l'éruption. Il n'empêche, le gouvernement a largement failli. Le danger semble avoir été sous-évalué. La gestion de la catastrophe s'avère tout aussi chaotique. Qu'on en juge. 

Les autorités envoient une mission officielle de secours et d'information, mais  montrent bien peu de zèle à soutenir les familles des disparus ou ceux qui ont échappé à la mort, mais ont tout perdu. Si le ministère des colonies a bien mis en place une souscription nationale, qui permettra de rassembler 10 millions de francs-or, ainsi qu'un comité d'assistance et de secours aux victimes, il n'en reste pas moins que Gaston Doumergue, le ministre des colonies, se montre intraitable. "La catastrophe n'a créé à personne des droits à une indemnité". Impatient de reconstruire, négligeant la persistance du danger, le nouveau gouverneur refuse toute évacuation et se persuade que la situation est rentrée dans l'ordre. Sauf que, le 31 août 1902, deux nouvelles éruptions entraînent la mort de plusieurs centaines de personnes supplémentaires au Morne-Rouge, à Basse-Pointe et au Lorrain. 

Pour une partie de la population martiniquaise, les origines de l'éruption ne résident pas, ou pas que, dans des mouvements telluriques. (3D'aucuns considèrent que le carnaval, organisé quelques semaines plus tôt, aurait provoqué un châtiment divin. En effet, l'événement s'impose comme le moment de tous les excès, où tout s'inverse, une parenthèse au cours de laquelle il devient possible de se moquer de tout et de tous, même des puissants. Le temps de quelques heures, le pauvre devient riche. Aux yeux de certains, ce grand chamboulement transforme Saint-Pierre en une nouvelle Sodome. Véritable catin urbaine, la cité né du vice ne pouvait qu'être frappée par un châtiment. Le chanteur Eugène Mona inscrit deux de ses morceaux dans cette optique punitive. 

Originaire du Marigot, au nord ouest de la Martinique, Mona apprend la musique auprès de son père, accordéoniste. Il est ensuite initié par Max Cilla à la flûte des Mornes (4). Le son qu'il en tire donne l'impression que l'instrument pleure, parle. Mona cherche à mettre en valeur les traditions musicales insulaires, en entretenant en particulier l'héritage culturel des esclaves, ce qui est aussi un moyen de lutter contre l'aliénation culturelle. L'homme rejette les conventions et vit en marge, toujours nus pieds. A la fois auteur, compositeur et interprète, il subjugue son public. Ses textes, complexes, allusifs, souvent empreints de spiritualité, proposent généralement plusieurs niveaux de lecture, comme c'est le cas des deux morceaux suivant, tous deux consacrés à la catastrophe de la montagne Pelée. 

En 1975, Mona enregistre La Chandelle, une biguine à succès. Le souffle d'une flûte des mornes introduit le morceau, avant que n'entrent en scène les percussions (tambours, chachas, triangle), la guitare et la basse. Il existe donc un contraste saisissant entre le rythme chaloupé, d'apparence légère, et le sujet, sinistre. La "petite chandelle allumée près de la ville" serait le dôme de lave, l'aiguille visible plusieurs semaines avant l'éruption des kilomètres à la ronde, et qui ressemblait à une flamme. La chandelle se réfère donc à l'éruption. Pour être compris de tous, Mona reprend le même couplet en créole et en français. Reste que, comme souvent chez l'artiste, les paroles sont complexes et se prêtent à plusieurs interprétations possibles. 

Dans un premier niveau de lecture, on peut y voir une description imagée de la catastrophe et de ses conséquences immédiates, en particulier la fuite éperdue et vaine des habitants. "Où vais-je? Qu'est-ce que je fais? / Je n'ai pas de vêtements", gémit une victime.

Dans un second niveau, on y lit une lecture religieuse ou morale du drame, ce qui n'a rien de surprenant quand on sait que Mona était un grand lecteur de la Bible. Ses mots laissent entendre que Saint Pierre se croyait immunisée contre les fureurs du volcan. "Personne ne pouvait penser qu'elle [la chandelle] allait brûler Saint-Pierre". Or, les paroles affirment que la ville était polluée. On peut y voir les effets des fumées dégagées après l'éruption, mais il est possible aussi d'y déceler une métaphore des conséquences sociétales de la colonisation, qui pervertit les sociétés conquises. "Que tu le veuilles ou non, j'en parlerai". Ainsi, Saint-Pierre, sous la plume de Mona, est dépeinte comme une ville dépravée, le lieu de tous les vices. L'éruption, provoquée par la colère divine, vient sanctionner ces dépravations, entraînant une sorte de purification par le feu. Par la lumière produite, la chandelle vient mettre en évidence les vices d'une ville souillée, assimilée à une péripatéticienne. "C'était une prostituée". En somme, la couche de cendres vient couvrir d'un voile pudique celle qui se serait vautrée dans le stupre et la fornication. (5

En 1976, un an après La Chandelle, sort "Moin ka douté". Pour Mona, les origines de l'éruption résident dans la malédiction prophétique des populations caraïbes précédemment évoquée. Il y décrit Saint-Pierre comme une ville superbe, mais également maudite, en raison du comportement de ses habitants ("il n'y avait guère de gens qui respectaient le jeûne"). Il y fustige également la mainmise d'une caste de colons suffisants et imbus de leur prétendue supériorité, "ces mauvais vivants / qui étaient possédants, tous les charlatans qui sont là pour un temps". Par ce drame, ils doivent expier le massacre des populations indigènes, dont le sang versé aurait contribué à l'essor du volcan. "J'ai l'impression que les Caraïbes qui sont morts à Saint-Pierre / Ont laissé une malédiction / Leur sang a coulé (...) Le volcan a poussé (...), ses racines ont gonflé, / Volcan aspire, volcan domine."

Pour toutes ces raisons, "il fallait qu'elle brûle", cette ville "ni pure, ni sage", dont l'opulence avait été permise par la spoliation, ainsi que par l'extermination physique et culturelle des premiers habitants. Dans sa fureur, "le volcan allait péter, le volcan allait exploser", tuant "les bons comme les mauvais", la lecture eschatologique du drame laissant entendre que le très haut saurait séparer le bon grain de l'ivraie.  [Traduction empruntée à Malvina Balmes sur son site. (6)]

 
Le volcan se réveillera de nouveau entre 1929 et 1932, entraînant cette fois-ci l'évacuation de la population. Entre temps, pour tenter de mieux comprendre ce qu'il s'était passé le 8 mai 1902, mais aussi pour prévenir une nouvelle catastrophe, Paris dépêche Alfred Lacroix, professeur de minéralogie, qui installe sur le morne des Cadets le premier observatoire volcanologique français. Il y définit le "dynamisme péléen", qui s'illustre par des libérations de gaz très violentes. La lave visqueuse s'accumule autour de la bouche du cratère pour former un dôme, une sorte de bouchon. Sa destruction par dégazage entraîne des nuées ardentes, soit un mélange de gaz très chauds, de cendres et de roches.

Rapidement, le silence retombe sur Saint-Pierre. En métropole, la majorité des Français ne montre que peu d'intérêt pour une île considérée comme lointaine. Au bout du compte, l'écho médiatique que soulève la catastrophe apparaît dérisoire si on le compare à celui provoqué par l'incendie du Bazar de la Charité à Paris en 1897 et ses 117 morts... 

L'éruption a transformé Saint-Pierre en une immense nécropole. Pour entretenir la mémoire du drame, et afin de rendre un hommage aux victimes, un ossuaire et une chapelle commémorative furent érigés. La sculpture intitulée "Saint-Pierre renaît de ses cendres" de Madeleine de Jouvray figure une femme s'extirpant de la lave, une allégorie de la ville tentant de renaître après le drame. L'œuvre se dresse aujoud'hui sur le port.

La ville de Saint-Pierre ne se remettra jamais totalement de l'éruption. La cité, qui comptait 26 000 habitants en 1902, n'en compte plus que 500 en 1910.  Détruite, elle semble avoir été rayée de la carte. Le port, les usines, les distilleries ont disparu. L'ancienne capitale économique et culturelle, aujourd'hui déclassée au rang de sous-préfecture, compte moins de 4 000 habitants... Fort-de-France, épargnée par l'éruption, et jusque là ville administrative (avec également la principale garnison de l'île), supplante Saint-Pierre comme principale ville et capitale de la Martinique. De nombreux réfugiés venus du nord viennent s'y établir. La Pelée a dicté sa loi. Le souvenir de l'éruption devrait nous servir de leçon et devrait nous inciter à l'humilité, en ces temps où les discours techno-fascistes font croire à la possibilité qu'aurait l'Homme de s'affranchir des contraintes et caprices de la nature. 

Notes: 
1Il faut comprendre que lors de l'éruption, la volcanologie n'est qu'une discipline balbutiante, dont les spécialistes considèrent la Pelée comme éteinte! Depuis le début de la présence française dans les années 1630, elle ne s'est manifestée en 1851 par une éruption de cendres, puis en 1889 par des émissions de fumerolles, sans conséquences graves. 
2. Cyparis sera ensuite recruté par le cirque Barnum, avant de disparaître dans l'anonymat, en 1929. 
3Le volcan, "symbole ambivalent de l'île aux fleurs, à la fois précieux et tragique, la montagne inspire le respect, comme une entité vivante. Elle contribue à construire l'inconscient collectif martiniquais. Césaire insiste sur la violence et l'intransigeance du volcan dans ses poèmes. Sous sa plume, il devient aussi métaphore de la révolte, destructrice, mais aussi créatrice et régénératrice."(source J)
4Le terme se réfère aux régions antillaises les plus escarpées où se réfugiaient les Neg Marrons en fuite.
5. Le chanteur "établit un lien symbolique entre ce qu'il décrit comme les mœurs dépravées des habitants de Saint-Pierre et l'éruption de 1902. La chanson s'inscrit dans une tradition populaire de lecture morale et spirituelle  des catastrophes historiques, sans vocation scientifique, mais comme une mise en garde collective à travers le récit chanté." (source) Cette chanson a été reprise et actualisée par les jeunes générations, en particulier par E. Sy Kennenga.
6. Une autre chanson évoque l'éruption : "La complainte de la montagne Pelée" d'Ernest Léardée, popularisée par Céline Flérial.

Sources :

A. Arnaud-Dominique Houte : "1902. Voter sous un volcan", in Les peurs de la Belle Epoque, Tallandier, 2022, p. 153-163

B. "Sur les flancs de la Montagne Pelée", épisode tiré de l'Esprit des Lieux sur France Culture.

C. "Hors-série : la chandelle", une vidéo issue de la chaîne Une chanson en Histoire de Valérie-Ann Edmond-Mariette.

D. "E oui Sen Piè té bel mé...", billet trouvé sur le site Miateneo.

E. Alex Bourdon : "8 mai 1902, l'horreur dévoilée"

F. François Lebrun : "L'éruption de la montagne Pelée", in L'Histoire, n°264, avril 2002, p. 26-27.

G. Jacques Denis : "Eugène Mona : une comète dans le ciel antillais", sur le site PAM (Pan African Music)

H. "Eugène Mona : le nègre debout", un documentaire de David Commeillas.

I. Bertrand Dicale : "Musiques nées de l'esclavage", Editions de la Philharmonie, 2025.

J. "Martinique", Invitation au voyage sur Arte.

dimanche 7 juin 2026

Les Sambassadeurs : passeurs de la musique brésilienne en France.

Dans le billet précédent, nous avons pu mesurer à quel point les artistes brésiliens ont trouvé des oreilles et un public réceptif en France, dès le début du XX° siècle. Ici, nous nous concentrons plus particulièrement sur  les grands passeurs français de cette musique. 

En 1965, Pierre Barouh est un comédien débutant, aperçu dans le premier film de Claude Lelouch. Il se rend alors au Brésil et y sympathise avec Baden Powell, auquel il emprunte la "Samba de Benção". Le guitariste l'accompagne également sur l'enregistrement. De retour en France, pour le tournage d'Un homme et une femme, Pierre Barouh fait écouter le titre à Lelouch. Enthousiaste, ce dernier l'incorpore à la bande originale. Problème, il n'a pas d'éditeur. Qu'à cela ne tienne, Barouh crée une maison de production, Saravah, qui prend en charge la musique du film, sur laquelle figure "Comme nos voix, chabada bada". Un homme et une femme obtient la palme d'or, ce qui contribue au triomphe de "Samba Saravah". Barouh conserve la musique, l'esprit, la construction de l'original. Il y énumère les grands sambistes, tout en éliminant les références au candomblé. 
La chanson devient un marqueur essentiel des relations culturelles entre la France et le Brésil. Elle constitue une porte d'entrée aux rythmes cariocas pour de nombreux jeunes Français. 

 

Introduit à la culture brésilienne et ses grands musiciens par Pierre Barouh, Georges Moustaki se rend également au Brésil au début des années 1970. Il y sympathise avec Jorge Amado, ainsi qu'avec le duo Vinicius de Moraes, Antonio Carlos Jobim, dont il adapte plusieurs morceaux (Quotidien, Je suis une guitare), dont la comptine Agua de março rebaptisée Les eaux de mars. De retour dans l'hexagone, il n'aura de cesse de multiplier les clins d'œil en direction du Brésil :  "La philosophie Batucada".

Claude Nougaro, qui avait rencontré Baden Powell et Vinicius de Moraes par l'intermédiaire de Pierre Barouh, se rend en 1963 au Brésil. Il s'y marie avec une Brésilienne dont il a un enfant (Pedro). Dès lors, il enregistrera plusieurs morceaux en lien avec le Brésil: en 1966, Bidonville est une reprise musicale de Berimbau  (une calebasse reliée à un fil métallique sur laquelle on fait teinter une baguette) par Baden Powell et Vinicius de Moraes. Le morceau original évoque le candomblé, Nougaro, lui, décrit la misère urbaine. Avec Brésilien, reprise du Viramundo de Gilberto Gil, il déclare son amour à la culture et au peuple brésilien. En 1978, il enregistre Tu verras, adaptation du merveilleux Que sera, une chanson de 1976 écrite par Chico Buarque sur une musique de Francis Hime. Le titre est composé pour le film Dona Flor et ses deux maris. Le Français ralentit le tempo et écrit des paroles sans rapport avec l'original. Estate de Joao Gilberto devient Un été.

Sans être des passeurs culturels comme les trois précédents, certains musiciens composent à la brésilienne, souvent pour un très beau résultat, en tout cas pour les artistes qui sont suffisamment familiers des styles qui les inspirent. A cet égard, Ces petits riens, délicate bossa gainsbourienne, constitue un bon exmemple. L'homme à la tête de chou imagine également les Sambassadeurs, une lecture personnelle de la samba. En 1969 , Nino Ferrer chante La rua Madureira, le récit d'une histoire d'amour naissante interrompue par l'accident d'avion qui tue la petite amie brésilienne du narrateur.  Le chanteur décrit un Rio fantasmé, "que je n'oublierai jamais; pourtant je n'y suis jamais allé". D'ailleurs, renseignement pris, il n'existe pas de rua Madureira à Rio. De cette bossa triste se dégage en tout cas une profonde saudadeAvec Comme un mendiant à Rio , Jean-Louis Murat propose quant à lui une très jolie bossa triste en hommage à "Antonio (Carlos Jobim) mon patron".


La découverte de la bossa s'accompagne d'un nouveau mode "d'appropriation de la musique latino-américaine en introduisant un critère d'authenticité", avec un plus grand souci de l'original et une attention nouvelle portée aux traductions. Ainsi, des chanteurs comme Moustaki "s'emploient à restituer l'esprit sinon la lettre des chansons brésiliennes qu'ils interprétaient." (source A) Ce souci de l'original se traduit parfois aussi par le fait de chanter directement en portugais, comme le Maria Ninguém chanté par Brigitte Bardot ou encore le Canto de Ossanha de Baden Powell et Vincius de Moraes, interprété par Marie Laforêt. Dans le même esprit, les collaborations entre musiciens français et brésiliens se multiplient : Powell accompagne Nougaro sur Bidonvilles, Barouh sur Samba Saravah.
A compter des années 1960, l'entrée dans l'ère de la culture de masse contribue à la diffusion des musique et culture brésiliennes, via le cinéma avec des films comme L'homme de Rio ou Un homme et une Femme, via la radio, la télévision, notamment grâce au Sacha Show, une émission présentée par Sacha Distel, dans laquelle il reçoit et joue avec le gratin de la musique brésilienne. Avec la tenue de grands festivals de musique organisés à Rio et São Paulo dans la deuxième moitié des années 1960, des artistes français invités rencontrent leurs homologues latino-américains et leurs créations. Ce fut le cas de Nicoletta, Moustaki, Françoise Hardy.
L'organisation d'événements comparables en France, à l'instar du MIDEM, accentue encore le phénomène.
L'afflux d'exilés politiques au début des années 1970, dont plusieurs musiciens (Chico Buarque, Nara Leão, Gilberto Gil, Caetano Veloso), au temps de la dictature militaire, fit aussi de ces migrants des passeurs. Paradoxalement, la diplomatie brésilienne des généraux apportât son soutien à la promotion internationale de musiciens pourtant considérés comme des ennemis du régime (ceux cités précédemment par exemple).
Comme le rappelle Anaïs Fléchet, "Le désir croissant d'authenticité donna naissance à une nouvelle manière de jouer brésilien, qui allait bien au delà de l'introduction de percussions exotiques et supposait un réel apprentissage de la part des musiciens français." (source A p 277) Ainsi, de passage à Rio, Sacha Distel apprit les bases rythmiques de la bossa nova auprès de Baden Powell. Fort de ce nouveau savoir, de retour au bercail, il interprétera de nombreux morceaux brésiliens tels que "Chanson sur une seule note" (reprise de la "Samba de uma nota so",) "Loin de toi" ("Recado" de Maysa), "Desafinado", "Dindi", "L'incendie à Rio".
Une nouvelle génération de musiciens français se tournent vers le Brésil. C'est notamment le cas de Bernard Lavilliers. A 19 ans, il  s'y rend, soi-disant pour fuir le service militaire. Dès lors, les rythmes découverts sur place traverseront fréquemment son oeuvre. En 1972, Brazil se moque de ses compatriotes qui prétendent aimer la musique brésilienne sans y comprendre rien. Pour l'album O gringo en 1980, le chanteur  stéphanois compose Sertão. Sur des rythmes empruntés au forro et au maracatu, il y évoque cette région très pauvre du nordeste brésilien, patrie des cangaceiros et Lampião. En 2004, sur son album Carnet de bord se trouve Messageries maritimes, une délicate bossa.  
La pratique amateur des musiques brésiliennes se développe en France à compter des années 1970 avec l'apparition des premières écoles de samba dans l'hexagone, mais aussi l'essor de cours de percussions et batucadas ou la création de salles (Discophage Sarava) consacrées aux rythmes brésiliens. Bientôt, une nouvelle génération d'artistes  paie son tribut aux rythmes brésiliens. Philippe Katerine met ainsi beaucoup de bossa dans ses chansons comme dans le "Jardin botanique". C'est aussi le cas de Séverin, dans des morceaux tels que "Contrôle ta samba", "En vacances". L'amusant "France-Brasil" témoigne du dialogue impossible au sein d'un couple franco-brésilien entre une jeune femme lusophone et son petit ami franchouillard. A dire vrai, la liste est longue, mais on peut aussi citer Les escrocs et leur titre Assedic, Julien Baer avec "Le monde s'écroule". Des groupes tels que Java ("Samba do Jerusalem"), les Zoufri Maracas introduisent aussi parfois des éléments brésiliens à leurs compositions. 


Parfois, les emprunts musicaux brésiliens tiennent davantage du pillage que de l'hommage. C'est le cas du groupe Polo Pan qui sample abondamment des titres brésiliens, vaguement remixés au goût du jour, dans une démarche relevant surtout de l'appropriation culturelle. (exemple avec Nana, décalque très faiblarde du merveilleux Cordeiro de Nanã d'Os Tincoas).
Au contraire, les Fabulous Trobadors, un groupe toulousain, tissent des liens féconds entre leurs racines occitanes et un genre musical emblématique du Nordeste : l'emboladaLes migrants de cette région pauvre venus s'installer à São Paulo ou Rio avaient pour habitude d'improviser des rimes en musique. Ces poètes de la rue s'accompagnaient souvent d'un pandeiro, le tambourin brésilien. Ils interpellaient les passants sur un thème à partir d'une métrique donnée. Ces improvisations donnèrent lieu à des duels de rimes, de véritables joutes verbales opposant un "chanteur" à ses partenaires de circonstance. Les Fabulous s'inspire de cette tradition, qui n'est pas sans rappeler les battles des artistes hip hop. Grâce au pandeiro, ils se renvoient la balle comme sur Il nous ment. Les Bombes 2 Bal, un autre groupe de Toulouse, transportent le forro nordestin  sur les rives de la Garonne. "On adore le forro", "Tu m'embêtes"


C° : Ce parcours témoigne, incontestablement, d'une passion des musiciens français et de leurs auditeurs pour les rythmes et cultures brésiliens, même passés au crible d'un tamis de forme hexagonale.
Notes :
1. Le choro naît de la fusion de styles musicaux européens (polka, valse, mazurka) avec des rythmes africains comme le lundu. Cela donne une musique riche en syncopes et contrepoints.

2. Fruit du métissage culturel combinant les rythmes africains apportés par les esclaves noirs et les influences musicales portugaises, la samba naît dans les communautés afro-brésiliennes de Bahia, où elles faisaient partie des rites du Candomblé. Elle se diffuse ensuite au reste du Brésil. Dans les quartiers populaires de Rio de Janeiro, des innovations rythmiques et mélodiques apparaissent. Elles s'imposent dans les années 1930 comme un symbole national avec notamment l'institutionnalisation du Carnaval carioca. 
3Une légende urbaine voudrait qu'Henri Salvador, né en Guyane d'une mère amérindienne, soit un des pères inspirateurs de la bossa nova, pour avoir composé Dans mon île. Problème, il s'agit d'un bolero. Salvador a certes interprété ou écrit des titres de bossas, mais bien après les créateurs du genre. "Tu sais je vais t'aimer" est une reprise d'"Eu sei que vou te amar" d'Antonio Carlos Jobim et Vinicius de Moraes. En 2000, l'album "Jardin d'hiver" compte plusieurs titres sous inspiration brésilienne, en particulier la chanson éponyme. 
Sources:
A. Anaïs Fléchet, « Si tu vas à Rio... ». La musique populaire brésilienne en France au XXe siècle, Paris, Armand Colin/Recherches, 2013.
B. Panagiota Anagnostou, « Anaïs Fléchet« Si tu vas à Rio… » La musique populaire brésilienne en France au xxe siècle », Volume !
C.  Retronews: "Les musiques brésiliennes, passion de la France des Années folles".
D. Anaïs Fléchet« La bossa nova en France : un modèle musical ? »Cahiers des Amériques latines, 48-49 | 2005
E. Sur radio Vassivière, une série de trois émissions consacrées aux liens musicaux entre France et Brésil: un, deux et trois
F. Christian Pouillaude : "Si tu vas à Rio", billet tiré du Dictionnaire amical du jardin océanique. 

 Liens

- Bonjour Samba: une mine pour tous les amateurs des musiques brésiliennes. 

- "Les Sambassadeurs"

- Liste des chansons françaises inspirées par la musique brésilienne.

samedi 23 mai 2026

"Si tu vas à Rio" : les musiques brésiliennes en France.

De très fortes relations musicales lient la France au Brésil. La découverte de ces rythmes suscite dans l'hexagone un très fort engouement dès le début du XX° siècle.

 

A la toute fin du XIX° siècle, au Brésil, le Matchiche fait fureur. Ce savant mélange de polka et de syncopes typiquement cariocas, parfois désigné comme le "tango brésilien", est la danse lascive des bas-fonds de Rio de Janeiro. Le genre devient la première forme d'importation musicale brésilienne en France. La venue du danseur mondain Duque introduit le matchiche, ainsi que la samba, dans les dancings parisiens. Le public français est aussitôt fasciné par ces rythmes perçus comme sauvages et ancestraux. Ainsi, dès 1905, Félix Mayol interprète et francise La Matchiche à laquelle il donne une intonation hispanisante. L'adoption du genre par les Parisiens initie une longue série de transferts culturels.  

Le succès rencontré incite de prestigieux musiciens brésiliens à se rendre en France, à l'instar de Donga et Pixinguinha, le grand maître du choro, un genre musical instrumental carioca apparu à la fin du XIX° siècle. (1) Pendant six mois de l'année 1922, les deux artistes se produisent dans l'hexagone avec le groupe Os Batutas. C'est un triomphe, au grand dam d'une partie de la presse brésilienne qui déplore que le pays soit représenté par des noirs des bas-fonds de Rio.

Si la musique populaire séduit, la musique savante n'est pas en reste avec l'attrait pour le primitivisme et l'exotisme du folklore latino-américain (qui donnera naissance à ce qu'on a appelé l'art nègre). En marge de son travail de secrétaire de l'ambassade de France, Darius Milhaud découvre les rythmes du carnaval qui lui inspirent "le Boeuf sur le toit" (du nom d'une samba). Le ballet, co-écrit avec Cocteau en 1920, fusionne musique savante et mouvement puisé dans les airs traditionnels. Heitor Villa-Lobos, qui cherche lui aussi à faire une synthèse musicale du Brésil en intégrant des éléments du folklore, associe musiques savante et populaire. Le jeune autodidacte a appris la musique dans la rue, avant de bénéficier d'une formation académique. Ses deux longs séjours parisiens (entre 1923 et 1924, puis de 1927 à 1930) font de lui un passeur culturel, cherchant à faire connaître et à diffuser les rythmes de son pays. Beaucoup joué, il acquiert une grande notoriété en France.  

De nouveaux genres musicaux apparaissent tels la samba (2) et le choro, tandis que s’institutionnalise progressivement le carnaval carioca. En traversant l'Atlantique, les rythmes brésiliens subissent des transformations, même si la syncope caractéristique est conservée. L'orchestre de Ray Ventura et ses collégiens, si populaire pour ses chansons à sketchs au cours des années 1930, participe à leur diffusion dans l'hexagone. En novembre 1941, Ray Ventura, qui est juif, parvient à fuir in extremis en Amérique latine avec une partie de ses musiciens, dont le jeune Henri Salvador. Pendant trois ans, l'orchestre joue dans les casinos, les théâtres. De retour en France, ils interprètent "Tico tico no fuba", un classique du chorino de 1917 (enregistré pour la première fois en 1931 par l'Orquestra Colbaz) 


* Samba. 

Au lendemain de la SGM et jusqu'à la fin des années 1950, la société française se passionne pour les danses latines, souvent introduites par le biais de l'industrie cinématographique nord-américaine. L'immense popularité de Carmen Miranda à Hollywood contribue ainsi à faire connaître dans l'hexagone une samba très américanisée et calibrée. Les échanges sont rendus possibles par la massification de la production et de la consommation musicale. Côté français, l'apparition du microsillon, l'essor de la radio, la vitalité des salles parisiennes et le succès des comédies musicales au cinéma contribuent à la diffusion des rythmes exotiques.  Au Brésil, sous l'impulsion de Getulio Vargas, les pouvoirs publics institutionnalisent la musique populaire. Ainsi, la samba, musique des bas-fonds afro-brésiliens de Rio, trouve enfin droit de citer. Le genre connaît une vogue sans précédent en France avec la reprise de standards de la chanson brésilienne traduites en français ou avec la création de morceaux composés à la brésilienne. Le succès est au rendez-vous. Ainsi, l'adaptation de sambas devient un produit de consommation de masse dans la France des années 1950.

Le nombre d'interprètes français de titres empruntés ou inspirés des rythmes brésiliens croît considérablement, preuve de l'attrait culturel du pays latino-américain. Les paroliers français de ces morceaux contribuent à véhiculer une image du Brésil très éloignée des réalités du pays. Faute de parler portugais, les versions françaises s'apparentent davantage à des recréations qu'à des traductions. Seuls quelques mots sont conservés,  histoire de faire couleur locale. Sa musique inspire des rengaines tropicales comme Maria de Bahia ou Si tu vas à Rio (1958). Cet engouement forge chez nous de nouveaux stéréotypes sur la culture populaire brésilienne, souvent associée à un exotisme en toc, des corps érotisés, les plaisirs de la fête, la sensualité de la femme métisse et du latin lover, la fièvre du carnaval, etc... 

Ce sont d'abord les orchestres de music-hall - de Raymond Legrand ou Ray Ventura - qui s'emparent de la samba, traduite ou adaptée à la française, avec des intentions comiques. Fernandel enregistre ainsi "Il jouait des maracas". "Si tu vas à Rio" en 1958 est la reprise d'un tube de samba (Madureira chorou) que découvrent les Compagnons de la chanson lors de leur tournée au Brésil. La version française joue à fond la carte d'un exotisme de pacotille (Copacabana, Rio de Janeiro, Corcovado). Le morceau est ensuite repris par le chanteur d'opérette Dario Moreno. 

Les chanteurs de charme à succès, comme Tino Rossi ou Jean Sablon offrent une vision romantique de la samba, tandis que Gloria Lasso (Natal)  joue la carte du charme exotique. La diffusion massive du genre n'a pas pour conséquence une meilleure connaissance de ces rythmes dans l'hexagone, puisque le choix de tempos est beaucoup plus rapide qu'en version originale. Ainsi les sambas à la françaises d'alors ne ressemblent pas vraiment à des sambas. 

* Vague bossa. 
Le répertoire brésilien diffusé en France se diversifie progressivement avec, dans un premier temps, le succès de la bossa nova.  En 1959, Orfeu Negro, un film de Marcel Camus, remporte la palme d'or au festival de Cannes. L'œuvre est une adaptation d'une pièce de théâtre de Vinicius de Moraes, elle-même inspirée du mythe d'Orphée et Eurydice transposé dans la vie quotidienne des Afro-brésiliens des quartiers pauvres de Rio. Une grande mélancolie émane du film, autour de l'histoire d'un conducteur de tram carioca. ("la tristesse n'a pas de fin / mais le bonheur en a une"). L'accueil enthousiaste en salle popularise la bossa nova hors des frontières brésiliennes, par le biais également des jazzmen américains. En France, elle suscite une immense passion musicale chez des musiciens tels que Pierre Barouh, Georges Moustaki, Sacha Distel, tandis que les orchestres latino-américains de Paris s'emparent du rythme.

 
Première modalité: l'interprétation de morceaux brésiliensAu cours des années 1960, les tubes brésiliens, tous genres confondus, font l'objet de reprises quasi immédiates par les chanteurs français. Il s'agit tantôt d'hommages sincères tantôt de pillage musical pur et simple. La version française des bossas – enregistrée en français et jouée par des musiciens français – devient une pratique courante à laquelle s’essayent des artistes d'horizons très divers. Avec Pas tant d'chichi ponpon, Jean Constantin adapte la Samba da minha terra de João Gilberto. En 1965, Brigitte Bardot reprend le Maria ninguém, de Carlos Lyra (964). En 1971, Pierre Barouh, dont nous reparlerons plus tard, transforme l'Agua de beber de Jobim et Moraes en Ce n’est que de l’eau.  

Tout comme les bossas, les adaptations de samba sont légion. En 1969, Marcel Zanini, truculent musicien de jazz, se fait connaître du grand public avec Tu veux ou tu veux pas, une samba revisitée de Carlos Imperial interprétée en 1967 par Wilson Simonal, grande vedette d'alors, dont l'étoile pâlira en raison de sa proximité la décennie suivante avec la junte au pouvoir. Les paroles de la version française sont une ode au consentement, et sont donc plutôt en avance sur leur temps, à une époque où beaucoup de maris réclament de leurs épouses qu'elles remplissent un pseudo devoir conjugal. La chanson remporte un grand succès, qui convainc BB de reprendre à son tour, note pour note, Nem vem que nao tem. En 1979, Zanini récidive avec le Mas que nada de Jorge Ben, rebaptisé en A quoi tu joues? En 1972, la Bamboula de Carlos, reprend une samba de Zuzuca intitulée Festa para um Rei Negro (1971 ). 
  

Chico Buarque est un des artistes de la MPB les plus repris par les chanteurs hexagonaux, généralement pour le pire. Chantée par France Gall dans la langue de Goethe,  A banda perd beaucoup de son charme mélodique, et ce n'est guère mieux, dans la version cabaret proposée par DalidaPierre Vassiliu récupère Partido alto pour en faire Qui c'est celui là? Le titre original a un contenu social puisqu'il évoque un jeune va nu pied d'une favela de Rio, espiègle et débrouillard, une dimension totalement évacuée par son adaptation française, qui dépeint un blaireau. La palme de l'outrage revient à Sheila qui interprète en 1967 Oh mon dieu qu'elle est mignonne, reprise sacrilège du Funeral de um lavrador, qui narrait dans sa version originale les funérailles d'un misérable ouvrier agricole. Sur la pochette du disque de Sheila, Buarque est bien crédité, mais comme l'auteur de Funérailles d'un labrador!!! La version de Frida Boccara, intitulée "Funérailles d'un laboureur brésilien", reste beaucoup plus fidèle à l'original. Noite dos mascarados devient La nuit des masques chez Pierre Barouh, en duo avec Elis Regina. On pourrait poursuivre la liste encore longtemps avec par exemple Nicole Croisille :  Tout ce qui deviendra / O Que Será ou Georges Moustaki : Portugal / Fado tropical.

 
Certaines de ces reprises françaises de musique populaire brésilienne deviennent des tubes. Ainsi Michel Fugain et son Big Bazar obtiennent un immense succès avec Fais comme l'oiseau, reprise du Voce abusou d'Antonio Carlos et Jocafi. Les paroles de la reprise n'ont rien à voir avec celles de l'original. En 1973, Nicoletta interprète "Fio maravilla", une reprise de Jorge Ben qui célébrait l'année précédente le but d'anthologie marqué par Fio Maravilha, un joueur de futebol du Flamengo de Rio de Janeiro : Fio la merveille. Rendu célèbre par la composition, le sportif réclamera des droits d'auteurs à Jorge Ben. Chez Nicoletta, Fio est un gamin des favelas. 
Nana Mouskouri fait subir un traitement de choc à Canta canta minha gente, merveilleuse samba de Martino da Vila, rebaptisée pour l'occasion Quand tu chantes ça va. Dans les deux cas, le succès est au rendez-vous.
 
* Thématiques et stéréotypes.
La liste de morceaux mentionnés ici est loin d'être exhaustive, mais permet néanmoins de tirer quelques enseignements. Lorsque les chansons françaises évoquent le Brésil, il s'agit dans la grande majorité des cas des zones littorales ou de Rio de Janeiro. São Paulo et l'intérieur des terres ne le sont que rarement. Quelques exceptions existent néanmoins. A la fin des années 1950, Charles Aznavour découvre le Brésil, il en revient avec "Rendez-vous à Brasilia", composée en 1960, alors que l'on inaugure la nouvelle capitale. ["La baraka" (1974)] Lavilliers dresse le portrait du Sertão (1980), une zone géographique du Nord-est brésilien au climat semi-aride.


Des mots clinquants, considérés comme exotiques de ce côté de l'Atlantique reviennent très souvent dans les morceaux: Corcovado, Copacabana, samba. Les favelas et leurs bidonvilles sont fréquemment mobilisés pour faire pittoresque ("Fio maravilla", "Bidonville").
Le thème de la danse, de la fête, du carnaval est omniprésent, un peu comme si les Brésiliens étaient tous atteints de la danse de Saint-Guy et arboraient des déguisements à longueur de temps ("Mon truc en plumes", "Tata yoyo"). Les paroles dépeignent un pays continuellement en transe dans lequel les habitants s'amusent et exultent en permanence, toujours joyeux. Même en cas de sinistre, la bonne humeur est de mise ("L'incendie à Rio"). Le terme samba est répété ad nauseam (Samba fantastique, L'enfant samba).  Le Brésil sert aussi de cadre propice aux relations amoureuses (Quelle histoire) ou sexuelles (Mon truc en plumes) ou à l'évocation de la saudade (Rua madeira, Samba Saravah)
Dans sa chanson Qu'est-ce que tu connais à la samba?, Nicolas Peyrac insiste sur la perpétuation des stéréotypes et clichés véhiculés par les musiciens français, ces "images d'Epinal pour voyageurs / cartes postales parsemées de couleurs / Brésil en fleurs".

Dans un prochain billet, nous nous intéresserons aux grands passeurs de la musique brésilienne en France. Pour ceux que le sujet intéresse, nous ne saurions trop vous recommander la lecture d'un livre d'Anaïs Fléchet, intitulé "« Si tu vas à Rio... ». La musique populaire brésilienne en France au XXe siècle", sorti en 2013 chez Armand Colin. 

Notes :

1. Le choro naît de la fusion de styles musicaux européens (polka, valse, mazurka) avec des rythmes africains comme le lundu. Cela donne une musique riche en syncopes et contrepoints.

2. Fruit du métissage culturel combinant les rythmes africains apportés par les esclaves noirs et les influences musicales portugaises, la samba naît dans les communautés afro-brésiliennes de Bahia, où elles faisaient partie des rites du Candomblé. Elle se diffuse ensuite au reste du Brésil. Dans les quartiers populaires de Rio de Janeiro, des innovations rythmiques et mélodiques apparaissent. Elles s'imposent dans les années 1930 comme un symbole national avec notamment l'institutionnalisation du Carnaval carioca. 

3Une légende urbaine voudrait qu'Henri Salvador, né en Guyane d'une mère amérindienne, soit un des pères inspirateurs de la bossa nova, pour avoir composé Dans mon île. Problème, il s'agit d'un boleroSalvador a certes interprété ou écrit des titres de bossas, mais bien après les créateurs du genre. "Tu sais je vais t'aimer" est une reprise d'"Eu sei que vou te amar" d'Antonio Carlos Jobim et Vinicius de Moraes. En 2000, l'album Jardin d'hiver compte plusieurs titres sous inspiration brésilienne, en particulier la chanson éponyme. 

Sources:
A. Anaïs Fléchet, « Si tu vas à Rio... ». La musique populaire brésilienne en France au XXe siècle, Paris, Armand Colin/Recherches, 2013.
B. Panagiota Anagnostou, « Anaïs Fléchet« Si tu vas à Rio… » La musique populaire brésilienne en France au xxe siècle », Volume !
C.  Retronews: "Les musiques brésiliennes, passion de la France des Années folles".
D. Anaïs Fléchet« La bossa nova en France : un modèle musical ? »Cahiers des Amériques latines, 48-49 | 2005
E. Sur radio Vassivière, une série de trois émissions consacrées aux liens musicaux entre France et Brésil: un, deux et trois
F. Christian Pouillaude : "Si tu vas à Rio", billet tiré du Dictionnaire amical du jardin océanique. 

 Liens

- Bonjour Samba: une mine pour tous les amateurs des musiques brésiliennes. 

- Une playlist de Charly Meignan : "Les Sambassadeurs"

- "France Brésil : 80 classiques de la chanson française adaptés de la musique brésilienne", sur le blog Mediamus

- Liste des chansons françaises inspirées par la musique brésilienne.

- "Tubes franco-brésiliens" sur le précieux Dictionnaire amical du Jardin océanique.