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mardi 5 novembre 2024

Traces musicales de la Seconde Guerre mondiale

La seconde guerre mondiale est une guerre totale, au cours de laquelle la musique et ses acteurs sont mis à contributions. Dans cette guerre d'anéantissement, la violence atteint des sommets, en particulier lors du génocide des Juifs d'Europe, perpétré par les nazis. Or, là encore, la musique est présente.  

[Ce billet en version podcast avec les extraits de chansons est disponible en cliquant sur le lecteur ci-dessous]

Les visées expansionnistes des nazis et du Japon impérial, la violation systématique des traités de paix, les provocations à répétition de Hitler précipitent le monde dans un second conflit mondial, une guerre idéologique. Les puissances de l'Axe, l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et le Japon, sont des dictatures fondées sur le racisme. Côté alliés, le Royaume-Uni, puis les États-Unis à partir de 1941, combattent au nom de la démocratie, quant à l’URSS, elle lutte au nom du communisme. De septembre 1939 à novembre 1942, les victoires de l'Axe s'enchaînent. Le IIIème Reich contrôle alors presque toute l'Europe continentale, tandis que le Japon triomphe dans le Pacifique après son attaque surprise sur Pearl Harbor. Pour F.D. Roosevelt, le président américain, il s'agit d'un "jour d'infamie". Le traumatisme ressentit au sein de la population américaine alimente un fort sentiment de rejet des populations d'origine nippones présentes sur le territoire national. Le "Pearl Harbor blues" du Doctor Clayton témoigne de la xénophobie ambiante, qui conduira à l'enfermement des nippo-américains dans des camps de concentration. "Certains disent que les Japonais savent se battre / Mais n'importe quel imbécile devrait savoir / que même un serpent à sonnette ne mordra pas par derrière, / Il avertira avant de frapper".

U.S. National Archives and Records Administration, public domain.

A partir de 1942, l'expansion de l'Axe est arrêtée. Dans le Pacifique, les États-Unis tiennent bon lors de la bataille de Midway. Sur le front russe, l'armée allemande subit sa première grande défaite à Stalingrad en février 1943. Cette même année, le Golden Gate Quartet enregistre "Stalin was not Stalin". Les paroles rendent hommage au dirigeant soviétique, un allié de circonstance pour les Anglo-américains. Surtout, elles font de Hitler, une créature façonnée par le Diable. A propos de l'origine du führer, les paroles disent : "aussi fit-il deux valises / pleines de douleur et de misère / et il prit le train de minuit / qui descendait vers l'Allemagne, / puis il mélangea ses mensonges et mit le feu aux poudres / Ensuite le diable s'assit dessus / et c'est ainsi qu'Adolf est né."

Une guerre totale et mondiale.

L’ensemble des populations des pays en guerre est mobilisée, y compris les habitants des colonies. 87 millions de soldats s'affrontent sur les champs de bataille d’Europe, d’Afrique, d’Asie. Comme la grande guerre, il s'agit d'une guerre totale, impliquant l'ensemble des populations, ainsi que les activités économiques, technologiques, culturelles des pays en guerre. A l’arrière, dans les usines reconverties dans la fabrication d'armes, les femmes s'activent à la tâche. La figure de Rosie la Riveteuse symbolise l'implication des Américaines dans l'effort de guerre national, le fameux Victory Program censé produire toujours plus de matériel de guerre. En 1942, The Four vagabonds enregistrent "Rosie the riveter". Pendant que les soldats combattent au front, "toute la journée, qu'il pleuve ou fasse beau temps, / elle est présente sur la chaîne de montage."

J. Howard Miller's "We Can Do It!", also called "Rosie the Riveter" after the iconic figure of a strong female war production worker. Public domain.

Les scientifiques s'emploient à concevoir les armes toujours plus sophistiquées et létales destinées à anéantir l'adversaire, comme l'arme nucléaire.  

Pour financer la guerre et fabriquer des armes, il faut trouver des ressources. Les Alliés font des appels à l’emprunt. Les forces de l’Axe pillent les richesses des pays conquis et obligent les populations vaincues à participer à l’effort de guerre nazi ou japonais par la contrainte et le travail forcé.

Le conflit se caractérise par l'utilisation massive de la propagande via le cinéma, la radio, les journaux ou la musique. Celle-ci est mobilisée dans l'effort de guerre des belligérants. L'armée américaine crée ainsi son propre label : V Discs (V pour Victory). Le chef d'orchestre Sammy Kaye compose Remember Pearl Harbor.

Le swing débarque en 78 tours avec l'armée américaine. Les sonorités gaies et chaudes des cuivres du big band dirigé par Glen Miller résonnent alors que l'Europe est enfin libérée du joug nazi. A l'occasion de l'entrée en guerre de son pays, The Glen Miller Army Air Force Band enregistre l'instrumental American PatrolLe tromboniste ne profitera guère de son immense popularité. Le 15 décembre 1944, son avion s'abîme en mer.

La chanson est également mobilisée pour maintenir le moral des troupes et valoriser le modèle idéologique défendu. Au cours de la guerre, les harmonies des Andrew Sisters deviennent le symbole musical de l'Amérique libératrice. Les frangines entreprennent de grandes tournées et se produisent fréquemment en uniformes de l'armée. A l'été 1944, leur "Boogie Woogie Bugle Boy" s'impose comme la bande sonore de l'espoir retrouvé. "C'était un trompettiste célèbre des rues de Chicago / Il avait un style boogie que personne d'autre ne pouvait imiter / Ce gars était au sommet de son art /  Mais son numéro est sorti et il est parti sans attendre / Il est maintenant dans l'armée / il sonne le réveil".

Les Andrew Sisters et Bing Cosby en 1943. Public domain, via Wikimedia Commons

La propagande vise à valoriser son camp, mais aussi à dénigrer l'adversaire. Durant la guerre, les soldats britanniques changent les paroles de la célèbre Colonel Bogey March pour se moquer du führer. "Hitler n'a toujours eu qu'une couille / Göring en a des toutes petites / Pareil pour Himmler / Et ce cher Goebbels n'en a pas du tout". ("Hitler has only got one ball")

Le titre "Der Führer's face" composé en 1936 par Oliver Wallace est un gros succès. Sa notoriété convainc les studios Disney de l'insérer dans un court métrage d'animation sorti en pleine guerre.  Dans cette charge frontale contre le régime hitlérien, des officiers allemands défilent et chantent une ode au Führer. En réalité l'idéologie nazie  est tournée en dérision. La race "supérieure" devient la "race des super menteurs", tandis que les percussions de la fanfare résonnent comme des pets. 

"Lily Marleen" est une des chansons les plus populaires du conflit. A l'origine du morceau, un poème triste rédigé par un soldat allemand sur le point de se rendre sur le front russe, en 1915. Plutôt que de rentrer auprès de sa bien aimée, il est de corvée de sentinelle. Redécouvert à la veille de la seconde guerre mondiale, les vers sont adaptés en chanson. Le succès du morceau, initialement passé totalement inaperçu, est lancé en 1941 lorsque le directeur de la radio militaire allemande de Belgrade programme le disque. Les soldats de la Wehmacht s'identifient aux paroles, au point que la nostalgie qui s'en dégage fait redouter à Goebbels ses capacités à amollir les combattants. La puissance évocatrice de la chanson la fait adopter bientôt par les troupes de la Grande Alliance. C'est ainsi que Lily Marleen devient l'hymne de la SGM adapté et chanté dans de nombreuses langues par les belligérants et civils des deux camps.

Une guerre d'anéantissement.

Partout les combats sont acharnés, mais avec l'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie en 1941, l'affrontement atteint une violence inouïe comme en atteste la dureté des combats lors de la bataille de Stalingrad (1942-1943). Les prisonniers sont exécutés ou réduits en esclavage. Il ne s’agit plus de vaincre l’adversaire mais de l’anéantir.

En 1938, les paroles de "Katiouchka" évoquent l'amour entre une jeune fille et un soldat parti au front  etqui lui écrit. Elle fut interprétée par Lidia Rouslanova. Katiouchka est d'abord le diminutif du prénom Ekaterina avant de désigner le redoutable lance-roquette des Soviétiques, que les Allemands surnomment "orgue de Staline". 

Les civils sont également très durement touchés, victimes de massacres et de déplacements forcés. En URSS, la ville de Leningrad est assiégée par les nazis, ce qui provoque une famine dévastatrice. A la fin du mois de juillet 1941, Dimitri Chostakovtich entame sa 7è symphonie ("Leningrad") qu'il dédie “à notre combat contre le fascisme [...] et à ma ville Leningrad“. Le compositeur ne se risque bien sûr pas au front, mais obtient néanmoins l'autorisation d'intégrer le corps des pompiers de la ville. La 7ème symphonie est exécutée dans la ville assiégée le 9 août 1942. Jouer l'œuvre dans les conditions apocalyptiques du siège constitue une véritable gageure.

Habitants de Leningrad sur la perspective Nevsky pendant le siège, en 1942. RIA Novosti archive, image #324 / Boris Kudoyarov / CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons

Des villes sont bombardées comme les villes anglaises lors du Blitz en 1940, puis les villes allemandes en 1943-44. En août 1945, l’utilisation de la bombe atomique par les Américains détruit les villes japonaises de Hiroshima et Nagasaki. Les bombardements sur les villes nipponnes inspirent les musiciens américains. Karl et Harty, un duo country, qui enregistrent "When the atom bomb fell". "Oh, c'est monté si fort que ça a divisé les nuages / Les maisons ont disparu / Et une grande boule de lumière remplit les Japonais d'effroi / Ils ont dû penser que le jour de leur jugement avait sonné."

Le poème "Barbara" de Jacques Prévert, publié en 1946, a pour cadre la ville de Brest, ravagée par les bombardements massifs. La guerre sème la mort, fauche des innocents, annihile les amours naissantes. Mis en musique par Joseph Kosma, les vers seront interprétés par Yves Montand, Mouloudji ou les Frères Jacques. "Oh Barbara / Quelle connerie la guerre. / Qu'es-tu devenue maintenant? / Sous cette pluie de fer. / De feu d'acier de sang. / Et celui qui te serrait dans ses bras amoureusement / Est-il mort disparu ou bien encore vivant"?

Univers concentrationnaire nazi et génocide des Juifs d'Europe.

L'Europe sous le joug nazi se couvre d'un chapelet de camp de concentration dans lesquels sont enfermés les opposants.

La musique est présente, quotidienne, dans les camps de concentration. Dès 1933, les autorités des camps constituent des orchestres de détenus. Les airs joués ont alors avant tout un rôle disciplinaire, militaire. Sous la contrainte, les orchestres rythment les temps forts du camp : le départ et le retour du travail, l'appel des détenus ou encore les visites officielles. Même les exécutions ont parfois lieu en musique. A Mauthausen, lors de celle de Hans Bonarewitz, en juillet 1942,  l'orchestre joue "Komm zurück". "Reviens, tu es tout pour moi / j'attendrai ton retour avec impatience." Des paroles, d'un abject cynisme, quand on sait que le détenu, qui s'était échappé du camp, avait été pendu une fois rattrapé.

Bundesarchiv, Bild 192-249 / CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0 DE, via Wikimedia Commons

De la porte du camp jusqu'au lieu de travail, les détenus doivent chanter pour imprimer une synchronisation des pas et empêcher toute autre communication. Lorsqu'elle est diffusée par les haut-parleurs, la musique devient intrusive. Les détenus se voient contraints de l'écouter. A Auschwitz, l'orchestre des camps doit parfois jouer dans le cadre de soirées privées ou lors de la venue d'invités de marque du commandant du camp. Dans tous ces cas de figure, elle s'inscrit alors dans le processus d'annihilation à l'œuvre. 

Un second usage de la musique participe des stratégies de résistance artistique et spirituelle au système concentrationnaire. En ce cas, elle est plutôt jouée dans les espaces intérieurs du camp. Les activités musicales sont souvent autorisées. Encadrées, elles permettent, aux yeux des chefs de bloc ou de l'administration des camps, de limiter les risques de soulèvements, tout en assurant la distraction des SS. Dès l’été 1933, des détenus politiques du camp de Börgermoor, en Basse-Saxe, composent et interprètent lMoorsoldatenlied. Ce Chant des marais, sur une mélodie très fédératrice, rend compte de la triste réalité de la vie des camps, en particulier le travail forcé consistant à assécher les marais environnants. Les paroles de Johann Esser, mineur, et de l’acteur et metteur en scène Wolfgang Langhoff, sont mises en musique par Rudi Goguel. Le chant est interprété en public lors d'une représentation autorisée. Les SS, qui assistent au spectacle, s'identifient à leur tour aux paroles. Si bien que, à la faveur des transferts de prisonniers, le chant se répand au sein des autres camps nazisEn 1937, il fit l’objet d’une adaptation de Hanns Eisler et Bertolt Brecht pour le chanteur Ernst Busch. Il devient le modèle de tous les hymnes de camp avec un premier couplet mélancolique qui rappelle la dureté des conditions de vie, avant que ne se développe l'espoir d'une libération à venir.

La musique peut parfois être clandestine. Elle est alors chantée à voix basse ou simplement griffonnée sur un papier. Elle n'a pas nécessairement pour vocation d'être jouée sur le moment, mais plutôt d'être diffusée de la main à la main. Déportée à Ravensbrück, Germaine Tillon écrit, sur des airs connus, une opérette clandestine, intitulée "Verfügbar aux enfers". Elle rédige un texte extrêmement cynique, comme pour rire de l'horreur pour mieux s'en éloigner.  

Les nazis cherchent à éliminer les populations qu’ils considèrent comme inférieures : malades mentaux, tziganes et juifs. Après l’invasion de la Pologne en 1939, les nazis enferment ces derniers dans des ghettos. Privés de tout, les habitants meurent de faim ou de maladies en très grand nombre. A partir de 1941, dans le cadre de l’invasion de l’URSS, dans le sillage de la Wehrmacht, des commandos spéciaux sont chargés d’assassiner par fusillade les Juifs. Les Einsatzgruppen font plus d’un million de morts. Lors de la conférence de Wannsee, en janvier 1942, les nazis planifient l’extermination des populations juives, ce qu’ils appellent la « Solution finale » du problème juif. Ils construisent des centres de mise à mort (Treblinka, Chelmno, Auschwitz...), dans lesquels sont déportées et gazées des populations raflées de toute l’Europe.

Déporté à Sachsenhausen pour des écrits antifascistes, Aleksander Kulisiewicz, étudiant en droit polonais, compose des chansons de résistance. Doté d'une mémoire prodigieuse, il enregistre les morceaux que lui transmettent ses codétenus. C'est ainsi qu'il nous a transmis une "Berceuse du crématoire", composée par Aron Liebeskind, évadé de Treblinka, où périrent sa femme et son fils, avant d'être lui même assassiné à Auschwitz. "Crématoire porte noire / Qui à l'enfer mènera / On y traînera des corps noirs / Que la flamme brûlera / On y traîne mon garçon / Aux cheveux d'or fin / Avec en bouche tes mains / Comment ferai-je, mon fils?" 

La ville garnison de Terezin, à une heure de Prague, est transformée en 1941 en un camp-ghetto pour les Juifs. Le camp de transit prend le nom de Theresienstadt. Artistes et intellectuels y sont dirigés en priorité. Une intense vie culturelle s'y développe, d'abord clandestine, puis organisée sous l'égide de l'administration nazie, qui s'en sert comme outil de propagande, comme d'un leurre pour mieux dissimuler l'extermination à l'œuvre. A partir de 1942, les concerts sont quotidiens et publics. Des chœurs, des orchestres, des groupes se constituent à l'instar des Ghetto Swingers. Le 20 août 1944, une délégation du Comité international de la Croix rouge inspecte le camp et assiste à à l'opéra pour enfant Brundibar de Hans Krasa, compositeur incarcéré au camp. Un film de propagande immortalise l'événement. Dans les jours qui suivent le tournage, les membres du casting sont déportés à Auschwitz. 

Gideon Klein arrive à Theresienstdat en décembre 1941. Il a alors 21 ans. Pianiste virtuose formé au Conservatoire de Prague, il s'impose comme un des piliers de l'activité musicale du camp où il compose Fantaisie et fugue pour quatuor à cordesA partir de septembre 1944, la fin imminente du Reich suspend les activités culturelles de Theresienstdat, dont les derniers détenus sont déportés. Les compositeurs Viktor Ullman, Pavel Haas, Hans Krasa, Gideon Klein périssent à Auschwitz. 

Les artistes regroupés dans le camp de transit de Westerbork aux Pays-Bas échappent un temps aux convois de la mort. Johnny and Jones, de célèbres musiciens de jazz néerlandais, participent aux activités musicales du camp. En août 1944, ils sont autorisés à enregistrer dans un studio d'Amsterdam 6 chansons composées dans le camps. Reconduits à Westerbork à l'issue de l'enregistrement, ils seront ensuite déportés dans plusieurs camps et mourront d'épuisement à Bergen-Belsen au printemps 1945. L'un de leurs morceaux se nommait "Westerbork Serenade". 

Anonymous Unknown author, Public domain, via Wikimedia Commons


Conclusion : Sur le front de l'est, l'Armée rouge (URSS) libère l'Europe orientale et centrale. Prise en tenaille, l'Allemagne nazie capitule le 8 mai 1945. Dans le Pacifique, les Japonais résistent avec acharnement et la reconquête américaine est lente. Finalement, les bombardements atomiques des villes japonaises d'Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945, précipitent la capitulation du Japon le 2 septembre 1945. C'est la fin d'une guerre qui a aura fait entre 50 et 60 millions de morts, majoritairement civils.  
La musique est donc omniprésente tout au long du second conflit mondial. Au delà des chansons d'actualités dépeignant les épisodes les plus marquants de la guerre, la musique est mobilisée par la propagande des Etats dans le cadre de la guerre totale. Dans le monde concentrationnaire nazie, elle est même parfois utilisée pour terroriser ou humilier. 

Sources :

A. Suzana Kubik : "Terezín, la musique face à la mort"

B. "Terezin 1942-1944", 5 épisodes de l'émission Musicopolis sur France Musique

C. «Conférence inaugurale de l'exposition "la musique dans les camps nazis"...», avec Elise Petit, commissaire de l'exposition, maîtresse de conférence en musicologie et Michaela Dostálová , responsable des collections au Musée Mémorial de Terezin.  

D. Le site consacré à l'exposition du Mémorial de la Shoah : "La Musique dans les camps nazis" (avec un pdf très bien fait). 

samedi 3 février 2024

La lutte des FTP-MOI, l'affiche rouge et la panthéonisation des époux Manouchian. De l'histoire au mythe.

La Main-d'œuvre étrangère, puis Main d'œuvre immigrée (MOI) à patir de 1932, est une des structures créées par le PCF en 1926, pour organiser par groupes de langues les ouvriers immigrés, appelés en nombre pour la reconstruction de la France de l'entre-deux-guerres. On y compte des groupes italiens, espagnols, polonais, tchèques, russes, yiddish, arméniens. Chaque groupe se dote de publications en langues maternelles, mais aussi d'associations culturelles, sportives ou de jeunesse. La MOI s'impose donc comme un instrument d'intégration sociale essentielle pour de nombreux travailleurs d'origine étrangère. Suivons l'un d'entre eux...

Missak Manouchian naît en 1906 à Adyaman, dans le sud de la Turquie ottomane,  est un rescapé du génocide des Arméniens perpétré par le gouvernement jeune turc, à partir de 1915. Ses parents massacrés, le jeune garçon est recueilli avec son frère dans un orphelinat en Syrie, dans une zone placée sous protectorat français. C'est ainsi qu'il débarque à Marseille en 1924. Après un bref séjour dans la cité phocéenne, Manouchian travaille comme ouvrier tourneur aux usines Citroën. Au début des années 1930, la crise économique frappe durement et le jeune homme perd son emploi. Il fréquente les "universités ouvrières" développées par la CGT. Avec un camarade, il fonde la revue littéraire Tchank ("l'Effort") et écrit des poèmes. En 1934, il adhère au PCF et intègre le groupe communiste arménien rattaché à la MOI. Il y rencontre Mélinée Assadourian, une jeune militante communiste de Belleville.
  
Unknown photographer, Public domain, via Wikimedia Commons. En 1939, Missak Manouchian demande à être mobilisé dans l'armée française. Cliché pris en 1940 lors d'une permission.

La signature du pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939, provoque la stupeur des militants. Manouchian s'engage dans les rangs de l'armée française, peu après l'entrée en guerre, comme 100 000 autres étrangers. Après le traumatisme de la débâcle et l'armistice, puis l'invasion de l'URSS, de nombreux étrangers présents sur le sol français s'engagent dans la Résistance. Cette participation fut longtemps minorée, alors même que ces individus étaient plutôt surreprésentés dans "l'armée des ombres". (1) Qu'il s'agisse d'anciens des Brigades internationales (Joseph Boczor, Joseph Epstein, Celestino Alfonso, Szlama Grzywacz, Jonas Geduldig, Stanislas Kubacki), d'exilés antinazis allemands et autrichiens, d'Italiens antifascistes, de réfugiés républicains espagnols, de juifs fuyant les persécutions antisémites, l'engagement actif des étrangers et immigrés dans la Résistance doit être réévalué. 
Pour beaucoup, la lutte armée s'impose comme une nécessité, autant qu'un choix, et prolonge les combats entamés avant guerre au sein des Brigades internationales ou pendant la Bataille de de France. On compte parmi ces résistants de nombreux juifs, étrangers mais aussi français, rapidement convaincus de la nécessité de la lutte contre un régime antisémite qui épaule avec zèle l'Occupant dans sa politique de persécution. Il en va de même pour les Arméniens, hantés par le souvenir du génocide perpétré par les autorités ottomanes au cours de la grande guerre. 
Les résistants s'organisent au sein de formations propres, à l'instar des Polonais du Nord de la France (POWN : l'Organisation polonaise de lutte pour l'indépendance ) ou des Espagnols dans le Sud Ouest (l'Union Nationale Espagnole), parfois aussi au sein d'organisations résistantes françaises, en particulier les Francs-tireurs et partisans de la Main-d'Oeuvre Immigrée (FTP-MOI), communistes. (2)

L'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie, le 22 juin 1941, marque l'entrée officielle en résistance du PCF. Dans la bouche de Staline, la guerre cesse d'être "impérialiste", pour devenir "antifasciste et patriotique". Jacques Duclos, à la tête du PCF, est sommé d'engager la lutte armée. En réponse aux premiers attentats contre des militaires allemands, les forces d'occupation lancent des vagues d'arrestations. Au début de l'année 1942, afin de riposter aux exécutions d'otages, le PCF se dote d'une organisation structurée et élargie. Les Bataillons de la jeunesse et de l'Organisation spéciale fusionnent pour former les Francs Tireurs et Partisans (FTP). Placés sous la direction de Charles Tillon, ils unifient les différents groupes d’action initiés par le parti. En région parisienne, Joseph Epstein dirige l'ensemble des FTP.

En avril 1942, la MOI, qui avait été dissoute durant la drôle de guerre, puis reconstituée dans la clandestinité, intègre les FTP. Si certains membres possèdent l'expérience de la lutte armée - en tant qu'anciens volontaires des brigades internationales ou parce qu'ils ont eu à subir les persécutions des régimes autoritaires et antisémites - la plupart, très jeunes, n'en ont aucune. Les motivations sont diverses. L'instauration du Service du Travail Obligatoire (STO), le 21 février 1943, précipite certains jeunes Français dans la clandestinité et la lutte armée. C'est le cas de Rino Della Negra, footballeur vedette du Red Star, de Roger Rouxel, de Robert Witchitz et de Georges Cloarec. Réfractaires au STO, ils participent à plusieurs attaques ou commandos de harcèlement des nazis et des collaborationnistes. Marcel Rajman a assisté à l'arrestation de son père, lors d'une rafle en août 1941. Dès lors, il voue une haine inextinguible aux Allemands. Moska Fingercwajg, Léon Goldberg, Wolf Wajsbrot, assistent également, impuissants, à l'arrestation de leurs proches, lors de rafles. Révulsé par l'antisémitisme ambiant, Thomas Elek, né dans une famille juive non pratiquante de Budapest, imprégnée de communisme, n'a que 18 ans quand il intègre le FTP-MOI. Les Italiens Spartaco Fontanot, Antoine Salvadori, Cesare Luccarini, communistes et antifascistes, qui redoutent d'être mobilisés en Italie, viennent à leur tour grossir les rangs de la Résistance. Tous décident de se lancer dans la lutte armée, bien conscients des risques encourus.

Boris Holban, alias "Olivier", devient le chef militaire des FTP-MOI de Paris jusqu'à son remplacement par Manouchian en juillet 1943.

La direction militaire FTP-MOI est placée sous les ordres de Boris Holban, un partisan des attaques foudroyantes, impliquant un minimum de combattants (3 au maximum). Il met en place différentes unités de combats, structurées en quatre détachements, reflétant l'organisation de la MOI par groupe de langues. Le 1er comprend Arméniens, Bulgares, Roumains et de nombreux juifs non yiddishophones, le 2ème les juif polonais, le 3ème les Italiens. Le 4ème, celui des "dérailleurs", rassemble des militants d'origines très diverses. Enfin, une équipe spéciale, composée de 5 à 6 personnes (3) mène les actions les plus spectaculaires.
Les femmes agissent comme agents de liaison, à l'instar de Mélinée Manouchian ou d'Olga Bancic. Cristina Boïco dirige le service de renseignements.

Avec la bataille de Stalingrad, la guerre semble basculer et la résistance passe à l'offensive. Les FTP-MOI s'enhardissent et se livrent à une véritable guérilla urbaine. A l'été 1943, les actions prennent une ampleur nouvelle avec la recrudescence des sabotages, déraillements et exécutions. En août, en région parisienne, la FTP-MOI ne rassemble qu'une soixantaine d'individus. Cet effectif modeste n'empêche pas de mener des actions d'éclats, dont la plus spectaculaire reste sans doute l'exécution, le 28 septembre 1943, du général SS Julius Ritter, responsable du STO en France. (4) Les troupes d'occupation évoluent désormais dans un climat de tension permanente, les attaques contribuant en outre à mobiliser l'opinion contre l'occupant.

Pour contrer la montée en puissance des FTP-MOI, la Gestapo et la police française engagent de conserve la traque des "terroristes". La collaboration entre nazis et policiers français est totale, comme l'atteste la signature d'un accord, le 8 août 1942, entre René Bousquet, secrétaire général de la Police française, et Karl Oberg, chef supérieur de la SS et de la police allemande en France. Ainsi la BS2, brigade spéciale de la préfecture de police de Paris, se spécialise dans la chasse aux FTP-MOI, grâce à un système de filature très élaboré. Après l'identification des personnes suivies, les policiers doivent les "loger", c'est-à-dire repérer leurs planques. Après l'arrestation des partisans, les interrogatoires doivent fournir des renseignements sur les membres de l'organisation clandestine et son fonctionnement. Grâce aux renseignements arrachés sous la torture, les policiers cherchent à établir un schéma des contacts, permettant d'orienter la surveillance et d'étendre le champ de la filature. 
 

Henri Krasucki lors de son arrestation en mars 1943. Militant à la CGTU, il poursuit son action pendant le conflit et dirige l'organisation des jeunes de la section juive de la MOI. Arrêté en mars 1943, il est déporté à Auschwitz et Buchenwald. En 1982, il accède à la tête de la CGT.

 
La BS2 lance trois grandes vagues d'arrestations au cours de l'année 1943.
La première débute en janvier et vise l'organisation politique de la jeunesse juive qui compte alors près de deux cents membres en région parisienne. (5)
La deuxième filature court du 22 avril à la fin juin et conduit à 71 arrestations, notamment des combattants du 2e détachement "juif" de la FTP-MOI. Ces derniers sont remis aux Allemands. Mayer List, chef militaire du détachement est condamné à mort et fusillé le 2 octobre. 
La situation des rescapés des deux premières filatures devient vite intenable, tant les BS2 traquent leurs faits et gestes. Conscient que la capitale est devenue une souricière, Boris Holban demande à la direction du PCF à transférer le groupe en province, le temps de "couper les filatures". Henri Rol-Tanguy, responsable des FTP en région parisienne, lui demande, au contraire, d'intensifier l'action militaire. Soucieux de la vie de ses hommes, Holban refuse de prendre des risques inconsidérés. Il est donc remplacé en tant que commissaire militaire par Missak Manouchian en août 1943.

La BS 2 poursuit sa traque et frappe un grand coup avec la capture de Joseph Davidovitch, le 26 octobre 1943. (6) Alors que ses tortionnaires menacent de torturer sa femme, le commissaire politique de la FTP-MOI en région parisienne, passe à table. Ses révélations permettent aux policiers de compléter l'organigramme de l'organisation de résistance et d'apprendre que Manouchian rencontre tous les mardis son supérieur hiérarchique, Joseph Epstein. Les deux hommes sont arrêtés le 16 novembre 1943 à Evry-Petit-Bourg.
68 personnes au total sont appréhendées entre la fin octobre et la mi-novembre. C'est l'ensemble du réseau FTP-MOI de région parisienne qui est démantelé. Les interrogatoires ont lieu dans les locaux des Brigades spéciales de la préfecture de police. Les tortures s'enchaînent: nerfs de boeuf, coups de poing. Les individus arrêtés sont remis par les policiers français aux autorités d'occupation, qui décident de déporter 45 d'entre eux, et d'organiser un procès pour les 23 personnes restantes. Ces derniers sont incarcérés à la prison de Fresnes, de novembre 1943 à février 1944, dans l'attente de leur jugement.
 
A l'heure où l'issue du conflit leur semble de moins en moins favorable, les services de propagande allemande souhaitent organiser un procès à grand spectacle. Les nazis veulent reprendre l'offensive contre les résistants, assimilés à des criminels étrangers, à la solde des ennemis de la France. Il se déroule du 15 au 19 février 1944, dans les murs de l'hôtel Continental, devant une cour martiale allemande. Les accusés, qui comparaissent sans défense et sans possibilité de faire appel, sont condamnés à mort. Le matin même de leur exécution, le 21 février 1944, plusieurs d'entre eux écrivent une dernière lettre à leurs proches, puis sont fusillés au Mont Valérien. Conformément au manuel du droit criminel de la Wehrmacht qui interdit de fusiller les femmes, Olga Bancic est transférée en Allemagne, avant d'être décapitée à la prison de Stuttgart, le 10 mai 1944.

Les forces d'occupation placardent l’affiche, de grand format (120 x 80 cm), sur les murs des villes françaises. Éditée à près de 15 000 exemplaires, elle coûte très cher à réaliser compte tenu de l'insertion des photos.

Si les débats se déroulent à huis clos, l'occupant et l'Etat français mobilisent tous les médias afin de donner l'écho le plus large possible à ce simulacre de justice. Presse écrite, radio, actualités cinématographiques couvrent les à-côtés du procès. Dans ce cadre, le Centre d'études antibolcheviques, paravent de la Propaganda Abteilung, édite une affiche. Placardée sur les murs des villes de France au lendemain de l'exécution des membres du groupe Manouchian, elle donne à voir les boucs émissaires traditionnels de Vichy et de l'Occupant: "les "Juifs", les "étrangers" et les "communistes".

De grand format, cette affiche est conçue selon une mise en page agressive qui veut faire peur et souligne l’aspect criminel des résistants arrêtés. La couleur dominante est le rouge, celle du sang et du communisme. L'affiche se conçoit comme une démonstration et se lit de haut en bas. Au sommet du document, deux mots, écrits en lettres d'imprimerie blanches, prennent à partie le spectateur :"Des libérateurs?" Au-dessous, dix portraits photographiques, insérés dans des médaillons, donnent à voir 10 des 23 condamnés à mort. Sous chaque portrait se trouve le nom de famille, l'origine, la religion pour les seuls juifs et/ou l'appartenance politique, s’il s’agit d’un communiste, enfin un nombre fantaisiste d’ « attentats » attribué à chacun d'entre eux. Les visages s'insèrent dans un large triangle, qui forme une flèche pointant les atrocités imputées à ces hommes : un corps criblé de balles, des trains déraillés, un arsenal clandestin... Enfin, dans la partie inférieure de l'affiche, les propagandistes placent la réponse à leur interrogation initiale: « la Libération! Par l’armée du crime ».
Le message est limpide: étrangers, juifs et communistes se livrent, en France, à des activités criminelles, en prétendant agir pour la libération du pays.  Il s’agit de démontrer que les résistants sont des terroristes et des assassins. Le propos est tout entier centré sur la dénonciation du "complot de l'anti-France". Plutôt que la caricature ou le dessin traditionnellement utilisés, c'est ici la photographie qui sert à stigmatiser l'adversaire. Les portraits ont été réalisés alors que les résistants étaient détenus à Fresnes, après avoir subi des tortures atroces, ce qui explique la mine patibulaire de la plupart d'entre eux. Enfin, les concepteurs de l'affiche détournent les symboles (le V de la victoire) et la rhétorique ("libérateurs", "libération") chers à la Résistance, pour mieux la discréditer.
 
En complément de l'affiche, les services de propagande éditent également une brochure et un tract, au verso duquel figure un texte violemment xénophobe et antisémite: " Voici la Preuve. Si des Français pillent volent, sabotent et tuent... Ce sont toujours des étrangers qui les commandent. Ce sont toujours des chômeurs et des criminels professionnels qui exécutent. Ce sont toujours des Juifs qui les inspirent. C'EST L'ARMÉE DU CRIME CONTRE LA FRANCE." Là encore, il s'agit de manipuler l'opinion, en jouant sur la peur, en laissant croire aux Français que les soi-disant « résistants » sont, en fait, tous des étrangers à la solde des ennemis de la France (l'URSS notamment). La dimension particulièrement antisémite de cette propagande doit être relevée, comme le prouve le choix de mettre 7 "inspirateurs juifs" sur les 10 résistants retenus sur l'affiche, «alors qu'ils n'étaient "que 12 sur les 23 condamnés à mort.» (source B p 15)
Marcel Rajman.

Il reste très difficile de connaître l'impact véritable de cette affiche sur l'opinion publique française. Mais, en permettant de mettre un visage sur des membres de "l'armée des ombres", elle contribue à les faire connaître et, bien involontairement, à les humaniser. En mars 1944, Les Lettres françaises, une des publications clandestines du PCF, prêtent cette réaction à une femme devant l'affiche: "ils ne sont pas parvenus à leur faire de sales gueules." Simone de Beauvoir se souvient dans ses Mémoires que, "malgré la grossièreté des clichés, tous les visages qu'ont proposait à notre haine étaient émouvants et beaux." Dans ses souvenirs intitulés La Belle Age (1984), Lionel Rochman, ancien résistant juif communiste à Guéret, évoque un sentiment de honte : "Se fussent-ils appelés Martin ou Durand, j'aurais communié dans leur mort et dans leur martyre. Mais ils s'appelaient Grzywacz et Wajsbrot et Fingercweig et c'était imprononçable. Oui les propagandistes firent bien leur besogne en imprimant l'Affiche rouge. Oui, après des années de martèlement antijuif, même les résistants se devaient d'être de bons Français de souche, bien de chez nous. […] Le pieux mensonge d'une France communiant secrètement dans la douleur au moment où fut apposée l'Affiche rouge, mensonge entretenu par notre "bonne conscience nationale", a trop longtemps masqué que la propagande (on dirait aujourd'hui la désinformation) a le pouvoir de créer de toutes pièces une vérité seconde qui peu à peu supplante la vérité tout court".

"J'en suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la liberté sauront honorer notre mémoire dignement", écrivait Missak Manouchian à sa femme dans sa dernière lettre. (7) Après l'exécution, les fusillés furent inhumés au cimetière parisien d'Ivry. Familles et associations d'anciens résistants entretinrent la mémoire de ces hommes et de leurs luttes, à partir de 1945. En raison du très lourd tribut payé par la résistance communiste, le parti se targue à la Libération d'être celui "des 75000 fusillés". En accord avec les gaullistes, ils contribuent à forger le mythe résitantialiste, exagérant le poids véritable des résistants dans la France occupée. Le PCF exalte également le patriotisme, dont ont fait preuve les "combattants de l'ombre. Dans ce contexte, le rôle des étrangers dans la lutte clandestine des communistes est tu, ou en tout cas minimisé.  Il faut d'ailleurs attendre 1978 pour qu'un buste de Manouchian, portant le nom des fusillés du 21 février 1944, ne soit inauguré au cimetière d'Ivry. (8)
Ce sont finalement les poètes proches du parti communiste, Paul Eluard et Aragon,  qui, les premiers, rendirent hommage aux fusillés du Mont Valérien. Avant d'être emporté par une crise cardiaque, en 1952, le premier écrit Légion. Il y insiste sur l'extranéité de victimes prêtes à mourir pour leurs idées. "Ces étrangers d'ici qui choisirent le feu / Leurs portraits sur les murs sont vivants pour toujours / Un soleil de mémoire éclaire leur beauté / Ils ont tué pour vivre ils ont crié vengeance."
En 1955, à l'occasion de l'inauguration d'une rue de Paris (XXème) portant le nom du « Groupe Manouchian », Louis Aragon rédige un poème en hommage aux résistants de « l'affiche rouge » : Strophes pour se souvenir. Inspiré de la dernière lettre écrite par Missak Manouchian à sa femme Mélinée, le poème est publié dans Le roman inachevé en 1956. Il a ici une fonction mémorielle, cherchant à rappeler le sacrifice de héros à ne pas oublier.

La propagande de Vichy cherchait à faire de ces résistants des terroristes. Au contraire Aragon insiste sur l'héroïsme d'hommes qui n'avaient pourtant réclamé ni "la gloire ni les larmes". En utilisant la "lettre à Mélinée", le poète joue sur l'émotion et contribue à redonner vie au résistant, qui meurt "sans haine (...) pour le peuple allemand". Sans esprit de vengeance, "la justice viendra sur nos pas triomphants". Les images de noirceur et de mort laissent place à l'espoir, "un grand soleil d'hiver" balaie "la couleur uniforme du givre". La deuxième strophe dénonce les procédés grossiers de la propagande, qui met au pilori les 23, jouant sur la peur ("L'affiche qui semblait une tache de sang"), alimentant la xénophobie à l'encontre d'individus aux noms "imprononçables" ("Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles") et à l'aspect rebutant ("Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants"). Après avoir emprunté les mots de Missak à  Mélinée, Aragon déconstruit le discours xénophobe des nazis dans les derniers vers du poème. "Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant / Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir / Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant."
En 1959, Léo Ferré met le poème en musique sous le titre de "l'affiche rouge" dont il livre une interprétation poignante. Il remporte alors un grand succès, contribuant à  rappeler le rôle crucial des étrangers et des communistes dans la Résistance. Plus que les livres d'histoire, la poésie et la chanson contribuèrent à ancrer les hommes de l'affiche rouge dans la mémoire collective. 


 
Les commémorations, les créations artistiques inspirées par le drame, participent à l'élaboration du mythe de "l'affiche rouge". Ferré contribue à lui donner son nom, en accolant la couleur au document de la propagande allemande. De même, l'appellation de "groupe Manouchian" est forgé lors de l'inauguration de la rue parisienne, alors même que ce "groupe" n'a jamais existé. De même, Aragon choisit de célébrer l'esprit universaliste de la résistance, sans mentionner l'engagement communiste des fusillés, ni le rôle de l'antisémitisme dans leur traque.
 
L'histoire des FTP-MOI ne commence véritablement à être écrite que dans les années 1980, en réponse à la sortie "des terroristes à la retraite". Dans ce film polémique de 1985, les survivants accusaient le PCF d'avoir "lâché" les combattants de l'affiche rouge. En 1986, Annette Wievorka retrace l'histoire des FTP-Moi dans "Ils étaient juifs, résistants, communistes". Trois ans plus tard, "Le sang de l'étranger" de Stéphane Courtois, Denis Peschanski et Adam Rayski, contribue à rappeler le rôle essentiel joué par les étrangers dans la Résistance.
 

C° : Au fil du temps, l'affiche rouge, xénophobe, antisémite et anticommuniste, s'impose comme l'image iconique de la propagande nazie. Or, paradoxalement, elle devient également la preuve de la place éminente prise par des étrangers dans la Résistance, contribuant, par ricochet, à la glorification d'individus que les concepteurs de l'affiche cherchaient à stigmatiser.

80 ans après l'exécution des hommes de l'affiche rouge, le président Macron décide de panthéoniser Missak et Mélinée Manouchian. Certes, avec le couple, c'est symboliquement tout le cortège de combattants étrangers, communistes, qui,va entrer en ce lieu. Le choix de célébrer l'esprit universaliste de la résistance ne doit pas transformer Manouchian en un héros de "roman national", au service d'un récit patriotique. A moins que le discours lénifiant du politique, cherchant à faire oublier le récent vote de la loi immigration, ne fasse du résistant un modèle "d'intégration à la française". Ce serait oublier un peu vite que les hommes du FTP-MOI étaient, pour la plupart d'entre eux, communistes, donc internationalistes. De même, le choix de panthéoniser Manouchian plutôt qu'Epstein - son supérieur hiérarchique, lui aussi exécuté par les Allemands - peut-être interrogé. Pour Annette Wievorka, «ne panthéoniser que lui, c’est coller à la propagande allemande qui en a fait un chef de bande, alors que choisir les vingt-trois permettrait de rétablir le récit historique qui a évacué les autres, républicains espagnols, juifs polonais ou communistes italiens. » Pour Dimitri Manessis et Jean Vigreux, "la loi sur l'immigration (...) invite à être circonspect devant la panthéonisation des FTP-MOI de la région parisienne, comme si la patrimonialisation fixiste gommait l'un des principes fondamentaux de la République française, de son universalisme issu de la Révolution, rappelé avec force et conviction par Louis-Antoine de Saint-Just : «La patrie d'un peuple libre est ouverte à tous les hommes libres de la terre.»



Strophes pour se souvenir

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui va demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant


Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

Louis Aragon, Le roman inachevé
Editions Gallimard, 1956.
Les strophes en italique sont directement inspirées de la lettre de Manouchian à sa femme Mélinée.
 
Notes :
1. Plusieurs éléments expliquent cette situation: dans le contexte troublé de 1939, les étrangers fixés en France ont tendance à taire leurs origines. En outre, de nombreux réfugiés politiques, ayant participé à la Résistance dans le cadre de la lutte antifasciste, regagnent leurs pays à la Libération. Enfin, la Résistance tente de faire vibrer avant tout la fibre patriotique et craint de prêter le flanc à la propagande vichyssoise, prompte à dénoncer l'influence pernicieuse des étrangers au sein des organisations clandestines. 
2Les républicains espagnols par exemple comptent parmi les premières victimes du régime de Vichy qui les considère comme des "rouges", à neutraliser, grâce aux internements dans des camps de main d'œuvre immigrée ou en les envoyant travailler en Allemagne, voire en les déportant (8000 à Mauthausen). 
3. Citons Celestino Alfonso, Spartaco Fontanot, Léo Kneler, Raymond Koytski, Marcel Rajman.
4. Celestino Alfonso, Spartaco Fontano, Marcel Rajman exécutent Julius Ritter,
5. Le 17 mars, les policiers interpellent 57 membres de la sous-section de langue yiddish des jeunes juifs de la MOI, dont Henri Krasucki, responsable de l'organisation des jeunes. Tous sont déportés.
6Arrêté le 26 octobre 1943, Joseph Davidovitch est relâché par la police début décembre, jugé et exécuté pour trahison par les FTP-MOI fin décembre. 
7. Mélinée s'installe après la guerre en Arménie et rédige un livre intitulé "Manouchian". Revenue en France en 1986, elle meurt trois ans plus tard.
8. Missak Manouchian (Arménien), Joseph Boczov (Hongrois), Marcel Rajman (Polonais), Celestino Alfonso (Espagnol), Olga Bancic (Roumaine), Georges Cloarec (Français), Roger Rouxel (Français), Robert Witchitz (Français), Rino Della Negra (Français), Spartaco Fontanot (Italien), Césare Luccarini (Italien), Antoine Salvadori (Italien), Amédéo Usséglio (Italien), Thomas Elek (Hongrois), Emeric Glasz (Hongrois), Maurice Fingercwajg (Polonais), Jonas Geduldig (Polonais), Léon Goldberg (Polonais), Szlama Grzywacz (Polonais), Stanislas Kubacki (Polonais), Willy Szapiro (Polonais), Wolf Wajsbrot (Polonais), Arpen Lavitian/Tavitian (Arménien).

Sources:
A.  "Les Résistants de l'Affiche rouge", Documentaire d'Elisabeth Van Zijll Langhout, 52 min, Thematics Prod, Toute L'Histoire.
B. Annette Wieviorla : "Missak Manouchian. Enquête sur l'Affiche rouge", in L'Histoire n° 514, décembre 2023.
C. Sébastien Albertelli, Julien Blanc, Laurent Douzou : "La lutte clandestine en France. Une histoire de la Résistance (1940-1944", : "La Résistance. Une morale en action", Seuil, 2019.
D. "Missak Manouchian, au nom des autres", émission Autant en emporte l'Histoire diffusée sur France Inter avec Annette Wieviorka. 
E. "Panthéonisation du résistant arménien Missak Manouchian : de quoi est-elle le symbole?", par Romain Jeanticou, in Télérama, 27 février 2018.
F. Nous renvoyons pour les biographies des 23 fusillés du Mont Valérien à l'inestimable Maitron.
G. Dimitri Manessis et Jean Vigreux : "Avec tous tes frères étrangers. De la MOE aux FTP-MOI", Libertalia, 2024.