Avec une densité de population inférieure à 30 hab/km², les espaces faiblement peuplés en France occupent près de la moitié du territoire national et regroupent environ 4 millions de personnes. Dans ces espaces, la population réside majoritairement dans de petites villes, villages ou dans un habitat isolé.
Phillip Capper, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Le déclin démographique des campagnes françaises remonte à loin. Il a accompagné la diminution drastique du nombre d'agriculteurs. Le pays connaît un puissant mouvement d'exode rural (1), qui affecte tout particulièrement les régions pauvres de moyenne montagne dès la fin du XIX° siècle. Dans "Chacun
vendrait des grives", Jean-Louis
Murat revient sur le dépeuplement d'un village du Massif Central qui passe de 3900 à 114 habitants entre le début et la fin de la chanson.
Très grand succès de Jean Ferrat , "la montagne" oppose le monde artificiel et frelaté des villes aux terroirs montagnards peuplés d'habitants authentiques. Le chanteur n'y va pas avec le dos de la bêche, opposant les vieux paysans, qui savaient monter "des murettes jusqu'au sommet de la colline", et leurs enfants qui "seront flic ou fonctionnaires / de quoi attendre sans s'en faire que la retraite sonne". Les premiers vivent dans un cadre naturel somptueux, quand les seconds rentrent "dans leur HLM / manger du poulet aux hormones".
Les espaces de faibles densités sont variés. Il peut s'agir de régions d'agriculture productiviste comme la Beauce ou la Champagne. Les très hauts rendements y sont obtenus grâce à une agriculture très mécanisée nécessitant peu de main d’œuvre.
D'autres espaces ruraux sont facilement accessibles depuis une grande aire urbaine, ce qui incite quelques citadins à quitter la ville, dans l'espoir de trouver à la campagne de meilleures qualités de vie du calme, de beaux paysages, un coût de la vie moins élevé. Ainsi Ridan rêve de reconversion et de devenir "agriculteur". "J'en ai ras-le-bol de tout ce béton / J'ai la folie des grands espaces / J'en ai ras-le-bol de tout ce béton / J'ai la folie des grands espaces". (0'50)"Et puis merde! J'ai décidé de vivre loin sur la colline / Vivre seul dans une maison avec la vue sur ma raison / J'préfère vivre pauvre avec mon âme, que vivre riche avec la leur / Et si le blé m'file du bonheur, je ferais p'têt' agriculteur".
Dans le Perche, dans le sud de la Normandie, à environ 2 heures de route de Paris. les villages accueillent désormais de nouveaux habitants venus de la ville. Désignés comme des néo-ruraux, ils contribuent à transformer ces espaces. Parfois, la cohabitation avec les habitants de longue date ne va pas sans confrontation.
En 1977, Michel Delpech révèle l'ambivalence des relations entre citadins et ruraux dans son titre "Loir-et-Cher". Le jeune urbain d'origine rurale est l'objet des railleries de la famille restée aux champs. "Ils me disent (X2) / Tu vis sans jamais voir un cheval, un hibou / Ils me disent / Tu ne viens plus, même pour pêcher un poisson / Tu ne penses plus à nous". Jeanne Cherhal se met dans la peau d'un résident secondaire qui aime la campagne et tout ce qui est "rural" mais de loin ou de manière épisodique, et à condition de ne pas se salir. "D'assez loin c'est joli / La province le samedi / La paroisse l'ensilage / Le purin le village / C'est fermier tiers-état / Paysan mais très sympa / C'est tranquille bien tranquille / Si tranquille trop tranquille / C'est rural bien rural / Si rural trop rural / Touche pas chéri c'est sale". Dans A la campagne, Bénabar moque l'attitude des citadins n'envisageant les terroirs ruraux que comme des espaces récréatifs. "À la campagne on veut de l'authentique / Du feu de cheminée et du produit régional / À la campagne il nous faut du rustique / Un meuble qui n'est pas en bois / Ça nous ruine le moral / À la campagne on dit qu'on voudrait rester / Quitter Paris, le bruit, le stress et la pollution / À la campagne c'est la fête aux clichés / La qualité de vie et le rythme des saisons".
Kent propose; "Allons z'à la campagne". "Allons z'à la campagne (allons z'à la campagne) et oublions Paris (Paris) / Cherchons à la campagne (cherchons à la campagne) le vrai sens de la vie / Dans quelques temps, dès qu'on pourra, quand notre plan-épargne / Sera fini, on se paiera une maison d'campagne".
Un autre type d'espaces de faibles densités est composé des zones de haute et moyenne montagne, parfois enclavées et mal desservies, qu'il s'agisse d'une grande partie du Massif central, des Pyrénées ou des hautes vallées alpines. L'essor des sports d'hiver permet toutefois de créer des emplois dans le stations de ski de haute
montagne. Cependant, ces activités de service (gîtes, restaurants)
restent saisonnières et très dépendantes du climat (enneigement).
Certains espaces de
faibles densités possèdent de solides atouts leur permettant de lutter contre le déclin démographique et la déprise agricole: le calme, les beaux
paysages naturels, un riche patrimoine historique, des produits du
terroir de qualité (fromage, vin...), parfois un climat favorable. Le Lubéron, l'Ardèche, la Drôme, les Cévennes, le Périgord bénéficient ainsi d'un fort héliotropisme. Tous
ces éléments permettent parfois le maintien ou la création d'emplois
sur place. Le tourisme vert attire de nombreux visiteurs en Périgord, dans le Lot ou le Cantal. Jean-Louis Murat décrit mi-amusé, mi-affligé, l'arrivée des estivant dans leur super "camping à la ferme". "Le paysan vient en tracteur / Nous chercher je te jure / C'est vraiment la folie / Des gens charmants qui vous / Accueillent dans leur famille / Devine pour quoi, pour qui / Cool, super cool / C'est le camping, / Camping à la ferme".
Artisan d'un Ploucstarap hexagonal, MC Circulaire dresse un portrait au vitriol de la Vendée rurale, dont il est originaire. La misère, l'ennui, l'alcoolisme règnent en maître dans "Demain c'est trop tard". "T"façon tout l'monde s'en branle, on est la France oubliée / Dans mon quartier y'a jamais eu de MJC! / Pourtant la misère est là, j't'assure qu'elle est bien réelle / Elle s'cantonne pas qu'dans les banlieues, elle est universelle / Combien de familles au chômdu qui survivent grâce aux allocs / Y'a plus de darons alcooliques qu'en cure de désintox / L'Etat nous laisse dans not'merde, et verra plus tard / On est qu'une bande de crevards gouvernée par des bâtards / On est pas la France qui squatte les halls, mais les arrêts d'car/ Et ici-bas on sait bien que demain c'est trop tard."
Tous les espaces de faibles densités ne tirent pas leur épingle du jeu. Le terme hyper rural désigne ainsi les territoires isolés, très peu peuplés, les plus éloignés des villes importantes. Les contraintes naturelles (relief, climat), l'enclavement (peu de routes, zones blanches), le vieillissement de la population affectent ces territoires. Devenus répulsifs, ils subissent la fermeture des commerces, la désertification médicale et la disparition des services publics. Les rares jeunes du coin partent vers les villes pour y suivre des études supérieures ou parce qu'elles offrent davantage de perspectives d'emplois. Dans ces conditions, ces campagnes se dépeuplent toujours plus, entraînant la disparitions des derniers services. La Poste, le commerce, l'école ferment les uns après les autres. Les habitants de ces espaces ont alors le sentiment de compter pour quantité négligeable. Gauvain Sers, originaire de la Creuse, se fait le porte-parole de ces "oubliés", dans une chanson narrant la fermeture d'une école.
Découvert sur internet grâce au morceau "Marly-Gomont", Kamini dépeint son quotidien dans ce village de l'Aisne, en Thiérache. La rareté des services y représente une gêne considérable pour les habitants. Le départ à la retraite de médecins non remplacés transforme ces territoires en déserts médicaux. Ainsi le rappeur ne peut que constater: "Dans les p'tits patelins / Faut pas être cardiaque / Ah ouais, sinon t'es mal / Faut traverser vingt villages / En tout cinquante bornes pour trouver un hôpital / Que dalle / Là-bas y a rien / C'est des pâtures".
Ces territoires connaissent alors un abandon progressif des activités, notamment agricoles. Les terres ne sont alors plus cultivées, les logements demeurent inhabités, la population continue de diminuer. David Lafore:"Petit village" (1'49")
Originaire du Lauragais (Montgiscard à 25 km de Toulouse), Yous MC décrit son environnement dans "la colline d'en face". "J'viens chroniquer les steppes anonymes et discrètes /Je vois que la verdure prospère du haut de ma colline / Viens dans mon Lauragais, ses plaines à la folie s'y prêtent / Je vois qu'elles ont que de l'air pur, mais austère, à t'offrir / Tu croiseras personne de Villeneuve à Pompertuzat / Ni belle gosse, ni caisse, ni restau / le pousse en l'air on s'enfonce dans les profondeurs rurales / Une odeur de bête morte dans le fossé plus bas". Il rappe: "Le pousse en l'air, on s'enfonce dans les profondeurs rurales". De fait, les habitants de ces espaces se doivent d'être motorisés car pour trouver un emploi et le conserver, il faut parcourir de nombreux kilomètres et passer beaucoup de temps sur la route. Cette dépendance à la voiture explique la colère suscitée par la diminution de la vitesse de circulation autorisée de 90 à 80 km/h lors du surgissement du phénomène gilets jaunes.
Terminons avec "la
diagonale du vide", le beau
morceau poétique que Bertrand Burgalat a consacré aux espaces de faibles densités. Le chanteur nous invite à ne pas voir seulement dans ces territoires des vides, dépourvus de signal ou de connexion. "Une bande de territoire à faible densité / Des bases de loisir / Et des rideaux de fer / Un silence absolu / Sauf le bruit de mes pas".
Notes:
1. C'est en 1931 que, pour la première fois, la population française devient majoritairement urbaine.
Ce billet est aussi disponible en version podcast:
Sources:
A. Benoît Coquard:"Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin", La Découverte, 2019
B. Jean-Laurent Cassely et Jérôme Fourquet:"La France sous nos yeux", Le Seuil, 2021
C. Lorraine de Foucher:"Le rap des champs", Le Monde, 1er décembre 2017
Gauvain Sers est un
chanteur français né à Limoges le 30 octobre 1989. Passionné de musique dès son plus jeune âge, ce fils d'un professeur de mathématiques et d'une pharmacienne de
Dun-le-Palestel, en Creuse, abandonne ses études d'ingénieur pour se lancer
dans la chanson française. Renaud, son mentor, chantait la banlieue dans les années 1970 et 1980, Gauvain, pour sa part, s'intéresse tout particulièrement aux territoires ruraux en souffrance. Comme son modèle en son temps, le chanteur n'hésite pas à s'engager. En 2017 par exemple, à la faveur de concerts donnés à la Souterraine, il apporte son soutien aux employés de GM&S, l'équipementier automobile en difficulté . * Genèse d'une
chanson.
Il
pleure la fermeture à la rentrée future / De ses deux dernières
classes / Il paraît qu'le motif c'est le manque d'effectif /
Mais on sait bien c'qui s'passe
Sur le second album
du chanteur figure Les
oubliés,
une chanson consacrée à la fermeture programmée de l'école d'un village,
sacrifiée sur l'autel du redéploiement de la carte scolaire. La
genèse du morceau mérite que l'on s'y attarde. En 2017, Jean-Luc
Massalon, le directeur de la petite école rurale de Ponthoile,
menacée de fermeture à la rentrée suivante, assiste au concert que
donne Gauvain Sers à Amiens. Dès le lendemain du spectacle, le
professeur des écoles adresse une lettre au chanteur dans laquelle
il raconte le sort réservé à son établissement. L'expéditeur
espère sans doute, sans trop y croire, que l'artiste se saisira du
sujet. "L’école,
c’est un symbole hyper fort dans un village. Cela faisait quelque
temps que je voulais écrire sur la désertification en milieu rural,
des campagnes, mais je n’avais pas encore trouvé l’angle pour
attaquer la chanson. Quand j’ai reçu cette lettre, ça a été
l’élément déclencheur",
raconte Gauvain. [source C] Avec 28 élèves de primaire répartis
dans deux classes, l’école de Ponthoile était considéré en sous
effectif par l’institution. A partir du cas de cette fermeture de classes, le chanteur aborde donc le sujet du
dépeuplement des campagnes et du lent, mais inexorable,
dépérissement des villages. Ce faisant, il donne un écho à une
cause qui peine généralement à trouver un relais médiatique. "Je
voulais dénoncer l'abandon de tous les services publics, en général.
Je me rends compte à chaque fois que je retourne dans la Creuse
qu’il y a de moins en moins de trains, de postes. Les écoles qui
ferment, je trouve que c’est cela le plus terrible par l’effet
boule de neige que ça entraîne sur la vie de la campagne où tout
disparaît." [source C] L'école reste en effet
souvent le dernier, et le seul, lieu de rencontre, d'échanges entre les habitants du
village dont le rythme se calque largement sur les horaires
des sonneries. La fermeture constitue dès lors une étape
supplémentaire dans la déstructuration des liens sociaux car elle
s'accompagne de la cessation d'activités des commerces et la
suppression des derniers services encore présents (bureau de poste).
Ça
leur a pas suffit qu'on ait plus d'épicerie Que les médecins se
fassent la malle Y a plus personne en ville, y a que les banques
qui brillent dans la rue principale
François
GOGLINS [CC BY-SA 3.0
(https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)]
* Cas d'école. L'histoire de l'école de
Ponthoile s'inscrit dans le cadre d'un redéploiement des services
publics. Dans le domaine scolaire, l’Éducation nationale s'appuie désormais sur les Regroupements Pédagogiques
Concentrés (RPC); ces lieux rassemblent dans un même
établissement des élèves - de la maternelle jusqu'aux CM2 - et des
professeurs des écoles issus des établissements fermés aux
alentours. (1) Pour leurs défenseurs
ces nouveaux regroupements rompent l'isolement des professeurs et
facilitent le travail en commun. Par le jeu des économies
d'échelle, les nouveaux établissement sont également mieux dotés
matériellement que les structures vieillissantes des écoles
isolées. Enfin, l'accueil d'un RPC contribue parfois à créer une
dynamique pour le bourg retenu (souvent au détriment des villages
environnants il est vrai).
À
vouloir regrouper les cantons d'à côté en 30 élèves par
salle Cette même philosophie qui transforme le pays en un centre
commercial
Pour les détracteurs
du système, les RPC engendrent une augmentation des temps de
transport, une multiplication des déplacements dont l'impact
écologique et financier (essence) n'est pas négligeable.
D'autre part, l'accueil des nouvelles structures éducatives implique
pour les bourgs sélectionnés de lourds travaux d'équipements pour accueillir dans de bonnes conditions l'afflux supplémentaire
d'élèves (élargissement des rues pour le passage des transports
scolaires par exemple). Beaucoup d'enseignants déplorent enfin de ne
plus pouvoir rencontrer les parents des enfants scolarisés en RPC,
car un grand nombre d'entre eux se rendent désormais à l'école en
bus scolaires.
Qu'il
est triste le préau sans les cris des marmots / Les ballons dans les
fenêtres (...) / Même la voisine d'en face elle a peur, ça
l'angoisse / Ce silence dans l'école
Dans le cadre de la loi
Notre, l’État transfère certaines compétences aux collectivités
locales (région, département, communautés de communes). Pour les
habitants des villages en crise, l’État se défausse, ne joue plus
son rôle car les difficultés économiques de certaines
collectivités locales ne permettent plus d'assurer la pérennité des services publics. Comme dans d'autres marges, telles que la
Seine-Saint-Denis, un fort sentiment de relégation se développe
chez les habitants, convaincus de ne pas être traités de manière
équitable, notamment dans le domaine éducatif. Les maires des
villages concernés par les fermetures de classes ne disposent guère
de marges de manœuvres et se trouvent piégés, car la chaîne de
décisions s'est aujourd'hui allongée. Ce sont désormais la plupart
du temps les communautés de communes (CDC) qui gèrent la carte
scolaire, et donc les ouvertures et fermetures d'écoles. Dans le
cadre des conventions ruralité, les CDC s'engagent à privilégier
d'abord les RPC, au détriment des petites écoles. * Habiter les
marges.
On
est les oubliés / La campagne, les paumés / Les trop loin de Paris
/ Le cadet d'leurs soucis
Au bout du compte, les
écarts se creusent entre territoires urbains et ruraux. Le comité d'évaluation et de contrôle (CEC) de l'Assemblée nationale a constitué début 2018 une mission d'évaluation d'accès aux services publics. Le rapport qui en est issu note que "plusieurs décennies de repli des services publics sous le signe des économies budgétaires ont durablement marqué le territoire." La question de l'accès aux services publics est centrale pour lutter contre la déprise de certains territoires. "Sans population, les services publics ont vocation à disparaître et, là où les services publics ne sont pas accessibles, de nouveaux habitants ne s'installeront pas", résume le rapport. Le serpent se mord la queue. "La fermeture de classes ou d'écoles, consécutive à l'évolution démographique, participe à la spirale de la déprise et au sentiment d'abandon."
On
est troisième couteau Dernière part du gâteau
Certains habitants des
espaces ruraux marginalisés constatent, dépités, que tout se passe
ailleurs, en ville. Ceux qui n'ont pas les moyens économiques,
culturels, matériels de s'y rendre, vivent cette situation comme une
assignation à résidence. Dans le cadre de la
mondialisation, dans lequel seules les grandes métropoles semblent
tirer leur épingle du jeu, cette situation attise - à tort ou à
raison - un sentiment de marginalisation chez de nombreux acteurs des
mondes rurauxqui subissent,
depuis de nombreuses années, des politiques participant au
détricotage des services publics et des liens sociaux. Si la décision
de fermer un établissement scolaire répond à des logiques
comptables et budgétaires nationales; elle passe très mal auprès des
populations locales concernées, leur donnant l'impression d'être
abandonnées et méprisées, à l'instar des figures de la ruralité,
souvent associées à la beauferie ou à l'arriération culturelle.
Quand
dans les plus hautes sphères couloirs du ministère / Les
élèves sont des chiffres
Dès lors, un dilemme se pose pour
les autorités comme les élus locaux. Comment maintenir une certaine
vitalité dans des espaces qui se dépeuplent? Comment y contrecarrer
les effets dévastateurs du processus de métropolisation? Comment
assurer le maintien de services alors même que le nombre d'habitants
diminue? Comment satisfaire des populations souhaitant accéder aux
services que seules les villes sont désormais susceptibles de leur
offrir? Ces questions aujourd'hui sans réponses alimentent le
malaise des populations des espaces ruraux périphériques pour
lesquelles la crise des gilets jaunes a parfois pu servir d'exutoire.
Qu'il
est triste le patelin avec tous ces ronds-points Qui font tourner
les têtes
Les succès d'un
artiste réside notamment dans sa capacité à être en phase avec son
temps et ses contemporains. Bien qu'écrites avant le surgissement
des gilets jaunes sur les ronds points, les paroles du morceau Les Oubliés
entrent en résonance avec certaines revendications de ce mouvement
social inédit. "J'ai écrit ce texte six mois avant le
mouvement" (en avril 2018), précise l'artiste. " Je
pense que le sentiment d'être oubliés par les institutions, par les
services publics qui ferment les uns après les autres, cela fait
partie de leur combat. C'est quelque chose que je revendique aussi".
Pour autant, le chanteur prend le soin de préciser: "Il y a
des revendications dans lesquelles je me retrouve et que je comprends
parfaitement, comme le sentiment d’être abandonné dans certains
endroits. Dans la chanson, je voulais pointer ce côté de l’abandon
des services publics. Et parler de cette guerre entre Paris et la
Province où on est toujours d’un côté ou de l’autre. Je
voulais contrer cette espèce de clivage. Ce qui fait la force de
notre pays, c’est d’avoir des grandes villes riches
culturellement parlant et aussi d’avoir des zones rurales riches de
leur diversité." * Quelles perspectives pour les zones rurales? Il existe pourtant des perspectives pour faire face aux difficultés rencontrées par les zones rurales. Face à la désertification médicale, qui constitue un enjeu crucial, l'objectif est de créer àterme "des centres de santé, et de fixer un seuil d'éloignement maximal des services de santé et d'urgence à 20 minutes, de favoriser la création de petites structures collectives à destination des personnes âgées isolées." Le rapport du CEC plaide ardemment pour la "mutualisation au service de la proximité." Le numérique représente un outil essentiel, dont les potentialités s'évanouissent cependant lorsqu'il est mal utilisé ou déployé. Ainsi, la
disparition de guichets de proximité combinée à l'absence de couverture
numérique digne de ce nom (15% du territoire ne bénéficie toujours pas
de la 4G) a été génératrice d'exclusion. "Dès le départ, la
dématérialisation vise à faire des économies et c'est souvent sous
couvert d'efficience qu'elle est présentée aux usagers contribuables". En outre, "les administrations ont tout fait (...) pour dissuader les usagers de recourir à d'autres modes de contact qu'internet", souligne le rapport du CEC. (source F) "Si tous les services publics doivent être accessibles par voie numérique d'ici à 2022, ce mode d'accès ne saurait être exhaustif dans la mesure où il exclut non seulement les 13 millions d'habitants frappés d'illectronisme, mais encore ceux qui ne sont pas à l'aise avec la langue écrite, souligne le rapport du CEC. Pour tous ceux-là, la présence d'un guichet physique est indispensable." (2) Gageons
que la future Agence nationale de la cohésion des territoires, qui doit
voir le jour en 2020, se gardera de la logique verticale d'un État
prescripteur, qui n'a pas les moyens de ses ambitions. Si la chanson de Gauvain a rencontré à sa sortie un franc succès, elle a également suscité l'agacement de certains. Dans un édito publié dans les
Inrocks,
Christophe Honoré écrit: "la
chanson populaire est parfois populiste. On aurait tort de ne
pas s'en méfier. Ainsi, rien ne m’a plus terrorisé cette année
que le clip de Gauvain Sers sur sa chanson Les
Oubliés.
Voir ce chanteur à l’air attristé, mis en scène dans une classe
de carton-pâte (3), flanqué d’enfants filmés en gros plan comme des
malades condamnés (...) m'a procuré un écœurement (...). (...)
Difficile de garder son calme face à cette idéologie gâtée qui
prend le masque d'une complainte plaintive et résignée, mais d'une
redoutable efficacité démagogique. (...) Quand c'est pour faire
semblant de nous plaindre et désigner nos oppresseurs, mieux vaut il
me semble baisser le volume et de celui qui chante et de ceux qui
l'écoutent." On peut certes regretter l'utilisation de formules rapides ("la
petite boulangère" et les "sous-fifres" contre "les cravatés du col" et "les plus hautes sphères") ou les raccourcis faciles ("Ceux qui ferment les
écoles, les cravatés du col (...) qui n'verront jamais ni de loin ni de près un enfant dans les
yeux") propres à une chanson de trois minutes, il n'empêche que le constat dressé ne correspond pas à une "idéologie gâtée", mais bien à une réalité, douloureusement ressentie par les populations de la France des marges. Derrière la volonté de se payer un artiste à bon compte, en décrétant qu'il n'est pas sincère et qu'il vaut mieux ne pas l'écouter, le réalisateur exprime une forme de condescendance dont souffre sans doute autant les populations rurales que de la disparition des services publics.
Ancienne
école de Ponthoile. APictche [CC BY-SA 4.0
(https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]
Les
Oubliés
Devant le
portail vert de son école primaire On l'reconnaît tout
d'suite Toujours la même dégaine avec son pull en laine On
sait qu'il est instit Il pleure la fermeture à la rentrée
future De ses deux dernières classes Il paraît qu'le motif
c'est le manque d'effectif Mais on sait bien c'qui s'passe Refrain:
On est les
oubliés La campagne, les paumés Les trop loin de Paris Le
cadet d'leurs soucis
À vouloir
regrouper les cantons d'à côté en 30 élèves par salle Cette
même philosophie qui transforme le pays en un centre commercial Ça
leur a pas suffit qu'on ait plus d'épicerie Que les médecins se
fassent la malle Y a plus personne en ville, y a que les banques
qui brillent dans la rue principale Refrain
Qu'il est
triste le patelin avec tous ces ronds-points Qui font tourner les
têtes Qu'il est triste le préau sans les cris des marmots Les
ballons dans les fenêtres Même la p'tite boulangère se demande
c'qu'elle va faire De ses bon-becs qui collent Même la voisine
d'en face elle a peur, ça l'angoisse Ce silence dans l'école
Refrain
Quand dans
les plus hautes sphères couloirs du ministère Les élèves sont
des chiffres Y a des gens sur l'terrain, de la craie plein les
mains Qu'on prend pour des sous-fifres Ceux qui ferment les
écoles, les cravatés du col Sont bien souvent de ceux Ceux
qui n'verront jamais ni de loin ni de près Un enfant dans les
yeux
Refrain
On est
troisième couteau Dernière part du gâteau La campagne, les
paumés On est les oubliés
Devant le
portail vert de son école primaire Y a l'instit du village Toute
sa vie, des gamins Leur construire un lendemain Il doit tourner
la page On est les oubliés
On a longtemps évoqué la « diagonale du vide » à propos d'un vaste territoire peu densément peuplé s'étendant des Ardennes aux Pyrénées en passant par le Massif Central. Le succès de cette "diagonale" à l'origine incertaine, témoigne de l'importance accordée très tôt à la question du dépeuplement de régions françaises par les pouvoirs publics et une partie de l'opinion. Cette dénomination s'avère aujourd’hui obsolète tant les situations de ces territoires peu peuplés sont diverses. * "Une bande de territoires à faible densité"
Dès le dernier quart du XIXe siècle, la dénatalité inquiète. Le congrès de la Société des Géographes Français
en 1884 a déjà pour thème la dépopulation et la stérilisation de vastes espaces. Or, ces préoccupations s'inscrivent dans la durée. Au sortir de la seconde guerre mondiale, J.F. Gravier s'inquiète de la répartition déséquilibrée des hommes et de leurs activités dans "Paris et le désert français" (1947). Au cœur des Trente Glorieuses, l'exode rural que connaissent un certain nombre de campagnes françaises entretient un discours anxiogène de la part des géographes comme des politiques. La désertification à l’œuvre entraînerait une dégradation définitive de la
végétation et des sols de territoires d'où la vie sociale aurait disparu (théories de « seuil
de sociabilité »). Les premières fermetures de services publics dans les régions "désertées" accentuent les craintes, incitant les pouvoirs publics à porter leur attention à ces espaces dans le cadre de la politique d'aménagement du territoire. C'est dans ce contexte que s'inscrit la popularité de la "diagonale du vide", dernier avatar de la "France des diagonales". (1)
L'origine de l'expression demeure obscure. Elle pourrait dériver d'un ouvrage publié par le géographe René Béteille, la France du vide, en 1981. L'auteur définissait par ce terme une France des faibles densités, à dominante rurale. Facile
à mémoriser, l'expression se diffuse alors très largement dans les plans d'aménagements du territoire, les discours des hommes politiques, les
médias et les manuels de géographie du secondaire. La "diagonale du vide" ainsi identifiée prend en écharpe la France du Nord-est au Sud-ouest en reliant une succession de territoires dissemblables. Depuis la
forêt des Ardennes, cette bande de terre traverse la Champagne, les confins de l'Orléanais (Sologne, Gâtinais) et de la Bourgogne (Puisaye, Sancerrois, Morvan),
le Berry, le Bourbonnais, une partie du Massif Central (Marche,
Combrailles, Xaintrie, Rouergue, Lozère), le Quercy, le Périgord, les Landes de Gascogne, jusqu'aux Pyrénées.
* Comment expliquer l'abandon d'une expression longtemps si familière? - Une des principales limites ou faiblesses de cette dénomination est qu'elle laisse supposer une relative unité ou cohérence à cette diagonale, or il n'en est rien. Si ces espaces sont peu peuplés, leurs dynamiques sont très variables. Certains territoires situés à proximité des grandes aires urbaines jouissent d'un grand dynamisme et semblent bien intégrés à la mondialisation, quand d’autres souffrent d'un fort enclavement et appartiennent à la France des marges. Les activités agricoles, par exemple, y restent souvent très présentes, mais elles diffèrent profondément d'un territoire à l'autre. Ainsi, les espaces céréaliers à très hauts rendements du bassin parisien (Brie, Beauce) ou les riches régions viticoles très spécialisées (Champagne), parfaitement intégrés à la mondialisation grâce à leurs productions agricoles renommées, n'ont que peu à voir avec les zones de polyculture extensive de moyenne montagne (Marche, Rouergue), peu rentables et faiblement intégrées. - D'autre part, la diagonale englobe des agglomérations importantes telles que Reims ou Limoges - sans parler de Toulouse - dont les aires urbaines disposent de services de haut niveau (universités, CHU) et de densités non négligeables. - Des territoires de faible densité existent ailleurs
que dans ladite diagonale, que l'on songe à l'intérieur breton, aux collines de la Manche, de l'Orne, au Perche, ou aux intérieurs montagnards de Corse et d'outre-mer... - Surtout cet espace n'est pas vide, car le "vide" c'est le rien... Or, les zones de faibles densités restent habitées, exploitées. > Récusant le vocabulaire catastrophiste des "prophètes de la
désertification", un certain nombre de géographes cherchent à contrer le discours alarmiste sur la France du vide. Dans ces conditions, l’expression de « diagonale du vide » est progressivement remplacée par
celle de diagonale des faibles densités, plus neutre.
* Les atouts territoriaux de ces espaces peu peuplés. L'exode rural a pris fin depuis le début des années 1970 comme en attestent les chiffres de l'INSEE. Désormais, certains
des territoires de la diagonale profitent d'un renouveau avec des installations résidentielles plus nombreuses, diffuses, variées. (2) Dans les campagnes à proximité des grandes aires urbaines (Toulouse), les arrivées dépassent désormais largement les départs, ce qui contribue parfois au retour de l'excédent naturel. Ainsi, sans le sud-ouest, " la diagonale s'interrompt autour de Toulouse et tout au long de la Garonne." [Source D: Milhaud p 11] Ces campagnes en renouveau bénéficient d'un certains nombre d'atouts. - La qualité de vie y attire des néo-ruraux en quête d'un autre de mode vie. La proximité des grandes villes ou/et une situation climatique favorable (héliotropisme) favorise(nt) les dynamiques résidentielles comme en Sologne ou dans le sud-ouest par exemple. (3) - Le renouveau économique peut s'appuyer sur la relance d'activités agricoles basées sur les produits de qualité et de proximité ou encore sur l'attractivité touristique indéniable de certains territoires méridionaux de la diagonale (Cévennes). Ce renversement tient non seulement à des aspirations nouvelles chez les Français, mais aussi à des politiques publiques incitatives. * "Aucune ville aux environs" Ce renversement de tendance n'a toutefois rien de général. De nombreux cantons dans cette diagonale des faibles densités se trouvent en déprise et connaissent un déclin de population important et continu. Comme le souligne O. Milhaud, là où "les
centralités urbaines sont trop petites ou trop éloignées, loin des
littoraux ou des grands axes de transport, les campagnes stagnent, voire
se dépeuplent, ce qui est particulièrement net dans les régions en
difficulté du Nord-Est et du Centre de la France." [Source D: Milhaud p 11] Le
dépeuplement relatif du Nord-Est s'explique avant tout par un solde migratoire
négatif (Haute-Marne, Ardennes).
La dépopulation de la zone centrale est surtout liée à
un solde naturel négatif (Creuse, Allier, Nièvre, Cantal). Surreprésentée, la population âgée
y meurt progressivement et le nombre de nouveaux arrivants susceptibles
de faire des enfants ne suffit pas à la remplacer. L'atonie économique générale de ces espaces n'offre que peu de perspectives d'emplois susceptibles d'attirer des actifs. A ces facteurs viennent parfois s'ajouter des contraintes naturelles
importantes (enneigement, relief) qui renforcent l'enclavement de territoires de plus en plus en marge. C'est le cas d'une grande partie du Massif Central, sorte de "marge interne au cœur du pays, pôle répulsif, sorte de double inversé du Bassin parisien: relief contraignant et fragmenté, sols pauvres, faiblesse des villes [...] et des activités, désertification, etc." En dépit des politiques défendues par les présidents de la République qui en avaient été élus (VGE, Chirac, Hollande), "le massif regroupe aujourd'hui les régions parmi les moins peuplées et moins productives de France." [source D: Milhaud p 9] Devenus répulsifs, ces territoires assistent au lent délitement de leur tissu économique. Dans, les petites villes, le petit commerce de proximité périclite, tandis que ne subsistent souvent qu'un supermarché. La fermeture des petites ou moyennes unités industrielles qui subsistaient encore plongent les populations concernées dans des situations catastrophiques (disparition des industries traditionnelles dans le nord-est). La prise en charge sociale des populations pose d'ores et déjà de véritables difficultés et la gestion de ces espaces constitue une vraie gageure tant les défis à relever paraissent importants. La déprise pose le problème de la gestion de l'environnement et des paysages, de la voirie, mais aussi de l'accessibilité aux services pour les habitants. Ces dernières décennies, de nombreux services publics et privé ont fermé dans les territoires peu peuplés: écoles, postes, transports... La proportion importante de personnes âgées rend d'autant plus épineuse la question de la prise en charge des malades ou des personnes dépendantes dans les déserts médicaux que risquent de devenir certains de ces espaces.
Plateau de Millevaches, Corrèze, France. By Avocat jean (Own work) [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)], via Wikimedia Commons.
* Hyper-ruralité. Dans un rapport de 2014, le sénateur Alain Bernard identifie une France "hyper-rurale" dont il propose la définition suivante: "26 % du territoire accueillent seulement 5,4% de la population française et se distinguent, outre la faible densité de population, par le vieillissement, l'enclavement, les faibles ressources financières, le manque d'équipement et de services, le manque de perspectives, la difficulté à faire aboutir l'initiative publique ou privée, l'éloignement et l"isolement sous toutes ses formes. En un mot: un entassement de handicaps naturels ou créés." Selon l'élu, "l'hyper-ruralité" posséderait pourtant de solides atouts, mal exploités: "Largement dotés en termes de patrimoine naturel, paysager, historique,
culturel… de qualité (...), les territoires hyper-ruraux disposent d’un
potentiel majeur en termes de ressourcement et d’aménités devenu
indispensable à la vie citadine, donc à la réussite de la
métropolisation elle-même." Dans cette optique, le sénateur Bernard souhaiterait que soit lancé un "pacte national" afin de "restaurer l'égalité républicaine". La ruralité est pourtant bien défendue au niveau politique, en particulier par les sénateurs. Depuis 1995, les aides publiques
soutiennent les projets de développement économique dans les Zones de revitalisation rurale (ZRR), les plus fragiles. Les entreprises qui
y sont implantées peuvent bénéficier d'avantages fiscaux, notamment
lors de leur création.
Pour contrer le processus de
désertification, d'autres dispositifs existent tels que l'aide à l'installation de médecins dans des maisons de santé ou le regroupement d'écoles afin d'éviter leur disparition complète. "Dans le cadre des contrats de ruralité, les faibles densités apparaissent moins comme des handicaps que comme des vecteurs d'innovation rurale aptes à promouvoir le télétravail (4), les énergies renouvelables [comme les fermes éoliennes très décriées], l'agrotourisme ou la valorisation patrimoniale." [Source D: O. Milhaud p11] Toujours dominées par un
prisme urbain, les représentations sociales des espaces de faible densité ne cessent d'évoluer. Longtemps considérées comme des "trous en surfaces" peuplées de ploucs arriérés, les campagnes perçues comme
les plus sauvages
et préservées, séduisent désormais
toute une population de sportifs et de touristes. Dans cette optique,
on n'envisage plus les terres isolées et peu peuplées comme des interstices à combler, mais bien plutôt comme des chances.
* "Où sont les seins de glace et les lièvres de Pâques?" En 2017, Bertrand Brugalat sortait son neuvième album intitulé "les choses qu'on ne peut dire à tout le monde". Touche-à-tout talentueux, le chanteur-compositeur creuse, depuis 1995, un sillon musical profond au sein de son label Tricatel. Ici, foin de "prêt-à-écouter", mais des chansons habitées, originales et sincères, garanties sans adjuvants. Escapade en train dans une France périphérique, son dernier disque s'avère particulièrement réussi. "Mesdames et messieurs dans quelques instants notre train intercité desservira la gare d'Argenton-sur-Creuse". Dès les premières notes, le décor est posé. Nous sommes au cœur de la "diagonale du vide". Dans une entretienaccordé à soul-kitchen.fr, Burgalat revient sur le genèse du titre: "Je ne connaissais pas
cette expression. L'instrumental existait depuis un moment. Mathias [Debureaux] devait me faire des textes. En discutant au bureau je lui évoquais ma
fascination pour la ligne de train Paris-Toulouse. Elle fait partie de
ces lignes que la S.N.C.F. a totalement abandonné. [...] Cette ligne, qui débute pour moi à
Vierzon et qui finit dans le Lot est très poétique. Je ne voulais pas la
traiter de manière condescendante. C'est pour cela qu'il y a des clins
d’œil fantasmagoriques. [...]Cette France du milieu est
très intéressante." Dans cette "bande de territoire à faible densité", il est parfois l'absence de réseaux combiné à la dégradation de la desserte ferroviaire, rendent les communications difficiles, puisqu'il y a "zéro signal dans [la] diagonale". Alors, pour assouvir un " désir à forte intensité dans le désert français", quoi de plus romantique que de se retrouver sur le parking d'un carrouf'? Exprimé ainsi, cela ne fait pas rêver, mais sous la plume de Matthias Debureaux, la poésie surgit:" Elle m'a donné rendez-vous sur le parvis / D'une nouvelle cathédrale de la consommation Elle m'a dit, / "Tu verras scintiller son fronton / Un poing américain serti dans un néon". Le couplet suivant décrit un territoire en déshérence, celui "des rideaux de fer", des "clocher[s] disparu[s]", un monde marqué par l'extinction des "feux de bûcher" de la Saint-Jean, par la disparition des vieilles fêtes rurales populaires au cours desquelles les villageois élisait des "Reines de mai" afin de veiller sur les plantations. A la place, il n'y a "aucune ville aux environs, aucune voile à l'horizon", "il n'y a que la pluie, le vent et ses officiants" .
Bertrand Burgalat:"Diagonale du vide"
Une bande de territoire à faible densité
Une beauté locale sur un écran tactile
Des femmes sans homme rêvent d'enfants, de forêts
Désir à forte intensité dans le désert français
Elle m'a donné rendez-vous sur le parvis
D'une nouvelle cathédrale de la consommation
Elle m'a dit,
"Tu verras scintiller son fronton
Un poing américain serti dans un néon"
Refrain:
Zéro signal
Dans ma diagonale
Zéro signal
Dans ma diagonale
Aucune ville aux environs
Aucune voile à l'horizon
J'entends sonner les cloches d'un clocher disparu
Disparu
Disparu
Où sont les seins de glace et les lièvres de Pâques,
Les reines de mai et les feux de bûcher?
Il n'y a que la pluie, le vent et ses officiants
Refrain
Une bande de territoire à faible densité
Des bases de loisirs et des rideaux de fer
Un silence absolu, sauf le bruit de mes pas
Sur la matière lumineuse qui me gicle dans la peau
Je lis ces mots en lettres de lithium:
"Sans rancune, et à bientôt" (5)
Refrain
Notes: 1.En 1826, dans sa Carte figurative de l'Instruction populaire de France, le baron Dupin trace une frontière entre deux France? Une "France éclairée" au nord dont les habitants sont plus instruits tout de blanc sur la carte et une "France obscure", grise et noire. «Remarquez, à partir de Genève jusqu'à Saint-Malo, une ligne tranchée et noirâtre qui sépare le Nord du midi de la France.» Les activités commerciales et industrielles prospèrent au nord de cette ligne qui constitue une "France éclairée" dont les habitants possèdent un meilleur niveau d'instruction que dans la "France obscure" au sud.
Dans les années 1950, cette ligne pourtant effacée par la scolarisation obligatoire et les mouvements migratoires s'impose comme "un sésame pour la démographie historique" (source E: A. de Baecque) La ligne Le Havre-Marseille connaît quant à elle une grande popularité dans la géographie du XXe siècle. Cette ligne oppose " une France de l'est et du nord industrielle à une France de l'ouest et du sud plutôt agricole ou, plus simplement opposant rurale et beaucoup moins dense". (source F: G. Fumey) A la faveur d'une étude sur l'Europe occidentale, Roger Brunet distingue une "banane bleue" au niveau de ce que l'on nomme aujourd'hui la "dorsale européenne"... Passe encore pour la banane dont cet espace a un peu la forme, mais bleue!!! Les géographes ont décidément une imagination débordante... à moins qu'ils n'abusent des substances psychotropes... 2.On
assiste ainsi depuis une trentaine d'année à un phénomène de
rurbanisation avec l'installation dans l'espace rural d'habitants venant
des villes: les néo-ruraux. 3.Le
solde migratoire positif de ces zones (en particulier dans le sud-ouest) s'explique souvent par
l'installation de populations retraités en quête d'une meilleure qualité
de vie.
Aussi, il faut bien garder à l'esprit que cette reprise démographique
lié à l'arrivée de personnes relativement âgées de devrait pas être
pérenne à long terme. "Plus que d'un renouveau, il semblerait pertinent de parler d'un rebond". [cf Oliveau et Doignon: source B] "Il y a bien une économie résidentielle (Davenzies, 2009) qui se
développe, mais elle est directement liée à la survie des nouveaux
arrivants."Aussi très vite, "la décroissance démographique peut
reprendre, particulièrement lorsque le changement résulte de migrations
de personnes âgées." 4.Dans ces conditions, les élus s'emploient à faire sortir leurs circonscriptions des zones blanches avec l'arrivée de l'Internet à haut-débit. 5.Dans un entretien accordé à soul-kitchen.fr, Bertrand Burgalat explique:Cela finit "Sans rancune à bientôt"... Comme le
groupe A.Z.F. qui voulait racketter l’État. Officiellement on ne sait
pas qui sait. Ils avaient mis des bombes sur cette voie ferrée et
voulait une rançon. Comme ils n'avaient pas l'air trop bête, ils avaient
compris qu'il y aurait des traceurs. A la fin, ils ont abandonné avec
ce communiqué irréel qui terminait ainsi "Sans rancune, à bientôt". Ils
discutaient avec les autorités via les petites annonces de Libération. A
l'époque, ça m'avait intéressé. La première bombe avait été placée à
Folles [au nord de Limoges]. Mathias a fait le texte. J'ai voulu faire rentrer ce texte dans
une mélodie qui n'était pas prévue pour ça. Cette France du milieu est
très intéressante."
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.