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lundi 17 mai 2021

"Quand on s'promène au bord de l'eau". L'embellie des congés payés.

La belle équipe, réalisée par Julien Duvivier en juin-juillet 1936 sur un scénario de Charles Spaak, raconte l'histoire de cinq ouvriers au chômage gagnant 100 000 francs à la Loterie Nationale. Jean (Gabin), Charles (Vanel), Raymond (Aimos), Jacques (Charles Dorat) et Mario (Raphaël Médina) sont d'abord tentés par un partage des gains, qui permettrait à chacun de réaliser son rêve. Finalement, cédant aux arguments de Jean, tous s'unissent pour acheter un lopin sur les bords de la Marne et y édifier une guinguette. Seulement, le sort s'acharne sur la bande. Mario, le réfugié espagnol, est expulsé. Jacques doit s'enfuir au Canada pour refaire sa vie. Raymond meurt en tombant du toit le jour de l'inauguration de la guinguette. Au bout du compte, il ne reste plus que Jean et Charles, tous deux amoureux de la même femme...
Fait rare, le film a deux fins. Dans la version dramatique imaginée par Duvivier, la belle amitié de Jean et Charles se transforme en haine à cause de Gina (Viviane Romance), dépeinte comme une véritable garce. Jean finit par tuer Charles. Constatant l'anéantissement de son projet solidaire et fraternel, il murmure au policier venu l'arrêter: "c'était une belle idée, une belle idée". Cependant, de peur
que la fin dramatique du projet collectif de la belle équipe ne déplaise aux spectateurs, le producteur exige de Duvivier et Spaak tournent aussi une fin optimiste. Dans cette version, Gabin et Vanel s'expliquent, se réconcilient et chassent Gina. Le film se clôt alors sur l'inauguration radieuse de la guinguette. Histoire de trancher définitivement, la production soumet les deux dénouements possibles au public d'un cinéma de banlieue parisienne en septembre 1936. Le scénariste se souvient:"Il avait été convenu entre le producteur et Duvivier que le film serait soumis dans une salle populaire au verdict populaire, que les gens pourraient voter pour la fin qu'ils souhaitaient, et chacun s'engageait à respecter la décision. (...) A une majorité écrasante, (...) ils ont donné raison au producteur et à la fin rose." Trois-cent-cinq spectateurs sur trois cent-soixante-six choisissent la fin heureuse.


* Un film Front populaire?

On a fait de la Belle Équipe LE film du front populaire, celui qui caractériserait le mieux l'esprit de 36. (1) Or, si le synopsis met en scène des ouvriers, la noirceur de l’œuvre "résulte des contraintes de la fatalité romantique plus que d'une quelconque prémonition quant au devenir du Front populaire." (source A p 158) Le film ne se réfère d'ailleurs ni à la victoire de ce dernier ni aux luttes sociales. C'est par la loterie que les protagonistes espèrent accéder à l'indépendance économique, non à la suite de manifestations victorieuses. Certes, les membres de la bande aiment à travailler de leurs mains, mais tous aspirent aussi à devenir leurs propres patrons et à s'extraire ainsi du salariat. Avec la guinguette, ils s'émancipent et créent leur propre outil de travail. Cinéaste pessimiste, volontiers misanthrope et même misogyne, Julien Duvivier ne cherche pas à faire un film politique. Dans la version tragique que préférait le cinéaste, l'expérience communautaire de la belle équipe échouait à cause d'une femme, Gina, érigée en archétype de la "garce populaire". (2) D'ailleurs pour Jean, « Un bon copain ça vaut mieux que toutes les femmes du monde entier ».  

La Belle Équipe n'a pas été un grand succès à sa sortie. Certains lui reprochèrent l'exagération argotique, jugée caricaturale, quand d'autres, à gauche, soupçonnèrent l’œuvre d'être une critique du collectivisme. Pour La Flèche, quotidien socialiste, ce film n’est « qu’un bon fait divers par manque de portée révolutionnaire, accusant la fatalité, non le cadre social ».

* Le mythe Gabin. 

Le film réalise en revanche une très importante carrière postérieure, au point que sa réputation ne cessera de grandir au fil des ans. La réhabilitation du film tient sans doute à Gabin dont le mythe se forge avec La belle Équipe. L'acteur devient alors l'incarnation du prolo des faubourgs. Âgé d'une trentaine d'années, il n'est devenu une star qu'avec La Bandera, sortie sur les écrans l'année précédente. Ici, Gabin appuie autant que possible sur sa gouaille parisienne et arbore la casquette qui deviendra un de ses attributs fétiches. Son interprétation est émouvante, sensuelle, éblouissante, sa présence magnétique. Cheville ouvrière du projet, il se fait chef de travaux et présente à ses compagnons la guinguette de ses rêves: « Moi ch'sais c'qu'on va faire : on va faire une guinguette, un coin pour les amoureux, les sportifs et les pêcheurs à la ligne, le paradis de Mimi Pinson et l'Eldorado des chevaliers de la gaule ! L'été ont r'fùsera du monde, y'aura d'la musique, de la gaieté et d'l'amour ! Et ben pis l'hiver, on s'ra chez nous, peinards comme des rentiers ! On va construire une guinguette, et pis on va la construire nous même ! L'bâtiment ça nous connaît hein. Suivez l'guide vous allez voir. D'abord on fout tout ça par terre, et pis à la place on fait une grande baie avec une voûte, pasqu'une voûte ça fait toujours chic, bon. (...) Oh, r'gardez, r'gardez cette vue les gars, r'gardez-moi ça... Et là, là derrière, la cuisine. Et puis ici, le dancing ! Alors, y'a plus à y revenir, on la fait c'te guinguette ?"

Guinguette au bord de Marne, photographie extraite du film de Julien Duvivier, La belle équipe (1936) © Collection Kharbine-Tapabor

* "Alors, c'est entendu? De l'eau, un potager et puis une petite maison au milieu!"  

Si la Belle Equipe n'est pas à proprement parlé un film politique, comme le fut par exemple la Vie est à nous, il n'en incarne pas moins l'esprit de 36. En effet, il aborde les thèmes et les valeurs chers au Front populaire: la liberté, la fraternité, la valorisation du collectif, les loisirs populaires partagés. C'est le cas lorsque Jean dissipe les rêves individualistes de ses camarades et les convainc d'opter pour un projet commun. "J’croyais qu’on était des frères", lance-t-il à la cantonade. Puis il poursuit: "au fond on veut tous la même chose, la liberté, aucun de nous ne peut l'avoir seul." C'est donc ensemble qu'ils construisent la guinguette, dont le nom (Chez nous) et l'enseigne (deux mains entrelacées) témoignent de ce grand éland fraternel. Dans plusieurs séquences du film éclatent la fierté d'appartenir à la classe ouvrière. Comme un écho au quotidien des spectateurs, le réalisateur filme un dimanche à la campagne, au bord de la rivière. La chanson Quand on s'promène au bord de l'eau entre parfaitement en résonance avec les tous jeunes congés payés. Véritable leitmotiv du film, elle traduit à merveille cette quête d'un bonheur simple. Écrites par Julien Duvivier lui-même et Louis Poterat, les paroles sont mises en musique par Maurice Yvain et Jean Sautreil. Lorsque Gabin interprète le morceau, la joie s'empare de tous.

La chanson célèbre le dimanche à la campagne, qui introduit une rupture salvatrice dans le quotidien du travailleur. "Du lundi jusqu´au sam´di, / Pour gagner des radis, / Quand on a fait sans entrain / Son p´tit truc quotidien,/ (...)  Et trimballé sa vie d´chien, / Le dimanch´ viv´ment / On file à Nogent, / Alors brusquement / Tout paraît charmant!" Le temps d'une journée de repos, l'ouvrier jouit enfin d'un temps pour lui dans un cadre bucolique, bien différent de celui, vicié, de l'usine. "Paris au loin nous semble une prison." Le refrain célèbre les plaisirs simples de la vie, entre amis, en pleine nature. "Quand on s´promène au bord de l´eau, / Comm´ tout est beau... / Quel renouveau! (...) L´odeur des fleurs / Nous met tout à l´envers (...) / Chagrins et peines / De la semaine, / Tout est noyé dans le bleu, dans le vert... / Un seul dimanche au bord de l´eau, / Aux trémolos / Des p´tits oiseaux, / Suffit pour que tous les jours semblent beaux."
La guinguette, incarnation du loisir populaire, devient une destination idéalisée, le
lieu emblématique de la fraternité et de la liberté, l'endroit où l'on chante et l'on mange avec une charmante insouciance. La chanson est devenue une sorte de drapeau, non seulement de la Belle Équipe, mais aussi du Front populaire. Elle renvoie à la période d'un cinéma français triomphant. Gabin, qui vient du music-hall, interprète avec un grand naturel le morceau. "Et puis alors, attends, à cet' époque là, y avait pas de playback. Je l'ai enregistré directement dis donc. Je me la suis tapée au moins six, sept fois", racontera-t-il plus tard dans une interview (à 2'23).

* Les congés payés.

Pour s'offrir des moments de répits et s'évader, la plupart des ouvriers de la région parisienne se contentent dans un premier temps de voyages de proximité, dans un rayon de quarante à cinquante kilomètres autour de chez eux. Ainsi, au moins jusqu'à l'obtention des congés payés, les bords de Marne, de Seine ou de l'Oise figurent parmi les principales destinations des escapades dominicales. (3) Avant 1936, les vacances loin de chez soi concernent très peu de monde. Si aujourd'hui, la naissance des congés payés en France évoque immédiatement le Front populaire, rappelons que la loi les instaurant fut bricolée à la hâte, sous la pression des grèves, dans la période d'un mois comprise entre les élections législatives de mai et la constitution du gouvernement de Léon Blum en juin. Initialement, les congés payés ne figurent pas dans le programme électoral du Front populaire, mais cette vieille revendication ouvrière resurgit sur les piquets de grèves de la confection marseillaise ou dans certaines usines métallurgiques. La demande qui sourd du mouvement social trouve un écho très favorable chez Blum. Lecteur du droit à la paresse (1883) de Paul Lafargue et principal rédacteur du programme de la SFIO en 1919, il est déjà sensibilisé au thèmes des "vacances payées" et perçoit immédiatement la valeur symbolique de la mesure. Sous son égide, CGT et patronat se mettent d'accord. Très vite, un projet de loi est déposé à la Chambre des députés. Court et simple, il précise: "A droit à 14 jours de congés payés, tout salarié lié à un employeur par un contrat depuis au moins un an ." Votée la nuit suivante à l'unanimité, la loi est promulguée dix jours plus tard, le 9 juin 1936. 

Agence de presse Meurisse, Public domain.

L'idée de vacances connaît une application lente. Les premiers vacanciers se débrouillent avec les moyens du bord. Faute de campings, ils logent chez l'habitant. Beaucoup d'ouvriers partent en vélos, dont l'acquisition est rendue possible grâce aux augmentations de salaires obtenues par les accords de Matignon. Des déplacements d'une journée en autocars sont également organisés par les syndicats et permettent de petites échappées en voyages collectifs. La plupart des ouvriers ne peuvent pas se payer un billet de train, une chambre d'hôtel, une location... Il est donc difficile de partir loin. Léo Lagrange (en photo ci-contre), le sous-secrétaire d’État aux Sports, aux Loisirs et à l’Éducation physique du premier gouvernement Blum (4), a l'idée d'un billet de trains de "congés populaires" à prix réduits, qui mettrait les vacances à la portée du plus grand nombre. Pour ce faire, il réunit les membres des grands réseaux ferroviaires (la SNCF ne verra le jour qu'en 1938) qu'il parvient à convaincre. Néanmoins, à l'été 1936, seuls 620 000 salariés profitent des billets de "congés payés" à prix préférentiels. Le grand élan vers de nouveaux espaces (mer, montagne, campagne) n'intervient vraiment qu'au cours de l'été 1937 (1,7 millions de billets Lagrange). (5) A l'été 1936, on se rend surtout à la campagne. On campe. On pêche. On pique-nique au bord des rivières. On danse et on mange dans les guinguettes. Et, sans surprise, c'est ce tableau-là que se mettent soudain à dessiner les chansons populaires, comme autant d'instantanés des mœurs nouvelles. 

C°: Le congés payés sont un acquis. La France affichait du retard en ce domaine, en particulier sur les pays nordiques. Or, en 1936, d'un seul coup, elle rattrape son retard et devient même un pays leader. On accorde très libéralement à un très grand nombre de personnes une longue durée de congés payés. Lors du procès de Riom, en 1942, on reprochera à Blum d'avoir amolli la France. La paresse l'aurait alors emportée. «Je ne suis pas sorti souvent de mon cabinet ministériel pendant la durée de mon ministère, mais chaque fois que je suis sorti, que j'ai traversé la banlieue parisienne, et que j'ai vu les routes couvertes de ces théories de "tacots", de "motos", de tandems, avec des couples d'ouvriers vêtus de "pull-overs" assortis et qui montraient que l'idée de loisir réveillait même chez eux une espèce de coquetterie naturelle et simple, tout cela me donne le sentiment que, par l'organisation du travail et du loisir,  j'avais malgré tout apporté une espèce d'embellie, d'éclaircie dans des vies difficiles, obscures, qu'on ne les avait pas seulement arrachées au cabaret, qu'on ne leur avait pas seulement donné plus de facilité pour la vie de famille, mais qu'on leur avait ouvert la perspective d'avenir, qu'on avait créé chez eux un espoir.» Les congés payés constituent une échappée exceptionnelle, une "embellie" (Blum) entre la grave crise économique et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale à venir. Le film de Duvivier quant à lui, est resté comme une entreprise collective dans la mémoire, alors même que son dénouement dit plutôt le contraire. A l'image du Front populaire, le projet de guinguette la belle équipe a suscité de l'espoir, des moments de chaleur inoubliables, en dépit de l'échec final de l'entreprise.

Notes: 

1. Toujours en 1936, Jean Renoir tourne "le crime de monsieur Lange" à partir d'un scénario de Jacques Prévert. A la fin du film, ce sont les travailleurs organisés en coopérative qui gagnent.
2. Le film est emblématique du cinéma des années 1930, un cinéma réalisé, conçu et joué par des hommes, au sein duquel les femmes occupent des rôles subalternes et très négatifs.                                                                                                                                  3. En 1853, Napoléon III accorde des congés payés aux fonctionnaires. En 1900, ce sont les salariés du métro parisien qui obtiennent 10 jours de congés annuels. Dans la foulée, les employés des entreprises électriques et gazières, les employés de bureaux décrochent à leur tour quelques jours.   

 4. Lagrange est un membre de l'aile gauche socialiste. Au cours de sa jeunesse parisienne, il a fréquenté les milieux d'aspiration au plein air comme les éclaireurs de France. Devenu sous-secrétaire d’État, il s'emploie à développer un tourisme social, à rendre accessible aux ouvriers les loisirs sportifs et culturels, de plein air et artistiques. Il appuie le développement des auberges de jeunesse. A bien des égards, Lagrange est un précurseur et une figure très attachante.  

 5. L'occupation par les ouvriers de lieux jusque là réservés à une élite (la classe des loisirs) suscite l'effroi des possédants, consternés de devoir partager les eaux avec ces hordes de "salopards en casquettes". Ainsi, dans Bécassine en roulotte, la marquise de Grand'Air fait la moue devant l'invasion des plages par la populace. Les caricatures de Pol Ferjac dans la Canard enchaîné témoignent de cette stupeur. Sur une des plus célèbres, une bourgeoise installée dans une baignoire au beau milieu d'une plage fréquentée par des ouvriers lance à son interlocuteur. "Vous ne pensiez pas que j'allais me tremper dans la même eau que ces bolcheviks!"

Sources:

A. Danielle Tartakowsky, Michel Margairaz: «"L'avenir nous appartient." Une histoire du Front populaire.», Larousse, 2006.
B.Valérie Lehoux: "Le front populaire à tout bout de chants", Télérama, 30/07/2016.                

 C.  "La chanson française au temps du Front populaire" (Médiathèque de Roannais agglomération) 

 D. "Quand on s'promène au bord de l'eau" ("1936, Congés enchantés" sur France Musique) 

E. Lieux de mémoire - 1936 ou l'embellie des congés payés" [Les Nuits de France Culture]

F. Jean Vigreux: Histoire du Front populaire. L'échappée belle", Tallandier, 2016.  

G. L'indispensable Maitron pour mieux connaître Paul Lafargue, Léon Blum, Léo Lagrange, Ferjac...

H. Bertrand Tavernier: "Voyages à travers le cinéma français" - Saison 1. Épisode 3. Les chansons - Julien Duvivier. 

Liens: 

- Pour mesurer l'ampleur de la vogue des guinguettes et leur rôle dans la culture populaire de l'époque, 25 chansons consacrées au phénomène.

 Quand on s'promène au bord de l'eau.

Du lundi jusqu´au sam´di,
Pour gagner des radis,
Quand on a fait sans entrain
Son p´tit truc quotidien,
Subi le propriétaire,
L´percepteur, la boulangère,
Et trimballé sa vie d´chien,
Le dimanch´ viv´ment
On file à Nogent,
Alors brusquement
Tout paraît charmant!...

{Refrain:}
Quand on s´promène au bord de l´eau,
Comm´ tout est beau...
Quel renouveau...
Paris au loin nous semble une prison,
On a le cœur plein de chansons.
L´odeur des fleurs
Nous met tout à l´envers
Et le bonheur
Nous saoule pour pas cher.
Chagrins et peines
De la semaine,
Tout est noyé dans le bleu, dans le vert...
Un seul dimanche au bord de l´eau,
Aux trémolos
Des p´tits oiseaux,
Suffit pour que tous les jours semblent beaux
Quand on s´promène au bord de l´eau.

J´connais des gens cafardeux
Qui tout l´temps s´font des ch´veux
Et rêv´nt de filer ailleurs
Dans un monde meilleur.
Ils dépens´nt des tas d´oseille
Pour découvrir des merveilles.
Ben moi, ça m´fait mal au cœur...
Car y a pas besoin
Pour trouver un coin
Où l´on se trouv´ bien,
De chercher si loin...

{Refrain}

samedi 1 mai 2021

Chansons anarchistes 4/4: Caserio assassine Carnot et précipite la fin de la "propagande par le fait".

Comme nous l'avons vu dans les épisodes précédents, c'est l'affaire Ravachol qui inaugure le cycle sanglant des attentats et de la répression qui s'abat sur la France pour deux longues années (1892-1894). Avant de perdre la tête sur le billot, Ravachol avait prévenu ses juges: "j'ai fait le sacrifice de ma personne. Si je lutte encore, c'est pour l'idée anarchiste. Que je sois condamné m'importe peu. Je sais que je serai vengé." Sa prédiction se vérifie très vite. L'événement lui-même crée sa répétition, de façon circulaire et c'est à une spirale d'attentats à laquelle on assiste alors. On venge celui qui est tombé, ce qui permet de faire de nouveau parler de la cause. L'exécution de Ravachol a lieu en juillet 1892. Quatre mois plus tard, une bombe déposée dans l'immeuble parisien de la Société des mines de Carmaux explose au commissariat de la rue des bons enfants. En décembre 1893, Vaillant lance sa bombe à clous dans l'hémicycle du Palais Bourbon. Deux mois plus tard, il se fait trancher le cou. Le 12 février 1894, une semaine après le supplice, Émile Henry frappe au Café Terminus, à proximité de la gare Saint-Lazare. Lors de son procès, le jeune anarchiste justifie ses actes dans une véritable déclaration de guerre à la société bourgeoise. L'anarchiste est guillotiné le 21 mai 1894. Un mois plus tard, un nouvel attentat est perpétré contre le président de la République, Sadi Carnot.

***

Polícia de Paris, Public domain.
Au lendemain de la condamnation à mort de Vaillant, le socialiste Breton interpellait le chef de l’État en conclusion d'un de ses articles: "Notre infâme société met dans la main d'un homme la vie d'un autre. Elle permet à Carnot d'être assassin ou homme. S'il se prononce froidement pour la mort, il n'y aura pas un seul individu en France pour le plaindre en voyant sa carcasse de bois disloquée par une bombe."
En refusant de gracier Auguste Vaillant, puis Emile Henry, Sadi Carnot signait sans le savoir son arrêt de mort. 

Le 24 juin 1894, le président visite Lyon où se tient une exposition universelle. C'est l'anniversaire de la bataille de Solférino. Les Lyonnais, enthousiastes, réservent un accueil chaleureux au cortège. Le président se rend au Grand-Théâtre, où doit se tenir une représentation de gala. Alors que la voiture s'engage dans la rue de la République, un homme bondit en évitant l'escorte et poignarde le passager. A la préfecture, les médecins constatent que le couteau a perforé le foie et tranché la veine porte. Carnot meurt peu après minuit. 
L'assassin a essayé vainement de s'enfuir, mais il est aussitôt arrêté. Fils d'un batelier de Lombardie, Jeronimo Santo Caserio est un jeune apprenti boulanger émigré en France. Depuis Sète où il travaille, le jeune homme de 20 ans a pris le train jusqu'à Vienne, aussi loin que ses moyens le lui permettaient, puis a continué à pied jusqu'à Lyon.
Au juge d'instruction qui l'interroge peu après, il déclare: "Je voulais tuer le président Carnot, parce qu'il avait refusé la grâce de Vaillant. Arrivé à Lyon le jour de l'attentat, j'ai suivi les rues illuminées jusqu'au Palais de la Bourse. Je me suis faufilé derrière les voitures jusqu'au trottoir de droite, sachant que les personnages de marque étaient toujours placés de ce côté. Je me suis appuyé contre un réverbère sur lequel était monté un gamin. Quand Carnot s'est approché, La Marseillaise a retenti. Des gens ont crié:"Vive Carnot!" en regardant dans la direction d'une voiture. J'ai tiré le poignard, culbuté deux jeunes gens devant moi, j'ai bondi, saisi la porte du landau de la main gauche, et de la droite, frappé de haut en bas."


[Public domain]

L'assassinat du président de la République suscite une très vive émotion. Les magasins italiens sont mis au pillage à Paris, Lyon, Marseille. C'est dans ce climat d'hystérie que s'ouvre le procès de Caserio, alors qu'aucun avocat n'accepte d'assurer sa défense. Condamné à mort par la cour d'assises du Rhône le 3 août 1894, il est guillotiné le 15. 

Pour certains, Caserio devient un modèle. Des placards et des complaintes rédigés en son honneur circulent en France et en Italie. Des chansons telles que L'interrogatorio de Caserio ou Le ultime ore e la decapitazione de Sante Caserio, célèbrent sa mémoire. La ballata di Sante Caserio, qui retient plus particulièrement notre attention ici, est due à Pietro Gori, une des figures les plus populaires de l'anarchisme italien. Né à Messine en 1869, il fut souvent exilé et emprisonné. Auteur de nombreuses chansons, il fut arrêté après l'attentat de Caserio. En 1894, il est contraint à l'exil pour échapper à la répression qui s'abat sur les anarchistes en Italie.

* L'adoption des lois scélérates. 
L'émotion suscitée par l'assassinat de Sadi Carnot conduit la Chambre des députés à adopter une troisième "loi scélérate". "Alors que les précédentes [lois] (1) ont sévi contre les publications anarchistes, cette nouvelle loi aspire à supprimer le mouvement lui-même, en étendant encore la définition de la propagande anarchiste et de ce qui constitue une complicité avec les actions anarchistes."[source A p 200]
La loi du 28 juillet 1894 désigne pour la première fois l'anarchie comme adversaire. On voit apparaître la notion neuve "d'incitation au crime".
La nouvelle législation suscite aussitôt la réprobation des grands ténors de la gauche (Jaurès, Clemenceau) qui s'inquiètent de l'usage que l'on peut en faire. Quelques années après le boulangisme, la hantise du césarisme est plus forte que jamais. Entre les mains d'un dictateur en herbe, ces lois représenteraient un danger considérable pour le régime républicain. Dans un livre publié anonymement, Léon Blum considère que ces lois pourraient servir à une dictature militaire ou une réaction cléricale. (2) Il est par conséquent très important de s'en préoccuper.
Jaurès met en garde contre ce qu'il appelle "une loi des suspects". Considérant qu'une des causes des attentats anarchistes est à rechercher dans les mœurs  de la classe politique d'alors (et donc la corruption quelques mois après le scandale de Panama), Jaurès pointe les défaillances de ceux qui s'érigent en censeurs. Ainsi propose-t-il un amendement à la loi de juillet 1894: «Seront considérés comme ayant provoqué aux actes de propagande anarchiste tous les hommes publics, ministres, sénateurs, députés, qui auront trafiqué de leur mandat, touché des pots-de-vin et participé à des affaires financières véreuses, soit en figurant dans les conseils d’administration de sociétés condamnées en justice, soit en prônant lesdites affaires, par la presse ou par la parole, devant une ou plusieurs personnes.» 



* Répression et arrestations en série.
La police est incitée à frapper fort contre les milieux anarchistes. On met alors en place un vaste système de fichage des individus suspects... Dès le vote de la première "loi scélérate", la justice faisait procéder à plus de 400 arrestations, véritables rafles au cours desquelles étaient appréhendés militants, théoriciens et simples voleurs à la tire. Privées de financement et de collaborateurs, les publications anarchistes cessèrent progressivement de paraître.

Le 6 août 1894 s'ouvrit le retentissant procès des Trente devant la cour d'assises de la Seine.  Parmi la trentaine d'accusés figuraient quelques uns des principaux théoriciens de l'anarchie tels que Jean Grave ou Sébastien Faure, des sympathisants comme Félix Fénéon, mais aussi des voleurs tels qu'Ortiz ou Chericotti, pour lesquels l'anarchie offrait surtout un alibi commode. En raison de l'absurdité de l'accusation, de l'absence totale de preuves, de la supériorité intellectuelle des accusés, le procès se transforma en fiasco pour le procureur général et le gouvernement. Le jury acquitta finalement tous les anarchistes. (3)

Des facteurs internes au mouvement anarchiste expliquent sans doute la fin des attentats en France. Un changement de tactique s'impose. Aux explosions ont répondu les condamnations ou exécutions. Alors que la dénonciation d'une société conservatrice et profondément inégalitaire était nécessaire, la méthode de Ravachol et de ses successeurs horrifia de nombreux anarchistes. (4) Au sein du mouvement libertaire, les critiques fusèrent alors contre la "propagande par le fait". Dès 1891, Kropotkine prévenait dans la Révolte: "Un édifice basé sur des siècles d'histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d'explosifs.Une semaine après l'explosion du café Terminus, le romancier anarchiste Octave Mirbeau dénonce la stratégie suicidaire des poseurs de bombes: "Un ennemi mortel de l'anarchie n'eut pas mieux agi que cet Émile Henry, lorsqu'il lança son inexplicable bombe au milieu de tranquilles et anonymes personnes, venues dans un café pour y boire un bock, avant de s'aller coucher". Au fond, "la propagande par le fait" discrédite le mouvement plus qu'elle ne le sert, justifiant la répression aux yeux d'une opinion publique horrifiée par les comptes rendus des journaux. (5)

Domaine public

 


L'été 1894 représente une rupture. Le terrorisme n'est alors plus vu comme un moyen efficace d'action. Le mouvement anarchiste privilégie désormais l'action syndicale. Joseph Tortelier, un des principaux théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, imagine un nouveau moyen d'action: la grève générale. La création de la Fédération des Bourses du Travail en 1892, suivie de près par celle de la Confédération générale du Travail en 1895, ouvre en outre de nouvelles perspectives pour les anarchistes dont l'action se déplace sur le terrain des affrontements sociaux. En 1895, Les Temps nouveaux publient un article du responsable syndical Fernand Pelloutier, "L'anarchisme et les syndicats". Il y décrit la "société mourante" du capitalisme et affirme que le lieu de travail offre un des meilleurs moyens de préparer la révolution, mais aussi un aperçu de la future organisation solidaire de l'humanité. Selon lui, l'action directe - sans recours à la dynamite - par les syndicats sera le moyen de la révolution. 

Les paroles originales de La Ballata di Sante Caserio de Pietro Gori sont à retrouver ici.

Lavoratori a voi diretto è il canto
di questa mia canzon che sa di pianto
e che ricorda un baldo giovin forte
che per amor di voi sfidò la morte.
A te Caserio ardea nella pupilla
delle vendette umane la scintilla
ed allla plebe che lavora e geme
donasti ogni tuo affetto ogni tua speme.

Eri nello splendore della vita
e non vedesti che lotta infinita
la notte dei dolori e della fame
che incombe sull'immenso uman carname.
E ti levasti in atto di dolore
d'ignoti strazi altier vendicatore
e ti avventasti tu si buono e mite
a scuoter l'alme schiave ed avvilite.

Tremarono i potenti all'atto fiero
e nuove insidie tesero al pensiero
ma il popolo a cui l'anima donasti
non ti comprese eppur tu non piegasti.
E i tuoi vent'anni una feral mattina
gettasti al vento dalla ghigliottina
e al mondo vil la tua grand' alma pia
alto gridando viva l'Anarchia.

Ma il dì s'appressa bel ghigliottinato
che il nome tuo verrà purificato
quando sacre saran le vita umane
e diritto d'ognun la scienza e il pane.
Dormi Caserio entro la fredda terra
donde ruggire udrai la final guerra
la gran battaglia contro gli oppressori
la pugna tra sfruttati e sfruttatori.

Voi che la vita e l'avvenir fatale
offriste sull'altar dell'ideale
o falangi di morti sul lavoro
vittime dell'altrui ozio e dell'oro.
Martiri ignoti o schiera benedetta
già spunta il giorno della gran vendetta
della giustizia già si leva il sole
il popolo tiranni più non vuole.
**** 

 Sante Caserio (traduction française)

Travailleurs, ce chant s'adresse à vous
Ce chant à l'amertume des larmes
Il évoque un homme jeune et vigoureux
Par amour pour vous, il défia la mort,
A toi Caserio
Ton œil étincelle des vengeances humaines 
Et à la plèbe qui travaille et gémit
Tu donnas tout ton amour et tous tes espoirs.

Tu vins à la splendeur de la vie
Et tu ne trouvas que la nuit infinie
La nuit des douleurs et de la faim
Qui pèse sur l'humanité.

Tu te levas vengeur dans un geste de douleur
Digne d'une souffrance altière
Tu te jetas, toi si bon et si doux
Pour réveiller les âmes esclaves et avilies.

Les puissants tremblèrent devant ton geste fier
Et ils tendirent de nouveaux pièges à la pensée
Le peuple à qui tu donnas ton âme ne te comprit pas
Et pourtant toi tu ne te soumis pas.


Notes:
1. Votée en urgence le 11 décembre 1983, deux jours après l'attentat de Vaillant, la première loi modifie la loi sur la liberté de la presse de 1881. L'apologie de crimes est désormais punie, alors que jusque là seule la provocation indirecte l'était.

La seconde loi, votée le 18 décembre, qui ne nomme pas les anarchistes, vise à inculper sans distinction tout membre ou sympathisant "d'une association de malfaiteurs". La loi permet "de poursuivre toute forme d’entente, établie dans le but de préparer ou commettre des attentats contre les personnes et les propriétés (et ce même en l’absence de mise à exécution)." (cf. source E)
2. bien que tombées en désuétude, ces lois ne seront abrogées qu'en 1992.
3. Seuls Ortiz et deux autres cambrioleurs se voient condamnés à des peines de travaux forcés et de prison.  
4. "A
mbitionnant de révéler la nature tyrannique de l’Etat aux masses, et de semer par là-même les graines de la révolte, la « propagande par le fait » ainsi entendue échoue presque complètement. De fait, qu’il soit question de la mort du tsar Alexandre III en 1881, de celle de l’impératrice d’Autriche « Sissi » en 1898 ou bien encore de Humbert 1er, roi d’Italie, tué en juillet 1900, on ne peut que relever à chaque fois l’absence de répercussions révolutionnaires. Tout au contraire, comme à la suite de la tentative manquée d’Orsini contre Napoléon III en 1858, c’est bien plutôt au raidissement autoritaire du pouvoir en place que l’on assiste", rappelle François Bouloc. (source G)
 5.
Dans le roman Lady L (1959), Romain Gary raconte l'histoire d'Armand, anarchiste messianique, qui vit une relation passionnée avec Annette. Or, au sein de cette relation amoureuse, la jeune femme doit compter avec une redoutable rivale, "l'autre, cette humanité abstraite et anonyme, sans visage et sans chaleur"; une humanité totalement désincarnée qui justifiait, aux yeux de ceux qui prétendaient la défendre, le recours aux pires méthodes. Armand justifiait ainsi son action: "Monsieur, l'art pour l'art n'est pas un de mes vices. En assassinant les chefs d’État, en harcelant la police, en effrayant les gouvernements, nous poursuivons un but fort pratique et très précis: nous voulons forcer les dirigeants à devenir de plus en plus bêtement cruels dans leur défense de l'"ordre". Ils finiront ainsi par supprimer les libertés illusoires dont ils peuvent actuellement s'offrir le luxe; lorsque l'existence des masses de plus en plus opprimées deviendra intolérable, ce qui ne saurait tarder, elles se dresseront enfin dans la révolte contre tout le système capitaliste. Notre but est de forcer le pouvoir à resserrer son étau au point de provoquer lui-même le sursaut salutaire qui le balaiera. Nos excès visent à provoquer de sa part des réactions excessives. La réaction est la meilleure alliée de la révolution. A chaque acte de terreur que nous commettrons répondra une terreur encore plus grande et encore plus aveugle. Alors, quand il ne lui restera plus une once de liberté, le peuple tout entier se joindra à nous." (Lady L, Folio, p145) 


 * Sources: 
A. John Merriman: " Dynamite Club. L’invention du terrorisme à Paris", Traduit de l’anglais par Emmanuelle Lyasse, Tallandier, 255 pp.
B. Jean Maitron: "Ravachol et les anarchistes", Gallimard, Folio- histoire, 1992.
C. Gaetano Manfredonia, « La chanson anarchiste dans la France de la belle époque.Éduquer pour révolter », Revue Française d'Histoire des Idées Politiques 2007/2 (n°26), p. 101-121. 
D. Concordance des temps: "La Troisième République et la violence anarchiste: libertés ou sécurité?", avec Jean Garrigues. [podcast]
E. Anne-Sophie Chambost, « Nous ferons de notre pire… ». Anarchie, illégalisme … et lois scélérates », Droit et cultures [En ligne], 74 | 2017-2, mis en ligne le 11 septembre 2017, consulté le 16 octobre 2018. 

F. Notice du Maitron consacrée à Geronimo Sante Caserio. 

G. François Bouloc: La "propagande par le fait" s'attaque au sommet de l'Etat. [Histoire par l'image]

 
  * Liens:

- Alexandre Sumpf: "Sadi Carnot assassiné par un anarchiste" [Histoire par l'image]
- "Les enragés de la dynamite."
- Rebellyon.info: "24 juin 1894 à Lyon: Caserio poignarde Sadi Carnot"
- Deux disques essentiels: "chansons anarchistes" par les Quatre barbus et "pour en finir avec le travail" sur le site vrérévolution.

-BNF Gallica: Image d’Épinal et des unes de la presse consacrées à l'assassinat du président Sadi Carnot. 

jeudi 18 mars 2021

"Le Temps des cerises" ou la bluette devenue rouge.

Le Temps des cerises est une des chansons françaises les plus célèbres qui soit. Elle est très souvent associée à la Commune de Paris, alors même que les paroles ne furent écrites qu'en 1866, soit cinq ans avant le soulèvement de Paris. Comment expliquer cet apparent paradoxe? A quoi attribuer les transformations de la signification du morceau?

Clément par Nadar, Public domain.
 Lorsqu'il écrit ses paroles, Jean-Baptiste Clément a trente ans. Fils d'un riche meunier de Montfermeil, il a quitté le foyer familial pour exercer de petits métiers. A Paris, il fréquente les cabarets et salles de rédaction. Il s'y forge de solides convictions socialistes. En tant que journaliste ou poète, ses écrits exaltés en faveur de la République lui valent des ennuis qui le contraignent à se réfugier en Belgique en 1867. De retour à Paris en 1868, il  lance un journal, le Casse- Tête, puis collabore à la Réforme de Delescluze et Vermorel. En janvier 1870, des condamnations pour publication sans cautionnement et offense envers l'empereur le contraignent de nouveau à l'exil à Bruxelles. De guerre lasse, il décide de rentrer et de se laisser appréhender le 4 mars 1870. Emprisonné à Sainte Pélagie,  il est extrait de sa cellule à la faveur de l'effondrement du régime impérial. Durant le siège de Paris, Clément combat au sein de la Garde nationale (dans le 129è régiment de marche de Montmartre). Il participe à toutes les journées insurrectionnelles (31 octobre, 22 janvier), et se fait élire au comité de vigilance du XVIII° arrondissement. Il fréquente alors le club politique de la Boule noire. Le 18 mars 1871, Paris se soulève. Clément plonge aussitôt à corps perdu dans la révolution parisienne. Le 26, il est élu à la Commune par son arrondissement aux côtés de Blanqui, Ferré, Vermorel. Il y siège à la commission des Services publics et des Subsistances (29 mars), puis à celle de l’enseignement (21 avril). Lors de la Semaine sanglante, Clément combat l'armée versaillaise sur les barricades, jusqu'au bout. On le voit encore le 28 mai auprès de la barricade de la rue Fontaine-au-Roi. Il trouve ensuite refuge pendant 75 jours chez un marchand de bois installé quai de Bercy. A l'aide d'un faux passeport, il gagne la Belgique, puis l’Angleterre, où il apprend sa condamnation à mort par contumace. Amnistié en 1879, il rentre en 1880 et continue à militer dans les rangs socialistes. Désormais, il parcourt la province au cours d'innombrables tournées de conférences, collabore à des journaux socialistes, fonde des coopératives. En 1890, il rallie Jean Allemane, avec lequel il participe à la naissance du Parti Ouvrier socialiste révolutionnaire. Le combat se mène plus que jamais en chansons auxquelles il donne une orientation de plus en plus vigoureuse. " Je ne me sentis plus, dit-il, la patience de bâcler des couplets insignifiants, je m'appliquais à mettre la chanson au service de la cause des vaincus. Ce fut facile. Je n'avais qu'à ouvrir la huche des pauvres gens, à suivre l'ouvrier dans les mines, les chantiers et à dépeindre en langage simple les souffrances des travailleurs et les revendications prolétariennes. "

* La bluette vire au rouge. Clément débute sa carrière de poète chansonnier sous le Seconde Empire; ses compositions sont alors destinées aux café-concerts. L'une d'entre elles se nomme Le Temps des cerises, une romance amoureuse exprimant dans une veine poétique bucolique un amour déçu. Avec sa belle couleur rouge, la cerise annonce l'arrivée prochaine de l'été, mais aussi la fin du printemps et, ici, d'une histoire d'amour. 

Le répertoire des chansonniers se compose alors avant tout de chansons grivoises ou légères. Si quelques unes peuvent être qualifiées de politique, elles restent minoritaires, sauf chez Eugène Pottier. Clément propose à Antoine Renard, un ancien ténor d'opéra,  de faire de son poème une chanson. D'abord hésitant, ce dernier finit par composer une mélodie nostalgique et fluide; une musique sublime, d'une grande simplicité, et dont le balancement léger évoque un feuillage bercé par la brise légère. On sait que Renard interprète le titre en 1868 à l'Eldorado, mais les archives ne laisse pas de traces de l'accueil initial réservé au Temps des cerises. Le morceau serait peut-être tombé dans l'oubli sans le surgissement de la Commune. Dès lors, la chanson qui faisait jusque là partie du répertoire sentimental de Clément, prend une tout autre dimension. La perception du morceau n'est plus la même et sa signification se transforme profondément. Le texte mentionne une "plaie ouverte", "un souvenir que je garde au coeur", des "cerises d'amour [...] tombant [...] en gouttes de sang". Après 1871, certains y voient des métaphores poétiques permettant d'évoquer la Commune de Paris de manière allusive. Les cerises seraient alors des balles, la plaie une blessure. Cette interprétation semble renforcée par le fait que la Semaine sanglante se déroule du 21 au 28 mai, donc au temps des cerises. Il ne s'agit cependant que d'une coïncidence chronologique. Aucun doute n'est possible. Clément n'a peut consacrer le Temps des cerises à un évènement qui n'a pas encore eu lieu... La "plaie ouverte" est bien ici une peine de cœur. Le ton élégiaque d'ensemble cadre d'ailleurs mal avec la dimension révolutionnaire qu'on prétend parfois associer aux paroles. La Commune a certes inspiré une chanson à Clément, mais elle se nomme la Semaine sanglante. Écrite à chaud, en pleine répression, cette dernière livre une description sans fard des atrocités commises par les troupes versaillaises. "Sauf des mouchards et des gendarmes / On ne voit plus par les chemins / Que des vieillards tristes en larmes / Des veuves et des orphelins. / Paris suinte la misère, / Les heureux mêmes sont tremblants. / La mode est aux conseils de guerres / Et les pavés sont tout sanglants." (Wikisource)

Pierre-Ambroise Richebourg, CC0, via Wikimedia Commons

* "A la vaillante citoyenne Louise." 

C’est en fait une dédicace de Clément lui-même qui associe définitivement le Temps des cerises à l'insurrection parisienne. Dans le recueil de ses chansons publié en 1884 ou 1885, il écrit:

Le temps des cerises

à la vaillante citoyenne Louise, l'ambulancière de la rue Fontaine-au-Roi, le dimanche 28 mai 1871.

Quand nous en serons au temps des cerises, (1) / Et gai rossignol et merle moqueur/ Seront tous en fête / Les belles auront la folie en tête / Et les amoureux du soleil au cœur. / Quand nous en serons au temps des cerises, / Sifflera bien mieux le merle moqueur.

Mais il est bien court, le temps des cerises, / Où l'on s'en va deux cueillir en rêvant / Des pendants d'oreilles. / Cerises d'amour aux robes pareilles / Tombant sous la feuille en gouttes de sang. / Mais il est bien court le temps des cerises, / Pendants de corail qu'on cueille en rêvant. / Quand vous en serez au temps des cerises, / Si vous avez peur des chagrins d'amour / Évitez les belles.

Moi qui ne crains pas les peines cruelles, / Je ne vivrai pas sans souffrir un jour. Quand vous en serez au temps des cerises, / Vous aurez aussi des chagrins d'amour. / J'aimerai toujours le temps des cerises. / C'est de ce temps là que je garde au cœur / Une plaie ouverte, / Et dame Fortune, en m'étant offerte, / Ne saurait jamais calmer ma douleur. / J'aimerai toujours le temps des cerises / Et le souvenir que je garde au cœur. 

Puisque cette chanson a couru les rues, j’ai tenu à la dédier, à titre de souvenir et de sympathie, à une vaillante fille qui, elle aussi, a couru les rues une époque où il fallait un grand dévouement et un fier courage! 

Le fait suivant est de ceux qu'on n'oublie jamais: Le dimanche, 28 mai 1871, alors que tout Paris était au pouvoir de la réaction victorieuse, quelques hommes luttaient encore dans la rue Fontaine-au-Roi. Il y avait là, mal retranchés derrière une barricade, une vingtaine de combattants, parmi lesquels se trouvaient les deux frères Ferré, le citoyen Gambon, des jeunes gens de dix-huit ans, et des barbes grises qui avaient déjà échappé aux fusillades de 48 et aux massacres du coup d’État. Entre 11 heures et midi, nous vîmes venir à nous une jeune fille de 20 à 22 ans qui tenait un panier à la main. Nous lui demandâmes d'où elle venait, ce qu'elle venait faire et pourquoi elle s'exposait ainsi? Elle nous répondit avec la plus grande simplicité qu'elle était ambulancière et que la barricade de la rue Saint-Maur étant prise, elle venait voir si nous n'avions pas besoin de ses services. Un vieux de 48, qui n'a pas survécu à 71, la prit par le cou et l'embrassa. C'était en effet un admirable dévouement. Malgré notre refus motivé de la garder avec nous, elle insista et ne voulut pas nous quitter. Du reste, cinq minutes plus tard, elle nous était utile. Deux de nos camarades tombaient, frappés, l'un, d'une balle dans l'épaule, l'autre au milieu du front... J'en passe! Quand nous décidâmes de nous retirer, s'il en était temps encore, il fallut supplier la vaillante fille pour qu'elle consentît à quitter la place. Nous sûmes seulement qu'elle s'appelait Louise et qu'elle était ouvrière. Naturellement, elle devait être avec les révoltés et les las-de-vivre! Qu'est-elle devenue? A-t-elle été, avec tant d'autres filles, fusillée par les Versaillais? N'était-ce pas à cette héroïne obscure que je devais dédier la chanson la plus populaire de toutes celles que contient ce volume."
C'est donc a posteriori, que le Temps des cerises est promu comme chant de ralliement et hymne de la Commune. Dès lors, les organisations de gauche l'entonneront lors des rassemblements et manifestations. 

LouisAlain, CC BY-SA 3.0
 

* Légendes urbaines et autres curiosités. L'impact de la Commune fut si profond que tout ce qui s'y rapporte semble parfois teinté d'un halo mythique. Comme par capillarité, le Temps des cerises paraît également nimbé d'un voile mystérieux. De nombreuses erreurs et approximations courent sur son compte. Dans le plus grand dénuement, Clément aurait cédé une partie de ses droits sur la chanson à Antoine Renard contre une pelisse. En réalité, la chanson a bel et bien été déposée à la Sacem. De même, certains finissent par se convaincre que la Louise de la dédicace ne serait autre que Louise Michel. Là encore, il s'agit d'une bévue. Dans la Commune, histoire et souvenirs, "la vierge rouge" se réfère à la dédicace de Clément et s'interroge sur le destin de l'ambulancière anonyme: "Au moment où vont partir leurs derniers coups, une jeune fille venant de la barricade de la rue Saint-Maur arrive, leur offrant ses services : ils voulaient l'éloigner de cet endroit de mort, elle resta malgré eux. Quelques instants après, la barricade jetant en une formidable explosion tout ce qui lui restait de mitraille mourut dans cette décharge énorme, que nous entendîmes de Satory, ceux qui étaient prisonniers ; à l'ambulancière de la dernière barricade et de la dernière heure, J.-B. Clément dédia longtemps après la chanson des cerises. Personne ne la revit. […] La Commune était morte, ensevelissant avec elle des milliers de héros inconnus."

La chanson devient si populaire qu'elle est déclinée en une multitude de versions, pastiches ou/et relectures étonnantes. Prenons quelques exemples. En 1886, Jules Jouy propose Le Temps des crises. "Quand vous pleurerez le beau temps des crises, / Le vil renégat et l’accapareur / En verront de grises ! / Les politiciens auront des surprises ; / Les Judas, au ventre, auront la terreur... / Quand vous pleurerez le beau temps des crises, / Grondera partout la Rue en fureur !"  En 1972 Michel Fugain et son Big Bazar chante "Les cerises de Monsieur Clément" sur des paroles de Maurice Vidalin. "Tous ces pontifes des Églises  / Tous ces suiveurs de régiments  / Voudront nous manger tout vivant  / Mais ils se casseront les dents  / Sur les noyaux de ces cerises  / Du verger de Monsieur Clément ." Dans le film Porco Rosso, réalisé par Miyazaki en 1992, le héros écoute la femme qu'il aime, Gina, interpréter le Temps des cerises dans un cabaret pour aviateurs vétérans de la guerre de 1914-1918. 


Le premier enregistrement de la version originale remonterait à la toute fin du XIX° siècle. Dans Mémoire de la chanson, Martin Pénet recense 107 enregistrements du morceau (jusqu'en 1999) par des interprètes forcément très divers. Certains insistent sur la dimension sentimentale du titre, les autres sur l'aspect politique. Citons parmi beaucoup d'autres  Yves Montand, Mouloudji, Juliette Greco, Cora Vaucaire, Marc Ogeret, mais aussi Tino Rossi, André Dassary (oui, oui, celui du maréchal!), Charles Trenet, Nana Mouskouri, Patrick Bruel, Noir Désir, Opium du Peuple ou Pascal Comelade

Notes:

1. Dans les recueils publiés du vivant de Clément, on peut lire aux vers 1 et 6 "Quand nous en serons au temps des cerises" et non "Quand nous chanterons...". «Tout semble indiquer que Jean Baptiste Clément n'a jamais eu connaissance de cette variante, laquelle fut sans doute inventée, avant ou après la mort du chansonnier, par l'un des nombreux interprètes oubliés du Temps des cerises.» (source D)

 Sources:

A. "Chanson, peuple et pouvoirs au XIX° siècle" [Concordance des Temps sur France Culture]

B. Notice du Maitron consacrée à Jean-Baptiste Clément.

C. Bernard Noël: "Dictionnaire de la Commune", Mémoire du livre, 2001.

D. Wikipédia.

mercredi 20 mai 2020

1939. On ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried.

Traumatisées par l'invasion de son territoire en 1870 et 1914, les autorités françaises étudient dès 1920 la construction d'un système défensif moderne le long des frontières avec l'Italie, l'Allemagne, le Luxembourg et la Belgique. Ainsi, le 14 janvier 1930, André Maginot, ministre de la Guerre dans le gouvernement Poincaré, fait voter une loi en vue de construire une ligne fortifiée sur la frontière française du Nord-Est: la ligne Maginot. (1) Au fil des travaux exécutés de 1930 à 1938, plusieurs milliers d'édifices de béton et d'acier s'insèrent dans le paysage. Des ouvrages fortifiés indépendants (2) construits à une dizaine de kilomètres en retrait de la frontière constituent l'ossature de cette ligne. Certes, une attaque allemande est toujours possible, mais le système de fortification construit le long de la frontière doit empêcher l'ennemi de percer les défenses françaises, laissant ainsi aux alliés le temps de riposter. Grâce à cette ligne Maginot, les Français peuvent donc se rassurer et se sentir protégés.
Dents de dragon de la ligne Siegfried. [Peter Tritthart / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0)]
De leur côté, les Allemands construisent une ligne de fortification sur la frontière occidentale du Reich, d'Aix-la-Chapelle à la frontière suisse, sur plus de 600 kilomètres. Ces défenses comptent plus de 17 000 ouvrages bétonnés et blindés, des tunnels et des dents de dragons. Appelée Westwall ("Mur de l'ouest") par les Allemands, elle est connue des Français sous le nom de ligne Siegfried. Entre 1936 et 1940, l'organisation Todt associée au génie militaire supervise la construction des fortifications par les jeunes de l'Arbeitsdienst (« Service du travail »).
Un no man's land d'une douzaine de kilomètres de largeur sépare les défenses françaises de la ligne Siegfried.

* Drôle de guerre.
L'armée allemande envahit la Pologne le 1er septembre 1939. Le 3, la Grande-Bretagne et la France déclarent la guerre à l'Allemagne. Le 7, les troupes françaises pénètrent en Sarre et font la conquête de quelques villages allemands préalablement vidés de leurs habitants. Le rapport de force est alors largement favorable aux Français qui disposent de 85 divisions le long de la frontière contre 34 pour la Wehrmacht, dont l'essentiel des unités est encore engagé en Pologne. Au bout de 8 km, Gamelin ordonne cependant de stopper l'offensive, craignant de se heurter aux défenses ennemies. Le 20, avec l'effondrement de la Pologne, les Allemands reprennent les positions perdues. Le lendemain, Gamelin ordonne à ses troupes de se retirer sur la ligne Maginot. 

Conscient de ne pouvoir combattre sur deux fronts, Hitler cherche d'abord à vaincre à l'ouest avant de se retourner dans un second temps contre l'Union soviétique. Sitôt la Pologne écrasée, le führer demande à ses généraux de préparer une offensive contre la France. Le dictateur mise tout sur une offensive rapide et spectaculaire, mais après la campagne de Pologne, l'armée a besoin de répit pour se réorganiser. Il faut du temps pour se ravitailler en matières premières, se réapprovisionner en armements. Une attaque allemande en automne serait également hasardeuse. Les conditions climatiques défavorables conduisent finalement à l'ajournement des plans du führer. S'ouvre alors une période 8 mois au cours desquels les deux armées, campées sur leurs lignes défensives respectives, se font face sans s'affronter. L'absence d'opérations terrestres d'ampleur déconcerte. Une expression se répand bientôt dans la presse, celle de "drôle de guerre". Selon un sénateur américain, il s'agit d'une "phoney war", une "fausse guerre".

Soldats français dans une fortification de la ligne Maginot en 1939. [Inconnu / Public domain]
* L'ennui. 
L'attente insidieuse alimente l'ennui d'une partie de la troupe, une source de préoccupation majeure pour le commandement français. Dans L'étrange défaite, Marc Bloch évoque: "l'ennui de ces longs mois d'hiver et du printemps 1939-1940, qui a rongé tant d'intelligences..." Les doutes apparaissent, les premières questions aussi: combien de temps cette situation va-t-elle durer? Que signifie cette guerre fantôme? Un soldat écrit à sa mère: "On s'use les nerfs et personne n'a envie de se battre. Si cela continue, on va devenir complètement abrutis. C'est te dire à quel point l'inaction énerve. Il n'y a rien de plus déprimant, nous sommes des champignons de couche. J'écoute les informations, mais elles sont tout aussi menteuses les unes que les autres. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que, toujours et partout, tout va  très bien. (...) Moralité, je crois qu'il ne faut pas chercher trop à comprendre. La vérité, c'est comme la confiture, faut pas trop en manger si on ne veut pas avoir mal au ventre. "

* Guerre psychologique et propagande.
L'attente est le terreau idéal pour diriger une véritable guerre psychologique contre l'adversaire. Côté allemand, les compagnies de propagande (PK) s'adressent directement à l'ennemi dans sa langue. Chargées de relayer les propositions de paix d'Hitler, ces compagnies lancent une série d'intoxications originales: traductions en français de discours du führer déversées sur les lignes ennemies grâce à un ballon, pancartes et banderoles incitant les soldats à faire la paix ou cherchant à semer la désunion entre les alliés franco-britanniques, diffusion de musique par des hauts-parleurs...
Côté français, le GQG (Grand quartier général) utilise la propagande écrite, puis installe des hauts-parleurs à proximité d'ouvrages fortifiés allemands pour saper le "moral de l'ennemi". Le Commissariat général à l'information (CGI) et le Service cinématographique des armées (SCA)  mettent aussi sur pied un cinéma à destination des soldats dont le caractère propagandiste est central: films patriotiques, films sur la France en guerre, actualités filmées doivent convaincre du bien fondé de la lutte et de la victoire à venir.

* Visites au front. 
Pour les soldats, les jours se suivent et se ressemblent: observation, patrouille, entraînement... Les escarmouches restent l'exception. Les rapports d'activité militaire se résument généralement à un laconique: "rien à signaler". Pour autant, les huit mois d’attente derrière la ligne Maginot ne sont pas totalement statiques et apathiques. Au cours de cette période, on déplore ainsi 3000 morts dans les rangs français, une moitié des suites de maladies ou d’accidents sous uniformes français, un autre moitié lors des coups de main des corps francs ou des combats aériens.
L'absence d'opération militaire d'ampleur pousse les autorités à prendre des mesures pour occuper les hommes et combattre l'inactivité. Les soldats se chargent ainsi des corvées agricoles afin de réaliser les travaux que la mobilisation a empêchés. Pour contrer l'ennui et la lassitude généralisée, l'état major organise également de nombreuses visites au front de personnalités politiques ou du spectacle. Il s'agit de montrer qu'on se préoccupe du sort des soldats et qu'on ne les oublie pas. Dès lors, la ligne Maginot apparaît comme un "lieu touristique" prisé, en particulier à l'approche des fêtes de Noël, lorsque divertir les troupes devient une priorité. Des vedettes du spectacle tels que Maurice Chevalier, Joséphine Baker, Blanche Denège, Andrex ou encore Fernandel, s'emploient à divertir les soldats. Les politiques ne sont pas en reste. Le roi d'Angleterre, George VI, le premier ministre britannique, Neville Chamberlain, le premier lord de l'Amirauté, Winston Churchill viennent rendre hommage à leurs troupes. Côté français, le président de la République, Albert Lebrun, le président du Conseil, Édouard Daladier, le ministre des finances, Paul Reynaud, rendent régulièrement visite aux unités.

* Quand la propagande fait pschitt.
Grâce à la lecture du courrier ou l'écoute des communications téléphoniques, le gouvernement dispose de nombreux moyens de surveillance de l'opinion.  Il en ressort que plus la drôle de guerre s'installe, plus les Français se montrent désorientés. Les rapports des préfets concernant les réactions dans les salles de cinéma, confirment ce nouvel état d'esprit au sein de la population. A partir de l'hiver 1939, il apparaît que la propagande gouvernementale prend l'eau. Le décalage avec le quotidien toujours plus difficile des Français exaspère. Les sempiternels discours rassurants ne paraissent plus crédibles. Une grande confusion s'empare des esprits. Dès l'automne, le colonel Charles de Gaulle, qui commande un régiment de chars de combat dans l'est, perçoit les effets délétères de cette stratégie de l'attente. Dans une lettre adressée à Paul Reynaud, il écrit:"L'ennemi ne nous attaquera pas de longtemps. Son intérêt est de laisser cuire dans son jus notre armée mobilisée et passive. Puis, quand il nous jugera lassés, désorientés, mécontents de notre propre inertie. Il prendra l'offensive contre nous avec de toutes autres cartes que celles dont il dispose aujourd'hui. (...) A mon avis, il n'y a rien de plus urgent que de galvaniser le peuple français, au lieu de le bercer d'absurdes illusions de sécurité  défensive. Il faut, dans les moindres délais possibles, nous mettre à même de faire une guerre active, en nous dotant des seuls moyens qui vaillent pour cela: aviation, chars ultra puissants organisés en grandes unités cuirassées."

* Cinquième colonne et ennemis de l'intérieur. 
Bien loin de l'unanimisme  affiché et des propos lénifiants de la propagande, l'état de guerre s'accompagne d'un renforcement de la répression et du contrôle de la société. Une véritable psychose s'empare du gouvernement, convaincu de la présence dans  le pays d'ennemis de l'intérieur, d'espions et de saboteurs. Une loi d'exception permet d'appréhender de façon préventive toute personne considérée comme dangereuse pour la sécurité de l’État. Jugés suspects, les ressortissants de l'Allemagne et de l'Autriche sont internés dans des camps de fortune à partir du 5 septembre 1939, alors même que la plupart de ces 20 000 individus sont des réfugiés juifs ou des militants anti-nazis.
En août 1939, la signature du Pacte germano-soviétique alimente l'anticommunisme ambiant. Édouard Daladier alors président du conseil profite de l'occasion pour signer le décret de dissolution du parti communiste français, le 26 septembre. Des dizaines de parlementaires sont arrêtés, le journal l'Humanité interdit.

La chanson emblématique de la drôle de guerre.
Pour se donner du baume au cœur, il paraît plus judicieux d'écouter les chansons d'alors.
 En novembre 1939, Pathé publie "On ira pendr' notre linge sur la ligne Siegfried", adaptation hexagonale de The washing on the Siegfried line, une chanson  de marche  irlandaise composée par Michael Carr et Jimmy Kennedy. Le rythme scandé imite par dérision la musique militaire allemande qui accompagnait les défilés des troupes marchant au pas de l'oie. Ray Ventura et ses Collégiens adaptent en français cette chanson de circonstance. Les paroles de Paul Misraki  raillent l'efficacité de la ligne Siegfried dont les vaillants pioupious ne tarderont pas à se servir comme d'un étendoir géant. La victoire ne peut échapper à l'armée française. Le refrain tient de la méthode Coué et permet d'entretenir le moral des Français. La chanson se met ainsi au diapason des autorités, car, comme le claironne Paul Reynaud: "Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts." 
Le titre s'inscrit parfaitement dans la production musicale des années 1930. Alors même que la France connaît de fortes tensions politiques, une très grave crise économique et se trouve confrontée à la montée des périls internationaux, les refrains des chansons de variétés incitent les contemporains à la gaîté, l’insouciance, la facétie, l’amour ou la danse. "Du début de la drôle de guerre à la bataille de France (septembre 1939-juin 1940), on serait bien en peine de trouver une demi-douzaine de chansons martiales à caractère patriotique, elles qui étaient si nombreuses en 1914 (...). Dominent plutôt les évocations sentimentales de la mobilisation (...), les galéjades optimistes du type On ira pendre notre linge sur la Ligne Siegfried (...) par Ray Ventura, ou les appels enjoués au consensus intérieur, dont Ça fait d’excellents Français (...) reste le fleuron", rappelle Yves Borowice. [source B] 

Il en va de même chez l'allié britannique. En 1940, British Pathé  produit ainsi un court dessin animé drôlatique, parodie de la chanson enfantine "Run, Rabbit Run". Ici Adolf Hitler se fait ridiculiser et poursuivre à coups de parapluie par le premier ministre Neville Chamberlain. (3) "Cours, Adolf, cours, Adolf, / Cours, cours, cours / C'est toi qui as commencé / T'as tiré le premier / T'auras pas le dernier mot / Même si on part de zéro / Personne ne croit en toi / T'as pas idée de ce qu'on va faire de ton cas / T'aurais jamais dû tirer le premier / Alors, arrête toi là, Ta croix de fer, vends-la / Cours, Adolf, cours, Adolf"  



* Plan Manstein. 
Le chien aboie et la caravane passe. Au fil des mois, l'état-major allemand élabore un nouveau plan d'attaque, plus hasardeux et audacieux. C'est le plan Manstein qui prévoit d'opérer une percée à travers le massif accidenté des Ardennes, en y concentrant un maximum de forces blindées. 
Le 4 avril 1940, les forces allemandes entrent au Danemark et partent à l'assaut de la Norvège, deux pays pourtant neutres. Hitler entend prendre de cours les alliés dans leur course économique contre le Reich. Les Franco-britanniques ont en effet décidé d'intervenir en Scandinavie pour mettre la main sur le minerai suédois, ressource indispensable au fonctionnement de la machine de guerre allemande. Ce premier affrontement direct entre les deux camps marque la fin de la "drôle de guerre". Alors que ce conflit périphérique s'enlise, Hitler déclenche sa grande offensive à l'ouest le 10 mai.
A la stupéfaction générale, l'armée française subit une déroute totale en à peine plus de cinq semaines. Le 17 juin, tout juste nommé président du conseil, Pétain demande l'armistice dont la signature intervient le 22 à Rethondes dans le wagon même où fut signé celui de 1918. 
A qui imputer la responsabilité de la défaite? Les grands chefs de l'état major déclinent toute responsabilité. "Je suis ici pour défendre l'honneur de l'armée, le gouvernement a pris la responsabilité de la guerre, à lui de prendre la responsabilité de l'armistice", lance le généralissime Weygand à Paul Reynaud qui envisageait lui une capitulation. Pétain, un des grands inspirateurs de la doctrine militaire de l'Etat-major,  milite également pour l'armistice qui présente le grand avantage de dégager les responsabilités de l'armée dans la défaite. Dans son message radiodiffusé du 20 juin, il accuse tout et tout le monde, sauf les grands chefs. "Depuis la victoire, l'esprit de jouissance l'a emporté sur l'esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu'on n'a servi. On a voulu épargner l'effort; on rencontre aujourd'hui le malheur." L'avant veille de Gaulle tenait au contraire le haut commandement pour responsable de la débâcle: "Les chefs qui depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises" ont été "surpris" par "la force mécanique et aérienne" de l'ennemi.

Un soldat américain pend son linge sur la ligne Siegfried, en 1945. U.S. Army Signal Corps photograph. Photographer: Wescott.. / Public domain
Au fond, en donnant une fausse impression de sécurité, la ligne Maginot a paradoxalement contribué à l'impréparation à la guerre moderne. Contournée par les troupes allemandes, elle s'est avérée inutile.  Dans L'étrange défaite, rédigée quelques semaines seulement après la déroute, Marc Bloch dressait un constat cinglant: "Si nous n'avons pas eu assez de chars, d'avions ou de tracteurs, ce fut, avant tout, parce qu'on engloutit dans le béton des disponibilités d'argent et de main d’œuvre qui n'étaient pas infinies, sans pour autant avoir la sagesse de bétonner suffisamment notre frontière du Nord, aussi exposée que celle de l'Est; parce qu'on nous apprit à faire reposer toute notre confiance sur la ligne Maginot pour, l'ayant arrêtée trop court sur sa gauche, la laisser finalement tourner. [...] Parce que nos chefs, au milieu de beaucoup de contradictions, ont prétendu avant tout renouveler, en 1940, la guerre de 1915-18. Les Allemands faisaient celle de 1940."
La ligne Siegfried remplit quant à elle son rôle de dissuasion en annihilant toute velléité offensive française en 1939. Elle ne sera percée par les Alliés qu'en 1944. A cette occasion les soldats purent pendre leur linge sur la ligne Siegfried comme le prouve la photo ci-dessus. Un brin optimiste, la chanson avait vu juste, six ans après la date escomptée il est vrai. 
L'immense succès de l'enregistrement de Ray Ventura et ses Collégiens (4) imposa le titre comme l'hymne de la drôle de guerre. Après la déroute française, la chanson fut bannie des ondes vichyssoises, sans doute parce qu'elle rappelait de mauvais souvenir au maréchal et à ses collègues galonnés...   



On ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried
Un petit Tommy [soldat britannique] chantait cet air plein d’entrain
En arrivant au camp
Tout les p’tits poilus joyeux apprirent le refrain
Et bientôt tout le régiment
Entonnait gaiement

Refrain: on ira pendr’ notre linge sur la ligne Siegfried
Pour laver le linge, voici le moment
On ira pendr’ notre linge sur la ligne Siegfried
A nous le beau linge blanc.

Les vieux mouchoirs et les ch’mis’s à Papa
En famille on lavera tout ça
On ira pendr’ notre linge sur la ligne Siegfried
Si on la trouve encore là.
On ira là
Tout le monde à son boulot en met un bon coup
Avec un cœur joyeux
On dit que le Colonel est très content de nous
Et tant pis pour les envieux
Tout va pour le mieux.

Refrain 

on ira pendr’ notre linge sur la ligne Siegfried
Pour laver le linge, voici le moment
On ira pendr’ notre linge sur la ligne Siegfried
A nous le beau linge blanc.
Les napp’s à fleurs et les ch’mis’s à Papa
En famille on lavera tout ça
On ira pendr’ notre linge sur la ligne Siegfried
Si on la trouve encore là.
On ira là

Chanson en anglais  
We’re going to hang out the washing on the Siegfried Line.
Have you any dirty washing, mother dear?
We’re gonna hang out the washing on the Siegfried Line.
’Cause the washing day is here.
Whether the weather may be wet or fine.
We’ll just rub along without a care.
We’re going to hang out the washing on the Siegfried Line.
If the Siegfried Line’s still there.. 


Unnamed US Army photographer / Public domain
 Notes:
1. Le terme de ligne Maginot désigne le système entier, mais on le limite souvent uniquement aux défenses frontalières avec l'Allemagne. 
2. On compte des ouvrages d'infanterie, ouvrages d'artillerie, casemates d'infanterie, observatoires d'artillerie. Chacun est protégé de lignes d'obstacles antichars et antipersonnels. "Enfin, une infrastructure de soutien complète l'ensemble: casernements, dépôts de vivres, de munitions, de carburant, réseau téléphonique enterré, usine de production électrique, système de ventilation..." (source D)
3. Chamberlain a pu constater l'échec de sa politique d'apaisement vis-à-vis d'Hitler. La conférence de Munich n'offre qu'un sursis, quelques mois plus tard, les Allemands entrent dans Prague, puis jettent leur dévolu sur la Pologne. Conscient que son pays n'est pas encore prêt à livrer une vraie guerre contre l'Allemagne, il est convaincu du bien fondé de la stratégie défensive adoptée en accord avec la France. Premier Lord de l'amirauté au sein du gouvernement, Winston Churchill  est partisan d'une attitude ferme à l'égard d'Hitler. 
4. Jeune pianiste fondu de jazz, Raymond Ventura forme en 1930 l'orchestre Ray Ventura et ses Collégiens dont feront partie à un moment ou à un autre André Dassary, Jacques Hélian au saxophone, Loulou Gasté, à la guitare, Paul Misraki au piano et Henri Salvador, au chant et à la guitare. Mêlant joyeusement chanson, jazz et sketches, les Collégiens enchaînent les succès avec "Tout va très bien Mme la Marquise" (35), "ça vaut mieux que d'attraper la scarlatine" (36), "Les chemises de l'archiduchesse" (37) "Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux" (37), "Sur deux notes" (38), "Comme tout le monde" (38), "Tiens,tiens,tiens"(39), "On ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried" (40).
Fuyant l'occupation nazie, ils s'exilent en Amérique du Sud durant la seconde guerre mondiale et y font, avec Henri Salvador en vedette, des tournées triomphales.


Sources: 
A. Documentaire la drôle de guerre.
B. Borowice Yves, « La trompeuse légèreté des chansons. De l'exploitation d'une source historique en jachère : l'exemple des années trente », Genèses, 2005/4 (no 61), p. 98-117. 
C. CHRD Lyon "Chantons sous l'occupation" (pdf) 
D. Ecpad: "la drôle de guerre" (pdf)
E. L'Histoire par l'Image: "Dans la ligne Maginot
- fncv.com.  
- En envor: Morts sur la ligne Siegfried.