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vendredi 7 juillet 2023

Surf music

On ne sait pas exactement quand le surf fut inventé, mais il était déjà pratiqué à Hawaï depuis plusieurs décennies quand il fut décrit en 1777 par un des membres du navire de James Cook. Au cours du début du XIX° siècle, de terribles coups de boutoir sont portés au surf par le puritanisme de missionnaires calvinistes américains et par la chute dramatique d'une population hawaïenne ravagée par le choc microbien. Le surf est désormais proscrit, pourtant certains insulaires continuent à chevaucher la houle en catimini, comme pour mieux résister à l'acculturation, préserver les traditions. On doit la survie du surf moderne a de valeureux missionnaires de la glisse cette fois-ci. Ainsi, George Freeth ou Duke Kahanamoku préserve la pratique à Hawaï, et en assure également la diffusion aux États-Unis ou en Australie à la faveur d'exhibitions.     

En quête de vague. Surfeur, île d'Oléron. Photo perso.

 L'annexion forcé de l'archipel par les États-Unis en 1893 contribue à l'essor du tourisme balnéaire. Dès lors, de jeunes locaux se spécialisent dans la prise en charge des touristes étrangers comme sur la plage de Waikiki.  C'est l'un de ces beach boys qui initie Jack London au surf. En 1907, l'écrivain dépeindra d'ailleurs en de très belles pages les surfeurs autochtones. 

[billet écoutable en version podcast: ]

Dans "Jours barbares", William Finnegan écrit: "Le sport prit - lentement - sur diverses côtes, là où il y avait des vagues surfables et des gens disposant d'assez de temps libre pour les traquer." Le littoral californien répondait à ces deux critères. Au début du XX° siècle, à la faveur du désenclavement ferroviaire, des cités balnéaires comme Santa Cruz, Redondo Beach ou Santa Monica sortirent des sables. Problème, ces beach cities manquent de sauveteurs et de garçons de plage, ce qui occasionne de nombreuses noyades. Pour palier à ce problème, des magnats de l'immobilier recrutent les beach boys hawaïens. En 1925, Duke Kahanamoku  s'illustre en sauvant huit personnes de la noyade grâce à sa planche. L'exploit convainc les municipalités d'équiper les sauveteurs de planches similaires. Le surf s'impose ainsi lentement au sein de petits groupes d'initiés.  

Les Californiens sont fascinés par cette capacité à marcher sur l'eau, à dompter la houle et à se jouer des courants les plus capricieux.

Uncredited staff photographer, Los Angeles Times, Public domain, via Wikimedia Commons

Au cours des années 1950, le surf devient un sport de masse en Californie. Une nouvelle classe moyenne découvre les joies de la glisse. Les plages sont le lieu de rencontre d'une jeunesse qui rêve d'une vie de liberté, affranchie des contraintes, et rythmée par la seule quête de la bonne vague. Les techniques évoluent. De nouveaux matériaux permettent de fabriquer des planches ultra-légères en polyuréthane, ainsi que des combinaisons en néoprène. 

La proximité de Hollywood et de l'industrie musicale californienne propulsent le surf en phénomène de culture populaire. En 1959, le film Gidget marque le début des films de plage. S'y dessine le portrait d'une jeunesse californienne insouciante. Le surfer, éphèbe hâlé aux cheveux longs, devient la personnification du cool et de la décontraction. Un pratiquant qui prend du bon temps, au contact des éléments naturels, rejetant le monde du travail et la société de consommation. 


Les premiers groupes de surf music s'inspirent des stars du rock instrumental de la fin des fifties tels Link Wray ou Duane Eddy. Les Ventures, originaires de la région de Seattle, bien loin du soleil californien, influencent la plupart des groupes de surf music avec leur son de guitares doté d'un très fort écho. A partir de 1960, et tout au long de la décennie, ils obtiennent toute une série de tubes. C'est le cas de "Walk don't run" ou de Wipe out des Surfaris, un disque autoproduit par des musiciens de 16 ans. Le riff de guitare est simple et entêtant, tandis que la caisse claire de la batterie est mise en avant. Citons encore "Bustin 'surfboards" des Tornadoes, avec un son de vague introduisant le morceau.

Le surf rock débute véritablement en 1960 avec la sortie d'une série de 45 tours explosifs, expédiés en deux minutes chrono. La musique surf dérive du télescopage entre le rythm'n'blues et le rock'n'roll des pionniers. La guitare est, plus que tout autre instrument, mise en valeur, une Fender si possible. Robert J. Dalley, spécialiste de ce style, identifie plusieurs critères caractéristiques de la surf music. Le morceau est un instrumental. La guitare solo passe par une boîte de réverbération, avec un son aussi «dégoulinant» d'écho que possible. La musique se doit d'être crue, brutale, énergique, avec un tempo rapide. "Chaque fois que vous passez le disque en question, il doit donner la chair de poule à votre planche de surf", écrit-il. Géographiquement, le genre s'épanouit principalement au sud de la Californie. Dès 1960, les Belairs font danser les teenagers au cours de fêtes sur les plages de Hermosa et de Redondo avec leur morceau "Mr Moto"

Sur la péninsule de Newport Beach, Dick Dale, un jeune surfer d'origine libano-américaine, s'impose comme la star du genre grâce à son jeu de guitare virtuose. A la tête des Del-Tones, il sort le morceau "Let's go trippin'" en septembre 1961. Dale est gaucher, il n'en utilise pas moins un instrument pour droitier, dont il n'inverse pas les cordes. Sur sa Stratocaster, il joue vite, avec énormément de réverbération, et si fort que les amplis n'y survivent pas. Au point que Leo Fender élaborent à sa demande un modèle d'une puissance inédite: le Showman.


Le guitariste est un adepte du double picking, qui consiste à répéter une même note de manière ultra-rapide grâce à un médiator en attaquant les cordes alternativement de haut en bas, puis de bas en haut. Il sait ainsi aligner les triples croches comme sur Misirlou, une chanson traditionnelle libanaise. A Balboa, sur la scène du Rendez Vous Ballroom, les riffs de Dale galvanisent  le public qui prend l'habitude de se livrer au surfer stomp, une sorte de pogo avant l'heure.

Le "king of surf guitare" influence de nombreux guitaristes et dans son sillage apparaissent une myriade de formations plus ou moins talentueuses: Tornadoes (que nous écouté en ouverture de cet épisode), Challengers ("Surfbeat"), Lively Ones, Surfaris ("Wipe out"). Pour monter un groupe il suffit alors de pouvoir tenir une guitare entre les mains.

Sur la planche, la recherche d'adrénaline fait prendre les risques les plus insensés. L'extase est atteinte lorsqu'on parvient à prendre un pipeline, à s'insérer dans un tube, ces tunnels formés par les rouleaux des grandes vagues, que seuls les surfers les plus audacieux et doués sont capables d'emprunter. En 1962, dans l'arrière boutique d'un magasin de surf de Santa Anna, les Chantays enregistrent le morceau pipeline, dont l'introduction n'est pas sans évoquer les vagues déferlantes s'abattant sur le rivage.

L'ère de la surf music ne dure guère. Inaugurée en 1960, elle prend fin dès 1964. Les fossoyeurs du genre se nomment les Beach Boys ou encore Jan and Dean. Si leurs chansons traitent du genre de vie des jeunes des bourgades californiennes, leur musique s'apparente à de la pop, simple et de qualité certes, mais nettement moins incisive et énergique que celle qui retient ici notre attention. Autre différence fondamentale, leurs compositions sont chantées, vocalisées. Au début de leur carrière, les Beach Boys consacrent de nombreux titres au sport de glisse. Le morceau Surf in USA , par exemple, énumère quelques uns des spots de surf les plus célèbres de Californie. En tout cas, si les Beach Boys exploitent le filon de la surfmania, posant sur les pochettes de leurs disques avec une planche sous le bras, ils surfent aussi bien que nage le poisson sur un tas de charbon.

Dans ces conditions, le surf-rock devient rapidement un objet de nostalgie. Le genre inspire longtemps après sa disparition et s'exporte. Nous venons d'entendre le groupe péruvien des Belkings, qui enregistre de nombreux titres surf au cours des années 1960. C'est aussi le cas au Japon du groupe de Takeshi Terauchi.  L'influence de la surf music resurgit de temps à autre comme dans le "Human fly" des Cramps en 1983. En 1990, les Pixies propose une relecture d'un instrumental des Surftones intitulé "Cecilia Ann". Enfin en 1994, la bande originale du film Pulp Fiction de Quentin Tarantino, qui comprend plusieurs titres de surf rock relance l'intérêt pour le genre.


Notes:

1. De nombreuses sources nous indiquent que le surf fut pratiqué d'un bout à l'autre de cette région, ainsi qu'en Afrique de l'Ouest et au Pérou.

Sources:

A. "Le nouveau dictionnaire du rock", (dir.) Michka Assayas, Robert Laffont, 2014.

B. William Finnegan: "Jours barbares. Une vie de surf", Éditions du Seuil, 2017. Formidable autobiographie dépeint avec brio la quête effrénée de la vague parfaite.

C. Jérémy Lemarié: "Surf: histoire d'une conquête", Arkhe poche, 2021.

D. "La surf music en trois vagues" [L'influx. Le webzine qui agite les neurones.] 

E. "Prendre la vie ou la vague du bon côté" [magazine Invitation au voyage sur Arte]

F. "Surf: l'éternel été 

G. "1966: la vague surf" [émission Métronomique, puis Jukebox sur France Culture]   

H.  Vincent Coëffé, Christophe Guibert et Benjamin Taunay, « Émergences et diffusions mondiales du surf »Géographie et cultures [En ligne], 82 | 2012, mis en ligne le 25 février 2013, consulté le 01 août 2021.

I. Le surf, une vague mondiale [La Série documentaire]. "Comment le surf a fait un tube"

J. "Le surf: histoire, culture et anthropologie" avec Jérémy Lemarié. [Conflits. Revue de géopolitique]

K. A la recherche de la culture surf. [Le magazine du week-end" sur France Culture]

lundi 17 mai 2021

"Quand on s'promène au bord de l'eau". L'embellie des congés payés.

La belle équipe, réalisée par Julien Duvivier en juin-juillet 1936 sur un scénario de Charles Spaak, raconte l'histoire de cinq ouvriers au chômage gagnant 100 000 francs à la Loterie Nationale. Jean (Gabin), Charles (Vanel), Raymond (Aimos), Jacques (Charles Dorat) et Mario (Raphaël Médina) sont d'abord tentés par un partage des gains, qui permettrait à chacun de réaliser son rêve. Finalement, cédant aux arguments de Jean, tous s'unissent pour acheter un lopin sur les bords de la Marne et y édifier une guinguette. Seulement, le sort s'acharne sur la bande. Mario, le réfugié espagnol, est expulsé. Jacques doit s'enfuir au Canada pour refaire sa vie. Raymond meurt en tombant du toit le jour de l'inauguration de la guinguette. Au bout du compte, il ne reste plus que Jean et Charles, tous deux amoureux de la même femme...
Fait rare, le film a deux fins. Dans la version dramatique imaginée par Duvivier, la belle amitié de Jean et Charles se transforme en haine à cause de Gina (Viviane Romance), dépeinte comme une véritable garce. Jean finit par tuer Charles. Constatant l'anéantissement de son projet solidaire et fraternel, il murmure au policier venu l'arrêter: "c'était une belle idée, une belle idée". Cependant, de peur
que la fin dramatique du projet collectif de la belle équipe ne déplaise aux spectateurs, le producteur exige de Duvivier et Spaak tournent aussi une fin optimiste. Dans cette version, Gabin et Vanel s'expliquent, se réconcilient et chassent Gina. Le film se clôt alors sur l'inauguration radieuse de la guinguette. Histoire de trancher définitivement, la production soumet les deux dénouements possibles au public d'un cinéma de banlieue parisienne en septembre 1936. Le scénariste se souvient:"Il avait été convenu entre le producteur et Duvivier que le film serait soumis dans une salle populaire au verdict populaire, que les gens pourraient voter pour la fin qu'ils souhaitaient, et chacun s'engageait à respecter la décision. (...) A une majorité écrasante, (...) ils ont donné raison au producteur et à la fin rose." Trois-cent-cinq spectateurs sur trois cent-soixante-six choisissent la fin heureuse.


* Un film Front populaire?

On a fait de la Belle Équipe LE film du front populaire, celui qui caractériserait le mieux l'esprit de 36. (1) Or, si le synopsis met en scène des ouvriers, la noirceur de l’œuvre "résulte des contraintes de la fatalité romantique plus que d'une quelconque prémonition quant au devenir du Front populaire." (source A p 158) Le film ne se réfère d'ailleurs ni à la victoire de ce dernier ni aux luttes sociales. C'est par la loterie que les protagonistes espèrent accéder à l'indépendance économique, non à la suite de manifestations victorieuses. Certes, les membres de la bande aiment à travailler de leurs mains, mais tous aspirent aussi à devenir leurs propres patrons et à s'extraire ainsi du salariat. Avec la guinguette, ils s'émancipent et créent leur propre outil de travail. Cinéaste pessimiste, volontiers misanthrope et même misogyne, Julien Duvivier ne cherche pas à faire un film politique. Dans la version tragique que préférait le cinéaste, l'expérience communautaire de la belle équipe échouait à cause d'une femme, Gina, érigée en archétype de la "garce populaire". (2) D'ailleurs pour Jean, « Un bon copain ça vaut mieux que toutes les femmes du monde entier ».  

La Belle Équipe n'a pas été un grand succès à sa sortie. Certains lui reprochèrent l'exagération argotique, jugée caricaturale, quand d'autres, à gauche, soupçonnèrent l’œuvre d'être une critique du collectivisme. Pour La Flèche, quotidien socialiste, ce film n’est « qu’un bon fait divers par manque de portée révolutionnaire, accusant la fatalité, non le cadre social ».

* Le mythe Gabin. 

Le film réalise en revanche une très importante carrière postérieure, au point que sa réputation ne cessera de grandir au fil des ans. La réhabilitation du film tient sans doute à Gabin dont le mythe se forge avec La belle Équipe. L'acteur devient alors l'incarnation du prolo des faubourgs. Âgé d'une trentaine d'années, il n'est devenu une star qu'avec La Bandera, sortie sur les écrans l'année précédente. Ici, Gabin appuie autant que possible sur sa gouaille parisienne et arbore la casquette qui deviendra un de ses attributs fétiches. Son interprétation est émouvante, sensuelle, éblouissante, sa présence magnétique. Cheville ouvrière du projet, il se fait chef de travaux et présente à ses compagnons la guinguette de ses rêves: « Moi ch'sais c'qu'on va faire : on va faire une guinguette, un coin pour les amoureux, les sportifs et les pêcheurs à la ligne, le paradis de Mimi Pinson et l'Eldorado des chevaliers de la gaule ! L'été ont r'fùsera du monde, y'aura d'la musique, de la gaieté et d'l'amour ! Et ben pis l'hiver, on s'ra chez nous, peinards comme des rentiers ! On va construire une guinguette, et pis on va la construire nous même ! L'bâtiment ça nous connaît hein. Suivez l'guide vous allez voir. D'abord on fout tout ça par terre, et pis à la place on fait une grande baie avec une voûte, pasqu'une voûte ça fait toujours chic, bon. (...) Oh, r'gardez, r'gardez cette vue les gars, r'gardez-moi ça... Et là, là derrière, la cuisine. Et puis ici, le dancing ! Alors, y'a plus à y revenir, on la fait c'te guinguette ?"

Guinguette au bord de Marne, photographie extraite du film de Julien Duvivier, La belle équipe (1936) © Collection Kharbine-Tapabor

* "Alors, c'est entendu? De l'eau, un potager et puis une petite maison au milieu!"  

Si la Belle Equipe n'est pas à proprement parlé un film politique, comme le fut par exemple la Vie est à nous, il n'en incarne pas moins l'esprit de 36. En effet, il aborde les thèmes et les valeurs chers au Front populaire: la liberté, la fraternité, la valorisation du collectif, les loisirs populaires partagés. C'est le cas lorsque Jean dissipe les rêves individualistes de ses camarades et les convainc d'opter pour un projet commun. "J’croyais qu’on était des frères", lance-t-il à la cantonade. Puis il poursuit: "au fond on veut tous la même chose, la liberté, aucun de nous ne peut l'avoir seul." C'est donc ensemble qu'ils construisent la guinguette, dont le nom (Chez nous) et l'enseigne (deux mains entrelacées) témoignent de ce grand éland fraternel. Dans plusieurs séquences du film éclatent la fierté d'appartenir à la classe ouvrière. Comme un écho au quotidien des spectateurs, le réalisateur filme un dimanche à la campagne, au bord de la rivière. La chanson Quand on s'promène au bord de l'eau entre parfaitement en résonance avec les tous jeunes congés payés. Véritable leitmotiv du film, elle traduit à merveille cette quête d'un bonheur simple. Écrites par Julien Duvivier lui-même et Louis Poterat, les paroles sont mises en musique par Maurice Yvain et Jean Sautreil. Lorsque Gabin interprète le morceau, la joie s'empare de tous.

La chanson célèbre le dimanche à la campagne, qui introduit une rupture salvatrice dans le quotidien du travailleur. "Du lundi jusqu´au sam´di, / Pour gagner des radis, / Quand on a fait sans entrain / Son p´tit truc quotidien,/ (...)  Et trimballé sa vie d´chien, / Le dimanch´ viv´ment / On file à Nogent, / Alors brusquement / Tout paraît charmant!" Le temps d'une journée de repos, l'ouvrier jouit enfin d'un temps pour lui dans un cadre bucolique, bien différent de celui, vicié, de l'usine. "Paris au loin nous semble une prison." Le refrain célèbre les plaisirs simples de la vie, entre amis, en pleine nature. "Quand on s´promène au bord de l´eau, / Comm´ tout est beau... / Quel renouveau! (...) L´odeur des fleurs / Nous met tout à l´envers (...) / Chagrins et peines / De la semaine, / Tout est noyé dans le bleu, dans le vert... / Un seul dimanche au bord de l´eau, / Aux trémolos / Des p´tits oiseaux, / Suffit pour que tous les jours semblent beaux."
La guinguette, incarnation du loisir populaire, devient une destination idéalisée, le
lieu emblématique de la fraternité et de la liberté, l'endroit où l'on chante et l'on mange avec une charmante insouciance. La chanson est devenue une sorte de drapeau, non seulement de la Belle Équipe, mais aussi du Front populaire. Elle renvoie à la période d'un cinéma français triomphant. Gabin, qui vient du music-hall, interprète avec un grand naturel le morceau. "Et puis alors, attends, à cet' époque là, y avait pas de playback. Je l'ai enregistré directement dis donc. Je me la suis tapée au moins six, sept fois", racontera-t-il plus tard dans une interview (à 2'23).

* Les congés payés.

Pour s'offrir des moments de répits et s'évader, la plupart des ouvriers de la région parisienne se contentent dans un premier temps de voyages de proximité, dans un rayon de quarante à cinquante kilomètres autour de chez eux. Ainsi, au moins jusqu'à l'obtention des congés payés, les bords de Marne, de Seine ou de l'Oise figurent parmi les principales destinations des escapades dominicales. (3) Avant 1936, les vacances loin de chez soi concernent très peu de monde. Si aujourd'hui, la naissance des congés payés en France évoque immédiatement le Front populaire, rappelons que la loi les instaurant fut bricolée à la hâte, sous la pression des grèves, dans la période d'un mois comprise entre les élections législatives de mai et la constitution du gouvernement de Léon Blum en juin. Initialement, les congés payés ne figurent pas dans le programme électoral du Front populaire, mais cette vieille revendication ouvrière resurgit sur les piquets de grèves de la confection marseillaise ou dans certaines usines métallurgiques. La demande qui sourd du mouvement social trouve un écho très favorable chez Blum. Lecteur du droit à la paresse (1883) de Paul Lafargue et principal rédacteur du programme de la SFIO en 1919, il est déjà sensibilisé au thèmes des "vacances payées" et perçoit immédiatement la valeur symbolique de la mesure. Sous son égide, CGT et patronat se mettent d'accord. Très vite, un projet de loi est déposé à la Chambre des députés. Court et simple, il précise: "A droit à 14 jours de congés payés, tout salarié lié à un employeur par un contrat depuis au moins un an ." Votée la nuit suivante à l'unanimité, la loi est promulguée dix jours plus tard, le 9 juin 1936. 

Agence de presse Meurisse, Public domain.

L'idée de vacances connaît une application lente. Les premiers vacanciers se débrouillent avec les moyens du bord. Faute de campings, ils logent chez l'habitant. Beaucoup d'ouvriers partent en vélos, dont l'acquisition est rendue possible grâce aux augmentations de salaires obtenues par les accords de Matignon. Des déplacements d'une journée en autocars sont également organisés par les syndicats et permettent de petites échappées en voyages collectifs. La plupart des ouvriers ne peuvent pas se payer un billet de train, une chambre d'hôtel, une location... Il est donc difficile de partir loin. Léo Lagrange (en photo ci-contre), le sous-secrétaire d’État aux Sports, aux Loisirs et à l’Éducation physique du premier gouvernement Blum (4), a l'idée d'un billet de trains de "congés populaires" à prix réduits, qui mettrait les vacances à la portée du plus grand nombre. Pour ce faire, il réunit les membres des grands réseaux ferroviaires (la SNCF ne verra le jour qu'en 1938) qu'il parvient à convaincre. Néanmoins, à l'été 1936, seuls 620 000 salariés profitent des billets de "congés payés" à prix préférentiels. Le grand élan vers de nouveaux espaces (mer, montagne, campagne) n'intervient vraiment qu'au cours de l'été 1937 (1,7 millions de billets Lagrange). (5) A l'été 1936, on se rend surtout à la campagne. On campe. On pêche. On pique-nique au bord des rivières. On danse et on mange dans les guinguettes. Et, sans surprise, c'est ce tableau-là que se mettent soudain à dessiner les chansons populaires, comme autant d'instantanés des mœurs nouvelles. 

C°: Le congés payés sont un acquis. La France affichait du retard en ce domaine, en particulier sur les pays nordiques. Or, en 1936, d'un seul coup, elle rattrape son retard et devient même un pays leader. On accorde très libéralement à un très grand nombre de personnes une longue durée de congés payés. Lors du procès de Riom, en 1942, on reprochera à Blum d'avoir amolli la France. La paresse l'aurait alors emportée. «Je ne suis pas sorti souvent de mon cabinet ministériel pendant la durée de mon ministère, mais chaque fois que je suis sorti, que j'ai traversé la banlieue parisienne, et que j'ai vu les routes couvertes de ces théories de "tacots", de "motos", de tandems, avec des couples d'ouvriers vêtus de "pull-overs" assortis et qui montraient que l'idée de loisir réveillait même chez eux une espèce de coquetterie naturelle et simple, tout cela me donne le sentiment que, par l'organisation du travail et du loisir,  j'avais malgré tout apporté une espèce d'embellie, d'éclaircie dans des vies difficiles, obscures, qu'on ne les avait pas seulement arrachées au cabaret, qu'on ne leur avait pas seulement donné plus de facilité pour la vie de famille, mais qu'on leur avait ouvert la perspective d'avenir, qu'on avait créé chez eux un espoir.» Les congés payés constituent une échappée exceptionnelle, une "embellie" (Blum) entre la grave crise économique et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale à venir. Le film de Duvivier quant à lui, est resté comme une entreprise collective dans la mémoire, alors même que son dénouement dit plutôt le contraire. A l'image du Front populaire, le projet de guinguette la belle équipe a suscité de l'espoir, des moments de chaleur inoubliables, en dépit de l'échec final de l'entreprise.

Notes: 

1. Toujours en 1936, Jean Renoir tourne "le crime de monsieur Lange" à partir d'un scénario de Jacques Prévert. A la fin du film, ce sont les travailleurs organisés en coopérative qui gagnent.
2. Le film est emblématique du cinéma des années 1930, un cinéma réalisé, conçu et joué par des hommes, au sein duquel les femmes occupent des rôles subalternes et très négatifs.                                                                                                                                  3. En 1853, Napoléon III accorde des congés payés aux fonctionnaires. En 1900, ce sont les salariés du métro parisien qui obtiennent 10 jours de congés annuels. Dans la foulée, les employés des entreprises électriques et gazières, les employés de bureaux décrochent à leur tour quelques jours.   

 4. Lagrange est un membre de l'aile gauche socialiste. Au cours de sa jeunesse parisienne, il a fréquenté les milieux d'aspiration au plein air comme les éclaireurs de France. Devenu sous-secrétaire d’État, il s'emploie à développer un tourisme social, à rendre accessible aux ouvriers les loisirs sportifs et culturels, de plein air et artistiques. Il appuie le développement des auberges de jeunesse. A bien des égards, Lagrange est un précurseur et une figure très attachante.  

 5. L'occupation par les ouvriers de lieux jusque là réservés à une élite (la classe des loisirs) suscite l'effroi des possédants, consternés de devoir partager les eaux avec ces hordes de "salopards en casquettes". Ainsi, dans Bécassine en roulotte, la marquise de Grand'Air fait la moue devant l'invasion des plages par la populace. Les caricatures de Pol Ferjac dans la Canard enchaîné témoignent de cette stupeur. Sur une des plus célèbres, une bourgeoise installée dans une baignoire au beau milieu d'une plage fréquentée par des ouvriers lance à son interlocuteur. "Vous ne pensiez pas que j'allais me tremper dans la même eau que ces bolcheviks!"

Sources:

A. Danielle Tartakowsky, Michel Margairaz: «"L'avenir nous appartient." Une histoire du Front populaire.», Larousse, 2006.
B.Valérie Lehoux: "Le front populaire à tout bout de chants", Télérama, 30/07/2016.                

 C.  "La chanson française au temps du Front populaire" (Médiathèque de Roannais agglomération) 

 D. "Quand on s'promène au bord de l'eau" ("1936, Congés enchantés" sur France Musique) 

E. Lieux de mémoire - 1936 ou l'embellie des congés payés" [Les Nuits de France Culture]

F. Jean Vigreux: Histoire du Front populaire. L'échappée belle", Tallandier, 2016.  

G. L'indispensable Maitron pour mieux connaître Paul Lafargue, Léon Blum, Léo Lagrange, Ferjac...

H. Bertrand Tavernier: "Voyages à travers le cinéma français" - Saison 1. Épisode 3. Les chansons - Julien Duvivier. 

Liens: 

- Pour mesurer l'ampleur de la vogue des guinguettes et leur rôle dans la culture populaire de l'époque, 25 chansons consacrées au phénomène.

 Quand on s'promène au bord de l'eau.

Du lundi jusqu´au sam´di,
Pour gagner des radis,
Quand on a fait sans entrain
Son p´tit truc quotidien,
Subi le propriétaire,
L´percepteur, la boulangère,
Et trimballé sa vie d´chien,
Le dimanch´ viv´ment
On file à Nogent,
Alors brusquement
Tout paraît charmant!...

{Refrain:}
Quand on s´promène au bord de l´eau,
Comm´ tout est beau...
Quel renouveau...
Paris au loin nous semble une prison,
On a le cœur plein de chansons.
L´odeur des fleurs
Nous met tout à l´envers
Et le bonheur
Nous saoule pour pas cher.
Chagrins et peines
De la semaine,
Tout est noyé dans le bleu, dans le vert...
Un seul dimanche au bord de l´eau,
Aux trémolos
Des p´tits oiseaux,
Suffit pour que tous les jours semblent beaux
Quand on s´promène au bord de l´eau.

J´connais des gens cafardeux
Qui tout l´temps s´font des ch´veux
Et rêv´nt de filer ailleurs
Dans un monde meilleur.
Ils dépens´nt des tas d´oseille
Pour découvrir des merveilles.
Ben moi, ça m´fait mal au cœur...
Car y a pas besoin
Pour trouver un coin
Où l´on se trouv´ bien,
De chercher si loin...

{Refrain}

samedi 14 décembre 2019

Quand Alain Chamfort rendait un hommage à Colas et son Manureva.

Au milieu du XIX° siècle, la pratique du yachting apparaît au sein de la bourgeoisie anglaise et américaine au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. La voile ne devient vraiment populaire en France qu'à partir des années 1970 avec l'apparition de petits voiliers simples fabriqués à échelle industrielle
En parallèle se développe la course au large. La compétition sportive à la voile de longue distance prend la forme de courses transocéaniques telles que la Transat anglaise, la Route du rhum ou autour du monde à l'instar du Golden Globe Challenge et du Vendée Globe. (1) La course au large se diversifie sans cesse avec un nombre croissant de compétitions et de catégories mettant aux prises navigateurs professionnels ou amateurs, simples voiliers de séries ou trimarans les plus sophistiqués. Les conditions de sécurité se sont améliorées sur les bateaux, mais la navigation reste une activité périlleuse. Jamais à l'abri d'un accident, les skippers demeurent à la merci des éléments. Seul au milieu de l'océan le skipper est à la merci des éléments. La disparition soudaine d'un marin expérimenté plonge l'observateur dans l'effroi; le halo de mystère entourant la plupart des accidents contribue en outre à la formation de mythes et légendes comme dans le cas d'Alain Colas, dont le corps et l'embarcation s'évanouirent dans l'océan en novembre 1978. 
Gvdmoort [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)]
* Les débuts du "Morvandiau flottant". 
C'est à Clamecy, un petit bourg de la Nièvre sur les bords de l'Yonne, qu'Alain Colas naît, le 16 septembre 1943. Sa région d'origine ne le prédispose guère à la navigation maritime et c'est par le plus grand des hasards que ce terrien devint marin. Nous sommes en 1965, Colas étudie à la Sorbonne: «J'étouffais à Paris, et puis un jour j'ai vu passer l'annonce dans un canard. On demandait un maître de conférence à la faculté des lettres de Sydney. (2) Je suis parti. Là-bas en Australie, et surtout à Sydney, la voile s'impose. La baie est extraordinaire, elle est sillonnée de voiliers. C'était tout de suite l'appel. Mes collègues pratiquaient la voile. Ils m'ont fait découvrir ce monde, cette vie et j'ai accroché immédiatement. J'ai navigué comme ça un an avec eux en baie de Sydney et, un jour, j'ai eu envie d'aller au large. Alors je me suis fait engagé comme french cook, comme cuisinier sur les bateaux de course croisière, les bateaux de haute mer. J'ai ainsi découvert le large.»
C'est une révélation. Colas entend rattraper le temps perdu et se consacrer corps et bien à sa nouvelle passion. En 1967, il rencontre Tabarly, venu disputer la course Sydney-Hobart. La vedette nationale de la voile lui propose alors d'intégrer son équipage, le temps d'une croisière en Nouvelle Calédonie. Au contact des baroudeurs des mers de l'équipe de Tabarly, l'ancien marin d'eau douce observe, apprend. Avec son mentor, il parcourt les mers du monde entier et aide à la conception, puis la construction de Pen Duick IV, le nouveau bateau de Tabarly.

La personnalité de Colas surprend. Dans un milieu dominé par les Bretons, volontiers discrets et taiseux, il détonne. Lyrique et passionné, le marin s'enthousiasme pour cette vie d'aventure. En 1970, avec ses maigres économies de maître conférence et le soutien de sa famille, il rachète Pen Duick IV à Tabarly. Pour financer ses traites, Colas se fait journaliste, filme ses périples. Olivier de Kersauson se souvient: "Nous, on n'était ni très ouverts, ni très chaleureux. On faisait du bateau, on aimait bien ce métier. En fait, le reste du monde ne nous intéressait pas. Donc, que quelqu'un qui soit extérieur à notre clan, à nos rêves, s'intéresse à nous, ça nous gênait un peu, c'était un peu perturbant. (...) C'était un peu un Parisien pour nous, au sens de quelqu'un qu'on ne connaît pas, qui ne vit pas avec nous, avec lequel on ne peut pas avoir de points de souvenirs, de références. (...)
Tu assistais à une conférence de Colas, il te parlait d'une mer que, moi, je ne connaissais pas. Mais peu importe. Je n'aurais jamais pu raconter ce qu'il racontait. Mais il transmettait, putain. Il transmettait son émotion, ses joies, ses difficultés. Il le faisait bien. Les gens ne se trompent pas. Le public et les gens qui viennent écouter quelqu'un qui parle, si il n'est pas authentique, il peut aller se faire jeter. Et bien là, ça passait; la salle, elle écoutait tu vois. On aurait pu entendre un notaire voler. Silence total. C'était génial."

Le Manureva à St-Malo, en novembre 1978. Gvdmoort [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)]
* Exploits et succès.
Insatiable, Alain Colas enchaîne les exploits. Le 8 juillet 1972, il triomphe dans la transat anglaise après 20 jours, 13 heures et 15 minutes de traversée, pulvérisant ainsi le record de l'épreuve. C'est la première fois qu'un multicoque remporte la course. (3
Depuis St-Malo, le 6 novembre 1973, le navigateur entame un tour du monde par les trois caps, en solitaire et multicoque. Pour affronter le mythique Cap Horn, Colas transforme Pen Duick IV qu'il rebaptise Manureva, "l'oiseau du voyage" en tahitien. De retour dans la cité malouine le 28 mars 1974, 169 jours après en être parti, il améliore l'ancien record de 32 jours.
Le Morvandiau entend désormais construire SON bateau. Il rêve d'un très grand voilier, sorte de «cathédrale des mers» manœuvrable par un seul homme. Pour mener à bien cette tâche, le marin se transforme en ingénieur. A l'aise devant les caméras, il prend plaisir à raconter la mer et gère sa communication avec brio. En quête de fonds, il conclut un accord avec la presse quotidienne régionale, puis convainc Gilbert Trigano, le patron du Club Med, de financer son projet. Dans le petit monde nautique français, son attitude et ses projets pharaoniques agacent parfois. (4)
Le 19 mai 1975, alors qu'il rentre d'une sortie en mer avec des proches, Colas jette l'encre pour freiner son bateau, mais prend son pied dans une bobine de fil. Il est lourdement blessé. Pendant dix mois, le navigateur subit une vingtaine d'opérations, mais parvient à sauver son pied de l'amputation. Depuis son centre de rééducation, il supervise la construction du "Club Méditerranée", son futur navire. Le "boeing des mers" est mis à l'eau le 15 février 1976. En juin, il est au départ de la transat anglaise. Pour la première fois, il affronte Tabarly, son ancien mentor. Très vite, les conditions climatiques sont épouvantables. Cinq dépressions s'abattent sur les participants. Contraint à faire escale à Terre Neuve pour réparer ses voiles, Colas se fait coiffer au poteau par son maître.
"Ce que je crains, comme tous les solitaires, c'est le risque de passer par dessus bord. Et ce que je crains aussi bien sûr, c'est, comme tous les solitaires, le risque de passer par-dessus bord et de n'avoir personne pour vous repêcher. Passer par-dessus bord et voir le bateau qui s'éloigne, ça c'est la hantise de tous les solitaires." [video]

Gvdmoort [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)]
Après l'échec de la transat anglaise en 1976, Colas prend du recul car, avec la défaite, arrivent aussi les problèmes financiers. Pour rentabiliser le "Club Méditerranée", il lance l'opération "Bienvenue", organisant des visites sur son bateau, donnant des conférences pour transmettre sa passion et raconter ses exploits. L'envie de renouer avec la compétition le gagne bientôt. En novembre 1978, à bord du Manureva, Colas prend le départ de la route du rhum. Pendant la course, il intervient tous les jours sur l'antenne de RMC. Alors qu'il reste une dizaine de jours de course, le 16 novembre, il prend la parole. « Tout va bien. Le bateau fonctionne à merveille, et j’ai retrouvé le contact avec mon trimaran. L’expérience acquise sur mon quatre-mâts Club Méditerranée me sert beaucoup. Désormais, je travaille plus en réflexion qu’en vitesse. Chacun de mes gestes s’enchaîne en douceur dans les manœuvres. Le pied se pose au bon endroit, la main et l’épaule s’appuient là où il faut. Je mène Manureva avec moins de douceur qu’autrefois, mais je crois qu’il m’en sait gré. »
Le lendemain, le navire entre dans une dépression creuse. Les vents portants d'une force terrible forment alors des creux de 6 à 7 mètres. Dans ces conditions, les bateaux atteignent des vitesses impressionnantes. Lors de son dernier appel, Colas lance: "Je suis dans l’œil du cyclone. Il n'y a plus de ciel; tout est amalgame d'éléments, il y a des montagnes d'eau autour de moi."A partir de ce moment là, plus personne n'aura de nouvelles du navigateur et de son embarcation. Dans un premier temps, les observateurs attribuent le silence radio aux vicissitudes de la course, mais 24 heures après l'arrivée des premiers concurrents à Pointe à Pitre (Birch et Malinovsky), il faut se rendre à l'évidence: il est arrivé quelque chose. Le 4 décembre, la marine nationale lance un plan de secours; les recherches officielles débutent. L'attente commence, insupportable, seulement rompue par des faux espoirs. La zone à quadriller est immense et couvre près de 5 millions de km². Plus de 350 heures de vols sont menées au cours de 36 missions pour tenter de localiser le navire, mais rien n'y fait, Colas et son Manureva restent introuvables. Semaine après semaine, les recherches diminuent en intensité, avant de cesser totalement.

Les conditions de la disparition du bateau ouvrent la voie à toutes les spéculations. D'aucuns envisagent un démâtage suivi d'un renversement, d'autres imaginent une collision avec un cargo. Certains incriminent la personnalité d'un marin casse-cou et trop sûr de lui. Les plus intrépides envisagent même une disparition volontaire de Colas, qui aurait ainsi échappé à ses créanciers. Cette disparition radicale entretient un halo de mystère et une légende mise en musique l'année suivante par Alain Chamfort, sur un texte de Serge Gainsbourg.


* "Où es-tu Manu Manureva?"
Au moment de la disparition du Manureva, Alain Chamfort travaille à Los Angeles sur son troisième album. Le chanteur, qui tient une mélodie accrocheuse, demande à des paroliers de lui soumettre des propositions. Serge Gainsbourg se fend d'un premier texte intitulé Adieu California. Chamfort n'est pas convaincu du tout. « Sur Adieu California, quelque chose me gênait. On parlait de Marilyn Monroe, de Santa Monica, thèmes que je trouvais un peu démodés. J'étais embarrassé. Comme l'auteur était Serge Gainsbourg, tout le monde trouvait ça formidable. » De guerre lasse, Chamfort - qui doit revenir des Etats-Unis avec une version chantée sur la musique lancinante et dynamique - enregistre un premix d'Adieu California. De retour à Paris, l'accueil est enthousiaste. La fabrication du 45 tours est lancée. Le chanteur reste pourtant convaincu que le titre va se planter. Aussi demande-t-il à Gainsbourg de lui réécrire des paroles.
Sur ces entrefaites, le chanteur à la tête de choux entend parler du Manureva lors d'un dîner avec le navigateur Eugène Riguidel. Chamfort se souvient de son appel, le lendemain: "Serge me dit: «Manu Manureva» avec sa voix comme ça. [il imite la voix de Gainsbourg] (...) Autant Adieu California me gênait, autant Manu Manureva me semblait évident. «Je trouve ça poétique, c'est doux, ça fonctionne. C'est quoi? Qu'est-ce que ça raconte?» Là il m'a annoncé que c'était le nom de baptême du bateau d'Alain Colas. Alors à ce moment là, j'ai eu un mouvement de réticence. Je lui ai dit: «Mais attend, c'est quand même un peu délicat d'envisager d'écrire une chanson sur quelqu'un qui est disparu en mer, dont on a abandonné les recherches. Ça me gêne d'utiliser cet accident. Je ne trouve pas ça très respectueux. » Il m'a dit: «Mais ne t'inquiète pas, on va écrire un hommage.» Le lendemain, il m'a appelé pour lire le texte de Manureva et, effectivement, il n'y avait plus de doutes possibles. (...) J'étais convaincu que la chanson prenait sa juste place." [source F]
Dès sa sortie, le disque fait un carton et devient le tube absolu d'Alain Chamfort. 
 La famille d'Alain Colas a reçu cette chanson de plein fouet, comme un "uppercut", mais aujourd'hui, c'est ce qui lui permet "de garder la mémoire"Pour Jean-François Colas, le frère du navigateur Alain Colas, disparu en mer, ce morceau reste un refrain lancinant. "Cette chanson, forcément, elle m'a pris aux tripes parce qu'elle pose une question que j'ai toujours en moi", confie-t-il.




Manureva
Manu Manuréva
Où es-tu, Manu Manuréva?
Bateau fantôme toi qui rêvas
Des îles et qui jamais n'arriva
Où es-tu Manu Manuréva
Porté disparu Manuréva
Des jours et des jours tu dérivas
Mais jamais-jamais tu n'arrivas
Là-bas
As-tu abordé les côtes de Jamaïca?
Oh, héroïque Manuréva
Es-tu sur les récifs de Santiago de Cuba?
Où es-tu Manuréva?
Dans les glaces de l'Alaska, ah-ah?
Où es-tu Manu Manuréva?
Porté disparu Manuréva
Bateau fantôme toi qui rêvas
Des îles et qui jamais n'arriva
Tu es parti oh, Manuréva
À la dérive Manuréva
Là-bas
As-tu aperçu les lumières de Nouméa?
Oh, héroïque Manuréva
Aurais-tu sombré au large de Bora-Bora?
Où es-tu Manuréva, ah-ah?
Dans les glaces de l'Alaska, ah-ah?
Où es-tu Manu, Manuréva?
Porté disparu, Manuréva
Des jours et des jours tu dérivas
Mais jamais-jamais tu n'arrivas
Là-bas

Notes:
1. La Transat anglaise, considérée comme la première véritable course transatlantique en solitaire, est organisée pour la première fois en 1960 par le magazine The Observer. En 1968, le Sunday Times imagine le Golden Globe Challenge, la première course autour du monde, en solitaire, sans escale et sans assistance. En 1978, la route du Rum permet de rallier Saint-Malo à Pointre à Pitre. Enfin le Vendée Globe, une course autour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance, sur des voiliers monocoques, naît en 1989.
2. Il n'a aucun diplôme adéquat, sa candidature est donc logiquement refusée. Le 11 janvier 1966, il embarque quand même sur un cargo pour l'autre bout du monde.  Obstiné, il finit par obtenir un poste en littérature française à Sydney. 
3. La transat anglaise est une course en solitaire qui se déroule tous les quatre ans. De Plymouth à Newport, les navigateurs traversent l'Atlantique contre les vents dominants. Colas a 29 ans, de l'ambition à revendre. Il a le verbe haut, des rêves de grandeur. Les Français découvrent alors le style Colas. "Le record, c'est plus de trois semaines: 26 jours. Mais moi, 3000 milles dans l'océan indien, je les ai torché en 12 jours et 14 heures. Mon bateau, ça fait trois ans que je vis à bord, ça fait 80 000 km que je passe dessus. C'est le prolongement de moi-même. Il fait partie de moi ou je fais partie de lui, si vous voulez. On se connaît. Je le connais. Je sais ce qu'il vaut. Je sais ce que je peux faire avec lui. Je sais jusqu'où je peux aller, jusqu'où il ne faut plus continuer." Ce bateau se nomme Pen Duick IV, l'ancien navire d'Eric Tabarly, la grande vedette nationale de la course à la voile. Ce trimaran tout en aluminium long de 21 mètres a une forme d'araignée.
4. Interrogé sur le futur bateau de son ancien équipier, Tabarly lâche: "C'est un très grand bateau. C'est une expérience intéressante, enfin je ne sais pas... A-t-on besoin de 21 mètres? Je n'en suis pas très sûr." 

Sources:
A. "Alain Colas, la disparition d'un héros des mers
B. Archive vidéo.
C. INA: "Alain Colas"
D. Wikipédia: "Manureva" (chanson)
E. "Où es-tu Manu Manureva?" 
F "Alain Chanfort: Histoire de Manureva, dérive et succès"
G. Page wikipédia consacrée à Manureva.

dimanche 29 juillet 2018

349. Tout nu et tout bronzé, Carlos (1973)


L’été est là, il sait se faire annoncer. Comme chaque année, à son approche, la presse féminine met en couverture des mannequins déjà tannées et plus dénudées qu’à l’accoutumée pour vanter le maillot qui ira bien sur la plage, et le régime qui vous permettra de le porter. La télévision et les émissions de radio interactives vous renseignent sur les arnaques des crèmes solaires. Les corps, celui des femmes tout particulièrement, sont soumis, encore plus que le reste de l’année, au mouvement général des sociétés[1] dans lequel les médias sont de puissants vecteurs de normes. Les pantalons raccourcissent pour devenir des shorts, les manches remontent ou disparaissent, les corps se préparent à une exposition au grand air et au soleil. Tout nu et tout bronzé ! chante Carlos en 1973.




 Tout nu et tout bronzé

On est bien, on est beau
Quand revient l’été
Tout nu et tout bronzé
Au soleil, sur le sable ou sur les galets
Tout nu et tout bronzé
Depuis la mer du Nord 
Jusqu’aux Pyrénées
Tout nu et tout bronzé
On prend le temps de rêver

Tout nu, tout nu
On ne pense plus 
Au métro ni au bureau
Bronzé, bronzé
Décontracté 
Un grand chapeau
Pieds dans l’eau
Tout nu, tout nu
Comme des Jésus
On fait trempette 
Chez les mouettes
Bronzé, bronzé
On va chasser dans leur retraite
Les crevettes
Ah! Les vacances
Ah! Les vacances
Quand j’y pense, ça me démange

Tout nu et tout bronzé
On est bien, on est beau
Quand revient l’été
Tout nu et tout bronzé
Au soleil sur le sable ou sur les galets
Tout nu et tout bronzé
Depuis la mer du Nord 
Jusqu’aux Pyrénées
Tout nu et tout bronzé
On prend le temps de rêver

Tout nu, tout nu
On voit draguer Roméo
En pédalo
Bronzé, bronzé
Toutes les filles sont des Vénus en maillot
Tout nu, tout nu
On ne pense plus
Qu’aux safaris
Fesses parties
Bronzé, bronzé
On va traquer le bigorneau
Quel boulot

Tout nu et tout bronzé
On est bien, on est beau
Quand revient l’été
Tout nu et tout bronzé
Au soleil sur le sable ou sur les galets
Tout nu et tout bronzé
Depuis la mer du Nord 
Jusqu’aux Pyrénées
Tout nu et tout bronzé
On prend le temps de rêver

Avec la montée des températures, s’ouvre une parenthèse consacrée aux congés, aux loisirs, au temps libre et au bronzage. Ce temps singulier, cette variation saisonnière[2], où tout pourrait être noyé dans un hédonisme bienvenu, voire revendiqué comme le pendant le plus légitime au rythme accéléré de sociétés régies par la performance et la concurrence, est parfois troublé par des querelles dont la presse fait ses choux gras. Ainsi, l’été dernier, le magazine Les Inrockutpibles - qui propose chaque été un numéro spécial sexe, symptomatique, s’il en est de ce temps consacré aux corps, aux plaisirs et à la levée des interdits - se faisait l’écho d’une bataille de procédure autour de la plage nudiste de Berck, une des seules autorisées sur le littoral du Nord Pas de Calais depuis un arrêté municipal de 1981.
Le visuel de l'article des Inrocks signé par J. Rebucci,
27 juillet 2017

Ces batailles estivales sonnent comme des ritournelles, elles ont déjà eut lieu auparavant selon des déclinaisons sensiblement différentes. Christophe Granger consacre à l’une d’elle  l’introduction de son ouvrage Les corps d’été. En 1934, l’émotion s’empare d’une commune du Lot, lorsque des vacanciers, sous l’effet saisonnier de la chaleur et du temps libre, se livrent, en tenue d’été, bras et mollets dénudés,  à des jeux d’eaux propices aux rapprochements des corps autour de la fontaine du village. Curé, notables et quelques villageois parviennent à convaincre le maire de faire interdire Les exhibitions nudistes sur tout le territoire de la commune[3].

Du premier XXè siècle aux années 70, il n’y a rien d’évident dans cette longue histoire de la dénudation des corps prise dans de multiples paradoxes : celui de la levée des tabous et du raidissement de la morale, celui de l’ostentatoire exhibition des corps pourtant soumise à une noria de normes oppressantes. Ancrée dans une histoire des sociétés, ce processus mobilise l’attention de nombreuses historiennes et historiens, qui trouvent dans son étude, de quoi explorer et alimenter divers champs de la recherche allant d’une histoire de l’intime, du corps et de ses représentations, ou encore du genre en passant par celles du sport, des médias, encore des loisirs, voire des régimes totalitaires. Une histoire qui trempe sa plume dans des sources multiples : presse (magazine, nationale, régionale), oeuvres d’art (littéraires, cinématographiques, picturales, musicales), échanges épistolaires, revues, journaux intimes, sources législatives ou institutionnelles etc.

Par où commencer ? Le dernier tiers du XIXè siècle serait un moment de basculement dans le lent processus du dévoilement des corps. Plusieurs phénomènes se conjuguent alors pour transformer les règles établies. Certains relèvent de la sphère privée, d’autres de la sphère publique. À la croisée des deux, on trouve ces merveilleuses compositions picturales qui, de Degas à Bonnard, représentent des femmes plus ou moins dénudées occupées à leur toilette (mon amour immodéré de Caillebotte me renvoie aussi à ses images de baigneurs en maillots, mais on sort ici du cadre privé qui nous occupe pour le moment).

Degas, Femme dans son bain s'épongeant la jambe, vers 1883


Bonnard, Nu accroupi, 1918. Plus tardif

Caillebotte, Baigneurs, bord de l'Erres,1877
Dans l’intimité, l’acceptation de la nudité ne va pas de soi. Comme le souligne A.-M. Sohn[4], elle résulte d’une lente érosion de la pudeur, dont on distingue alors quelques signes. Plusieurs leviers agissent conjointement pour mener à son affaissement. On mentionnera dans un premier temps, le recul du poids social de l’Eglise qui modifie les rapports de couple et le rôle assigné au mariage. Moins strictement réduite à sa fonction de procréation, l’institution maritale échappe aussi de plus en plus à l’emprise familiale. Les unions arrangées font lentement place aux mariages choisis dans lesquels la place du corps comme élément de séduction est forcément réévaluée. Par ricochet, la pudeur comme pierre angulaire de l’éducation des petites et jeunes filles, s’en retrouve affectée. Au XIXè siècle, et plus largement à la Belle Epoque, peu de parties du corps sont dévoilées dans le cadre privé : on se lave le plus souvent recouvert d’une chemise comme on fait l’amour habillé ou dans le noir. Justement, cette libération du corps et ce recul de la pudeur ne sont pas étrangers aux évolutions vestimentaires : il faudrait alors évoquer, par exemple, les modifications des sous vêtements féminins des corsets vers la gorgerette puis le soutien gorge.

Mais profitons plutôt de cette évocation de l’histoire du vêtement pour opérer un glissement vers la question de l’exposition des corps dans l’espace publique. Là encore, un entrelacement de causalités donne une idée du processus à l’oeuvre. Dans un XIXè siècle marqué par l’industrialisation, le poids des réflexions hygiénistes renouvelle les approches précédentes sur les corps et leur environnement. Les masses laborieuses soumises aux affres de l’urbanisation (entassement dans des logements insalubres et surpeuplés, pollution industrielle, conditions de travail multipliant les expositions aux produits toxiques) sont invitées à se régénérer en s’exposant à l’air et au soleil jusqu’alors considéré comme dangereux (en ville, la chaleur estivale était notamment associée aux miasmes, à la puanteur etc). Le long chemin vers le recul de la pudeur et le désengoncement des corps (par le vêtement aussi bien que par l’éducation)  croise celui de l’histoire de la médecine. D’abord confinée dans les sanatoriums, l’héliothérapie conseillée comme traitement médical (elle est notamment prescrite contre la tuberculose) installe l’idée qu’il est bon d’exposer les corps ailleurs que dans les centres de cure. Le développement des pratiques sportives dans les classes les plus favorisées de nos sociétés, en ce qu’elles bouleversent et l’attention portée à son physique, et les vêtements que l’on porte, joue également un rôle important. 
À la croisée du médical et du sportif, il y a la pratique du naturisme pour laquelle le corps s’expose entièrement à l’air et au soleil à des fins de régénération. Loin d’être un phénomène de masse, cette pratique et ses prolongements, en matière alimentaire par exemple, constitue une curiosité et suscite des reportages dans la presse. Des revues spécialisées se chargent de sa promotion[5] selon des variantes plus ou moins rigoristes.

On comprend mieux alors que l’entre deux guerres soit un moment fondateur, un pré-requis dans cette séquence qui nous entraine vers le tout nu et tout bronzé. Y coexistent l’avènement des congés payés, la démocratisation des pratiques sportives, une exposition du corps dans les arts et les spectacles (J. Baker) en même temps que d’importantes évolutions vestimentaires (Coco Chanel), sans compter un culte certain voué au corps, comme signe extérieur de puissance idéologique et politique.

Tout nu, on y arrive, mais tout bronzé ?

Je ne résiste pas à vous livrer un extrait du roman L’art de la joie de G Sapienza[6] qui décrit de façon assez claire le renversement des normes et conventions qui travaillent alors la gestion sociale du corps et de son enveloppe cutanée. Le livre est écrit plus tardivement que l’époque évoquée par ce passage - il a, en outre,  été exhumé pour  publication assez récemment. L’autrice, forçe peut être  un peu le trait afin de servir le versant émancipé de son personnage principal mais somme toute, résume assez bien l’affaire du changement de paradigme autour de la coloration estivale de la peau. Nous sommes dans l’après première guerre mondiale à Catane, en Sicile, le dialogue met en scène deux jeunes femmes, l’une d’extraction bourgeoise (Béatrice), l’autre, totalement à l’opposé, mais qui intègre ce milieu au fil des aléas de sa vie (Modesta). Le comportement de cette dernière est évoqué par Carlo, un jeune médecin.


          Mais tu restes au soleil sans parasol, Modesta ?  tu vas t’abimer la peau ! Je te l’ai dit mille fois. Tu es déjà toute noire ! c’est laid cette peau foncée comme celle des paysannes.

                 -Mais au contraire, si je peux me permettre : la Princesse est en avance sur son temps. Et peut être le sait-elle. À Riccione il y a beaucoup de femmes ui ont accepté l’héliothérapie sur notre conseil à nous les médecins. Depuis longtemps sont connues les vertus curatives du  sileil, sauf que cette vertu médicale s’est heurtée, comme toujours, à la pudeur, ou mieux, à un idéal esthétique qui la dissimule. L’été dernier, on a vu des maillots de bain vraiment scandaleux pour les maris s’entend ! Mais les temps changent, on ne peut arrêter le progrès et la Princesse, chère Béatrice, sciemment peut être ou peut être en suivant son instinct et son amour pour le soleil, selon ses propres termes, accomplit un un acte en faveur de la libération de la femme. La pâleur, la fragilité, ne sont au fond, que des fils très minces pour brider et dompter la nature féminine, exactement comme les Chinois qui au nom de la beauté bandent les pieds des petites filles. 


La question du bronzage et de son succès s’inscrit dans le sillage de celle de l’exposition de plus en plus franche des corps. Pratiques sportives, loisirs, motifs médicaux s’allient pour en faire un marqueur social dans les classes supérieures des sociétés d’Europe occidentale. Le moment propice à cette transformation est l’été.

La parenthèse estivale et le bronzage, assimilé à un véritable changement de peau, produisent une histoire orwellienne, dans laquelle libertés et contraintes avancent conjointement. Reprenons le fil de l’histoire par le bout vestimentaire.
Avant le second conflit mondial, les maillots de bain commencent déjà à rétrécir : moins couvrants sur les jambes, ils se font plus échancrés sur les seins, et s’ajustent aux corps. Ils deviennent des éléments de séduction. De la liberté des corps à celle des mœurs, la distance interprétative est vite franchie. On peut bronzer debout, certes, en faisant du sport. Mais le bronzage est un art qui se travaille allongé, et l’horizontalité des corps, rapprochés sur le sable, a bien du mal à s’affranchir de cette suspicion de permissivité, de lubricité, même avec une grille de mots croisés à portée de la main. Les amours passagers de l’été, la drague estivale intègrent, au fil du temps, le registre saisonnier d’un temps dérogatoire, passager.
Après guerre, le mouvement s’accélère : en 1946 est présenté à la piscine Molitor (non sans difficulté pour trouver quelqu’un qui accepte de le porter) un nouveau maillot de bain : le bikini. Créé par Louis Réard, on le range dans une boîte d’allumettes. Dix années plus tard Brigitte Bardot apparait débarrassée de tout accessoire textile bronzant nue derrière une lessive de draps récemment étendus sous la caméra de son mari R. Vadim dans Et Dieu créa la femme. Le curseur qui marque la frontière de la pudeur autorisée en prend à nouveau un coup. 

Bardot dans Et Dieu créa la femme, R. Vadim, 1956


On est alors  au cœur Trente glorieuses, temps du tourisme de masse propice à la diffusion voir à l’uniformisation de nouveaux comportements estivaux. Le cinéma, la côté d’Azur et St Tropez donnent le « la ». Puis, dans les années 70, c’est l’adoption du monokini qui génère de l’agitation autour des stations balnéaires méditerranéennes.  Des femmes, exposent leurs seins au soleil, pour un bronzage dénué de ces marques blanches disgracieuses. Le bronzage est donc aussi une esthétique, une marque de distinction (celle des vacances à la mer, réussies car ensoleillées, l’œil rivé sur la météo) et un marché : à celui du maillot de bain s’ajoute le business des crèmes solaires dont les corps d’été ne peuvent se passer sauf à devenir rouges merguez : Ambre solaire, Nivéa furent parmi les premières marques à s’en emparer.

1938, publicité pour Ambre solaire

C’est bien là que le bât blesse. Car libération et exposition des corps sont soumises à de nombreuses normes qui conduisent, pour le moins, à réévaluer le degré d’émancipation auquel on les associe peut être trop rapidement. On pense bien sûr aux normes physiques qui s’imposent aux hommes priés d’afficher des pectoraux et des abdominaux compatibles avec un bronzage uniforme, débarrassés des poils trop nombreux qui les rapprochent  d’un gorille de plage. Pour les femmes, les limites de ce qui peut bronzer au soleil de l’été sont fixées en centimètre : tour de taille, tour de poitrine, tour de hanches. La presse féminine (photoshop à l’appui, aujourd’hui) coache chaque printemps celles qui vont pouvoir bronzer le plus intégralement. Les titulaires de rides marquées, d’un ventre replet, de petits ou gros bourrelets, d’une poitrine flasque n’ont pas voix au chapitre entre l’astre solaire et le sable chaud. Signes d’un laisser aller personnel, d’un manque d’attention à soi, d’une coupable négligence,  elles devront opter pour le maillot une pièce et un paréo. Car pour être tout nu et tout bronzé, il faut être jeune, beau (belle) afin de ne pas heurter le regard de l’autre. On se dénudera alors pour bronzer avec une savante retenue, on fera la crêpe sur la plage en veillant à ses postures, ni trop vulgaires, ni trop contrites. C’est aussi le prix à payer pour se distinguer du vulgaire paysan dont le corps d’été affiche les traces du marcel, du cachet d’aspirine que l’on retrouve en septembre car trop peu fortuné pour partir en vacances sur les rives de la grande bleue ou sous les tropiques. De la liberté des un.e.s découle l’exclusion des autres…il y va aussi de la perpétuation de certaines hiérarchies sociales.

Une du magazine Elle : régime + Bikini

Alors Tout nu et tout bronzé ? Le répertoire est bien plus complexe et l’orchestration régulièrement revue. Aujourd’hui, le discours médical relatif à l’exposition du corps au soleil a sensiblement changé : précaution, prévention, protection suppléent les incitations de l’héliothérapie, et mieux vaut être doré.e comme un abricot que rouge comme une écrevisse. La grossophobie et,à l’opposé, la dictature de la maigreur sont battues en brèche par des femmes qui en ont assez que leur corps serve d’instrument de contrôle social.



Je laisse la conclusion de ce billet estival à C. Granger qui formule avec une toute autre profondeur que Carlos (et moi) l’enjeu de ces réflexions nées des tentatives d’écriture d’une histoire des corps tout nu(s) (ou presque) et tout bronzé(s) :  
Tout ce flux historique est travaillé de luttes sociales et de reclassements incessants. Démêler d’un coup l’écheveau des jeux sociaux dont sont faits les corps d’été autorise de saisir ce qui s’est joué à travers eux. Car, on l’aura compris, c’est tout un pan du siècle écoulé qui s’éclaire à les suivre. Le basculement des bourgeoisies anciennes a entrainé le dépérissement des pudeurs d’antan. Le renouvellement des avant gardes sociales, éprises d’allures décontractées, a encouragé la gloire du relâchement estival des surveillances. Celui aussi du dérangement des accoutumances et du frisson d’indistinction sociale dont il dispense les promesses. L’unification séculaire des repères et des modes de vie de son côté, l’affaissement autrement dit de l’échelle locale des valeurs, ont rendu efficace l’inscription du corps estival dans les structures du monde social et dans les façons légitimes d’y négocier sa place.






Pistes bibliographiques :

Histoire du corps / sous la direction d'Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello. 3, Les mutations du regard, le XXe siècle, Paris, Point Histoire, 2011
Granger, Christophe, Les corps d’été, XXè siècle, Naissance d’une variation saisonnière, Paris, Autrement, 2009
Ory, Pascal, L'invention du bronzage, Paris, Complexe, 2008


Andrieu, Bernard,  Bronzage une petite histoire du soleil et de la peau, Paris, CNRS éditions, 2008
Baubérot, Arnaud, Histoire du naturisme, le mythe du retour à la nature, Rennes, PUR, 2004




[1] Ory, Pascal, Le corps ordinaire dans Histoire du corps / sous la direction d'Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello. 3, Les mutations du regard, le XXe siècle, Paris, Point Histoire, 2011
[2] Sous titre du livre de Granger, Christophe, Les corps d’été, XXè siècle, Naissance d’une variation saisonnière, Paris, Autrement, 2009
[3] Ibid.
[4] Sohn, Anne-Marie, Le corps sexué dans Histoire du corps / sous la direction d'Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello. 3, Les mutations du regard, le XXe siècle, Paris, Point Histoire, 2011
[5] La revue Vivre du professeur d’éducation physique Kienné de Mongeot publiée à partir de 1926 par exemple.
[6] Sapienza, Golardia, L’art de la joie, Paris, Le Tripode, 2015, pp. 218-219