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mercredi 26 août 2026

Ceux qui partent et ceux qui partent pas. Un été au tiek.

Le temps des vacances se caractérise par son ambiance particulière, qui rompt avec la routine du reste de l'année. L'été, certains prennent la route pour la plage, la montagne ou un de ces "pays imbéciles où jamais il ne pleut". D'autres aimeraient bien mettre les voiles, mais faute de moyens, ils ne partent pas. C'est notamment le cas de ceux qui restent à la cité tout l'été. De nombreux artistes rap ont consacré des morceaux à ce temps suspendu, aux subterfuges trouvés par ceux qui ne partent pas, pour bouleverser leur quotidien, s'affranchir des tours et changer de décor sans bouger.

***

Les quartiers de grands ensembles sont sortis de terre au cours des décennies 1950-1960, à l'initiative de l’État aménageur. En comparaison des logements vétustes d'avant-guerre, les nouveaux logements collectifs améliorèrent les conditions de confort pour les familles françaises qui ont la chance de dégotter un appartement. Néanmoins, pour beaucoup de foyers, partir en vacances constitue un luxe qu'ils ne peuvent se permettre. En 1960, Jean Ferrat en fait le constat dans "Ma môme" "On va pas à Saint-Paul de Vence / On pass'tout's nos vacances à Saint-Ouen / Comme famille, on n'a qu'une marraine / Quelque part en Lorraine / Et c'est loin". 

La piètre qualité de construction, le délabrement rapide de quartiers mal raccordés au centre-ville font rapidement de ces zones des repoussoirs. Ceux qui peuvent acquérir ou louer ailleurs le font. Ainsi, ces quartiers, initialement attribués en priorité aux familles françaises, voient ces populations s'installer dans les zones pavillonnaires des couronnes périurbaines. Des familles plus précaires, souvent d'origine immigrées, s'installent dans les logements vacants. On assiste alors à un  recul de la mixité sociale. 

Pour les habitants de ces territoires, il existait néanmoins alors quelques solutions pour voir du pays. Au cours des années 1960 et au début de la décennie suivante, la France connaît en effet une croissance économique forte, portée par une industrie encore puissante et variée. Jamais les ouvriers n'ont été aussi nombreux. Beaucoup d'entre eux habitent dans les logements collectifs des banlieues populaires. C'est le cas du Val Fourré, à Mantes la Jolie, dont de nombreux résidents travaillent dans les usines automobiles alentours (Renault à Flins, Peugeot à Poissy). Or, les comités d'entreprises organisaient alors des sorties, voire des séjours. 

Certains se rendent aussi au centre social pour y participer à des activités récréatives. Les municipalités de gauche, en particulier communistes, ont eu à cœur de développer une éducation populaire, en s'appuyant aussi sur des centres de loisirs ou sociaux qui permettaient aux jeunes de s'occuper, de jouer aux jeux de société. Elles organisaient aussi des colonies de vacances à destination de tous les enfants; des colonies qui représentaient souvent le premier apprentissage de la vie hors de la cité. Dans "Quand je serai grand", Fabe se souvient : "la réalité / C'est qu'on a tous à peu près vécu la même,  fait les mêmes colonies / Les mêmes jeux de rôles avec les mêmes thèmes... / J'm'arrête ici dédicace aux petits en bas d'chez moi, en bas d'chez toi / A ceux qui partent et ceux qui ne partent pas "

La crise économique, l'imposition de politique austéritaire et le triomphe du néolibéralisme, modifient le rapport aux vacances,  avec une vision de plus en plus individualiste de ce temps particulier. Les mairies, qui disposaient de campings ou de villas dans des zones de villégiatures appréciés - ce qui permettaient de proposer un tarif attractif à leurs administrés - doivent s'en séparer pour équilibrer leurs budgets. Désormais, la prise en charge des vacances collectives par la puissance publique se fait rare. Il n'y a plus guère que le tissu associatif qui permet aux plus précaires de partir. 

Pour ceux qui passent l'été au tiek, le système D s'impose. Il faut trouver des idées pour s'occuper, inventer des jeux, découvrir le bonheur des petites choses, faute de bif. Les quelques transports collectifs (bus, trains) ou individuels deviennent des moyens d'évasion. Encore enfant, Abd Al Malik optait pour le vélo, ce qui peut s'avérer dangereux. «C'était pendant les vacances d'été dans la cité (...) / Alors on s'est tous mis en mouvement et on est parti en gueulant / Quelque part entre "la horde sauvage" et "la guerre des boutons" / (...) Ca faisait vraiment classe en ce temps là de faire du vélo / On était plus de cinquante sur la route, t'imagine / Têtes d'enfants déjà cassées et gueules citadines / Je sais plus trop d'où est venue la queue-de-poisson / Un coup de poisse en plein milieu du peloton / Je ne sais ni pourquoi, ni comment mais je suis le seul à être tombé et à avoir roulé, roulé, roulé». ["Dynamo"]

Les jeunes se retrouvent sur les dalles (au Val Fourré, au Val d'Argent) entre potes. Les uns et les autres s'y côtoient, s'y défient, s'y ennuient, s'y séduisent. Plus qu'à d'autres moments de l'année, ces agoras deviennent ainsi des lieux de représentation et de rencontre. Passi en témoigne dans "Il fait chaud". "C'est l'été, c'est bon la température va monter / Voilà les beautés, les décolletés / Les nouvelles modes sexy (hum!)-serrées / Les faits-divers, les Boom-Boom de quartier / Zoom, gros plan de la tête aux pieds / Les petits, les grands veulent peser / Les bruits de bécane se précèdent / Les marques, les sapes se succèdent / Y'a des coupes nettes sur les mecs, en quête / D'un biz ou d'une bonne fête / Aux pieds j'ai mes blanches baskets / En main une fraîche canette"

Des animateurs proposent des activités sportives ou ludiques. Les grands organisent des tournois de foot en fin de journée pour s'occuper. Il y a une ambiance différente en été. Tout le monde est dehors, plus détendu, tout est plus lent et semble tourner au ralenti. Les parents relâchent un peu la surveillance et assouplissent les horaires. Il devient possible de sortir après le dîner. Les vacances constituent donc un moment suspendu. Les potes se retrouvent en soirée, squattent les bancs, à la fraîche, prélude aux discussions qui vous conduisent au bout de la nuit, histoire de refaire le monde. Les soirées barbecue entre amis s'éternisent. Seth Gueko en témoigne dans "Barbeuk (enfin l'été)". "On va rentrer parfumés à la fumée du barbeuk qu'on a crillave l'aprem (...) / Rendez-vous la semaine chaine-pro / Manger les restes des merguez et des chettes-bro / On jouera au ker-po, ambiance bataille d'eau / Le tier-quar t'ouvre les portes de son restau'"

Tease et bedo sont au programme des "chaudes nuits d'été" d'Aelpéacha. Profitant de la chaleur en "Juin-Juillet-Août", le même se fait un peu de caillasse en revendant des canettes à la sauvette. (1) Gorah mise sur la bicrave pour pouvoir financer ses vacances. Mauvaise idée, loin de changer d'air, il se retrouve au placard. ["24 août"]

Faute de mer, de rivière où faire trempette - tout le monde ne peut pas habiter le long du canal saint Martin - il faut recourir à la débrouille. Quoi de mieux qu'un petit plouf dans une piscine gonflable installée en bas des tours? Ce n'est pas le Marseillais Dika qui dira le contraire. "J'suis dans le Sud, j'suis à l'aise / Dans le Nord il gèle / Y'a la piscine en bas du bâtiment / C'est l'charbon qui l'a payé pas la mairie / T'es pas un voyou toi pourquoi tu mens? / Roue avant, mais t'inquiète c'est pas l'Amérique. / J'passe l'été au quartier / Petit barbeq, à la place ça sent la crapulerie." (2) ["Au quartier"]

Les plus vernis, comme Dika ou I am ("le repos , c'est la santé"), peuvent passer du bon temps sur les plages de la cité phocéenne ou fréquenter les calanques à l'instar du Massilia Sound System. "Quand arrive l'été, l'appel des Goudes est le plus fort". [Dimanche aux Goudes ) 

* un été de merde. 

Tout le monde n'a pas la chance d'habiter à Marseille. Pour beaucoup de ceux qui ne partent pas, la belle saison porte mal son nom. Dans les logements, souvent mal isolés, les fortes températures rendent les conditions d'existence très difficiles, transformant les lieux d'habitation en bouilloires thermiques. De nombreux morceaux de rap évoquent la chaleur particulièrement insupportable dans les appartements ou sur les dalles asphaltées. Exemple avec le classique « Un été à la cité » du Ministère Amer. "14 heures, le soleil brûle sa mère. / On pourrait fondre du cobalt, halte / Moi et mes sauces, on grille nos culs de nègres sur l'asphalte / Ceux en galère de femmes ou allergiques à Paname / Restent se faire de l'argent dans la dinam" / Messieurs, mesdames, attendre par ce temps c'est chiant / On se raconte des histoires d'avant, du bon vieux temps, / Comme si on avait 50 ans / Quelques flics s'arrêtent, font du cinéma pour montrer aux Français / Qu'ils peuvent entrer dans les cités / Mais quand il y a du dawa (Vous avez appelé la police? Ne quittez pas.)". 

Le pire ennemi des jeunes habitants de la cité à la belle saison reste l'ennui, qui transforme les minutes en heures, les heures en journée, l'été en "Un été de merde" pour Gorah. Un des rares moyens accessible d'échapper au train train est de tracer, loin du quartier à bord d'un bus ou d'un train justement.  Ce que raconte Java dans "Mona" "Ici le bruit de la mer / La promesse d'un ailleurs / C'était le RER / Le seul espoir de se trouver une Vénus / Était de se barrer dans le premier omnibus". En même temps, la galère rassemble. Les grands jouent avec les petits, les camarades d'infortune deviennent une vraie famille. On écoute la musique à fond avec, chaque été, sa bande originale. En 2000, La Clinique obtient un tube avec "Playa". Le rappeur, dans le coma, fantasme des vacances au soleil, celle qu'il n'a, jusque là, jamais pu se payer. Bref, il n'y a "Pas de vacances pour les vrais gars" (Gorah feat Sheryo). "RDV au QG avec zéro budget / Il y a juste quelques canettes et beaucoup trop de fumée / La bonne humeur est occultée, on cherche des manières de s'occuper / (...) C'est carrément la même merde du Blanc Mesnil à Saint-Ouen / Le ski nautique, la bronzette et tout le reste se passent sans toi / Quand tu es dans le 93, les vraies plages sont si loin qui si tu empruntes un vélib', tu en as pour au moins six mois. / Encore cette année, pas de vacances pour les vrais gars".

Vacances au bled :

Dans les milieux populaires, quand on n'a pas les moyens de partir en vacances, on envoie quand même les enfants chez des membres de la famille, ce qui, même sans que ce soit très loin de chez soi, permet de sortir de la routine, de se retrouver.  Parfois, on part en vacances dans la famille, pour un séjour passé dans le pays natal des parents par les descendants d’immigrés devenus adultes. Le maintien de séjours réguliers apparaît comme le signe d’un attachement particulier à la terre des ancêtres. Ainsi, de nombreuses familles maghrébines s'entassent dans les voitures chargées au ras du sol, destination l'Algérie, le Maroc, la Tunisie. Le 113 évoque ces retours au bled dans trois morceaux : l'Algérie de Rim'K dans « Tonton du bled », la Guadeloupe d'AP avec "Tonton des îles", le Mali de Mokobé dans "Tonton d'Afrique". Originaire de Clichy, Doc Gynéco évoque quant à lui la distance entre sa vie quotidienne dans son quartier du 18 ème (rue de la Chapelle) et sa vision un brin fantasmée de la Guadeloupe, dont sont originaires les parents. ["Né ici".]

Dans "Blessé dans mon ego", Ekoué raconte de façon totalement désenchantée le moment où le rappeur met les pieds au Togo, et découvre sa position de cul entre deux chaises : “un statut de paria ici, d’intrus en cance-va au bled”. Considéré comme un fils d’immigré en France, il n’est pas mieux accepté en Afrique, où il n’est pas forcément bien vu avec “ses sapes et ses manières de petit blanc”.

* "Pas de faux été"

C'est un fait, faute de caillasse, les classes populaires partent moins en vacances. Or, il est toujours un peu bizarre de rester au quartier quand les autres se barrent. Pour mesurer l'ampleur des inégalités sociales, il suffit de confronter la succession de reportages consacrés aux vacanciers dans les JT de la période estivale à son propre quotidien, aux parents qui triment... On le mesure encore en comparant les images du sable fin des plages  paradisiaques à celui crotté du parc de jeux en bas des tours. Tu le saisis enfin quand, à la rentrée, les uns et les autres racontent leurs vacances. La Rumeur en témoigne dans "Pas d'vacances" "Été comme hiver, les vacances sont là / Y a pas le choix, faut que j’ronge mon frein et rester à la casa / Je partirai peut-être plus tard si les moyens l’permettent / En attendant, j'écris afin d’libérer ma tête / En fait, j'en ai un peu marre des récits des autres / Des cartes postales aux photos truquées qui embellissent les côtes"

Si tout le monde se construit des souvenirs, Fabe insiste sur le fait que le monde se divise entre "ceux qui partent et ceux qui ne partent pas". Le rappeur du 18 ème arrondissement parisien évoque dans "Quand j'serai  grand" la période des vacances estivales, se remémorant l'errance et l'ennui des enfants dont les parents n'ont pas les moyens de partir. " Quand j'serai grand j'veux habiter à la mer, avec mon père et ma mère / Marcher dans le sable plus prendre le RER / Ces putains de tours j'veux plus les voir plus tard (pire que ça) / J'veux vivre autre part (mieux que ça), j'ai même une idée si tu veux savoir"

Ne pas partir est un facteur d'exclusion, nourrissant gêne et frustration, même si, les habitants des quartiers ne s'en laissent pas compter. Dans un "Eté au tieks", Dosseh rappe :  "J'suis bien avec mes oubliés d'la société, pas d'sous métiers, pas d'faux été". On ne peut cependant que souhaiter le retour d'un ministère du temps libre et d'une puissance publique qui ne néglige aucun des enfants du pays. 

Notes :

1.Le marchand de glace, dès qu'il passe avec sa petite musique, connaît également un grand succès. ["Le marchand de glace passe / Petits négrillons et bougnoules ne tiennent plus en place" dans "un été à la cité" du Ministère Amer]

2. Dans le quartier de la Gauthière, à Clermont-Ferrand, le mercure atteint les 40° C en ce mardi 23 juin 2026. Les ados de la cité se cotisent pour acheter une piscine autoportante, qu'ils installent en bas de leurs barres HLM. Prévenus par une voisine, les policiers  débarquent en nombre (15) pour la lacérer. Ils récidivent deux jours plus tard. (source : France 3 Auvergne Rhône-Alpes)

Sources:

- "Le guide des vacances du rap français" 

- "Quand le rap français part en français"

- "Kiffer son été en banlieue à travers le rap français", pop-up urbain, 3/8/2015

- "un été au quartier: a french rap summer mix", playlist signée 22H22

- Top 10 des meilleures punchlines sur l'été dans le rap français.

jeudi 20 juillet 2023

Les vacances au bord de la mer. Mélancolie douce de Michel Jonasz.

Pierre Grosz écrit pour Michel Jonasz les paroles du morceau "Les vacances au bord de la mer", une merveilleuse évocation de vacances familiales au bord de la Méditerranée. En passant sur le blog, il nous a laissé un sympathique commentaire. Il y revient sur la genèse de cette chanson. Citons-le: "Ayant écrit avec Michel son album sur lequel figuraient onze chansons, je suis allé me reposer chez mon père à Menton. Michel m'a téléphoné pour me dire que pour lui un album, c'est 12 chansons ; j'ai donc écrit un après-midi ces mots en regardant les gens qui se baladaient devant la Méditerranée, Jonasz en a composé la musique le lendemain et notre surprise a été totale - la sienne surtout - de reconnaître dans ces paroles ses propres souvenirs d'enfance !" Lors des vacances d'été, le chanteur quittait, avec ses parents et sa sœur, le petit appartement de la porte de Vanves à Paris pour le bord de la mer. Issu d'une famille plutôt modeste, Michel garde un souvenir ému du sacrifice de ses parents pour emmener leurs enfants en vacances. (1) Partant de ces souvenirs, Pierre Grosz écrit le texte des Vacances au bord de la mer sur une ballade mélancolique composée par Jonasz.     


Le titre, qui figure sur l'album Changez tout sort au début de l'année 1975. Au cours de l'été, le morceau remporte un beau succès populaire. Il faut dire que les paroles visent juste, droit au cœur. Il en émane une simplicité vraie. Les premiers mots, d'une grande sobriété, plantent d'emblée le décor: une famille modeste profite des joies du tourisme balnéaire.

"On allait au bord de la mer / Avec mon père, ma sœur, ma mère." En filigrane de cette description à hauteur d'enfant pointe un arrière plan de lutte des classes, délicatement chantée. Il n'y a rien de misérabiliste dans cette description de la fracture sociale au temps des Trente glorieuses naissantes. Ici, le rapport à l'argent est omniprésent. Tout ce qui se dit dans cette chanson renvoie au système de domination sociale. Les membres de la famille conservent leurs habitudes laborieuses. "Le matin, on se réveillait tôt". Tous les membres de la famille regardent d'abord les autres dépenser l'argent qu'eux n'ont pas ("on regardait les autres gens / comme ils dépensaient leur argent"). Puis ils passent devant les hôtels et les restaurants trop chers ("Les palaces, les restaurants / On ne faisait que passer devant"). Quand vient l'heure du goûter, les enfants optent pour des glaces à l'eau, car ce sont les moins chères. "Nous il fallait faire attention / Quand on avait payé le prix d'une location / il ne nous restait pas grand-chose." Au fond, ils ne peuvent s'adonner qu'aux rares activités gratuites, ces petits plaisirs simples qui rendent le séjour inoubliable. "Alors on regardait les bateaux." "Sur la plage pendant des heures / On prenait de belles couleurs." Dans ces moments là, la famille, comme plongée dans une torpeur ouatée,  semble évoluer au ralenti.

La chanson convoque également l'imaginaire des congés payés. Il n'est plus question des tentes et des vélos des ouvriers du Front populaire. Le contexte n'est plus le même. Si l'on se fie à la date de naissance du chanteur, on peut estimer que ces vacances se déroulent à la fin des années 1950 ou au tout début de la décennie suivante, à une époque où la croissance économique des Trente glorieuses permet aux familles modestes d'accéder à leur tour au tourisme de masse, à condition de ne pas faire d'écarts. (2) 

Sainte-Marguerite. Guillom, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Représentant de commerce, le père du chanteur empruntait souvent le Paris-Vintimille, ce qui lui fit découvrir la baie de Cannes et l'incita à y revenir en vacances avec sa famille. En plus des activités précédemment mentionnées, et lorsque le budget vacances n'était pas encore totalement épuisé, les Jonasz prenaient un bateau qui les menait sur les îles de Lérins (Sainte-Marguerite, Saint-Honorat). "Quand les vagues étaient tranquilles / On passait la journée aux îles / Sauf quand on pouvait déjà plus."

Michel Jonasz, devenu adulte, a conservé un souvenir ému de ces merveilleuses "vacances au bord de la mer", car en dépit du manque d'argent "c'était quand même beau".

Notes:

1. Michel naît dans une famille d'origine juive hongroise. Fils d'un représentant de commerce et d'une mère au foyer, Jonasz a vécu une enfance paisible comme il le chante dans La famille. 

2. En 1956, les salariés français obtiennent d'ailleurs une troisième semaine de temps libre. 

Sources:

- "La picachanson n°25: les vacances au bord de la mer." 

- "Les vacances au bord de la mer de Michel Jonasz" ["Paroles, paroles" de Sébastien Ministru sur la Première]

mercredi 24 juin 2020

"Bidonville" de Nougaro, une plongée poétique dans un quotidien sordide .

En 1931, dans un article consacré aux habitats précaires de Tunis et publié dans la Voix du Tunisien, un médecin évoqua des "maisons de bidons". Le terme bidonville s'impose véritablement dans la langue française au début des années 1950. Il sert alors à désigner un quartier de Casablanca. Dans une thèse consacrée à cette ville (1968), André Adam écrit: «Mais je crois bien qu’il [bidonville] est né en Afrique du Nord et probablement au Maroc. Je ne serais même pas étonné que ce soit à Casablanca, où il supplanta le mot “gadoueville”, attesté vers 1930, mais qui n’eut pas de succès.»
Au départ, le mot est donc un nom propre, puis le terme «se généralisera par la puissance évocatrice de sa clarté sémantique (la ville de bidons)» et s'affirmera «en tant que  catégorie stigmatisée de la ville contemporaine.» (source A)  

* Qu'est-ce qu'un bidonville? 
Aujourd'hui ce terme permet de désigner en français un territoire d'habitat informel et spontané, construit hors de la présence de l’État. Le terme est souvent défini comme un espace fabriqué avec des matériaux de récupération. C'est souvent le cas lors de l'apparition du quartier. Mais, lorsque ce dernier est appelé à durer, les habitants transforment leur habitations de fortune au gré des possibilités pécuniaires. "Les bidonvilles réalisés en matériaux de récupération donnent souvent naissance, à plus ou moins long terme, à des quartiers consolidés aux habitations construites en dur et en voie progressive de reconnaissance et de viabilisation, avec toute une gradation de formes intermédiaires. " (source C) Pour autant ce type d'habitat conserve le statut de bidonville.  

André Feigeles / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)
 On peut dire qu'un bidonville est un espace où l'habitat est spontané, informel et où l’État est absent. Les habitants ne détiennent pas de titres de propriété ni de permis de construire. (1) Les services publics en sont absents. On n'y dispose pas d'eau courante ni d'électricité. Le tout-à-l'égout fait défaut. La chaussée et les trottoirs ne sont pas asphaltés. L'éclairage urbain n'existe pas.
Le bidonville résulte d'une occupation illégale du sol. L'habitat précaire apparaît dans les interstices laissés vacants de la ville, dans des secteurs considérés comme inutilisables, dangereux, plus ou moins insalubres (fortes pentes, zone inondable, à proximité d'une décharge ou d'une usine polluante, etc). L'installation des habitations se fait souvent de manière rapide, de nuit ou à l'insu des autorités, mises devant le fait accompli. Cette installation illicite permet aux acteurs publics de décider unilatéralement de l'éradication des bidonvilles, dès que le territoire devient un enjeu foncier, paysager (cacher cette pauvreté que je ne saurais voir), sécuritaire. A la faveur d'événements hyper médiatisés tels que la coupe du monde de football ou les Jeux Olympiques d'été à Rio de Janeiro en 2010 et 2014, les autorités brésiliennes se lancèrent ainsi dans la destruction des favelas. 

Michael E. Arth / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0)
 Il reste quasi-impossible de donner des statistiques précises du phénomène. Faute de recensements réguliers, il ne peut s'agir au mieux que d'ordres de grandeurs. Ce sont en tout cas plusieurs centaines de millions de personnes qui vivent dans ce type d'habitat à l'échelle planétaire.  Dans un monde majoritairement urbain, un peu plus d'une personne sur dix vit dans un bidonville, soit un peu moins d'un quart des urbains. Entre 1990 et aujourd'hui, la proportion urbaine de la population des pays en développement vivant dans des bidonvilles serait passée de 46 à 30%. Cependant, depuis 1990 la population des bidonvilles a augmenté de près de 200 millions de personnes, compte tenu de la croissance démographique mondiale. Le phénomène est massif et en extension dans les pays en développement. Il est marginal mais très visible dans certains pays riches avec des campements illégaux et des habitats spontanés. En recul en Afrique du nord, Brésil, Inde, Chine, les bidonvilles progressent en Afrique subsaharienne.

* Une question de définition.
Si il reste difficile de comptabiliser le nombre de personnes vivant dans des bidonvilles, c'est aussi parce qu'il n'existe pas de définition universelle du terme bidonville/slum/favelas... Chaque État ou chaque zone géographique utilise sa propre définition, avec des critères adaptés à la situation locale. (2) D'ailleurs, de très nombreux mots, souvent très évocateurs, permettent de désigner les quartiers d'habitat spontané en fonction des régions et pays du monde. On parle de favela (le terme vient de la fève, aliment de base des pauvres) ou invasao au Brésil, de gecekondu ("construit la nuit") en Turquie, de bastee ou slum en Inde, de barriada (quartier) au Pérou, de villa miseria en Argentine, de shanty town en Jamaïque etc.  Tous ces termes possèdent une connotation péjorative, renvoyant au caractère stigmatisant, déshérité et délétère de cette forme d'habitat. 
Afin de pouvoir effectuer un recensement global, l'ONU-Habitat s'est doté en 2002 d'une définition de ces quartiers fondée sur 5 critères liés aux dimensions physiques et sociales de ces implantations informelles. Pour l'ONU habitat, un logement peut être considéré comme appartenant à un bidonville quand au moins l'un des cinq critères suivants fait défaut: 
- un logement durable (une structure permanente qui assure une protection contre les conditions climatiques extrêmes),
- une surface de vie suffisante (pas plus de trois personne par pièce),
- un accès à l'eau potable,
- un accès aux services sanitaires (toilettes privées ou publiques mais partagées par un nombre raisonnable de personnes),
- une sécurité et une stabilité d'occupation (protection contre les expulsions).




* "Bidon, bidon, bidonville"
En 1966, Claude Nougaro reprend une chanson de Baden Powell et Vinicius de Moraes intitulée Berimbau. Le titre original se réfère à un instrument monocorde, sorte d'arc musical sans doute d'origine africaine. Il s'agit de l'instrument caractéristique de la capoeira introduit comme cet art martial par les esclaves déportés d'Afrique. Les paroles du poète Vinicius de Moraes racontent d'ailleurs l'affrontement entre deux danseurs, sur fond de trahison amoureuse.
L'adaptation française du morceau se nomme Bidonville. Nougaro en fait un hymne à la fraternité dans lequel il décrit de manière élégante et poétique, le quotidien sordide d'un bidonville non localisé. Les paroles prennent la forme d'une rencontre entre un habitant du bidonville et un narrateur, étranger au quartier. L'habitant présente d'abord le territoire à son interlocuteur. Il lance d'emblée "regarde la ma ville"; puis poursuit par une description sans fard:  "La vie là dedans c'est coton", lâche-t-il. L'extrême pauvreté est en effet le terreau des activités illicites (trafic de drogue) ou inhumaines (prostitution): "Les filles qui ont la peau douce / la vendent pour manger." Pour survivre, il faut se débrouiller, trouver de quoi manger et c'est bien la misère qui pousse les habitantes à se prostituer.
Le chanteur décrit ensuite les logements délabrés et insalubres où s'entassent dans une très grande promiscuité des familles nombreuses ("Dans les chambres l'herbe pousse / Pour y dormir faut se pousser"). 
Personne ne devrait vivre dans un tel endroit ce qui attriste le regard humaniste porté par le chanteur. Tout sépare les deux protagonistes du morceau, si ce n'est une commune humanité. "Donne moi la main camarade / J'ai cinq doigts moi aussi / On peut se croire égaux." C'est alors que le narrateur invite son interlocuteur à fuir le bidonville, l’asphalte, en quête d'une vie nouvelle, plus douce, dans un milieu naturel. Loin du bidonville, "bientôt, on pourra s'embrasser, camarade / bientôt, bientôt / les oiseaux, les jardins, les cascades." Les écarts de richesses se trouvent à toutes les échelles: entre grands ensembles régionaux, entre pays, à l'intérieur des États, des villes. Le bidonville est l'illustration de cette ségrégation socio-spatiale galopante, même si "on peut se croire égaux."

Nougaro prend le parti des déshérités pour lesquels la cité de relogement ne vaut guère mieux que le bidonville, ce quartier dont on peut difficilement s'extraire comme le suggère la répétition lancinante: "bidon, bidon, bidonville". Le quartier est partout. Il s'impose,  emprisonnant tous ceux qui n'ont pas les moyens de le quitter. Même parti du bidonville, il n'est pas possible de lui échapper vraiment, son souvenir traumatique reste obsédant: "Je verrai toujours de la merde / Même dans le bleu de la mer / Je dormirais sur des millions / je reverrai toujours bidon". Le paradoxe est que l'on reste attaché, lié au bidonville et les propositions de relogement n'y changent rien. "Me tailler d'ici, à quoi bon / Pourquoi veux-tu que je me perde / Dans tes cités, à quoi ça sert!"


Nougaro: «Bidonville»
Regarde-la ma ville
Elle s'appelle Bidon
Bidon, Bidon, Bidonville
Vivre là-dedans c'est coton
Les filles qui ont la peau douce
La vendent pour manger
Dans les chambres l'herbe pousse
Pour y dormir faut se pousser
Les gosses jouent mais le ballon

C'est une boîte de sardine, bidon

Refrain: 
 Donne-moi ta main camarade
Toi qui viens d'un pays où les hommes sont beaux
Donne-moi ta main camarade
J'ai cinq doigts moi aussi
On peut se croire égaux


Regarde-la ma ville
Elle s'appelle bidon
Bidon, bidon, bidonville
Me tailler d'ici, à quoi bon
Pourquoi veux-tu que je me perde
Dans tes cités, à quoi ça sert!
Je verrai toujours de la merde
Même dans le bleu de la mer
Je dormirai sur des millions
Je reverrai toujours bidon
 

Refrain

Serre-moi la main, camarade
Je te dis au revoir
Je te dis à bientôt
Bientôt, bientôt
On pourra se parler, camarade
Bientôt, bientôt
On pourra s'embrasser, camarade
Bientôt, bientôt
Les oiseaux, les jardins, les cascades
Bientôt, bientôt
Le soleil dansera, camarade
Bientôt, bientôt
Je t'attends, je t'attends, camarade

Notes:
1. Le bidonville est généralement considéré comme un espace illicite. C'est souvent le cas, mais pas toujours, car les bidonvilles bénéficient parfois d'une régularisation après coup. Les autorités municipales finissent par reconnaître officiellement la présence du quartier, sans pour autant s'y impliquer. 
2. Tous les quartiers pauvres dans le monde ne sont pas des bidonvilles. Certains territoires pauvres, mais disposant des services publics élémentaires ne peuvent ainsi pas être considérés à proprement parlé comme des bidonvilles. L'usage de ce terme relève de "formules de stigmatisation", qui font du terme "bidonville" le "paradigme d'un espace stigmatisé et stigmatisant." Il convient ainsi de veiller à ne pas associer tout quartier pauvre dans les pays des "Suds" à des bidonvilles, qui seraient perçus comme une "fatalité urbaine", une sorte de "cliché territorial". De fait, la représentation des paysages brésiliens dans les manuels scolaires français vire souvent au stéréotype territorial.

Sources: 
A. CATTEDRA, Raffaele. Bidonville : paradigme et réalité refoulée de la ville du xxe siècle In : Les mots de la stigmatisation urbaine [en ligne]. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2006 (généré le 05 mars 2020). 
B. Encyclopédie Larousse: "Bidonville"
C. Géoconfluences: Bidonville.
D. Enseigner la géographie: "Un mot: bidonville".
E. Politique du logement: bidonville.
F. Le Cartographe: "Qu'est-ce qu'un bidonville?" 
G. Julien Damon: "Un milliard d'habitants dans les bidonvilles?"

Liens:
- Almanach des bidonvilles 2015-2016 de ONU habitat. (pdf)
- Pop Story.
- Etat des lieux des bidonvilles en France métropolitaine. (2018)

dimanche 18 juin 2017

328. The Clash London's Burning (1977)

London's burning
Londres est en flammes
London's burning
Londres est en flammes

All across the town, all across the night
A travers la ville, à travers la nuit
Everybody's driving with full headlights
Tout le monde roule tous phares allumés
Black or white, you turn it on, you face the new religion
Blanc ou noir, tu l’allumes, tu regardes la nouvelle religion
Everybody's sitting 'round watching television
Tout le monde s’installe pour regarder la télévision


London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours


I'm up and down the Westway, in and out the lights
Je me déplace sur la Westway, de l’ombre à la lumière
What a great traffic system, it's so bright
Quel beau système de transport, c’est si brillant
I can't think of a better way to spend the night
Je ne peux rien trouver de mieux pour passer la nuit
Than speeding around underneath the yellow lights
Que d’accélérer sous les lumières jaunes

London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours

Now I'm in the subway and I'm looking for the flat
Je suis désormais dans le métro, je regarde le paysage
This one leads to this block, this one leads to that
Ici il me mène à ce bloc, là il me conduit à ça
The wind howls through the empty blocks looking for a home
Le vent hurle entre les blocs à la recherche d’une maison
I run through the empty stone because I'm all alone
Je cours entre les pierres vides car je suis tout seul


London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours





1977, la jeunesse londonienne s’ennuie. La société de consommation qui, sans qu’elle l’ait vraiment choisi,constitue son horizon, ne lui offre que deux échappatoires : l’abrutissante télévision et la vrombissante automobile. Alors, les jeunes punks de Ladbroke Grove prennent le volant pour dévaler un bout de la grande autoroute urbaine qui balafre le nord-ouest de la ville du cynodrome de White City à la gare de Paddington - la Westway ou A40 - pour s’étourdir et frissonner en faisant grimper le compteur de vitesse. Peu importe où l’on va d’un bloc à l’autre c’est le même No future qui donne envie de courir à toutes jambes et d’appeler au feu : London’s burning chantent Joe Strummer et les Clash. Londres, proie des flammes, une histoire qui se répète à travers les siècles.



Les enfants anglais connaissent une ritournelle qu’ils chantent à l’école en se tenant par la main pour former une ronde. London’s Burning. En tournant, on entonne : London’s burning London’s burning, Fetch The engine, Fetch the engine, Fire ! Fire ! Pour on Water, Pour on Water[1]
Londres est née d’un fleuve, la Tamise. Puis, elle est née une seconde fois, du feu. Enserrée dans son enceinte romaine, la ville médiévale s’est densifiée jusqu’au XVIIè siècle. Les maisons de bois y poussent comme des champignons. Il faut loger le demi million d’habitants qui s’y entasse. Alors, on construit, au delà du mur. Les faubourgs s’étendent à l’est (Wapping, Stepney) tandis qu’à l’intérieur, on gagne en hauteur. Les maisons s’élèvent sur plusieurs niveaux grâce aux encorbellements, elles se touchent presque les unes les autres parfois. Même le pont de Londres, selon une habitude courante, est recouvert de maisons. La ville s’étend alors essentiellement au nord de la Tamise. Le London Bridge est l’unique  liaison vers Southwark, au sud, nettement moins urbanisé. La croissance démographique de la ville en a fait oublier les règles élémentaires de sécurité : prévoir des zones de dégagement non construites pour faire office de coupe-feu.


Steelyard le quartier des marchands hanséatiques
aujourd'hui vers Cannon Street station
L'ancienne cathédrale Saint Paul

En 1665, les londoniens ont déjà affronté la terrible épidémie de peste qui emporte un vingtième de la population et provoque l’exil de la famille royale jusqu’à l’hiver suivant. Pour tous, le répit est de courte durée. Le 2 septembre 1666, sur Pudding Lane, un incendie se déclare dans la boulangerie de Thomas Farynor peu après minuit. Le vent l’attise et il se répand à travers la ville en direction du fleuve. Le maire, dépêché sur place, se montre totalement incompétent. Les flammes s’approchent dangereusement des berges où se concentrent les entrepôts des marchands remplis de produits inflammables. C’est finalement un coupe-feu sur le London Bridge qui stoppe opportunément la progression du gigantesque incendie vers le quartier de Southwark. Sur la rive nord, il a emporté quelques 13 000 maisons, plus de 80 églises dont la vieille cathédrale Saint Paul et bien d’autres bâtiments qui font la renommée de la ville : le royal exchange, la prison de Newgate, le Christ’s Hospital[2]. London was but is no more écrit J. Evelyn dans son journal ; il est avec Samuel Pepys, une des principales sources pour connaitre la progression du feu qui s’arrête le 5 septembre 1666. 
Vue de Londres en flammes en 1666
Anonyme - London Fire Station
London’s Burning dans nos mémoires d’européen.ne.s fait surgir d’autres images que celles du Grand Incendie. La cathédrale Saint Paul y tient encore une place centrale des siècles plus tard. Cernée par les flammes, elle disparait sous une épaisse fumée qui ne laisse entrevoir que son gigantesque dôme. Nous sommes à l’automne 1940 quand Londres brûle à nouveau. 
La ville s’est transformée et agrandie depuis les temps modernes. Epargnée lors du premier conflit mondial, elle se prépare depuis  le déclenchement du second en septembre 1939 à l’éventualité d’une attaque allemande. Londres se protège et les sacs de sable s’entassent devant les monuments publics jusqu’à l’été 1940, date à laquelle la Luftwaffe de H. Goering décide d’en découdre avec la R.A.F. Le 7 septembre, soit à quelques jours près la date anniversaire de la fin du Grand Incendie de 1666, les bombardiers nazis déversent leurs projectiles sur les grandes villes britanniques. La capitale n’est pas épargnée, elle en est même une des cibles privilégiées. 
Au matin du 30 décembre 1940, après une nuit entière de bombardements la ville se réveille scarifiée. La City, autour de la cathédrale Saint Paul, est devastée au point qu’on compare souvent cette nuit de bombardements intensifs de la Luftwaffe au désastre de 1666. Ce second grand incendie de Londres a également ses chroniqueurs parmi lesquels le doyen de la cathédrale qui tient un journal durant le blitz. Voici ce qu’il dit de cette nuit infernale : 

“In half an hour fires were raging on every side of the Cathedral, but we had no leisure to contemplate the magnificent though terrible spectacle for many bombs had fallen simultaneously on different parts of the Cathedral roofs. Watchers on the roof of the Daily Telegraph building in Fleet Street, who had a full view of St. Paul’s from the west thought that the Cathedral was doomed and told us later that a veritable cascade of bombs was seen to hit and glance off the Dome. Some of these bombs fell on the long stretches of the Nave and Choir roofs and some into what are known as pocket roofs, i.e. the lower roofs over the aisles; others landed in the Cathedral gardens producing a fairly like effect amongst the trees and shrubs on the north and south sides. Twenty eight incendiary bombs fell on St. Paul’s and its precincts that night. Some of the bombs penetrated the roofs and came to rest on the brick or hardwood floors over the vaulting, but some lodged in the roof timbers and started fires. It may be imagined that the volume of the attack and its dispersal over the wide area of the roofs presented a hard problem for the defence”.[3]

« En une demie heure de temps, les flammes ravageaient la cathédrale de tous côtés mais nous n’avions guère le loisir de contempler ce spectacle car de nombreuses bombes étaient tombées simultanément sur les toits de la cathédrale. Des observateurs juchés sur le toit de l’immeuble du Daily Telegrah sur Fleet Street et qui avaient une vue imprenable sur la cathédrale nous ont dit plus tard avoir pensé que celle-ci était condamnée et avoir vu une véritable cascade de bombes s’abattre et glisser sur son dôme. Certaines d’entre elles tombèrent dans le long des toits de la nef et du chœur que l’on appelle aussi les toits de poche ainsi que sur les toits des ailes de l’édifice situées en contrebas. D’autres atterrirent dans les jardins de la cathédrale (…). 28 bombes incendiaires s’abattirent sur Saint Paul et sa circonscription cette nuit là. (…) »


L'incendie du 29 au 30 décembre 1940
@alondoninheritance.com
Les quelques 24 000 bombes incendiaires déversées sur la zone nécessitent de mobiliser des centaines de canons à eau pour éteindre les flammes. Ils pompent tant et tant que la pression diminue et qu’il est alors extrêmement difficile de venir à bout de l’incendie. La marée montante de la Tamise leur octroie un regain de pression,  de quoi lutter. Le raid s’arrête le 30 décembre au matin, vers 9 heures, laissant le quartier exsangue mais le dôme de Wren[4], lui, est intact. Jamais les nazis ne viendront à bout de la résistance des civils britanniques, debouts dans l’adversité,  comme leur cathédrale.
Autour de Saint Paul le 30/12/1940
@alondoninheritance.com
London’s burning. Nouvelles saisons. Londres brûle encore et encore dans le second XXè siècle. Une partie de sa population s’enflamme sporadiquement. Les causes ? Les violences policières et le racisme dont elle est victime. Leurs cibles ? Les populations d’origine caribéennes regroupées dans quelques quartiers de la ville.
Meeting public  de la White Defense League
Notting Hill, été 1958 : Julia Roberts aurait bien du mal à déambuler dans les librairies du coin qui n’est alors qu’une succession de taudis surpeuplés et crasseux. C’est aussi un des territoires de la ville investis par les troupes d’Oswald Mosley, le leader d’extrême droite qui y tient régulièrement meeting et a sa permanence sur Kensington Park Road. Nous sommes à la fin août. Des bandes de jeunes anglais se décident promptement à entamer « une chasse au nègre » armés de barres de fer, de couteaux et bouts de bois. Leur première virée se solde par l’hospitalisation de 5 personnes noires du quartier, 3 d’entre elles sont dans un état critique. L’épisode se poursuit au prétexte d’une dispute domestique entre un mari d’origine jamaïcaine et sa femme anglaise. La publicité de leur désaccord déclenche les velléités vengeresses d’un groupe de jeunes blancs qui déverse sa violence raciste sur le quartier et ses habitants à la peau foncée. Trois jours d’émeutes et d’affrontements se soldent par le démantèlement d’une partie des gangs. 108 personnes sont arrêtées y compris le leader d’extrême droite. Pour la population caribéenne de Notting Hill c’est le début de la résistance. Deux autres séquences rendent compte des tensions dans certains quartiers de Londres entre la police et les populations venues des anciennes parties de l’empire. Les émeutes de Brixton en 1981 auxquelles les Clash ont aussi consacré un titre sur leur double album London Calling sont l’une des deux ; nous en avions parlé ici. Celles qui éclatent après la mort de Mark Duggan en 2011 à Tottenham pour gagner ensuite d’autres quartiers de la capitale puis les grandes aires urbaines britanniques en sont une autre illustration : nous y avions consacré aussi un billet.


Brixton riot 1981

Tottenham, immeuble en feu, 2011


Juin 2017. Londres est à nouveau en flammes. L’incendie dramatique a cette fois-ci dévasté une des tours HLM située au nord de Notting Hill connue sous le nom de Grenfell Tower à quelques encablures  de la Westway. L’incendie s’est déclaré dans la nuit du 14 au 15 juin vers une heure du matin au 4ème étage de la tour qui en compte plus de vingt et s’élève à presque 70 mètres de hauteur. C’est en tous cas aux alentours de cette heure que les pompiers sont alertés. Le feu s’étend rapidement et enveloppe l’immeuble. Dès le lendemain six personnes sont annoncées comme disparues et vraisemblablement décédées. Plus de 70 personnes sont déjà hospitalisées,, de nombreuses dans un état critique. Dans la journée du 15 juin, le bilan grimpe rapidement à 12 puis 17 morts. Le lendemain il s’alourdit encore à 24 puis 27 victimes. Ce 18 juin, le décompte morbide devient vertigineux approchant la soixantaine de victimes. 


Grenoble tower la nuit de l'incendie
Ce terrible remake grandeur nature de La tour infernale s’en distingue pourtant d’un point de vue sociologique. Tandis que la fiction cinématographique proposait un scénario dans lequel des multimillionnaires se retrouvent piégés dans une tour de verre en flammes, symbole de leur vanité, le drame de Grenfell s’inscrit dans le contexte d’une société clivée par les inégalités sociales, minée par les politiques d’austérité, en proie à de multiples atermoiements politiques très significatifs des tensions qui la traverse. Un des domaines les plus affectés par la fracture sociale est celui du logement : tandis que les spéculateurs immobiliers s’amusent à faire grimper le prix du mètre carré, chassant les pauvres et les classes moyennes de l’hyper centre londonien, quelques zones décrépies de public housing (logements sociaux) subsistent, verrues disgracieuses dans un paysage lissé pour satisfaire aux exigences d’une mondialisation heureuse. À force de faire subir des cures d’austérité à tous les services publics – des bibliothèques aux hopitaux, du logement social aux pôles emplois locaux (souvenez-vous de D. Blake) – les conservateurs aux affaires, en charge de gérer la sortie du pays de l’UE, se sont retrouvés en grande difficultés à l’issue des élections générales qui se sont tenues une semaine avant l’incendie de la tour Grenfell, le 7 juin 2017. La gestion piteuse de T. May des lendemains d'attentats est venue charger la barque des Tories déjà fortement employés à colmater les brèches ouvertes par les bourdes successives de leur leader. Dépourvue de majorité absolue au parlement, l’actuelle première ministre contestée jusque dans son propre parti patauge pour composer un gouvernement d’alliance avec les réactionnaires protestants nord-irlandais du DUP[5]. 

Les manifestations spontanées du 17 juin 2017
contre T. May
Empêtrée dans son agenda politique ingérable, et peu versée dans l’empathie envers ses concitoyens les plus démunis, T. May est depuis hier clouée au pilori par les habitants du quartier qui hagards, meurtris  et terrifiés ont encore l’énergie de dire que si Londres brûle en 2017, ce n’est pas un hasard. Plus de 50 morts dans une tour dont la sécurité incendie défectueuse a été maintes fois signalée par les occupant.e.s, dont le revêtement extérieur a été un accélérateur dans la propagation des flammes sont deux des motifs qui les ont poussés avant hier soir à investir spontanément les rues du quartier et de la ville. Profondément heurtés par la tardive réaction de T. May, pourtant seule en charge du dossier, les survivants de Grenfell Tower et la communauté avoisinante sont entrain de remuer ciel et terre pour obtenir justice et considération. Les messages sur leurs pancartes sont sans équivoque : May doit partir, elle nous méprise, elle se moque des pauvres, elle refuse même de les reloger dans le quartier, ce que certain.e.s interprètent comme le premier pas vers leur prochaine éviction d’une zone à forte rentabilité immobilière. 
L’incendie est éteint mais Londres brûle toujours. Les trombes d’eau et la boue de l’ouragan Katrina ont sali à jamais le mandature de G. Bush et anéantit sa popularité. L’incendie de Grenfell Tower oeuvre de la même façon pour T. May d’autant plus que résonne dans les têtes de tous les londoniens le slogan du Labour pour les récentes élections générales For the many Not The few, qui illustre parfaitement l’absence de morale dans cette tragédie évitable. Un Labour dont le maire  de Londres est issu et dont le leader, J. Corbyn s’est rendu sur les lieux du drame dans les heures qui ont suivi l’incendie fort de sa nouvelle légitimité post électorale.  
Il est des carrières politiques qui volent en fumée, nul ne sait si T. May va pouvoir s'extraire de l'incendie qu'elle a elle même attisé.





[1] Londres est en flammes, Londres est en flammes, amenez les machines, amenez les machines, au feu, au feu, mettez de l’eau, mettez de l’eau.
[2] M. Green, Lost in the great fire : which London buildings disappeared in the 1666 blaze ?, The Guardian, 30 aout 2016, https://www.theguardian.com/cities/2016/aug/30/great-fire-of-london-1666-350th-anniversary-which-buildings-disappeared
[3] La transcription complète de l’épisode est disponible ici en ligne à cette adresse qui offre des archives intéressantes sur la nuit en question : http://alondoninheritance.com/thebombedcity/the-second-great-fire-of-london-29th-december-1940/
[4] Christopher Wren, architecte, a joué un rôle déterminant dans la renaissance de Londres après 1666.
[5] Outre ses accointances avec les milices orangistes d’Irlande du Nord, cette bucolique et sympathique formation politique se distingue aussi par ses positions anti LGBT et anti-avortement.