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mercredi 26 août 2026

Ceux qui partent et ceux qui partent pas. Un été au tiek.

Le temps des vacances se caractérise par son ambiance particulière, qui rompt avec la routine du reste de l'année. L'été, certains prennent la route pour la plage, la montagne ou un de ces "pays imbéciles où jamais il ne pleut". D'autres aimeraient bien mettre les voiles, mais faute de moyens, ils ne partent pas. C'est notamment le cas de ceux qui restent à la cité tout l'été. De nombreux artistes rap ont consacré des morceaux à ce temps suspendu, aux subterfuges trouvés par ceux qui ne partent pas, pour bouleverser leur quotidien, s'affranchir des tours et changer de décor sans bouger.

***

Les quartiers de grands ensembles sont sortis de terre au cours des décennies 1950-1960, à l'initiative de l’État aménageur. En comparaison des logements vétustes d'avant-guerre, les nouveaux logements collectifs améliorèrent les conditions de confort pour les familles françaises qui ont la chance de dégotter un appartement. Néanmoins, pour beaucoup de foyers, partir en vacances constitue un luxe qu'ils ne peuvent se permettre. En 1960, Jean Ferrat en fait le constat dans "Ma môme" "On va pas à Saint-Paul de Vence / On pass'tout's nos vacances à Saint-Ouen / Comme famille, on n'a qu'une marraine / Quelque part en Lorraine / Et c'est loin". 

La piètre qualité de construction, le délabrement rapide de quartiers mal raccordés au centre-ville font rapidement de ces zones des repoussoirs. Ceux qui peuvent acquérir ou louer ailleurs le font. Ainsi, ces quartiers, initialement attribués en priorité aux familles françaises, voient ces populations s'installer dans les zones pavillonnaires des couronnes périurbaines. Des familles plus précaires, souvent d'origine immigrées, s'installent dans les logements vacants. On assiste alors à un  recul de la mixité sociale. 

Pour les habitants de ces territoires, il existait néanmoins alors quelques solutions pour voir du pays. Au cours des années 1960 et au début de la décennie suivante, la France connaît en effet une croissance économique forte, portée par une industrie encore puissante et variée. Jamais les ouvriers n'ont été aussi nombreux. Beaucoup d'entre eux habitent dans les logements collectifs des banlieues populaires. C'est le cas du Val Fourré, à Mantes la Jolie, dont de nombreux résidents travaillent dans les usines automobiles alentours (Renault à Flins, Peugeot à Poissy). Or, les comités d'entreprises organisaient alors des sorties, voire des séjours. 

Certains se rendent aussi au centre social pour y participer à des activités récréatives. Les municipalités de gauche, en particulier communistes, ont eu à cœur de développer une éducation populaire, en s'appuyant aussi sur des centres de loisirs ou sociaux qui permettaient aux jeunes de s'occuper, de jouer aux jeux de société. Elles organisaient aussi des colonies de vacances à destination de tous les enfants; des colonies qui représentaient souvent le premier apprentissage de la vie hors de la cité. Dans "Quand je serai grand", Fabe se souvient : "la réalité / C'est qu'on a tous à peu près vécu la même,  fait les mêmes colonies / Les mêmes jeux de rôles avec les mêmes thèmes... / J'm'arrête ici dédicace aux petits en bas d'chez moi, en bas d'chez toi / A ceux qui partent et ceux qui ne partent pas "

La crise économique, l'imposition de politique austéritaire et le triomphe du néolibéralisme, modifient le rapport aux vacances,  avec une vision de plus en plus individualiste de ce temps particulier. Les mairies, qui disposaient de campings ou de villas dans des zones de villégiatures appréciés - ce qui permettaient de proposer un tarif attractif à leurs administrés - doivent s'en séparer pour équilibrer leurs budgets. Désormais, la prise en charge des vacances collectives par la puissance publique se fait rare. Il n'y a plus guère que le tissu associatif qui permet aux plus précaires de partir. 

Pour ceux qui passent l'été au tiek, le système D s'impose. Il faut trouver des idées pour s'occuper, inventer des jeux, découvrir le bonheur des petites choses, faute de bif. Les quelques transports collectifs (bus, trains) ou individuels deviennent des moyens d'évasion. Encore enfant, Abd Al Malik optait pour le vélo, ce qui peut s'avérer dangereux. «C'était pendant les vacances d'été dans la cité (...) / Alors on s'est tous mis en mouvement et on est parti en gueulant / Quelque part entre "la horde sauvage" et "la guerre des boutons" / (...) Ca faisait vraiment classe en ce temps là de faire du vélo / On était plus de cinquante sur la route, t'imagine / Têtes d'enfants déjà cassées et gueules citadines / Je sais plus trop d'où est venue la queue-de-poisson / Un coup de poisse en plein milieu du peloton / Je ne sais ni pourquoi, ni comment mais je suis le seul à être tombé et à avoir roulé, roulé, roulé». ["Dynamo"]

Les jeunes se retrouvent sur les dalles (au Val Fourré, au Val d'Argent) entre potes. Les uns et les autres s'y côtoient, s'y défient, s'y ennuient, s'y séduisent. Plus qu'à d'autres moments de l'année, ces agoras deviennent ainsi des lieux de représentation et de rencontre. Passi en témoigne dans "Il fait chaud". "C'est l'été, c'est bon la température va monter / Voilà les beautés, les décolletés / Les nouvelles modes sexy (hum!)-serrées / Les faits-divers, les Boom-Boom de quartier / Zoom, gros plan de la tête aux pieds / Les petits, les grands veulent peser / Les bruits de bécane se précèdent / Les marques, les sapes se succèdent / Y'a des coupes nettes sur les mecs, en quête / D'un biz ou d'une bonne fête / Aux pieds j'ai mes blanches baskets / En main une fraîche canette"

Des animateurs proposent des activités sportives ou ludiques. Les grands organisent des tournois de foot en fin de journée pour s'occuper. Il y a une ambiance différente en été. Tout le monde est dehors, plus détendu, tout est plus lent et semble tourner au ralenti. Les parents relâchent un peu la surveillance et assouplissent les horaires. Il devient possible de sortir après le dîner. Les vacances constituent donc un moment suspendu. Les potes se retrouvent en soirée, squattent les bancs, à la fraîche, prélude aux discussions qui vous conduisent au bout de la nuit, histoire de refaire le monde. Les soirées barbecue entre amis s'éternisent. Seth Gueko en témoigne dans "Barbeuk (enfin l'été)". "On va rentrer parfumés à la fumée du barbeuk qu'on a crillave l'aprem (...) / Rendez-vous la semaine chaine-pro / Manger les restes des merguez et des chettes-bro / On jouera au ker-po, ambiance bataille d'eau / Le tier-quar t'ouvre les portes de son restau'"

Tease et bedo sont au programme des "chaudes nuits d'été" d'Aelpéacha. Profitant de la chaleur en "Juin-Juillet-Août", le même se fait un peu de caillasse en revendant des canettes à la sauvette. (1) Gorah mise sur la bicrave pour pouvoir financer ses vacances. Mauvaise idée, loin de changer d'air, il se retrouve au placard. ["24 août"]

Faute de mer, de rivière où faire trempette - tout le monde ne peut pas habiter le long du canal saint Martin - il faut recourir à la débrouille. Quoi de mieux qu'un petit plouf dans une piscine gonflable installée en bas des tours? Ce n'est pas le Marseillais Dika qui dira le contraire. "J'suis dans le Sud, j'suis à l'aise / Dans le Nord il gèle / Y'a la piscine en bas du bâtiment / C'est l'charbon qui l'a payé pas la mairie / T'es pas un voyou toi pourquoi tu mens? / Roue avant, mais t'inquiète c'est pas l'Amérique. / J'passe l'été au quartier / Petit barbeq, à la place ça sent la crapulerie." (2) ["Au quartier"]

Les plus vernis, comme Dika ou I am ("le repos , c'est la santé"), peuvent passer du bon temps sur les plages de la cité phocéenne ou fréquenter les calanques à l'instar du Massilia Sound System. "Quand arrive l'été, l'appel des Goudes est le plus fort". [Dimanche aux Goudes ) 

* un été de merde. 

Tout le monde n'a pas la chance d'habiter à Marseille. Pour beaucoup de ceux qui ne partent pas, la belle saison porte mal son nom. Dans les logements, souvent mal isolés, les fortes températures rendent les conditions d'existence très difficiles, transformant les lieux d'habitation en bouilloires thermiques. De nombreux morceaux de rap évoquent la chaleur particulièrement insupportable dans les appartements ou sur les dalles asphaltées. Exemple avec le classique « Un été à la cité » du Ministère Amer. "14 heures, le soleil brûle sa mère. / On pourrait fondre du cobalt, halte / Moi et mes sauces, on grille nos culs de nègres sur l'asphalte / Ceux en galère de femmes ou allergiques à Paname / Restent se faire de l'argent dans la dinam" / Messieurs, mesdames, attendre par ce temps c'est chiant / On se raconte des histoires d'avant, du bon vieux temps, / Comme si on avait 50 ans / Quelques flics s'arrêtent, font du cinéma pour montrer aux Français / Qu'ils peuvent entrer dans les cités / Mais quand il y a du dawa (Vous avez appelé la police? Ne quittez pas.)". 

Le pire ennemi des jeunes habitants de la cité à la belle saison reste l'ennui, qui transforme les minutes en heures, les heures en journée, l'été en "Un été de merde" pour Gorah. Un des rares moyens accessible d'échapper au train train est de tracer, loin du quartier à bord d'un bus ou d'un train justement.  Ce que raconte Java dans "Mona" "Ici le bruit de la mer / La promesse d'un ailleurs / C'était le RER / Le seul espoir de se trouver une Vénus / Était de se barrer dans le premier omnibus". En même temps, la galère rassemble. Les grands jouent avec les petits, les camarades d'infortune deviennent une vraie famille. On écoute la musique à fond avec, chaque été, sa bande originale. En 2000, La Clinique obtient un tube avec "Playa". Le rappeur, dans le coma, fantasme des vacances au soleil, celle qu'il n'a, jusque là, jamais pu se payer. Bref, il n'y a "Pas de vacances pour les vrais gars" (Gorah feat Sheryo). "RDV au QG avec zéro budget / Il y a juste quelques canettes et beaucoup trop de fumée / La bonne humeur est occultée, on cherche des manières de s'occuper / (...) C'est carrément la même merde du Blanc Mesnil à Saint-Ouen / Le ski nautique, la bronzette et tout le reste se passent sans toi / Quand tu es dans le 93, les vraies plages sont si loin qui si tu empruntes un vélib', tu en as pour au moins six mois. / Encore cette année, pas de vacances pour les vrais gars".

Vacances au bled :

Dans les milieux populaires, quand on n'a pas les moyens de partir en vacances, on envoie quand même les enfants chez des membres de la famille, ce qui, même sans que ce soit très loin de chez soi, permet de sortir de la routine, de se retrouver.  Parfois, on part en vacances dans la famille, pour un séjour passé dans le pays natal des parents par les descendants d’immigrés devenus adultes. Le maintien de séjours réguliers apparaît comme le signe d’un attachement particulier à la terre des ancêtres. Ainsi, de nombreuses familles maghrébines s'entassent dans les voitures chargées au ras du sol, destination l'Algérie, le Maroc, la Tunisie. Le 113 évoque ces retours au bled dans trois morceaux : l'Algérie de Rim'K dans « Tonton du bled », la Guadeloupe d'AP avec "Tonton des îles", le Mali de Mokobé dans "Tonton d'Afrique". Originaire de Clichy, Doc Gynéco évoque quant à lui la distance entre sa vie quotidienne dans son quartier du 18 ème (rue de la Chapelle) et sa vision un brin fantasmée de la Guadeloupe, dont sont originaires les parents. ["Né ici".]

Dans "Blessé dans mon ego", Ekoué raconte de façon totalement désenchantée le moment où le rappeur met les pieds au Togo, et découvre sa position de cul entre deux chaises : “un statut de paria ici, d’intrus en cance-va au bled”. Considéré comme un fils d’immigré en France, il n’est pas mieux accepté en Afrique, où il n’est pas forcément bien vu avec “ses sapes et ses manières de petit blanc”.

* "Pas de faux été"

C'est un fait, faute de caillasse, les classes populaires partent moins en vacances. Or, il est toujours un peu bizarre de rester au quartier quand les autres se barrent. Pour mesurer l'ampleur des inégalités sociales, il suffit de confronter la succession de reportages consacrés aux vacanciers dans les JT de la période estivale à son propre quotidien, aux parents qui triment... On le mesure encore en comparant les images du sable fin des plages  paradisiaques à celui crotté du parc de jeux en bas des tours. Tu le saisis enfin quand, à la rentrée, les uns et les autres racontent leurs vacances. La Rumeur en témoigne dans "Pas d'vacances" "Été comme hiver, les vacances sont là / Y a pas le choix, faut que j’ronge mon frein et rester à la casa / Je partirai peut-être plus tard si les moyens l’permettent / En attendant, j'écris afin d’libérer ma tête / En fait, j'en ai un peu marre des récits des autres / Des cartes postales aux photos truquées qui embellissent les côtes"

Si tout le monde se construit des souvenirs, Fabe insiste sur le fait que le monde se divise entre "ceux qui partent et ceux qui ne partent pas". Le rappeur du 18 ème arrondissement parisien évoque dans "Quand j'serai  grand" la période des vacances estivales, se remémorant l'errance et l'ennui des enfants dont les parents n'ont pas les moyens de partir. " Quand j'serai grand j'veux habiter à la mer, avec mon père et ma mère / Marcher dans le sable plus prendre le RER / Ces putains de tours j'veux plus les voir plus tard (pire que ça) / J'veux vivre autre part (mieux que ça), j'ai même une idée si tu veux savoir"

Ne pas partir est un facteur d'exclusion, nourrissant gêne et frustration, même si, les habitants des quartiers ne s'en laissent pas compter. Dans un "Eté au tieks", Dosseh rappe :  "J'suis bien avec mes oubliés d'la société, pas d'sous métiers, pas d'faux été". On ne peut cependant que souhaiter le retour d'un ministère du temps libre et d'une puissance publique qui ne néglige aucun des enfants du pays. 

Notes :

1.Le marchand de glace, dès qu'il passe avec sa petite musique, connaît également un grand succès. ["Le marchand de glace passe / Petits négrillons et bougnoules ne tiennent plus en place" dans "un été à la cité" du Ministère Amer]

2. Dans le quartier de la Gauthière, à Clermont-Ferrand, le mercure atteint les 40° C en ce mardi 23 juin 2026. Les ados de la cité se cotisent pour acheter une piscine autoportante, qu'ils installent en bas de leurs barres HLM. Prévenus par une voisine, les policiers  débarquent en nombre (15) pour la lacérer. Ils récidivent deux jours plus tard. (source : France 3 Auvergne Rhône-Alpes)

Sources:

- "Le guide des vacances du rap français" 

- "Quand le rap français part en français"

- "Kiffer son été en banlieue à travers le rap français", pop-up urbain, 3/8/2015

- "un été au quartier: a french rap summer mix", playlist signée 22H22

- Top 10 des meilleures punchlines sur l'été dans le rap français.

jeudi 20 juillet 2023

Les vacances au bord de la mer. Mélancolie douce de Michel Jonasz.

Pierre Grosz écrit pour Michel Jonasz les paroles du morceau "Les vacances au bord de la mer", une merveilleuse évocation de vacances familiales au bord de la Méditerranée. En passant sur le blog, il nous a laissé un sympathique commentaire. Il y revient sur la genèse de cette chanson. Citons-le: "Ayant écrit avec Michel son album sur lequel figuraient onze chansons, je suis allé me reposer chez mon père à Menton. Michel m'a téléphoné pour me dire que pour lui un album, c'est 12 chansons ; j'ai donc écrit un après-midi ces mots en regardant les gens qui se baladaient devant la Méditerranée, Jonasz en a composé la musique le lendemain et notre surprise a été totale - la sienne surtout - de reconnaître dans ces paroles ses propres souvenirs d'enfance !" Lors des vacances d'été, le chanteur quittait, avec ses parents et sa sœur, le petit appartement de la porte de Vanves à Paris pour le bord de la mer. Issu d'une famille plutôt modeste, Michel garde un souvenir ému du sacrifice de ses parents pour emmener leurs enfants en vacances. (1) Partant de ces souvenirs, Pierre Grosz écrit le texte des Vacances au bord de la mer sur une ballade mélancolique composée par Jonasz.     


Le titre, qui figure sur l'album Changez tout sort au début de l'année 1975. Au cours de l'été, le morceau remporte un beau succès populaire. Il faut dire que les paroles visent juste, droit au cœur. Il en émane une simplicité vraie. Les premiers mots, d'une grande sobriété, plantent d'emblée le décor: une famille modeste profite des joies du tourisme balnéaire.

"On allait au bord de la mer / Avec mon père, ma sœur, ma mère." En filigrane de cette description à hauteur d'enfant pointe un arrière plan de lutte des classes, délicatement chantée. Il n'y a rien de misérabiliste dans cette description de la fracture sociale au temps des Trente glorieuses naissantes. Ici, le rapport à l'argent est omniprésent. Tout ce qui se dit dans cette chanson renvoie au système de domination sociale. Les membres de la famille conservent leurs habitudes laborieuses. "Le matin, on se réveillait tôt". Tous les membres de la famille regardent d'abord les autres dépenser l'argent qu'eux n'ont pas ("on regardait les autres gens / comme ils dépensaient leur argent"). Puis ils passent devant les hôtels et les restaurants trop chers ("Les palaces, les restaurants / On ne faisait que passer devant"). Quand vient l'heure du goûter, les enfants optent pour des glaces à l'eau, car ce sont les moins chères. "Nous il fallait faire attention / Quand on avait payé le prix d'une location / il ne nous restait pas grand-chose." Au fond, ils ne peuvent s'adonner qu'aux rares activités gratuites, ces petits plaisirs simples qui rendent le séjour inoubliable. "Alors on regardait les bateaux." "Sur la plage pendant des heures / On prenait de belles couleurs." Dans ces moments là, la famille, comme plongée dans une torpeur ouatée,  semble évoluer au ralenti.

La chanson convoque également l'imaginaire des congés payés. Il n'est plus question des tentes et des vélos des ouvriers du Front populaire. Le contexte n'est plus le même. Si l'on se fie à la date de naissance du chanteur, on peut estimer que ces vacances se déroulent à la fin des années 1950 ou au tout début de la décennie suivante, à une époque où la croissance économique des Trente glorieuses permet aux familles modestes d'accéder à leur tour au tourisme de masse, à condition de ne pas faire d'écarts. (2) 

Sainte-Marguerite. Guillom, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Représentant de commerce, le père du chanteur empruntait souvent le Paris-Vintimille, ce qui lui fit découvrir la baie de Cannes et l'incita à y revenir en vacances avec sa famille. En plus des activités précédemment mentionnées, et lorsque le budget vacances n'était pas encore totalement épuisé, les Jonasz prenaient un bateau qui les menait sur les îles de Lérins (Sainte-Marguerite, Saint-Honorat). "Quand les vagues étaient tranquilles / On passait la journée aux îles / Sauf quand on pouvait déjà plus."

Michel Jonasz, devenu adulte, a conservé un souvenir ému de ces merveilleuses "vacances au bord de la mer", car en dépit du manque d'argent "c'était quand même beau".

Notes:

1. Michel naît dans une famille d'origine juive hongroise. Fils d'un représentant de commerce et d'une mère au foyer, Jonasz a vécu une enfance paisible comme il le chante dans La famille. 

2. En 1956, les salariés français obtiennent d'ailleurs une troisième semaine de temps libre. 

Sources:

- "La picachanson n°25: les vacances au bord de la mer." 

- "Les vacances au bord de la mer de Michel Jonasz" ["Paroles, paroles" de Sébastien Ministru sur la Première]

lundi 17 mai 2021

"Quand on s'promène au bord de l'eau". L'embellie des congés payés.

La belle équipe, réalisée par Julien Duvivier en juin-juillet 1936 sur un scénario de Charles Spaak, raconte l'histoire de cinq ouvriers au chômage gagnant 100 000 francs à la Loterie Nationale. Jean (Gabin), Charles (Vanel), Raymond (Aimos), Jacques (Charles Dorat) et Mario (Raphaël Médina) sont d'abord tentés par un partage des gains, qui permettrait à chacun de réaliser son rêve. Finalement, cédant aux arguments de Jean, tous s'unissent pour acheter un lopin sur les bords de la Marne et y édifier une guinguette. Seulement, le sort s'acharne sur la bande. Mario, le réfugié espagnol, est expulsé. Jacques doit s'enfuir au Canada pour refaire sa vie. Raymond meurt en tombant du toit le jour de l'inauguration de la guinguette. Au bout du compte, il ne reste plus que Jean et Charles, tous deux amoureux de la même femme...
Fait rare, le film a deux fins. Dans la version dramatique imaginée par Duvivier, la belle amitié de Jean et Charles se transforme en haine à cause de Gina (Viviane Romance), dépeinte comme une véritable garce. Jean finit par tuer Charles. Constatant l'anéantissement de son projet solidaire et fraternel, il murmure au policier venu l'arrêter: "c'était une belle idée, une belle idée". Cependant, de peur
que la fin dramatique du projet collectif de la belle équipe ne déplaise aux spectateurs, le producteur exige de Duvivier et Spaak tournent aussi une fin optimiste. Dans cette version, Gabin et Vanel s'expliquent, se réconcilient et chassent Gina. Le film se clôt alors sur l'inauguration radieuse de la guinguette. Histoire de trancher définitivement, la production soumet les deux dénouements possibles au public d'un cinéma de banlieue parisienne en septembre 1936. Le scénariste se souvient:"Il avait été convenu entre le producteur et Duvivier que le film serait soumis dans une salle populaire au verdict populaire, que les gens pourraient voter pour la fin qu'ils souhaitaient, et chacun s'engageait à respecter la décision. (...) A une majorité écrasante, (...) ils ont donné raison au producteur et à la fin rose." Trois-cent-cinq spectateurs sur trois cent-soixante-six choisissent la fin heureuse.


* Un film Front populaire?

On a fait de la Belle Équipe LE film du front populaire, celui qui caractériserait le mieux l'esprit de 36. (1) Or, si le synopsis met en scène des ouvriers, la noirceur de l’œuvre "résulte des contraintes de la fatalité romantique plus que d'une quelconque prémonition quant au devenir du Front populaire." (source A p 158) Le film ne se réfère d'ailleurs ni à la victoire de ce dernier ni aux luttes sociales. C'est par la loterie que les protagonistes espèrent accéder à l'indépendance économique, non à la suite de manifestations victorieuses. Certes, les membres de la bande aiment à travailler de leurs mains, mais tous aspirent aussi à devenir leurs propres patrons et à s'extraire ainsi du salariat. Avec la guinguette, ils s'émancipent et créent leur propre outil de travail. Cinéaste pessimiste, volontiers misanthrope et même misogyne, Julien Duvivier ne cherche pas à faire un film politique. Dans la version tragique que préférait le cinéaste, l'expérience communautaire de la belle équipe échouait à cause d'une femme, Gina, érigée en archétype de la "garce populaire". (2) D'ailleurs pour Jean, « Un bon copain ça vaut mieux que toutes les femmes du monde entier ».  

La Belle Équipe n'a pas été un grand succès à sa sortie. Certains lui reprochèrent l'exagération argotique, jugée caricaturale, quand d'autres, à gauche, soupçonnèrent l’œuvre d'être une critique du collectivisme. Pour La Flèche, quotidien socialiste, ce film n’est « qu’un bon fait divers par manque de portée révolutionnaire, accusant la fatalité, non le cadre social ».

* Le mythe Gabin. 

Le film réalise en revanche une très importante carrière postérieure, au point que sa réputation ne cessera de grandir au fil des ans. La réhabilitation du film tient sans doute à Gabin dont le mythe se forge avec La belle Équipe. L'acteur devient alors l'incarnation du prolo des faubourgs. Âgé d'une trentaine d'années, il n'est devenu une star qu'avec La Bandera, sortie sur les écrans l'année précédente. Ici, Gabin appuie autant que possible sur sa gouaille parisienne et arbore la casquette qui deviendra un de ses attributs fétiches. Son interprétation est émouvante, sensuelle, éblouissante, sa présence magnétique. Cheville ouvrière du projet, il se fait chef de travaux et présente à ses compagnons la guinguette de ses rêves: « Moi ch'sais c'qu'on va faire : on va faire une guinguette, un coin pour les amoureux, les sportifs et les pêcheurs à la ligne, le paradis de Mimi Pinson et l'Eldorado des chevaliers de la gaule ! L'été ont r'fùsera du monde, y'aura d'la musique, de la gaieté et d'l'amour ! Et ben pis l'hiver, on s'ra chez nous, peinards comme des rentiers ! On va construire une guinguette, et pis on va la construire nous même ! L'bâtiment ça nous connaît hein. Suivez l'guide vous allez voir. D'abord on fout tout ça par terre, et pis à la place on fait une grande baie avec une voûte, pasqu'une voûte ça fait toujours chic, bon. (...) Oh, r'gardez, r'gardez cette vue les gars, r'gardez-moi ça... Et là, là derrière, la cuisine. Et puis ici, le dancing ! Alors, y'a plus à y revenir, on la fait c'te guinguette ?"

Guinguette au bord de Marne, photographie extraite du film de Julien Duvivier, La belle équipe (1936) © Collection Kharbine-Tapabor

* "Alors, c'est entendu? De l'eau, un potager et puis une petite maison au milieu!"  

Si la Belle Equipe n'est pas à proprement parlé un film politique, comme le fut par exemple la Vie est à nous, il n'en incarne pas moins l'esprit de 36. En effet, il aborde les thèmes et les valeurs chers au Front populaire: la liberté, la fraternité, la valorisation du collectif, les loisirs populaires partagés. C'est le cas lorsque Jean dissipe les rêves individualistes de ses camarades et les convainc d'opter pour un projet commun. "J’croyais qu’on était des frères", lance-t-il à la cantonade. Puis il poursuit: "au fond on veut tous la même chose, la liberté, aucun de nous ne peut l'avoir seul." C'est donc ensemble qu'ils construisent la guinguette, dont le nom (Chez nous) et l'enseigne (deux mains entrelacées) témoignent de ce grand éland fraternel. Dans plusieurs séquences du film éclatent la fierté d'appartenir à la classe ouvrière. Comme un écho au quotidien des spectateurs, le réalisateur filme un dimanche à la campagne, au bord de la rivière. La chanson Quand on s'promène au bord de l'eau entre parfaitement en résonance avec les tous jeunes congés payés. Véritable leitmotiv du film, elle traduit à merveille cette quête d'un bonheur simple. Écrites par Julien Duvivier lui-même et Louis Poterat, les paroles sont mises en musique par Maurice Yvain et Jean Sautreil. Lorsque Gabin interprète le morceau, la joie s'empare de tous.

La chanson célèbre le dimanche à la campagne, qui introduit une rupture salvatrice dans le quotidien du travailleur. "Du lundi jusqu´au sam´di, / Pour gagner des radis, / Quand on a fait sans entrain / Son p´tit truc quotidien,/ (...)  Et trimballé sa vie d´chien, / Le dimanch´ viv´ment / On file à Nogent, / Alors brusquement / Tout paraît charmant!" Le temps d'une journée de repos, l'ouvrier jouit enfin d'un temps pour lui dans un cadre bucolique, bien différent de celui, vicié, de l'usine. "Paris au loin nous semble une prison." Le refrain célèbre les plaisirs simples de la vie, entre amis, en pleine nature. "Quand on s´promène au bord de l´eau, / Comm´ tout est beau... / Quel renouveau! (...) L´odeur des fleurs / Nous met tout à l´envers (...) / Chagrins et peines / De la semaine, / Tout est noyé dans le bleu, dans le vert... / Un seul dimanche au bord de l´eau, / Aux trémolos / Des p´tits oiseaux, / Suffit pour que tous les jours semblent beaux."
La guinguette, incarnation du loisir populaire, devient une destination idéalisée, le
lieu emblématique de la fraternité et de la liberté, l'endroit où l'on chante et l'on mange avec une charmante insouciance. La chanson est devenue une sorte de drapeau, non seulement de la Belle Équipe, mais aussi du Front populaire. Elle renvoie à la période d'un cinéma français triomphant. Gabin, qui vient du music-hall, interprète avec un grand naturel le morceau. "Et puis alors, attends, à cet' époque là, y avait pas de playback. Je l'ai enregistré directement dis donc. Je me la suis tapée au moins six, sept fois", racontera-t-il plus tard dans une interview (à 2'23).

* Les congés payés.

Pour s'offrir des moments de répits et s'évader, la plupart des ouvriers de la région parisienne se contentent dans un premier temps de voyages de proximité, dans un rayon de quarante à cinquante kilomètres autour de chez eux. Ainsi, au moins jusqu'à l'obtention des congés payés, les bords de Marne, de Seine ou de l'Oise figurent parmi les principales destinations des escapades dominicales. (3) Avant 1936, les vacances loin de chez soi concernent très peu de monde. Si aujourd'hui, la naissance des congés payés en France évoque immédiatement le Front populaire, rappelons que la loi les instaurant fut bricolée à la hâte, sous la pression des grèves, dans la période d'un mois comprise entre les élections législatives de mai et la constitution du gouvernement de Léon Blum en juin. Initialement, les congés payés ne figurent pas dans le programme électoral du Front populaire, mais cette vieille revendication ouvrière resurgit sur les piquets de grèves de la confection marseillaise ou dans certaines usines métallurgiques. La demande qui sourd du mouvement social trouve un écho très favorable chez Blum. Lecteur du droit à la paresse (1883) de Paul Lafargue et principal rédacteur du programme de la SFIO en 1919, il est déjà sensibilisé au thèmes des "vacances payées" et perçoit immédiatement la valeur symbolique de la mesure. Sous son égide, CGT et patronat se mettent d'accord. Très vite, un projet de loi est déposé à la Chambre des députés. Court et simple, il précise: "A droit à 14 jours de congés payés, tout salarié lié à un employeur par un contrat depuis au moins un an ." Votée la nuit suivante à l'unanimité, la loi est promulguée dix jours plus tard, le 9 juin 1936. 

Agence de presse Meurisse, Public domain.

L'idée de vacances connaît une application lente. Les premiers vacanciers se débrouillent avec les moyens du bord. Faute de campings, ils logent chez l'habitant. Beaucoup d'ouvriers partent en vélos, dont l'acquisition est rendue possible grâce aux augmentations de salaires obtenues par les accords de Matignon. Des déplacements d'une journée en autocars sont également organisés par les syndicats et permettent de petites échappées en voyages collectifs. La plupart des ouvriers ne peuvent pas se payer un billet de train, une chambre d'hôtel, une location... Il est donc difficile de partir loin. Léo Lagrange (en photo ci-contre), le sous-secrétaire d’État aux Sports, aux Loisirs et à l’Éducation physique du premier gouvernement Blum (4), a l'idée d'un billet de trains de "congés populaires" à prix réduits, qui mettrait les vacances à la portée du plus grand nombre. Pour ce faire, il réunit les membres des grands réseaux ferroviaires (la SNCF ne verra le jour qu'en 1938) qu'il parvient à convaincre. Néanmoins, à l'été 1936, seuls 620 000 salariés profitent des billets de "congés payés" à prix préférentiels. Le grand élan vers de nouveaux espaces (mer, montagne, campagne) n'intervient vraiment qu'au cours de l'été 1937 (1,7 millions de billets Lagrange). (5) A l'été 1936, on se rend surtout à la campagne. On campe. On pêche. On pique-nique au bord des rivières. On danse et on mange dans les guinguettes. Et, sans surprise, c'est ce tableau-là que se mettent soudain à dessiner les chansons populaires, comme autant d'instantanés des mœurs nouvelles. 

C°: Le congés payés sont un acquis. La France affichait du retard en ce domaine, en particulier sur les pays nordiques. Or, en 1936, d'un seul coup, elle rattrape son retard et devient même un pays leader. On accorde très libéralement à un très grand nombre de personnes une longue durée de congés payés. Lors du procès de Riom, en 1942, on reprochera à Blum d'avoir amolli la France. La paresse l'aurait alors emportée. «Je ne suis pas sorti souvent de mon cabinet ministériel pendant la durée de mon ministère, mais chaque fois que je suis sorti, que j'ai traversé la banlieue parisienne, et que j'ai vu les routes couvertes de ces théories de "tacots", de "motos", de tandems, avec des couples d'ouvriers vêtus de "pull-overs" assortis et qui montraient que l'idée de loisir réveillait même chez eux une espèce de coquetterie naturelle et simple, tout cela me donne le sentiment que, par l'organisation du travail et du loisir,  j'avais malgré tout apporté une espèce d'embellie, d'éclaircie dans des vies difficiles, obscures, qu'on ne les avait pas seulement arrachées au cabaret, qu'on ne leur avait pas seulement donné plus de facilité pour la vie de famille, mais qu'on leur avait ouvert la perspective d'avenir, qu'on avait créé chez eux un espoir.» Les congés payés constituent une échappée exceptionnelle, une "embellie" (Blum) entre la grave crise économique et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale à venir. Le film de Duvivier quant à lui, est resté comme une entreprise collective dans la mémoire, alors même que son dénouement dit plutôt le contraire. A l'image du Front populaire, le projet de guinguette la belle équipe a suscité de l'espoir, des moments de chaleur inoubliables, en dépit de l'échec final de l'entreprise.

Notes: 

1. Toujours en 1936, Jean Renoir tourne "le crime de monsieur Lange" à partir d'un scénario de Jacques Prévert. A la fin du film, ce sont les travailleurs organisés en coopérative qui gagnent.
2. Le film est emblématique du cinéma des années 1930, un cinéma réalisé, conçu et joué par des hommes, au sein duquel les femmes occupent des rôles subalternes et très négatifs.                                                                                                                                  3. En 1853, Napoléon III accorde des congés payés aux fonctionnaires. En 1900, ce sont les salariés du métro parisien qui obtiennent 10 jours de congés annuels. Dans la foulée, les employés des entreprises électriques et gazières, les employés de bureaux décrochent à leur tour quelques jours.   

 4. Lagrange est un membre de l'aile gauche socialiste. Au cours de sa jeunesse parisienne, il a fréquenté les milieux d'aspiration au plein air comme les éclaireurs de France. Devenu sous-secrétaire d’État, il s'emploie à développer un tourisme social, à rendre accessible aux ouvriers les loisirs sportifs et culturels, de plein air et artistiques. Il appuie le développement des auberges de jeunesse. A bien des égards, Lagrange est un précurseur et une figure très attachante.  

 5. L'occupation par les ouvriers de lieux jusque là réservés à une élite (la classe des loisirs) suscite l'effroi des possédants, consternés de devoir partager les eaux avec ces hordes de "salopards en casquettes". Ainsi, dans Bécassine en roulotte, la marquise de Grand'Air fait la moue devant l'invasion des plages par la populace. Les caricatures de Pol Ferjac dans la Canard enchaîné témoignent de cette stupeur. Sur une des plus célèbres, une bourgeoise installée dans une baignoire au beau milieu d'une plage fréquentée par des ouvriers lance à son interlocuteur. "Vous ne pensiez pas que j'allais me tremper dans la même eau que ces bolcheviks!"

Sources:

A. Danielle Tartakowsky, Michel Margairaz: «"L'avenir nous appartient." Une histoire du Front populaire.», Larousse, 2006.
B.Valérie Lehoux: "Le front populaire à tout bout de chants", Télérama, 30/07/2016.                

 C.  "La chanson française au temps du Front populaire" (Médiathèque de Roannais agglomération) 

 D. "Quand on s'promène au bord de l'eau" ("1936, Congés enchantés" sur France Musique) 

E. Lieux de mémoire - 1936 ou l'embellie des congés payés" [Les Nuits de France Culture]

F. Jean Vigreux: Histoire du Front populaire. L'échappée belle", Tallandier, 2016.  

G. L'indispensable Maitron pour mieux connaître Paul Lafargue, Léon Blum, Léo Lagrange, Ferjac...

H. Bertrand Tavernier: "Voyages à travers le cinéma français" - Saison 1. Épisode 3. Les chansons - Julien Duvivier. 

Liens: 

- Pour mesurer l'ampleur de la vogue des guinguettes et leur rôle dans la culture populaire de l'époque, 25 chansons consacrées au phénomène.

 Quand on s'promène au bord de l'eau.

Du lundi jusqu´au sam´di,
Pour gagner des radis,
Quand on a fait sans entrain
Son p´tit truc quotidien,
Subi le propriétaire,
L´percepteur, la boulangère,
Et trimballé sa vie d´chien,
Le dimanch´ viv´ment
On file à Nogent,
Alors brusquement
Tout paraît charmant!...

{Refrain:}
Quand on s´promène au bord de l´eau,
Comm´ tout est beau...
Quel renouveau...
Paris au loin nous semble une prison,
On a le cœur plein de chansons.
L´odeur des fleurs
Nous met tout à l´envers
Et le bonheur
Nous saoule pour pas cher.
Chagrins et peines
De la semaine,
Tout est noyé dans le bleu, dans le vert...
Un seul dimanche au bord de l´eau,
Aux trémolos
Des p´tits oiseaux,
Suffit pour que tous les jours semblent beaux
Quand on s´promène au bord de l´eau.

J´connais des gens cafardeux
Qui tout l´temps s´font des ch´veux
Et rêv´nt de filer ailleurs
Dans un monde meilleur.
Ils dépens´nt des tas d´oseille
Pour découvrir des merveilles.
Ben moi, ça m´fait mal au cœur...
Car y a pas besoin
Pour trouver un coin
Où l´on se trouv´ bien,
De chercher si loin...

{Refrain}

mercredi 8 août 2018

351. "Le camping", Marcel Zanini (1971), de l'éloge du plein air à la slow-life

C'est une véritable institution estivale : les sardines qu'on enfonce, les bouchons qui sautent, le bruit des tongs dans l'allée et le rouleau de Lotus sous le bras… Les vacances au camping, c'est le mode d’hébergement favori des touristes français et étrangers. Et on est bien placé pour en parler puisque l'Hexagone dispose du premier parc de campings en Europe et du second au monde derrière les États-Unis. La pratique du camping est profondément enracinée dans la culture populaire et quelques chansons relatent ce retour à la nature et à une vie simple. De l'éloge du plein air prôné par les pionniers anglo-saxons à la slow-life vernissée d'aujourd'hui, il y a tant à dire sur un type d'hébergement qui confine au mode de vie.

Une publication partagée par Emmanuel Grange (@lapasserellehg) le


Les débuts du camping, du vélo au credo

Olivier Sirost relève que c'est dans la presse sportive que le terme de "camping" apparaît en France au mois de juillet 1903 (1). Un article du journal L’Auto portant sur les campements sportifs des Anglais insiste sur l’origine et la culture britannique d’un mode de vie : « Les Anglais ont le génie de ces organisations en plein air. Depuis longtemps le goût du camping out et du bivouac lointain a pris dans le Royaume-Uni des proportions considérables. » Paul de Vivie dit Vélocio, grande figure du cyclotourisme français, écrivait la même année que la "bicyclette n'est pas seulement un outil de locomotion ; elle devient encore un moyen d'émancipation, une arme de délivrance. Elle libère l'esprit et le corps des inquiétudes morales, des infirmités physiques que l'existence moderne, toute d'ostentation, de convention, d'hypocrisie – où paraître est tout, être n'étant rien – suscite, développe, entretien au grand détriment de la santé." Pédaler et camper sont les joies du plein air, un concept en vogue en ce début de 20ème siècle dans les catégories sociales aisées. Avant la Grande Guerre, les campeurs sont principalement des randonneurs battant seuls la campagne à pied ou en vélo avec une toile de tente militaire rudimentaire.
 
Dans l'Europe industrialisée, cette pratique va se diffuser avec les réflexions hygiénistes sur le corps et l'environnement. Bouleversée par les progrès techniques, la vie moderne contraindrait l'homme qui, ne fusionnant plus avec la nature à cause d'une domestication sans freins, s'éloignerait de l'essentiel. Comme le note Alain Corbin, un retour à la nature est une façon de lutter contre les maux de la société industrielle (alcoolisme, tuberculose) en revigorant la vigilance du citoyen prêt à défendre les intérêts de la nation et la production de l'ouvrier à son poste. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, l'idéal d'un nouvel Adam est porté par les protestants du Young Men’s Christian Associations (YMCA) qui développent les pratiques du camping en idéalisant l'Indien et la civilisation primitive américaine. Le triangle symbole de l'YMCA représente les trois domaines que l'être humain doit développer pour demeurer en équilibre. « Le triangle est l'exemple d'une symétrie essentielle à l'homme sur les plans spirituel, intellectuel et physique » (Luther Gulick, professeur du YMCA et créateur du symbole). Ce programme fondé sur l’indianisme et l'harmonie entre corps et esprit influence le scoutisme et initie la pratique du camping aux États-Unis. En France, les Unions chrétiennes de jeunes gens (UCJG) importent l'héritage anglo-saxon et en 1910 quelques uns de leurs membres fondent le Camping club français (CCF) pour forger une jeunesse aux rudiments de la vie au grand air.

"Nous méprisons, non sans raison,
les maisons, ces prisons,
d'où l'on ne peut pas voir les étoiles
et le beau ciel sans voile"

La chanson du plein air, extraite du livret Chansons des scouts de France (1932), montre la conjonction entre les influences anglo-saxonnes et suisse-allemande où le camping est le meilleur moyen de prolonger les moments passés au contact de la nature. Face à l'urbanisation galopante, l’Allemagne et l’Autriche proposent aux citadins une cure de nature où la randonnée en forêt, la baignade en rivière et le feu de camp entretiennent parfois un esprit contestataire où naturisme, végétarisme se diffusent en parallèle. C'est sur le disque "Les chansons de Bob et Bobette", première production discographique à l'attention des enfants de l'entre-deux guerres, que l'on retrouve un éloge de la liberté et de la toile de tente avec "La partie de camping" (1948). Les oiseaux chantent, l'air est pur. Parfois un orage craque mais rien ne vaut la vie en pleine nature.


Puisqu'il faut vivre avec son temps
Vivons autrement qu' nos parents
Qui végétaient entre quatre murs
Il nous faut un plafond d'azur
La vie qui nous enchante
Chante, chante, chante
C'est le campeur qui plante
La vie indépendante
Des trappeurs au cœur bien trempé (Un, deux, trois)
Campeurs, sachons camper !

(Refrain)

Ah ! Qu' c'est beau la nature
Les fleurs, les p'tits oiseaux
La brise qui murmure
Et les reflets sur l'eau
Pour posséder tout à la fois
Campons au coin d'un bois

Vers le camping de masse

Au camping éducatif promu par le Camping club français des origines s'ajoute progressivement une pratique plus familiale. Le développement de l'industrie touristique en France s'accompagne d'une massification du camping où l'on distingue les Sybarites (adeptes du confort, du nom de la prospère ville grecque de Sybaris) et les Spartiates. Pratique plutôt bourgeoise au départ, le camping se démocratise avec les congés payés de 1936. La création et la modernisation de zones de vacances dans les communes donnent naissance aux campings municipaux et à une pratique familiale en bord de mer ou sur les terres natales. Après la Seconde Guerre mondiale, une réglementation vise à limiter le camping sauvage qui dégrade des espaces naturels mais représente aussi un manque à gagner pour une industrie des loisirs en plein boom. La plupart des campeurs des Trente Glorieuses se rendent alors gaiement dans les terrains de camping en plein essor ou investissent dans leur propre parcelle privée.




Bob, moustache, lunettes rondes, la bouille de Marcel Zanini est entrée dans les annales de la chanson française avec son reprise impayable de Brigitte Bardot dans "Tu veux ou tu veux pas" déjà étudiée sur l'Histgeobox. Né à Istanbul en 1923, d'un père français et d'une mère d'origine grecque, Zanini voyage entre la Côte d'Azur et les Alpes pour animer les saisons touristiques. En 1971, cet amoureux de jazz s'amuse des petits déboires des vacanciers à toile de tente avec le très seventies "Le camping". Sur la pochette où Zanini mime un coup de fourchette sur son matériel pliable, l'idéal du campeur en quête d'un nouvel Éden est bien loin. Le camping jouxte la route et la gare de chemin de fer, les "gros camions" déboulent sur l'aire et bouchent la vue du pauvre campeur au chapeau zébré. Transistors à bloc et surpopulation, l'espiègle Zanini se délecte du camping de masse. Il y a t-il encore une place pour les puristes du camping dans une société de loisirs et de consommation où le confort s'immisce même là où l'on avait chassé ?


Au super camping de la plage
Evidemment c'était complet
Mais moyennant un bon pourboire
On nous a quand même casés
Entre un gros camion de la Corrèze
Qui nous bouchait toute la vue
Et une famille portugaise
Qui faisait frire de la morue
On s'est regardés
Puis on s'est dit
On se plaindra
A Trigouni

Refrain

Ah quelle joie d'avoir une caravane
Ah quelle joie de faire du camping
L'endroit était très sympathique
Mais il y avait les transistors
Et sans les millions de moustiques

On aurait pu dîner dehors
On trouvait tout à la cantine
A condition d'attendre son tour
Pour une boîte de sardines
J'ai fait la queue pendant trois jours
Un de nos voisins
Pour des petits pois
A fait la queue
Pendant un mois

Refrain

Bien sûr, on ne voyait pas la plage
A cause de la gare de chemin de fer
Mais en grimpant sur le porte-bagage
On pouvait quand même voir la mer
A part les huit jours de tourmente
Et la tente qui s'est envolée
On a passé de bonnes vacances
On s'est vraiment bien amusé
Si on n'est pas
Tellement bronzés
On a quand même
Bien rigolé

Refrain
Ah quelle joie d'avoir une caravane
Ah quelle joie de pouvoir s'en servir


La France, le premier parc européen de campings

L'INSEE (2) nous livre des statistiques récentes qui confirment l'engouement pour le camping hexagonal. "En 2016, la France métropolitaine compte 7800 campings touristiques et 710 000 emplacements, soit une taille moyenne de 90 emplacements par établissement. Elle possède le deuxième parc mondial de campings, derrière les États- Unis et le premier parc européen. Elle concentre notamment un tiers des capacités européennes, contre seulement un dixième du parc européen de chambres d’hôtels." Sur la décennie écoulée, la fréquentation des campings a progressé de 10%. Si les campeurs français préfèrent les emplacements équipés d'un mobil-home, bungalow ou chalet, les visiteurs étrangers optent pour les emplacements "nus" où ils plantent leur propre tente ou garent leur caravane, camping car ou voiture avec tente de toit.


Dans un article du Huffington Post daté d'août 2018, tout montre que les campings français sont en train de devenir un nouvel eldorado économique. La diversification de l'offre séduit de plus  en plus d'urbains aimantés par un hébergement insolite en pleine nature comme le glamping (contraction de glamour et camping). Tous les âges et toutes les catégories socio-professionnelles sont représentés car du camping car à la tente dépliable en deux secondes les solutions d'hébergement sont nombreuses et dans l'air du temps.

D'autres alternatives apparaissent avec les campings cinq étoiles ou les campings permaculture où les clients consomment les légumes et fruits produits sur place qui se rapprochent du camping à la ferme chanté par Jean-Louis Murat sur le double-album Babel que Samarra évoque ici.



Sources

1. Les débuts du camping en France : du vieux campeur au village de toile par Olivier Sirost
(https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2001-4-page-607.htm)
2.  Les campings, un confort accru, une fréquentation en hausse (https://www.insee.fr/fr/statistiques/2852693#graphique-Figure1)

En savoir plus : https://www.francetvinfo.fr/decouverte/vacances/l-evolution-du-camping-a-travers-le-temps_1013263.html

vendredi 2 septembre 2016

312. Andrex: "Le pêcheur au bord de l'eau."

Si la pêche à la ligne a su séduire sur la durée, cette pratique, tour à tour individuelle et collective, n'a cessé d'évoluer et de se modifier, à l'instar des transformation dans les rapports de l'homme à la nature. Alors qu'on a longtemps souhaité soumettre la nature aux désirs des hommes, elle fait désormais l'objet de mesure de protection.  

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Qu'elle soit exercée à des fins alimentaires ou de loisir, la pêche à la ligne (1) est une activité très ancienne. La pêche est pratiquée dès la préhistoire comme en atteste la découverte de harpons, javelots, filets de pêche, hameçons fait d'os, de bois ou de nacre... 
Egyptiens, Grecs, Romains s'adonnent également à cette pratique. Au Ier siècle de notre ère, Ovide consacre un traité à la pêche (Halieutica) dont ne subsiste qu'un fragment. Au IIème siècle ap. JC., le poète Oppien rédige ses Halieutiques qui nous font connaître certaines techniques de pêche de l'antiquité. Dans son De Natura Animalum, Aelien décrit les pratiques de pêcheurs macédoniens qui se rapprochent en tout point de la pêche à la mouche que nous connaissons aujourd'hui. "Sur le fleuve Astreus volent des mouches que les poissons prennent goulûment. Les pêcheurs le savent. Hommes habiles, ils enrobent l'hameçon de brins de laine pourpre et y adaptent deux plumes de la barbe d'un coq (...). Les poissons attirés par la couleur ... se jettent bouche ouverte sur cette proie crochue; ... la trouvent piquante, mais sont pris!"
 
Scène de pêche. Détail de la mosaïque nilotique provenant de la villa du Nil, près de Leptis Magna. IIIè s. Musée de Tripoli, Libye. Un vieil homme assis sur des rochers prépare sa ligne tandis qu'à côté de lui, un jeune homme utilise son épuisette pour sortir de l'eau un poisson qui a mordu à l'hameçon.




Au Moyen Age et à l'époque moderne, les pêcheurs sont mus par des préoccupations alimentaires, économiques. Progressivement, une législation spécifique réglemente les activités halieutiques. Dans un but économique, l'édit de 1669 mis en place par Colbert entend préserver les eaux et forêts du royaume, ces mannes nourricières essentielles. 
La pêche du poisson d'eau douce reste alors le privilège exclusif des seigneurs, laïcs ou ecclésiastiques. Jusqu'à la Révolution française, la pratique reste donc un privilège réservé à l'élite. Encore obnubilé par l'aspect économique de cette activité, le pays demeure un monde rural qui vit encore largement de la chasse et de la pêche.
A la veille de la Révolution, les cahiers de doléances du Tiers-Etat laissent transparaître le désir de pouvoir pêcher sans que l'activité ne soit réservée aux privilégiés. La loi du 14 floréal an X concrétise cette aspiration et reconnaît le droit pour tous de pêcher à la ligne. (2) 



* "Père-la-Gaule" vs Sportsmen.

En France, ce n'est vraiment qu'avec le XIXème siècle que la pêche devient une activité de loisir et plus seulement alimentaire.  Pour Alain Corbin, la pêche, tout comme le jardinage, représente vraiment l'avènement du temps pour soi, des loisirs. L'historien distingue deux types de pêches qui coexistent et interagissent à la fin du XIXème siècle et au début du suivant.
L'auteur oppose deux types de pêches. La pêche traditionnelle constitue le passe-temps des "gens de peu". Pratiquée par des "vieux maîtres" expérimentés, elle implique la connaissance des trucs et astuces. Capables de dénicher les bons coins en devinant le poisson en fonction de la topographie, ces "pères-la-gaule" transmettent leur savoir à leurs disciples. Pêche statique - ce qui lui vaut l'accusation de passivité - cette activité chronophage exige une grande dépense de temps, tout en étant une école de patience. Dépréciée par les membres des classes dominantes, la pêche traditionnelle est "frappée du sceau de la futilité, de l'inutilité, (...) figure dérisoire du temps gaspillé (...)." Les détracteurs de la "petite pêche" considèrent en outre cette activité comme inélégante car impliquant la manipulation de matières organiques, sales, pour confectionner l'amorce. Ses défenseurs insistent au contraire sur les vertus hygiéniques et thérapeutiques d'une pratique qui permet de goûter le calme et la quiétude.

Le pêcheur doit connaître le "fonctionnement" de la rivière et des poissons, scruter méticuleusement la surface du cours d'eau pour espérer acquérir le "sens de l'eau".
A partir du milieu du XIXème siècle, marchands et didacticiens plébiscitent la pêche "sportive" venue d'Angleterre. Outre-Manche, au sein de la gentry, la pêche s'impose en effet précocement comme une activité de loisir qui s'inscrit dans la gamme des rural sports. En 1653, le prodigieux succès de librairie du " Complete angler " [« le parfait pêcheur »] d'Isaac Walton - ouvrage le plus vendu juste après la Bible! au Royaume-Uni - atteste de cet engouement précoce pour la pêche. Membre de l'élite anglaise, Isaac Walton fonde avec ce livre un genre littéraire à part entière. Conçu sous la forme d'un dialogue entre un maître et son disciple, l'auteur ponctue sa narration de réflexions philosophiques qui mettent en exergue les relations homme-nature et insuffle une philosophie de la pêche où poisson, homme et nature se respectent mutuellement. Sous la plume de Walton, l'acte de pêche devient presque secondaire, l'objectif étant moins de prendre du poisson que de percer les mystères de la nature, de la vie sauvage et de se réaliser soi-même. La "pêche sportive" s'inscrit pleinement dans cette nouvelle conception de la nature et du monde animal. Le pêcheur à la mouche artificielle entend ainsi laisser sa chance au poisson, rendant volontiers sa liberté aux prises trop petites.
 Élitiste, la pêche sportive requiert davantage de techniques et nécessite un matériel sophistiqué, souvent très onéreux. Ses pratiquants "entendent qu'elle apparaisse scientifique", fondée "sur un savoir diffusé par les canaux les plus nobles de la vulgarisation." L'activité implique parfois une domesticité spécifique avec le recours d'un porte-épuisette. Les pêcheurs à la gaule ne manque pas d'ailleurs de railler ces "petits marquis" accompagnés de leurs grouillots. 
Considérée comme un sport à part entière, la pêche à la mouche suscite très vite la création de clubs tels que le Casting Club de France ou le Fishing Club dont la principale activité est d'organiser des concours de lancer.

Les "deux types de pêche coexistent et interagissent, en un jeu complexe d'échanges (3), d'emprunts et de dérision. Si l'opposition entre ces deux modes de pratiques persiste longtemps en Angleterre, elle s'estompe progressivement en France avec une plus grande cohésion sociale parmi les pêcheurs.




* L'essor d'une activité de loisir à l'Age industriel.
Les transformations de l'âge industriel contribue également à faciliter la pratique de la pêche sportive. Ainsi au XIXème, l'arrivée des chemins de fer offre aux citadins la possibilité de se déplacer vers la campagne. La création de nouvelles voies ouvre aussi de nouvelles aires récréatives aux pêcheurs de loisirs, aux portes des grandes villes. Les rives des fleuves et rivières deviennent des espaces convoités comme en attestent les nouvelles de Maupassant (Exemple : « les dimanches d'un bourgeois de Paris » ou « le trou »), les tableaux des impressionnistes, puis les photographies. 
L'importation des techniques anglaises et le triomphe de la pêche sportive doivent également beaucoup aux nouveaux circuits commerciaux. De fait, ce sont les grands marchands parisiens qui importent les méthodes et le matériel en France. A coup de publicité et d'arguments, ils permettent l'adoption des méthodes anglaises. L'apparition des revues spécialisées telles que « la campagne » de Charles de Massas, relaient efficacement  les nouvelles méthodes. 
La pêche sportive, de nature aristocratique, s'intègre en outre au tourisme naissant, comme le montre la pratique des fishing trips qui mettent à l'honneur de nouveaux paradis halieutiques: l'Ecosse, l'Irlande, la Normandie, la Suisse, puis les Etats-Unis, le Canada.

Dans ses Histoires naturelles, Jules Renard revient sur une rencontre magique faite au bord de l'eau: "Ça n'a pas mordu ce soir, mais je rapporte une rare émotion. Comme je tenais ma perche de ligne tendue, un martin-pêcheur est venu s'y poser. Nous n'avons pas d'oiseau plus éclatant. Il semblait une grosse fleur bleue au bout d'une longue tige. La perche pliait sous le poids. Je ne respirais plus, tout fier d'être pris pour un arbre par un martin-pêcheur..."

* Apparition des sociétés de pêche et protection des cours d'eau. 
Au delà de la diversité des pratiques, des combats communs contribuent au XIXème siècle à forger une certaine cohésion parmi les pêcheurs. Dans leur très grande majorité, ces derniers déplorent l'épuisement des ressources halieutiques sans qu'aucune étude fiable ne puisse confirmer cette assertion. A tort ou à raison, les sociétés de pêches accusent pêle-mêle le développement de l'industrie, la canalisation des cours d'eau, l'établissement de barrages et écluses, la pollution des eaux par les égouts, les irrigations inconsidérées, le braconnage...
Quoi qu'il en soit, ce discours incite les pêcheurs à s'impliquer dans la protection des cours d'eau, des ressources aquatiques et à lutter contre les pollution industrielles. Ce risque, qui devient une préoccupation essentielle à partir des années 1880, incite les pêcheurs à la ligne à se regrouper. Cent cinquante-six sociétés de pêche voient le jour entre 1888 et 1899. Leur mission première est de défendre, protéger et repeupler les cours d'eau. En moins d’une décennie, ces sociétés constituent un véritable réseau. Regroupées en fédérations, elles organisent des congrès qui tiennent lieu de moyen de communication privilégié.

Ces sociétés mènent des actions multiformes:
- Pour lutter contre la prétendue raréfaction des ressources piscicoles du pays, les sociétés de pêches se livrent à de vastes opérations de rempoissonnement et d'alevinages en lien avec la pisciculture alors en plein essor. Elles tentent également d'acclimater certains poissons dans les cours d'eau ou encore à protéger la reproduction des poissons les plus appréciés. (4)
  - Au cours du premier tiers du XXè siècle, les pêcheurs donnent l'alerte sur d'éventuelles pollutions, n'hésitant pas à dénoncer auprès des autorités les situations problématiques par le biais de pétitions. La naissance du Fishing Club de France (FCF) en 1908, dont le slogan est "l'eau pure pour tous", joue un rôle pionnier en ce domaine. Le FCF entend créer une vaste cohésion nationale contre l'infection systématique des cours d'eau tout en protégeant la pêche.
> De fait, les industriels redoutent l'intervention des associations de pêche, car celle-ci a lieu généralement sous la forme de plaintes et de procès.  Jean-François Malange en conclut que
"la pêche à la ligne paraît bel et bien inscrite dans le cycle naturel de l’eau et semble servir d’indicateur, voire de fusible, face à la pollution des milieux. Ceci lui confère un important rôle social de surveillance alors qu’elle est longtemps restée une pratique évoluant dans la marginalité des loisirs. Ce rôle de guetteur et de sentinelle veillant à la santé
des cours d’eau (...) est d’autant plus fort et justifié que la fin du XIX° et le début du XXe
siècles marquent l’apogée de l’hygiène : la « conquête de l’eau », la « bataille du tout-à-l’égout » en sont des épisodes marquants
." (5)


Assez rapidement, la pêche devient un sujet de prédilection des caricaturistes. Bon nombre de poncifs et de moqueries apparaissent alors : le pêcheur est tantôt dépeint  comme un éternel insatisfait, tantôt comme un fanfaron ridicule qui exagère la taille de ses prises, à moins qu'il ne fasse figure de mauvais citoyen, qui ne vote pas. 





* La pêche à la ligne aujourd'hui.


Le nombre de pêcheurs à la ligne reste très élevé. Quelque soit la situation sociale ou l'âge, cette pratique séduit toujours. Comment l'expliquer? Quelques éléments peuvent être avancés. Il est d'abord possible de pêcher sur l'ensemble du territoire, au cœur de la capitale comme dans des lacs de montagne difficilement accessibles. L'activité peut se pratiquer à peu de frais. La pêche à la ligne est avant tout une activité de loisir qui permet de se détendre, impose son rythme, nécessite de la quiétude et représente au bout du compte une nette rupture avec les obligations du quotidien. 
 La pêche a su s'adapter aux transformations des modes de vie. Sous l'effet de la mondialisation et d'une urbanisation accrue, de nouvelle génération de pêcheurs, citadins, sont apparus. Ces street fisher adaptent et s'approprient les techniques de leurs homologues nippons ou américains. A l'affût des dernières nouveautés, ces pêcheurs s'inspirent pourtant inconsciemment de la philosophie d'Isaac Newton avec la pratique du no-kill (graciation en français) qui consiste à relâcher le poisson juste capturé. (6)  
 La pêche se pratique enfin de mille façon, ce qui permet à chacun d'y trouver son compte. Certains s'adonnent à différentes techniques quand d'autres préfèrent se concentrer sur un type de pêche  bien spécifique.
Pêcheurs en plein Paris. Source: AFP
La variété des techniques de pêches permet d'ailleurs de dresser une typologie sommaire et non exhaustive: 
- Longtemps marginale et réservée aux sportsmen, la pêche à la mouche consiste à leurrer le poisson à l'aide d'une imitation d'insecte (éphémère, phrygane, moucherons) réalisée à partir de plumes, de brins de laine, de crin... 
- A l'aide d'un bouchon et d'un amorçage efficace, le pêcheur au coup peut espérer remplir sa bourriche de poissons blancs.
- La pêche des carnassiers (brochet, sandre, perche, silure) se pratique quant à elle au lancer et consiste à tromper le poisson à l'aide d'un appât artificiel (cuillers, poissons nageurs, leurres souples) ou naturel (poisson mort). Le leurre est projeté à distance, puis ramené à l'aide du moulinet en le faisant habilement nager entre deux eaux.
La pêche au vif vise à séduire les carnassiers à l'aide d'un petit poisson fixé vivant à l'hameçon.  
- Poisson puissant et combattif, la carpe fascine, au point que les carpistes se spécialisent dans sa traque.




La pêche inspira et inspire toujours de nombreux écrivains, qu'ils soient eux mêmes des inconditionnels de cette pratique (Maurice Genevoix, Jim Harrison, Ernest Hemingway...) ou de simples curieux. Pour s'en convaincre citons pêle-mêle "l'enfant et la rivière" d'Henri Bosco, "la rivière du sixième jour" de Norman McLean (adapté à l'écran sous le titre "Et au milieu coule une rivière"), "les histoires naturelles" de Jules Renard ou encore "Trois hommes dans un bateau" de Jérôme K. Jérôme... La chanson n'est bien sûr pas en reste. Nous avons ici retenu "Le pêcheur au bord de l'eau", un titre de Marc Fontenoy,  interprété par Andrex en 1949. Ce morceau souligne le passage d'une pêche nourricière à une activité de loisir de masse, les poissons y sont présentés comme des partenaires de jeu et les pêcheurs des amoureux passionnés cherchant à vivre en symbiose avec la nature. La Patience y fait figure de vertu cardinal.

Notes: 
1. Selon Wikipédia, "la pêche à la ligne récréative est la pratique de la pêche avec une ligne et un hameçon (...), avec remise à l'eau du poisson ou non (contrairement à la pêche commerciale : pêche à la traîne, et pêche au gros, notamment)."
2. Cette situation s'inscrit dans le temps  et reste de mise sous la IIIème République. Dans l'entre-deux-guerres, le législateur recommande de laisser la pratique de la pêche libre. La loi du 12 juillet 1941 remet en cause la gratuité de la pêche à la ligne, obligeant les pêcheurs à adhérer à une société de pêche agrée par le ministre de l'Agriculture, et à payer une cotisation leur permettant d'obtenir une carte de pêche. 
3.  En dépit de leurs différences, ces deux types de pêches ont des points communs. Ces pêches impliquent une rupture avec l'activité quotidienne, ainsi qu'une totale polarisation du temps. Ce sont encore des pratiques masculines, fondées sur l'observation et le silence. 
4. Question des saumons occupe une grande place dans les débats à la fin du XIXème siècle. Pêcheurs, société d'acclimatation, scientifiques s'interrogent sur les moyens de faire revenir le saumon et de le protéger avec notamment la mise en place d'échelles à poissons qui permettent aux poissons migrateurs (espèces anadromes).
5. Cette situation n'illustrerait-il pas une forme de culture halieutique commune à de nombreux pêcheurs et perceptible sur la longue durée; une culture qui viserait à promouvoir, protéger ce qu'on appelle aujourd'hui l'environnement?
Pour Jean-François Malange, l'émergence de la conscience environnementale si actuelle  serait donc perceptible très tôt, bien avant les années 1970 et l'émergence d'"une conscience environnementale" au sens moderne du terme. 6. Le traumatisme soumis au poisson par l'hameçon est minimisé par l'usage d'hameçons sans ardillons afin de pouvoir relâcher le poisson dans les meilleures conditions. Cette graciation vise à préserver la ressource tout en permettant au spécimen pêché de poursuivre son développement.



Sources:
- Corbin (A.), « Les balbutiements d’un temps pour soi. La pêche à la ligne et la polarisation des heures », dans L’avènement des loisirs, Aubier, Champs/Flammarion 1e édition, 1995, p. 324-340.
- "Le goût de la pêche", Mercure de France, 2007.   
-  Jean-François MALANGE:"Risque perçu et risque vécu. Les pêcheurs à la ligne et la pollution des cours d’eau en France aux XIXe et XXe siècles." dans
Au fil de l'eau. Ressources, risques et gestion du Néolithique à nos jours, Presses Universitaires Blaise Pascal, pp.335-348, 2013.

Liens:
- Le blog de Jean-François Malange.
Deux revues généralistes incontournables: "la pêche et les poissons", "le pêcheur de France".