Pierre Grosz écrit pour Michel Jonasz les paroles du morceau "Les vacances au bord de la mer", une merveilleuse évocation de vacances familiales au bord de la Méditerranée. En passant sur le blog, il nous a laissé un sympathique commentaire. Il y revient sur la genèse de cette chanson. Citons-le: "Ayant écrit avec Michel son album sur lequel figuraient onze chansons, je
suis allé me reposer chez mon père à Menton. Michel m'a téléphoné pour
me dire que pour lui un album, c'est 12 chansons ; j'ai donc écrit un après-midi ces mots en regardant les gens qui se baladaient devant la Méditerranée, Jonasz en a composé la musique le lendemain et notre
surprise a été totale - la sienne surtout - de reconnaître dans ces
paroles ses propres souvenirs d'enfance !" Lors des vacances d'été, le chanteur quittait, avec ses parents et sa sœur, le petit appartement de la porte de Vanves à Paris pour le bord de la mer. Issu d'une famille plutôt modeste, Michel garde un souvenir ému du sacrifice de ses parents pour emmener leurs enfants en vacances. (1) Partant de ces souvenirs, Pierre Grosz écrit le texte des Vacances au bord de la mer sur une ballade mélancolique composée par Jonasz.
Le titre, qui figure sur l'album Changez tout sort au début de l'année 1975. Au cours de l'été, le morceauremporte un beau succès populaire. Il faut dire que les paroles visent juste, droit au cœur. Il en émane une simplicité vraie. Les premiers mots, d'une grande sobriété, plantent d'emblée le décor: une famille modeste profite des joies du tourisme balnéaire.
"On allait au bord de la mer / Avec mon père, ma sœur, ma mère." En filigrane de cette description à hauteur d'enfant pointe un arrière plan de lutte des classes, délicatement chantée. Il n'y a rien de misérabiliste dans cette description de la fracture sociale au temps des Trente glorieuses naissantes. Ici, le rapport à l'argent est omniprésent. Tout ce qui se dit dans cette chanson renvoie au système de domination sociale. Les membres de la famille conservent leurs habitudes laborieuses. "Le matin, on se réveillait tôt". Tous les membres de la famille regardent d'abord les autres dépenser l'argent qu'eux n'ont pas ("on regardait les autres gens / comme ils dépensaient leur argent"). Puis ils passent devant les hôtels et les restaurants trop chers ("Les palaces, les restaurants / On ne faisait que passer devant"). Quand vient l'heure du goûter, les enfants optent pour des glaces à l'eau, car ce sont les moins chères. "Nous il fallait faire attention / Quand on avait payé le prix d'une location / il ne nous restait pas grand-chose." Au fond, ils ne peuvent s'adonner qu'aux rares activités gratuites, ces petits plaisirs simples qui rendent le séjour inoubliable. "Alors on regardait les bateaux." "Sur la plage pendant des heures / On prenait de belles couleurs." Dans ces moments là, la famille, comme plongée dans une torpeur ouatée, semble évoluer au ralenti.
La chanson convoque également l'imaginaire des congés payés. Il n'est plus question des tentes et des vélos des
ouvriers du Front populaire. Le contexte n'est plus le même. Si l'on se fie à la date de naissance du chanteur, on peut estimer que ces vacances se déroulent à la fin des années 1950 ou au tout début de la décennie suivante, à une époque où la croissance économique des Trente glorieuses permet aux familles modestes d'accéder à leur tour au tourisme de masse, à condition de ne pas faire d'écarts. (2)
Sainte-Marguerite. Guillom, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Représentant
de commerce, le père du chanteur empruntait souvent le Paris-Vintimille, ce qui
lui fit découvrir la baie de Cannes et l'incita à y revenir en
vacances avec sa famille. En plus des activités précédemment mentionnées, et lorsque le budget vacances n'était pas encore totalement épuisé, les Jonasz prenaient un bateau qui les menait sur les îles de Lérins (Sainte-Marguerite, Saint-Honorat). "Quand les vagues étaient tranquilles / On passait la journée aux îles / Sauf quand on pouvait déjà plus."
Michel Jonasz, devenu adulte, a conservé un souvenir ému de ces
merveilleuses "vacances au bord de la mer", car en dépit du manque d'argent "c'était quand même beau".
Notes:
1. Michel naît dans une famille d'origine juive hongroise. Fils d'un représentant de commerce et d'une mère au foyer, Jonasz a vécu une enfance paisible comme il le chante dans La famille.
2. En 1956, les salariés français obtiennent d'ailleurs une troisième semaine de temps libre.
La belle équipe, réalisée par Julien Duvivier en juin-juillet 1936 sur un scénario de Charles Spaak, raconte l'histoire de cinq ouvriers au chômage gagnant 100 000 francs à la Loterie Nationale. Jean (Gabin), Charles (Vanel), Raymond (Aimos), Jacques (Charles Dorat) et Mario (Raphaël Médina) sont d'abord tentés par un partage des gains, qui permettrait à chacun de réaliser son rêve. Finalement, cédant aux arguments de Jean, tous s'unissent pour acheter un lopin sur les bords de la Marne et y édifier une guinguette. Seulement, le sort s'acharne sur la bande. Mario, le réfugié espagnol, est expulsé. Jacques doit s'enfuir au Canada pour refaire sa vie. Raymond meurt en tombant du toit le jour de l'inauguration de la guinguette. Au bout du compte, il ne reste plus que Jean et Charles, tous deux amoureux de la même femme... Fait rare, le film a deux fins. Dans
la version dramatique imaginée par Duvivier, la belle amitié de Jean et Charles se transforme en haine à cause de Gina (Viviane Romance), dépeinte comme une véritable garce. Jean finit par tuer Charles. Constatant l'anéantissement de son projet solidaire et fraternel, il murmure au policier venu l'arrêter: "c'était une belle idée, une belle idée". Cependant, de peur que la
fin dramatique du projet collectif de la belle équipe ne déplaise aux spectateurs, le producteur exige de Duvivier et Spaak tournent aussi une fin optimiste. Dans cette
version, Gabin et
Vanel s'expliquent, se réconcilient et chassent Gina. Le film se clôt alors sur
l'inauguration radieuse de la guinguette. Histoire de trancher définitivement, la production soumet les deux dénouements possibles au public d'un cinéma de
banlieue parisienne en septembre 1936. Le scénariste se souvient:"Il avait été convenu entre le producteur et Duvivier que le film serait soumis dans une salle populaire au verdict populaire, que les gens pourraient voter pour la fin qu'ils souhaitaient, et chacun s'engageait à respecter la décision. (...) A une majorité écrasante, (...) ils ont donné raison au producteur et à la fin rose." Trois-cent-cinq spectateurs sur trois cent-soixante-six choisissent la fin heureuse.
* Un film Front populaire?
On a fait de la Belle Équipe LE film du front populaire, celui qui caractériserait le mieux l'esprit de 36. (1) Or, si le synopsis met en scène des ouvriers, la noirceur de l’œuvre "résulte des contraintes de la fatalité romantique plus que d'une quelconque prémonition quant au devenir du Front populaire." (source A p 158) Le film ne se réfère d'ailleurs ni à la victoire de ce dernier ni aux luttes sociales. C'est par la loterie que les protagonistes espèrent accéder à l'indépendance économique, non à la suite de manifestations victorieuses. Certes, les membres de la bande aiment à travailler de leurs mains, mais tous aspirent aussi à devenir leurs propres patrons et à s'extraire ainsi du salariat. Avec la guinguette, ils s'émancipent et créent leur propre outil de travail. Cinéaste pessimiste, volontiers misanthrope et même misogyne, Julien Duvivier ne cherche pas à faire un film politique. Dans la version tragique que préférait le cinéaste, l'expérience communautaire de la belle équipe échouait à cause d'une femme, Gina, érigée en archétype de la "garce populaire". (2) D'ailleurs pour Jean, « Un bon copain ça vaut mieux que toutes les femmes du monde entier ».
La Belle Équipe n'a pas été un grand succès à sa sortie. Certains lui reprochèrent l'exagération argotique, jugée caricaturale, quand d'autres, à gauche,
soupçonnèrent l’œuvre d'être une critique du collectivisme. PourLa Flèche, quotidien socialiste, ce film n’est « qu’un bon fait divers par manque de portée
révolutionnaire, accusant la fatalité, non le cadre social ».
* Le mythe Gabin.
Le film réalise en revanche une très importante carrière postérieure, au point que sa réputation ne cessera de grandir au fil des ans. La réhabilitation du film tient sans doute à Gabin dont le mythe se forge avec La belle Équipe. L'acteur devient alors l'incarnation du prolo des
faubourgs. Âgé d'une trentaine d'années, il n'est devenu une star qu'avec La Bandera, sortie sur les écrans l'année précédente. Ici, Gabin appuie autant que possible sur sa gouaille parisienne et arbore la casquette qui deviendra un de ses attributs fétiches. Son interprétation est émouvante, sensuelle, éblouissante, sa présence magnétique. Cheville ouvrière du projet, il se fait chef de travaux et présente à ses compagnons la guinguette de ses rêves: « Moi ch'sais c'qu'on va faire : on va faire une guinguette, un coin pour les amoureux, les
sportifs et les pêcheurs à la ligne, le paradis de Mimi Pinson et l'Eldorado des chevaliers
de la gaule ! L'été ont r'fùsera du monde, y'aura d'la musique, de la gaieté et d'l'amour !
Et ben pis l'hiver, on s'ra chez nous, peinards comme des rentiers ! On va construire une
guinguette, et pis on va la construire nous même ! L'bâtiment ça nous connaît hein.
Suivez l'guide vous allez voir. D'abord on fout tout ça par terre, et pis à la place on fait
une grande baie avec une voûte, pasqu'une voûte ça fait toujours chic, bon. (...) Oh,
r'gardez, r'gardez cette vue les gars, r'gardez-moi ça... Et là, là derrière, la cuisine. Et
puis ici, le dancing ! Alors, y'a plus à y revenir, on la fait c'te guinguette ?"
* "Alors, c'est entendu? De l'eau, un potager et puis une petite maison au milieu!"
Si la Belle Equipe n'est pas à proprement parlé un film politique, comme le fut par exemple la Vie est à nous, il n'en incarne pas moins l'esprit de 36. En effet, il aborde les thèmes et les valeurs chers au Front populaire: la liberté, la fraternité, la valorisation du collectif, les loisirs populaires partagés. C'est le cas lorsque Jean dissipe les rêves individualistes de ses camarades et les convainc d'opter pour un projet commun. "J’croyais qu’on était des frères", lance-t-il à la cantonade. Puis il poursuit: "au fond on veut tous la même chose, la liberté, aucun de nous ne peut l'avoir seul." C'est donc ensemble qu'ils construisent la guinguette, dont le nom (Chez nous) et l'enseigne (deux mains entrelacées) témoignent de ce grand éland fraternel. Dans plusieurs séquences du film éclatent la fierté d'appartenir à la classe ouvrière. Comme un écho au quotidien des spectateurs, le réalisateur filme un dimanche à la campagne, au bord de la rivière. La chanson Quand on s'promène au bord de l'eau entre parfaitement en résonance avec les tous jeunes congés payés. Véritable leitmotiv du film, elle traduit à merveille cette quête d'un bonheur simple. Écrites par Julien Duvivier lui-même et Louis Poterat, les paroles sont mises en musique par Maurice Yvain et Jean Sautreil. Lorsque Gabin interprète le morceau, la joie s'empare de tous.
La chanson célèbre le dimanche à la campagne, qui introduit une rupture salvatrice dans le quotidien du travailleur. "Du lundi jusqu´au sam´di, / Pour gagner des radis, / Quand on a fait sans entrain / Son p´tit truc quotidien,/ (...) Et trimballé sa vie d´chien, / Le dimanch´ viv´ment / On file à Nogent, / Alors brusquement / Tout paraît charmant!" Le temps d'une journée de repos, l'ouvrier jouit enfin d'un temps pour lui dans un cadre bucolique, bien différent de celui, vicié, de l'usine. "Paris au loin nous semble une prison." Le refrain célèbre les plaisirs simples de la vie, entre amis, en pleine nature. "Quand on s´promène au bord de l´eau, / Comm´ tout est beau... / Quel renouveau! (...) L´odeur des fleurs / Nous met tout à l´envers (...) / Chagrins et peines / De la semaine, / Tout est noyé dans le bleu, dans le vert... / Un seul dimanche au bord de l´eau, / Aux trémolos / Des p´tits oiseaux, / Suffit pour que tous les jours semblent beaux." La guinguette, incarnation du loisir populaire, devient une destination idéalisée, le lieu emblématique de la fraternité et de la liberté, l'endroit où l'on chante et l'on mange avec une charmante insouciance. La chanson est devenue une sorte de drapeau, non seulement de la Belle Équipe, mais aussi du Front populaire. Elle renvoie à la période d'un cinéma français triomphant. Gabin, qui vient du music-hall, interprète avec un grand naturel le morceau. "Et puis alors, attends, à cet' époque là, y avait pas de playback. Je l'ai enregistré directement dis donc. Je me la suis tapée au moins six, sept fois", racontera-t-il plus tard dans une interview (à 2'23).
* Les congés payés.
Pour s'offrir des moments de répits et s'évader, la
plupart des ouvriers de la région parisienne se contentent dans un premier temps de voyages
de proximité, dans un rayon de quarante à cinquante kilomètres autour de chez eux. Ainsi, au moins jusqu'à l'obtention des congés payés, les bords de Marne, de Seine ou de l'Oise figurent parmi les principales destinations des escapades dominicales. (3) Avant 1936, les vacances loin de chez soi concernent très peu de monde.Si aujourd'hui, la naissance des congés payés en France évoque immédiatement le Front populaire, rappelons que la loi les instaurant fut bricolée à la hâte, sous la pression des grèves, dans la période d'un mois comprise entre les élections législatives de mai et la constitution du gouvernement de Léon Blum en juin. Initialement, les congés payés ne figurent pas dans le programme électoral du Front populaire, mais cette vieille revendication ouvrière resurgit sur les piquets de grèves de la confection marseillaise ou dans certaines usines métallurgiques. La demande qui sourd du mouvement social trouve un écho très favorable chez Blum. Lecteur du droit à la paresse (1883) de Paul Lafargue et principal rédacteur du programme de la SFIO en 1919, il est déjà sensibilisé au thèmes des "vacances payées" et perçoit immédiatement la valeur symbolique de la mesure. Sous son égide, CGT et patronat se mettent d'accord. Très vite, un projet de loi est déposé à la Chambre des députés. Court et simple, il précise: "A droit à 14 jours de congés payés, tout salarié lié à un employeur par un contrat depuis au moins un an ." Votée la nuit suivante à l'unanimité, la loi est promulguée dix jours plus tard, le 9 juin 1936.
Agence de presse Meurisse, Public domain.
L'idée de vacances connaît une application lente. Les
premiers vacanciers se débrouillent avec les moyens du bord. Faute de
campings, ils logent chez l'habitant. Beaucoup d'ouvriers partent en
vélos, dont l'acquisition est rendue possible grâce aux augmentations de
salaires obtenues par les accords de Matignon. Des déplacements d'une
journée en autocars sont également organisés par les syndicats et permettent de
petites échappées en voyages collectifs. La plupart des ouvriers ne peuvent
pas se payer un billet de train, une chambre d'hôtel, une location... Il est donc difficile de partir loin. Léo Lagrange (en photo ci-contre), le sous-secrétaire d’État aux Sports, aux Loisirs et à l’Éducation physique du premier gouvernement Blum (4), a l'idée d'un billet de trains de "congés populaires" à
prix réduits, qui mettrait les vacances à la portée du plus grand
nombre. Pour ce faire, il réunit les membres des grands réseaux
ferroviaires (la SNCF ne verra le jour qu'en 1938) qu'il parvient à
convaincre. Néanmoins, à l'été 1936, seuls 620 000 salariés profitent des billets de "congés payés" à prix préférentiels. Le grand élan vers de nouveaux espaces (mer, montagne, campagne) n'intervient vraiment qu'au cours de l'été 1937 (1,7 millions de billets Lagrange). (5) A
l'été 1936, on se rend
surtout à la campagne. On campe. On pêche. On pique-nique au bord des rivières.
On danse et on mange dans les guinguettes. Et, sans surprise, c'est ce
tableau-là que se
mettent soudain à dessiner les chansons populaires, comme autant
d'instantanés des mœurs nouvelles.
C°: Le congés payés sont un acquis. La France affichait du retard en ce domaine, en particulier sur les pays nordiques. Or, en 1936, d'un seul coup, elle rattrape son retard et devient même un pays leader. On accorde très libéralement à un très grand nombre de personnes une longue durée de congés payés. Lors du procès de Riom, en 1942, on reprochera à Blum d'avoir amolli la France. La paresse l'aurait alors emportée. «Je ne suis pas sorti souvent de mon cabinet ministériel pendant la durée de mon ministère, mais chaque fois que je suis sorti, que j'ai traversé la banlieue parisienne, et que j'ai vu les routes couvertes de ces théories de "tacots", de "motos", de tandems, avec des couples d'ouvriers vêtus de "pull-overs" assortis et qui montraient que l'idée de loisir réveillait même chez eux une espèce de coquetterie naturelle et simple, tout cela me donne le sentiment que, par l'organisation du travail et
du loisir,
j'avais malgré tout apporté une espèce d'embellie, d'éclaircie
dans des vies difficiles, obscures, qu'on ne les avait pas seulement
arrachées au cabaret, qu'on ne leur avait pas seulement donné plus de
facilité pour la vie de famille, mais qu'on leur avait ouvert la
perspective d'avenir, qu'on avait créé chez eux un espoir.» Les congés payés constituent une échappée exceptionnelle, une "embellie" (Blum) entre la grave crise économique et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale à venir. Le
film de Duvivier quant à lui, est resté comme une entreprise collective dans la mémoire, alors
même que son dénouement dit plutôt le contraire. A l'image du Front
populaire, le projet de guinguette la belle équipe a suscité de
l'espoir, des moments de chaleur inoubliables, en dépit de l'échec final
de l'entreprise.
Notes:
1. Toujours en 1936, Jean Renoir tourne "le crime de monsieur Lange" à partir d'un scénario de Jacques Prévert. A la fin du film, ce sont les travailleurs organisés en coopérative qui gagnent. 2. Le film est emblématique du cinéma des années 1930, un cinéma réalisé, conçu et joué par des hommes, au sein duquel les femmes occupent des rôles subalternes et très négatifs. 3. En
1853, Napoléon III accorde des congés payés aux fonctionnaires. En
1900, ce sont les salariés du métro parisien qui obtiennent 10 jours de
congés annuels. Dans la foulée, les employés des entreprises électriques
et gazières, les employés de bureaux décrochent à leur tour quelques
jours.
4. Lagrange
est un membre de l'aile gauche socialiste. Au cours de sa jeunesse
parisienne, il a fréquenté les milieux d'aspiration au plein air comme
les éclaireurs de France. Devenu sous-secrétaire d’État, il s'emploie à
développer un tourisme social, à rendre accessible aux ouvriers les
loisirs sportifs et culturels, de plein air et artistiques. Il appuie
le développement des auberges de jeunesse. A bien des égards, Lagrange est un précurseur et une figure très attachante.
5. L'occupation
par les ouvriers de lieux jusque là réservés à une élite (la classe des
loisirs) suscite l'effroi des possédants, consternés de devoir partager
les eaux avec ces hordes de "salopards en casquettes". Ainsi, dans
Bécassine en roulotte, la marquise de Grand'Air fait la moue devant
l'invasion des plages par la populace. Les caricatures de Pol Ferjac dans la Canard enchaîné témoignent de cette stupeur. Sur une des plus célèbres,
une bourgeoise installée dans une baignoire au beau milieu d'une plage
fréquentée par des ouvriers lance à son interlocuteur. "Vous ne pensiez pas que j'allais me tremper dans la même eau que ces bolcheviks!"
Sources:
A. Danielle Tartakowsky, Michel Margairaz: «"L'avenir nous appartient." Une histoire du Front populaire.», Larousse, 2006. B.Valérie Lehoux: "Le front populaire à tout bout de chants", Télérama, 30/07/2016.
H. Bertrand Tavernier: "Voyages à travers le cinéma français" - Saison 1. Épisode 3. Les chansons - Julien Duvivier.
Liens:
- Pour mesurer l'ampleur de la vogue des guinguettes et leur rôle dans la culture populaire de l'époque, 25 chansons consacrées au phénomène.
Quand on s'promène au bord de l'eau.
Du lundi jusqu´au sam´di, Pour gagner des radis, Quand on a fait sans entrain Son p´tit truc quotidien, Subi le propriétaire, L´percepteur, la boulangère, Et trimballé sa vie d´chien, Le dimanch´ viv´ment On file à Nogent, Alors brusquement Tout paraît charmant!...
{Refrain:} Quand on s´promène au bord de l´eau, Comm´ tout est beau... Quel renouveau... Paris au loin nous semble une prison, On a le cœur plein de chansons. L´odeur des fleurs Nous met tout à l´envers Et le bonheur Nous saoule pour pas cher. Chagrins et peines De la semaine, Tout est noyé dans le bleu, dans le vert... Un seul dimanche au bord de l´eau, Aux trémolos Des p´tits oiseaux, Suffit pour que tous les jours semblent beaux Quand on s´promène au bord de l´eau.
J´connais des gens cafardeux Qui tout l´temps s´font des ch´veux Et rêv´nt de filer ailleurs Dans un monde meilleur. Ils dépens´nt des tas d´oseille Pour découvrir des merveilles. Ben moi, ça m´fait mal au cœur... Car y a pas besoin Pour trouver un coin Où l´on se trouv´ bien, De chercher si loin...
C'est une véritable institution estivale : les sardines qu'on enfonce, les bouchons qui sautent, le bruit des tongs dans l'allée et le rouleau de Lotus sous le bras… Les vacances au camping, c'est le mode d’hébergement favori des touristes français et étrangers. Et on est bien placé pour en parler puisque l'Hexagone dispose du premier parc de campings en Europe et du second au monde derrière les États-Unis. La pratique du camping est profondément enracinée dans la culture populaire et quelques chansons relatent ce retour à la nature et à une vie simple. De l'éloge du plein air prôné par les pionniers anglo-saxons à la slow-life vernissée d'aujourd'hui, il y a tant à dire sur un type d'hébergement qui confine au mode de vie.
Une publication partagée par Emmanuel Grange (@lapasserellehg) le
Les débuts du camping, du vélo au credo
Olivier Sirost relève que c'est dans la presse sportive que le terme de "camping" apparaît en France au mois de juillet 1903 (1). Un article du journal L’Auto portant sur les campements sportifs des Anglais insiste sur l’origine et la culture britannique d’un mode de vie : « Les Anglais ont le génie de ces organisations en plein air. Depuis longtemps le goût du camping out et du bivouac lointain a pris dans le Royaume-Uni des proportions considérables. » Paul de Vivie dit Vélocio, grande figure du cyclotourisme français, écrivait la même année que la "bicyclette n'est pas seulement un outil de locomotion ; elle devient encore un moyen d'émancipation, une arme de délivrance. Elle libère l'esprit et le corps des inquiétudes morales, des infirmités physiques que l'existence moderne, toute d'ostentation, de convention, d'hypocrisie – où paraître est tout, être n'étant rien – suscite, développe, entretien au grand détriment de la santé." Pédaler et camper sont les joies du plein air, un concept en vogue en ce début de 20ème siècle dans les catégories sociales aisées. Avant la Grande Guerre, les campeurs sont principalement des randonneurs battant seuls la campagne à pied ou en vélo avec une toile de tente militaire rudimentaire.
Dans l'Europe industrialisée, cette pratique va se diffuser avec les réflexions hygiénistes sur le corps et l'environnement. Bouleversée par les progrès techniques, la vie moderne contraindrait l'homme qui, ne fusionnant plus avec la nature à cause d'une domestication sans freins, s'éloignerait de l'essentiel. Comme le note Alain Corbin, un retour à la nature est une façon de lutter contre les maux de la société industrielle (alcoolisme, tuberculose) en revigorant la vigilance du citoyen prêt à défendre les intérêts de la nation et la production de l'ouvrier à son poste. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, l'idéal d'un nouvel Adam est porté par les protestants du Young Men’s Christian Associations (YMCA) qui développent les pratiques du camping en idéalisant l'Indien et la civilisation primitive américaine. Le triangle symbole de l'YMCA représente les trois domaines que l'être humain doit développer pour demeurer en équilibre. « Le triangle est l'exemple d'une symétrie essentielle à l'homme sur les plans spirituel, intellectuel et physique » (Luther Gulick, professeur du YMCA et créateur du symbole). Ce programme fondé sur l’indianisme et l'harmonie entre corps et esprit influence le scoutisme et initie la pratique du camping aux États-Unis. En France, les Unions chrétiennes de jeunes gens (UCJG) importent l'héritage anglo-saxon et en 1910 quelques uns de leurs membres fondent le Camping club français (CCF) pour forger une jeunesse aux rudiments de la vie au grand air.
"Nous méprisons, non sans raison,
les maisons, ces prisons,
d'où l'on ne peut pas voir les étoiles
et le beau ciel sans voile"
La chanson du plein air, extraite du livret Chansons des scouts de France (1932), montre la conjonction entre les influences anglo-saxonnes et suisse-allemande où le camping est le meilleur moyen de prolonger les moments passés au contact de la nature. Face à l'urbanisation galopante, l’Allemagne et l’Autriche proposent aux citadins une cure de nature où la randonnée en forêt, la baignade en rivière et le feu de camp entretiennent parfois un esprit contestataire où naturisme, végétarisme se diffusent en parallèle. C'est sur le disque "Les chansons de Bob et Bobette", première production discographique à l'attention des enfants de l'entre-deux guerres, que l'on retrouve un éloge de la liberté et de la toile de tente avec "La partie de camping" (1948). Les oiseaux chantent, l'air est pur. Parfois un orage craque mais rien ne vaut la vie en pleine nature.
Puisqu'il faut vivre avec son temps
Vivons autrement qu' nos parents
Qui végétaient entre quatre murs
Il nous faut un plafond d'azur
La vie qui nous enchante
Chante, chante, chante
C'est le campeur qui plante
La vie indépendante
Des trappeurs au cœur bien trempé (Un, deux, trois)
Campeurs, sachons camper !
(Refrain)
Ah ! Qu' c'est beau la nature
Les fleurs, les p'tits oiseaux
La brise qui murmure
Et les reflets sur l'eau
Pour posséder tout à la fois
Campons au coin d'un bois
Vers le camping de masse
Au camping éducatif promu par le Camping club français des origines s'ajoute progressivement une pratique plus familiale. Le développement de l'industrie touristique en France s'accompagne d'une massification du camping où l'on distingue les Sybarites (adeptes du confort, du nom de la prospère ville grecque de Sybaris) et les Spartiates. Pratique plutôt bourgeoise au départ, le camping se démocratise avec les congés payés de 1936. La création et la modernisation de zones de vacances dans les communes donnent naissance aux campings municipaux et à une pratique familiale en bord de mer ou sur les terres natales. Après la Seconde Guerre mondiale, une réglementation vise à limiter le camping sauvage qui dégrade des espaces naturels mais représente aussi un manque à gagner pour une industrie des loisirs en plein boom. La plupart des campeurs des Trente Glorieuses se rendent alors gaiement dans les terrains de camping en plein essor ou investissent dans leur propre parcelle privée.
Bob, moustache, lunettes rondes, la bouille de Marcel Zanini est entrée dans les annales de la chanson française avec son reprise impayable de Brigitte Bardot dans "Tu veux ou tu veux pas" déjà étudiée sur l'Histgeobox. Né à Istanbul en 1923, d'un père français et d'une mère d'origine grecque, Zanini voyage entre la Côte d'Azur et les Alpes pour animer les saisons touristiques. En 1971, cet amoureux de jazz s'amuse des petits déboires des vacanciers à toile de tente avec le très seventies "Le camping". Sur la pochette où Zanini mime un coup de fourchette sur son matériel pliable, l'idéal du campeur en quête d'un nouvel Éden est bien loin. Le camping jouxte la route et la gare de chemin de fer, les "gros camions" déboulent sur l'aire et bouchent la vue du pauvre campeur au chapeau zébré. Transistors à bloc et surpopulation, l'espiègle Zanini se délecte du camping de masse. Il y a t-il encore une place pour les puristes du camping dans une société de loisirs et de consommation où le confort s'immisce même là où l'on avait chassé ?
Au super camping de la plage
Evidemment c'était complet
Mais moyennant un bon pourboire
On nous a quand même casés
Entre un gros camion de la Corrèze
Qui nous bouchait toute la vue
Et une famille portugaise
Qui faisait frire de la morue
On s'est regardés
Puis on s'est dit
On se plaindra
A Trigouni
Refrain
Ah quelle joie d'avoir une caravane
Ah quelle joie de faire du camping
L'endroit était très sympathique
Mais il y avait les transistors
Et sans les millions de moustiques
On aurait pu dîner dehors
On trouvait tout à la cantine
A condition d'attendre son tour
Pour une boîte de sardines
J'ai fait la queue pendant trois jours
Un de nos voisins
Pour des petits pois
A fait la queue
Pendant un mois
Refrain
Bien sûr, on ne voyait pas la plage
A cause de la gare de chemin de fer
Mais en grimpant sur le porte-bagage
On pouvait quand même voir la mer
A part les huit jours de tourmente
Et la tente qui s'est envolée
On a passé de bonnes vacances
On s'est vraiment bien amusé
Si on n'est pas
Tellement bronzés
On a quand même
Bien rigolé
Refrain
Ah quelle joie d'avoir une caravane
Ah quelle joie de pouvoir s'en servir
La France, le premier parc européen de campings
L'INSEE (2) nous livre des statistiques récentes qui confirment l'engouement pour le camping hexagonal. "En 2016, la France métropolitaine compte 7800 campings touristiques et 710 000 emplacements, soit une taille moyenne de 90 emplacements par établissement. Elle possède le deuxième parc mondial de campings, derrière les États- Unis et le premier parc européen. Elle concentre notamment un tiers des capacités européennes, contre seulement un dixième du parc européen de chambres d’hôtels." Sur la décennie écoulée, la fréquentation des campings a progressé de 10%. Si les campeurs français préfèrent les emplacements équipés d'un mobil-home, bungalow ou chalet, les visiteurs étrangers optent pour les emplacements "nus" où ils plantent leur propre tente ou garent leur caravane, camping car ou voiture avec tente de toit.
D'autres alternatives apparaissent avec les campings cinq étoiles ou les campings permaculture où les clients consomment les légumes et fruits produits sur place qui se rapprochent du camping à la ferme chanté par Jean-Louis Murat sur le double-album Babel que Samarra évoque ici.
Si la pêche à la ligne a su séduire sur la durée, cette pratique, tour à tour individuelle et collective, n'a cessé d'évoluer et de se modifier, à l'instar des transformation dans lesrapports de l'homme à la nature. Alors qu'on a longtemps souhaité soumettre la nature aux désirs des hommes, elle fait désormais l'objet de mesure de protection.
****** Qu'elle soit exercée à des fins alimentaires ou de loisir, la pêche à la ligne (1) est une activité très ancienne. La pêche est pratiquée dès la préhistoire comme en atteste la découverte de harpons, javelots, filets de pêche, hameçons fait d'os, de bois ou de nacre... Egyptiens, Grecs, Romains s'adonnent également à cette pratique. Au Ier siècle de notre ère, Ovide consacre un traité à la pêche (Halieutica) dont ne subsiste qu'un fragment. Au IIème siècle ap. JC., le poète Oppien rédige ses Halieutiques qui nous font connaître certaines techniques de pêche de l'antiquité. Dans son De Natura Animalum, Aelien décrit les pratiques de pêcheurs macédoniens qui se rapprochent en tout point de la pêche à la mouche que nous connaissons aujourd'hui. "Sur le fleuve Astreus volent des mouches que les poissons prennent goulûment. Les pêcheurs le savent. Hommes habiles, ils enrobent l'hameçon de brins de laine pourpre et y adaptent deux plumes de la barbe d'un coq (...). Les poissons attirés par la couleur ... se jettent bouche ouverte sur cette proie crochue; ... la trouvent piquante, mais sont pris!"
Scène de pêche. Détail de la mosaïque nilotique provenant de la villa du Nil, près de Leptis Magna. IIIè s. Musée de Tripoli, Libye. Un vieil homme assis sur des rochers prépare sa ligne tandis qu'à côté de lui, un jeune homme utilise son épuisette pour sortir de l'eau un poisson qui a mordu à l'hameçon.
Au Moyen Age et à l'époque moderne,
les pêcheurs sont mus par des préoccupations alimentaires,
économiques.Progressivement, une législation spécifique réglemente les activités halieutiques. Dans un but économique, l'édit de 1669 mis en place par Colbert entend préserver les eaux et forêts du royaume, ces mannes nourricières essentielles.
La pêche du poisson d'eau douce reste alors le privilège exclusif des seigneurs, laïcs ou ecclésiastiques. Jusqu'à la Révolution française, la pratique reste donc un privilège réservé à l'élite. Encore obnubilé par l'aspect économique de cette activité, le pays demeure un monde rural qui vit encore largement de la chasse et de la pêche. A la veille de la Révolution, les cahiers de
doléances du Tiers-Etat laissent transparaître le désir de
pouvoir pêcher sans que l'activité ne soit réservée aux privilégiés. La loi du 14 floréal an X concrétise cette aspiration et reconnaît le droit pour tous de pêcher à la ligne. (2)
* "Père-la-Gaule" vs Sportsmen.
En France, ce n'est vraiment qu'avec le XIXème siècle que la pêche devient une activité de loisir et plus seulement alimentaire. Pour Alain Corbin, la pêche, tout
comme le jardinage, représente vraiment l'avènement du temps pour
soi, des loisirs. L'historien distingue deux types de pêches qui coexistent et interagissent à la fin du XIXème siècle et au début du suivant. L'auteur oppose deux types de pêches. La pêche traditionnelle constitue le passe-temps des "gens de peu". Pratiquée par des "vieux maîtres" expérimentés, elle implique la connaissance des trucs et astuces. Capables de dénicher les bons coins en devinant le poisson en fonction de la topographie, ces "pères-la-gaule" transmettent leur savoir à leurs disciples. Pêche statique - ce qui lui vaut l'accusation de passivité - cette activité chronophage exige une grande dépense de temps, tout en étant une école de patience. Dépréciée par les membres des classes dominantes, la pêche traditionnelle est "frappée du sceau de la futilité, de l'inutilité, (...) figure dérisoire du temps gaspillé (...)." Les détracteurs de la "petite pêche" considèrent en outre cette activité comme inélégante car impliquant la manipulation de matières organiques, sales, pour confectionner l'amorce. Ses défenseurs insistent au contraire sur les vertus hygiéniques et thérapeutiques d'une pratique qui permet de goûter le calme et la quiétude.
Le pêcheur doit connaître le "fonctionnement" de la rivière et des poissons, scruter méticuleusement la surface du cours d'eau pour espérer acquérir le "sens de l'eau".
A partir du milieu du XIXème siècle, marchands et didacticiens plébiscitent la pêche "sportive" venue d'Angleterre. Outre-Manche, au sein de la gentry, la pêche s'impose en effet précocement comme une activité de loisir qui s'inscrit dans la gamme des rural sports. En 1653, le prodigieux succès
de librairie du"Complete
angler"[« le parfait pêcheur »] d'Isaac
Walton- ouvrage le plus vendu juste après la Bible! au Royaume-Uni - atteste de cet engouementprécoce pour la pêche.Membre de l'élite anglaise, Isaac Walton fonde avec ce
livre un genre littéraire à part entière. Conçu sous la forme d'un
dialogue entre un maître et son disciple, l'auteur ponctue sa narration de
réflexions philosophiques qui mettent en exergue les relations
homme-nature et insuffle une philosophie de la pêche où poisson,
homme et nature
se respectent mutuellement. Sous la plume de Walton, l'acte de pêche
devient presque secondaire,l'objectif étant moins de prendre du poisson que de percer les mystères de la nature, de la vie sauvage et de se réaliser
soi-même.La "pêche sportive" s'inscrit pleinement dans cette nouvelle conception de la nature et du monde animal. Le pêcheur à la mouche artificielle entend ainsi laisser sa chance au poisson, rendant volontiers sa liberté aux prises trop petites. Élitiste, la pêche sportiverequiert davantage de techniques et nécessite un matériel sophistiqué, souvent très onéreux. Ses pratiquants "entendent qu'elle apparaisse scientifique", fondée "sur un savoir diffusé par les canaux les plus nobles de la vulgarisation."L'activité implique parfois une domesticité spécifique avec le recours d'un porte-épuisette. Les pêcheurs à la gaule ne manque pas d'ailleurs de railler ces "petits marquis" accompagnés de leurs grouillots. Considérée comme un sport à part entière, la pêche à la mouche suscite très vite la création de clubs tels que le Casting Club de France ou le Fishing Clubdont la principale activité est d'organiser des concours de lancer.
Les "deux types de pêche coexistent et interagissent, en un jeu complexe d'échanges (3), d'emprunts et de dérision. Si l'opposition entre ces deux modes de pratiques persiste longtemps en Angleterre, elle s'estompe progressivement en France avec une plus grande cohésion sociale parmi les pêcheurs.
* L'essor d'une activité de loisir à l'Age industriel.
Les transformations de l'âge industriel contribue également à faciliter la pratique de la pêche sportive. Ainsi au XIXème, l'arrivée des chemins de fer offre aux
citadins la possibilité de se déplacer vers la campagne. La création de nouvelles
voies ouvre aussi de nouvelles aires récréatives aux pêcheurs de
loisirs, aux portes des grandes villes. Les rives des fleuves et rivières deviennent des espaces convoités comme en attestent les nouvelles de Maupassant (Exemple : « les dimanches d'un bourgeois de
Paris » ou « le trou »), les tableaux des impressionnistes, puis les photographies. L'importation des techniques anglaises et le triomphe de la pêche sportive doivent également beaucoup aux nouveaux circuits commerciaux. De fait, ce sont les grands marchands parisiens qui importent les méthodes et le matériel en France. A coup de publicité et d'arguments, ils permettent l'adoption des méthodes anglaises. L'apparition des revues spécialiséestelles que « la campagne » de Charles de Massas, relaient efficacement les nouvelles méthodes. La pêche sportive, de nature aristocratique, s'intègre en outre au tourisme naissant, comme le montre la pratique des fishing trips qui mettent à l'honneur de nouveaux paradis halieutiques: l'Ecosse, l'Irlande, la Normandie, la Suisse, puis les Etats-Unis, le Canada.
Dans ses Histoires naturelles, Jules Renard revient sur une rencontre magique faite au bord de l'eau: "Ça
n'a pas mordu ce soir, mais je rapporte une rare émotion. Comme je
tenais ma perche de ligne tendue, un martin-pêcheur est venu s'y poser.
Nous n'avons pas d'oiseau plus éclatant. Il semblait une grosse fleur
bleue au bout d'une longue tige. La perche pliait sous le poids. Je ne
respirais plus, tout fier d'être pris pour un arbre par un
martin-pêcheur..."
* Apparition des sociétés de pêche et protection des cours d'eau. Au delà de la diversité des pratiques, des combats communs contribuent au XIXème siècle à forger une certaine cohésion parmi les pêcheurs. Dans leur très grande majorité, ces derniers déplorent l'épuisement des ressources halieutiques sans qu'aucune étude fiable ne puisse confirmer cette assertion. A tort ou à raison, les sociétés de pêches accusent pêle-mêle le développement de l'industrie, la canalisation des cours d'eau, l'établissement de barrages et écluses, la pollution des eaux par les égouts, les irrigations inconsidérées, le braconnage... Quoi qu'il en soit, ce discours incite les pêcheurs à s'impliquer dans la protection des cours d'eau, des ressources aquatiques et à lutter contre les pollution industrielles. Ce risque, qui devient une préoccupation essentielle à partir des années 1880, incite les pêcheurs à la ligne à se regrouper. Cent cinquante-six sociétés de pêche voient le jour entre 1888 et 1899. Leur mission première est de défendre, protéger et repeupler les cours d'eau.
En moins d’une décennie, ces sociétésconstituent un véritable réseau. Regroupées enfédérations, elles organisent des congrès qui tiennent lieu de moyen de communication privilégié.
Ces sociétés mènent des actions multiformes: - Pour lutter contre la prétendue raréfaction des ressources piscicoles du pays, les sociétés de pêches se livrent à de vastes opérations de rempoissonnement et d'alevinagesen lien avec la pisciculture alors en plein essor. Elles tentent également d'acclimatercertains poissons dans les cours d'eau ou encore à protéger la reproduction des poissons les plus appréciés. (4) - Au cours du premier tiers du XXè siècle, les pêcheurs donnent l'alerte sur d'éventuelles pollutions, n'hésitant pas à dénoncer auprès des autorités les situations problématiques par le biais de pétitions. La naissance du Fishing Club de France (FCF) en 1908, dont le slogan est "l'eau pure pour tous", joue un rôle pionnier en ce domaine. Le FCF entend créer une vaste cohésion nationale contre l'infection systématique des cours d'eau tout en protégeant la pêche.
> De fait, les industriels redoutent l'intervention des associations de pêche, car celle-ci a lieu généralement sous la forme de plaintes et de procès. Jean-François Malange en conclut que "la pêche à la ligne paraît bel et bien inscrite dans lecycle naturel de l’eau et semble servir d’indicateur, voire defusible, face à la pollution des milieux. Ceci lui confère unimportant rôle social de surveillance alors qu’elle est longtempsrestée une pratique évoluant dans la marginalité desloisirs. Ce rôle de guetteur et de sentinelle veillant à la santé des cours d’eau (...) est d’autantplus fort et justifié que la fin du XIX° et le début du XXe siècles marquent l’apogée de l’hygiène : la « conquête del’eau », la « bataille du tout-à-l’égout » en sont des épisodesmarquants." (5)
Assez rapidement, la pêche devient un sujet de prédilection des
caricaturistes. Bon nombre de poncifs et de moqueries apparaissent
alors : le pêcheur est tantôt dépeint comme un éternel insatisfait, tantôt comme un fanfaron ridicule qui exagère la taille de ses prises, à moins qu'il ne fasse figure de mauvais citoyen, qui ne vote pas.
* La pêche à la ligne aujourd'hui.
Le nombre de pêcheurs à la ligne reste très élevé. Quelque soit la situation sociale ou l'âge, cette pratique séduit toujours. Comment l'expliquer? Quelques éléments peuvent être avancés. Il est d'abord possible de pêcher sur l'ensemble du territoire, au cœur de la capitale comme dans des lacs de montagne difficilement accessibles. L'activité peut se pratiquer à peu de frais. La pêche à la ligne est avant tout une activité de loisir qui permet de se détendre, impose son rythme, nécessite de la quiétude et représente au bout du compte une nette rupture avec les obligations du quotidien. La pêche a su s'adapter aux transformations des modes de vie. Sous l'effet de la mondialisation et d'une urbanisation accrue, denouvelle génération de pêcheurs,
citadins,sont apparus. Ces street fisheradaptent et s'approprient les techniques de leurs homologues nippons ou américains. A l'affût des dernières nouveautés, ces pêcheurs s'inspirent pourtant inconsciemment de la philosophie d'Isaac Newton
avec la pratique du no-kill (graciation en français) qui consiste à relâcher le poisson juste capturé. (6) La pêche se pratique enfin de mille façon, ce qui permet à chacun d'y trouver son compte. Certains s'adonnent à différentes techniques quand d'autres préfèrent se concentrer sur un type de pêche bien spécifique.
Pêcheurs en plein Paris. Source: AFP
La variété des techniques de pêches permet d'ailleurs de dresser une typologie sommaire et non exhaustive: - Longtemps marginale et réservée aux sportsmen, la pêche à la mouche consiste à leurrer le poisson à l'aide d'une imitation d'insecte (éphémère, phrygane, moucherons) réalisée à partir de plumes, de brins de laine, de crin... - A l'aide d'un bouchon et d'un amorçage efficace, le pêcheur au coup peut espérer remplir sa bourriche de poissons blancs. - La pêche des carnassiers (brochet, sandre, perche, silure) se pratique quant à elle au lancer et consiste à tromper le poisson à l'aide d'un appât artificiel (cuillers, poissons nageurs, leurres souples) ou naturel (poisson mort). Le leurre est projeté à distance, puis ramené à l'aide du moulinet en le faisant habilement nager entre deux eaux. La pêche au vif vise à séduire les carnassiers à l'aide d'un petit poisson fixé vivant à l'hameçon. - Poisson puissant et combattif, la carpe fascine, au point que les carpistes se spécialisent dans sa traque.
La pêche inspira et inspire toujours de nombreux écrivains, qu'ils soient eux mêmes des inconditionnels de cette pratique (Maurice Genevoix, Jim Harrison, Ernest Hemingway...) ou de simplescurieux. Pour s'en convaincre citons pêle-mêle "l'enfant et la rivière" d'Henri Bosco, "la rivière du sixième jour" de Norman McLean (adapté à l'écran sous le titre "Et au milieu coule une rivière"), "les histoires naturelles" de Jules Renard ou encore "Trois hommes dans un bateau" de Jérôme K. Jérôme... La chanson n'est bien sûr pas en reste. Nous avons ici retenu "Le pêcheur au bord de l'eau", un titre de Marc Fontenoy, interprété par Andrex en 1949. Ce morceau souligne le passage d'une pêche nourricière à une activité de loisir
de masse, les poissons y sont présentés comme
des partenaires de jeu et les pêcheurs des amoureux passionnés cherchant à vivre en symbiose avec la nature. La Patience y fait figure de vertu cardinal.
Notes:
1.Selon Wikipédia, "la pêche à la ligne récréative est la pratique de la pêche avec une
ligne et un hameçon (...), avec
remise à l'eau du poisson ou non (contrairement à la pêche commerciale : pêche à la traîne, et pêche au gros, notamment)." 2.Cette situation s'inscrit dans le temps et reste de mise sous la IIIème République. Dans l'entre-deux-guerres,le législateur
recommande de laisser la pratique de la pêche libre. La loi du 12 juillet 1941 remet en cause la gratuité de la pêche à la ligne, obligeant les pêcheurs à adhérer à une société de pêche agrée par le ministre de l'Agriculture, et à payer une cotisation leur permettant d'obtenir une carte de pêche. 3.En dépit de leurs différences, ces deux types de pêches ont des points communs. Ces pêches impliquent une rupture avec l'activité quotidienne, ainsi qu'une totale polarisation du temps. Ce sont encore des pratiques masculines, fondées sur l'observation et le silence. 4.Question des saumons occupe une grande
place dans les débats à la fin du XIXème siècle. Pêcheurs,
société d'acclimatation, scientifiques s'interrogent sur les moyens
de faire revenir le saumon et de le protéger avec notamment la mise
en place d'échelles à poissons qui permettent aux poissons migrateurs (espèces anadromes). 5.Cette situation n'illustrerait-il pasune forme de culture halieutique
commune à de nombreux pêcheurs et perceptible sur la longue
durée; une culture qui viserait à promouvoir, protéger ce qu'on appelle
aujourd'hui l'environnement? Pour Jean-François Malange, l'émergence de la conscience environnementale si actuelle serait donc perceptible très tôt, bien avant les années 1970 et l'émergence d'"une conscience environnementale" au sens moderne du terme. 6. Le traumatisme soumis au poisson par l'hameçon
est minimisé par l'usage d'hameçons sans ardillons afin de pouvoir
relâcher le poisson dans les meilleures conditions. Cette graciation vise à préserver la ressourcetout en permettant au spécimen pêché de poursuivre son développement.
- Corbin (A.), « Les balbutiements d’un temps pour soi. La pêche à laligne et la polarisation des heures », dans L’avènement des loisirs,Aubier, Champs/Flammarion 1e édition, 1995, p. 324-340.
- "Le goût de la pêche", Mercure de France, 2007. - Jean-François MALANGE:"Risque perçu et risque vécu. Les pêcheurs à la ligne et la pollution des cours d’eau en France aux XIXe et XXe siècles." dans Au fil de l'eau. Ressources, risques et gestion du Néolithique à nos jours, Presses Universitaires Blaise Pascal, pp.335-348, 2013.
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.