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lundi 17 août 2020

Addis Abeba, 1969-1975: une plongée dans l'âge d'or de la musique moderne éthiopienne.

La musique fut longtemps malfamée en Ethiopie. Pour les Amharas et les Tigréens qui se partageaient le pouvoir, il était exclu de jouer de la musique sans déchoir. Seules les catégories de la population marginalisées, principalement originaires des régions méridionales, s'abaissaient à une telle pratique. Les azmari, équivalents des ménestrels médiévaux, improvisaient souplement leurs paroles sur des canevas musicaux minimalistes à l'aide d'instruments locaux comme le krar, une lyre à six corde, le masenqo, une vielle monocorde à archet, la washint, une flûte, le kebero, une percussion... Méprisés, les azmari disposaient cependant de la liberté de parole, maniant le "double entendre" à merveille. 

Andy Newcombe / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/2.0)

 Si l'on excepte la brève occupation italienne de 1936 à 1941, l’Éthiopie ne fut pas colonisée. En 1896, l'armée de l'empereur Ménélik II parvint même à repousser une première tentative de conquête italienne lors de la bataille d'Adoua. Au lendemain de cette retentissante victoire, des délégations européennes se rendirent dans la Corne de l'Afrique pour féliciter le souverain et découvrir sa valeureuse armée. A cette occasion, le tsar Nicolas II, chrétien orthodoxe comme son homologue abyssinien, envoya 40 cuivres et un directeur de musique en guise de trophée. C'est ainsi que les instruments européens furent introduits en Éthiopie.  Les populations indigènes s'approprièrent progressivement ces instruments et s'en servirent pour jouer leurs musiques traditionnelles. C'est le cas du morceau èrè mèla mèla. Rendu mondialement célèbre par l'interprétation de Mahmoud Ahmed, il appartient au départ au fonds traditionnel éthiopien. L'interprétation de ce répertoire musical ancien par les orchestres de marches militaires et leurs cuivres donnera naissance aux musiques dites "modernes".


* Kevork et les quarante enfants. 
Dans les années 1920, alors que l’Éthiopie vient d'adhérer à la SDN, le Ras Tafari Makonnen se rend à Jérusalem dans le cadre d'une tournée diplomatique. Lors de sa visite, une fanfare composée de 40 orphelins arméniens, tous rescapés du génocide, impressionne fortement le futur Hailé Sélassié. L’empereur les  recrute pour créer en 1924 le premier orchestre officiel éthiopien. Pour diriger les Arba Lidjotch ("les Quarante gamins"), il embauche Kevork Nalbandian, auquel il confie également la composition de l'hymne éthiopien (en 1925). Chef de chœur, multiinstrumentiste, l'instructeur arménien forme de nombreux instrumentistes à l’École Menelik ainsi qu’à l’École Tafari Makonnen.  Avec quelques autres formateurs étrangers, il assure l'encadrement des fanfares des gardiens de la paix d'Addis Abeba, de la Garde impériale, de l'Armée, de la Police. En 1935, l'occupation italienne met toutefois un terme provisoire aux activités musicales. 

* Des fanfares et marching bands...
Après 6 ans d'une cruelle occupation, l'empereur Haïlé Sélassié récupère son trône. Le "roi des rois" engage alors quelques changements afin de dépoussiérer les structures féodales du pays: abolition de l'esclavage, réforme du système de santé, déblocage de crédits dans l'éducation, développement d'infrastructures de communication... D'un point de vue politique, le régime reste absolutiste, les partis politiques interdits. Le "negusa nagast" concentre tous les pouvoirs et place la culture sous son étroite surveillance. Les fanfares de la Garde impériale, de la Police, de l'Armée, de la ville d'Addis Abeba, du théâtre Haïlé Sélassié Ier sont les seuls orchestres institutionnels tolérés. Airs martiaux et marches militaires composent le gros du répertoire de ces formations musicales. 

... aux grands orchestres.
Dès son retour au pouvoir, Haïlé Sélassié réorganise tous les orchestres institutionnels. Il confie de nouveau l'encadrement des fanfares officielles (de la Garde impériale, de l'Armée, de la Police, de la Municipalité d'Addis Abeba) à des formateurs étrangers tels le Polonais Alexander Kontorowicz ou l'Autrichien Franz Zelwecker. A partir des années 1950, en dehors de leur répertoire militaire traditionnel, les orchestres institutionnels se dotent de sections de musique légère, les "Jazz Orchestras". Au sein de la section Jazz Symphonie de l'Orchestre de la Garde d'honneur par exemple, près de dix souffleurs interprètent un répertoire international (swing, mambo, boogie) mâtiné d'"arrangements aériens de mélodies éthiopiennes". La musique intègre alors ses accents cuivrés si caractéristiques. Désormais, les musiciens arborent des smokings à la manières des grands orchestres américains. Dans un climat d'émulation inédit, la compétition est rude entre les différents orchestres institutionnels du pays.
Multi-instrumentiste, chef d'orchestre, compositeur, arrangeur, Nersès Nalbandian poursuit l’œuvre amorcée par son oncle avant guerre. Excellent pédagogue, il contribue à la formation de presque tous les orchestres. Il intègre "les paramètres éthiopiens («modes» musicaux spécifiques, gamme pentatonique ou ternarité dominante des rythmes) dans sa "modernisation" de la culture musicale plutôt que de l'occidentaliser à outrance." (source A) Sous sa houlette, le grand orchestre du Théâtre Haïlé Sélassié s'impose comme le haut lieu de l'innovation musicale avec l'introduction d'un chanteur, planté devant l'orchestre.  L'initiative enracine le format de la chanson à l'occidentale, avec couplet et refrain. La transposition cuivrée du fonds musical traditionnel, donne ainsi progressivement naissance à la musique éthiopienne moderne.

* "Je n'en peux plus"
Au début des années 1960, il n'existe toujours pas de musiciens ou de formations musicales indépendants. Les orchestres institutionnels ou ceux des grands hôtels de la capitale, possessions de l'Etat, sont les seuls autorisés. C'est au sein de ces orchestres qu'émergent les grandes voix de la musique moderne éthiopienne: Tlahoun Guèssèssè, Bzunèsh Bèqèlè, Mahmoud Ahmed, Alèmayèhu Eshèté, Hirout Bèqèlè, Menelik Wèsnatchèw... A la même époque, l'Arménien Garbis Haygazian importe le tout premier magnétophone. Il enregistre les grandes formations officielles dont il vend les bandes aux riches Éthiopiens et aux tenanciers de clubs.
Le contrôle tatillon et la censure du régime impérial étouffent toute voix dissonante. Les critiques du pouvoir affleurent cependant dans les chansons, de manière allusive. Pour les Éthiopiens, le contenu verbal, les paroles des chansons tiennent une place essentielle. Les auditeurs perçoivent parfaitement le double sens des paroles. (1) "C'est proprement un trait culturel lié à une tradition historique: l'Ethiopie est un pays qui a été si longtemps féodal, sans aucune liberté d'expression, que le seul moyen de survivre, c'était d'employer le double sens." (source I) Ainsi lorsque Tlahoun Gèssèssè interprète Altchalkoum ("Je n'en peux plus"), il n'est pas seulement question d'un amour contrarié, mais bel et bien d'une protest song dénonçant le pouvoir. Le chanteur est accompagné par l'Orchestre de la Garde impériale. Or, en 1960 le chef de cette Garde impériale fomente un coup d'état. Le putsch échoue.

Marc Sabatella / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)

* Swinging Addis.
Après cette tentative de coup d'état avortée (1960), Sélassié comprend qu'il doit lâcher du lest pour durer. Le contrôle impérial devient moins strict dans le domaine musical. De nouveaux hôtels peuvent ainsi embaucher de petites formations de 6 ou 7 musiciens (dinner band) recrutés au sein des orchestres institutionnels. Les premières formations indépendantes apparaissent à la fin des années 1960. Les grands vocalistes (Tlahoun Gèssèssè, Bzunèsh Bèqèlè, Alèmayèhu Eshèté, Mahmoud Ahmed, Hirut Bèqèlè, Menelik Wèsnatchèw) s’émancipent peu à peu du carcan des orchestres officiels et gagne leur liberté artistique. L'engouement du grand public les propulse au rang de véritables pop stars.

Dans le contexte de la décolonisation, Addis Abeba devient un pôle d'attraction majeur en Afrique. En 1963, la capitale éthiopienne accueille ainsi les dirigeants des nouveaux États indépendants dans le cadre de l'Organisation de l'Unité africaine (OUA). La métropole abyssinienne connaît alors une croissance fulgurante. Un aéroport, de grands hôtels, un nouveau palais impérial, des ambassades sortent de terre en quelques années...  La vie nocturne frénétique vaut à la métropole le surnom de Swinging Addis. Les membres de l'élite fortunée ou les ressortissants étrangers s'enjaillent dans les discothèques de la ville (Sheba Club, La Mascotte, Axum Haddarash, The Cave, The Jungle, le club arménien). 
Les milliers de jeunes Américains venus en Éthiopie grâce aux Peace Corps débarquent dans la corne de l'Afrique avec leurs instruments électrifiés, leurs disques, leurs musiques (soul, jazz, funk), influençant les groupes locaux. 

* Amha records, label phare des années 1969-1975.
Par un décret de 1948, l’Aguèr Feqer Mahbèr, le premier théâtre officiel éthiopien se voit  confier l'exclusivité de l’importation et de la publication de disques. Amha Eshete, un jeune homme entreprenant de 24 ans, décide de créer en 1969 sa propre compagnie de disques en dépit des risques d'emprisonnement encourus. Bravant le monopole d’État, il lance le label Amha Records. A l'époque, la censure touche toutes les productions, notamment les disques. A chaque fois, il faut passer par les fourches du ministère de l'information. En dépit de ces contraintes, le label enregistre près de cinq cents 45tours et une trentaine de 33t en un peu moins de dix ans. Pour enregistrer, Eshete fait appel aux meilleurs musiciens indépendants à l'instar de Girma Bèyèné, Mahmoud Ahmed, Mulatu Astaqè, Tlahoun Gèssèssè.
Avec l'assouplissement du régime, tous les éléments semblent réunis pour permettre l'épanouissement de la musique, mais c'était sans compter avec le contexte politique. 

Thomas Bresson / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0)

* Le derg.
La vie politique locale continue de s'enliser. Tout en initiant quelques timides réformes, l'empereur poursuit sa politique conservatrice. De vives tensions sociales traversent alors le pays. Dans les campagnes, une minuscule oligarchie féodale possède des centaines de milliers d'hectares cultivés par des serfs qui doivent encore abandonner 60 à 70 % de leur récolte. Fin 1973, une terrible sécheresse provoque une grande famine dans la province de Wollo, dans le nord du pays, entraînant la mort de 100 000 personnes. Pendant ce temps, l'empereur continue d'entretenir sa cour. La révolte gronde au sein d'une population qui survit tant bien que mal dans la misère. En février, les étudiants et les professeurs descendent dans la rue; quelques semaines plus tard la grève devient générale. Une nuit, un coup d'état militaire a lieu, l'empereur est arrêté. Le 12 septembre, le Conseil militaire d'armée provisoire (leDERG) dépose le Ras Tafari.
A la tête d'une  redoutable dictature militaro-stalinienne s'impose le colonel Mengistu. Le "négus rouge" instaure une politique de terreur. En 1977-78, des dizaines de milliers d'Ethiopiens disparaissent dans le cadre de purges sanglantes. Le couvre-feu anéantit en toute vie nocturne et musicale. L'obscurantisme culturel s'abat sur l'Ethiopie. Les orchestres de l'époque impériale disparaissent ou se voient imposer l'adoption d'une esthétique martiale. La musique est mise au pas de l'oie. La censure, l'intimidation, la propagande du régime contraignent la plupart des musiciens à l'exil (2), les carrières volent en éclat (Muluqen Mèllèssè, Bzunèsh Bèqèlè, Tlahoun Gèssèssè). Comme le note Francis Falceto, "une scène croupion se voyait reléguée dans deux ou trois grands hôtels chics où parvenus de la nomenklatura, employés d'ONG et amazones de luxe s'enfermaient une nuit par semaine (...). Les noctambules peu fortunés pouvaient quant à eux se barricader dans des petits bistrots plus ou moins borgnes baptisés zegubegn ("ferme derrière moi") et siroter un jus en écoutant un azmari fredonnant à voix basse et sans accompagnement de percussions."
L'apparition de synthétiseurs, capables de faire office de ligne de basse, de boîte à rythme, de cuivre, accélère la disparition des grandes formations, tout en nuisant à la qualité musicale. En quelques mois, la production discographique s'amenuise pour disparaître à la fin des années soixante-dix. Le producteur Amha Eshété doit se résoudre à l'exil aux Etats-Unis. En dépit des efforts d'Ali Tango pour maintenir sur place un semblant d'activité musicale (en enregistrant Hirut, Bèqèlè, Alèmayéhu Eshèté, Muluqèn Mèllèssè), la vague moderniste éthiopienne finit par tomber dans l'oubli jusqu'à ce qu'une bande de jeunes Français ne découvre cette musique prodigieuse. 

* Mythiques éthiopiques. 
Nous sommes en 1984. Francis Falceto travaille en tant que programmateur musical au Confort Moderne de Poitiers. Un de ses amis lui fait écouter un 33 tours de Mahmoud Ahmed. Subjugué par cette musique dont il n'existe alors aucun disque commercialisé en France, Falceto part pour l'Ethiopie. Le contexte politique n'est guère favorable à la quête des sons perdus. En 1986, le Français parvient néanmoins à faire rééditer l'album Erè Mêla Mèla (1975) de Mahmoud Ahmed sur le label Crammed Discs. La voix du chanteur y atteint une sensualité rare, s'élevant en volutes hypnotiques le long des murs de cuivres érigés pour l'occasion. Le très bon accueil du disque en Europe et aux Etats-Unis convainc Falceto de persévérer. 
Après la chute du Derg, il retourne en Éthiopie avec Amha Eshete afin de retrouver les masters originaux d' Amha records dont le pressage avait été réalisé en Inde, au Liban, puis en Grèce. (3) La traque prend dix ans ! Grâce à ce matériau exceptionnel, Falceto sort les premiers volumes d'« Éthiopiques » en 1997. "Inutile de vous dire que le jour où je suis revenu en France avec une valise pleine de masters du catalogue d'Amha Records est un des plus beaux jours de ma vie", concède-t-il. Diffusée par Buda Musique, la série des Ethiopiques exhume les enregistrements réalisés par les artistes éthiopiens de l'âge d'or (principalement entre 1950-1975). Une trentaine de volumes existent à ce jour.


Les rééditions particulièrement soignées de la collection permettent à un public international de découvrir l'incroyable fertilité musicale éthiopienne.
Parmi les enregistrements marquants, citons:
> les disques gravés en tant que chanteur et/ou musicien par Girma Bèyèné. Tout au long de l'âge d'or de la musique éthiopienne, cet autodidacte œuvre  en tant que pianiste, compositeur et arrangeur, mêlant la légèreté pop à l'identité de son pays en mutation. Après un exil forcé pendant les années de dictature, il retrouve les feux de la rampe par l'entremise de Francis Falceto et du groupe Akalé Wubé (Ethiopiques 22 et 30: "Mistakes on purpose"). 
> les titres enregistrés par Alamayehu Eshete dont la ferveur vocale lui vaut le surnom (un brin réducteur) de "James Brown éthiopien". Spécialiste des chansons bluesy telles Ambassel ou Tezeta ("le souvenir"), il interprète avec talent le mal d'amour, la nostalgie et le vague à l'âme. Il est également très convaincant dans des registres plus festifs et rapides. Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter Mekeyershin salawq. Tout est dit en 1'45.  (Ethiopiques 9, 22)
Mahmoud Ahmed devient rapidement une véritable idole nationale. Alors qu'il est marmiton à l'Arizona Club au début des années soixante, il remplace au pied levé un soir sur scène le chanteur soliste de la Garde impériale qui s'est fait porter pâle. Sa carrière est lancée.  Très vite, le pays entier s'éprend de sa voix d'or et de sa manière de bouger sur scène. Son succès fulgurant l'emmène à rencontrer à plusieurs reprises l'empereur lui-même. (vol. 6 et 7)
> Rejeton d'une famille bourgeoise de la capitale, Mulatu Astaqè étudie la musique au Trinity College de Londres, puis à la Berklee School of Music de Boston. Au contact de la scène jazz américaine, il a l'idée d'éthiopianiser sa musique, d'enrichir le jazz en empruntant aux pratiques musicales ancestrales de son pays. Ainsi naîtra l'éthio-jazzSur Yèkèrmo sèw par exemple, les cuivres foisonnants s'associent merveilleusement au vibraphone et à la guitare fuzz. Au fil des ans, Astaqè s'impose comme un compositeur et arrangeur recherché (4), toujours en phase avec les pouvoirs politiques en place.  (vol. 4)
>Issue d'une famille fortunée, Gebrou Tsegue-Maryam est envoyée très jeune dans des pensionnats de jeunes filles européens. Elle y apprend le piano, instrument pour lequel elle possède un don. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, elle parfait son éducation musicale au Caire avec le violoniste polonais Alexander Kontorowicz. Revenue en Éthiopie, elle aspire à repartir perfectionner son apprentissage  à l'étranger. Le Ras Tafari refuse ce qui plonge la jeune femme dans une profonde dépression qu'elle tente de soigner en se retirant dans un couvent, dont elle ne sortira que pour enseigner dans un orphelinat d'Addis. Elle s'adonne de nouveau à la musique. Le volume 21 d'Ethiopiques permet d'écouter ses enregistrements atypiques et somptueux à l'image de The homeless wanderer ou The song of the sea.
 > Dès la fin des années 1940, le saxophoniste Gétatchèw Mèkurya adapte les genres anciens (Shèllela, Fukèra). Au cours des années 2000, il joue avec un groupe punk néerlandais appelé the Ex.(vol. 14)


Aujourd'hui, des musiciens de la planète entière (Japon, Brésil, Canada, Européens) se prennent d'amour pour les musiques éthiopiennes. (5) Des dizaines de groupes jouent désormais des adaptations dans tous les genres (du punk au classique).
 
Notes:
1. Le seminna-werq ("cire et or") est une forme poétique de double-sens dans la musique, permettant de critiquer les autorités en contournant la censure.
2. Un exemple: en 1981, Girma Bèyèné profite d'une tournée de son groupe aux Etats-Unis pour prendre la clef des champs.
3 "Au bout de quelques visites en Éthiopie, le producteur Ali Tango m'a emmené dans un débarras rempli de disques en vrac en train de pourrir. J'ai rangé tout cela à l'aide de deux gamins, et il m'a dit de me servir, de prendre ce que je voulais. Une partie importante de ma collection vient de là."
4. L'utilisation du chant lancinant de Mulatu Astaqè dans la bande originale du film Broken Flowers, révèle également la musique éthiopienne au grand public. 
5. "Blues mélancoliques, thèmes traditionnels minimalistes et lancinants, jazz urbain, dansant et cuivré, crooners déchirants aux vocalises détimbrées: une riche et troublante palette sonore au carrefour de l'afro-beat, des balancements latino-swing et des arabesques de l'Orient", écrit Anaïs Prosaïc.

Sources:
A. Francis Falceto, « Un siècle de musique moderne en Éthiopie »,  Cahiers d’études africaines [En ligne], 168 | 2002
B. "Abyssinie Swing, images de la musique éthiopienne moderne" (Carnets de voyage)
C. "1969-1975: les années folles d'Addis Abeba" (Jukebox)
D. "Les aventuriers de sons perdus: Epiques Ethiopiques" (Continent musique)
E. "La discothèque de Francis Falceto", "Epopée des musiques éthiopiennes vol. 2"(L'Afrique en solo) 
F. Nuits de Fourvière: "Conférence de Francis Falceto"
G. CR par  Gérard Prunier d'"Abyssinie swing", l'ouvrage de Drancis Falceto. 
H. Olivier Favier: "20 ans d'Ethiopiques, le groove d'Addis Abeba" (RFI)
I. "Le contenu verbal, essence de la musique éthiopienne" (Africultures)
J. Jacques Denis: "Amha Eshèté, le rêveur qui grava dans la cire l'or éthiopien" et "l'exil et le retour au pays natal" [PAM] 
K.  Mylène Palluel: «"Wax and gold". Poésie, jazz et politique, d'Addis -Abeba à Berlin.» [Manifesto XXI]

Liens:
- Une sélection de morceaux par Paris DJs Podcast, Section 26.  
- "Francis Falceto: Dust father" (Superfly records)
- "Une compilation raconte l'Ethiopie des années 60 et 70" (Nova)
- "Ethiopiques éternelles et magiques" (blog Sono Mondiale)
Radio Ethiopie.

mercredi 11 décembre 2013

278. Faccetta nera

Après avoir consacré un premier volet au colonialisme italien et à la guerre d’Éthiopie, intéressons-nous désormais à la politique raciale menée par les fascistes dans la Corne de l'Afrique.  
Notre fil directeur sera la chanson Faccetta nera. Les vicissitudes qu'eut à subir ce morceau sont, en effet, tout à fait emblématiques, du changement d'attitude des autorités à l'égard des femmes d'Abyssinie.

Dessin d'Enrico De SetaLégende: "Au marché [Esclaves : prix à débattre]
-
On l'achète à deux, et après, on fera moitié moitié..." Bien qu'interdit dans la métropole, l'achat de jeunes filles existe dans les colonies. Ainsi le journaliste Indro Montanelli achète à son père une jeune fille de 12 ans, "petit animal docile" revendu ensuite à un gradé.


* "Notre loi est esclavage d'amour."
 Or la prise de possession de ces conquêtes territoriales s'accompagne du développement d'un imaginaire colonial spécifique, teinté d'exotisme et d'érotisme. Dans l'esprit de nombreux colons italiens, il existe ainsi la volonté de s'emparer également des indigènes, aux mœurs prétendument faciles. Une intense propagande véhicule ces préjugés à destination des colons potentiels, transformant les femmes noires en formidables "produits d'appel". Aucun support n'est négligé pour vanter la beauté légendaire des Éthiopiennes: photos, campagnes publicitaires, dessins satiriques, cartes postales, romans populaires donnent à voir des Abyssines dénudées. Tous dépeignent des créatures à la sensualité exacerbée, dont l'appétit sexuel serait insatiable. Léo Longanesi rapporte ainsi que « Les Italiens avaient hâte de partir. L’Abyssinie, à leurs yeux, apparaissait comme une forêt de superbes mamelles à portée de main. »


Si les femmes semblent avenantes, peu farouches et superbes, les Éthiopiens sont dépeints, en revanche, comme des êtres veules, abrutis et sauvages.
 

 
La quasi-absence d'Italiennes en Éthiopie (dans un rapport de une pour trente hommes) contraint rapidement les colons à se tourner vers les femmes indigènes. (2)
C'est donc à la fois par "nécessité" ou pour assouvir des fantasmes savamment attisés par la propagande, que de nombreux militaires et fonctionnaires italiens s'installent en concubinage avec des indigènes (les madame), du moins jusqu'à la mise hors-la-loi de cette pratique. 
 
Alors qu'en Italie de nombreux interdits pèsent sur la sexualité, la société éthiopienne semble moins puritaine pour ce qui touche aux relations hors-mariage. Le concubinage, par exemple, y est moins déconsidéré que dans les sociétés catholiques européennes. Pour les Éthiopiennes, ces relations avec des Européens peuvent en outre représenter, sinon uns certaine émancipation, en tout cas une stratégie d'élévation sociale.

Les motivations des colons s'avèrent diverses et ambivalentes. D'aucuns éprouvent des sentiments amoureux sincères pour leurs compagnes indigènes. D'autres semblent chercher d'abord à disposer d'une épouse pour pratiquer les tâches ménagères et ou d'une partenaire sexuelle stable et "plus sûre" qu'une prostituée.
En métropole, certains démographes envisagent ce métissage comme un moyen de peupler la colonie, voire de régénérer les populations européennes exsangues. Les unions mixtes sont alors encore admises avec les Éthiopiennes. (1) Ainsi, dans une revue fasciste, Lorenzo Ratto note: « Les plus belles filles de race sémitico-éthiopiennes, facilement sélectionnables sur les plateaux éthiopiens pourront être choisies par les pionniers du Génie militaire rural pour faire partie de nos colonies en tant qu’épouses légitimes (…) ». 
D'autres au contraire dénoncent déjà les dangers que ferait courir le métissage à la race italienne.

"Terre vierge."
Lors des premiers temps de la conquête, la propagande colonialiste fait apparaître l'Ethiopie comme un véritable eldorado sexuel. Cet imaginaire s'épanouit d'autant mieux que  le catholicisme corsète solidement les mœurs métropolitaines.

* Une législation spécifique pour remporter la "bataille de la race".
En rupture avec le climat de badinage et de libertinage qui accompagne les débuts de la conquête, la prise de possession du territoire éthiopien engendre un tournant idéologique significatif, puisque c'est à une véritable radicalisation raciste qu'on assiste à l'été 1936.
 
Le Duce prend conscience qu'il y a un "risque de métissage". Les hiérarques fascistes engagent dès lors une véritable politique raciale, de "défense de la race". Cette lutte contre le métissage en Éthiopie inaugure la mise en œuvre d'un racisme biologique fondé sur la pureté du sang, traquant le concubinage des Italiens et des Africaines.
Pour lutter contre la promiscuité sexuelle entre indigènes et Italiens, Mussolini autorise les colons (militaires comme civils) à s'installer durablement en Éthiopie à la seule condition qu'ils soient accompagnés, et cela afin de "prévenir les terribles et prévisibles effets du métissage. 

A partir du printemps 1937, une législation spécifique prétend rien moins que réformer les pratiques sexuelles des Italiens dans l'Empire! Ainsi, le décret-loi n°880 du 19 avril 1937 sanctionne les rapports de "nature conjugale" entre citoyens italiens et sujets de l'Empire. Il n'interdit pas les relations sexuelles, mais les rapports affectifs (la convivenza) avec une femme de couleur. Ces relations suivies constituent  le délit de madamisme ("il diletto di madamismo"),  passible de  5 ans de prison au maximum, pour les Italiens vivant sous le même toit qu'une Éthiopienne (concubinage donc).
La législation se durcit encore avec la proscription des mariages mixtes par la loi du 17 novembre 1938.
La loi du 29 juin 1939 établit un nouveau délit, réprimant tout acte portant "atteinte au prestige de la race italienne" (sic). Elle vise donc à la fois les couples mixtes, mais déclenche en outre une enquête en cas de présence d'un enfant métis. (3) Il n'est plus question pour les Italiens de faire des bimbi caffe latte (des enfants café au lait) en Éthiopie.
Le durcissement de la législation se poursuit puisqu'en mai 1940, de nouvelles dispositions  assimilent les métis à des sujet africains et interdit aux pères italiens de les reconnaître.

Dans l'Italie fasciste une politique de discrimination raciale violente se met en place à compter de 1938. En Libye et en Éthiopie, une politique anti-africaine est instaurée. Cette couverture de la revue "Difesa della razza" dénonce les effets de la promiscuité raciale. L'union entre race noire et race blanche conduirait à la fin de l'espèce, symbolisée ici par une rose fanée.

L'application de cette législation entraîne une intense répression du madamisme (pour les mots soulignés, voir glossaire), par une police spécifiquement chargée de punir les agissements "scandaleux" des civils
. Des billets jaunes sont distribués en guise d'avertissement, tandis que plusieurs gradés sont rappelés en métropole et radiés des cadres de l'armée. 

La loi n°880, rédigée en termes vagues, laisse une grande latitude d'interprétation aux juges de l'empire. Aussi, les quelques procès organisés pour madamisme, mettent en évidence la difficulté à établir ce délit, puisque relevant de l'intime. Les juges cherchent alors à prouver qu'il y a bien vie commune, rapports sexuels réitérés, "affection maritale".
 Les relations sexuelles avec des Africaines sont tolérées, à condition qu'elles soient dénuées d'affect. Ainsi, dans une affaire de concubinage, les juges du tribunal de Gondar note que l'accusé n'aurait pas été coupable  « s’il s’était servi de la femme seulement comme prostituée en lui payant le prix d’accouplements occasionnels puis en la congédiant après avoir satisfait ses besoins sexuels. » La dépendance affective, la jalousie, le caractère passionnel d'une relation constituent autant de circonstances aggravantes pour les juges. Les aveux deviennent autant d'indices à charge. Un accusé écope en janvier 1939 d'un an et demi d'emprisonnement pour avoir avoué aimer une femme indigène et envisager de fonder avec elle un foyer. Pour les juges, il s'agit d'un cas "macroscopique d'ensablement", car "ici, le blanc ne désire pas simplement la Vénus noire en la tenant à ses côtés pour des raisons de tranquillité et pour bénéficier de rapports faciles et sûrs mais c'est l'âme de cet Italien qui est troublée; il est entièrement dévoué à la jeune noire qu'il veut élever au rang de compagne de sa vie et qu'il associe à tous les évènements, y compris hors sexualité, de sa vie." [cf: Matard-Bonucci] 
 

Marie-Anne Matard-Bonucci résume ainsi l'alternative qui s'offre aux Italiens en Éthiopie: "Dans l’économie licite des pratiques sexuelles deux solutions s’offraient aux soldats colons fascistes, célibataires par force : la chasteté, le colonisateur cédant la place à une forme de moine soldat, ou la pratique d’une sexualité déconnectée de tout sentiment."Autant dire que la première option demeure très marginale, quant à la deuxième solution, elle passe par le recours à la prostitution. Or, le nombre de prostituées venues de la métropole ne permet pas de répondre à la demande. Aussi, les colons fréquentent avec assiduité les bordels indigènes. 
 Pour satisfaire aux besoins sexuels des troupes en campagne, les fascistes se résignent à organiser la prostitution en terre coloniale, tout en fustigeant le phénomène dans la péninsule. Les prostituées autochtones (sciarmute) y sont classées par les autorités en 3 catégories en fonction de leurs clients (officiers, soldats, troupes coloniales).


Carte postale des années 1930. Aucun support n'est négligé pour vanter la beauté légendaire des Éthiopiennes: photos, campagnes publicitaires, dessins satiriques, cartes postales, romans populaires donnent à voir des Abyssines dénudées.
Objets de désir, instrumentalisées par la propagande, les Abyssines sont - une fois l'Empire proclamé - diabolisées.


* Embrigadement idéologique.
Pour remporter la "bataille de la race", les organes de propagande du parti se mobilisent à l'instar de Difesa della razza. A l'aide de couvertures chocs et de photomontages, cette revue  du racisme militant fondée à l'été 1938, dénonce la fusion des races. Des auteurs racistes tels que Lidio Cipriani, directeur de l'Institut d'anthropologie de Florence, y brocardent le métissage à longueur de pages. De son côté, en 1939, l'Institut fasciste de l'Afrique italienne fait paraître Le problème des métis qui affirme en exergue: "Dieu a créé les blancs, le diable les mulâtres."  
Les propagandistes fascistes se trouvent toutefois dans une position très inconfortable. Il y a en effet incompatibilité totale entre l'imaginaire colonial diffusé jusque là pour attirer les colons et la nouvelle politique raciale. Les Abyssines lascives mises en scène à longueur de pages, figées sur papier glacé, ont pris corps dans l'esprit de nombreux soldats. Aussi, afin de détruire cet obscur objet de fantasme qu'est devenue la femme noire, les thuriféraires du pouvoir lancent une croisade contre la mentalité "antifasciste" et "romantique" des Italiens en Abyssinie (4),  fustigeant l'exotisme de pacotille colporté par la littérature du temps. Guido Cortese, secrétaire du fascio d'Addis Abeba, s'insurge contre ces tendances romantiques qui ne coïncident pas avec la mentalité fasciste: "le folklore, celui des nus, des pleines lunes, des longues caravanes et des couchers de soleil ardents, des amours folles avec 'indigène humble et fidèle, tout cela représente des choses dépassées, qui relèvent du roman de troisième ordre. Il serait temps de détruire tout de suite les romans, illustrations et chansonnettes de ce genre afin d'éviter qu'ils donnent naissance à une mentalité tout autre que fasciste."
Publicité pour les motos Bianchi (1936).
 
* "Frimousse noire, belle Abyssine."
Sous des dehors badins et inoffensifs, la chanson populaire peut pourtant devenir un redoutable support de propagande. Facile à mémoriser, entêtante, elle s'insinue longtemps dans la mémoire de l'auditeur, contribuant par là à façonner ses représentation ou son imaginaire.
Comme le rappelle Alain Ruscio, elle véhicule parfois  l’idéologie « à l’état pur. Dans une chanson, il faut dire l’essentiel en quelques phrases, et pour le plus grand nombre.»

Composée initialement en dialecte romain, Faccetta Nera ("petite frimousse noire") s'impose dans sa version italienne comme un grand succès populaire, entonné par les troupes fascistes en 1935.
Bien dans l'air du temps, les paroles décrivent un Italien soucieux de "civiliser" une petite Abyssine. L'influence bienfaisante du fascisme doit permettre à cette indigène de connaître une ascension sociale, culturelle et politique. Paternaliste, il envisage même que sa protégée puisse défiler devant le Duce. La conquête italienne est présentée comme une libération, un affranchissement général. Or, Mussolini n'envisage de voir défiler devant lui que des Abyssins courbés sous le joug, certainement pas de nouvelles recrues noires traitées d'égal à égal avec le conquérant.

Dans la presse et les romans fascistes, le péril métis supplante les belles Abyssines. Le métissage devient la nouvelle obsession, le grave danger qui porte atteinte au prestige de la race. Couverture de Difesa della razza.
Le second couplet relève d'une autre veine: romantique, voire érotique. La mention de "la loi esclavage d'amour" semble avoir particulièrement irritée le Duce qui y voit une invitation au métissage. Typique des chansons coloniales de l'époque, le refrain insiste sur les beauté des femmes éthiopiennes; créatures envoûtantes auxquelles les soldats ne peuvent résister.
Les paroles illustrent à merveille l'ambivalence des sentiments des colonisateurs à l’égard des femmes africaines: volonté de possession et de domination, promesse de libération et de civilisation, désir et fascination.


Aussi, juste après la conquête, la censure s'abat sur le morceau dont la diffusion est interdite. En juin 1936, dans un article complaisant, Paolo Monelli défie l'auteur de la chanson de partager le quotidien d'"une de ces Abyssines crasseuses, à la puanteur ancestrale (...) détruites dès l’âge de vingt ans par une tradition séculaire de servage amoureux et rendues froides et inertes dans les bras de l’homme [...]. » [cité par Marie-Anne Matard-Bonucci]
Des slogans pourfendent le titre: "Je ne veux plus entendre chanter Faccetta nera, je ne veux plus entendre belle Abyssine, car nos femmes sont plus mignonnes elles ont plus de qualités!" [cité par Fabienne Le Houerou]
Finalement, la simple évocation du métissage, le concubinage avec une "faccetta nera", condamnait la chanson pour "délit contre la race".




Réclame pour des caramels.



* Quels résultats pour la lutte contre le "madamisme"?
La lutte contre le madamisme se solde par un échec. Certes, quelques procès exemplaires sanctionnent sévèrement les "fautifs", sans mettre pour autant un terme au concubinage des Italiens avec des femmes africaines. La répression installe un climat de peur chez quelques colons.

Malgré le risque de recevoir un billet jaune par la police du madamisme (i foglio giallo), les Italiens ne renoncent pas, dans l'ensemble, aux faccette nere. Les circulaires du Parti National Fasciste restent lettre morte. Ce qui permet à Matard-Bonucci de conclure: "La question du sexe et du métissage, comme d’autres mesures destinées à réformer les comportements en profondeur traçait les limites de l’emprise fasciste sur les esprits et de sa capacité à façonner les mœurs."

 
Un soldat italien et une femme italienne en 1935.



Glossaire:
madamisme = concubinage avec une femme de couleur appelée "madame".
Ensablement =  les ensablés sont les anciens soldats ou émigrés civils italiens ayant participé à la conquête de l'Ethiopie et qui s'y sont installés durablement.



Notes:
1. Depui 1895, les Italiens vivaient maritalement avec des Érythréennes et cela ne présentait aucune difficulté. Les enfants métis obtenaient la nationalité italienne. 
2. Pour endiguer le métissage, le Duce tente de faire venir 1500 faccette bianche pour faire contrepoids aux faccette nere
3. Les enfants métis, élevés dans le milieu maternel, subissent le mépris de tous, des colons blancs comme des indigènes.
4. La lutte contre le madamisme s'inscrit en outre dans le cadre de la lutte contre le "sentimentalisme" latin, antithèse de la virilité fasciste. 

 


Faccetta Nera
Si mo’ dall'artipiano guardi er mare,
moretta che sei schiava fra le schiave;
vedrai come in sogno tante nave
E un tricolore sventolà pe’ te.


Faccetta nera
bell'Abissina
aspetta e spera
che già l'ora s'avvicina!
Quanno staremo
insieme a te,
noi ti daremo
un'antra legge e un antro Re!


La legge nostra è schiavitù d'amore,
ma libertà de vita e de pensiere,
vendicheremo noi, camicie nere,
l'eroi caduti e libberamo a te!

Facetta nera, piccola Abbissina
te porteremo a Roma, libberata.
Dar sole nostro tu sarai baciata,
starai in camicia nera pure te!


Faccetta nera
sarai romana
e pe' bandiera
tu ciavrai quella italiana.
Noi marceremo
insieme a te,
e sfileremo
avanti ar Duce e avanti al Re!


*****************

Si depuis le haut-plateau tu regardes la mer, 
brunette, esclave parmi les esclaves, 
tu verras comme en songe les si nombreux navires 
et le [drapeau] tricolore qui flotte pour toi.
 
Frimousse noire,
 belle Abyssine, 
attend et espère 
car l'heure est proche 
où nous serons tout avec toi, 
nous te donnerons [alors]
 une autre Loi et un autre Roi !

Notre loi est esclavage d'amour
 mais [aussi] liberté de vivre et de penser. 
Nous, les chemises noires,
 vengerons les héros tombés [au champ d'honneur] 
et te libérerons.

Frimousse noire,
 petite Abyssine, 
nous te mènerons à Rome, libérée. 
Par notre soleil tu seras embrassée; 
même toi tu porteras la chemise noire.
Frimousse noire 
tu seras romaine 
et comme drapeau 
tu choisiras la bannière italienne. 
Nous marcherons au pas avec toi
 et défilerons devant le Duce et devant le Roi.


Sources: 
- Une émission passionnante de la "Nouvelle Fabrique de l'Histoire" (France Culture): "Colonisation comparée 3/4", 3 avril 2013. Débat sur l'empire colonial italien avec Marie-Anne Matard-Bonucci, Stéphane Mourlane, Giulia Bonacci. Écoutable ici

- Sur le  fantastique blog Dormira jamais d'Olivier Favier: "Sexualité et guerre d'Ethiopie. (1)"  et 2 , "Violence dans l'Ethiopie fasciste. (1)" et 2 par Marie-Anne Martard-Bonucci.

- Fabienne Le Houerou, L’épopée des soldats de Mussolini en Abyssinie, 1936-1938, Les Ensablés, Paris, L’Harmattan, 1994. 

- Jean Sellier: "Atlas des peuples d'Afrique", La Découverte, 2008. 

- Alain Ruscio, Que la France était belle au temps des colonies. Anthologie de chansons coloniales et exotiques françaises, Paris, Maisonneuve et Larose, 2001. L'ouvrage de référence sur le sujet.

Liens:


- Etienne Augris revient sur un classique de la chanson coloniale: La Tonkinoise.

- De très riches ressources sur le site de la MRSH Caen: "Le colonialisme italien.

- La LDH Toulon consacre des pages très intéressantes (comme toujours sur ce prodigieux site) au passé colonial et fasciste de l'Italie, au boucher Graziani, à la colonisation sanglante de la Libye


- Philippe Conrad: "L'aventure coloniale et son échec." (Le Monde de Clio)

- Marie-Anne Matard-Bonucci: "D’une persécution l’autre : racisme colonial et antisémitisme dans l’Italie fasciste.", Cairn.info.

 - Guerre d’Éthiopie et discours de Mussolini (1935-1936) sur Cliotexte.