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mercredi 28 septembre 2011

247. African Jazz: "Table ronde" (1960)


"TKM Lumumba Indépendance " Peinture de Tshibumba Kanda Matulu. Ca 1972. Cet artiste peintre congolais a consacré de très nombreuses œuvres à l'histoire du Congo. Il a disparu mystérieusement au cours des années 1980.


* Grand Kalle et l'African Jazz.
Joseph Kabasele, connu sous le pseudo de Grand Kalle, fonde en 1953 l'orchestre African Jazz, avec lequel il révolutionne la musique congolaise. Électrifiant la rumba, il y introduit les musiques cuivrées importées de Cuba et des Antilles. Tumbas et trompettes s'associent alors aux chants et tambours traditionnels.
Or, depuis les années 1950, les musiciens congolais font danser toute l'Afrique grâce à :
- la diffusion du lingala,
- la puissance des émetteurs des radios congolaises qui couvrent une grande partie de continent,
- la qualité indéniable de cette musique festive.
Sur le plan politique, le Congo belge est alors le centre de nombreuses émeutes. Les nationalistes sont aux prises avec les forces coloniales belges. En janvier 1959, la situation à Léopoldville devient intenable. Batailles et arrestations s'y multiplient. Pour calmer le jeu, une conférence dénommée "Table Ronde" est convoquée à Bruxelles pour statuer sur le devenir de la colonie.
Grand Kalle, qui fait partie de la délégation congolaise, célèbre l'événement en composant plusieurs morceaux dont indépendance cha cha  et Table ronde. Comme son titre le suggère, ce morceau a pour sujet la conférence qui réunit sur un pied d'égalité les leaders nationalistes congolais et l'autorité coloniale. A l'issue des négociations, la date de l'indépendance est fixée au 30 juin 1960.

* "Parce que nous étions des nègres."
Très proche de Lumumba, Kabasele devient le secrétaire à l'information de la République du Congo. (1) A Léopoldville, Lors des cérémonies d'indépendance, il joue avec son orchestre devant le roi Baudoin et un parterre de dignitaires internationaux. Soucieux de louer "l’œuvre civilisatrice"  menée par son pays, le souverain belge y rend un hommage appuyé à son grand oncle Léopold II, chef de "l'Etat indépendant du Congo" (EIC) à partir de 1885. Il lance, solennel:
"L'indépendance du Congo constitue l'aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du Roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continuée avec persévérance par la Belgique. […] Lorsque Léopold II a entrepris la grande œuvre qui trouve aujourd'hui son couronnement, il ne s'est pas présenté à vous en conquérant, mais en civilisateur. "
Puis, c'est au tour du premier ministre de la République du Congo, Patrice Lumumba, de monter à la tribune. Ce dernier y dresse un tableau horrifique du régime défunt, aux antipodes des propos lénifiants tenus quelques instants plus tôt:
" Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d'élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. […] 
Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n'était jamais la même, selon qu'il s'agissait d'un blanc ou d'un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou, croyances religieuses : exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même ..." (2)
Comment expliquer ces appréciations opposées sur l'EID? Pour E. M'Bokolo (cf sources), "il faut partir de l'indépendance du Congo belge en 1960 pour mesurer à quel point les colonisateurs ont voulu légitimer l'entreprise coloniale, au mépris de l'Histoire." Un petit retour en arrière s'impose...

* "Percer les ténèbres."

Tracé de la frontière entre le Congo et le Cameroun par les Français et les Allemands, Le Petit Journal, novembre 1913.

Dès 1865, date de son accession au trône, Léopold II,  impressionné par les bénéfices que les Néerlandais tirent des Indes orientales, songe à se doter d'un territoire outre-mer. Le roi ne tarde pas à s'intéresser aux immenses territoires inexplorés au centre de l'Afrique.
Soucieux de médiatiser son entreprise, Léopold clame que son projet est désintéressé.
Aussi, il organise à ses frais en 1876 une conférence de géographie à Bruxelles pour faire le point sur l'exploration de l'immense bassin du Congo. L'hôte s'évertue à donner l'image d'un philanthrope seulement guidé par le bien-être des populations locales. Il lance lors du discours d'ouverture:
"Ouvrir à la civilisation la seule partie de notre globe où elle n'ait point encore pénétré, percer les ténèbres qui enveloppent des populations entières , c'est , j'ose le dire, une croisade digne de ce siècle de progrès."
Dans ces conditions, la nouvelle de l'exploit de Henry Morton Stanley, parvenu à traverser le continent africain d'est en ouest en 1877, représente une aubaine pour le roi, qui voit en l'explorateur britannique, l'individu capable de lui procurer les terres convoitées.

 Carte de "l'Etat indépendant du Congo" en 1888. Lors de son expédition de 1879, Stanley doit fonder des postes commerciaux le long du fleuve. Or, jusqu'à la construction d'une voie de chemin de fer, les rapides (entre la ville portuaire de Matadi et le Stanley Pool) obstruent le système fluvial et rendent extrêmement difficiles les déplacements. Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

* Stanley au service de Léopold II.
 L'expédition de Stanley permet, entre autres, de délimiter de manière précise le tracé du fleuve Congo qui "est, d'après l'explorateur, et sera la grande route de commerce vers l'Afrique centrale occidentale."
Le souverain belge embauche Stanley pour une durée de 5 ans dès son retour en Europe (1878). Le Britannique doit conquérir les territoires explorés pour le compte de Léopold II. Afin de donner un cadre formel à l'entreprise, le roi en profite pour créer le Comité d'Etudes du Haut Congo qui devient, en 1881, l'Association internationale du Congo. Pour ne pas alerter les grandes puissances, l'expédition n'a officiellement qu'un but scientifique. L'avidité qui anime LII est pourtant bien perceptible dans les courriers adressés à Stanley: "Il est indispensable que vous achetiez [...] autant de terres que possible et que vous placiez sous [...] suzeraineté de ce comité (le CEHC) [...] dès que possible et sans perdre une minute tous les chefs de tribus installés entre l'embouchure du Congo et les Stanley Falls." L'explorateur s'emploie dès lors à faire signer une série de traités léonins à près de 500 chefs africains, tous censés faire allégeance au monarque belge.


Tshibumba Kanda Matulu: "TKM Stanley" (1973). Légende: "Stanley arrive au Congo. Les villageois s'enfuient." 
Pour le compte du roi des Belges, l'explorateur britannique Stanley remonte le cours du fleuve et se trouve en concurrence directe avec le Français Savorgnan de Brazza.

En dépit des précautions prises par Stanley, le bassin du Congo suscite désormais de nombreuses convoitises. Léopold II doit composer avec les Français qui, par l'intermédiaire de Brazza, s'intéressent également au vaste territoire. Les Portugais, quant à eux, revendiquent le contrôle du Bas Congo où ils sont installés depuis le XVème siècle.
Les tensions croissantes entre puissances européennes, avides de nouvelles terres africaines, entraînent l'organisation d'une conférence internationale à Berlin. Entre le 15 novembre 1884 et le 26 février 1885, les représentants de 14 nations se retrouvent à l'invitation du chancelier allemand Bismark. Les participants doivent y définir les modalités de la conquête et de l'installation de colonies en Afrique, tout en prenant bien soin d'éviter les conflits entre puissances européennes. La domination sur le bassin du Congo constitue alors la principale pierre d'achoppement. (3)

Caricature de Bismarck coupant des parts d'Afrique aux puissances européennes lors de la conférence de Berlin. (©AKG)
L'acte général de la conférence adopté le 26 février 1885 proclame la liberté du commerce dans tout le bassin, la liberté religieuse et la garantie de protection des indigènes, explorateurs, missionnaires et voyageurs, enfin l'interdiction de la traite des esclaves. La conférence révèle avant tout la volonté d'expansion coloniale qui s'empare des puissances européennes à la fin du XIXème siècle. La nécessité de réunir les protagonistes de cette "course à l'Afrique"met aussi en lumières les rivalités grandissantes qui les opposent. 

Le principal bénéficiaire de l'événement reste Léopold II dont l'Association internationale du Congo (AIC), reconnue comme Etat souverain, se transforme en « État indépendant du Congo » (EIC). En échange de modestes engagements - qu'il s'empressera de ne jamais mettre en pratique - le roi se voit reconnaître à titre personnel la propriété des territoires conquis en son nom par Stanley. Le jour même de la proclamation de l'EIC,  un décret royal stipule que toutes les "terres vacantes" sont la propriété de l'Etat. L'absence de définition précise de cette expression permet aussitôt d'engager la gigantesque entreprise de confiscation des terres indigènes.
Or, le roi ne dispose pas des ressources nécessaires pour exploiter le territoire entier. Il décide donc de louer à bail les "terres vacantes" à des sociétés privées pour de longues périodes. Ce stratagème permet d'attirer à bon compte les investisseurs extérieurs, tandis que les impôts et droits payés par les compagnies à l'Etat assurent de substantiels revenus au monarque.



A l'issue de la conférence, le bassin du Congo est attribué au roi des Belges, à titre personnel, car le parlement belge ne veut pas entendre parler de cette expédition coloniale. Seule contrainte pour Léopold II, maintenir la liberté de navigation et de commerce dans le bassin du Congo pour les autres puissances européennes. Engagement qu'il se gardera bien de respecter.
Le Congo de Léopold II, dont la superficie représente 76 fois celle du petit royaume belge (!), constitue un état tampon entre les possessions des grandes puissances européennes. A titre de compensation, la France obtient des territoires près de l'embouchure du fleuve Congo. (carte tirée de l'émission le dessous des cartes du 19/7/2003 consacrée à la R.D.C.).



* Retour sur investissement. 
L'intense propagande développée par Léopold II laisse accroire que l'EIC demeure une œuvre à vocation humanitaire et civilisatrice. Les plumes complaisantes vantent l'immense travail accompli en particulier dans la lutte contre les marchands d'esclaves swahilis qui perpétuent les razzias à l'est de l'Afrique. Derrière cette écran de fumée se dessine pourtant une entreprise de prédation d'une ampleur inouïe. Le territoire est mis en coupe réglée, pressuré, ses richesses extraites au prix de méthodes particulièrement cruelles.

Étant donné que l'exploration du bassin du Congo a lourdement grevé les finances royales, le monarque souhaite, au plus vite, tirer un maximum de ressources de sa nouvelle propriété. Or, l'exploitation de ce gigantesque territoire constitue une véritable gageure, puisque, en dépit de l'intense propagande léopoldienne, les Européens ne se ruent guère vers l'EIC.
Le faible contingent de "blancs" implique le recours à un recrutement local afin de se procurer la main d’œuvre indispensable, mais aussi pour maintenir l'ordre et réprimer les révoltes. La "force publique", dont les membres sont des esclaves affranchis, des marginaux et surtout des individus enrôlés de force, devient une milice redoutable, destinée à terroriser les populations locales.
Ces dernières sont soumises à d'innombrables contraintes: travail forcé, corvées, livraisons de vivres, taxes.  Loin du croisé anti-esclavagiste qu'il prétend être, Léopold II recrute massivement parmi les populations serviles afin de se procurer de la main d’œuvre et des troupes. Ainsi, la très difficile circulation au niveau des rapides implique le recours au portage. La description d'une caravane croisée par le sénateur belge Edmond Picard en 1896, en dit long sur les conditions d'existence de ces malheureux:
"Incessamment, nous rencontrons ces porteurs, isolés ou en file indienne, noirs, noirs, noirs misérables, (...) cédant sous le faix multiplié par la lassitude et l'insuffisance de la nourriture, (...) pitoyables cariatides ambulantes, (...) les traits contractés, les yeux fixes et ronds dans la préoccupation de l'équilibre et de l'hébétude de l'épuisement. Ils vont et reviennent par milliers... réquisitionnés par l'Etat armé de sa Force publique irrésistible, livrés par des chefs dont ils sont esclaves et qui raflent leurs salaires, trottinant les genoux ployés, (...) poudreux et sudorant, insectes échelonnant par les monts et les vaux leur processionnaire multitude et leur besogne de Sisyphe, crevant au long de la route, ou, la route finie, allant crever de surmenage dans leur village."

Caricature dénonçant le recours au travail forcé dans l'EIC: " La production du travail libre." L'usage de la chicotte se généralise. Ce fouet en peau d'hippopotame, entraîne de graves blessures, parfois fatales lorsque les coups sont assénés en trop grand nombre.


* Du sang sur les lianes.
 Le système léopoldien repose sur le monopole de l'Etat sur les produits les plus rentables, en particulier le caoutchouc et l'ivoire. (4) La récolte forcée de ces deux richesses conduit à des excès inimaginables.
Le caoutchouc sauvage, dont regorge la forêt congolaise, devient une denrée très prisée avec la mise au point  par John Dunlop d'un pneu en caoutchouc gonflé (1888). Les prix s'envolent  et les bénéfices engrangés par le "bois qui pleure" s'avèrent très vite substantiels, supplantant l'ivoire comme source principale de revenus du Congo. Cette récolte nécessite en effet un minimum d'investissements. Hormis le transport, elle ne repose que sur une main d’œuvre exploitée. (5)
Pour obtenir du caoutchouc naturel, il faut inciser des lianes pour en récolter la sève coagulée que l'on transporte ensuite dans des paniers. Les agents territoriaux et des compagnies concessionnaires profitent d'un système de primes, conditionnées par les quantités collectées. Sous leur pression, les populations indigènes sont donc contraintes de fournir par tous les moyens ce caoutchouc. Ce travail, particulièrement astreignant, oblige les hommes à s'enfoncer toujours plus loin dans la forêt inondée pour rapporter les quantités exigées. 
 Le système repose sur la terreur et la contrainte. La Force publique ou les milices des compagnies privées se chargent des récalcitrants. Toute résistance est impitoyablement réprimée, entraînant pillage et dévastation des villages rebelles. Edgar Canisius, agent commercial de la Société anversoise du commerce au Congo évoque une de ces expéditions punitives: "Notre groupe allait de village en village. [...] Un détachement muni de torches mettait le feu à toutes les cases. [...] Au fur et à mesure que nous avancions, une ligne de fumée suspendue au dessus de la jungle sur des kilomètres annonçait aux indigènes que la civilisation arrivait."

Des missionnaires britanniques en compagnie d'hommes tenant les mains coupées de Bolenge et Lingomo, victimes des miliciens de l'ABIR en 1904. (Anti-Slavery International) 

Ceux qui ne rapportent pas assez de latex subissent également les pires violences.
Une pratique courante consiste à kidnapper les femmes pour contraindre leurs maris à rapporter du caoutchouc. La société commerciale ABIR (Anglo-Belgian India Rubber) quant à elle, use de  méthodes terrifiantes pour obtenir toujours plus de caoutchouc. Les cueilleurs qui ne remplissent pas les quotas exigés, sont exécutés d'une balle par les milices. Ces dernières, qui doivent justifier de l'usage de leurs munitions, prélèvent alors les mains des suppliciés. Le Congo devient ainsi le "pays des mains coupées."

 Caricature tirée de l'Assiette au beurre de juin 1908 dont la légende est la suivante: "L'impôt: 25 000 cartouches, tu as compris, c'est 25 000 kilos de caoutchouc."


 *
Le scandale du caoutchouc rouge.
En dépit des efforts de Léopold II pour écarter de l'EIC les visiteurs gênants, des témoignages horrifiés parviennent en Europe.
Des missionnaires noirs américains portent les premières accusations contre le système colonial pervers.  
Ainsi, George G. Williams assène dans une lettre ouverte:
"La main-d’œuvre dans les stations du gouvernement de Votre Majesté sur le fleuve supérieur est composée d'esclaves de tous âges et de tous sexes." 
A sa suite, William Henry Sheppard dénonce les sévices subis par les populations indigènes dans l'EIC.
Mais le principal détracteur du système léopoldien reste sans conteste Edmund Dean Morel dont le zèle déclenche une des plus importantes campagnes de presse du  début du XXème siècle. Ancien admirateur de "l’œuvre grandiose" du monarque, ce jeune journaliste prend conscience, de retour du Congo, de l'hécatombe provoquée par l'exploitation éhontée des populations indigènes par les agents de l'EIC. De retour au Royaume uni, il enchaîne les conférences et publie une série de pamphlets fustigeant le double discours du monarque belge. 
Sous sa plume, Léopold II n'a plus rien du philanthrope loué par la propagande royale. Morel brocarde l'attitude d'un roi avant tout soucieux de pressurer sa propriété et dénonce tour à tour: un Etat fondé sur l'utilisation systématique d'une main d'oeuvre réduite en esclavage, les raids sanglants de la Force publique, le supplice généralisé de la chicotte... 
Épaulé par Roger Casement, consul britannique au Congo, il fonde en 1904 la Congo Reform Association réunit des personnalités aussi diverses que Conan Doyle, Mark Twain, Félicien Challaye, Anatole France et dénonce les « atrocités du caoutchouc rouge », visage moderne de l’esclavage. (6)
Les nombreux témoignages qu'il recueille et l'importante documentation rassemblée lui permettent de trouver un relais politique. (7) Le président américain Theodore Roosevelt et le Foreign office britannique réclament la cession de la colonie léopoldienne à l'Etat Belge, ainsi qu'une remise à plat des méthodes d'exploitation du territoire.
Devant le tollé provoqué par la révélation des violences perpétrées en son nom au Congo (il n'y a jamais mis les pieds), Léopold II n'a d'autre issue que de lâcher sa juteuse propriété, dont il parvient encore à tirer profit puisqu'il la vend à la Belgique en 1908!



"Je vous donnerai assez de caoutchouc pour vous faire une conscience élastique." Caricature de l'Assiette au beurre (janvier 1908). Léopold II administre d'une main de fer sa propriété personnelle, l'Etat libre du Congo dont il entend tenir à l'écart les curieux (ici  l'oncle Sam semble-t-il). 
Les caricaturistes  s'en donnent à cœur joie avec le souverain dont l'immense barbe et la silhouette dégingandée se prêtent particulièrement à la satire.


* Bilan.
En l'absence de données fiables, il s'avère extrêmement difficile de dénombrer le nombre de victimes de ce système. Mais, pour Elikia M'Bokolo: "il y a eu un effondrement démographique, du aux brutalités, au travail forcé, mais aussi au fait que les gens fuyaient le villages pour ne pas être réquisitionnés, qu'ils se réfugiaient dans les forêts et mouraient là, de faim et de maladie."
Les cultures sont donc abandonnées faute de main d’œuvre, les villages se dépeuplent, entraînant une hémorragie démographie de très grande ampleur. La colonisation aurait ainsi fait perdre le tiers de la population au pays entre 1884 et 1914. 
Si les abus criants disparaissent avec l'EIC, le portage et le recours au travail forcé n'en subsistent pas moins sous l'administration belge. Au sein de la Force publique, la chicotte ne sera définitivement abolie qu'en 1955!

Dessin de Linley Sambourne paru dans l'hebdomadaire satirique Punch du 28 novembre 1906. "Pris dans un serpent de caoutchouc."

1. auquel on adjoint l'adjectif " démocratique" en 1966, alors qu'elle s'est transformée en dictature.
2. Le gouvernement belge ne lui pardonnera pas  d'avoir publiquement évoqué "l'esclavage" imposé à son peuple.
3. Bismark soulève d'emblée plusieurs problèmes dont la liberté de commerce dans le bassin du Congo, la libre circulation sur les grands fleuves africains tels que le Niger ou le Congo, enfin les modalités de l'occupation d'un territoire afin qu'il soit reconnu comme la possession d'une puissance européenne.
Le sixième texte de l'acte général est à l'origine de la légende du partage de l'Afrique lors de cette conférence dont les modalités d'occupation d'un territoire par une puissance sont précisées. Chaque puissance européenne qui se lance dans une installation en Afrique doit le notifier aux autres signataires, afin que ces derniers puissent émettre des réclamations en cas de besoin. Toute puissance installée sur une côte africaine possède l'arrière-pays jusqu'aux possessions d'une autre puissance. Enfin, pour qu'une possession soit officiellement reconnue, elle doit être effectivement occupée.
4.  Les fonctionnaires de l'EIC opèrent de véritables razzias sur l'ivoire achetée à des prix dérisoires aux intermédiaires africains. Les commissions des agents européens en charge de la collecte dépendent du prix d'achat des défenses. Plus celui-ci est bas, plus la prime est forte. 
5. un couteau, un morceau d'étoffe, un peu de sel, des perles...
6. Arthur Conan Doyle, l'auteur de Sherlok Holmes, rédige en 1908 un rapport dans lequel il consigne toutes les observations faites par les voyageurs qui traversent le pays. Ce rapport s'intitule en français "le crime du Congo belge". L'auteur d 'Au coeur des ténèbres semble d'ailleurs s'être très fortement inspiré de ce qu'il a vu au Congo lors d'un voyage effectué en ...
7. En mai 1903, la CHambre des communes adopte à l'unanimité une résolution  exigeant que "les indigènes [du Congo] soient gouvernés avec humanité.



Sources:

*Daniel Vangroenweghe: "Du sang sur les lianes : Leopold II et son Congo", éditions revue et corrigée.
* Elikia M'Bokolo: "Afrique centrale: le temps des massacres", in Marc Ferro (dir.): "Le livre noir du colonialisme", Robert Laffont, 2003.
* La conférence de Berlin livre le Congo au roi des Belges. (Hérodote)
* Deux posts sur l'excellentissime carnet de Colette Braeckman:
- "Comment Léopold II céda le Congo à la Belgique."
- Ainsi qu'un entretien avec "Elikia M'Bokolo sur le Congo de Léopold II."
* LDH Toulon: "La Belgique et son passé colonial au Congo."
* Documents d'accompagnement de la série documentaire "Afrique(s). Une autre histoire du XXème siècle" (PDF) d'Elikia M'Bokolo, Philippe Sainteny et Alain Ferrari diffusée sur France 5 en 2010.


* dans la littérature:
- Joseph Conrad: "Au cœur des ténèbres". Conrad passe six mois au Congo en 1890. Il ressasse cette expérience pendant 8 ans avant d'écrire son plus célèbre roman.  Charles Marlow (le narrateur) raconte à des amis anglais son voyage dans une partie de l'Afrique centrale, qui ressemble en tout point à l'EIC. Engagé dans une société de négoce de l'ivoire, il remonte le fleuve sauvage et rallie tant bien que mal le poste d'un négociant idéaliste, monsieur Kurtz. Médusé, Marlow découvre un personnage ayant sombré dans la folie. Cruel et brutal, Kurtz raconte ses exploits alors qu'il agonise lors du voyage retour.
- Le recours au portage et au travail forcé ne sont malheureusement pas une spécificté de l'EIC, puis du Congo belge. L'impressionnante série d'articles d'Albert Londres regroupés sous le titre de "Terre d'ébène" dresse un tableau saisissant de l'exploitation des populations indigènes par les compagnies concessionnaires pour le compte l'administration coloniale française.
-  Mario Vargas Llosa: "Le rêve du celte".

Liens:
* D'autres articles consacrés à l'histoire du Congo belge sur Samarra:
- "Tintin ou la mission civilisatrice de la colonisation."
-  "Africa Dreams: le Congo de Léopold II." (Vservat)
* Ailleurs sur la toile:
- Le site CoBelco consacré à l'histoire de la colonisation belge au Congo.
- Sélection de liens sur le site des Clionautes, avec en particulier  un article sur la société l'Anversoise, spécialisée dans la collecte du caoutchouc.
- La brochure de l'exposition "Mémoire du Congo, le temps colonial", organisée en 2005 par le Musée royal de l'Afrique centrale de Tervuren, près de Bruxelles.
- Extraits de l'Acte général de la conférence de Berlin sur Strabon.
- Le Soir: "Congo: Louis Michel prend la défense de Léopold II."
- Une intéressante sélection de textes sur la politique coloniale de Léopold II. (Cliotexte)

dimanche 25 janvier 2009

136. Baloji : "Tout ceci ne vous rendra pas le Congo"

Poursuivons notre exploration de l'histoire du Congo depuis l'époque de la colonisation sous la terrible férule de Léopold II, roi des Belges au XIXème siècle. J. Blottière nous a décrit la sauvagerie de l'exploitation du pays en étudiant le titre "Indépendance cha cha cha" de Joseph Kabasele, je vous avais parlé du personnage de Patrice Lumumba, héros de l'indépendance, et de la déforestation avec la chanson très originale de Vincent Courtois et Ze Jam Afane "L'Arbre Lumumba". Grâce à un ska de Lord Brynner, Julien Blottière vous a présenté les principaux protagonistes de la vie politique très animée du jeune Congo, indépendant en 1960 (Lumumba, Tschombé, Kasavubu et bien sûr Mobutu). Avec Baloji, nous survolons ces deux périodes et poursuivons sur l'histoire du pays de l'époque Mobutu à aujourd'hui.

Qui est Baloji ?

Baloji est né au Zaïre en 1978, à Lubumbashi dans la riche province du Katanga. Dès 3 ans, il rejoint son père en Belgique, à Ostende où son père aurait croisé Marvin Gaye. Le chanteur de soul américain y enregistre en effet "Sexual Healing" avant de rentrer et d'être assassiné par son propre père. Mais revenons à Baloji. Après Ostende, c'est Liège, mais toujours la même souffrance de grandir dans une famille qu'il ne ressent pas comme étant la sienne. C'est un des thèmes qui revient souvent dans ses chansons, notamment "Entre les lignes". Il quitte la maison dès 16 ans, forme un groupe, les Starflam. Suite à un contact téléphonique avec sa mère, qu'il n'a pas vu depuis ses 3 ans, Baloji prend le temps de réfléchir. En 2004, il quitte le groupe et entame l'écriture d'un album solo en forme de réponse à sa mère pour lui conter ses tranches de vie. Le résultat : Hôtel Impala, un album très personnel et magnifique, entre rap et slam, avec des influences sonores très variées, sorti en 2007. L'hôtel Impala, c'est un hôtel possédé par son père à Kolwezi au Katanga. Cet hôtel a été détruit dans les années 1990.
Entre Belgique et Congo, père, mère et belle-famille, entre passé et présent. Baloji navigue et erre en toute liberté, apparemment réconcilié avec lui-même.

Voici la chanson. On se retrouve après pour quelques explications :




Baloji- Tout Ceci Ne Vous Rendra Pas Le Congo... par rap2bomb



Du Congo au Zaïre et retour...

Présent dans les cercles du pouvoir dès l'indépendance, Joseph-Désiré Mobutu devient chef d'Etat-major avant de lâcher Patrice Lumumba et de s'imposer peu à peu avec la bénédiction des Belges et des Américains. Le coup d'Etat militaire du 24 novembre 1965 renversant le président Joseph Kasavubu lui permet de détenir seul l'essentiel du pouvoir. Il va alors progressivement imposer sa dictature. C'est le début du "règne du Maréchal".


Choyé par les occidentaux (ci-dessus en visite à Washington avec Nixon), il tente de séduire les Congolais en utilisant la figure de Lumumba, qu'il a pourtant directement contribué à écarter et à assassiner. Il revendique sa filiation pour mener à bien ses projets, notamment les nationalisations.
Sur le plan économique, l'indépendance n'est qu'illusoire. Les Belges contrôlent près de 80% de l'économie, notamment l'Union Minière du Haut-Katanga, symbole de la colonisation puisque créée en 1906, donc au "temps de Léopold" (le roi des Belges Lépopold II qui détenait personnellement le Congo comme colonie). L'UMHK exploitait dans la province méridionale du Katanga, celle-là même qui tenta, avec le soutien de l'UHMK, de faire sécession en 1960, d'énormes gisements de cuivre, de nickel, de cobalt (75% de la production mondiale en 1950 !), d'uranium (notamment celui de la mine de Shinkolobwe qui servit pour la première bombe atomique américaine en 1945), d'étain et de zinc.
En 1966, Mobutu décide de nationaliser l'UMHK qui devient la Gécamines (Société générale des Carrières et des Mines). Mais la Gécamines va rapidement perdre de sa splendeur. Une partie de ses activités, notamment le terril de Lubumbashi (photo ci-contre), a été rachetée par le controversé entrepreneur belgo-congolais Georges Forrest.
Mais revenons à la fin des années 1960. Mobutu a besoin d'asseoir son régime. Pour cela, il va lancer l'idée de "l'authenticité". Cette authenticité prend en fait à des sources très variées (les "traditions" locales, des héritages de la colonisation et même certains préceptes du communisme...). La nouvelle idéologie s'appuie sur quelques règles simples :
  • l'autorité indiscutée du chef ("On ne peut s'asseoir à deux sur la même peau de léopard" affirme Mobutu),
  • le parti unique qui devient "la nation zaïroise organisée politiquement" et une famille dont il est naturellement le chef. Tous se doivent donc de faire partie de la famille ("Olinga olingate ozali MPR", "que vous le vouliez ou non, vous êtes membres du mouvement populaire de la révolution"),
  • La centralisation administrative enfin, qui doit plus à l'héritage colonial
Absence de liberté d'expression, embrigadement (avec le MOPAP) et surveillance des congolais qui doivent désormais s'appeler "citoyens" font plonger le pays dans une dictature. Sur le plan culturel, l'abandon du costume au profit de "l'abacost" (à bas le costume...) inspiré du costume mao et celui des prénoms chrétiens se veut un retour à l'authenticité. Mobutu montre l'exemple en devenant Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga c'est-à-dire "le guerrier qui va de victoire en victoire sans que personne ne puisse l'arrêter"...
L'aboutissement de cette quête d'une identité nationale est le changement de nom du pays. Le Congo est rebaptisé Zaïre. En fait d'authenticité, le mot vient d'une déformation portugaise d'un mot kikongo signifiant "rivière".

Après le combat de "l'authenticité", vient l'heure de la "zaïrianisation". Les entreprises possédées par des étrangers sont attribuées à des Zaïrois en 1973. Mais la manière hasardeuse et l'importance prise par la corruption jusqu'au plus haut niveau en font une catastrophe économique. La plupart des biens sont alors nationalisés en 1974, puis ensuite rétrocédés à des étrangers devenus méfiants vis-àvis du pays. Ajouté à la baisse des cours du cuivre qui rapportait 70% de ses devises à l'Etat, l'échec de la "zaïrianisation" achève de précipiter le pays dans le marasme économique où seule la débrouille et les relations permettent à chacun de s'en sortir. L'économie informelle devient dès lors la règle pour longtemps. A la fin des années 1980, la dette extérieure du pays s'élève à 9,5 milliards de $.[photo ci-contre : Mobutu sur un billet de 10 000 zaïres de 1989]
L'augmentation des contestations et la pression des occidentaux, le pouvoir de Mobutu va peu à peu s'effriter. La fin de la guerre froide l'a rendu moins précieux aux yeux des Etats-Unis. En 1990, le vieux chef se résoud à autoriser le multipartisme mais ce n'est pas encore la démocratie. En mai, des étudiants sont tués par la garde présidentielle à Lubumbashi. Les pillages par les militaires se multiplient.
A partir de 1991, Mobutu lance un processus de démocratisation apparent (conférence nationale) en faisant tout pour le saper. En 1993, le Zaïre compte ainsi 283 partis politiques, Mobutu appliquant le principe du diviser pour mieux régner. Ce n'est qu'avec l'extension au Zaïre des affrontements du Rwanda que les choses vont changer.

Au mois de juin 1994, le FPR de Kagame met fin au génocide et la plupart des génocidaires (notamment certains Interahamwe) a réussi à s'enfuir au Zaïre (en particulier au Kivu), fuite sans doute facilitée par l'opération humanitaire Turquoise menée par les militaires français en juin 1994 au Rwanda. Dès lors, le nouveau régime rwandais n'a de cesse de traquer les hutus présents au Kivu. Pour ce faire, le FPR n'a pas hésité à plusieurs reprises à aider des rebelles congolais, le plus souvent tutsis (des tutsis, les Banyamulenge, sont installés depuis longtemps dans l'est du Congo). En 1996, c'est ainsi que le mouvement de Laurent-Désiré Kabila réussit en quelques mois une percée spectaculaire qui le conduit jusqu'à Kinshasa la capitale. Kabila est un vieil opposant à Mobutu depuis les années 1960. Les alliés de l'est habillent leur conquête en révolution interne en utilisant Kabila. Les partisans de Kabila (AFDL) arrivent à la capitale Kinshasa en mai 1997. Le régime de Mobutu s'est effondré en quelques mois.
Au passage, de nombreux hutus sont massacrés par les troupes rwandaises qui portent Kabila au pouvoir en mai 1997 à la place du vieux Mobutu qui s'enfuit (il meurt cette même année au Maroc). Le Zaïre redevient la République démocratique du Congo. Le franc congolais remplace le zaïre et les couleurs nleue et jaune du drapeau de Léopold, déjà adoptées entre 1960 et 1963, remplacent le vert du Zaïre.


Kabila (ci-dessous en photo avec son fils Joseph) tente de se défaire de l'influence de ses encombrants parrains, omniprésents dans les sphères du pouvoir.
Il rompt avec eux en 1998 en renvoyant son chef-d'état major, le Rwandais James Kabarebe. La guerre reprend donc dans l'est du Congo. Cette guerre prend une dimension continentale avec l'intervention de troupes ougandaises et rwandaises d'un côté, zimbabwéennes, tchadiennes, namibiennes et angolaises derrière Kabila. Alliés d'hier, Ougandais et Rwandais finissent même par s'affronter en 1999 autour de Kisangani, semble-t-il pour le partage des richesses. Rappelons-nous que le Congo regorge de ressources naturelles dont l'occident, et pourquoi pas la Chine, ont grand besoin : Zinc, or, diamants, Cobalt et Colombo-Tantalite (ou Coltan, utilisé dans les téléphones portables). C'est l'atout du pays et son plus grand drame.... Le pays est alors coupé en trois : Au Nord, une zone contrôlée par l'Ouganda et les mouvements rebelles qu'il aide, à l'Est, le territoire contrôlé par le Rwanda et à l'Ouest, la zone contrôlée par le gouvernement.

[La RDC en 2003,Wikipedia]

Kabila est assassiné en janvier 2001 dans des conditions encore non éclaircies. Son "fils" Joseph lui succède alors (Laurent-Désiré et Joseph Kabila en photo ci-dessus). Après quelques années au cours desquelles la guerre se poursuit, notamment avec Jean-Pierre Bemba au nord (celui-ci est actuellement en attente d'un procès devant la CPI), la paix est signée en 2002. Plus de 4 millions de personnes ont perdu la vie, directement ou indirectement (maladies, malnutrition) dans ce conflit. A partir de 2003, une transition et un processus démocratique sont mis en oeuvre qui aboutissent à l'élection de Joseph Kabila en 2006. Les différentes milices doivent s'intégrer à l'armée nationale.

Mais la guerre n'a pas complètement disparu dans l'est du pays, notamment en Ituri où intervient une force européenne en 2003 (Opération Artémis). Au Kivu, province limitrophe du Rwanda, le général Laurent Nkunda (photo ci-contre), un tutsi congolais, refuse de reconnaître le gouvernement de Kabila et, soutenu par le Rwanda, entretient des troubles dans l'Est. Accusé de nombreux crimes de guerre, notamment contre les civils, il vient finalement d'être lâché par son ancien allié rwandais dans un retournement spectaculaire. Il a même été arrêté au Rwanda et pourrait être extradé à Kinshasa....

Les gouvernements congolais et rwandais se sont en effet mis d'acccord pour que des troupes rwandaises puissent travailler avec les troupes congolaises pour lutter efficacement contre ce qui reste des génocidaires de 1994 (les forces démocratiques de libération du Rwanda). C'est un changement considérable qui pourrait signifier la fin d'une décennie d'affrontements dont les premières victimes ont été les populations civiles.



Baloji nous en parle, de quoi s'agit-il ?

Kin : Kinshasa
M16 : nom d'un fusil d'assaut américain
Matongé : quartier populaire de Kinshasa qui a donné son nom à un quartier de la ville d'Ixelles près de Bruxelles, destination privilégiée des Congolais et autres Africains de Belgique.
Western Union : organisme financier qui permet de transférer de l'argent vers le pays d'origine. très utilisé par les émigrés pour les transferts financiers à leur famille.
Che Guevara se rend au Congo en 1965 pour entretenir des foyers armés de contestation chez les alliés des Etats-Unis. Il rencontre Laurent-Désiré Kabila qui le déçoit. Celui-ci fait partie des lumumbistes qui mènent des actions de guérilla dans l'est du pays, comme Pierre Mulele. Le Che a raconté cette expérience dans Passages de la guerre révolutionnaire au Congo.
"évolués mais dépendants" : allusion sans doute au statut de congolais immatriculé, aussi appelé "évolué" créé par les Belges après la Seconde Guerre mondiale. Il s'agit d'une certaine élite (diplômée, de "bonne moralité") qui dirige le pays après l'indépendance. Ils sont évalués à 100 000 en 1960.
"Tout ça ne nous rendra pas le Congo" est une expression ironique belge pour se lamenter de tout ce qui va mal, à commencer par la Belgique...
Baloji termine en laissant la parole à l'humoriste congolais Dieudonné Kabongo qui évoque le rôle joué par la religion catholique dans le colonialisme belge à travers une histoire connue mais dont je ne connais pas l'origine.

Le site de Baloji et un entretien sur Evene.
Pour en savoir plus sur le génocide au Rwanda, deux entretiens, une chronologie et quelques lectures sur Samarra.

Ma source principale pour cet article :

vendredi 5 décembre 2008

124. Lord Brynner:"Congo war". (1966)

Ce ska survolté de l'obscur Lord Brynner permet d'évoquer la crise congolaise, ces cinq années de guerres civiles qui débutèrent quelques jours seulement après l'indépendance et ne s'achevèrent qu'avec la prise de pouvoir de Mobutu.



Sans aucune préparation, l'indépendance du Congo est accordée par la Belgique le 30 juin 1960. Par une mesure de compromis, le pouvoir est partagé entre deux adversaires politiques: Lumumba devient premier ministre et Joseph Kasavubu président. Patrice Lumumba se trouve alors dans une situation compliquée. En effet, il dispose de très peu de cadres formés. D'autre part, cinq jours après l'indépendance, l'armée se mutine. Lumumba entend maintenir l'unité du pays, or le 11 juillet 1960, la plus riche province du pays, le Katanga fait sécession et déclare unilatéralement son indépendance. La Belgique, qui y voit un moyen de préserver ses intérêts économiques, soutient activement cette sécession (tout comme de nombreux mercenaires européens et sud-africain, ainsi que l'Union minière du Haut-Katanga).

La riche province du Katanga (diamants, cobalt) fait sécession, bientôt suivie par le sud Kasaï (bien pourvue, elle aussi, en diamants). (cette carte est tirée de l'émission Le dessous des cartes).

Dans ces conditions, Lumumba menace de se tourner vers l'URSS. Kasavubu et Lumumba se destituent mutuellement début septembre 1960. Placé en résidence surveillé, Lumumba est finalement trahi par son ancien secrétaire, le général Mobutu, qui est devenu l'homme fort du pays depuis qu'il contrôle la capitale. Traqué par les hommes de Mobutu, les services secrets belges, les agents de la CIA, Lumumba est arrêté le 3 décembre 1960 et transféré au Katanga, aux mains de son pire ennemi, M. Tshombé.

Le 17 janvier 1961, il est assassiné. Les milices de Mobutu déterrent son corps à deux reprises, avant de le faire disparaître dans l'acide sulfurique, gracieusement fournie par l'Union minière du Haut Katanga, toujours détenue par les Belges. Pendant ce temps, la sécession du Katanga se poursuit et il faut l'intervention des casques bleus de l'ONU (déc. 1962-fév. 1963) pour réduire la résistance de Moïse Tshombé, le leader katangais.

Dans la province de Stanleyville, au nord, les partisans de Pierre Mulele, ancien partisan de Lumumba, forment une rébellion, qui se réclame de l'esprit de Patrice Lumumba. En fait, le gouvernement de Kasavubu ne parvient pas à contrôler le pays, traversé par de nombreux mouvements autonomistes.
C'est finalement un coup d'Etat militaire, conduit le 24 novembre 1965 par le colonel Mobutu, qui instaure l'unité nationale et tente de relancer l'économie. Mobutu établit un régime présidentiel autoritaire, s'appuyant sur un parti unique. Il élimine impitoyablement tous ses rivaux. Il parvint ainsi à se maintenir au pouvoir jusqu'en 1997 (M. Augris vous en reparle très bientôt).

Lord Brynner:"Congo war".
It is sad but it’s exciting, / When I read the newspaper.
About what’s happening / In the western province of Africa.
Everybody’s fighting,
to get the fortune and fame.
But it is amusing,
When I read all the bosses names.
Such as Kasavubu,
and Antoine Gizenga
Fighting to gain power over Katanga.
Colonel Mombutu
and Justin Momboko
rivaling Tshombé
to be boss over the Congo.
My father made me to know
that my great great gandfather
Came from the Congo in the Western Province of Katanga.
But I can’t remember his name,
because it was too long.
and if I called the name I might have to bite me tonge.
All like Kasavubu
and Patrice Lumumba
Fighting to gain power over Katanga
Colonel Mombutu
and Justin Momboko
rivaling Tshombe to be boss over the Congo.
Oh Congo bawa wa mojique berle
arre baba arela ah roqo di mole,
Mojique berle Congo,
eh uwah Kosu.
______________________
Lord Brynner:"La guerre du Congo".
Dans les régions de l'afrique de l'ouest / tout le monde se bat pour la fortune et la gloire / mais il est amusant de lire tous les noms des chefs.
comme Kasavubu, / et Antoine Gizenga / s'affrontant pour s'emparer du Katanga.
Colonel Mobutu / et Justin Momboko / rivalisant avec Tshombé / pour contrôler le Congo.
Mon père m'apprit / que mon arrière-arrière grand-père / venait du Congo, de la province de l'ouest, le Katanga. Mais je ne me souviens plus de son nom, / car il était trop long.
et si je donnais le nom je m'en mordrai peut-être les doigts.
comme Kasavubu / et Patrice Lumumba / s'affrontant afin de s'emparer du Katanga / Colonel Mobutu / et Justin Momboko combattant Tshombe pour devenir les maîtres du Congo.
Oh Congo bawa wa mojique berle
arre baba arela ah roqo di mole,
Mojique berle Congo,
eh uwah Kosu.

Spéciale dédicace à Marie, qui a traduit ce texte.
Découvrir:
- Lopango Ya Banka est un groupe de rap engagé porté par huit jeunes artistes d’origine congolaise. Kongo Bololo, le premier album du groupe, interprété dans trois langues de la République Démocratique du Congo.



Liens:
* Sur l'histgeobox, d'autres titres sont consacrés au Congo:
- Vincent Courtois et Ze Jam Afane:"L'arbre Lumumba". Une superbe chanson qui permet d'aborder la déforestation en Afrique centrale, mais aussi l'assassinat de Patrice Lumumba.
- Joseph Kabasele et l'African Jazz: "Indépendance cha cha". Ce morceau, composé lors de l'indépendance du Congo, devint un succès immense dans tous les pays africains nouvellement indépendants.
- Baloji: "Tout ceci ne vous rendra pas le Congo" (très bientôt sur le blog).
* La dernière lettre de Patrice Lumumba, adressée à son épouse.

samedi 29 novembre 2008

121. Joseph Kabasele & l'African Jazz : Indépendance Cha Cha (1960).

En 1945, l’Afrique noire reste presque totalement colonisée. Les Britanniques sont implantés dans l’est du continent, la France à l’ouest et au centre, le Portugal au sud, enfin la Belgique possède l'immense Congo.
Quinze ans plus tard, à l’exception de l’empire portugais et de quelques colonies britanniques, ces empires ont disparu.
Comment expliquer l’ampleur et la soudaineté de cette décolonisation pacifique dans l’ensemble ?
Félix Eboué, alors gouverneur général du "Congo", et Charles de Gaulle lors de la conférence de Brazzaville.

La Seconde Guerre mondiale peut être considérée comme une étape fondamentale du processus de décolonisation, puisqu’elle entraîne le discrédit des puissances coloniales. Le mythe de l’invincibilité de l’homme blanc est mis à mal par les défaites belge et française face à l’Allemagne nazie. Les deux grands vainqueurs de la guerre, Etats-Unis et URSS, diffusent en outre un message libérateur à l'adresse des colonies. Enfin, l'ONU appuie le droit des peuples à l'autodétermination.
En 1945, les puissances coloniales se trouvent donc sur la défensive.
Lors de la conférence de Brazzaville en février 1944, de Gaulle dresse le programme d’une colonisation plus juste fondée sur de timides réformes sociales (suppression du travail forcé, obtention progressive de la citoyenneté), mais qui ne débouche sur aucune avancée politique significative.
En 1946, la Constitution maintient l’essentiel de la domination métropolitaine dans le cadre de l’Union française. Les territoires de l'AOF, de l'AEF et Madagascar envoient des représentants au Parlement français. Dans le cadre de l’Union française, les Africains se voient reconnaître des droits juridiques et la promesse d’une pleine citoyenneté. Mais l’heure n’est pas à l’abandon de l’empire. Toute contestation est châtiée, à l’instar de l'insurrection malgache de 1947. Plusieurs facteurs vont pourtant remettre en cause cette situation.
* La pression des Africains eux-mêmes.
Toute une génération de leaders africains, formés par le syndicalisme ou les universités de la métropole, s’affirment : Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouët-Boigny, Modibo Keita ou encore Sékou Touré. Des partis politiques, souvent marqués par le marxisme, et des syndicats critiquent l’impérialisme français et mènent l’agitation sociale, tels le Rassemblement Démocratique Africain, qui devient un parti de masse dans toute l’Afrique noire française. Au Cameroun, l'Union des populations du Cameroun de Ruben Um Nyobé réclame l'indépendance du territoire. Devant le refus des autorités, il se lance dans une guérilla violente, impitoyablement réprimée par la France.
* Le contexte international.
Le contexte international remet chaque jour un peu plus en cause le maintien de la colonisation. La défaite française en Indochine en 1954, le début de la guerre en Algérie, la conférence des pays non alignés à Bandung en 1955, la crise de Suez en 1956 obligent les métropoles à transiger. Enfin,
l’accession de la Gold Coast, futur Ghana, à l’indépendance en 1957, connaît un grand retentissement sur le continent, tout comme les thèses panafricaines de son leader Nkrumah, favorable à des Etats-Unis d’Afrique.
Pour Gaston Defferre, ministre de la France d'outre-mer, il faut changer de politique. « Ne laissons pas croire que la France n'entreprend des réformes que lorsque le sang commence à couler » clame-t-il. Sa loi cadre de mars 1956 remplace les fédérations de l'AOF (Afrique Occidentale française) et de l'AEF (Afrique Equatoriale française) par des territoires dotés de capitales.
La loi Cadre accorde l'autonomie interne aux territoires de l’Union française, mais la France conserve les attributs de la souveraineté internationale (monnaie, politique extérieure).
De retour au pouvoir, en 1958, de Gaulle propose aux membres de l’Union française de devenir des Etats associés dans le cadre d’une nouvelle organisation : la Communauté française. au sein de laquelle la France s’arroge des « domaines réservés » (affaires étrangères notamment). Les populations de l'Union française doivent se prononcer par référendum sur l'adhésion à la Communauté française.
La plupart des dirigeants africains optent pour le oui, qui l’emporte partout, sauf en Guinée. Sékou Touré, partisan de l’indépendance immédiate, avait d’ailleurs lancé à de Gaulle lors de sa tournée africaine d’août 1958 : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage ». La Guinée devient aussitôt indépendante. Outré, le général suspend immédiatement toute aide au nouvel Etat.

De Gaulle à Brazzaville en août 1958.

* Indépendances : liesse et nouveaux écueils.
La Communauté ne dure pourtant que quelques mois. Les opinions africaines piaffent d’impatience et aspirent à l’émancipation. Aussi, ce sont 18 Etats qui accèdent à l’indépendance complète en 1960 : Togo, Cameroun, déjà largement autonomes, Bénin (Dahomey jusqu’en 1975), Niger, Burkina- Faso (Haute Volta jusqu’en 1984), Côte d’Ivoire, Mali (ex-Soudan français), Sénégal, Mauritanie, Tchad, République Centrafricaine (ex-Oubangui-Chari), Congo-Brazzaville, Gabon et Madagascar pour les anciennes colonies françaises, auxquelles il faut ajouter le Nigéria britannique et le Congo belge.
Dans ce dernier territoire, le système colonial belge reposait sur la ségrégation et le refus catégorique de toute évolution. La situation se décante avec les émeutes de 1958-1959, prélude à l’ouverture des négociations de la conférence de la Table ronde à Bruxelles en janvier 1960. Dans un chaos total et sur fond d’exode de la population blanche, le Congo belge accède à l’indépendance le 30 juin sous le nom de République du Congo. 
Très vite, le pays sombre dans une guerre civile. (1)


Cette crise met en évidence les nouveaux écueils qui menacent les jeunes Etats : l’instrumentalisation dans le cadre de la guerre froide qui s’installe alors en Afrique ; l’instauration de régimes autoritaires sous la férule de certains dirigeants qui passent du statut de libérateur à celui de dictateur ; enfin les problèmes du sous-développement et du néo-colonialisme.
Mais 1960 est l’heure de la célébration des indépendances dans une atmosphère de liesse inouïe.
L’Indépendance Cha Cha de l’African Jazz est alors sur toutes les lèvres…

* Jour d'indépendance.

Joseph Kabasele, connu sous le pseudo de Grand Kalle, fonde en 1953 l'orchestre African Jazz avec lequel il révolutionne la musique congolaise, en électrifiant la rumba, y introduisant également les musiques cuivrées importées de Cuba et des Antilles par les marins. Tumbas et trompettes s'associent alors aux chants et tambours traditionnels. Or, depuis les années 1950, les musiques congolaises font danser toute l'Afrique grâce à la diffusion du lingala à la puissance des émetteurs des radios congolaises qui couvrent une grande partie de continent et évidemment la qualité indéniable de cette musique festive.
Kabasele est la première vedette africaine à se produire en Belgique et ce, à l'occasion de la fameuse Table ronde au cours de laquelle devait se décider l'avenir de l'ex-Congo Belge. En janvier 1960, cette table ronde réunit les leaders politiques congolais et les autorités belges afin de négocier les contours du futur Congo (actuelle République démocratique du Congo). A l'issue de la Table ronde, la date de l'indépendance est fixée au 30 juin 1960. Pour l'occasion Grand Kalle compose indépendance cha cha qui s'impose aussitôt comme l'hymne des mouvements anticolonialistes dans toute l'Afrique francophone.


Note:
(1) Converti à un anticolonialisme radical par sa participation à la conférence des peuples africains organisée à Accra par NKrumah en 1958, Lumumba crée en octobre de la même année le Mouvement national congolais qui remporte un grand succès lors des élections de mai 1960. Devenu premier ministre, Lumumba préside aux négociations d'indépendance de la Table ronde. Le gouvernement belge, aux abois, accorde l'indépendance immédiate. Sur place, l'exode de la population blanche (environ 100 000 personnes) s'accélère dans un chaos total. 
 Très vite un conflit personnel oppose le président de la République Joseph Kasavubu à son premier ministre. Les thèses tiers-mondistes et panafricaniste adoptées par Lumumba l'inquiètent tout comme elles indisposent les forces conservatrices et les pays occidentaux.
La sécession de la riche province minière du Katanga menée par Moïse Tshombé, soutenue en sous-main par la Belgique, complique davantage encore la position du premier ministre. Il fait alors appel aux casques bleus de l'ONU et accepte une aide matérielle de l'Union soviétique pour mater les séparatistes. Il indispose ainsi les Occidentaux, les Américains en particulier, et offre un prétexte à Kasavubu pour le faire arrêter. Le 6 décembre 1960, le chef d'état-major de l'armée de la nouvelle République, le colonel Mobutu, procède à l'arrestation de Lumumba, accusé de collusion avec l'URSS. Il est assassiné en janvier 1961.
Le pays est livré à des luttes ethniques qui entraînent une guerre civile (compliquée par les interventions indirectes des deux grands et de l'ancienne métropole dans le cadre d'une guerre froide qui se transporte désormais en Afrique) conclue par la prise du pouvoir par le chef de l’armée, le général Mobutu, qui s’empare du pouvoir en 1965 pour longtemps. 



"Indépendance cha cha" _ Kalle et l'African jazz (1960)
Indépendance cha cha tozui e O kimpuanza cha cha tubakidi
O Table ronde cha cha Tua gagné o o dipanda cha cha tozui e
assoreco ne abako bayokani moto moko
Na Conakat na Cartel balingani na front commun
___________
Indépendance cha cha nous avons gagné o indépendance cha cha nous avons gagné
o table ronde cha cha nous avons gagné indépendance cha cha te voilà enfin
entre nos mains.
l'assoreco et l'abako comme partis (politiques) comme un seul homme ils ont signé le pacte
associant la conakat et le cartel ils se sont unis en front commun

Sources:
- La conférence de Berlin livre le Congo au roi des Belges. (Hérodote)
- E. Melmoux, Davis Mitzinmacker "Dictionnaire d'Histoire contemporaine", Nathan, 2008.
- Petit Mourre.
Liens:
- Samarra en Afrique.
- Retour sur le Congo de Léopold II en écoutant l'irrésistible Indépendance cha cha.
- Extraits de l'Acte général de la conférence de Berlin sur le Strabon.