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mercredi 15 février 2023

La catastrophe de Courrières. Quand le coup grisou sème la désolation et inspire des chansons.

Située dans le Pas-de-Calais, dans l'arrondissement de Lens, la Compagnie des mines de Courrières exploite de riches filons charbonniers grâce à 12 puits, sur une superficie de 6 000 hectares. Très rentable, elle bénéficie d'un gisement favorable avec des veines très épaisses (2 ou 3 mètres d'épaisseur pour la veine Joséphine par exemple). Le monde de la mine est très hiérarchisé avec une coupure très nette entre le monde des dirigeants, des ingénieurs et celui des ouvriers, lui-même extrêmement contrasté. Les porions, des ouvriers montés en graine, sont chefs d'équipe. Ils ont sous leurs ordres les galibots, de jeunes apprentis mineurs.            

 Le 10 mars 1906, 1425 mineurs relèvent les équipes de nuit aux fosses 2 (Billy-Montigny), 3 (Méricourt) et 4 (Sallaumines) des mines de Courrières. Depuis plusieurs jours, un incendie couve dans une veine abandonnée, appelée Cécile. Les briques accumulées pour arrêter le feu semblent inefficaces, rendant l'air franchement irrespirable. Le 8 mars, Simon (dit "Ricq"), le délégué mineur de la fosse 3,  a bien fait un rapport pour signaler le danger, sans que les ingénieurs ne s'alarment pour autant. Vers 6h30 du matin, deux accidents combinés provoquent une catastrophe d'une ampleur inédite. Dans un des puits d'exploitation, à plus de 300 mètres de profondeur, la poussière de charbon en suspension (1) dans les galeries s'embrase. Ce coup de poussier résulte du soulèvement des poussières au sol des galeries, de leur embrasement, peut-être par une explosion initiale provoquée par la présence de grisou (2) ou par la lampe à flamme nue portée par les mineurs. L'inflammation des poussières produit de la chaleur, un souffle, qui soulève de nouvelles poussières, qui s'enflamment à leur tour. Un grondement long résonne alors, un peu comparable au roulement du tonnerre. Les poussières détonnent tranche par tranche. Une véritable langue de feu parcourt 110 kilomètres de galeries en moins de deux minutes, dévastant tout sur son passage. Le feu laisse en héritage des gaz dans les galeries. Sous l'effet de la déflagration, les mineurs meurent brûlés vifs, asphyxiés, ensevelis, percutés par les boisages disloqués ou fracassés sur les parois de la mine. 

Domaine public (Wikimedia Commons)
  

A l'annonce de l'explosion, l'effervescence bat son plein sur le carreau de la mine. Femmes, vieillards, enfants se ruent hors de leurs corons. Près de 10 000 personnes se regroupent bientôt dans l’attente de nouvelles, d’un mari, d’un père ou d’un fils. Pendant deux jours, elles restent confinées derrière des grilles, puisqu'elles n'ont pas l'occasion de rentrer sur les fosses, pas même pour reconnaître les premiers cadavres qu'on a pu remonter.  La catastrophe fait l'objet d'une médiatisation immédiate et massive avec l'arrivée très rapide de journalistes, qui contribuent à colporter les premières images du drame, également diffusées sous la forme de cartes postales.

La direction de la Compagnie et les ingénieurs redoutent une nouvelle explosion. Convaincus que les galeries sont obstruées par les éboulements, ils tergiversent, hésitant sur la procédure à suivre. Les premiers secours tiennent de l'improvisation. Dans des conditions périlleuses, sans équipements ni méthodes, les hommes encore disponibles s'élancent dans les puits et les galeries pour tenter de dégager les survivants. Les opérations de sauvetage s'avèrent particulièrement périlleuses car de nouvelles explosions sont à craindre. Le feu continue de faire rage dans de nombreuses galeries, où l'air est irrespirable. Des éboulements se produisent toujours. Les galeries sont encombrées, effondrées. Ceux qui descendent marchent littéralement sur les cadavres des hommes et des chevaux. Dix-sept sauveteurs trouvent la mort dès les premières heures des recherches. Il s'agit pour la plupart de mineurs, partis en quête de leurs proches sans grande précaution. En fin de journée, quelques centaines de mineurs sont remontés, certains grièvement blessés. Pour soigner les brûlures, des ambulances arrivent avec des bandages et des baquets d’acide picrique.

* Compassion et solidarité

L'annonce du drame suscite un immense élan de solidarité dans le monde entier. Les dons affluent de toute part. Plus de 8 millions de francs sont récoltés et distribués aux familles endeuillées. La Compagnie des mines de Courrières, passablement dépassée, reçoit l'aide de mineurs belges de la région de Mons, de sapeurs pompiers de Paris, de 19 volontaires  allemands venus de la Rhur, équipés d'appareils respiratoires. Il s'agit là d'un phénomène de solidarité ouvrière, parfois motivée par le socialisme. Dans des conditions épouvantables, les équipes de sauvetage aspergent les corps de lait de chaux, les enrobent de draps imprégnés de phénol,  avant de les remonter à la surface. Brûlés, démembrés par l'explosion, les corps sont difficilement identifiables. Quatre jours après la catastrophe, les ingénieurs et les pouvoirs publics décident toutefois d'arrêter les recherches. Les autorités partent du postulat qu'il ne peut y avoir de survivants compte tenu de la violence de l'explosion. Pour étouffer l'incendie, la solution retenue consiste donc à arrêter l'arrivée d'oxygène, en "fermant" la mine.

* Une catastrophe à rebondissement. 

Le 13 mars, les obsèques des 75 premières victimes de l'explosion rassemblent près de quinze mille personnes dans sept localités. A Méricourt, une fosse commune accueille les corps non identifiés. Il neige. Toutes les cloches des villages environnants sonnent. Ministres, députés, évêques suivent le cortège. Lecture est faite d'un télégramme consolateur de Pie X. Le recueillement cède rapidement face à la colère. Émile Basly, ancien mineur, député-maire socialiste de Lens  et dirigeant du Vieux syndicat, s'exclame: "Je le jure sur cette tombe qui nous glace d'horreur, sur ces cercueils que des mains tremblantes viennent de retirer d'une fosse pour les descendre dans une autre [...] justice sera rendue aux morts, justice sera rendue aux vivants, justice sera rendue à l'humanité!" L'ingénieur en chef, traité d'«assassin», ne peut prendre la parole comme prévu. Dans leur quête effrénée de profit, les compagnies sont accusées d'avoir négligé la sécurité et interrompu prématurément les recherches. L'objectif reste de remettre en exploitation, le plus rapidement possible, les veines qui ne seraient pas trop touchées.

JÄNNICK Jérémy, Public domain, via Wikimedia Commons
 

Le conflit social qui éclate alors prend d'emblée des proportions inédites. Entamée aux mines d'Ostricourt, près de Dourges, la grève gagne le Nord, déborde sur la Belgique, puis s'étend à la Loire, au Gard et au Centre. Venue de la base, instinctive, spontanée, émotionnelle, elle concerne bientôt près de 60 000 mineurs. La tension est vive, la soif de revanche immense. Des piquets se dressent devant les puits, tandis que des patrouilles de grévistes traquent les "jaunes" qui poursuivent le travail. Le conflit social démarre en dehors des organisations syndicales, qui se contentent de prendre le train en marche. Dans le Bassin du Pas-de-Calais, la division syndicale règne. Le Vieux Syndicat réformiste d'Émile Basly s'oppose  aux anarcho-syndicalistes du Jeune Syndicat, affilié à la CGT, et dirigé par Benoît Broutchoux. Le premier considère ses rivaux, comme des "gibiers de bagne, repris de justice, vautours de l'anarchie", quand le second s'en prend à "Basly la jaunisse". Les appels à l'union syndicale lancés par Jean Jaurès ne sont pas entendus. Le 17 mars, Georges Clemenceau, le nouveau ministre de l'intérieur, se rend à Lens pour exiger le calme et le respect de la liberté du travail. Devant le comité de grève, il assure que le droit de grève ne sera pas remis en cause, tant que la loi est respectée. Il s'engage également à ne pas faire donner la troupe, cantonnée pour l'heure sur les carreaux des fosses. Clemenceau fait également remettre au procureur général de Douai, chargé de l'instruction du dossier, le registre, dans lequel les délégués mineurs avaient fait part de leur vive inquiétude dans les jours précédents l'explosion. (3) Ce geste permet de couvrir la compagnie de Courrières et d'accréditer la thèse de l'accident imprévisible.

Le 18 mars, des représentants des ouvriers et des compagnies se rencontrent au ministère des travaux publics, à Paris. Les secondes consentent à des concessions minimes. Le 20, lors d'un meeting agité des dirigeants du comité de grève, à Lens,  Broutchoux est arrêté. Le dirigeant syndical est condamné par le tribunal de Béthune à deux mois de prison pour violences à agent et rébellion. Arguant d'une atteinte à l'ordre public, le ministre de la guerre envoie alors des renforts dans le bassin minier. Jusqu'à la fin du mois de mars, il n'y a pas d'accrochage majeur avec la troupe.

 Public domain, via Wikimedia Commons
 

C'est alors que, le 30 mars, vingt jours après la catastrophe, treize survivants parviennent à s'extraire du ventre de la terre. Le 4 avril, un dernier mineur refait surface. (4) Plongés dans le noir complet, les rescapés ont survécu en buvant leur urine, en mangeant les casse-croûtes trouvés sur les cadavres (les briquets), l'avoine et les carottes trouvés dans une écurie, de l'écorce de bois et la viande crue d'un des chevaux utilisés au fond de la mine. A la vue de ces "cadavres vivants", la colère explose. Un groupe de femmes demande des comptes au siège de la direction à Courrières. (5) Des grilles des corons sont renversées, des maisons de non-grévistes attaquées. A cette occasion, l'un d'entre eux abat Georges Bottel, un jeune protestataire. L'inflexibilité du patronat conduit par le directeur des mines de Lens, durcit encore le mouvement social. Les incidents violents se multiplient dans tout le bassin du Nord-Pas-de-Calais. La grève tient désormais de l'insurrection. La gendarmerie de Liévin, qui retient des mineurs prisonniers est prise d'assaut. Le 18 avril, le marché de la ville est pillé, tout comme les maisons d'ingénieurs de la Société des mines de Lens. Les mineurs tiennent la ville jusqu'au 21. La veille, à Lens, les manifestants ont érigé des barricades. Au cours des affrontements, le lieutenant Lautour est tué. La troupe, submergée, ne reprend véritablement le dessus qu'avec l'arrivée de nombreux renforts (21 000 hommes).

Les mineurs grévistes parcourant les corons. (domaine public, Wiki Commons)
 

Le gouvernement redoute que le 1er mai 1906 ne se transforme en une journée révolutionnaire. Clemenceau agite alors le spectre d'un complot antirépublicain réunissant les syndicats de gauche et l'extrême-droite. Il en profite pour faire procéder à l'arrestation des responsables syndicaux. Pierre Monatte, alors jeune journaliste et permanent syndical à la CGT, est ainsi arrêté dès son arrivée en gare de Lens, le 23 avril. La répression systématique imposée par la présence massive de soldats (un pour trois mineurs) tient pourtant de l'état de siège. En dépit de la détermination des grévistes, les positions patronales restent inflexibles. Harassés, désespérés, affamés, les grévistes se résignent à la reprise du travail. Dans le bassin, les familles ouvrières, déjà frappées par la perte d'un ou plusieurs de leurs membres, connaissent une situation désespérée. L'argent ne rentre plus, la misère, la faim et le froid s'installent dans les foyers. Seules les distributions de vivres permises par l'élan de solidarité nationale permettent de ne pas totalement sombrer dans l'abîme. Le 7 mai, le travail reprend dans la morosité. 

Dans l'immédiat, le mouvement se solde par une lourde défaite. Les avantages obtenus s'avèrent bien minces: des augmentations salariales dérisoires, l'engagement à ne pas discriminer sur des critères syndicaux ou politiques lors des recrutements, la fixation d'un âge minimal d'embauche à 12 ans. En revanche, les licenciements s'abattent sur les mineurs les plus engagés.  Pourtant, au delà de la défaite apparente, les mineurs gagnent la bataille de l'opinion. La catastrophe et les protestations qui s'ensuivent contribuent "à l'émergence d'une identité fondée sur l'image héroïque du"«soldat-mineur» et de la «gueule noire»." (source C p 64) Devant la Chambre des députés, Paul Doumer salue les « obscurs et vaillants soldats […] héros dont le dur labeur est l’élément essentiel, la base même de la civilisation moderne. […] Ils sont morts au devoir, et par conséquent à l’honneur. »

L'ampleur du drame et des protestations obligent les politiques à réagir. Les pouvoirs publics s'empressent ainsi de réformer le code minier. Les lampes à feu nu, sans doute à l'origine de l'étincelle dévastatrice, sont interdites. D'autres mesures contribuent à renforcer la sécurité des mineurs: l'amélioration de la ventilation, l'utilisation accrue d'explosifs de sécurité, le recours à l'arrosage des galeries, la mise en place d'arrêt-barrages pour empêcher la flamme de se propager... En juillet 1906, le gouvernement  fait voter une loi instaurant le repos hebdomadaire, une importante revendication ouvrière. En octobre 1906, lorsque Georges Clemenceau remplace Sarrien à la tête du gouvernement, le nouveau président du conseil crée un ministère du Travail (et de la Prévoyance sociale), confié à René Viviani. La législation évolue également avec la rédaction d'une réglementation qui aboutira au Code du Travail en 1910. La révolution n'a pas eu lieu, mais l'esprit de réforme sociale commence à pénétrer une classe politique jusque là obnubilée par le conflit religieux. 

 La grève de Courrières a des répercutions nationales. Le 3 avril, à l'Assemblée, Jaurès réclame, en vain, la nationalisation des mines: "Si vous voulez la véritable responsabilité, si vous voulez donner à tous ceux qui ont la propriété des mines un nécessaire avertissement, ce n'est pas la responsabilité secondaire et dérivée des seuls ingénieurs qui doit être mise en cause, c'est surtout la responsabilité collective, impersonnelle, de ces vastes assemblées d'actionnaires, qui ne demandent à leurs représentants à la mine que le maximum de dividendes, sans se préoccuper de la sécurité." Conclusion: "C'est la nation elle-même qui doit reprendre en main la gestion, l'administration de ce domaine." La nationalisation des houillères n'interviendra qu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.  

Si les politiques infléchissent leurs positions, il n'en va pas de même des responsables de la Compagnie des mines de Courrières. Guidés par la recherche d'un profit immédiat, ils ont pourtant largement négligé les mesures de sécurité élémentaires. Non contents de s'en sortir à bon compte et en dépit de leur immense responsabilité dans le drame, ils agissent avec un cynisme sans nom: les veuves doivent ainsi libérer leurs logements, attribués alors à une nouvelle fournée de main-d’œuvre. Le bilan officiel sera de 1 099 morts, auquel il convient d'ajouter 16 sauveteurs. Un tiers des victimes avait entre 13 et 18 ans.

En 1887, sur l'air du Furet du bois joli, Jules Jouy adapte des paroles décrivant les conséquences d'un coup de grisou. "Il court, il court le grisou / Le méchant grisou des mines / Il court, il court le grisou / Nos parents sont dans le trou / Chez les voisins les voisines, il sème la mort partout." Le chansonnier-poète montmartrois, qui se produit au Chat noir, dénonce à longueur de chansons les conséquences sociales du capitalisme. Ici, il insiste sur le cortège des malheurs accompagnant le grisou: la mort des mineurs en premier lieu, mais aussi les "famines", "les orphelines"... De fait, ce sont 562 veuves et 1133 orphelins qui survivent aux mineurs tués par l'explosion.

Coup de grisou, écrit courant 1943 par Henri Contet sur une musique de Louis Guglielmi (Louiguy), raconte l'histoire d'un mineur de fond, noir de charbon et de chagrin lorsque la fille qu'il aime le quitte. La chanson romance une histoire d'amour difficile entre un "gars du Nord", mineur, habitué au noir, fuyant presque la lumière, et une fille des plaines. Mais derrière ce drame d'un amour impossible se dessine celui de la mine et des mineurs. Elle a les cheveux roux tandis que lui, on l'appelle "coup de grisou". "Quand l'vrai grisou s'en est mêlé / A eux deux ils ont fait sauter / La terre, la mine et tout l'fourbi! / Après trois jours on l'a r'monté / Avec sa part d'éternité / Et quand on l'a sorti du puits, / La lumière se moquait de lui".


La situation nous est résumée par ces deux vers clichés: "Elle l'a trompé par un beau jour / Avec un qu'aimait le ciel bleu". On pourrait croire à une chanson de Berthe Sylva si ce Coup de grisou ne se terminait comme un morceau de Trenet. Abandonnant le premier degré, Contet décrit la scène finale - une explosion au fond de la mine - avec tant de poésie qu'il court-circuite toute grandiloquence: "Et quand on l'a sorti du puits / La lumière se moquait de lui / Le soleil donnait un gala / Pour l'embêter une dernière fois / Mais coup de grisou était guéri / Il avait épousé la nuit..." La voix de Piaf porte le malheur poignant de cet homme "aux yeux brûlés" de lassitude et d'amour... "Le malheur fou de ce mineur amoureux s’impose au fil d’un crescendo de plus en plus pressant. L’espace musical est comme saturé. La ligne mélodique, la puissance vocale, l’orchestration s’enflent jusqu’à la sensation d’un tumulte interne insoutenable. Cet indicible là est plein de fureur et de bruit. Il gronde comme un volcan." (source D)

Pour terminer notre exploration, citons une composition du mineur Henri Candelle, intitulée "grisou trompeur".

Conclusion: Si la catastrophe ne transforme pas fondamentalement les conditions de travail des mineurs, le drame marque en revanche très durablement les mémoires, par le biais de la littérature, des souvenirs des familles, des chansons. Si il n'existe plus de témoin de l'explosion, elle n'a cependant pas sombré dans l'oubli. 

Notes:

1Les poussières en suspension, provenant de l’abattage, de la chute et du transport du charbon. 

2. Prisonnier du charbon, ce gaz inodore et incolore, composé d'hydrogène, de carbone et de méthane, s'accumule dans les galeries et finit par exploser à la moindre étincelle.

3. Les mineurs ont toujours été très soucieux de se protéger et d'obtenir de l’État qu'il les protège. En 1890, ils obtiennent la création de délégués à la sécurité minière, chargés de descendre dans la mine pour examiner dans quelles conditions les ouvriers travaillent. Deux fois par mois, ces ouvriers, élus par leurs pairs, procèdent à une visite des installations. Une fois remontés, ils consignent leurs observations dans un registre spécial.  

4. Pour désigner les quatorze survivants de la mine, la presse parisienne s'empare du mot wallon "rescapés". Le terme est dès lors consacré par la langue française. 

5. Tout au long de la grève, les femmes jouent un rôle essentiel. Car, dans les corons, "ce sont elles qui sont chargées des questions relatives à l'intendance, et leur attitude face au mouvement déclenché influe largement sur la détermination de leurs époux, compagnons, fils ou frères. Ici, elles mèneront, avec leurs enfants, des manifestations contre lesquelles les forces de l'ordre n'oseront pas charger." (source C) 

Sources: 

A. Diana Cooper-Richet: "Drame à la mine", Le Monde, 26 novembre 1979. 

B. "Courrières: il y a 110 ans, la catastrophe minière la plus meurtrière d'Europe" [France 3 Hauts de France]

C. Denis Varaschin:"1906:catastrophe dans les mines de Courrières", in L'Histoire n° 306, février 2006, pp60-65. 

D. Joëlle-Andrée Deniot, En bordure de voix, corps et imaginaire dans la chanson réalisteVolume !, 2 : 2 | 2003, 41-53.

E. Gilles Heuré: "Courrières, dans le Pas-de-Calais: sous la terre, soudain, le tonnerre." [Télérama]

F. "Le peuple de la nuit: le monde de la mine" [Concordance des Temps avec Diana Cooper-Richet]

G. Thread de Mathilde Larrère consacré à la catastrophe.

H. La catastrophe de Courrières dans 2000 ans d'Histoire sur France Inter.

I. La catastrophe de Courrières en chansons.

mardi 6 septembre 2022

Ils ont gardé le Larzac. (de 1975 à nos jours)

A la fin de l'année 1974, après trois années de lutte contre l'extension du camp militaire du Larzac [dont nous vous parlions dans un précédent billet], les paysans du Larzac se trouvent à la croisée des chemins. Les observateurs sont impressionnés par la capacité du groupe des 103 à mener le combat de manière indépendante vis-à-vis des tutelles habituelles. Certes, les partis politiques et les syndicats agricoles sont présents, mais seulement en arrière-plan. Sur le plateau, on éprouve de nouvelles formes politiques. Au delà des grandes actions spectaculaires, le groupe des 103 privilégie des actions locales qui s'inscrivent durablement sur le territoire: création de la bergerie de La Blaquière, plantation d'arbres, ensemencement de terres... Pour autant, l'élection de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République, ainsi que la nomination comme ministre de la Défense de l'UDR Jacques Soufflet, un ancien colonel de l'armée, constituent de mauvaises nouvelles pour les opposants au projet d'extension. 

JYB Devot, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

* Un vaste maillage de comités Larzac permet de coordonner la lutte au plan national.

Fin 1974, début 1975 débute une nouvelle phase dans l'affrontement entre militaires et paysans. En janvier, Jacques Soufflet charge le préfet de lancer les opérations d'expropriation. A cette fin, une enquête parcellaire est ouverte. Les paysans se dotent de structures organisationnelles: une association (la PAL) pour la promotion de l'agriculture sur le Larzac, un groupement foncier agricole pour combattre le grignotage des terres par l'armée. Grâce au vaste réseau des comités Larzac, les paysans rachètent les terres visées par l'armée à des endroits stratégiques. La création du journal Gardarem lo Larzac en juin 1975 permet également de relayer les actions et les avancées de cette lutte. La même année, la création du Cun (le coin en occitan) par un groupe d'objecteurs de conscience renforce le nombre de sympathisants installés sur le plateau. En mai de cette même année est créée Larzac Université, dont l'un des objectifs consiste à favoriser les échanges entre les savoirs universitaire et populaire. Des stages sur le nucléaire, le solaire, la cellule et l'ovin voient ainsi le jour. D'autres initiatives très diverses contribuent à faire connaître et à soutenir les paysans en lutte: des albums photos, des affiches, le documentaire Les Paysannes, des pièces comme "des Moutons pas des dragons" interprétée sur le plateau en août 1975 par les comédiens du Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine...

Panopteric, CC BY-SA 4.0  via Wikimedia Commons
 

Les paysans mettent en pratique leurs théories. Si les militaires occupent les terrains dans la légalité, eux les occuperont dans la légitimité. On entre alors sur le plateau dans une véritable guerre de position. Dans la nuit du 9 au 10 mars 1975, un attentat endommage une ferme du hameau de la Blaquière, le centre de la contestation. Pour la première fois, la violence s'invite dans la lutte. Face à cette dérive, des discussions s'ouvrent entre le groupe des 103 et le préfet. Le dialogue tourne court tant les positions paraissent inconciliables. D'un côté, on maintient le projet d'extension, de l'autre on refuse toute expropriation. 

Pour les paysans, la fin des années 1970 est rude. Depuis 1976, le Larzac fait l'objet d'un intense contrôle administratif et judiciaire. Au fil des mois, le combat semble s'enliser et les divisions se creuser entre les habitants du plateau. Une partie de la population, en particulier les commerçants de La Cavalerie sont favorables à l'extension du camp. Les paysans des régions alentours accusent ceux du Larzac de vouloir faire grimper les prix de leurs terres. Au sein même du groupe des 103, des dissensions apparaissent. La lutte s'éternise et accapare les opposants à l'extension du camp, bouleversant la vie familiale et le travail sur les exploitations. Dix ans après les débuts de la lutte, la lassitude guette. L'action directe supplante le symbolique, menaçant la pratique non violente. Le 28 juin 1976, vingt-deux paysans s'introduisent dans les bureaux du camp militaire pour connaître l'avancée des acquisitions de terrains par l'armée. Les intrus sont appréhendés et rapidement jugés, ce qui témoigne de la volonté des autorités de déplacer l'affrontement sur le terrain judiciaire en éliminant les éléments les plus actifs (Guy Tarlier, José Bové, Léon Maillié...). 

En remportant les législatives de 1978, la majorité présidentielle dispose d'une certaine marge de manœuvre pour accélérer les procédures. L'étau se resserre avec l'entrée en vigueur des arrêtés de cessibilité signés par le préfet de l'Aveyron. Ainsi, à partir du 27 septembre 1978, toute vente de terres et de bâtiments situés dans la zone d'extension ne peut avoir d'acquéreur que l'armée. Dans ces conditions, les dispositifs inventés par les 103 deviennent inopérants. C'est dans ce contexte peu favorable que les paysans décident de renouer avec les modes d'actions éprouvées. Le 8 novembre, sous la houlette de Guy Tarlier, les agriculteurs entament un périple de 710 kilomètres à pieds jusqu'à Paris. Lors des vingt-cinq étapes nécessaires pour rallier la capitale, les marcheurs rencontrent les agriculteurs, les ouvriers et les comités de soutiens locaux. La marche redonne une dimension nationale à la lutte. Comme six ans auparavant, le gouvernement annonce l'interdiction de la manifestation, alors que les participants se trouvent aux portes de la capitale. Les paysans passent outre et la manifestation tient de la démonstration de force. Le 2 décembre, 50 000 personnes manifestent entre les portes d'Ivry et d'Italie. En novembre 1980, quelques uns campent pendant une semaine sur le Champ de Mars, à Paris. 

LAGRIC, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

 En dépit du soutien populaire massif aux paysans, le pouvoir ne désarme pas. La venue sur le plateau du juge de l'expropriation du tribunal de grande instance se fait dans un climat de grande tension, même si les affrontements violents sont évités. Le 8 novembre 1980, le ministre de la Défense a de nouveau recours aux expropriations. En février 1981, les élus de l'Aveyron ratifient, dans le bureau du ministre de la Défense, un texte pour une extension limitée du camp. Cet agrandissement a minima apparaît comme un projet de division de la communauté agricole. Pour les paysans du Larzac, la donne est simple. Il faut tenir jusqu'aux élections présidentielles de 1981 et espérer que François Mitterrand l'emporte, lui qui continue d'affirmer qu'il annulera le projet d'extension du camp en cas de victoire. L'élection du socialiste, en mai 1981, est donc accueillie avec enthousiasme. Lors du conseil des ministres du 3 juin, le nouveau président enterre l'extension du Larzac. Le 7, l'armée quitte les cinq fermes qu'elle occupait et le 23 août, les Larzaciens fêtent la victoire avec plusieurs milliers de personnes. Dans la foulée, les paysans fondent le premier office foncier de France qui consacre la victoire d'une autogestion collective des terrains agricoles.

* Le Larzac comme laboratoire foncier.

L'enjeu est désormais l'avenir des terres achetées par l'armée. L'idée de créer des offices fonciers fait partie des 110 propositions de Mitterrand, mais il n'existe alors aucun précédent. Louis Joinet, le conseiller juridique du premier ministre, est chargé de clore le mieux possible l'"affaire du Larzac". Joinet négocie donc avec Guy Tarlier et José Bové l'avenir des terres achetées par l'armée. Le Larzac devient donc un véritable "laboratoire foncier". "Quatre ans après l'élection de François Mitterrand, le 29 avril 1985, les plus de 6000 hectares achetés par l'armée pour l'extension du camp militaire sont confiés à un office foncier, la SCTL (Société Civil des Terres du Larzac) sous la forme d'un bail emphytéotique de 99 ans. Le dispositif se veut le plus fidèle possible à l'esprit de la lutte et à son souci de penser collectivement le travail sur le causse." (Artières p 263)

*A l'articulation du global et du local. L'espace d'un autre monde possible.

Une fois la victoire acquise, les habitants du plateau continuent le combat, à différentes échelles, par le syndicalisme agricole et la lutte contre la globalisation. En 1987 est créée la Confédération paysanne, dont l'un des principaux animateurs a pour nom José Bové. L'agriculteur larzacien entend combattre les politiques injonctives européennes et mondiales imposées au monde rural par l'OMC, et les politiques libérales des gouvernements. Dans le cadre de l'altermondialisme, il dénonce la malbouffe, l'agriculture intensive, la circulation outrancière des denrées... Au cours des années 1990, la confédération paysanne multiplie les actions  coup de poing. En 1999, les militants procèdent ainsi au démontage d'un McDonald  en construction à Millau. L'opération se veut une réaction aux sanctions économiques américaines sur différents produits européens soumis à une surtaxe, dont le Roquefort. Cette action contre la malbouffe a lieu au cœur de l'été, en un lieu emblématique, ce qui assure une très forte médiatisation.

La mémoire du Larzac et ses usages peuvent désormais se développer, donnant naissance à des rencontres fructueuses, bien au delà du plateau. Ainsi, le Kanak Jean-Marie Djibaoui, intéressé par la maîtrise du foncier et par le développement agricole, se rend sur le plateau ("en brousse"). Les agriculteurs locaux lui offrent une parcelle, sur laquelle il plantera un arbre de la liberté. De même, la gauche japonaise, insurgée contre la construction de l'aéroport de Narita, reçoit la visite et le soutien des paysans aveyronnais lors d'une visite dans l'archipel. Pour désigner cette ouverture vers l'extérieur, les Larzaciens parlent volontiers de "retour de solidarité". En dépit de son enclavement, le plateau s'inscrit désormais dans une dynamique altermondialiste qui cherche à remettre en cause le modèle capitaliste dominant.

A l'initiative de la Confédération paysanne, un gigantesque rassemblement se tient sur le plateau du 8 au 10 août 2003, à l'occasion des trente ans du premier grand rassemblement du Rajal. Au total, 250 000 personnes participent au "Larzac 2003", à l'Hospitalet. Les participants rejettent l'uniformisation des modes de vie et de consommations portés par l'ultra libéralisme économique défendu par l'OMC, dont le sommet doit se tenir un mois plus tard à Cancún, au Mexique. Pendant les trois jours de rassemblement, une cinquantaine de concerts ont lieu, dont celui de Manu Chao.


De fait, tout au long de la lutte, les artistes ont accompagné la lutte paysanne. Les chanteurs occitans Claude Marti ou Patric, le Breton Kirjuhel, Colette Magny ou Graeme Allwright s'engagent aux côtés des paysans. Sensibilisé à la cause des Larzaciens, ce dernier devient militant de la cause. En juillet 1973, il participe à un concert de soutien sur le chantier de la bergerie de La Blaquière. Il est encore là sur scène lors du premier grand rassemblement du Rajal del Guorp. En 1974, il accompagne sur le plateau René Dumont, le candidat écologiste à l'élection présidentielle. En 1975, il chante:  "Oh oh, Valéry / Alors comme ça tu as choisi / Tu as choisi les fusils et pas les brebis / Tu as choisi la mort / Je suis vraiment très déçu / Je te croyais plus fort / Et tu sais mon vieux / Moi aussi j'aime le roquefort".

Notes:

1. L'agriculteur breton, membre du PSU (Parti socialiste unifié), a fondé depuis quelques années le Mouvement des Paysans Travailleurs.  Il a noué des contacts avec le groupe des 103 du Larzac au moment de leur montée en tracteurs vers Paris. Il favorise le rapprochement entre les paysans et les militants d'extrême-gauche.

 Sources:

A. Philippe Artières:"Le peuple du Larzac. Une histoire de crânes, de sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis...", La Découverte, 2021.

B. "Gardarem lo Larzac" [Affaires sensibles sur France Inter] 

C. "Le peuple du Larzac, luttes d'hier et d'aujourd'hui" [La Terre au carré sur France Inter] 

D. "Le Larzac, une communauté dans l'Histoire" [La Grande tables des Idées sur France Inter]

E. "Le conflit du Larzac, archaïque ou moderne?" [Concordance des Temps sur France Culture]

F. "Avant la ZAD, le chant de la ZAD" et "Chant de victoire pour les zadistes" [Ces chansons qui font l'Actu sur France Info]

G. Graeme Allwright: "Larzac 75" [Chansons contre la guerre]

mercredi 20 janvier 2021

"Saluez riches heureux ces pauvres en haillons". Le jour où les sardinières de Douarnenez mirent en boîte les conserveurs.

L'essor de Douarnenez est dû à la pêche de la sardine, au point qu'au début du XX° siècle, la petite ville finistérienne devient le principal port sardinier d'un arc atlantique s'étendant de Brest à Saint-Jean-de-Luz.

Préparation des boîte vers 1920, Public domain.

Du printemps à l'automne, le petit poisson aux reflets bleutés remonte le golfe de Gascogne pour trouver refuge dans la baie. Dès l'époque romaine, le poisson est intensément exploité comme en atteste les sites de transformation de poissons implantés autour de la baie (site des Plomarc'h). De grandes cuves servaient alors à la salaison et la fabrication du garum, un condiment épicé à base de poissons.
L'exploitation halieutique de la baie se poursuit au fil des siècles. Jusqu'à la fin du XVIII°, on conserve la sardine grâce à la presse à poisson. La mise au point de l'appertisation à l'Age industriel propulse Douarnenez dans une nouvelle dimension.
Il est désormais possible de conserver des produits pendant plusieurs dizaines d'années. 

Dès lors, sur tout le littoral atlantique, des conserveries de poissons font leur apparition. La demande de boîtes explose, incitant les petits patrons locaux à se lancer. A Douarnenez, la première usine est créée par un Nantais en 1853. En un siècle, la ville passe de 1700 habitants en 1800 à plus de 13 000 en 1906. Les paysans des environs affluent pour devenir marins, les femmes, seule main d’œuvre disponible à terre, prennent le chemin des usines. Par les cheminées, les fritures crachent leur vapeur odorante et recouvrent la ville. Très compacte, Douarnenez s'étend sur 70 hectares.  L'urbanisme désordonné semble totalement conditionné par la mer et, ici plus qu'ailleurs, la géographie a fait l'histoire. Les rues en pentes convergent en direction du port et de ses nombreux môles, quais, cales. En l'absence de frigos, les conserveries se trouvent à proximité immédiate du port (le Rosmeur). Fragile, la sardine doit être traitée en quelques heures. Son arrivée au port dicte donc l'emploi du temps des sardinières. Tous les interstices disponibles sont utilisés pour construire les usines de poissons qui corsètent la ville. Les ouvrières s'entassent  dans le quartier du Rosmeur qui jouxte le port du même nom. 

自由馴鹿 (ZiYouXunLu), CC BY-SA 4.0

Jusqu'aux années 1930, les chaloupes à voiles quittent le port du Rosmeur en quête de sardines, que l'on appâte avec la rogue, la semence de morue que les marins se procurent à Bergen, en Norvège. A Douarnenez, les professions obéissent à une stricte  répartition des rôles dictée par le sexe et l'âge: les hommes sont marins, leurs compagnes " femmes d'usine" (1), les enfants deviennent mousses ou “filles de friture”.

Quand les navires rentrent au port, un étrange ballet commence. Les commises négocient les cargaisons, puis les cloches des usines sonnent, tandis que les petites filles en sabots parcourent la ville pour battre le rappel. La sardine est là. Il faut sortir en toute hâte, dévaler les rues: le poisson n'attend pas, les conserveurs non plus.  Les ouvrières sont payées au lance pierre, bien moins que les hommes. Corvéables à merci, elles débutent dans le métier dès l'âge de 12 ans.

Chaloupes sardinières rentrant au port (1907) [DP]
 

 Nuit et jour, les femmes abattent un travail ingrat et difficile. Toujours debout, elles arborent une coiffe en dentelle qui leur vaut le surnom de Penn Sardin ("la tête de sardine"). Il faut étêter les poissons, les vider, les jeter dans des cuves de saumure, les en retirer au bout d'une heure pour les laver, les mettre à sécher en les enfilant sur des fils de fer, puis les plonger dans l'huile d'olive ou d'arachide bouillante. Ensuite vient l'heure de “marier la sardine”, une étape cruciale consistant à disposer correctement le poisson dans sa boîte. La commise (contremaîtresse) passe alors entre les tables pour vérifier la bonne réalisation de la tâche. Le soudeur assure enfin la fermeture hermétique. Sans tablier ni coiffe de plastique, les ouvrières sont imprégnées d’huile. L'odeur, tenace, imprègne la peau, les cheveux, les vêtements. Les conditions de travail déplorables, l'entassement dans les mêmes quartiers, le mépris constituent autant d'éléments propices au surgissement des luttes sociales. (2)

Les sardines Béziers, affiche de 1920. [Benjamin Rabier, Public domain]

 

* Plus de sardines. Poisson versatile aux migrations déroutantes, la sardine boude parfois la baie de Douarnenez. Aux périodes de grande prospérité succèdent ainsi des temps de vache maigre. Or à partir de l'automne 1902 et jusqu'en 1905, la sardine se fait rare. Les habitants, totalement dépendants de sa capture,  sombrent alors dans la misère. Faute de poisson à mettre dans les boîtes, les conserveries bretonnes souffrent: les femmes, les hommes perdent leur travail. La communauté, littéralement affamée, ne subsiste que grâce aux distributions alimentaires. La situation catastrophique du littoral sud breton attire alors l'attention de la presse et de la classe politique nationale. La crise se double bientôt d'un affrontement politico-religieux. Pour l'évêque de Quimper, Mgr Dubillard, la disparition des sardines s'apparente à un châtiment divin. 

Le mode de rémunération des sardinières, particulièrement désavantageux, aggrave encore la situation. Les femmes sont en effet payées au mille de sardines travaillées. La raréfaction du poisson entraîne donc la baisse de leurs misérables revenus. Un premier conflit social éclate en 1905 dans ce contexte de très grave crise économique. La grève se déclenche. Les marins-pêcheurs, privés de débouchés, s'y associent. La ville est close, les boutiques fermées.

"Commises" attendant les bateaux. (domaine public)

 Dès lors, un vaste mouvement social ébranle le port breton. Les femmes et filles d'usine en sont à la tête. A une époque où elles ne disposent pas du droit de vote, l'événement n'est pas anodin. Les sardinières revendiquent le paiement à l'heure. Un accord semble trouvé en février 1905, mais les usiniers ne le respectent pas. A l'été, la colère grandit. Elle sont bientôt deux mille à se réunir en syndicat, à manifester derrière le drapeau rouge. "Nous ne demandons pas à habiter des hôtels somptueux comme nos patrons, à avoir de belles robes comme leurs femmes, nous ne demandons pas à passer notre temps à la chasse ou en voyage à Paris ou ailleurs; nous demandons du pain, et encore, comme quantité, le strict nécessaire... Nous affirmons que si les usiniers veulent maintenir le travail au mille, c'est que ce mode de travail leur permet de nous voler de 30 à 40% de notre travail", peut on lire dans Le Matin du 20 juillet 1905. Persuadés d'avoir gain de cause, quatre usiniers prennent l'initiative d'un référendum sur l'épineuse question du mode de rémunération. Dans le contexte explosif de l'adoption de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, les prêtres refusent l'absolution aux femmes soupçonnées de vouloir le travail à l'heure. Convaincue que cette revendication est juste, et n'entre pas en contradiction avec sa foi, l'une d'entre elles s'insurge: "(...) Je crois en Dieu, personne ne m'empêchera de pratiquer. Néanmoins, je suis venue à votre syndicat «rouge» parce que les patrons, qui se disent religieux, ne le sont pas; ce qui le prouve, c'est qu'ils nous ont volées. Je suis venue au syndicat parce que je crois que le travail à l'heure est le seul moyen de ne pas être volées. Faites comme moi, syndiquez-vous pour soutenir vos intérêts mais sans renoncer à vos croyances." La tension atteint son comble. Quarante gendarmes à cheval, une compagnie du 118è RI arrivent à Douarnenez. Le 17 juillet, le résultat du référendum tombe: une écrasante majorité de femmes se prononce en faveur du travail à l'heure (965 contre 21 pour le paiement au mille). Les sardinières triomphent. La victoire réside non seulement dans la satisfaction des revendications matérielles (le paiement à l'heure), mais surtout "dans une dignité conquise. "Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Être payé à l'heure, c'est avoir l'impression d'être mieux respecté. Que dire quand d'évidence le mille du patron comprenait 1200 sardines? Que dire? Rien, courber l'échine et travailler encore. Une heure, c'est soixante minutes. Et ça, personne ne peut rien y changer", conclut J.-M. Le Boulanger. (source F) Ce conflit social victorieux pose le premier jalon d'une société militante. 

Alexandre Charles Masson: "Le séchage des sardines sur civière à Douarnenez" [DP]

 

Au début du XX° siècle, l'identité ouvrière émergente se forge dans la confrontation avec les patrons, avec la troupe. Le rapport de force instauré contribue à la forte syndicalisation de la main d’œuvre. La situation sociale favorise l'élection de candidats socialistes, puis communistes à la mairie. En 1921, Sébastien Velly devient le premier maire communiste élu en France. Dès lors, Douarnenez se forge une réputation de "ville rouge". En octobre 1924, Daniel Le Flanchec accède à la mairie. Très apprécié des ouvrières de la conserve, l'homme est une très forte personnalité. Communiste libertaire, gouailleur, le premier magistrat possède une voix de stentor dont il se sert pour haranguer ses administrés ou entonner des chants de lutte. Borgne, il arbore deux tatouages dont le message est on ne peut plus direct: "entre quatre murs, j'emmerde la sûreté" sur la main gauche et "mort aux vaches" sur la main droite. (3)

* 1924. La situation dans les usines de conserves reste très tendue, mais désormais les sardinières peuvent compter sur l'appui du nouveau maire. Début novembre, un jeune permanent régional de la CGTU, Charles Tillon, se rend à Douarnenez pour y inciter les travailleurs à se syndiquer. Les conditions de travail restent déplorables. En pleine saison, les femmes d'usine font jusqu'à 72 heures de de labeur en 5 jours pour un salaire dérisoire. Le travail du poisson reste le maître du temps. Lorsque la sardine est débarquée, il faut accourir toute affaire cessante, travailler jusqu'à minuit et se lever aux aurores. Les heures de nuit ne sont pas mieux payées que celles de jour. Dans ces conditions, en novembre, les ouvrières se mettent en grève afin d'obtenir une augmentation salariale. Les femmes d'usine réclament 1F de l'heure au lieu de 0,80F. Les refus patronaux de recevoir les délégations ouvrières attisent le mécontentement. Le mouvement se généralise au point que l'ensemble des fritures sont en grève à la fin du mois. Un comité de grève comprenant 11 grévistes et 4 représentants syndicaux est élu (6 femmes sur 15 membres). Sur les quais et les môles du Rosmeur, les cortège entonnent des chants révolutionnaires et reprennent à pleine voix les mêmes slogans: "Pem real a vo", vingt-cinq sous nous aurons...

Un long bras de fer s'installe. Intransigeants, les patrons ignorent la réunion de conciliation convoquée par le juge de paix. Pour les responsables syndicaux, il n'y a d'autre issue que de tenir, tenir, encore tenir. De leur côté, les marins organisent des tours de rôle pour aller en mer et rapporter le sprat pour la soupe populaire prise dans la cantine scolaire mise à disposition par la municipalité. Tous les jours, les manifestants battent le pavé, chantent. Chaque soir, les halles accueillent les orateurs qui s'emploient à maintenir le moral des troupes. Le 4 décembre, Le Flanchec est suspendu pour un mois par le préfet pour entrave à la liberté du travail. Qu'importe, le tribun ne quitte plus la rue. La suspension du maire braque  les regards vers le petit port finistérien. L'Humanité dépêche un de ses journalistes pour couvrir le conflit social. Pour le quotidien communiste, la grève revêt désormais un enjeu national: "toute la population ouvrière, paysanne, commerçante, forme un bloc contre les usiniers rapaces et la bourgeoisie de la ville et de la campagne." Les responsables de la CGTU (Charles Tillon, Marie Le Bosc, Racamond, Lucie Colliard), les cadres du jeune PCF (le député de Paris Henriet, Marcel Cachin) se rendent à Douarnenez pour apporter leur soutien.


Douarnenez: un port sardinier au début du XX° siècle. [carte: blot]
 

Des souscriptions en faveur des grévistes  s'organisent par l'intermédiaire des collectivités et des réseaux militants de toutes sortes (le PCF, mais aussi la SFIO et ses journaux: Le Quotidien, Le Cri du Peuple).  Le 9 décembre, le syndicat patronal refuse l'arbitrage du préfet. Le 12, Justin Godard, ministre du Travail du Cartel des Gauches, décide de convoquer les représentants syndicaux et les dirigeants patronaux. Dans la délégation qui se rend à Paris se trouvent trois "femmes de la saumure". Mais les patrons ne cèdent rien. La colère gronde. Pour la CGTU, Douarnenez est devenue une grève symbole, un événement national. Mme Quéro, propriétaire d'une petite friture accepte le principe d'une augmentation salariale. L'usine rouvre le 23 décembre. Les grévistes exultent: le front patronal vient de se lézarder. Plus les jours passent et plus grandit la popularité du mouvement social. Le 31 décembre, les députés républicains démocrates du Finistère, pourtant peu suspects de sympathie pour les grévistes,  s'expriment dans L'Ouest-Eclair: « Nous tenons à dire très nettement que les salaires étaient insuffisants. Dès lors, quand les patrons s’obstinent à refuser des augmentations la grève est légitime », d’autant qu’ils n’ont pas tenté « le moindre effort en vue de rechercher un arbitrage impartial. Il faut adopter de justes salaires qui correspondent aux nécessités de la vie chère.»

Les tensions restent vives. Quelques jours plus tôt, une quinzaine de membres de l'Aurore syndicaliste, un syndicat jaune, sont arrivés de Paris. Distribuant tracts et journaux, ils cherchent à briser la grève. Le 1er janvier, ils font feu sur Le Flanchec qui s'écroule. Conduit en catastrophe à Quimper, il survivra à ses blessures. A la nouvelle de la tentative de meurtre, la colère explose. L'Hôtel de France, QG des agresseurs, subit un saccage en règle. Conscients que la situation peut totalement leur échapper et se retourner contre les grévistes, les dirigeants syndicaux organisent un meeting sous les halles pour éviter un bain de sang. L'événement galvanise les troupes communistes et sème la zizanie parmi les usiniers. Le 3 janvier 1925, L'Humanité titre: "A Douarnenez, première flaque de sang fasciste." L'enquête révèle que deux conserveurs (Jacq et Béziers) ont financé les nervis. Face à l'injustifiable, l'intransigeance patronale n'est plus de mise. Le syndicat des usiniers écarte les Les plus durs de ses membres. Après 46 jours de grèves, les sardinières obtiennent enfin gain de cause.  Le contrat signé entérine l'augmentation des salaires horaires (1 franc pour les femmes dans les conserveries), l'application de la journée de huit heures (dont la loi remontait à 1919!), la majoration des heures supplémentaires et des heures de nuit.

 Les élections municipales de mai 1925 se déroulent dans ce contexte d'agitation et de grande conflictualité sociale. Sur la liste du bloc paysan et ouvrier du parti communiste menée par Le Flanchec, on trouve une sardinière: Joséphine Pencalet. (4) A une époque où les femmes ne sont ni électrices ni éligibles, cela peut surprendre. Le PCF, qui répond ainsi à une directive émanant du secrétariat féminin de Moscou, utilise une brèche du code électoral de 1884 qui prévoit que la vérification de l'éligibilité des élus n'intervient qu'à l'issue du scrutin. Le 3 mai 1925, Daniel Le Flanchec l'emporte dès le premier tour. Joséphine Pencalet ("tête dure" en breton) est, quant à elle, élue conseillère municipale. (5) "Conscient de l'invalidation in fine de l'élection de femmes, le Parti communiste entend néanmoins (...) dénoncer par tous les moyens l'exclusion des femmes de la citoyenneté politique." (source E) Comme attendu, le vote est bientôt invalidé par les autorités. L'élection de Joséphine Pencalet tombe dans l'oubli pendant plusieurs décennies.
Joséphine Pencalet en 1916, CC0.

 * Le chant des sardinières. Tout au long du conflit, le chant tient une grande place. Cela n'est guère surprenant car, à l'usine, les Penn Sardin chantent tout le temps, pour se donner de l'entrain et supporter les journées interminables d'un travail pénible et harassant. Entonnées à l'unisson, les chansons de prières, d'amour ou grivoises, contribuent à la cohésion du groupe, fixent une cadence de travail. «Le chant reste l’oxygène des ouvrières. On chante le matin pour se donner du courage. On chante l’après-midi vers les trois heures parce que les femmes avaient un coup de pompe. On chante le soir pour résister au sommeil.» [Martin Anne-Denes, Les ouvrières de la mer, Histoire des sardinières du littoral breton, l’Harmattan, 1994]

Lors des grandes manifestations de 1924, la musique et les chants sont partout. Les sardinières en grève s'arrêtent devant leurs usines et entonnent des chants révolutionnaires: "l'Internationale", "le drapeau rouge" dont les couplets furent écrits par Paul Brousse en 1877, mais aussi et surtout "Saluez riches heureux". Cette chanson anarcho-syndicaliste du début du XX° siècle dépeint les rudes conditions d'existence des travailleurs, sans cesse confrontés au besoin; une description qui correspond en tout point à celle de Douarnenez au mitan des années 1920. Deux mondes étanches se font alors face, s'ignorent, sans jamais se mélanger. Le port finistérien est une République de pêcheurs  et une république de Femmes. Les conserveurs "de droit divin" habitent de splendides hôtels particuliers dans le quartier du Port Rhu, quand leurs ouvriers s'entassent dans les masures misérables du Rosmeur. Les femmes d'usine portent la coiffe et parlent breton (6) quand les dames arborent chapeaux et s'expriment en français. Pour les crève-la-faim, le luxe ostentatoire affirmé par la "noblesse de l'huile" de l’autre côté de la ville confine à la provocation. Insultées dans leur dignité, les Penn Sardin ne pouvaient qu'adopter Saluez riches heureux. "Les travailleurs ne sont que des esclaves / Sous les courroux des maîtres du trésor / (...) Saluez riches heureux, ces pauvres en haillons, / Saluez ce sont eux qui gagnent vos millions."


 

Tout au long du conflit social, les sardinières adaptent le répertoire traditionnel aux nécessités de la lutte. Les ouvrières piochent dans le répertoire des chants révolutionnaires bien sûr, mais également aux sources du chant d'église. En effet, l'influence grandissante du communisme ne remet pas en cause la foi des Penn Sardin qui chantent "le drapeau rouge", se syndiquent, tout en continuant à se rendre à la messe et aux processions.  Cette double culture donne lieu à des épisodes savoureux. Ainsi, en pleine grève, on chante sur l'air des cantiques: "C'est Le Flanchec / C'est notre maire / C'est La Flanchec / C'est notre roi". 

Aujourd'hui, la mémoire des luttes sardinières reste vive, de nombreux travaux historiques (Jean Michel Le Boulanger ou Alain Le Doaré notamment), documentaires, chansons sont consacrés aux Penn Sardin. En 2005, Claude Michel écrit Penn Sardin en hommage aux sardinières en lutte. "Ecoutez l'bruit leurs sabots, / Voilà les ouvrières d'usine / Ecoutez l'bruit leurs sabots, / Voilà qu'arrivent les Penn Sardin.

Conclusion: Pour compenser le déclin de l'activité sardinière, le port de Douarnenez n'a cessé de s'adapter au fil des décennies. (7) "Signe du déclin du secteur halieutique, Douarnenez se tourne vers l'économie touristique et patrimonialise son activité de pêche: un port-musée s'ouvre en 1995 et la ville organise dès 1986 des fêtes maritimes où sont accueillis de vieux gréements. Les bassins de plaisance sont complets quand le port de pêche semble désert. La transformation du port de Douarnenez est à replacer dans un contexte plus global où les villes littorales ne sont plus seulement des ports de pêche mais des villes avec des ports de pêche. Le développement de la villégiature et du tourisme fait que le littoral se tourne vers une économie résidentielle qui marginalise peu à peu l'activité de pêche. Le nombre de pêcheurs à Douarnenez a considérablement diminué", constate Anaig Oiry. (source A) Ne subsistent plus aujourd'hui dans la ville que deux conserveries: Chancerelle et Paulet dont l'activité  se maintient en travaillant des sardines venues de l'Adriatique, du Maroc...

Ji-Elle, CC BY-SA 3.0
 

 Notes:

1Les femmes travaillent toute l'année. Elles s'occupent du linge, de la tannée et du ramendage des filets. Dans la ville, elles sont omniprésentes, à la différence des hommes, très souvent en mer. 

2. Un premier conflit social éclate en 1902, lorsqu'un conserveur (Masson) installe des sertisseuses qui ferment mécaniquement les boîtes. Les soudeurs voient rouge. Le 14 juillet, des ouvriers pénètrent dans l'usine Masson et se livrent au saccage des machines. Arrêtés, ils écopent de peines de prison. "Les sertisseuses travaillent 300 à 400 boîtes à l'heure, quand un bon ouvrier en ferme 60 à 70... (...) Le prix d'un soudage à la main est également largement supérieur." La concurrence est pour le moins défavorable. Avec la raréfaction de la sardine, les usiniers cherchent à réduire les coûts de fabrication et les machines, un temps remisées, refont leur apparition. Au cours de l'année 1909, les soudeurs, menacés dans leur existence même, se lancent dans des grèves, auxquelles les usiniers répondent par des lockouts. Charles Chancerelle n'en démord pas: "la machine permet de maintenir plus facilement l'autorité patronale dans l'usine: les ouvriers n'obéissent plus, ils menacent de grève à chaque instant, l'autorité est totalement ébranlée. La machine est un remède à cette solution." Avec la nouvelle installation de sertisseuses, la tension atteint son comble. L'émeute couve. Le port est militairement occupé (on compte alors un militaire pour dix Douarnenistes!). Dans les manifestations ouvrières, une nouvelle version de la Carmagnole se fait entendre: "Ça ira, ça ira, ça ira, toutes les machines on les brisera." Les marins entrent bientôt dans la lutte car la sardine est revenue en nombre, entraînant l'effondrement des  prix. "C'est la grève générale dans la ville, où les sept cents militaires présents sont rejoints par trois cents dragons de Nantes et quatre cents fantassins." (source F) Finalement, un contrat est signé entre marins-pêcheurs et usiniers, mais sur la mécanisation, rien... Le machinisme s'impose, signant l'extinction des soudeurs douarnenistes, une "aristocratie ouvrière" revendicative et syndiquée, unie autour d'un savoir partagé. Dans ce contexte explosif, Fanch Stéphan, le candidat socialiste, qui n'a pas ménagé son soutien aux pêcheurs, triomphe aux élections municipales de 1909.

Destruction des sertisseuses. L'Illustration (1903). [DP]
 

3. Il restera maire jusqu'en 1940. Rallié à Jacques Doriot au cours des années 1930, il refuse néanmoins de hisser le drapeau tricolore sur sa mairie à l'arrivée des forces d'occupation en 1940. Il est bientôt déporté à Buchenwald, où il meurt en 1944. 

4. Né en 1886 dans une famille nombreuse de marins pêcheurs, la jeune femme quitte la Bretagne pour Paris où elle devient domestique. En 1908, elle épouse un cheminot en dépit de l'opposition de ses parents. Devenue veuve, mère de deux enfants, elle est embauchée comme ouvrière dans une conserverie de Douarnenez. Elle participe avec ses collègue à la grève de 1924-1925, sans en être pour autant une meneuse. 

5."Moins d'une dizaine de femmes sont également élues dans d'autres communes, essentiellement à Paris et dans la «banlieue rouge» naissante."

6. La plupart des ouvrières maîtrisent également le français et ont pour habitude de mêler les deux langues dans les chants entonnés à l'usine.

7. La raréfaction de la sardine incite de nombreux pêcheurs à quitter la baie pour tenter leur chance dans d'autres ports du littoral. Les Douarnenistes diversifient également leurs pêches. Ils ne traquent plus seulement la sardine, mais s'adonnent à la pêche du thon, du maquereau, des langoustes sur les côtes africaines, des pêches hauturières, saisonnières et plus seulement côtières. Le port de Douarnenez n'en connaît pas moins un net déclin dans la seconde moitié du XX° siècle, renforcé par la position excentrée de la ville, mal desservie par les réseaux de transports rapides. Aujourd'hui, le port ne compte plus qu'une vingtaine de bateaux de pêche. Il continue toutefois d'accueillir des bateaux finistériens ou espagnols qui l'utilisent comme un port d'exploitation.  

 

Sources:

A. Annaig Oiry: "Les littoraux", in La Documentation photographique", 2020.

B. "La grève des sardinières de Douarnenez en chansons" [La chronique d'Aliette de Laleu sur France musique]

C. "Douarnenez, la République des pêcheurs" [La Marche de l'Histoire sur France Inter avec Alain Le Doaré]

D. "A Douarnenez, des femmes et des sardines" [Invitation au voyage sur Arte]

E. Bugnon Fanny, « De l'usine au Conseil d'État. L'élection de Joséphine Pencalet à Douarnenez (1925) », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2015/1 (N° 125), p. 32-44.

F. Jean-Michel Le Boulanger: “Douarnenez de 1800 à nos jours, Presse Universitaire de Rennes, 2000.

G. «Elles ont eu le courage de dire "non": les sardinières de Douarnenez (1924).» [Une Histoire populaire de Matthieu Lépine]

H. "Le chemin de la sardine ou l'histoire de la sardine en 17 panneaux." [site de la ville de Douarnenez]

I. Michelle Zancarini-Fournel: "Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours", Zones, Éditions La Découverte, 2016. 

J. "Le 3 mai 1925, l'élection de Joséphine Pencalet à Douarnenez" par Fanny Bugnon. [Les grandes dates de l'histoire de la Bretagne]

Riches heureux

                                                        Chaque matin, au lever de l’aurore,

Voyez passer ces pauvres ouvriers,

La face blême et fatigués encore,

Où s’en vont-ils ? se rendre aux ateliers,

Petits et grands les garçons et les filles,

Malgré le vent, la neige et le grand froid,

Jusqu’aux vieillards et les mères de famille,

Pour le travail ils ont quitté leur toit

refrain:

Saluez riches heureux, ces pauvres en haillons,

Saluez ce sont eux qui gagnent vos millions.

Ces ouvriers en quittant leur demeure

Sont-ils certains de revenir le soir ?

Car il n’est pas de jour ni même d’heure

Que l’on en voit victime du devoir,

Car le travail est un champ de bataille

Où l’ouvrier est toujours le vaincu

S’il est blessé qu’importe qu’il s’en aille,

A l’hôpital puisqu’il n’a pas d’écu.

 Refrain

Combien voit-on d’ouvriers, d’ouvrières

Blessés soudain par un terrible engin,

Que reste-t-il pour eux, c’est la misère,

En récompense d’aller tendre la main,

Et sans pitié, l’on repousse ces braves

Après avoir rempli les coffres d’or,

Les travailleurs ne sont que des esclaves

Sous les courroux des maîtres du trésor.

 Refrain

Que lui faut il à l’ouvrier qui travaille,

Etre payé le prix de sa sueur,

Vivre un peu mieux Que couché sur la paille,

un bon repos après son dur labeur

Avoir du pain au repas sur la table,

Pouvoir donner ce qu’il faut aux enfants, 

Pour son repos, un peu de confortable 

Afin qu’il puisse travailler plus longtemps

Refrain (2X)

[La chanson se termine par le slogan de la grève de 1924:]

 "Pemp vel a vo" ! "nous voulons nos 5 sous"